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Chronique de la quinzaine - 14 février 1855

Chronique n° 548
14 février 1855


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 février 1855.

Il n’y aurait qu’une manière de caractériser l’état singulier où se trouve l’Europe depuis quelques jours au milieu de la crise émouvante qui s’est ouverte pour elle : c’est une heure d’indécision et d’attente, une espèce d’armistice d’hiver, où l’on pourrait chercher moins des faits éclatans que des symptômes, moins des assurances positives que des indices, mais d’où peut sortir tout à coup le mot qui dessinera toutes les situations. Les opérations de la guerre, comme les négociations de la diplomatie, en allant au même but, semblent avoir le même caractère. La lutte n’est point sans doute interrompue en Crimée ; chaque jour au contraire, ou plutôt chaque nuit, les combats se renouvellent dans nos tranchées devant Sébastopol, et entretiennent l’héroïsme de nos soldats. Ce sont là cependant des conflits partiels, des sorties incessantes des Russes à repousser, plutôt que des opérations réelles et décisives. Les armées alliées ont eu d’ailleurs à combattre un autre ennemi que la Russie : c’est une saison terrible, qui a fait fondre, pour ainsi dire, les bataillons anglais, et contre laquelle nos soldats n’ont pu tenir que par la puissance d’une organisation supérieure. Par le fait donc, depuis deux mois, la guerre transportée en Crimée s’est réduite moins à poursuivre une offensive sérieuse qu’à ne point perdre de terrain, à fortifier nos positions et à attendre le moment d’un suprême effort proportionné à la défense. Là en est encore aujourd’hui cette lutte ingrate.

L’hiver n’influe point certainement au même degré sur le travail diplomatique, et il n’y a pas moins là aussi une sorte de halte après le grand mouvement qui a suivi la signature du traité du 2 décembre. Une transaction provisoire adoptée par la diète de Francfort est venue soulager l’Allemagne de la menace d’une scission redoutable et de l’obligation de se décider immédiatement, d’opter entre les propositions de l’Autriche et celles de la Prusse. Quel est l’état réel des rapports diplomatiques généraux ? Il y a des questions posées entre la Prusse et les puissances occidentales, elles sont encore en suspens. Il y a des négociations de paix admises en principe, elles ne sont ni commencées ni rompues ; elles restent une énigme, un mythe qu’on semble craindre d’interroger. Ici donc encore on attend ; mais à travers cette sorte de suspension diplomatique et militaire, il est évident qu’on se confie beaucoup moins à une paix problématique qu’on ne se prépare à de plus grands événemens. Ce sont là les signes les plus manifestes et les plus actuels. L’Autriche elle-même, sur qui la Prusse cherche à peser de son propre poids et du poids de la confédération germanique, l’Autriche se met chaque jour en état de combattre. Le ministère anglais vient de se reconstituer dans la pensée avouée de donner à la guerre une impulsion vigoureuse. Le parlement de Turin, après une brillante discussion, vient d’approuver l’accession du Piémont à l’alliance occidentale. La France vient d’ajouter à ses armemens une légion étrangère, placée sous le commandement de M. Ochsenbein, l’ancien colonel fédéral suisse, qui a reçu le titre de général français. La Russie de son côté multiplie ses moyens de défense, renvoie ses princes en Crimée et fait avancer ses troupes vers la frontière de Pologne. Dans ce mélange de traits divers, n’aperçoit-on pas la situation réelle de l’Europe avec ses perplexités, avec ses confusions périlleuses, avec toutes les perspectives d’une lutte gigantesque prête à sortir de cette attente redoutable qui semble régner en ce moment ?

La crise actuelle de l’Europe prendra-t-elle en effet ce caractère plus général, qu’il est permis d’entrevoir avec un sentiment d’anxiété légitime ? Et s’il en est ainsi, quelle sera l’attitude définitive de chaque pays ? Ces deux questions, à vrai dire, impliquent celle de savoir quelle influence triomphera en Allemagne, quelle politique prévaudra dans les conseils de la confédération. C’est un débat qui se poursuit depuis longtemps à travers toute sorte d’obscurités, et qui n’en devient pas plus clair. Par la situation qu’elle s’est faite avec une persistance aussi peu calculée qu’inattendue, la Prusse se trouve séparée de l’Autriche en ce qui touche la direction à imprimer à la politique allemande, et elle se trouve en désaccord avec les puissances occidentales sur les points les plus graves de la politique européenne. Il en résulte qu’après s’être associée à tous les actes de l’Autriche, la Prusse en vient aujourd’hui, par des interprétations chimériques ou par un fanatisme véritable d’inaction, à exposer l’Allemagne à un déchirement violent, et qu’après être entrée d’abord, comme grande puissance, dans les conférences de l’Europe, elle est en ce moment en dehors des délibérations qui peuvent s’ouvrir pour le rétablissement de la paix et pour le règlement des questions d’ordre général suscitées par la Russie. Comment se dénouera cette situation ? Voilà l’étrange problème que le cabinet de Berlin s’est donné à résoudre, et qui ne peut être évidemment résolu sans péril que par une accession nouvelle et plus efficace de la Prusse à la politique qui a prévalu le 2 décembre à Vienne. Ce n’est qu’ainsi qun le cabinet prussien peut à la fois rejeter loin de lui la responsabilité terrible d’une dissolution de la confédération germanique et reprendre son rang dans les conseils de l’Europe.

On sait, en ce qui touche particulièrement la politique de l’Allemagne, comment la diète de Francfort s’est trouvée saisie du dangereux conflit élevé entre l’Autriche et la Prusse. Le cabinet de Vienne réclamait la mobilisation d’une portion des contingens fédéraux ; le cabinet de Berlin combattait cette mesure. Il se fondait principalement, à ce qu’il paraît, sur les dispositions conciliantes manifestées par l’empereur de Russie, sur ses assurances réitérées, d’où l’on pouvait conclure que les intérêts allemands n’avaient pas besoin d’une protection armée. Le cabinet de Berlin parlait ainsi tandis que l’Autriche montrait les soldats russes à ses frontières. Dans ces circonstances, qu’es-t-il survenu ? Avec cet esprit de ressource propre à la diplomatie allemande, la Bavière a découvert un moyen de conjurer une scission imminente, en proposant à la diète, non de décréter la mobilisation réclamée par l’Autriche, mais d’ordonner la mise en état de guerre de tous les contingens fédéraux, mesure qui précède d’habitude la mobilisation. Comme on voit, la difficulté est moins résolue qu’ajournée ; elle se reproduira infailliblement. Il est seulement un point à noter : c’est que si l’Autriche, en acceptant cette proposition, a consenti pour le moment à ne point réclamer davantage, la Prusse, en y adhérant également, est allée au-delà de ce qu’elle demandait à la diète, puisqu’elle lui demandait de ne rien faire. Est-ce là un symptôme, quelque faible qu’il soit, d’une disposition nouvelle de la politique prussienne ? Ce pas qui sépare de la mobilisation la mise en état de guerre des contingens fédéraux, le cabinet de Berlin le franchira-t-il, comme il a franchi le premier ? Tout est là aujourd’hui.

Du reste, il y a pour le gouvernement prussien un moyen bien simple de manifester une politique qui épargnerait à l’Allemagne la plus périlleuse des épreuves, et qui le ramènerait lui-même dans le concert des grandes puissances : ce serait d’adhérer nettement aux stipulations du 2 décembre. Le cabinet de Berlin n’a plus même à objecter que le traité de Vienne contient des clauses qui sont dans l’intérêt particulier de l’Autriche. Pour écarter toute objection, la France et l’Angleterre ont paru disposées à traiter séparément. Ainsi la Prusse se trouverait mise en demeure de se prononcer. Est-elle prête à prendre une résolution sérieuse ? C’est ce que ne semblent pas avoir révélé encore la mission du général de Wedel à Paris et celle de M. d’Usedom à Londres. Malheureusement la Prusse a trop eu l’air de vivre jusqu’ici sous l’empire d’une illusion singulière : c’est qu’il lui était possible de conserver cet équilibre qui a paru longtemps être le dernier mot de sa politique, d’aller de l’un à l’autre, d’expédier partout des envoyés chargés d’aller porter l’assurance de ses excellentes dispositions, et en définitive de couvrir son inaction d’un amour chimérique de la paix. Elle a fait plus : signataire des premiers protocoles qui ont été la sentence de l’Europe sur la politique russe, elle n’a cessé par le fait, en toute circonstance, de garantir la parfaite innocence de l’empereur Nicolas et de seconder ses plans — de dessein prémédité ou involontairement. La Russie, qu’elle a condamnée, lui doit l’immobilité de l’Allemagne. Que lui doivent les puissances occidentales, avec lesquelles elle est restée tant qu’il ne s’est agi que de faire un cours de politique consultante, comme on l’a dit spirituellement ? La Prusse s’est arrêtée dès qu’il a fallu passer de cette politique consultante à des actes. Elle s’est éloignée elle-même, de son plein gré, du concert qui s’est établi d’abord le 8 août, puis le 2 décembre, entre la France, l’Angleterre et l’Autriche. À quel titre pourrait-elle être admise dans des délibérations nouvelles, à moins qu’elle ne contracte l’engagement positif de contraindre la Russie à accepter les conditions fixées par l’Europe, si la paix ne sort pas des négociations qui vont s’ouvrir ? À vrai dire, c’est là le doute le plus grave aujourd’hui : avec ou sans le concours de la Prusse, que sortira-t-il de ces négociations ? Nul ne semble fort empressé de les commencer, tant on a peu de foi en leur efficacité, tant on redoute peut-être de voir la première explication devenir le signal d’une rupture nouvelle. L’acceptation des quatre garanties par la Russie ressemble étrangement à quelqu’une de ces habiletés par lesquelles elle a su déjà plus d’une fois troubler la défense de l’Europe. Supposez qu’elle n’ait eu d’autre but que de rejeter l’Allemagne dans l’incertitude : elle y a réussi en partie pour le moment ; elle a offert à la Prusse un prétexte pour empêcher la mobilisation des contingens fédéraux, et comme d’un autre côté sa situation militaire ne s’est point aggravée, il est fort douteux qu’elle ait accepté sérieusement, qu’elle accepte encore le principe de l’abolition de sa prépondérance dans la Mer-Noire. Quelque faibles que soient cependant les chances de la paix, il n’est pas moins nécessaire que ces négociations s’ouvrent, afin de montrer ce qu’elles cachent, ce qu’elles signifient, afin que l’inutilité des conférences, si la paix ne se peut conclure, dissipe toutes les illusions, mette l’Allemagne et la Prusse en demeure de faire un choix, transforme en une réalité sérieuse et efficace l’alliance de l’Autriche, de l’Angleterre et de la France, et devienne le principe même de la confédération de l’Europe, coalisée pour sa sécurité et pour son repos.

Certes, s’il est un spectacle saisissant au milieu de telles conjonctures, c’est celui qu’offre en ce moment l’Angleterre, et ce spectacle est curieux non-seulement au point de vue de l’état actuel des affaires générales de l’Europe, mais encore comme indice des conditions intérieures des partis. Un ministère se dissout, un ministère nouveau se forme : quelle est au fond la véritable pensée de tous ces changemens ? C’est un sentiment d’amertume patriotique excité par les désastres de l’armée anglaise de Crimée, joint au désir de voir la guerre prendre un caractère nouveau de décision et de vigueur. Le nom de lord Palmerston a eu la singulière fortune de devenir le drapeau de tous ces sentimens et de tous ces désirs. Est-ce à dire que, membre de l’ancien cabinet, lord Palmerston l’ait troublé de ses dissentimens ? Il n’en est rien ; lord Palmerston a eu la plus grande des habiletés, il s’est tu. Il affectait même, dit-on, de se renfermer dans les affaires spéciales de son département. Au dernier moment encore, il combattait la motion de M. Roebuck, et il en venait à traiter assez aigrement lord John Russell, dont la démission frappait de mort le ministère. Il n’en est pas moins vrai que, quand le cabinet a reçu le dernier coup dans la chambre des communes, lord Palmerston s’est trouvé désigné par tout le monde comme l’homme qui pouvait relever les affaires de la guerre par l’impulsion de sa volonté, et c’est ainsi que s’est formée sa candidature au poste de premier ministre. Ce n’est point chose facile d’ailleurs depuis longtemps que de créer un ministère en Angleterre. Au milieu de tous les services que l’illustre Robert Peel a rendus à son pays, il a contribué plus que tout autre à une dissolution véritable des anciens partis. Entre les opinions anciennes, il s’est formé une fraction puissante par l’intelligence et par le talent, qui ne se suffirait pas elle-même au pouvoir, mais avec laquelle il est fort difficile de ne pas compter. Il en résulte que les cabinets de coalition sont en quelque sorte la condition forcée de cette situation. Ils ont le caractère précaire des pouvoirs sans homogénéité, et en compensation ils réunissent plus de forces et de talens, comme on l’a vu dans le dernier cabinet. Le ministère qui vient de se former ne modifie point cette situation. Ce qui en fait un ministère nouveau, c’est moins sa composition générale, qui est restée à peu près la même, que le changement de son chef, le remplacement de lord Aberdeen par lord Palmerston. Lord Clarendon garde le portefeuille des affaires étrangères ; M. Gladstone reste chancelier de l’échiquier ; sir James Graham n’a point quitté le poste de premier lord de l’amirauté ; M. Sidney Herbert passe du secrétariat de la guerre à l’intérieur. Le membre le plus réellement nouveau du cabinet est le ministre de la guerre, lord Panmure, autrefois M. Fox Maule, qui passe pour un homme d’expérience et d’une grande puissance de travail.

Dans son ensemble, le ministère anglais qui entre aujourd’hui au pouvoir a le double caractère d’être la combinaison la plus naturelle et la plus simple, et d’avoir été le fruit d’un très pénible enfantement, qui finissait même par indisposer l’opinion. Quelque prix que puissent avoir les usages constitutionnels, ils paraissaient cette fois n’être plus de saison. C’est par respect pour ces usages que la reine a chargé successivement de la formation d’un cabinet lord Derby et lord John Russell, le chef du parti tory et le chef du parti whig ; mais quelles chances pouvait avoir dans les circonstances actuelles une combinaison exclusive ? Lord Derby l’a si bien senti, qu’il est allé tout droit à lord Palmerston pour lui offrir le portefeuille de la guerre et la direction des débats dans la chambre des communes, en même temps qu’il consentait à s’entendre avec quelques membres de la fraction peelite, tels que M. Gladstone et M. Sidney Herbert. C’est la répugnance de ceux-ci qui paraît avoir fait échouer lord Derby. Quant à lord John Russell, il n’a pu se dissimuler dès le premier moment que, par l’étrangeté de sa conduite récente, il s’était mis dans une position à ne s’entendre avec personne, et dès lors se trouvait naturellement indiquée la combinaison qui a prévalu. Lord Palmerston est devenu l’homme nécessaire, l’âme de l’administration nouvelle. C’est moins un changement radical qu’une transformation de l’ancien cabinet, transformation à laquelle l’opinion attache un sens caractéristique : elle y voit le dénoûment d’antagonismes qui existaient jusque-là dans le gouvernement et paralysaient son action. Après avoir fait peser sur lord Aberdeen et sur le duc de Newcastle la responsabilité des cruels mécomptes de la campagne de Crimée, c’est à lord Palmerston qu’elle remet cette immense charge de réparer les désastres et de conduire la guerre à son but. On ne saurait le méconnaître, il y a dans toutes ces affaires militaires comme un cauchemar pour la fierté britannique. On s’est trouvé heureux d’avoir là un ministère à pulvériser comme le coupable universel ; il n’est point jusqu’au commandant de l’escadre de la Baltique, sir Charles Napier, qui n’ait attaqué avec la plus étrange violence l’ancien gouvernement dans un discours récent. Hélas ! voilà à quoi aboutissent parfois ces entreprises dont on attend trop ! Sir Charles Napier partait, il y a bientôt un an, pour la Baltique, et on ne craignait qu’une chose, c’est qu’il n’accomplît quelque acte extrême d’audace et de témérité. Il n’a pris, il est vrai, ni Cronstadt ni Svéaborg ; mais ce n’est pas un motif pour tout rejeter sur l’amirauté, moins encore pour publier son impuissance et la force de l’ennemi. Quoi qu’il en soit, la reconstitution du ministère anglais devient aujourd’hui un des élémens de la situation générale, de cette situation où tout est un symptôme, où toutes les politiques tendent à prendre un caractère plus tranché.

C’est l’honneur du Piémont de n’avoir pas attendu d’être sommé par les événemens pour manifester sa politique, et d’être intervenu à un moment où cette accession était un titre pour lui en même temps qu’un acte d’intelligente adhésion de son gouvernement. L’alliance avec l’Occident n’est plus aujourd’hui l’œuvre propre du cabinet de Turin seul, elle est l’œuvre du pays, l’œuvre du parlement, qui vient de la sanctionner de son vote à la suite d’une des plus brillantes discussions des chambres piémontaises. En dehors du résultat même, qui donne un caractère définitif à la politique nouvelle du Piémont, cette discussion a été instructive et curieuse à plus d’un point de vue : elle a laissé voir les pensées secrètes, les tendances des partis ; elle a montré où était le véritable instinct libéral, quels étranges auxiliaires pouvait trouver la Russie. En général, les observations du représentant principal du parti conservateur, de M. de Revel, ont moins porté sur le principe de l’alliance que sur les détails et sur les circonstances. Ainsi, aux yeux de M. de Revel, le jour où sont entrés au ministère des hommes tels que M. Ratazzi, qui a été l’un des promoteurs de la triste campagne de Novare, le Piémont a été exposé à ce que les puissances occidentales réclamassent comme une garantie une adhésion bonne en elle-même. En outre l’ancien ministre conservateur eût préféré à un emprunt un subside de l’Angleterre. Dans le fond, ce traité conclu par le cabinet, M. de Revel a dit qu’il n’eût point hésité à le signer plus tôt, s’il eût été au pouvoir.

Mais où l’alliance avec l’Angleterre et la France a-t-elle rencontré l’opposition la plus vive ? C’est dans le parti révolutionnaire. Il s’est trouvé une touchante unanimité parmi ces chauds partisans de la liberté et de la civilisation, sinon pour défendre la Russie, du moins pour soutenir une politique qui lui viendrait indirectement en aide. La pensée des révolutionnaires italiens, il est bien facile de la voir : ils ne veulent pas d’une alliance qui assure à leur pays des moyens réguliers d’influence, qui offre à ses forces un noble but, parce qu’ils veulent pour le Piémont une influence irrégulière, parce qu’ils veulent tenir ses forces disponibles pour révolutionner l’Italie. — À quoi bon, disent-ils, envoyer nos forces militaires en Crimée ? Leur destination, leur but véritable, c’est l’Italie. Que la guerre se poursuive, et le moment viendra où le drapeau de 1848 pourra se relever. — Voilà la pensée, voilà le plan ! Et comme le résultat de cette politique serait de neutraliser la défense de l’Europe en appelant une partie de ses forces, il s’ensuit que les révolutionnaires italiens, sous prétexte de ne point se trouver auprès de l’Autriche, peuvent passer pour les meilleurs auxiliaires de la Russie. Quelle raison sérieuse, quel intérêt pousse le Piémont à la guerre ? dit-on. Cela est bien clair. La première de toutes les raisons, c’est qu’une neutralité absolue, désarmée, est impossible dans la situation du Piémont, et qu’une neutralité armée est encore plus impossible par des motifs qu’il est facile d’apercevoir, justement par ces motifs qu’invoquent les partis révolutionnaires. La raison de son intervention, le Piémont la trouve dans son histoire, dans ses traditions, dans sa formation même, qui est le produit de ses coopérations à toute les guerres générales du continent. La grande raison enfin, le général Durando l’a dit avec une rare éloquence, c’est une raison de civilisation, c’est que la question qui s’agite aujourd’hui est une question de sécurité et d’indépendance pour l’Europe, pour les petits pays comme pour les états plus considérables. « Si vous n’approuvez pas ce traité, a dit avec entraînement le général Durando, vous pourrez vivre politiquement parlant ; mais vos enfans ou les enfans de vos enfans mourront au pied des Alpes, sans honneur, et avec eux sera ensevelie la dernière espérance de l’Italie ! » Ainsi apparaît partout dans ses vraies proportions la crise actuelle, et c’est ce qui fait qu’on ne saurait nourrir d’illusions. Il faut désirer la paix, il faut l’accepter, si elle est possible ; mais il ne faut croire à sa possibilité que si elle est l’expression de la victoire de l’Occident. N’est-ce point assez pour l’Europe d’acheter cette victoire au prix de sa sécurité violemment troublée, de tous ses intérêts ébranlés, de son repos transformé en une lutte déjà féconde en sacrifices, et dont les conséquences peuvent s’étendre encore en s’aggravant ?

Quant à la France, en suivant avec la fermeté d’une grande puissance une crise dont elle n’a point été la dernière à pressentir le caractère et la portée, elle consacre ce qui lui reste de temps et de préoccupations à ces intérêts et à ces travaux d’un ordre intérieur qui dans les momens de calme sont l’aliment de l’activité publique. Le corps législatif, sans sortir de la sphère modeste et tranquille qui lui est assignée, n’en poursuit pas moins des œuvres utiles dans ses discussions. Il a été saisi de divers projets de loi, dont l’un, comme nous le disions récemment, tend à transformer le système de remplacement militaire. Un autre a pour but de réformer dans un sens plus libéral la législation sur la détention préventive pendant les instructions judiciaires. Un dernier projet enfin refond la législation municipale, et ce n’est pas le moindre malLeur du pays qu’il faille toucher périodiquement à des institutions qui devraient être les plus durables en raison même de leur caractère pratique, local, élémentaire. La loi nouvelle reproduit la plupart des dispositions des lois anciennes, surtout de la loi de 1831, en les mettant en harmonie avec l’esprit d’où sont nées les institutions politiques elles-mêmes, c’est-à-dire en étendant et en fortifiant les prérogatives de l’autorité exécutive. C’est ainsi que tout se concentre dans le pouvoir, et que disparaît l’intensité de la vie politique. Les changemens ministériels eux-mêmes ont un caractère moins politique qu’administratif, comme on a pu le voir récemment. M. Magne a succédé à M. Bineau au ministère des finances, et il est lui-même remplacé à l’agriculture et aux travaux publics par M. Rouher. Ce n’est point là certainement une crise ministérielle, il n’y a point de crises de ce genre aujourd’hui.

Avant de quitter le ministère des travaux publics, M. Magne a publié un rapport où il expose l’état dans lequel il laisse les grandes entreprises de chemins de fer. Il en résulte que, dans l’année qui vient de s’écouler, plus de six cents kilomètres de voies ferrées ont été livrés à la circulation, et qu’à la fin de l’année actuelle les chemins de fer français construits jusqu’ici offriront un parcours total de près de six mille kilomètres. À cela il faut joindre les travaux en voie d’exécution et les concessions nouvelles. Du nombre de ces derniers sont notamment la concession d’un chemin de fer de Nantes à Brest, par Lorient et Quimper, celle du réseau qui doit relier Clermont à Toulouse, Limoges à Agen, Lyon à Bordeaux, enfin la concession d’une ligne de Nevers à Paris. Ainsi marchent ces travaux, qui vont bientôt envelopper la France, Du reste, l’extension qu’ont prise les chemins de fer ressort du tableau même de leurs produits. Les seize lignes principales des chemins de fer français forment un total de 4,676 kilomètres. Elles ont produit en 1854 196 millions, et ce résultat dépasse de 30 millions celui de 1853. Il y a même cette particularité, que le revenu par kilomètre s’est augmenté d’une année à l’autre. Au même instant se poursuivent sur tous les points, par le concours de tous les capitaux, des travaux du même genre qui vont sillonner l’Europe, rapprocher ses extrémités en effaçant les distances, et multiplier les alimens de l’activité publique en fécondant les industries.

Ce mouvement de tous les intérêts positifs, qui va toujours croissant, et qui mêle en quelque sorte les peuples par tous les rapports de leur commerce et de leur industrie, n’est que l’indice, l’image matérielle de cet autre mouvement qui enlace leurs relations morales, et rapproche sans cesse les intelligences en répandant une civilisation commune. Dans quelle mesure s’opèrent ces échanges permanens d’idées ? quel est leur effet sur l’originalité diverse des esprits et des races ? quel est le cours, quelle est la loi de ces mystérieuses influences intellectuelles qui s’exercent d’une façon invisible et s’étendent partout ? Ce sont là les questions les plus délicates et les plus profondes qui puissent s’élever de notre temps. On a fait une histoire de ce qu’on nommait la littérature française hors de France. Cette littérature se composait de tous les écrivains des derniers siècles qui sont allés vivre en Suisse, en Angleterre, en Hollande, qui y ont porté notre langue, notre esprit, et qui ont été en certains momens comme le lien de ces divers pays avec le nôtre, comme un moyen par lequel le génie de la France a rayonné sur l’Europe. Il y aurait peut-être une autre histoire aussi curieuse : ce serait celle des esprits étrangers qui sont venus vivre dans notre pays, qui ont respiré longtemps dans notre atmosphère morale et intellectuelle sans se dépouiller de leur originalité propre. Ce serait, si l’on veut, l’histoire de la littérature étrangère en France. Le jour où cette histoire se fera, une des premières places sera réservée sans nul doute à M. Henri Heine, qui, en devenant le plus Français de tous les Allemands, n’en est pas moins resté à coup sûr le plus Allemand de tous les Français.

N’est-ce point là le double caractère indélébile de ces œuvres qu’on publie aujourd’hui, et qui, sans être dépaysées dans notre langue, conservent encore néanmoins toute la saveur de leur originalité germanique ? Il a été un jour où M. Henri Heine a cru avoir sérieusement à se plaindre des tableaux de Mme de Staël, qui a eu le mérite, au commencement de ce siècle, d’introduire parmi nous le goût de la littérature allemande, et alors, comme il le dit lui-même, « après avoir cherché à faire connaître la France en Allemagne, » il a voulu « expliquer l’Allemagne aux Français, » ce qu’il a fait en vérité dans son livre de l’Allemagne avec toute sorte de prodiges de verve, de pénétration, d’esprit et d’irrévérence. M. Henri Heine nous a fait entrer surtout dans ce monde de l’hégélianisme, où on devient dieu à peu de frais, et qui présageait de si terribles catastrophes le jour où il ferait irruption dans la réalité. L’Allemagne ressemble un peu à un homme qui se lasserait d’être appelé le paisible et le sage. De tous les hommes, c’est le plus dangereux le jour où il s’émancipe et secoue tous les freins. Ainsi M. Heine parle un peu au figuré de l’Allemagne et de son tonnerre prochain. « Le tonnerre en Allemagne, dit-il, est bien à la vérité allemand aussi : il n’est pas très leste, et vient en roulant un peu lentement ; mais il viendra, et quand vous entendrez un craquement comme jamais craquement ne s’est fait encore entendre, sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché le but. » Hélas ! le tonnerre est venu, et à quoi a-t-il abouti ? M. Heine a-t-il jamais cru à l’hégélianisme, lui cet amoureux des formes grecques, ce poète pénétrant et passionné, ce railleur universel ? Cela est douteux. Toujours est-il qu’après avoir été quelque peu dieu, il s’est dépouillé de bonne grâce de sa divinité, dont il se moque. Il ne lui est resté que son ironie, cette ironie impitoyable et étrange qui fait l’essence de sa nature, et qu’il promène un peu sur toute chose, sur les conseillers auliques et sur les philistins, sur les poètes romantiques et sur ses amis d’autrefois, qui étaient dieux avec lui, mais qui ont oublié de redevenir des hommes. Aristophane singulier qui, sous cette raillerie universelle, cache un fonds d’émotion et de tendresse saisissante ! Ce qui manque à ce livre de l’Allemagne, reproduit aujourd’hui, c’est un soin vigilant, qui eût été du goût, à effacer la trace des licences anciennes, et surtout à n’en point ajouter de nouvelles. Malheureusement telle est cette ironie, qu’elle s’enivre d’elle-même et fait du sarcasme une sorte de poésie brillante et cruelle. Il ne faudrait point, après tout, se fier à ce scepticisme universel, qui peut être la fantaisie de la plus vive imagination, mais qui a exercé de nos jours de tristes ravages. Il a laissé sa trace dans les âmes comme dans la vie des peuples, dans la politique comme dans la littérature, et il n’y a point souvent d’autres causes de tant d’efforts inutiles dont on s’étonne et que l’histoire constate.

Mais c’est là l’histoire conjecturale, l’histoire morale et intellectuelle, et à côté reste toujours cette histoire positive qui se compose de tous les faits et du mouvement de chaque pays. Le Piémont, comme nous le disions, vient d’avoir une brillante discussion parlementaire où a été posée et résolue la question de l’alliance avec les puissances occidentales. Pour peu que dans un tel débat on cherchât l’éclat de la parole, on le trouverait certainement dans les discours du président du conseil, M. de Cavour, et du général Durando. Si le Piémont, dans sa vie publique, ne comptait que des faits comme celui qui vient de le lier aux puissances de l’Occident, s’il ne s’agitait que de telles questions dans sa politique, ce serait une situation aussi heureuse que nette et habilement conduite ; mais tout a-t-il ce caractère de bonheur et d’habileté dans les affaires de ce petit royaume ? À cet acte d’alliance qui vient d’être l’objet de la plus, remarquable discussion dans le parlement de Turin se mêlent malheureusement aujourd’hui de douloureuses épreuves domestiques pour la maison royale de Sardaigne, ou des difficultés de politique intérieure qui ne peuvent que compliquer l’état du Piémont et affaiblir dans une certaine mesure son action extérieure. Ce sont assurément des événemens publics ressentis par tous que ces deuils successifs qui frappent cruellement en cet instant la maison de Savoie. Il y a peu de jours encore, la mère du roi, la reine Marié-Thérèse, la reine régnante Marie-Adélaïde, mouraient à un court intervalle, laissant des souvenirs différens et situation chers. Aujourd’hui c’est le frère du roi, le duc de Gênes, qui vient de succomber jeune encore et emporté par une maladie implacable. Le duc de Gênes était le second fils de l’illustre et malheureux Charles-Albert, qu’il rappelait à beaucoup d’égards. Passionné pour la gloire de son pays, il avait fait la guerre de 1848 comme son père, comme son frère le duc de Savoie, maintenant Victor-Emmanuel II, et il s’était distingué au siège de Peschiera, qu’il dirigeait. Il avait été nommé grand-maître de l’artillerie, et lorsque la mort est venue l’enlever, il nourrissait encore, dit-on, l’ambition de commander les soldats piémontais qui doivent aller en Crimée. Il avait trente-deux ans à peine. L’impression douloureuse qu’éveillent dans tout le pays ces deuils royaux s’explique naturellement par la popularité de la maison de Savoie, l’une des plus anciennes de l’Europe, et par une longue tradition de sentimens communs entre ce petit peuple et ces princes militaires. L’instinct des services que pouvait rendre le duc de Gênes à son pays ne fait qu’ajouter à la vivacité de cette impression universelle au moment où le Piémont entre activement dans la confédération de l’Europe.

Malheureusement, comme nous le disions, à côté ou en dehors de ces incidens d’un caractère en quelque sorte domestique, il reste encore aujourd’hui pour le Piémont une grande question politique qui ne fait que s’aggraver : c’est la question religieuse, la question des rapports du gouvernement piémontais avec Rome, à laquelle la discussion récente d’une loi sur la suppression des couvens et sur la dépossession du clergé est venue fournir un nouvel et périlleux aliment. Depuis quelques années, on le sait, les relations du gouvernement piémontais avec le saint-siège sont de la nature la plus délicate et la plus difficile. Le cabinet de Turin, placé sous l’empire du statut, a voulu mettre certaines parties de l’ordre ecclésiastique en harmonie avec les principes constitutionnels, notamment en soumettant le clergé à la juridiction laïque ordinaire dans toutes les affaires civiles et criminelles, en supprimant les dîmes dans l’île de Sardaigne, en prenant diverses autres mesures. Le saint-siège a vu dans ces mesures une atteinte aux droits de l’église. Le clergé piémontais a protesté et agi contre les lois nouvelles. Il s’en est suivi des conflits qui ont eu même pour résultat l’exil de plusieurs prélats. Des négociations ont été plusieurs fois entamées, elles n’ont rien produit. La lutte cependant n’avait encore rien d’extrême, lorsque le cabinet de Turin a proposé récemment aux chambres la loi qui supprime les couvens et met au pouvoir de l’état les propriétés ecclésiastiques. Le souverain pontife, à son tour, a répondu par un monitoire où il menace le Piémont des peines de l’église. Maintenant, dans cette situation extrême, trouvera-t-on un moyen de reprendre toutes ces affaires et de les placer sur un meilleur terrain ? Là est la question. Que le gouvernement piémontais ait eu la pensée, depuis 1848, d’opérer des réformes dans l’organisation temporelle du clergé, d’assurer au pouvoir civil ses prérogatives essentielles, rien n’est plus simple et plus naturel. Que ces réformes aient rencontré des difficultés, de ces difficultés qu’on ne surmonte qu’avec un peu de temps et avec beaucoup d’esprit de conciliation, il ne faut pas s’en étonner sans doute. Il est évident toutefois que le jour où l’état, de son autorité propre, mettrait la main sur les propriétés de l’église, ce jour-là ces complications s’aggraveraient singulièrement. La meilleure preuve que cette affaire était mal engagée, c’est que la présentation de la loi sur les couvens motivait la démission d’un homme cependant fort libéral, M. Buffa, intendant de Gênes ; c’est que l’envoyé piémontais à Rome, M. de Pralormo, devait croire sa mission terminée, et se retirait ; c’est que le ministère se croyait obligé de nommer un certain nombre de nouveaux sénateurs pour la circonstance. On a négocié, dit-on, et on n’a point réussi. Cela est vrai, mais il y a négociations et négociations, et le gouvernement piémontais nous paraît avoir toujours négocié beaucoup plus pour faire reconnaître des faits accomplis que pour arriver par des accords mutuels à un règlement amiable de toutes les affaires religieuses. Si la question eût été placée sur ce dernier terrain franchement et sans faiblesse, comment la cour de Rome aurait-elle pu refuser au Piémont ce qu’elle accordait à de petites républiques de l’Amérique du Sud, par exemple l’abolition du foro ecclesiastico ? La loi sur la dépossession du clergé est à coup sûr infiniment plus grave, car au fond, en dehors même de toute considération religieuse, il reste une question de propriété qui ne peut être tranchée que par l’accord des deux pouvoirs. M. de Cavour, qui est un esprit remarquable et qui vient de montrer une rare décision en signant le traité d’alliance avec la France et l’Angleterre, pourrait être éclairé par un symptôme caractéristique, par l’adhésion qu’il obtient des révolutionnaires les plus extrêmes dans les affaires religieuses. M. Brofferio appuie la loi sur l’expropriation du clergé, et il combat l’alliance du Piémont avec les puissances occidentales : preuve évidente que ce n’est point dans les deux cas la même politique. On pourrait même ajouter que l’une de ces mesures est incompatible avec l’autre. Là est en effet, dans les circonstances actuelles, la gravité de cette loi sur les biens ecclésiastiques, dont la discussion n’est point encore achevée dans la chambre des députés, et qui n’a point passé au sénat. Si la lutte est poussée jusqu’au bout, si le trouble entre dans les consciences, si les passions s’irritent, il en résultera une division de toutes les forces morales du Piémont dans le moment où le pays a le plus besoin d’être uni, de conserver sa cohésion. Et, qu’on le remarque bien, les avantages financiers que le gouvernement attend de cette mesure seront compromis par cela même. L’état se trouvera avec des propriétés dépréciées et une lutte religieuse, avec des ressources très douteuses et une guerre des consciences. Il n’y aura que péril là où une pensée libérale, obstinée dans la conciliation, finirait par trouver les élémens d’une transformation équitable et acceptée par tous, — gage de nouveaux et sages progrès pour le Piémont.

Il est en politique des situations qui ont presque fatalement leurs conséquences. Dès qu’on est entré dans une certaine voie, le difficile est de s’arrêter et même de conserver toute sa liberté. La crise dans laquelle se débat l’Espagne n’en est-elle pas le plus saisissant exemple ? Voici sept mois déjà qu’on s’occupe, au-delà des Pyrénées, à résoudre cet étrange problème de faire de l’ordre avec du désordre, non-seulement dans les questions politiques, mais encore dans les questions financières et économiques. On ne réussit guère à résoudre ce problème, comme cela est naturel, et les efforts les plus sages ne peuvent arriver, en fin de compte, qu’à pallier un instant les effets les plus immédiats et les plus périlleux de cette situation forcée. Le parti progressiste espagnol a un grand malheur : dès qu’il arrive au pouvoir, tout est mis en doute, rien ne reste debout ; les institutions fondent en quelque sorte sous les hommes, dominés par leurs entraînemens. Lorsque les hommes les plus considérables de cette assemblée constituante qui siège à Madrid se mettaient d’accord, il y a bientôt trois mois, pour consacrer par un vote solennel le principe monarchique et la dynastie d’Isabelle II, ils obéissaient sans nul doute à la plus sage pensée. Il n’est pas moins vrai que depuis ce moment la royauté n’a point cessé d’être mise en question. Une première fois une proposition singulière a été faite pour refuser à la reine le droit de sanctionner les lois, et ce qu’il y a de plus étrange, c’est que le gouvernement lui-même a consenti à restreindre le droit de sanction aux lois ordinaires. Dans la discussion plus récente de la constitution, on a proclamé de nouveau le principe de la monarchie ; mais qu’a-t-on vu ? On a vu des orateurs comme M. Olozaga mettre en doute la légitimité héréditaire d’Isabelle II, en ajoutant qu’en droit le fils de don Carlos était le vrai roi légitime, et de plus, à côté du principe de l’institution monarchique, on a inscrit dans la constitution un principe vague et abstrait de souveraineté nationale qui est une menace perpétuelle. Ces jours derniers encore, il a fallu une nouvelle manifestation des cortès pour déclarer que la reine avait le droit de sanctionner un certain nombre de lois votées depuis quelque temps. Le fait est que la monarchie est une fiction. Et cependant, si le pouvoir n’est pas là, est-il dans l’assemblée constituante ? Il y est si peu, que les cortès ne peuvent rien, qu’elles se débattent dans leur impuissance et dans un tourbillon de propositions oiseuses ou contradictoires. Le pouvoir est-il donc dans le ministère ? Si le duc de la Victoire conserve un certain ascendant, il n’en est pas moins obligé de disputer sans cesse le peu d’autorité qu’il exerce ; car les cortès, qui n’ont pas assez de force pour rien faire par leur propre impulsion, ni même pour renverser le ministère, ont cependant encore la ressource de l’ébranler en détail en toute occasion. Et à quoi une telle politique conduit-elle l’Espagne ? Elle aboutira prochainement peut-être à une nouvelle levée de boucliers du parti carliste.

C’est là un des côtés de la situation de la Péninsule, et l’état de ses finances est loin d’être plus rassurant. Les cortès, comme on sait, ont aboli, il y a quelque temps, les droits de consommation et d’octroi. L’Espagne n’a point cessé d’être sous le poids de ce vote, qui a tari subitement une des sources du revenu public, sans lui substituer des ressources nouvelles. L’abolition des droits de consommation a eu un plus triste effet encore : elle a supprimé une recette du trésor, et elle n’a nullement tourné au profit des consommateurs, ce qui était facile à prévoir. Il faut cependant songer à remédier à une telle situation, qui s’aggrave chaque jour, car toutes les recettes du trésor diminuent, et le déficit dans les recettes pour 1854 est de plus de 60 millions de réaux. C’est sous l’empire de ces complications inextricables que le nouveau ministre des finances, M. Madoz, a imaginé un projet qui consiste dans la vente de tous les biens du clergé et des communes. D’abord c’est là une question qui peut soulever les plus graves difficultés politiques. La vente des biens communaux est loin d’avoir jamais été populaire, et elle peut rencontrer une hostilité qui la rendra impossible ou illusoire. La vente des biens du clergé soulèvera moins d’embarras, si elle s’accomplit conformément au concordat, qui la prévoit et en détermine les conditions ; mais il y a une considération supérieure, c’est que jamais des aliénations de ce genre, accomplies dans la détresse, n’ont sauvé les finances d’un pays. Il arrive le plus souvent ce qui est arrivé à l’Espagne elle-même : c’est que les biens n’existent plus, et que leur prix se trouve dévoré sans résultat, sans avoir comblé un déficit. Telle est pour le moment, au double point de vue politique et financier, la situation de l’Espagne, et elle offre peu de gages de sécurité. ch. de mazade.



REVUE MUSICALE.

Depuis la Fonti, dont l’agréable succès se continue, l’Opéra n’a rien donné de nouveau. On y prépare la reprise de la Juive pour Mlle Cruvelli, et celle du Prophète, où Mme Stoltz doit jouer le rôle de Fidès. Ce sera une curiosité qui ne manquera pas d’intérêt que de voir la fougueuse prima donna aux prises avec un caractère savant et compliqué. Au théâtre de l’Opéra-Comique, où l’Étoile du Nord a atteint la centième représentation, on a donné un petit ouvrage en un acte de M. Grisar, le Chien du Jardinier, qui mérite d’être signalé. Il s’agit d’une coquette de village dont le bonheur consiste à troubler celui des autres, et qui ne se résout à accepter la main d’un soupirant émérite que parce qu’il paraît vouloir ne plus se soucier d’elle. Sur ce canevas assez ingénieusement disposé par MM. Lockroy et Cormon, M. Grisar a composé une musique spirituelle et parfois charmante. Quel dommage que M. Grisar, que l’auteur heureusement doué de l’Eau merveilleuse, de Gilles le ravisseur, des Porcherons et même de Bonsoir, M. Pantalon, se soit trop attardé à l’école buissonnière, et qu’il n’ait point appris suffisamment l’art de développer une idée, qui est l’art musical tout entier ! Avec la gaîté naïve dont ses fraîches mélodies sont empreintes, avec le naturel et la grâce propre à sa muse, qui,

Telle qu’une bergère au plus beau jour de fête,
De superbes rubis ne charge point sa tête,

M. Grisar aurait pu devenir, s’il l’eût voulu, l’espoir de l’école française, le digne successeur de Grétry, dont il possède le parfum mélodique, de Boïeldieu et de M. Auber, dont il a l’entrain et la désinvolture. C’est la réflexion que nous faisions l’autre soir en écoutant le joli quatuor du Chien du Jardinier, dont L’andante serait digne de Cimarosa par la suavité des contours et les bouffées d’harmonie sereine qui s’en exhalent, si la fin répondait au commencement. Toute cette agréable partition est remplie de jolis motifs et d’étincelles qu’une main plus industrieuse aurait transformés en un véritable petit chef-d’œuvre. L’exécution en est assez bonne ; M. Faure surtout chante avec rondeur et avec une voix de baryton qui a du timbre, la chansonnette du Chien du Jardinier, qui forme la morale de l’apologue.

Un opéra en un acte. Miss Fauvette, qui a été représenté depuis à l’Opéra-Comique, n’a pas été, à beaucoup près, aussi bien accueilli que le Chien du Jardinier, et M. Victor Massé, l’auteur de la musique, aura même de la peine à se faire pardonner ce nouveau péché d’une jeunesse qui se prolonge un peu trop. Le Théâtre-Italien nous offre cette année un spectacle assez curieux. N’ayant obtenu de succès réel qu’avec deux seuls ouvrages, Matilde de Shabran, de Rossini, et Il Trovatore, de M. Verdi, il n’y a rien qu’il ne fasse pour en suspendre la représentation! Tantôt il donne la Linda di Chamouni, de Donizetti, opéra ennuyeux que le public parisien n’a jamais agréé, et tantôt il va exhumer des catacombes de l’histoire un de ces ouvrages de circonstance qui ont vécu ce que vivent les caprices et la bravoure d’un chanteur à la mode. Où était la nécessité, par exemple, de monter Gli Arabi nelle Gallie, de M. Pacini ? Ne sait-on pas que dans les arts il n’y a d’immortalité possible que pour les génies véritablement créateurs, et que tout ce qui est intermédiaire entre une époque qui finit et une autre qui commence est irrévocablement destiné à la mort ? Pendant les trente années qui s’écoulent entre la mort de Mozart et l’avènement de Weber, il s’est produit en Allemagne un assez grand nombre de compositeurs dramatiques, parmi lesquels nous citerons seulement Spohr et Winter, l’auteur célèbre du Sacrifice interrompu. Eh bien! aucun des ouvrages postérieurs à la Flûte enchantée, dernier opéra de Mozart, ne pourrait soutenir l’attention du public qui a entendu le Freyschütz, Eurianthe et Oberon. J’en excepte, bien entendu, le Fidelio de Beethoven, conception à part où l’auteur de la symphonie avec chœurs s’essayait comme Hercule dans un ordre de travaux où son génie n’a pu se contenir.

M. Pacini, qui n’est plus jeune, puisqu’il est né à Palerme en 1796, est un compositeur facile et intelligent, qui n’a jamais eu une originalité propre et qui s’est mis toujours à l’unisson des goûts du public qu’il a servi de son mieux. Avec M. Carafa, Puccita, Mosca, Generali, et au-dessous de Mercadante, M. Pacini, qui a écrit un assez grand nombre d’opéra séria, aussi bien que d’opera buffa, entre autres l’Ultimo giorno di Pompeia, Safo et la Niobe, doit être classé parmi les imitateurs de Rossini qui n’ont pas eu, comme Bellini et Donizetti, assez d’initiative ou de talent pour se dégager du milieu lumineux où resplendit l’astre de Pesaro. Un ou deux morceaux, tels que le duo du troisième acte et la prière qu’on peut remarquer dans les Arabes dans les Gaules, dont la première représentation a eu lieu à Turin le 25 décembre 1828, ne pouvaient suffire à soutenir cet opéra à Paris. Mais il vaut mieux nous occuper de la reprise de Robin des Bois au Théâtre-Lyrique, événement musical qui n’est pas sans importance.

Voilà déjà trente ans que le chef-d’œuvre de Weber a été introduit sur la scène française par deux hommes d’esprit, MM. Castil-Blaze et Sauvage, qui ont eu le bon sens de ne pas trop compter sur la reconnaissance de la critique. La première représentation, qui a eu lieu sur le-théâtre de l’Odéon le 7 novembre 1824, fut un champ-clos où le Français né malin, les vaudevillistes, les défenseurs de la charte et de la poésie de M. Scribe, qui était à son aurore, accablèrent de sifflets et de railleries aussi spirituelles que celles de Geoffroy contre Mozart ou de M. J. Janin contre le Pré aux Clercs, l’œuvre divine de l’ami et du condisciple de Meyerbeer. A cette première représentation, la partition du Freyschütz n’avait subi que des modifications insignifiantes. M. Castil-Blaze, qui professe une grande estime pour la philosophie du sage Sancho Pança, et qui croit, en son âme et conscience, qu’un âne qui broute et qui vit vaut mieux que le cheval de Rolland che non camina più, prit alors une résolution extrême. Il remania l’œuvre originale, écarta ce qui lui paraissait compromettant aux oreilles d’un public aussi spirituel, ajouta quelques lazzi de son cru pour adoucir la pilule, et se présenta de nouveau au théâtre de l’Odéon le 16 décembre de la même année. Cent représentations furent la récompense de cette opération césarienne, et M. Castil-Blaze pourrait répondre à ses accusateurs comme Scipion l’Africain : Allons rendre grâce aux dieux d’avoir vaincu les vaudevillistes et popularisé en France et dans toute l’Europe une œuvre aussi étrange, où respire le génie tendre et mystique de la poésie teutonique. — Sans vouloir excuser toutes les témérités que s’est permises M. Castil-Blaze, il y a pourtant une justice à lui rendre : c’est que ses traductions ou ses arrangemens, s’ils ne brillent pas par l’élégance du texte, sont faciles et toujours subordonnés à la phrase musicale, dont il suit l’allure rhythmique avec une adresse incroyable. Or ce n’est pas là une petite difficulté.

On a pu voir, par le Freyschütz qui a été représenté à l’Opéra, ce qu’il fallait penser de ces esprits superbes qui s’écrient comme Danton : Périssent les colonies plutôt qu’un principe! Dans cette traduction, où les récitatifs, fabriqués de la main de M. Berlioz, ne sont pas le moindre défaut, on ne trouve plus le sentiment intime et légendaire de l’œuvre originale; car enfin il ne faut pas oublier que le Freyschütz est un véritable mélodrame, et que la suppression du dialogue qui se mêle à la symphonie et repose de la continuité de ses effets lui donne un caractère héroïque qui n’est point conforme à l’inspiration du musicien. Robin des Bois, tel qu’il vient d’être repris au Théâtre-Lyrique, est à peu de chose près conforme à la partition du maître, car M. Castil-Blaze a pu cette fois rétablir tout ce qu’il avait éliminé et retrancher tout ce qu’il y avait ajouté. Lorsque parut en France, sur la fin du siècle dernier, la traduction de Shakspeare par Letourneur, quelques rares esprits, et Voltaire n’était pas de ce nombre, qui appréciaient le poète anglais, jetèrent les hauts cris contre il traditore d’un si grand génie. Trente ans après, lorsque Letourneur et Ducis eurent popularisé le nom de Shakspeare, des traductions plus fidèles trouvèrent aussi un public préparé à les comprendre. C’est là la meilleure réponse que M. Castil-Blaze puisse faire à ses contradicteurs.

On a beaucoup écrit sur le Freyschütz, aussi bien en France qu’en Allemagne. Comme le Don Juan de Mozart, le chef-d’œuvre de Weber est devenu un thème à commentaires philosophiques; les poètes s’en sont emparés et l’ont illustré de leurs fantaisies diverses. C’est qu’en effet Don Juan et le Freyschüt ne sont pas deux opéras ordinaires, je ne parle pas seulement au point de vue exclusif de l’art musical : il faut les considérer comme des conceptions d’un génie particulier, d’un peuple et d’une époque donnée. Le Freyschütz, pas plus que Don Juan, n’est le fruit d’un caprice de musicien, le fruit de circonstances fortuites. Il est sorti vivant de l’harmonie préétablie, comme dirait Leibnitz, de deux organisations qui l’ont doué en naissant de toutes les tendresses d’un amour profond et longtemps rebuté. En d’autres termes, le Freyschütz renferme plus que le génie musical de Weber : c’est son âme, son imagination, ses aspirations secrètes, celles de son pays et de son temps, qui s’y trouvent fondues dans une fable touchante, d’une naïveté profonde. Avant le Freyschütz, Weber se cherchait et n’existait pas encore; depuis l’apparition de son bien-aimé chef-d’œuvre, il n’a fait que le compléter, et puis il est mort, épuisé par ce laborieux enfantement.

On sait que le collaborateur de Mozart, Lorenzo da ponte, dont nous avons le premier ici signalé les mémoires intéressans, a raconté avec complaisance tous les détails qui se rattachent à la création de Don Juan. Il résulte des aveux de Da ponte que le sujet de Don Juan était depuis longtemps dans son esprit comme un idéal de sa propre existence, et qu’en s’adressant à Mozart, pour donner la vie éternelle à son poème de prédilection, il n’avait pas seulement apprécié le génie du musicien, mais l’esprit et le caractère de l’homme, son âme simple, élevée et toute remplie de pressentimens religieux. Eh bien! l’auteur du libretto du Freyschütz, Frédéric Kind, a publié également un petit volume que nous avons sous les yeux [1], où il expose avec bonhomie les circonstances de sa vie intime qui l’avaient préparé dès l’enfance à s’occuper d’un pareil sujet. Lorsque Weber lui fut présenté pour la première fois à Dresde dans l’automne de l’année 1816, le poète et le musicien s’entendirent à demi-mot et tombèrent dans les bras l’un de l’autre, comme les deux moitiés errantes d’un âme divine, qui confondent leur essence dans un baiser ineffable.

Weber avait trente et un ans, lorsqu’il fut nommé maître de chapelle du roi de Saxe, au commencement de 1817. Il venait de Prague, où il avait rempli les fonctions de chef d’orchestre depuis 1810. Déjà connu par différentes compositions et surtout par des chants populaires qui étaient devenus des chants et des hymnes patriotiques pendant l’insurrection de l’Allemagne en 1813, la réputation de Weber ne s’élevait pas au-dessus de celle d’un musicien distingué, d’un chef d’orchestre intelligent et d’un homme éclairé. Présenté au poète Kind par un nommé Schmiedl, Weber lui demanda un poème d’opéra. Après différens pourparlers et une certaine résistance de la part de Kind, qui, ne s’étant jamais essayé dans ce genre de travail, craignait de ne pas réussir, le poète dit un jour à Weber en lui montrant un recueil de légendes : « — Il y aurait bien dans ce livre quelque sujet qui pourrait nous convenir, et surtout à vous, qui avez déjà traité le genre de la poésie populaire. — Je lui montrai un recueil de légendes en lui citant particulièrement le Franc Tireur d’Apel. Il le connaissait et fut saisi de la proposition. — Divin, divin ! s’écria Weber avec enthousiasme, et je me mis aussitôt à l’ouvrage. » Kind raconte aussi que dès l’enfance il avait l’imagination remplie de contes fantastiques et de récits merveilleux dont la scène se passait dans les bois, et il prend pour épigraphe de son livre ces deux vers qui en résument l’esprit : « J’aime les bois sombres, la forêt est l’objet auquel j’ai promis un éternel amour. »

Mein Lieb ist die Haide, der Wald ist mein Lieb,
Dem ich mich auf evig zu eigen verschrieb.

Quant à Weber, on peut affirmer que la poésie de la nature, que ce souffle panthéistique qui traverse la littérature allemande depuis le temps de Tacite et les minnesingers du XIIIe siècle jusqu’à nos jours, était le fond même de son âme rêveuse, l’arcane de son génie. Déjà il avait préludé à cette évocation des esprits invisibles de la nature dans son opéra de Sylvana et dans Preciosa, autre rêve d’une nuit d’été, où la légende espagnole s’unit à l’instinct voyageur de la race allemande; mais c’est dans le Freyschütz qu’il devait atteindre le but entrevu et éterniser son rêve de poésie. Cet opéra, qui lui a coûté quatre années de veilles, et qui résume, à vrai dire, les travaux de sa vie entière, fut représenté pour la première fois à Berlin, au théâtre nouvellement reconstruit de Koenigstadt, le 15 juin 1821. L’Allemagne jeta un cri d’admiration à l’apparition de cet ouvrage, qui lui révélait son propre génie, et où sont traduits ses rêves, ses aspirations, et cette religion de la nature qui la caractérise et la distingue des races latines et du monde occidental. Eurianthe, représenté à Vienne en 1823, et Oberon, donné à Londres en 1826, complètent la physionomie de Weber.

Si l’exécution de Robin des Bois au Théâtre-Lyrique n’est pas tout ce qu’on pourrait désirer, elle est au moins suffisante. Mme Deligne-Lauters dit le rôle si difficile d’Anna avec l’instinct et l’émotion d’une véritable cantatrice. Elle est tellement supérieure à tout ce qui l’entoure, sa voix de mezzo-soprano est d’un timbre si franc, si chaud et si pénétrant, que cette qualité même lui a valu les attaques des beaux-esprits dont elle a refusé sans doute d’interpréter les divagations musicales. Qu’elle s’en console et qu’elle travaille à mériter les suffrages des vrais connaisseurs, qui ne sont pas si difficiles, quand ils trouvent, comme dans Mme Lauters, les espérances d’un brillant avenir. En attendant, nous signalons cette jeune cantatrice à l’attention de M. Meyerbeer, en ajoutant que si nous étions directeur de l’Opéra, nous l’enlèverions bientôt au Théâtre-Lyrique. Le reste du personnel laisse beaucoup à désirer, surtout l’orchestre, qui ne sait trop à quel dieu se vouer.

Le Don Juan de Mozart et le Freyschütz de Weber sont les deux plus parfaits chefs-d’œuvre de la scène allemande. Créés à trente-quatre ans d’intervalle, l’un en 1787, au déclin d’un siècle plein de pressentimens, l’autre en 1821, au milieu d’une civilisation nouvelle, ils portent témoignage non-seulement du génie qui les a conçus, mais ils résument la vie de l’homme et les préoccupations du temps où il sont apparus; car c’est le propre d’un véritable chef-d’œuvre de n’être pas sorti, comme Minerve, uniquement du cerveau de Jupiter, mais d’avoir été enfanté par l’amour aux sources les plus profondes de la vie morale. Aussi, quelque vaste et varié que soit le génie d’un artiste, on peut affirmer qu’il y a telle partie de son œuvre qui contient le miel le plus pur de la ruche. Chaque homme Porte cachés dans les replis de son âme les élémens épars d’un chef-d’œuvre unique dont la réalisation sera le but de ses efforts.

Sans entrer aujourd’hui dans une analyse technique qui nous mènerait trop loin, on peut dire que le caractère esthétique du Don Juan de Mozart, c’est d’être l’expression sublime de l’âme et de ses tristesses au spectacle de la réalité. Ainsi que nous l’avons prouvé dans l’étude que nous avons consacrée ici même au chef-d’œuvre de Mozart, — laquelle, pour le dire en passant, n’est point une paraphrase du conte d’Hoffmann, encore moins une copie de la biographie de Mozart par Oulibichef, comme on nous l’a reprochée avec autant de goût que d’esprit, — le Don Juan de Mozart est le drame de l’idéal, la peinture d’un monde aristocratique et religieux, la cité divine de l’amour, tandis que le Freyschütz est le poème de la légende populaire. de ses terreurs et de ses naïves croyances, où la nature interpellée répond à l’homme qui l’évoque, et mêle ses murmures aux accens de la passion. Dans le Don Juan, l’âme solitaire et absolue s’exprime par la mélodie vocale que l’orchestre suit et accompagne comme un esclave, tandis que dans le Freyschütz l’homme est en communion avec la nature qu’il invoque dans ses souffrances, et qui lui répond par l’organe de l’orchestre, particulièrement des instrumens à vent, qui sont, comme l’a admirablement entrevu Lamennais dans le troisième volume de son Essai d’une philosophie, la voix de la matière vivifiée par le souffle de la poésie et de la science.

Oui, tel est le caractère du chef-d’œuvre de Weber, qui est, non-seulement le produit d’une révolution musicale, mais le résultat d’une phase nouvelle de l’esprit humain. Dans l’ouverture, dans l’introduction, dans l’air de Max, dans celui de Gaspard, dans le duo adorable des deux jeunes filles au second acte, dans l’air si passionné d’Agathe, dans le trio, dans la fonte des balles, enfin dans toute cette œuvre touchante, le pittoresque se joint à l’expression des sentimens, c’est-à-dire que la nature inorganique intervient dans le drame comme un personnage nouveau de la vie universelle. Un jour nous prouverons l’évidence de ces idées, la partition du Freyschütz à la main.


P. SCUDO




ABREGE DE L’HISTOIRE DE FRANCE, par M. V. Duruy <ref> Deux volumes in-_) avec illustrations, Paris, Hachette. < :ref>. — Les annales de la France se distinguent par des traits particuliers qui saisissent dès le premier aspect, et qui en facilitent singulièrement l’intelligence. Elles sont variées et simples; elles ont un caractère à la fois national et humain; on y voit la vie se développer sous toutes les formes que peuvent revêtir l’idée et la passion, et cependant on y est frappé surtout d’une merveilleuse unité. Dans le progrès successif de la nation française et jusque dans ses révolutions, il y a un enchaînement naturel et une puissance de logique qui ne se rencontrent peut-être chez aucun autre peuple au même degré.

Cette suite logique du mouvement de la civilisation dans l’histoire de France est précieuse pour celui qui entreprend de l’étudier. Cependant il a fallu bien du temps pour qu’on pût tenter cette étude avec succès. On peut même dire que, pour produire une révolution historique, il a fallu une révolution politique. Toujours est-il que nous avons retrouvé le véritable sens de notre histoire, et que, pour l’écrire aujourd’hui, il n’est plus besoin que de suivre les directions tracées par les maîtres. Notre société, en devenant démocratique, en se partageant dans une proportion de jour en jour plus grande entre le travail proprement dit et les préoccupations de l’intelligence, a moins besoin d’une œuvre monumentale destinée aux esprits d’élite que de résumés succincts et substantiels, à la fois assez courts pour être lus promptement et assez nourris de faits pour que rien d’essentiel n’y soit omis, et que le lecteur ordinaire y trouve du profit et de l’agrément. Dans cet ordre d’idées, l’ouvrage de M. Duruy est incontestablement l’un des meilleurs essais qui aient été tentés. Écrivant pour une collection à l’usage de l’enseignement, l’habile professeur avait du premier coup atteint à un degré de clarté rare dans ces sortes d’ouvrages qui en ont tant besoin, et à un degré d’intérêt non moins nécessaire et encore plus rare peut-être. Encouragé par le succès de quatre éditions en deux ans, il a refondu son travail en retranchant dans l’ensemble ce qu’il pouvait y avoir de technique et en insistant au contraire sur les points qui, par leur caractère plus philosophique que ne le comporte renseignement des écoles, pouvaient par cela même intéresser davantage les esprits déjà mûrs.

Cette heureuse alliance des principes généraux, qui forment les grandes lignes de l’histoire, avec les faits qui en sont la vie même est l’un des mérites principaux du résumé de M. Duruy. Tel est aussi le but qu’il s’agissait d’atteindre. Loin de nous la pensée de dédaigner les idées générales, et d’encourir le reproche qu’un illustre historien, rappelant de très belles paroles de M. Royer-Collard, adressait il y a peu de temps, en pleine Académie, à ceux qui méprisent la métaphysique et s’exposent à ne savoir se rendre compte ni de ce qu’ils disent ni de ce qu’ils font. Il n’y a de véritable lumière dans les faits que par les idées. Notre époque cependant, sachons le reconnaître, a singulièrement abusé de cette grande vérité. Il y a eu un moment où l’esprit de généralisation et d’abstraction a dominé tout le mouvement politique et littéraire, et où la pensée, en se concentrant presque exclusivement sur les principes, a fini par ne plus tenir compte des faits, et par perdre le sentiment de la réalité. Ce règne absolu des idées générales a produit ses conséquences, et il a mis aux plus cruelles épreuves la société qui en était éprise.

Pour tirer de ces considérations une conclusion appropriée au sujet qui nous occupe, la philosophie de l’histoire n’est pas l’histoire, et s’il fallait faire un choix entre le simple récit des faits, la chronique proprement dite, et les brillantes généralisations où la vie disparaît sous les formules, nous n’hésiterions point. La vraie méthode historique, c’est celle que M. Augustin Thierry a pratiquée avec un si complet succès dans les Lettres sur l’histoire de France, dans les Récits mérovingiens et dans l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands. C’est à cette école qu’appartient évidemment M. Duruy. Il n’avait point de découvertes à faire pour écrire son intéressant résumé; mais il avait un plan à se tracer, une forme à trouver, et c’est en s’inspirant des meilleurs maîtres qu’il a poursuivi sa tâche. Aucun travail du même genre n’est plus propre à populariser les résultats de la science moderne. L’abrégé de M. Duruy offre encore un autre avantage, qui a son prix à nos yeux : il fait aimer la France. Il est presque de mise depuis assez longtemps de dire que notre pays est traditionnellement dépourvu d’esprit politique, qu’il est dévoyé, épuisé, réduit à l’impuissance. Les conclusions de M. Duruy sont beaucoup plus en harmonie avec les faits. En nous décrivant les vicissitudes d’une nation toujours à la tête des nobles causes depuis quatorze siècles, il nous fait sentir également toutes les raisons de confiance qui nous restent, et c’est avec le sentiment de l’admiration pour le passé, de l’espérance pour l’avenir, que l’on quitte cette lecture.


H. DESPREZ.


V. DE MARS.

  1. Freyschütz-Buch (le Livre du Freyschütz), Leipzig, chez Joescher, 1843.