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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1875

Chronique n° 1026
14 janvier 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 janvier 1875.

Il faut en convenir, la France a rarement traversé une phase plus ingrate ; rarement elle a vu sa politique à ce point obscurcie et déprimée par l’âpre égoïsme des partis, par un implacable esprit de dispute et de division. L’année commence à peine, et, au lieu de s’éclaircir, de se simplifier, comme on le croyait, comme on l’espérait, nos affaires ne font que se compliquer. Le brouillard, à ce qu’il paraît, est de saison à Versailles encore plus qu’à Paris, et le brouillard de Versailles s’étend sur le pays. On en sortira sans doute, on finira par retrouver son chemin. Pour le moment, la vérité est que nous arrivons à une période particulièrement bizarre de cette crise parlementaire qui dure depuis plus d’un an déjà, qui tient tout en suspens, dévore les ministères, contraint M. le président de la république à prodiguer inutilement les messages, et conduit par degrés l’assemblée aux plus étranges, aux plus tristes aveux d’impuissance. Encore un pas, il y aura un gouvernement sommaire, sans organisation, qui ne sera ni une simple délégation parlementaire, ni une dictature ; il y aura une assemblée qui aura déclaré qu’elle ne peut ou qu’elle ne veut se décider à rien, et il y aura des ministères qui ne sauront plus à quelle majorité se vouer, qui, faute d’une majorité, resteront aux ordres des minorités coalisées pour leur donner ou leur refuser la vie. C’est là au juste la situation telle qu’elle résulte des derniers incidens parlementaires, telle qu’elle peut être définitivement demain, si entre le vote du 6 janvier, qui a précipité la crise, et les prochaines décisions de l’assemblée il n’y a pas un suprême effort de prévoyance et de raison pour ramener les esprits et les volontés à une œuvre pratique de conciliation plus que jamais nécessaire.

La question en effet, aujourd’hui comme hier, est là tout entière dans l’intervention nécessaire, supérieure, de la prévoyance et de la raison, et c’est parce que la question est toujours altérée, dénaturée, qu’on n’arrive à aucun résultat. Non-seulement on ne réussit pas, mais chaque tentative, poursuivie dans des conditions incertaines et équivoques, aboutit fatalement à des déceptions nouvelles, et au bout du compte on finit par s’aigrir et s’irriter mutuellement, par aggraver les difficultés qu’on voulait résoudre, par accumuler les impossibilités. Précisons les faits. Quelle était la situation au moment où l’assemblée se réunissait de nouveau, d’abord au 30 novembre, puis le 5 janvier ? Elle était suffisamment claire, cette situation, il n’y avait pas à s’y méprendre. La première condition était de prendre résolument son parti sur ce qu’il y avait à faire et de s’assurer les moyens d’engager une action politique décisive. Il y avait en un mot une question de principe et une question de conduite. La question de principe était, à vrai dire, tranchée d’avance. La nécessité de l’organisation constitutionnelle s’imposait en quelque sorte d’elle-même, elle ne résultait pas seulement d’une série d’actes obligatoires de l’assemblée, d’une série de sollicitations pressantes du gouvernement ; elle était dans la force des choses, dans les besoins les plus intimes, les plus impérieux du pays, et jusque dans cette incohérence universelle où il n’y a plus ni pouvoir ni direction possible. Restait la difficulté de conduite ou de tactique, si l’on veut, et ici évidemment il n’y avait pas deux manières d’agir, si l’on voulait procéder sérieusement. Il fallait réaliser à tout prix l’alliance des fractions modérées, qui ne diffèrent pas essentiellement sur la nécessité de l’organisation des pouvoirs publics, et les résolutions une fois arrêtées en commun, fût-ce par des sacrifices mutuels inévitables, il devait y avoir dès le premier moment, pour l’ouverture de la session, un ministère représentant cette alliance, s’imposant par l’autorité du talent et d’une entente patriotique, prêt à soutenir la lutte avec ses ennemis irréconciliables et même avec ses amis récalcitrans. Il n’aurait pas eu la majorité, répète-t-on toujours. Ce n’est là qu’un faux-fuyant de stratégie vulgaire. Il n’est nullement prouvé que ce ministère, s’il avait pu se former, si les hommes l’avaient un peu énergiquement voulu, n’eût enlevé une majorité, et, s’il ne l’avait pas enlevée du premier coup, comme il serait resté l’expression vivante de la force parlementaire la plus compacte, d’une politique précise, coordonnée et sérieusement pratique, il serait bientôt arrivé à décourager les résistances excentriques, les oppositions des partis extrêmes. Il eût planté un drapeau reconnaissable pour le pays, et il aurait donné à l’assemblée elle-même la direction qui lui manque. C’était une entreprise digne d’être tentée par des hommes résolus à mettre les intérêts libéraux et nationaux de la France au-dessus de toutes les considérations subalternes.

M. le président de la république a dû obéir à quelque préoccupation de ce genre lorsqu’il réunissait, il y a quelques jours, à l’Elysée des hommes des diverses opinions modérées, M. Dufaure, M. Buffet, M. le duc de Broglie, M. le duc Decazes, M. le duc d’Audiffret-Pasquier, M. Casimir Perier, M. Léon Say, M. Bocher. L’intention n’avait certes rien que de louable, et pour un public impatient, lassé d’obscurité, elle a un instant paru être le prélude d’une solution. Chose frappante, les partis extrêmes seuls voyaient cette tentative avec ombrage. Malheureusement il était déjà tard, l’assemblée s’agitait depuis un mois dans le vide à Versailles, et qui ne sait que, lorsque l’assemblée est à Versailles, tout est changé ? Les réunions, les conciliabules, les mots d’ordre, les considérations de toute sorte, le respect humain entre les partis, les excitations mutuelles, reprennent leur action dissolvante et rendent tout impossible. On retombe invariablement dans cette diplomatie dont le dernier mot est l’inertie et l’impuissance au profit des minorités intéressées à tout empêcher. De plus, ces conférences de l’Elysée, quel caractère avaient-elles réellement ? A quoi pouvaient-elles aboutir ? C’étaient visiblement des conversations, des consultations encore plus que des négociations précises. Elles mettaient en contact des hommes fort accoutumés à se rencontrer courtoisement, assez disposés à s’entendre sur quelques points généraux de la politique, mais nullement appelés à s’engager, à coopérer d’un commun effort au succès d’une combinaison préparée et acceptée d’avance. Le danger de ces consultations, manifestement dénuées de toute sanction, était d’avoir une apparence dépassant la réalité, de créer l’illusion d’un accord dans le vague, de laisser croire qu’il n’y avait qu’à donner, par un expédient de rédaction, une légère satisfaction au centre gauche pour l’entraîner, et c’est dans ces conditions qu’on est allé le 6 janvier à l’assemblée un peu au hasard, sans garantie, au risque de se réveiller devant un échec, suite inévitable d’un malentendu.

L’échec n’a point tardé en effet. Le ministère, malgré son évidente faiblesse, a voulu faire acte d’initiative ; au moment de la mise à l’ordre du jour des lois constitutionnelles, il a cru pouvoir demander la priorité pour la discussion sur la seconde chambre, en s’efforçant de désintéresser le centre gauche par une apparence de connexité entre la loi sur le sénat et le reste de l’organisation politique. M. le président de la république lui-même s’est engagé par un nouveau message sur cette question de priorité de discussion, et l’intervention de M. le maréchal de Mac-Mahon ne pouvait évidemment qu’aggraver la situation. Qu’est-il arrivé ? Le centre gauche ne s’est pas tenu pour satisfait d’une concession assez mal définie, et, lorsqu’il a fallu voter, une majorité considérable s’est levée contre la priorité demandée pour la loi sur le sénat. Le gouvernement était battu. Fort heureusement M. Buffet s’est souvenu que les lois constitutionnelles, dans leur ensemble, restaient à l’ordre du jour, qu’il y avait déjà un vote. S’il n’avait pas eu cet à-propos, s’il n’avait pas habilement esquivé un vote nouveau, la proposition que faisait M. Dufaure d’aborder la discussion du projet de M. de Ventavon eût été vraisemblablement repoussée comme la priorité de la loi sur le sénat, et d’un seul coup l’assemblée se trouvait en face de sa propre impuissance avouée et déclarée. Provisoirement on en est quitte pour un cabinet démissionnaire, qui reste au pouvoir parce qu’un autre ministère n’a pas pu se former jusqu’ici, et pour la chance d’un vote nouveau, définitif, qui éclaircira peut-être ou obscurcira encore plus cette étrange situation.

Oui, certes, la situation est étrange, et à tout prendre elle n’est que la conséquence malheureusement assez logique d’une série de faux calculs, de fausses combinaisons. Première faute : le ministère, tel qu’il était, ne pouvait évidemment suffire à la tâche que lui infligeaient les circonstances. Il s’est laissé entraîner dans des affaires où il n’était pas certainement de force à tenir tête aux difficultés. Il a eu les meilleures intentions, nous n’en doutons pas, il s’est dévoué, si l’on veut, en restant à la disposition de M. le président de la république. Il n’est pas moins vrai qu’en se retirant avant l’ouverture de la session il léguait une situation assurément toujours difficile, mais encore assez intacte, et que sa chute aujourd’hui, dans les conditions où elle a eu lieu, laisse une place vide que personne ne veut occuper. C’est vraisemblablement pour rester en règle avec les usages parlementaires, et rien que pour cela, que M. le maréchal de Mac-Mahon a cru devoir appeler successivement deux des chefs de la majorité de coalition du 6 janvier, M. de Larcy et M. Dufaure. Alliés accidentellement dans un vote, M. Dufaure et M. de Larcy ont pu exprimer leur opinion sans avoir à décliner une mission qui ne leur a pas été offerte. M. le duc de Broglie, appelé à son tour, ne veut pas d’un pouvoir qui peut être abattu par le prochain vote sur les lois constitutionnelles, de sorte qu’il y a pour le moment un ministère qui n’est pas réellement un ministère, qui laisse le gouvernement désarmé et passif au milieu des discussions qui peuvent s’ouvrir d’un instant à l’autre.

Seconde faute : M. le président de la république n’avait point évidemment à s’engager au sujet d’une simple question de priorité de discussion. Qu’il eût rappelé de haut et avec fermeté à l’assemblée les engagemens qu’elle a pris, rien de mieux. C’était son droit et son rôle. Au-delà, il semblait se jeter dans la mêlée pour couvrir ses ministres au lieu d’être couvert par eux ; il s’exposait encore une fois à voir un de ses messages traité assez légèrement par la chambre. L’intervention de M. le président de la république ne se serait expliquée que si elle avait fait en quelque sorte partie d’un système, si elle s’était combinée avec l’action d’un ministère institué pour tenter un suprême et décisif effort en faveur d’une organisation complète et définie. Ce n’était point ici le cas. Troisième faute enfin : s’il y avait des négociations, elles devaient être sérieuses et précises, elles devaient engager la responsabilité des négociateurs appelés à y prendre part. Si elles échouaient, le pays était intéressé à savoir qui prenait cette responsabilité de se refuser à une œuvre de patriotique conciliation ; si elles avaient un dénoûment heureux, ceux qui étaient chargés de les conduire devaient avoir aussi la mission d’en porter et d’en défendre le résultat devant l’assemblée. L’honneur de l’inspiration supérieure serait toujours resté à M. le maréchal de Mac-Mahon, et on aurait procédé sérieusement au lieu de commencer par une recherche raffinée de toutes les combinaisons évasives pour finir par des récriminations inutiles contre le centre gauche, qui aurait manqué à ses engagemens, qui avait accepté, dit-on, la priorité de la discussion sur le sénat moyennant la connexité avec les autres lois constitutionnelles.

La « trahison du centre gauche, » voilà le grand mot de la séance du 6 janvier ! La vérité est qu’il y a eu sûrement un malentendu tenant précisément à ce vague de négociations mal définies, que M. Dufaure, M. Casimir Perier, M. Léon Say, ne se sont nullement considérés comme liés par les conférences de l’Elysée, qu’on n’ignorait pas leur opinion, et que, si l’on s’est décidé à passer outre, c’est qu’on a cru jusqu’au bout pouvoir compter sur un vote de raison, de résignation, d’une partie du centre gauche. C’eût été sans doute désirable qu’il en fût ainsi, ce n’était point après tout une obligation du centre gauche. A quoi sert aujourd’hui d’échanger des paroles amères, de déclarer à jamais rompues des négociations auxquelles on ne doit renoncer qu’à la dernière extrémité et de se renvoyer une responsabilité qui en définitive appartient un peu à tout le monde ? A quoi bon surtout chercher obstinément la main et les instigations de M. Thiers dans des déconvenues qui ont une explication trop plausible ? C’est M. Thiers qui fait tout ! C’est M. Thiers qui a détourné le centre gauche au moment décisif le 6 janvier ! Il y a dans l’assemblée des hommes qui ont positivement l’idée fixe de M. Thiers ! L’ancien président de la république a certainement d’autres préoccupations, et le tort du centre droit est de ne pas comprendre que rien de ce qui vient de se passer ne serait arrivé, si, au lieu de se perdre dans des expédiens de rédaction, il avait pris la question de plus haut, acceptant simplement, sans réticence, l’organisation constitutionnelle pour ce qu’elle est, sous un nom qu’on ne peut effacer, avec la réserve de la souveraineté nationale au terme du septennat. Le pouvait-il ? Les hommes d’habileté et d’esprit qui ont le droit de parler pour lui n’ont-ils point, eux aussi, la queue de leur parti ? Ne comptent-ils pas derrière eux des intraitables qui sont tout près de les regarder comme des traîtres, parce qu’ils sont entrés en conférence avec des foudres de radicalisme tels que M. Dufaure et M. Casimir Perier ? C’est possible, et nous touchons ici à la vraie cause de l’échec du dernier essai de transaction. Le centre droit a trop eu l’air de vouloir tout ménager sans se livrer, de négocier avec la pensée d’attirer, de « s’annexer » une partie du centre gauche, — sans se brouiller pourtant avec la droite. C’est le rôle de don Juan ; mais don Juan ne faisait pas de politique, il n’était pas chargé des affaires d’un pays accablé par le malheur. Don Juan n’avait avec nous d’autre ressemblance que d’être exposé à rencontrer le commandeur levant sur lui son bras de marbre pour l’avertir. Les chefs du centre droit ont assez de prévoyance et de talent pour s’élever au-dessus de cette politique de l’équivoque.

Quant au centre gauche, il aurait pu certainement sans péril voter ce qu’on lui demandait, la priorité de cette loi sur la seconde chambre. Que risquait-il ? Il ne se liait pas, il gardait la liberté de ses résolutions, et par un acte frappant de bonne volonté il aurait contribué peut-être à préparer le terrain où aurait pu se former une majorité pour l’organisation d’un gouvernement dont le chef est toujours après tout le président de la république. Il aurait facilité la reconstitution d’un ministère où il aurait pu entrer, avec la chance d’obtenir quelques garanties de plus pour la politique qu’il représente. Rien n’est plus vrai ; mais c’est là le malheur d’une situation comme celle où nous sommes. Le centre gauche a, lui aussi, ses méfiances, ses ombrages et ses engagement. Disons le mot, il a craint, en votant la priorité pour le sénat, de faire trop le jeu du centre droit, de mettre un instrument de règne à la disposition d’une politique qu’il ne pourrait plus contenir, qui, après avoir obtenu sa chambre haute, abandonnerait en chemin le reste de l’organisation constitutionnelle. A la tactique, il a répondu par la tactique, et de même que le centre droit se croit intéressé à ne point se séparer de la droite, de peur de se mettre à la merci du centre gauche, celui-ci refuse de se séparer de la gauche de peur de rester livré au centre droit, de sorte qu’on revient toujours au même point, tournant dans le même cercle. Et l’on s’étonne que le public ne comprenne pas toujours toutes ces finesses, qu’il ne tienne pas compte des difficultés que les partis se créent souvent à eux-mêmes, qu’il se montre sévère pour ces combinaisons et ces crises dont le dernier résultat peut être de laisser la France sans institutions, sans gouvernement organisé !

Les hommes politiques, pénétrés de leur importance, oublient un peu trop parfois que ce public existe, qu’en échange de sa patience, qu’il ne marchande pas, on lui doit au moins la sécurité, — qu’une assemblée constituante, souveraine, représentant le seul pouvoir debout, est assez mal venue à invoquer comme excuse de son impuissance ce qu’un enfant terrible de la droite appelait l’autre jour « le gâchis ! » Ce mot a été jeté avec désinvolture, il n’a pas été relevé. Le centre droit dit : C’est la faute du centre gauche ! Le centre gauche dit : C’est la faute du centre droit ! Le public, qui voit tout, qui juge tout avec son instinct, dit : C’est la faute des uns et des autres, de tous ceux qui refuseraient de s’incliner devant l’image du pays s’élevant au milieu de leurs divisions.

Et maintenant comment sortira-t-on de là ? C’est en définitive l’essentiel aujourd’hui, et le mieux est de ne pas trop s’attarder aux vaines récriminations. Une double perspective s’ouvre devant nous. Il reste toujours sans doute une dernière ressource, un dernier espoir auquel ne peuvent renoncer les esprits dévoués à leur patrie : c’est que l’expérience de ces récentes crises aura produit un salutaire effet, et que les tentatives de conciliation qui n’ont pas réussi avant le 6 janvier pourront se renouveler avec plus de chances de succès. Déjà, cela n’est point douteux, un certain apaisement se fait sentir. Le centre droit revient de sa mauvaise humeur ; le centre gauche et même une partie de la gauche ne refusent pas d’aborder l’examen de l’organisation constitutionnelle. Le centre gauche particulièrement a déclaré qu’il n’avait eu nullement l’intention d’écarter la loi sur le sénat, et la droite qui se disposait à saisir l’occasion d’en finir d’un seul coup en proposant un vote d’urgence sur tous ces projets constitutionnels, qu’elle espérait ainsi enterrer sans phrases, la droite commence à voir qu’elle ne tient pas la victoire. La réflexion vient, et il n’est point impossible qu’au moment décisif le sentiment de la gravité des choses ne détermine un mouvement favorable. C’est sur ce point que doivent se concentrer jusqu’au bout les efforts des hommes décidés à oublier leurs griefs, leurs ressentimens ou leurs préférences.

Supposez cependant que cet espoir ne se réalise pas, que reste-t-il ? quelle est l’autre perspective ? Il paraît, au dire des nihilistes de la politique, que tout sera pour le mieux. On sera délivré pour jamais des lois constitutionnelles. Le terrain sera déblayé. L’assemblée demeurera ce qu’elle est, constituante et souveraine, à la condition de ne rien constituer. M. le maréchal de Mac-Mahon restera, selon son goût, à la préfecture de Versailles ou à l’Elysée de Paris. Il faudra refaire un ministère, et M. le duc de Broglie semble particulièrement désigné pour cette mission de confiance. Fort bien. M. le duc de Broglie est certainement un esprit plein de ressources ; mais voici quelle sera la situation : l’assemblée, au lendemain de l’aveu le plus éclatant, le plus humiliant d’impuissance, se trouvera nécessairement plus ou moins atteinte dans son crédit. Le gouvernement sera dans la position d’un pouvoir qui a tout demandé, à qui on a tout promis et à qui on n’a rien donné. Il restera assis sur les fragmens déchirés de ses messages, réduit à s’arranger pour vivre sans une organisation qu’il a maintes fois déclarée nécessaire, qui était une condition originelle du septennat. Son prestige et son ascendant moral ne s’en trouveront pas mieux assurément. Le ministère, quel que soit le talent des hommes qui le composeront, restera fatalement à la merci des minorités qui ont déjà renversé une première fois M. le duc de Broglie, des légitimistes et des bonapartistes, qui seront les seuls triomphateurs, puisque seuls ils ont repoussé jusqu’ici les lois constitutionnelles dans un intérêt qu’ils ne dissimulent même pas. Il faudra vivre sous leur bon plaisir, car leur défection serait le signal de la déroute, comme au 24 mai, comme au mois de juillet, comme au 6 janvier, — et c’est dans ces conditions d’autorité affaiblie ou incertaine qu’on peut se trouver tout à coup en face d’une dissolution précipitée par un déplacement de majorité, par un contingent de quelques voix nouvelles que les élections enverront à l’opposition ! Avant de se décider, qu’on réfléchisse sur les conséquences d’un vote qui ne résoudrait rien, qui ne ferait que livrer l’assemblée, le gouvernement, à l’inconnu, en aggravant le désordre des idées et des esprits dans le vide des institutions.

Ce qu’il y a de plus triste, c’est que tous ces conflits, ces crises, ces agitations, n’ont d’autre effet que de tenir inévitablement en suspens ou de compromettre les intérêts libéraux et nationaux de la France. Ce que nous avons n’est point certainement le vrai régime parlementaire ; il suffit cependant de l’apparence pour que le régime parlementaire souffre d’une déplorable confusion et finisse par être responsable de tant de stériles efforts. Le pays en vient à glisser dans le scepticisme, dans une défiance ironique à l’égard des assemblées ; il n’en est pas là sans doute encore, il peut y venir sous le poids irritant des incertitudes, et à quoi peut profiter ce découragement qu’on s’expose à provoquer ? Qui donc ignore que tout ce qui affaiblit et compromet les institutions libérales ne profite qu’aux autocraties césariennes ? On veut, dit-on, refaire la majorité du 24 mai, gouverner avec elle vigoureusement, c’est le mot, organiser la réaction à défaut de toute autre organisation régulière. C’est en vérité toute la politique des légitimistes. Malheureusement ils oublient, eux et ceux qui seraient disposés à les ménager, que le dernier mot de cette réaction ainsi organisée ne serait probablement pas M. le comte de Chambord, ni la liberté parlementaire. Ce serait une tout autre chose, qui serait sans puissance réduite à elle-même, qui n’a une apparence trompeuse de crédit qu’à la faveur de cette indécision agitée, inquiète, qu’on entretient. Ce qu’il y a de plus grave encore, c’est que tout cela fait perdre à la France un temps précieux, qui est sa fortune, un élément de sa richesse, qui est pour elle un répit dont elle pourrait profiter pour reconstituer sa puissance nationale. Si on l’avait voulu, si on le voulait encore, tout prêterait aux efforts généreux d’une politique de patriotisme désintéressé et dévoué. La France peut compter en Europe des amis et des adversaires, des sympathies plus ou moins discrètes et des hostilités plus ou moins avouées. Dans tous les cas, rien ne semble de nature à laisser présager de prochains orages, et il n’est pas jusqu’à cette union des cours du nord, dont on parle souvent, qui ne soit pour le continent une garantie de paix. L’alliance de l’Allemagne, de la Russie et de l’Autriche, fût-elle aussi étroite qu’on le dit, est heureusement de celles qui n’ont de chances de se maintenir que par la paix, par la réserve soigneuse de toutes les grandes questions où les trois puissances ont des intérêts opposés. L’Allemagne y voit un avantage, la France n’y voit assurément aucun inconvénient. Pour elle, c’est la paix, qu’elle n’a aucune envie de troubler, que l’Europe a tout aussi peu envie de laisser troubler, et qui reste une garantie d’une certaine durée, à moins d’un de ces incidens inattendus que notre diplomatie est la première intéressée à ne point provoquer ou à déjouer.

La paix extérieure nous accorde donc le plus précieux des bienfaits, le temps, qu’il dépend de nous de perdre ou de mettre à profit. D’un autre côté, ce n’est pas sûrement du pays lui-même que viennent les embarras. Le pays est dans un calme profond qui tient un peu sans doute à la fatigue et aussi à un sentiment très sérieux. La France accepte tous les sacrifices, appelle toutes les vraies réformes, répudie toutes les agitations, de sorte que tout se réunit, la paix intérieure et la paix extérieure, pour donner le temps de travailler à cette réorganisation nationale dont on s’était fait un patriotique programme. Que les chefs de tous les groupes, de toutes les opinions parlementaires, se demandent encore une fois si la politique seule a le droit de troubler cette œuvre par d’incohérens et inextricables conflits de partis. Si l’on y réfléchissait un seul instant, on en finirait avec toutes ces crises, on organiserait sans marchander une situation que rien ne peut modifier pour le moment ; on n’aurait de préoccupations que pour ces questions militaires qui s’agitent en ce moment même dans l’assemblée à propos de la loi des cadres, pour ces questions de finances que M. Matthieu Bodet exposait l’autre jour dans un rapport parfaitement clair, d’où il résulte qu’il y a malheureusement des déficits à combler, de nouveaux impôts à voter. Est-ce que cela ne suffit pas à l’heure où nous sommes ? Préférerait-on perdre en vaines et insolubles disputes le temps dont la France a besoin pour reprendre sa place parmi les nations ?

Il y a donc une révolution de plus en Espagne, et celle-là du moins s’est accomplie sans combat, sans difficulté, presque sans bruit, comme si elle était le dénoûment prévu et naturel d’une situation. Aux dernières heures de décembre, avant que l’année 1874 eût expiré, la monarchie a été soudainement restaurée par un vrai coup de théâtre, et le fils de la reine Isabelle s’est trouvé replacé sur le trône d’où sa mère avait été précipitée au mois de septembre 1868. Il y a quelques jours à peine, le jeune prince poursuivait ses études dans un collège militaire d’Angleterre, il était venu à Paris pour fêter la nouvelle année : un coup de télégraphe lui a annoncé que l’exil avait cessé pour lui, qu’il était roi, et aujourd’hui ce souverain de dix-huit ans, proclamé sous le nom d’Alphonse XII, est déjà en Espagne. Une escadre, partie de Carthagène, est venue le prendre à Marseille et l’a conduit à Barcelone ; puis à Valence, d’où il gagne Aranjuez et Madrid. Tout cela semble s’être fait sans une ombre de résistance sérieuse, et en rentrant bravement dans son pays par Barcelone, qui a toujours passé pour la ville la plus turbulente, la plus révolutionnaire de l’Espagne, le jeune souverain paraît n’avoir trouvé dès ses premiers pas que des sympathies.

Comment s’est accomplie cette révolution nouvelle ? Quelles en ont été au dernier moment les péripéties décisives ? Il est bien certain que cette restauration de la royauté dans la personne du fils de la reine Isabelle n’a pas pu être uniquement le coup de tête de quelques hommes demeurés fidèles à la dynastie jetée dans l’exil en 1868. Elle a été préparée par tout ce qui s’est passé en Espagne depuis six ans, par les violences meurtrières et stériles des partis, par la fatigue du pays excédé de désordres et d’instabilité, par l’impuissance du dernier gouvernement lui-même. Pendant ces six ans, tout a été essayé. La royauté étrangère, représentée par le prince le plus libéral et le plus honnête, n’a pas pu vivre à Madrid, et ceux qui, après l’avoir appelée, avaient la prétention de la servir, n’ont réussi qu’à la conduire à une abdication volontaire. La république n’a été qu’un mot et une convulsion de quelques mois ; sa seule chance a été d’être un instant représentée par un homme d’une supériorité séduisante, par le brillant Castelar, qu’elle n’a pas tardé à dévorer. Elle avait été perdue par les bandits d’Alcoy et de Carthagène avant d’être balayée par le coup d’état militaire de Pavia le 3 janvier de l’année dernière. Le gouvernement du général Serrano, né de ce coup d’état, a été une dictature sans efficacité. Il a eu beau être reconnu par les puissances européennes, envoyer ou recevoir des ambassadeurs, il sentait bien lui-même qu’il n’était qu’une transition, et en réalité M. de Bismarck ne lui avait prêté son appui avec tant d’apparat l’été dernier que dans la pensée de l’aider à en finir avec les carlistes et à rétablir une monarchie où l’Allemagne trouverait son compte. La dictature de Madrid n’a pas pu vaincre cette insurrection carliste, à laquelle on n’avait à opposer ni un gouvernement régulier ni même un drapeau. Tout est là. Le général Serrano n’ignorait pas que, dans l’armée, parmi les chefs de l’armée, il y avait un sentiment prononcé en faveur d’une royauté libérale qui seule pouvait offrir le drapeau à opposer au carlisme. Lorsqu’il allait récemment se mettre à la tête de l’armée du nord, à Logrono, il savait parfaitement qu’il laissait derrière lui un capitaine-général, Primo de Rivera, un des blessés des batailles de Bilbao, qui était dans ces dispositions. Il savait enfin que les partisans du prince Alphonse étaient partout, même autour de lui.

Toute la question est de savoir si le général Serrano quittait Madrid, il y a quelques jours, tout simplement pour ne point assister à ce qu’il voyait venir et ne croyait pas pouvoir empêcher, ou, si, en allant se mettre à la tête de l’armée du nord, il n’emportait pas la secrète pensée de faire prévaloir une autre combinaison monarchique. Le soupçon d’une arrière-pensée de ce genre a été certainement accrédité à Madrid, et c’est peut-être ce qui a précipité le mouvement alphonsiste. Toujours est-il que ce moment a été choisi. Pendant que Serrano était à Logrono, où il ne pouvait évidemment tenter aucune opération de guerre par un affreux temps d’hiver, le général Martinez Campos allait enlever quelques bataillons de l’armée du centre à Sagonte ; les troupes qu’on envoyait contre lui pour la forme, au lieu de le combattre, se ralliaient à son drapeau, et il entrait à Valence au nom du roi. Aussitôt que ces nouvelles arrivaient à Madrid, le président du conseil, M. Sagasta, avait l’air d’abord de vouloir résister. Il suspendait des journaux, il faisait arrêter quelques-uns des chefs du parti alphonsiste, notamment M. Canovas del Castillo, depuis longtemps reconnu comme le plénipotentiaire du prince. M. Sagasta se hâtait d’appeler le général Serrano à son secours ; mais le ministère était vaincu avant d’avoir pu organiser une résistance quelconque, si tant est qu’il en ait eu l’intention. M. Canovas del Castillo sortait de prison en triomphateur, le général Primo de Rivera prenait la direction militaire du mouvement, et tout était fini pendant la nuit. Avant le jour, un nouveau gouvernement était formé sous le nom de ministère-régence. Il avait naturellement pour chef M. Canovas del Castillo, qui s’associait habilement des personnages de diverses nuances modérées et libérales, le marquis de Molins, homme d’esprit et de savoir, ancien collègue de Narvaez, M. Alejandro Castro, ministre et ambassadeur sous Isabelle, le général Jovellar, commandant en chef de l’armée du centre, un jurisconsulte distingué, M. Francisco Cardenas, et même d’eux hommes qui ont coopéré à la révolution de 1868, M. Romero Robledo, et l’écrivain dramatique, M. Ayala.

Il restait à savoir ce qui se passerait à l’armée du nord, où était le chef du pouvoir exécutif. Si Serrano a songé à résister, il n’y a pas songé longtemps, soit qu’il ait été peu surpris par l’événement, soit qu’il ait vu tout de suite qu’il ne pourrait pas compter sur ses troupes ; il s’est effacé, il est entré en France par Canfranc, laissant le commandant de l’armée du nord, le général Laserna, libre de suivre ses opinions tout alphonsistes. De son côté, le général Loma, qui commande une division auprès de Saint-Sébastien, n’a pas tardé à se rallier au mouvement. Bref, de tous les chefs militaires, de toutes les villes d’Espagne, les adhésions sont arrivées à Madrid. La restauration était faite par un pronunciamiento militaire comme toutes les révolutions espagnoles, et c’est là toujours sans doute une origine équivoque. La dernière révolution a cependant jusqu’ici ce caractère exceptionnel qu’elle s’est accomplie sans combat, avec une apparence de spontanéité ou de soumission assez frappante, et s’il y a quelque chose d’étrange, c’est de voir les carlistes ou les défenseurs des carlistes traiter aujourd’hui avec un dédain superbe les pronunciamientos militaires. Que font-ils donc eux-mêmes ? Que fait don Carlos depuis trois ans ? Il livre à la guerre civile les plus florissantes provinces sans avoir pu même profiter de la dissolution où est tombée un moment l’Espagne. Le prince Alphonse du moins ne doit pas sa couronne aux collisions sanglantes de la guerre civile.

Le nouveau roi arrive sans doute aujourd’hui à Madrid. Il n’y a rien à exagérer, Alphonse XII est un adolescent, on ne peut pas lui demander la maturité. Il ne manque, dit-on, ni de bonne grâce, ni de finesse. Élevé en France et en Angleterre, un peu aussi à Vienne, il a subi l’influence de la vie européenne. Il a pour lui d’arriver dans un pays fatigué qui ne demandera que la paix et la sécurité à la monarchie nouvelle, après six années de convulsions stériles. D’un autre côté, son avènement ne peut qu’être vu avec faveur par l’Europe. Il ne faut pas se le dissimuler cependant, les difficultés sont étrangement graves pour cette royauté restaurée, et n’y eût-il que les finances, le nouveau ministre, qui a déjà été au gouvernement avec O’Donnell, M. Pedro Salaverria, a une rude besogne. Il y a bien d’autres choses à faire pour le gouvernement qui s’inaugure : il y a l’ordre à rétablir partout, l’île de Cuba à pacifier, et avant tout la guerre civile du nord à terminer. Que les carlistes cherchent à dissimuler par leurs jactances ou même par quelques tentatives plus ou moins hardies le coup que leur porte le rétablissement de la monarchie, ils sont dans leur rôle. Don Carlos peut dire qu’il trouvera le chemin de Madrid, où il ne s’est guère avancé, même quand ce chemin était presque tout ouvert. Il n’est pas moins vraisemblable que l’influence de la restauration se fera sentir dans les provinces du nord, où la royauté d’Isabelle II n’était nullement impopulaire, et jusque dans l’armée du prétendant, où s’étaient réfugiés depuis ces dernières années nombre, d’officiers de l’armée régulière. Dans tous les cas, la première condition est d’en finir avec cette guerre dévorante, de hâter la pacification par l’ascendant de la monarchie nouvelle, par la diplomatie ou par les armes, et ce n’est pas une œuvre facile ; tout dépend de la direction que prendra la politique espagnole.

Cette royauté renaissante, comme la royauté d’Isabelle II à l’origine, a l’heureuse fortune d’être à la fois légitime par les traditions, par le droit, et nécessairement libérale par les circonstances. Le libéralisme est son bouclier, sa force et pour ainsi dire sa raison d’être contre le carlisme. C’est aux conseillers du nouveau régime de ne pas compromettre cette situation privilégiée par des tentatives de réaction politique ou religieuse, de profiter d’une expérience qui a coûté assez cher. C’est par le libéralisme que la royauté d’Isabelle triomphait dans la guerre de sept ans, et toutes les fois qu’elle s’est livrée depuis aux influences absolutistes et cléricales, elle a couru les aventures. Que le nouveau gouvernement cherche à ramener une certaine paix religieuse, il le peut d’autant mieux que le clergé ne lui est point hostile, que le pape lui-même n’a jamais été favorable à la cause carliste ; mais ce serait une singulière témérité de vouloir réagir contre certaines conditions de liberté religieuse ; on ne sait pas où l’on irait, et de plus on se créerait des difficultés au dehors. C’est déjà un sujet d’ombrage en Angleterre, en Allemagne. Peu de jours avant le coup de théâtre qui l’a fait roi, le jeune prince publiait un manifeste d’inspiration fort libérale. Celui qui a le plus fait pour lui rendre la couronne et qui paraît avoir toute sa confiance, M. Canovas del Castillo, est un homme à l’esprit ouvert et libre, habile, pénétré de cette idée que la monarchie restaurée ne doit être le monopole d’aucun parti dans un pays où tout le monde a fait des révolutions. C’est là justement la libérale pensée qui doit guider cette royauté nouvelle, dont le premier acte sera sans doute de rétablir le régime constitutionnel, d’appeler des cortès à sanctionner l’œuvre qu’un soulèvement militaire et des acclamations populaires ne suffiraient pas à faire vivre.

CH. DE MAZADE.


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