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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1887

Chronique n° 1318
14 mars 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars.

Telle est la vie européenne avec ses troubles, ses contradictions, ses courans mystérieux et ses perpétuelles incertitudes. Un jour on craint tout, on éprouve une sorte de volupté sombre de pessimisme à compter les points noirs à l’Occident et à TOrient ; on voit déjà la guerre allumée entre les grandes nations, entre la France et l’Allemagne ou entre l’Autriche ei la Russie, sans parler des alliés que l’extension de la lutte entraînerait. Le lendemain, tout a changé, les nuages semblent se dissiper, et on se remet à croire à la paix surtout parce qu’on la désire, — on marche d’un paà plus libre vers le printemps, ce terrible printemps qui a toujours la mauvaise réputation d’être la saison périodiquement promise aux grandes et fatales collisions des peuples. C’est notre histoire depuis deux mois. Après les bourrasques et les secousses de l’hiver, le calme et la conGance sont revenus. On met à l’heure qu’il est autant de soin à énumérer complaisamment les signes de paix qu’on en mettait le mois dernier à calculer les chances de la guerre, à dénombrer les forces destinées à s’entrechoquer. Avait-on raison il y a quelques semaines de s’alarmer si vivement, comme si on avait déjà entendu le bruit des canons et des armées en marche sur la frontière ? a-t-on complètement raison aujourd’hui de se rassurer, de s’abandonner à une conflance sans limites, comme si tout danger avait subitement disparu, comme si on n’avait fait qu’un mauvais rêve heureusement évanoui ? Ni optimisme, ni pessimisme, une fermeté tranquille, attentive et persévérante, c’est ce qu’il y a de mieux. La plus siire moralité à dégager de ce mouvement confus des choses du jour serait sans doute qu’il ne faut ni trop se hâter de s’alarmer ni se rassurer trop vite, par cette raison bien simple que, si toutes ces crises ne conduisent pas à la guerre, il y a malheureusement toujours en Europe, à l’orient comme à l’occident, assez de troubles, assez d’élémens d’incendie pour que la paix reste à la merci des incidens.

Quelle est aujourd’hui la situation de l’Europe telle que l’ont faite les derniers événemens qui l’ont si profondément agitée ? Évidemment, ii y a un instinct public qui ne se trompe pas, une crise redoutable, qui a pu paraître un instant imminente, a été évitée ou détournée. Depuis quelques jours, on le sent, la paix rentre par degrés dans les esprits. Ce n’est pas en France qu’il y a eu un changement de ton et d’allure. La France, en vérité, na eu qu’à rester ce qu’elle était, à garder son attitude calme et imperturbable devant les orages dont on la menaçait ; elle s’est même abstenue de répondre aux provocations par lesquelles on n’a cessé de l’aiguillonner depuis quelques semaines comme pour la forcer à sortir de sa patriotique modération. Elle est demeurée jusqu’au bout silencieuse et attentive sans se laisser déconcerter. Ce qu’elle a été depuis deux mois, elle l’est encore. C’est en Allemagne surtout, au centre même de l’agitation violente et agressive de ces derniers temps, c’est là qu’il y a eu ce qu’on pourrait appeler un certain désarmement moral qui a sans doute sa signification. On ne nous parle plus du moins du « tranchant du couteau. » On a suspendu jusqu’à la prochaine occasion cette guerre bruyante et brutale d’injures, de dénonciations, d’excitations, de menaces contre la France. La campagne des polémiques irritantes et provocatrices est provisoirement finie. Un certain apaisement s’est fait parce que l’agitation était en grande partie factice, parce que, dans le fond, le peuple allemand lui-même n’a nullement la passion de guerres nouvelles, parce qu’en définitive le but était atteint par les élections qui ont donné au gouvernement de Berlin la majorité qu’il désirait. C’est pour avoir cette majorité soumise, dévouée, que M. de Bismarck n’a pas craint de jouer des grands ressorts, de mettre le feu aux passions, d’émouvoir l’Europe en laissant pressentir que la paix tenait uniquement peut-être au vote du septennat. Il a réussi ! Ce qu’il voulait, il l’a obtenu ; il l’a sans doute acheté assez cher, au détriment de la sécurité momentanée de tous les rapports européens, mais il l’a. 11 n’a pas même attendu que le Reichstag fût complété par les ballottages ; il l’a réuni aussitôt, et, dès les premières séances du nouveau parlement, le septennat a été voté sans contradiction, sans discussion nouvelle, sinon à l’unanimité, du moins à une immense majorité. Le chancelier avait présenté le septennat comme la garantie de la paix, on lui a envoyé la majorité qui vient de voter le septennat : il ne peut qu’êire satisfait, il est sorti victorieux de la campagne qu’il avait entreprise. C’est ce qui explique cette sorte de détente qui s’est produite au lendemain de tant d’agitations.

La premi ; re impression qui se dégage de celte situation nouv’île est donc une impression de paix, cela n’est pas douteux. Le discours impérial qui a inauguré, il y a dix jours, le Reichstag récemment élu, ce discours, sans être bien significatif, a lui-même un caractère as^ez pacifique. Il continuée représenter l’organisation permanente des forces défensives de l’empire par le septennat comme la garantie la plus efficace de la politique pacifique de l’Allemagne, 11 assure que cette politique tend toujours à « maintenir la paix avec les autres puissances et particulièrement avec les états voisins. » M. de Bismarck n’a pas cru devoir renouveler &es anciennes déclarations à l’appui du discours impérial, il a gardé le silence ; ce qu’il a dit déjà cependant, il le pense vraisemblablement après son succès électoral encore plus qu’avant ce succès, puisqu’il a désormais cette augmentation de puissance militaire par laquelle il se proposait de rendre l’Allemagne inexpugnable. Le chancelier a désavoué avec éclat, il y a deux mois, toute intention d’attaquer la France, — la France, pour sa part, a suffisamment démontré qu’elle n’avait aucune pensée d’agression contre l’Allemagne : c’est assez, si l’on veut, pour sauvegarder la sécurité de l’heure présente, pour atténuer ou détourner le danger d’une crise qui, pendant quelques semaines, a pu paraître assez menaçante. Est-ce à dire qu’on puisse vivre indéfiniment sur la foi de ces garanties ou de ces apparences de garanties ? Malheureusement les rapports de la France et de l’Allemagne, si importans qu’ils soient, quelque influence qu’ils puissent avoir, ne sont pas aujourd’hui l’unique élément des affaires de l’Europe. Nous vivons à un moment où toutes les politiques sont en présence, se surveillant avec un soin jaloux, où ce n’est pas seulement sur les Vosges que s’agite la question de la paix, où la guerre peut éclater ailleurs et envelopper bientôt le continent tout entier, en ouvrant la carrière à toute sorte de combinaisons imprévues. C’est ce qui fait la gravité d’une situation où les problèmes périlleux ne font que se déplacer, où la paix reste toujours laborieuse et précaire parce qu’elle dépend des incidens les plus inattendus et des circonstances les plus complexes, des relations de l’Autriche et de la Russie aussi bien que des relations de la France et de l’Allemagne, de ce qui se passe dans l’Occident aussi bien que de ce qui se passe à l’instant même dans cet Orient, éternel champ de bataille de tous les antagonismes.

Est-ce une coïncidence simplement fortuite ? Est-ce l’effet d’instigations étrangères, d’influences invisibles et provocatrices ? toujours est-il qu’au moment même où la paix semblait se raffermir dans nos régions occidentales, l’orage a éclaté de nouveau dans les Balkans sous la forme de scènes sanglantes d’insurrection et de guerre civile. Ces scènes qui troublent depuis quelques jours la Bulgarie n’ont rien d’extraordinaire ni de bien imprévu sans doute. Elles naissent d’une situation obscure et anarchique ; elles sont inévitables dans un pays qui, depuis ses dernières révolutions, vit en dehors des traités, en dehors de toutes les amditions d’un état régulier, qui a perdu son prince dans une échauffourée nocturne et n’a plus même une assemblée, qui n’a d’autre pouvoir qu’une régence contestée. Vainement cette régence de Sofia a essayé de négocier, d’ouvrir des rapports avec les cabinets de l’Europe comme avec la Porte, qui est toujours la puissance suzeraine, pour arriver à reconstituer un gouvernement régulier par l’élection d’un nouveau prince : elle n’a pas réussi. Elle a été peu écoutée, elle a paru aussi écouter fort peu les conseils qu’elle a pu recevoir, soit des chancelleries européennes, soit de la Porte. Il y a eu à Constantinople une conférence réunie tout exprès pour tâcher d’arranger ces malheureuses affaires bulgares, la conférence n’a conduit à rien. La régence de Sofia est restée un pouvoir provisoire suspect dès l’origine à la Russie, abandonné à lui-même, menacé de plus par les divisions et les hostilités intérieures. Qu’est-il arrivé ? L’anarchie n’a fait que s’accroître à mesure que s’est prolongée cette situation sans fixité et sans issue. Les conspirations se sont organisées jusque dans l’armée, et un jour, tout récemment, le signal de la sédition militaire a été donné par la garnison de Silistrie. L’insurrection a bientôt gagné la garnison de Roustchouk, elle a menacé de s’étendre à quelques autres villes, Schumla, Plewna. La régence, heureusement pour elle, a trouvé quelques troupes fidèles et elle n’a point hésité à faire attaquer les insurgés. Elle a réussi à vaincre la sédition ; mais alors ont commencé d’autres scènes de violence qui sont la contre —partie de l’insurrection. Le gouvernement, demeuré victorieux, a déployé toutes les rigueurs d’une répression implacable et n’a pas reculé devant les excès des plus terribles représailles. Depuis quelques jours, les exécutions sanglantes se sont succédé à Silistrie, à Roustchouk. Dans toute la principauté, les adversaires du gouvernement, les suspects sont livrés au bâton de la police. A Sofia même, au premier moment, les arrestations se sont multipliées sans distinction, le plus souvent peut-être sous une inspiration vindicative de parti, et les hommes les plus notables, d’anciens ministres comme M. Karavelof, ont été les victimes dans leur liberté, presque dans leur vie, des plus étranges abus de pouvoir. Rref, la répression victorieuse ne vaut pas mieux que n’eût valu sans doute l’insurrection si elle avait réussi. La régence se défend, elle l’assure, c’est possible ; dans sa défense, elle dépasse visiblement le but, et, en dépassant le but, elle ne fait que mieux montrer ce qu’il y a d’irrégulier, de violent, d’anarchique dans l’état d’une principauté dont la semi-indépendance n’a été jusqu’ici ((u’un embarras, une source de rivalités périlleuses pour ceux qui l’ont créée au détriment de la souveraineté de la Porte ottomane.

Ce qui fait effectivement la gravité de ces scènes comme de toutes celles qui se sont succédé à Sofia depuis deux ans, ce n’est point précisément ce qui se passe entre Bulgares, c’est que la question est devenue européenne par les puissantes influences qu’elle met en jeu sur ce coin de terre des Balkans, par le rôle qu’elle a pris dans la combinaison des alliances. La Russie, on le comprend, n’a pu oublier qu’elle est la première libératrice de la Bulgarie, et elle entend bien rester sinon une suzeraine olïicielle, — elle laisse cette suzeraineté un peu vague au sultan, — du moins une protectrice traditionnelle, reconnue et écoutée dans les Balkans, Elle a essayé de maintenir son influence, ce qu’elle considère comme son droit, dans ces derniers temps, et par les impossibilités qu’elle a créées au prince Alexandre de Battenberg qui préférait peut-être un peu trop la tutelle anglaise à la tutelle russe, et par la mission qu’elle a confiée, il y a quelques mois, au général Kaulbars, et par ses volontés manifestées plus d’une fois à Sofia. Elle eu raison du prince Alexandre, qui s’est évanoui devant un mot du tsar ; elle a rencontré depuis des résistances devant lesquelles elle a cru devoir se retirer, non, bien entendu, par une abdication de sa politique, mais par d’autres calculs, — et, en se retirant, elle a laissé les chefs provisoires de la Bulgarie sous le coup de sou animadversion, sous la menace d’une intervention dont elle s’est réservé de choisir le moment et Toccasion. — L’Autriche, pour sa part, ne méconnaît pas les intérêts et les droits traditionnels de la Russie dans les Balkans ; elle prétend aussi avoir les siens, surtout depuis qu’elle a dû à une libéralité profondément calculée du traité de Berlin l’avantage peut-être périlleux de s’avancer vers l’Orient par l’occupation de l’Herzégovine et de la Bosnie. Elle n’a pas caché à son tour qu’une intervention russe dans les Balkans pourrait lui créer quelques périls et de graves obhgations. Elle l’a dit, il y a quelques mois, devant les délégations à Pesth ; elle a laissé les ministres hongrois accentuer ses déclarations. Elle mesure toujours, on le sent, ses relations avec le gouvernement de Saint-Pétersbourg aux intentions de la Russie dans les principautés orientales. En d’autres termes, les deux politiques restent en présence et s’observent. Entre les deux puissances, le grand médiateur, le chancelier de Berlin, s’efforce visiblement de maintenir un ceriain équilibre, tantôt inclinant vers Pétersbourg, s’il espère y trouver sa propre liberté dans les affaires d’Occident, tantôt revenant vers Vienne, — se servant de l’Autriche pour peser sur la Russie, de la Russie pour contenir l’Autriche dans ses devoirs d’alliée fidèle, de l’une et de l’autre pour garder sa prépondérance au centre du continent. C’est le nœud de la situation sous le voile de cette alliance des trois empires qui semble toujours près de se rompre et toujours près de se renouer.

Toute la question est de savoir quelle influence les derniers événemens de la Bulgarie, si rapprochés de la dernière crise occidentale, peuvent avoir sur les rapports des trois empires, sur la position et les résolutions des gouvernemens. Or la Russie, autant qu’on en puisse juger, semble avoir pris son parti en mesurant de l’œil le plus ferme l’iiuponance des affaires qui ont récemment occupé ou qui occupent eiicori le monde. Elle paraît s’être dit que la Bulgarie n’était pour le ni’•meut qu’un point secondaire, qu’elle pourrait toujours reprendre en Orient une politique qui ne date pas d’hier, que la question la plus essentielle, la plus grave pour elle-même à l’heure présente, était ce qui se passait ou ce qui pouvait se passer dans l’Occident. Si on lui a demandé de se lier, ne fût-ce que par un engagement de neutralité, eile a probablement refusé de livrer sa liberté d’action. Elle a tenu à rester la spectatrice indépendante et au besoin la régulatrice des événemens. Nul doute que, par ce changement de front, la Russie n’ait eu une influence calmante, qu’elle n’ait contribué à tempérer des impatiences belliqueuses, et, d’un autre côté, on a pu le remarquer, l’Autriche elle-même, un peu délivrée du danger d’une intervention russe dans les Balkans, faisait tout récemment encore des déclarations plus pacifiques que celles qu’elle faisait il y a quelques mois. A y regarder de près tout cela se tient. Telle est donc la situation de l’Europe au lendemain de ces incidens qui ont si étrangement remué les esprits, qui ont été une épreuve pour toutes les politiques. La question bulgare, qu « est venue se mêler à d’autres complications, ne cesse pas d’avoir quelque importance, elle est remise à son rang ; la Russie en a pour ainsi dire émoussé les dangers en la subordonnant à la question plus grave de l’ordre européen, de l’équilibre des forces dans le monde. G est là le résultat, et si dans toutes les évolutions, dans toutes les combinaisons du temps, M. de Bismarck a su quelquefois jouer à son profit le rôle de médiateur entre l’Autriche et la Russie, c’est la Russie aujourd’hui qui a su habilement prendre la position d’arbitre de la paix de l’Occident. Cette situation a ses avantages assurément ; elle est une garantie pour la paix du moment. Elle est en même temps assez délicate et assez complexe pour dépendre de bien des accidens imprévus, pour imposer à ceux qui ont à conduire les affaires des peuples autant de mesure dans l’action de tous les jours que de prévoyance attentive dans les conseils.

Les gages les plus décisifs qu’un pays puisse donner de la sincérité de ses sentimens pacifiques, la France les a donnés depuis deux mois ; elle les a donnés par la prudence de ses actes, par la réserve de son langage, par la correction de ses procédés. Elle a laissé à d’autres, aux plus puissans de l’Europe, le temps et le soin de reconnaître que dans sa modération, qui n’était pas de la faiblesse, elle restait une des garanties vivantes de l’équilibre du monde. L’essentiel maintenant pour elle est de n’avoir pas eu seulement une sagesse de circonstance, de ne pas perdre l’avantage moral de cette expérience dans de vaines agitations de partis, de mettre plus que jamais l’esprit de suite et de mesure dans toutes ses affaires, et elle ne le peut qu’en retrouvant un gouvernement, en se créant une politique. C’est là toute la question. 11 faut à un pays qui a sa position dans l’univers, qui peut avoir les intérêts les plus sérieux à défendre, il faut un gouvernement et une politique. Tout le monde sent cette nécessité supé-" rieure ; tout le monde convient aussi que le ministère qui existe aujourd’hui n’est pas un gouvernement. 11 a pu sans doute traverser une crise momentanée où la plus grande habileté était de s’effacer, de ne rien compromettre par de fausses démarches ou par des témérités de parole. Il a suivi le sentiment public et il n’a commis, si l’on veut, aucune imprudence grave ; mais il est bien clair qu’il n’a ni direction, ni consistance, ni autorité, qu’il n’a pas le plus souvent d’opinion ou qu’il flotte entre toutes les opinions pour finir presque toujours par quelque faiblesse, dans l’espoir de retenir ou de rallier une majorité dont il n’est jamais sûr. 11 a été jusqu’ici un ministère de circonstance et d’attente ; maintenant qu’il faudra nécessairement agir, se décider entre les partis, les difficultés vont commencer. M. le président du conseil aura certainement de la peine à faire accepter son projet sur les sous-préfets, qu’il n’a présenté peut-être qu’avec une conviction assez tiède, qui ne satisfait ni les partisans absolus de la suppression des sous-préfectures, ai ceux qui reconnaissent l’utilité de ce rouage administratif. M. le ministre des finances aura plus de peine encore à obtenir les crédits dont il a besoin pour son administration, qu’il a laissé supprimer et qu’il est réduit à demander de nouveau par voie extraordinaire. Les occasions d’échecs ne manqueront pas. Ce qui soutient peut-être encore le ministère, c’est qu’on ne sait comment le remplacer. Au fond, c’est un vrai gouvernement, non un ministère d’expédient que la France dé<ire, et, ce qu’elle réclame surtout, c’est une politique sérieuse, éclairée, qui s’inspire des intérêts et des vœux réels du pas s, qui ne se paie pas de mots, qui n’appelle pas du nom de réformes toutes les fantaisies ou tout ce qui peut donner une fausse popularité d’un jour.

Qu’est-ce qu’une réforme pour les répubhcains qui, depuis dix ans, disposent souverainement des influences et du pouvoir ? Rien de plus clair, cela vient d’être expliqué et mis à nu en pleine chambre dans une discussion instructive sur la Corse. On a fait, il y a quelques années, ce qu’on a appelé pompeusement la réforme judiciaire, et le résultat avéré, incontesté aujourd’hui, c’est que la réforme n’a servi qu’a satisfaire des appétits, à peupler la magisirature de toute une clientèle de parti, même quelquefois de procureuis de la république qu’il faut— aller chercher au café, comme l’a démontré un récent procès. Et M. le président du conseil lui-même en est quitte pour se laver les mains en disant:« J’ai combattu la loi sur la réforme judiciaire, je ne l’ai pas votée, la chambre l’a votée; vous voyez à quoi elle a abouti ! » Voilà une des grandes réformes républicaines ! On discute en ce moment mêaie, à pêne de vue, sur le système commercial tout entier, à propos d’une loi frappant d’une surtaxe l’entrée des céréales en France. Depuis plus de quinze jours, on a tout dit pour prouver tour à tour que, sans la surtaxe, l’agriculture périt, ou que, si la surtaxe est votée, le peuple va être infailliblement affamé. La mesure n’aura, selon toute apparence, aucun de ces effets : elle ne fera pas refleurir magiquement l’agriculture, dont les souffrances tiennent à bien d’autres causes plus générales, plus profondes, et elle n’affamera pas non plus le peui’le ; mais, en dehors des théories économiques éternellement livrées à la discussion, sait-on ce qu’avait imaginé, pour accompagner et populariser la mesure, un jeune républicain qui ne passe même pas pour radical ? 11 proposait avec simplicité d’aiïect^^r le produit de la surtaxe exclusivement aux ouvriers agricoles, aux travailleurs de la terre, aux masses rurales. Comment aurait-on fait la distinction ? où commence l’ouvrier agricole et à quel signe aurait-on reconnu le travailleur ? qui aurait été chargé de la distribution ? Ce qu’il y a de plus triste, c’est ce qu’il y a au fond d’une proposition de ce genre, devant laquelle la chambre elle-même a reculé, c’est cette manie de flatter les masses dans leurs cupidités, dans leurs passions pour les capter. — « La terre aux paysans ! la mine aux mineurs ! » C’est le dernier mot, il a été dit. On ne voit pas que c’est justement avec ces théories chimériques ou anarchiques qu’on s’expose à détruire l’agriculture aussi bien que l’industrie. Et voilà pourquoi il faut un gouvernement, une politique ramenant notre pays à la vérité et à l’équité, à des idées simples et justes, aux prévoyantes et fécondes réformes profitables aux intérêts publics. C’est pour la France la première condition de sa prospérité intérieure ; c’est aussi la condition de son crédit parmi les peuples.

Qu’il soit toujours facile de faire un gouvernement ou de refaire un ministère quand il est tombé, c’est, à la vérité, chose assez douteuse. Les difficultés peuvent varier, elles ne sont pas moins réelh^s, même dans les pays qui ont, avec les libertés parlementaires les plus étendues, la garantie de la fixité du pouvoir souverain, et l’Italie en fait la première l’expérience. Elle vient de passer un mois entier dans une sorte d’interrègne ministériel, attendant le dénoùment d’une crise qui ne pouvait finir et la constitution ou la reconstitution d’un cabinet qui ne pouvait arriver à se former dans le morcellement et la confusion des partis italiens.

Les négociations n’ont certes pas manqué entre le Quirinal et les principaux chefs parlementaires. Tout a été essayé, les combinaisons se sont succédé en se multipliant. La plus sérieuse paraît avoir été celle qu’a tentée un instant le président du conseil delà veille, M. Depretis, d’accord avec M. Saracco, pour refaire un ministère dans des conditions plus élargies, de façon à rallier une plus forte majorité dont on avait besoin surtout dans un intérêt de politique extérieure. M.Depretis, pour aider au su. "es de cette tentative, avait même accepté de se réfugier simplement dans la présidence du conseil en laissant le ministère de l’intérieur à M. Saracco et en consentant à un remaniement partiel du cabinet. La combinaison n’a pas réussi, parce qu’elle ne contentait personne, ni les dissidens de la droite, qui refusaient d’avance leur appui au nouveau ministère, ni une partie de la gauche froissée par l’exclus.on de quelques-uns des anciens ministres. Le cabinet Depretis-Saracco est mort avant d’avoir vécu. Il ne restait plus dès lors qu’à choisir entre un ministère de la droite sous la présidence de M. de Robilant et un ministère de la gauche formé avec M. Crispi, M. Cairoli, M, Nicotera. Le ministère de la droite ne pouvait pas même compter sur une majorité d’un jour. Le ministère de la gauche n’aurait pas eu non plus une majorité, et, en outre, l’arrivée de la gauche au pouvoir aurait pu, pensait-on, être mal interprétée dans un moment où l’Italie est en grandes négociations avec quelques-unes des puissances de l’Europe. Qu’en est-il résulté ? C’est qu’après bien des essais et des détours on en est revenu tout simplement à l’ancien ministère tel qu’il existait il y a un mois, avec M. Depretis, M. de Robilant, M. Magliani. Seulement, c’était l’ancien ministère revenant affaibli par une longue crise d’impuissance, nécessairement atteint dans son autorité et dans son crédit. Dès sa première rencontre avec le parlement, M, Depretis l’a senti. Pressé et assailli d’interpellations, menacé par une motion d’hostilité déclarée, il a nettement fait appel à la confiance de la chambre et il n’a obtenu qu’une petite majorité de vingt voix. Il a donné sa démission il y a un mois parce qu’il trouvait insudisante une majorité de trente-quatre voix ; il n’en a plus que vingt aujourd’hui après sa résurrection, il en aurait eu sans doute encore moins avant peu. Le ministère du roi Huinbert s’est provisoirement tiré d’affaire par une prorogation du parlement ; mais ce n’est pas une solution.

C’est dans ces conditions cependant que s’agite à Rome la question qui est pour le moment la grande, l’unique préoccupation des Italiens, qui est, au fond de tout, la question du renouvellement des alliance^". L’Italie, le gouvernement italien, se donne en vérité beaucoup de mal pour se créer peut-être des embarras, et il y a des journaux qui ne feraient au besoin qu’ajouter à ces embarras par des récits assez r’dicules où ils font le compte des dépouilles opimes que l’Italie recevrait pour prix de son alliance. Assurément on n’a point à nous dire qu’il ne faut pas prendre au sérieux les fantaisies des nouvellistes. Non, l’Italie n’a pas promis ses soldats à l’Autriche contre la Russie pour uu morceau du Trentia ; non, elle n’a pas promis son armée à l’Âllemagne pour avoir, que savons-nous ? Nice ou la Savoie, ou Tunis, ou Consiantine, — d’autant plus que M. de Bismarck serait homme à lui laisser le soin de prendre ce qu’il lui aurait libéralement donné. Ce ne sont là que des fanfaronnades de journaux dont ne peuvent être responsables des gouvernemens sérieux. Ce qui reste, et c’est assez, ce qui paraît rester, c’est une alliance d’un caractère défensif. L’Italie, dit-on, voudrait s’allier avec l’Angleterre pour sauvegarder l’équilibre de la Méditerranée ; elle veut s’allier avec l’Allemagne et l’Autriche pour la défense de la paix ! L’Italie est certes parfaitement libre ; mais enûn contre qui éprouve-t-elle le besoin de défendre avec l’Angleterre, maîtresse de Gibraltar et de Malte, l’équilihre de la Méditerranée ? Contre qui se sent-elle si pressée de défendre la paix, de concert avec l’Allemagne et l’Autriche ? Ce serait curieux à savoir. L’inconvénient de toutes ces combinaisons, fussent-elles défensives, est de risquer de dépasser le but ou d’être destinées à rester insigniûantes, L’Italie a eu son alliance défensive depuis cinq ans, elle n’y a rien gagné ; elle la renouvelle ou elle va la renouveler aujourd’hui, elle n’y gagnera pas davantage, elle n’y gagnera même pas d’empêcher M. de Bismarck de traiter par-dessus sa tête avec le souverain qui est au Vatican. Elle aurait infiniment plus de profit à rester dans son indépendance, que personne ne menace, et qu’elle seule pourrait compromettre par ses impatiences un peu affairées.

L’Angleterre use et abuse trop souvent sans doute de ses privilèges de puissance insulaire pour contempler d’un œil froid, du haut de sa position inaccessible, les crises de l’Europe. Ce n’est pas qu’en sa qualité d’une des premières nations du monde elle ne soit intéressée comme d’autres aux événemens qui peuvent bouleverser le continent, à la paix ou à la guerre ; mais elle s’est depuis longtemps accoutumée à se retrancher dans son égoîsme superbe. Elle voit les agitations sans s’y mêler ; elle semble ne s’occuper quelquefois des crises de l’Occident ou de l’Orient que pour les envenimer par les polémiques de ses journaux ou pour se dérober au dernier moment, comme elle l’a fait dans les révolutions bulgares, auxquelles elle n’était certainement pas étrangère. Attentive à tirer parti de toutes les complications dans son propre intérêt, elle ne se compromet pas pour les autres et elle ne s’engage pas dans des alliances où elle n’a rien à gagner. C’est depuis longtemps sa politique étrangère. L’Angleterre a peut-être ses raisons ; en réalité, elle a d’autres problèmes à résoudre, d’autres difficultés qui la préoccupent plus que les affaires de l’Occident ou de l’Orient, qu’elle ne peut pas éluder, et auxquelles ses gouvernemens, quels qu’ils soient, libéraux ou conservateurs, ont jusqu’ici de la peine à faire face. L’Angleterre ne peut faire un mouvement sans rencontrer devant elle cet éternel problème irlandais qui pèse sur toutes ses pensées, sur toutes ses résolutions, sur le parlement comme sur le ministère, l’un et l’autre frappés d’une sorte d’impuissance. On ne peut pas en venir à bout, on ne peut pas même arriver à avoir une politique.

Les crises successives par lesquelles le cabinet de lord Salisbury est déjà passé, sans compter celles qui pourront venir encore, sont assurément la preuve la plus évidente des difficultés intimes de cette situation que les circonstances ont créée à l’Angleterre. Depuis qu’il s’est formé, au lendemain des élections qui ont renversé M. Gladstone, le ministère conservateur en est déjà à sa troisième ou quatrième métamorphose. Lord Randolph Churchill a le premier donné le signal de la dislocation en jetant cavalièrement sa démission de chancelier de l’échiquier à la tête du chef du gouvernement, et son successeur, M. Goschen, qui avait échoué aux élections, a eu une peine extrême à reconquérir un siège parlementaire, sans lequel il ne pouvait rester au pouvoir. Après ce premier changement, un autre membre moins connu du cabinet a encore donné sa démission. Aujourd’hui, c’est un des ministres les plus importans, le secrétaire pour l’Irlande, sir Michael Hicks Beach, qui se retire à son tour et qui est remplacé par un neveu de lord Salisbury, homme de talent, dit-on, M. Balfour. Sir Michael Hicks Beach paraît se retirer, il est vrai, sous le coup d’une infirmité qui lui rendait tout travail momentanément impossible. La maladie peut être réelle : il y a pourtant, il faut l’avouer, une singulière coïncidence entre cette retraite, dont personne ne parlait la veille, et une discussion récente du parlement où le ministre d’hier se laissait aller à tenir un langage irrité et brutalement menaçant qui soulevait un véritable orage au camp irlandais, même un peu parmi les libéraux les plus modérés. Sir Michael Hicks Beach cède au mal inexorable qui menace de le priver de la vue, c’est possible ; il plie aussi sous le poids d’une administration qui, depuis quelques mois, a vainement employé tous les moyens pour soumettre une population obstinée dans ses revendications ou, si l’on veut, dans sa révolte.

C’est l’Irlande et toujours l’Irlande qui est au fond de tout, qui est l’obstacle à tout, qui fait que le ministère, bien que temporairement assuré d’une majorité par l’alliance des libéraux dissidens, se sent paralysé et à chaque instant menacé dans son existence. Lord Salisbury ne se décourage pas sans doute : il répare les brèches de son ministère à mesure qu’une pierre se détache de l’édifice, et il tient tête au péril. Ces jours derniers encore, à l’inauguration d’un club national conservateur à Londres, il abordait la question avec une résolution virile. 11 ne désespérait pas, disait-il, d’arriver au résultat désiré ; il a parlé toutefois, on le sent, en homme qui ne se dissimule pas ce qu’il y a de redoutable dans la situation. La vérité est que, depuis quelques mois, tout s’est encore une fois aggravé, tout a repris un aspect plus menaçant en Irlande. Le « plan de campagne, » qu’on a appelé une illégalité, est suivi tous les jours par les fermiers et par la ligue. Le gouvernement a voulu poursuivre devant le pays les députés chefs de l’agitation, le jury s’est hâté d’absoudre les députés. Des évêques ont prêché ouvertement le refus de l’impôt, on ne peut rien contre eux. Les autorités elles-mêmes, les autorités anglaises envoyées dans l’île, se sentent impuissantes, désarmées, devant une résistance et des violences dont tout un pays est complice.

Comment remédier à cette situation ? 11 faut que la loi reprenne son empire, dit lord Salisbury, il faut que le gouvernement retrouve son action, qu’au besoin il demande au parlement une force nouvelle, des mesures plus énergiques et plus décisives 1 Le ministère a voulu commencer par vaincre l’obstruction irlandaise dans la chambre des communes ; il a proposé un nouveau règlement parlementaire qu’on discute encore à l’heure qu’il est, et naturellement les Irlandais conduits par M. Parnell font tout ce qu’ils peuvent pour embarrasser et prolonger la discussion : ils épuisent jusqu’au bout les dernières ressources de l’obstruction ! Le gouvernement finira par avoir le dernier mot, sans nul doute ; le nouveau règlement qui simplilie la procédure parlementaire sera voté par beaucoup de libéraux aussi bien que par les conservateurs. C’est une difficulté écartée, soit. Que fera-t-on cependant le lendemain ? que proposera-t-on ? Lord Salisbury, assurément, ne déguise rien dans son dernier discours au club conservateur de Londres. 11 déclare sans détour que l’Angleterre ne peut satisfaire les ambitions nationales de l’Irlande et s’exposer à « s’attacher au flanc une communauté hostile. » 11 trouve que jusqu’ici, dans les conseils du gouvernement, on a montré trop de douceur et on n’a employé que des « remèdes à l’eau de rose, » qu’on n’écartera pas les dangers redoutables du jour avec des sentimens de ce genre et avec de l’optimisme, que des devoirs plus rigoureux s’imposent aux hommes publics. Il dit tout particulièrement qu’on ne peut pas vivre avec des jurés qui refusent d’aider le gouvernement à faire respecter les lois, qu’il « faut rendre les procès par le jury efficaces ou abolir le jury ! » Le programme de la coercition est complet. Malheureusement, c’est là toujours la vraie question. Tant que le ministère parlera de défendre l’unité de l’empire britannique ou qu’il se bornera à réprimer des désordres matériels, il aura l’appui des libéraux séparés de M. Gladstone ; le jour où il ira plus loin, où il touchera notamment à la garantie traditionnelle du jury, les libéraux refuseront vraisemblablement de suivre lord Salisbury, de reprendre avec lui la politique des répressions sans fin et sans mesure qui n’ont jamais servi à rien, qui n’ont réussi qu’à enflammer les passions et les ressentimens de l’Irlande en irritant ses plaies. De sorte qu’on n’est pas plus avancé qu’au moment de la chute de M. Gladstone, que l’Angleterre reste plus que jamais sous le poids de ce douloureux problème irlandais et avec un ministère qui n'est rien moins qu'assuré de vivre.

Ga. DE Mazade.