Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1864

Chronique n° 774
14 juillet 1864


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet 1864.

Si nous pouvions considérer comme terminée la grosse opération politique entreprise par l’Allemagne à propos du Danemark, notre tâche aujourd’hui serait triste, mais simple : nous enregistrerions les faits accomplis, et malheureusement chaque fait nouveau est un échec pour le pauvre Danemark. Après la rupture de la conférence, après la reprise des hostilités, après la perte de l’île d’Alsen, la cause danoise avait encore à traverser une grande épreuve : elle devait être l’objet d’une discussion solennelle au sein du parlement anglais. De cette épreuve dépendait l’existence du cabinet britannique ; avant la conclusion de ce grand débat, une dernière espérance, une dernière illusion restait au patriotisme danois. Si le ministère anglais était renversé, si d’autres hommes et un autre parti arrivaient au pouvoir, sans doute le Danemark ne devait pas espérer que l’Angleterre ferait la guerre pour lui ; mais qui sait ? avec un nouveau ministère en Angleterre, peut-être de nouvelles combinaisons eussent été possibles dans les alliances européennes, peut-être les choses eussent-elles pris un autre tour, et à travers ce changement peut-être le Danemark eût-il obtenu des conditions moins dures. Cette dernière chance s’est évanouie. Si les défaites du Danemark finissaient tout, nous passerions vite devant l’épisode du dernier débat parlementaire anglais, nous en fixerions à la hâte quelques traits comme illustrations éphémères de l’histoire contemporaine, et nous chercherions volontiers dans l’examen d’autres intérêts politiques l’oubli du répugnant spectacle auquel nous sommes contraints d’assister depuis une demi-année.

Mais, suivant nous, l’affaire du Danemark n’a jamais dû être pour la France un simple spectacle. Nous avons été convaincus dès le principe que nous étions l’état européen le plus intéressé dans ce qui se passait entre l’Allemagne et le Danemark ; nous demeurons convaincus aujourd’hui que les conséquences de la crise danoise doivent affecter la France plus qu’aucune autre puissance. Quelques-unes de ces conséquences et la façon dont elles nous touchent sont visibles dès à présent. L’échec de la conférence a fait voir avant tout l’incertitude de nos alliances. De toutes parts on nous adresse des complimens ; mais nous n’agissons avec personne, et personne à l’heure qu’il est ne semble disposé à agir avec nous. Tandis que nous demeurons dans cette solitude adulée où nous semblons nous complaire, d’autres s’unissent et se fortifient par le succès dans des entreprises que nous n’avons point combattues, mais que nous avons blâmées. L’union de l’Allemagne, ce miracle que nous regardions comme impossible, s’accomplit sous nos yeux par les moyens les plus singuliers ; l’union de l’Allemagne, toutes les fois qu’elle s’est réalisée, a été un grave souci pour la politique française : pouvons-nous aujourd’hui la contempler d’un esprit entièrement dégagé d’inquiétudes ? Si l’Allemagne est unie, ses deux plus puissans états, la Prusse et l’Autriche, sont liés à la Russie, et l’on n’avait pas besoin du fracas des fausses dépêches publiées par le Morning Post pour se douter que l’alliance du Nord était en train de se reconstituer. Au point de vue de l’équilibre des forces, l’union de l’Allemagne et le rapprochement des trois états du Nord produisent dès à présent en Europe un changement remarquable : la victoire remportée dans l’affaire du Danemark, en face de l’inaction tapageuse de l’Angleterre et de l’inaction silencieuse de la France, par la nouvelle prépondérance de forces qui vient de se manifester, excite déjà un certain malaise dans les états faibles et mal assis. Au point de vue des idées, cette prépondérance n’est pas plus rassurante : les politiques qui ont surpris la faveur du parti populaire en Allemagne, les promoteurs de la nouvelle union germanique sont les adversaires déclarés des idées libérales et démocratiques ; l’homme du jour, M. de Bismark, a mainte fois avoué avec sa franchise hardie que ce qu’il poursuivait surtout dans les Danois, c’était ce libéralisme et cette démocratie qui, au témoignage du dernier roi de Danemark, rendaient ce brave peuple digne des institutions républicaines. Déjà le premier effet de la victoire germanique a été en Danemark le renversement des hommes d’état libéraux et l’avènement au pouvoir du parti aristocratique. Ce malheureux Danemark, abandonné de ses alliés naturels, est obligé de se rendre à discrétion à ses ennemis. On dit que son roi propose à la Prusse l’entrée de son royaume tout entier dans la confédération germanique. La France, encore privée de ses frontières naturelles, peut-elle, quand les Prussiens sont encore à Sarrelouis, entendre parler sans frissonner de la seule hypothèse d’un tel agrandissement de la confédération germanique ? Nous ne sommes point des pessimistes, nous nous défendons de toute exagération, nous n’aimons pas la politique conjecturale ; cependant, nous le demandons aux hommes d’état les plus froids, les plus positifs, les plus sensés parmi nous, n’est-il pas vrai que le jour où le Danemark a été définitivement sacrifié, une situation a commencé, dont les incertitudes, les anxiétés, le malaise, atteignent la France plus directement que l’Angleterre ? N’est-il pas vrai que la France est tenue de veiller à ce qui va se passer en Europe avec une attention et des précautions redoublées ?

Ce qu’il y a de bizarre dans la position où nous sommes, c’est que, ayant à juger les suites pour la France de la crise danoise, nous ignorons quelle a été la vraie politique de la France dans cette question. Le caractère de cette politique, son objet, ses mobiles n’ont jamais été exposés et expliqués au public français. Il nous est impossible d’établir par des documens officiels émanés de notre gouvernement à quoi cette politique se rattache dans le passé, à quoi elle tend dans l’avenir, de quel système elle procède, à quelles fins elle a voulu atteindre. Aussi, par une curiosité bien naturelle, ce que nous avons recherché avant tout dans les grands débats qui se sont engagés à la chambre des communes et à la chambre des lords sur les motions de M. Disraeli et de lord Malmesbury, ce sont les ouvertures que les orateurs anglais ont pu nous donner sur la politique suivie par la France dans la question danoise.

Les révélations de la discussion anglaise ont extrait la quintessence des quinze cents pages du blue-book contenant les pièces diplomatiques de l’affaire danoise. La partie de ces révélations qui concerne la France est peu abondante et peu décisive ; il faut pourtant la prendre pour ce qu’elle est. Ce qui rend moins nets à l’égard de la politique française les éclaircissemens fournis par la discussion, c’est le double parti-pris des deux opinions qui se combattaient au sein du parlement. Il y a la politique française suivant la thèse de l’opposition et la politique française suivant la thèse ministérielle. C’est M. Disraeli qui, dans un discours très lucide, très spirituel et très animé, a présenté le système de l’opposition. M. Disraeli s’en est tenu à l’explication de la conduite de la France qui était ayant cette discussion la plus accréditée. Dans la pensée du chef du parti tory, tout dépendait, dans la question danoise, de la conduite tenue par la France. M. Disraeli reprochait deux choses à la politique ministérielle : la première, c’était d’avoir éloigné la France d’une action concertée avec l’Angleterre par le refus trop raide que lord John Russell opposa l’année dernière au projet de congrès mis en avant par l’empereur ; la seconde, c’est que, la France ayant dès le principe déclaré explicitement qu’elle n’emploierait point des mesures actives en faveur du Danemark, lord Russell n’ait point imité tout de suite la réserve de l’empereur, et ait continué à donner des espérances aux Danois et à prodiguer les menaces aux Allemands, lorsqu’il devait être certain que le concours de la France lui ferait défaut, et que par conséquent l’Angleterre n’entreprendrait point seule une guerre contre l’Allemagne. M. Disraeli appuyait d’ailleurs ses assertions de citations curieuses du blue-book.

Les pièces diplomatiques en main, M. Disraeli établissait sans peine que la France avait, jusqu’au milieu de l’année 1863, porté les mêmes jugemens que le cabinet anglais sur le litige dano-allemand. À la fin de juillet de l’année dernière, lord Cowley, rendant compte d’un entretien qu’il venait d’avoir avec notre ministre des affaires étrangères, écrivait : « M. Drouyn de Lhuys m’a exprimé le désir d’agir avec le gouvernement de sa majesté dans cette affaire. » Qu’était devenu deux mois après ce projet de bon accord ? Dans l’intervalle de ces deux mois, la longue controverse diplomatique entamée au sujet de la Pologne avait pris fin de la triste façon que l’on sait. Le prince Gortchakof avait coupé court à la discussion par son refus hautain ; la saison des paroles était passée : il fallait agir ou se taire. L’Angleterre ayant déclaré dès l’origine qu’elle n’agirait point pour la Pologne, la France fut réduite au silence. C’était à l’heure où la campagne diplomatique de Pologne avait ce fâcheux dénouaient que les difficultés de la question danoise s’amoncelaient à l’horizon, et que lord Russell faisait à M. Drouyn de Lhuys, par son représentant en France, la proposition suivante : « comme l’équilibre serait menacé si l’intégrité et l’indépendance du Danemark étaient atteintes à un degré quelconque par les réclamations de l’Allemagne et les mesures qui en seraient la conséquence, la Grande-Bretagne et la France devraient offrir leurs bons offices, ou bien, si l’on trouvait cette démarche insuffisante, elles devraient rappeler à l’Autriche, à la Prusse et à la diète, que tout acte de leur part qui tendrait à l’affaiblissement de l’intégrité et de l’indépendance du Danemark serait contraire au traité du 8 mai 1852. » Une pareille démarche, accomplie à cette époque par la France et l’Angleterre unies, eût été le gage de l’alliance solide et de l’action concertée des puissances occidentales dans la question danoise : elle eût eu une influence infaillible sur les gouvernemens allemands ; on n’en saurait douter quand on songe aux précautions circonspectes dont ces gouvernemens entouraient leurs premières tentatives contre le Danemark quatre mois après, à une époque où ils étaient déjà sûrs cependant que la France n’agirait point. Il nous semble en outre que la proposition de lord Russell ouvrait à la France l’occasion d’une revanche de l’insuccès qu’elle venait d’essuyer dans sa campagne polonaise. Les complications danoises pouvaient faire revivre les complications polonaises ; les événemens pouvaient fournir la chance d’étendre jusqu’à la Pologne l’action concertée entre la France et l’Angleterre pour le Danemark. En tout cas, l’alliance occidentale trouvait un moyen prochain de se relever avec force et autorité de l’échec que la diplomatie russe venait de lui infliger. Il y avait là, en un mot, suivant nous, une occasion dont une politique inaccessible au découragement, à la lassitude, à la mauvaise humeur, une politique ferme, résolue, et jouant serré, eût pu promptement tirer profit. Nous reconnaissons cependant que le gouvernement français, au moment où lui arriva la proposition de lord Russell, n’avait pas de motifs d’être in good spirits. La réponse de M. Drouyn de Lhuys à la communication que lui en fit le chargé d’affaires britannique, M. Grey, respirait le désenchantement. « Le mode de procéder suggéré par votre seigneurie serait, disait notre ministre, analogue à la marche suivie par la Grande-Bretagne et la France dans la question polonaise. M. Drouynde Lhuys n’avait aucune inclination (et il avoua franchement qu’il parlerait dans ce sens à l’empereur) à placer la France vis-à-vis de l’Allemagne dans la position où elle avait été placée vis-à-vis de la Russie. Les notes formelles des trois puissances à la Russie n’avaient eu aucun résultat, et la situation de ces trois puissances n’était rien moins que digne. Si l’Angleterre et la France adressaient à l’Autriche, à la Prusse et à la confédération germanique le mémorandum proposé par votre seigneurie, il fallait qu’elles fussent prêtes à aller plus loin, et à adopter une ligne de conduite plus conforme à la dignité de deux grandes puissances que celle qu’elles tenaient en ce moment dans la question polonaise. À moins que le gouvernement de sa majesté ne fût décidé à faire quelque chose de plus, si c’était nécessaire, que de présenter une simple note et de se contenter d’une réponse évasive, il était sûr que l’empereur ne consentirait point à adopter la suggestion de votre seigneurie. » Cette réponse de M. Drouyn de Lhuys à la communication anglaise, quoique peu accueillante, avait cependant le mérite de ne point repousser toute pensée d’action commune. Notre ministre témoigna, dans le même entretien, à M. Grey des opinions conformes à celles de lord Russell sur la validité du traité de 1852 et les droits du Danemark. Il ne repoussait pas l’Angleterre, il l’invitait à s’expliquer.

L’Angleterre devait s’expliquer plus tard ; mais au moment où elle devint plus précise, d’autres incidens avaient modifié la situation. Au mois de novembre, l’empereur avait proposé le congrès, et le roi de Danemark était mort. Le gouvernement anglais avait refusé le congrès, et la mort du roi de Danemark avait compliqué le litige dano-allemand d’une question de succession. C’est ici que M. Disraeli et l’opposition ont attaqué l’imprévoyance et l’imprudence du cabinet anglais : son imprévoyance, puisqu’en refusant le congrès, il ne craignait pas d’embarrasser et de blesser un gouvernement dont il devait savoir que le concours lui était nécessaire dans la question danoise ; son imprudence, puisqu’après avoir connu que le gouvernement français ne prendrait pas parti pour le Danemark, il avait continué à donner des espérances au Danemark et à menacer l’Allemagne. Il ne fallait pas rejeter le congrès au moins dans une forme blessante ; mais, le congrès étant rejeté, la politique d’abstention de la France étant connue, il fallait imiter l’empereur, il fallait déclarer au Danemark qu’on ne ferait pas la guerre pour lui. Tel est l’argument de M. Disraeli. Pour le justifier, le leader tory emprunte au blue-book les pièces qui font connaître, dès le mois de décembre 1863 ou tout au moins en janvier 1864, la politique d’abstention de la France. Ainsi le 19 décembre lord Wodehouse, envoyé extraordinaire à Copenhague, informait lord Russell que le général Fleury avait dit aux envoyés russe et anglais que les instructions de l’empereur étaient qu’il ne prît part à aucune négociation à Copenhague, et qu’il déclarât nettement au gouvernement danois que, s’il s’engageait dans une guerre avec l’Allemagne, la France ne viendrait pas à son secours. Le cabinet anglais savait donc dès le mois de décembre, dit M. Disraeli, que la France ne ferait pas la guerre pour le Danemark. S’il eût conservé encore quelque doute à cet égard, ses dernières illusions n’auraient pas dû survivre aux réponses que le gouvernement français donna en janvier à ses instances. Quand, au mois de janvier, l’Autriche et la Prusse annoncèrent l’intention d’occuper le Slesvig, lord Russell écrivit en toute hâte à Paris pour proposer d’inviter les puissances allemandes à surseoir à leurs mesures coercitives et de soumettre la question dano-allemande à une conférence. M. Drouyn de Lhuys répond, comme il faisait en septembre 1863, que l’expérience toute fraîche de ce qui s’est passé à propos de la Pologne lui a montré ce qu’il advient d’invitations qui ne sont suivies de rien, et qu’il ne veut point s’attirer deux fois une réplique dans le goût de celle du prince Gortchakof, qu’on a subie avec indifférence. Lord Russell ne se rebute point ; il écrit le lendemain à lord Cowley de proposer le concert et une coopération avec la France pour maintenir le traité de 1852 et prévenir l’occupation du Slesvig. Le gouvernement français fait le dur d’oreille et demande ce qu’on veut dire par ce concert et cette coopération. Lord Russell écrit le 24 janvier : — Il s’agit, si c’est nécessaire, de donner une assistance matérielle au Danemark. — Le grand mot est enfin lâché. C’est au tour du ministre français de s’expliquer, et il le fait avec une grande franchise, en des paroles que reproduisit peu de temps après une de ses circulaires. « La France reconnaît la valeur du traité de 1852 au point de vue de la conservation de l’équilibre ; mais tout en appréciant l’objet et l’importance de ce traité, le gouvernement français admet que les circonstances peuvent en rendre la modification nécessaire. L’empereur a toujours été disposé à tenir grand compte des aspirations et des sentimens des nationalités. On ne peut nier que les aspirations de l’Allemagne tendent à une union plus étroite avec les populations germaniques du Holstein et du Slesvig. L’empereur répugne à une politique qui l’obligerait à s’opposer par les armes aux vœux de l’Allemagne. La tâche de l’Angleterre serait aisée dans une telle guerre, qui n’irait pas pour elle au-delà de quelques opérations maritimes. Le Slesvig est bien loin de l’Angleterre. Le sol de l’Allemagne touche le sol français, et une guerre avec l’Allemagne serait une des entreprises les plus lourdes et les plus hasardeuses où la France pût s’engager. D’ailleurs l’empereur ne peut oublier qu’on a voulu le rendre suspect à l’Europe avec les projets d’agrandissement vers le Rhin qui lui ont été attribués. Une guerre commencée sur la frontière allemande donnerait une grande force à des imputations qui sont aujourd’hui sans fondement. Pour tous ces motifs, le gouvernement de l’empereur s’abstiendra pour le moment de prendre aucun engagement au sujet du Danemark. Si plus tard l’équilibre était sérieusement menacé, l’empereur pourrait être amené à prendre d’autres mesures dans l’intérêt de la France et de l’Europe. Pour le moment, l’empereur se réserve une entière liberté d’action. » Après des explications aussi formelles, le gouvernement anglais, qui aurait rencontré au sein de son parlement de très grandes difficultés, s’il eût voulu faire la guerre à l’Allemagne, même avec le concours de la France, qui en tout cas n’a jamais eu la pensée de tenter seul une entreprise si hardie, a montré une étrange obstination en soutenant si longtemps et d’une façon qu’il devait croire lui-même si peu efficace la cause du Danemark. M. Disraeli et l’opposition ont eu beau jeu à lui reprocher d’avoir tant tardé à imiter l’abstention de la France.

Il est vrai que les ministres anglais ont puisé dans les documens diplomatiques des citations qui modifient un peu le jour sous lequel l’opposition a voulu présenter l’attitude du gouvernement français. À la dépêche de lord Wodehouse qui parlait des instructions du général Fleury, M. Gladstone opposait un autre document. Lord Russell, en recevant la dépêche de lord Wodehouse, demanda à Paris des explications sur les instructions du général. M. Drouyn de Lhuys affirma positivement à lord Cowley que « le général Fleury n’avait pu faire une déclaration qui ne laissât point à l’empereur son entière liberté d’action. » Les ministres anglais ont énergiquement nié que le refus du congrès ait porté le gouvernement français à une politique de dépit dans la question danoise. « Aucun homme d’une intelligence commune, a dit le vieux lord Palmerston, n’a jamais pu s’imaginer qu’un congrès convoqué dans les circonstances où on se trouvait alors eût pu obtenir le moindre succès. Quand on prétend que la conduite de la France dans la question du Danemark a été affectée par notre refus du congrès, il est de notre devoir de dire qu’une telle supposition est outrageante pour une grande puissance qui a le souci de son honneur et de sa dignité. » Lord Clarendon, dans le sage et conciliant discours qu’il a prononcé à la chambre des lords, s’est expliqué aussi sur le congrès en excellens termes. « Je crois, a-t-il dit, que dans cette affaire du congrès nous avons rendu à la France un bon service, bien que notre refus ait pu causer d’abord quelque irritation. Je ne doute pas un instant que l’empereur n’ait sincèrement exprimé sa pensée lorsqu’il a dit qu’un congrès lui paraissait nécessaire, et que la paix en serait le résultat ; mais il n’a point assez vu les obstacles qui s’opposent au remaniement de l’Europe et l’impossibilité de cette tâche. C’était une illusion de croire qu’on se soumettrait sans résistance aux décisions du congrès, et qu’on ne ferait pas éclater les guerres qu’on invitait cette assemblée à prévenir. Les difficultés avaient été accrues encore par la façon dont la proposition avait été portée à l’Europe, sans avertissement préalable, sans communication antérieure avec les puissances soudainement sommées de répondre par un oui ou par un non. La réponse de mon noble ami à cette proposition ne contenait pas, il est vrai, les phrases fleuries et les paroles mielleuses que l’on a trouvées dans d’autres répliques, mais dont personne ne connaît mieux que l’empereur la valeur véritable. Mon noble ami, convaincu qu’un congrès n’amènerait point la Russie à abandonner la Pologne, l’Autriche la Vénétie, la France Rome, l’Angleterre Gibraltar, qu’on ne déciderait jamais un congrès à déclarer que la loi internationale de l’Europe est un chiffon usé et déchiré, que la cause de la paix entre les nations aurait plus à perdre qu’à gagner dans un tel congrès, a déclaré son opinion franchement et honnêtement, et je crois qu’à l’heure qu’il est il n’est pas en France un seul homme raisonnable qui ne reconnaisse que notre conduite en cette circonstance a été sage et amicale. » M. Disraeli était d’autant plus mal venu à chercher une arme dans ce souvenir, que lui-même, avec cette insouciance d’un homme d’esprit qui risque une imprudence pour lancer un mot expressif, avait dit, il y a plusieurs mois, du congrès, qu’il n’avait été qu’une adroite manœuvre. — L’orateur qui a puisé dans le blue-book les plus vigoureux moyens d’attaque contre la thèse de l’opposition a été le sous-secrétaire d’état des affaires étrangères, M. Layard. Le second de lord Russell avait à cœur de prouver que, dans les négociations relatives au Danemark, le cabinet anglais avait constamment marché d’accord avec le gouvernement français, et que tous ces avertissemens adressés à l’Allemagne et dénoncés par l’opposition comme d’impolitiques menaces avaient été soumis d’avance à notre ministre et soutenus ou approuvés par lui. Lord Clarendon, sans recourir comme M. Layard à la preuve par citations, n’a eu besoin que de l’autorité de sa parole pour établir le même fait. « Ce serait une injustice, a-t-il dit, de prétendre que la France s’est montrée moins active que nous en faveur du Danemark. » Il s’agit ici, il est vrai, de la simple activité diplomatique. Quant à la coopération qui aurait pu aboutir à la guerre, lord Clarendon nous a loués de la droiture avec laquelle nous l’avons déclinée dès le principe. Est-ce à dire que l’Angleterre, même après la déclaration de réserve que nous lui avions signifiée en janvier, n’ait pas conservé jusqu’au dernier moment l’espoir de nous faire sortir de l’abstention ? Nous ne l’affirmerions pas, et les débats du parlement n’ont répandu sur ce point aucune lumière. Lord Clarendon aurait pu mieux que personne renseigner l’opinion à ce sujet : on se souvient qu’à son entrée au ministère il vint prendre langue à Paris. On s’expliqua sans doute avec lui, et il n’est pas possible qu’un bon entendeur de cette qualité n’ait rien appris dans son voyage. Lord Russell, dans son exposé des travaux de la conférence, avait indiqué que la France, il le savait de fraîche date, ne serait sortie de l’inaction qu’à une condition : c’est qu’elle eût pu obtenir une compensation dans la guerre. Lord Clarendon a, lui aussi, effleuré ce point délicat, a Le gouvernement français, a-t-il dit, a compris que, dans les dispositions pacifiques où se trouve heureusement aujourd’hui la nation française, une guerre contre l’Allemagne serait impossible à moins qu’il ne fût entendu d’avance que la France, pour cette guerre, recevrait une compensation ; mais quelle serait cette compensation ? C’est ce que l’Europe en général et la France en particulier comprennent bien. » Sur ces grandes manœuvres diplomatiques plane donc la question de nos frontières naturelles. Cette question se pose toutes les fois que l’Allemagne croît en densité ou en étendue. Les agrandissemens que l’Allemagne poursuit aux dépens du Danemark donnaient à cette question une gravité actuelle ; elle est encore une fois ajournée. C’est aux cours allemandes de prendre garde de ne pas la réveiller par de nouvelles ambitions.

Autant donc qu’on en peut juger par les récens débats du parlement anglais, la politique de la France dans la question danoise a été celle-ci : dispositions favorables au Danemark, attention donnée aux intérêts d’équilibre que ce pays représente, amendement du traité de 1852 pour le concilier avec les aspirations nationales des deux duchés ; dans la sphère des négociations et au sein de la conférence, accord complet avec l’Angleterre, mais, dès l’origine, refus de conformer l’action aux opinions ; pas de guerre, à moins que l’Angleterre ne consentît d’avance au principe d’une compensation territoriale à notre profit. Les choses étant ainsi, l’opposition en Angleterre n’a point été habile en cherchant à établir un contraste entre la politique de lord Palmerston et de lord Russell et la nôtre, et en reprochant aux ministres anglais de n’avoir point suivi notre exemple. La faute du ministère anglais s’est donc réduite aux yeux de l’opposition à nous avoir imités trop tard. Ce système d’attaque a donné lieu à de faciles répliques. M. Gladstone, qui a répondu à M. Disraeli, a fait remarquer que les reproches que le chef de l’opposition dirigeait contre la politique anglaise rejaillissaient contre celle de la France, qu’il proposait comme modèle. À la chambre des lords, un autre ministre, le duc d’Argyll, a rétorqué d’une façon piquante l’argument que l’opposition cherchait dans la comparaison des deux politiques. « J’ai pour les Danois une sympathie profonde, autant de sympathie qu’en peut ressentir tout autre membre de cette chambre ; mais je déclare que l’Angleterre n’a aucun intérêt personnel et matériel à l’existence de cette nation. Il n’en est pas de même de la France. Je pense que la France a un intérêt matériel à empêcher l’agrandissement de la confédération germanique dans les eaux de la Baltique. Quant à la crainte que l’Allemagne comme puissance maritime pourrait inspirer à l’Angleterre, c’est une idée bouffonne. Lord Ellenborough disait dans un récent débat qu’une flotte n’ajouterait pas grand’chose à la force de l’Allemagne ; mais, quand il en serait autrement, je dis qu’une flotte allemande sera toujours autant l’amie de l’Angleterre qu’une flotte danoise. Au surplus, je demande quelle est la situation des deux pays, la France et l’Angleterre, dans cette question. L’Angleterre a reculé devant une guerre avec l’Allemagne entière qu’elle aurait eu à soutenir seule ; la France a reculé devant une guerre avec l’Allemagne, où elle aurait été en étroite alliance avec l’Angleterre, une des plus grandes puissances de l’Europe. Je ne blâme point l’empereur des Français, il est le meilleur juge de ses intérêts ; mais je dis que le contraste que l’on cherche à établir entre les deux pays est simplement ridicule et fondé sur une fausse appréciation de leurs positions respectives. »

Lorsqu’on embrasse l’ensemble de cette question danoise, lorsqu’on étudie le rôle que nous y avons joué, lorsqu’on mesure les conséquences de l’abandon auquel le Danemark est condamné, il est impossible d’être fier et heureux pour la France de la façon dont les choses se sont passées. L’Angleterre a recueilli dans cette question une déception plus amère et plus éclatante que celle que nous y avons trouvée, parce qu’oubliant l’aphorisme de M. de Talleyrand, elle s’y était jetée avec trop de zèle. La confusion du premier moment a été plus forte pour l’Angleterre précisément parce qu’elle s’était plus avancée que nous ; mais nous craignons que nous ne puissions conserver l’avantage, si l’on poursuit le parallèle dans l’avenir. La question danoise est une affaire du continent, et peut naturellement soulever sur le continent d’autres questions. Aucune question continentale ne peut être indifférente pour la France. Si l’intérêt et l’esprit qui viennent de prévaloir contre le Danemark suscitent en Europe d’autres affaires, à voir l’émotion et l’inquiétude qu’excite l’abandon du Danemark dans les états mai assis ou petits de l’Europe, en Italie, en Belgique, en Suisse même, nous pouvons pressentir que ces nouvelles questions ne se présenteront point sous un aspect favorable aux intérêts associés à nous, et par conséquent à nos intérêts propres. Nous ne parlons point de cette alliance du Nord dont nous avons à plusieurs reprises signalé depuis quelque temps la menaçante reconstruction. L’Angleterre au contraire peut assister avec bien plus d’indifférence que nous à la naissance et au développement des futures questions continentales. L’expérience qu’elle vient de faire lui a donné des leçons dont elle ne perdra pas de sitôt la mémoire et le fruit. Elle sera lente à l’avenir à prendre parti dans une complication du continent, à moins qu’elle n’y soit appelée par un intérêt personnel, direct et pressant. M. Cobden, devant le trouble et les embarras du présent, semblait triompher l’autre jour en proclamant sa doctrine de non-intervention absolue. On eût dit, aux complimens qui lui venaient du ministère, qu’il était l’arbitre de la lutte engagée entre le gouvernement et l’opposition. On sentait, rien qu’à lire son discours, que ses opinions sur le péril de l’immixtion dans les affaires des autres peuples doivent aujourd’hui pénétrer avec force dans les têtes anglaises. Un orateur d’une nature bien différente, un représentant des idées du torysme dans ce qu’elles ont de plus honnête et de plus national, le général Peel, après avoir exprimé, avec une sincérité et une émotion qui touchaient à l’éloquence, le chagrin que lui inspire l’échec diplomatique de l’Angleterre, arrivait pour l’avenir à une conclusion presque semblable à celle de M. Cobden. Nous regrettons cette tendance, car pendant longtemps elle détournera l’Angleterre de la pensée de nouer sur le continent des alliances actives et par conséquent retardera le rétablissement d’une alliance occidentale cordiale et efficace.

Nous le répétons, nous n’avons aucun goût, dans les circonstances actuelles, sous le coup de la chute du Danemark, à travers les rumeurs qui s’entre-croisent, à faire aucune conjecture pour la France. Que nos bons offices soient demandés par le roi de Danemark, que les journaux prussiens nous adressent des flatteries, et que ces flatteries nous présagent quelque avance de M. de Bismark, ce sont de bien petites questions. Nous croyons que, nous aussi, nous ferions bien de nous abstenir pendant quelque temps de préoccupations extérieures. La France n’aurait qu’à gagner à se replier sur elle-même, et puisque pendant deux années de suite sa politique a échoué au dehors, elle devrait poursuivre chez elle des succès bien autrement féconds que les triomphes diplomatiques qui se sont récemment dérobés à ses combinaisons. Notre politique devrait se résumer en deux mots : la liberté et la paix, la liberté, qui nous rendra le sentiment de nos droits, qui nous associera sincèrement, réellement aux affaires publiques, qui achèvera notre éducation politique, qui renouvellera la propagande généreuse que nous avons exercée pendant quarante ans en Europe ; la paix, par laquelle nous ferons fructifier avec sécurité tous les élémens de notre prospérité intérieure et nous accroîtrons tous les ressorts de notre puissance. Il y a longtemps, quant à nous, que nous sommes convaincus que le plus sûr moyen d’assurer au dehors l’efficacité de l’influence française est d’entreprendre et de pousser à l’intérieur la rénovation libérale. Ce sont les accidens mêmes de notre politique extérieure qui nous pressent de recourir à ce moyen.

On dirait qu’il y a en politique de mauvaises saisons, de fâcheuses influences climatériques auxquelles les meilleurs tempéramens sont contraints de payer tribut. Ceux qu’affligent les épreuves que les gouvernemens libéraux traversent en ce moment suivent avec une inquiétude particulière les péripéties bizarres de la crise constitutionnelle dont la Belgique est travaillée. Aucun pays ne semble mieux fait que la Belgique pour se prêter aux oscillations naturelles des institutions représentatives. Le peuple belge connaît et aime la liberté, non en théorie, mais en pratique ; la liberté est en quelque sorte passée dans son sang. — Ce pays n’est point déchiré par des partis révolutionnaires ; il est divisé en deux grands partis, dont aucun n’est à l’étroit dans les limites de la constitution. Cette division de l’opinion en deux grands partis qui se balancent et ont chacun en perspective l’avènement au pouvoir est une des conditions les plus propres à bien faire fonctionner le mécanisme d’un gouvernement libre. Les partis belges, le parti catholique comme le parti libéral, ont à leur tête des hommes éclairés, des hommes de talent, des hommes expérimentés, qui ont tour à tour pratiqué les affaires, qui ont passé les uns et les autres par l’opposition et par le pouvoir. Au-dessus d’eux est placé le prince réputé à bon droit le plus sagace et le plus sensé de l’Europe. Toutes les pièces de la machine constitutionnelle sont donc bonnes en Belgique, et pourtant, depuis plusieurs mois, la machine est arrêtée par la neutralisation des deux forces qui doivent lui donner le mouvement. Les partis se balancent à peu près également dans la chambre élective. Dans une telle situation, les devoirs du parti du gouvernement et du parti de l’opposition sont cependant bien tracés. De deux choses l’une, ou l’opposition est décidée à prendre le pouvoir, ou elle ne le veut pas. Tant qu’elle ne veut pas du pouvoir, elle doit se conduire de façon à laisser au gouvernement une majorité suffisante pour expédier les affaires courantes du pays. Quand elle est résolue à prendre elle-même la direction des affaires, elle doit être prête à adopter les mesures nécessaires pour arriver à la constitution d’une majorité parlementaire. Cette loi du gouvernement représentatif a été méconnue, nous le disons à regret, par le parti catholique belge. Ce parti a commis la contradiction de ne point vouloir prendre le pouvoir et d’en rendre l’exercice impossible aux mains du cabinet libéral. Au rôle d’une opposition gouvernementale, qui devait être le sien, il a préféré le rôle d’une opposition factieuse. Il a mis le ministère en minorité de quelques voix sur une question de confiance au moyen d’une coalition. Les ministres libéraux ont donné leur démission ; les catholiques, après des négociations qui ont duré plusieurs mois, ont refusé le ministère. Ils ne voulaient pas se charger eux-mêmes de dissoudre la chambre. Ils conseillaient au roi la formation d’un cabinet d’affaires, sans couleur politique, et aucun ministère semblable n’a pu être formé. Force a donc été aux ministres libéraux de reprendre les portefeuilles ; mais ils ont rencontré dans le partage de la chambre les embarras devant lesquels ils s’étaient une première fois retirés. N’ayant guère qu’une majorité de deux ou trois voix, la maladie d’un de leurs partisans, l’absence forcée d’un autre, les mettaient en minorité. Un petit expédient s’offrait à eux pour sortir de cette difficulté. Le nombre des représentans en Belgique étant proportionné à la population, on augmente ou on diminue, suivant le mouvement de population constaté. par les recensemens, le nombre des collèges électoraux. Conformément à. ce principe, il y avait lieu de créer en ce moment trois collèges, et cela dans des districts libéraux. Les catholiques, effrayés de voir s’accroître de trois voix dans la chambre le parti libéral, ont déclaré que la création des collèges était inconstitutionnelle, et ont pris le parti en masse de ne plus siéger à la chambre. Leur sécession a mis pendant plusieurs jours la chambre des représentans dans l’impossibilité d’arriver au nombre des voix exigé par la constitution pour la validité d’un vote législatif. Il s’en fallait d’une voix pour que ce nombre fût atteint, et la maladie ou la mort d’un membre empêchait la chambre de siéger. Voilà l’espièglerie puérile dont le parti catholique a donné le pitoyable spectacle à la Belgique, et, on peut le dire, à l’Europe étonnée. Nous félicitons le ministère libéral d’avoir mis fin par la dissolution de la chambre à une situation qui devenait grave à force d’être ridicule. C’est au peuple belge de prononcer maintenant entre le parti libéral et le parti catholique. D’ordinaire les manœuvres chicanières auxquelles les catholiques ont eu recours sont une mauvaise recommandation pour un parti auprès des corps électoraux. Nous ne doutons point que la Belgique éclairée ne donne la victoire aux libéraux ; mais, quand même les élections générales devraient fournir une majorité au parti clérical, cette solution serait préférable encore à la triste situation d’où l’on sort. Mieux vaut pour des âmes fières et des esprits élevés, mieux vaut pour des hommes tels que M. Frère-Orban, M. Rogier et leurs amis, se retremper dans l’opposition que de conserver le pouvoir aux tristes conditions qui leur avaient été faites dans ces derniers temps.

La question roumaine, soulevée par le coup d’état du prince Couza, avait peu de chances d’attirer l’attention de l’Europe, lorsque toutes les préoccupations étaient absorbées par le drame du Danemark. Maintenant que le Danemark donne congé aux diplomates trop affairés à qui il avait confié sa cause, peut-être aura-t-on le loisir de prendre garde à ce qui se passe en Roumanie. La Roumanie est bien loin de nous sans doute ; cependant quel intérêt ne nous inspirait-elle point au moment du congrès de Paris ! C’est pour elle que d’éloquens écrivains de la démocratie, tels qu’Edgar Quinet, avaient éveillé nos sympathies ; c’était avec elle que nous inaugurions le droit nouveau et le principe des nationalités. Or que voulions-nous à cette époque ? Appeler un peuple à l’existence, ou bien faire la fortune d’un homme, d’un inconnu, d’un colonel improvisé de milices, qui s’est depuis improvisé dictateur ? Le question vaut la peine qu’on y songe : elle intéresse l’honneur et l’influence en Orient de l’Europe occidentale. Personne en Europe ne prendra au sérieux le plébiscite par lequel le prince Couza s’est fait décerner la dictature. Tout le monde a compris, comme les plénipotentiaires du congrès de Paris, que, s’il s’agit de réveiller une nationalité en Roumanie, on n’y peut réussir que par des institutions libres qui évoquent toutes les forces vives du peuple roumain, et non au moyen de l’omnipotence d’un seul, nivelant et effaçant tout sous lui. Le prince Couza, ce représentant d’une nationalité renaissante, est allé faire acte de vasselage à Constantinople ; il a créé un bataillon de zouaves roumains en l’honneur et à l’imitation des zouaves du sultan, et il a supprimé le journal de M. Rosetti, patriote bien connu chez nous. Abandonnerons-nous un pays qui était presque notre œuvre à une telle direction, et laisserons-nous encore une fois la Russie prendre en Orient le patronage des nationalités souffrantes ?


E. FORCADE.


L’ESPAGNE ET LE PÉROU.

Le temps n’est point décidément au respect du droit et aux choses régulières dans la politique. Plus que jamais peut-être, le hasard et la force tendent à prendre dans les affaires des peuples un empire dangereusement prépondérant, assez attesté par cette multitude d’incidens qui éclatent un peu partout, où l’imprévu joue un si grand rôle, et le monde, lassé à la fin, demanderait volontiers à ceux qui le conduisent de lui parler un peu moins d’ordre, de civilisation, de paix, sauf à conformer un peu plus leur action à ces principes, qu’ils invoquent sans les respecter. L’Europe, qui devrait donner l’exemple de la justice, n’est pas exempte de ces troubles, et l’Amérique, en dehors même de cette lutte sans compensation et sans issue qui se déroule comme une tragédie gigantesque aux États-Unis, en dehors de toutes ces révolutions qui se succèdent dans les états de la race espagnole, l’Amérique a sa part de violences, de brusqueries diplomatiques et d’incidens bizarres qui portent en quelque sorte le signe du temps. Un des plus récens et des plus étranges épisodes, c’est assurément le conflit dans lequel l’Espagne vient de s’engager à l’improviste avec le Pérou, et qui a fini provisoirement par la prise de possession sommaire d’une partie du territoire péruvien, de ces îles Chincha devenues par leurs dépôts de guano l’opulente ressource de la république américaine. L’Espagne, il faut en convenir, n’a point de bonheur avec l’Amérique depuis quelque temps : elle s’est engagée dans l’affaire du Mexique pour en sortir on ne sait trop comment, ne recueillant d’une action décousue qu’une déception véritable. Depuis quinze mois, elle en est à se débattre à Saint-Domingue contre une insurrection qu’elle ne peut dompter, et qui la contraint à envoyer incessamment ses soldats mourir de la fièvre. Elle a voulu peut-être relever sa politique sur un autre point du Nouveau-Monde, et par le fait elle se trouve lancée dans une aventure qui la place entre une guerre embarrassante et une retraite toujours pénible, à moins qu’elle n’en finisse au plus tôt par une sage transaction que le Pérou sera probablement heureux d’accepter.

Sans nul doute, tous ces états espagnols du Nouveau-Monde, dans leur vie troublée, offrent à l’Europe de trop faciles et trop fréquentes occasions d’intervention. Il ne faut point cependant s’y méprendre. Tout n’est peut-être pas toujours exclusivement de leur faute. Aux causes naturelles et plausibles d’intervention, aux griefs trop légitimes, viennent souvent se joindre, pour multiplier les occasions, les habitudes d’une population étrangère assez disposée à sortir de son rôle de simple neutralité et à se faire une arme de la protection qui la couvre, de telle sorte que dans le devoir de faire respecter la sécurité de leurs nationaux les gouvernemens européens sont exposés à trouver un péril incessant d’immixtion, de prépotence qui va quelquefois au-delà de leur politique. Au fond, de quoi s’agissait-il ici pour l’Espagne ? Il y a un an à peu près, des immigrans espagnols, attirés au Pérou et fixés dans l’intérieur des terres, à Talarabo, étaient l’objet de violences sanglantes. Un colon fut massacré, d’autres furent blessés. Les scènes de Talambo causèrent une vive émotion dans le pays, et le gouvernement péruvien lui-même, il faut le dire, n’hésita pas à les déférer à la justice locale, qui n’est pas toujours prompte et efficace en Amérique. Que l’Espagne, qui en est encore à reconnaître le Pérou après quarante ans d’indépendance, eût saisi cette occasion de nouer enfin des rapports diplomatiques, de paraître officiellement à Lima, et se fût mise ainsi en devoir de défendre directement la sécurité et les intérêts de ses nationaux, placés jusqu’ici sous la protection de la France, rien n’était plus naturel et plus simple. Malheureusement cette situation s’est étrangement compliquée tant par la nature de la mission espagnole expédiée à Lima, que par les incidens qui se sont succédé à la suite de cette mission, et ici peut-être l’Espagne ne fait que recueillir le fruit de son étrange politique à l’égard de ses anciennes possessions du Nouveau-Monde.

L’Espagne, pour tout dire, n’est point accoutumée encore à l’émancipation de cet immense continent américain dont elle a disposé en souveraine. Le ministre actuel des affaires étrangères de Madrid, M. Pacheco, disait récemment, avec une singulière justesse, que les Espagnols en Amérique ne devaient aspirer, à être traités que comme les autres étrangers, comme les Anglais et les Français. C’est là ce qui aurait dû être pratiqué depuis longtemps, et c’est ce qui ne l’a pas été. L’Espagne a trop souvent affecté les allures d’une ancienne métropole qui garde toujours une arrière-pensée, qui laisse échapper parfois le mot de revendication. Lorsqu’elle faisait, il y a trois ans, l’annexion de Saint-Domingue, elle parlait de réincorporation à la monarchie. Il en résulte que les Espagnols, au lieu d’avoir en Amérique la situation naturelle, de préférence même, dirons-nous, qu’ils devraient s’être assurée, sont encore aujourd’hui aussi impopulaires qu’au lendemain de la proclamation de l’indépendance américaine. Sur tout le nouveau continent, ils n’excitent que des défiances jalouses qui se traduisent parfois en animosités violentes. Ce n’est pas tout : lorsque le gouvernement espagnol a l’idée d’envoyer quelque mission en Amérique, il ne sait pas le faire simplement. Ses agens arrivent avec des instructions vagues, mystérieuses, qui, avant même d’être connues, sont interprétées comme une menace. Ils se présentent comme des proconsuls, ils font des coups de tête, et par le fait ils ne réussissent qu’à envenimer les hostilités, tout en jetant leur gouvernement dans les plus fâcheuses aventures. Tous ces caractères se retrouvent dans la mission confiée, il y a déjà quelques mois, à un député du parlement de Madrid, M. Salazar y Mazarredo, homme d’esprit sans doute, mais qui est arrivé au Pérou en se disant, comme beaucoup de ses compatriotes en mission, qu’il devait faire quelque chose.

Le titre même de commissaire spécial et extraordinaire de la reine dont était revêtu M. Salazar y Mazarredo était un premier embarras : il n’avait rien de diplomatique, il semblait au contraire indiquer de la part de l’Espagne l’idée d’un droit survivant. En un mot, l’envoyé espagnol apparaissait un peu trop comme un agent extraordinaire expédié par un gouvernement suzerain dans des possessions lointaines. Le Pérou s’en est ému, il y a vu une atteinte indirecte à son indépendance, et sans refuser d’admettre M, Salazar y Mazarredo comme agent confidentiel, il n’a pas voulu reconnaître ce titre pompeux et énigmatique de commissaire extraordinaire. Il n’en a pas fallu davantage pour que M. Salazar quittât le port du Callao en fulminant des menaces dont on ne comprenait pas trop encore le sens ; on ne l’a compris que deux jours plus tard, lorsqu’on a su à Lima que le « commissaire extraordinaire, se rencontrant en mer avec l’amiral Pinzon, accouru fort à propos des côtes du Chili, où il était en croisière, venait de paraître devant les îles Chincha, donnant au gouverneur péruvien un quart d’heure pour se rendre. En un instant, garnison et gouverneur étaient prisonniers, et le pavillon d’Espagne flottait sur les îles. Ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est le commentaire ajouté sur le moment à cette brusque prise de possession. Les agens espagnols s’attribuaient le droit de revendiquer au nom de leur gouvernement la propriété des îles Chincha, attendu que depuis la guerre de l’indépendance il n’y a eu qu’une « trêve de fait. » Or quand on sait que ces îles, par leur produit, sont la principale ressource financière du Pérou, que le commerce de Lima est engagé dans toutes les affaires de guano, il est facile de comprendre, sans parler même des susceptibilités nationales offensées, l’émotion qui s’est emparée de toute la population péruvienne et les protestations du gouvernement. On ne peut s’étonner non plus des démarches tentées, quoique inutilement, par le corps diplomatique et consulaire résidant à Lima pour arriver à un arrangement immédiat qui n’a pu se réaliser.

Ainsi, en pleine paix, sans déclaration d’hostilité, sans raisons suffisantes pour expliquer une telle extrémité, voila deux agens espagnols assaillant à main armée une possession, s’en emparant, faisant une garnison prisonnière, et plaçant un tel fait sous la protection de cette théorie commode de la revendication, attendu qu’il n’y a qu’une trêve entre l’Espagne et le Pérou. On a beau être en Amérique, la violation de tout droit n’est pas moins ici d’une crudité choquante. Malheureusement, cet acte une fois accompli, la situation s’est compliquée encore de nouveaux incidens. Soit de son propre mouvement, soit par suite de dissentimens avec l’amiral Pinzon, M. Salazar y Mazarredo a cru devoir tout à coup déclarer sa mission terminée et repartir pour l’Europe. Or c’est ici justement que tout s’aggrave encore plus et va se perdre dans des scènes enveloppées de mystère. M. Salazar y Mazarredo est resté persuadé que sur le paquebot qui l’emportait il a été l’objet de tentatives d’empoisonnement inspirées par des agens péruviens. Ce qui est un peu plus certain, c’est qu’à son passage à Panama des nègres ont été ameutés contre lui, qu’il n’a dû son salut qu’à la protection des consuls étrangers, que la maison même de l’agent français a été assaillie et insultée, et c’est ainsi que de péripétie en péripétie, pour un coup de tête de deux de ses agens, l’Espagne s’est trouvée lancée sans y songer, non-seulement dans une querelle avec le Pérou, mais encore dans une affaire avec la Nouvelle-Grenade, dont fait partie Panama, où se sont passées ces scènes de violence. Accuser le gouvernement péruvien d’avoir trempé dans des tentatives d’assassinat ne serait même pas bien sérieux. Quel Intérêt aurait-il eu, en dehors de toute autre considération, à menacer la vie de M. Salazar ? Il ne pouvait que compromettre sa cause à l’heure même où il s’adressait au gouvernement espagnol et où il avait à soutenir ses droits devant l’Europe.

Au fond, à part tous ces derniers incidens, visiblement exagérés dans un moment d’émotion, que reste-t-il de tout cela ? Peut-être beaucoup de bruit pour rien, et à coup sûr un embarras créé à l’Espagne par un acte irréfléchi. Ce n’est pas sans habileté et sans un tact extrême que M. Pacheco, interpellé récemment dans les chambres de Madrid, s’est appliqué à démêler le vrai, à faire la part de tout, désavouant l’invasion des îles Chincha dans ce qu’elle avait de primitivement menaçant pour l’indépendance du Pérou, et réservant d’un autre côté la nécessité de poursuivre la réparation des insultes dont M. Salazar y Mazarredo peut avoir été l’objet. Les explications de M. Pacheco ont été habiles et modérées, disons-nous ; elles indiquent clairement que le cabinet actuel de Madrid n’a pas approuvé sans réserve les coups de hardiesse de ses agens. Par malheur, M. Pacheco marchait ici sur des charbons ardens, allant de contradiction en contradiction, d’impossibilité en impossibilité. Il désavoue l’invasion des îles Chincha, mais en même temps il est forcé de maintenir cette occupation à titre de gage en attendant un arrangement. Il veut réclamer une réparation pour les menaces dirigées contre M. Salazar : mais à qui s’adressera-t-il ? Comment vérifier même le caractère et la portée de violences que rien n’atteste bien clairement, si ce n’est le témoignage de M. Salazar lui-même, démenti ou affaibli par celui de son secrétaire, qui prétend qu’il y a beaucoup d’imagination dans tous ces dangers. Le mieux serait encore d’aller droit à la question, de mettre diplomatiquement et honorablement le Pérou en demeure de, faire honneur aux réclamations légitimes de l’Espagne, et d’effacer toute trace d’un épisode dont il n’y a pas, après tout, de quoi tirer une grande gloire. L’Espagne semble aujourd’hui entrer dans cette voie. Une circulaire diplomatique récente, venant après le dernier discours de M. Pacheco, désavoue de nouveau avec énergie ce qu’il y a eu de violent dans les-actes des agens espagnols et toutes ces velléités ambitieuses de revendication. Il ne reste donc qu’une transaction à combiner, et, une fois sur ce terrain, l’œuvre devient facile à des négociateurs de bonne volonté. Ce n’est pas seulement l’intérêt de l’Espagne, c’est l’intérêt de l’Europe, d’établir, enfin dans des conditions nouvelles des relations avec le Nouveau-Monde, de même que tous ces incidens, nés au moindre prétexte, indiquent à tous les états hispano-américains la seule politique à suivre, une politique qui consisterait à gagner, à attirer l’Europe en lui demandant ses émigrations, ses sciences, son industrie, tout ce qui peut aider à la civilisation sur ce continent où s’agitent trop souvent de vulgaires querelles.


CH. DE MAZADE.


V. DE MARS.

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