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Chronique de la quinzaine - 14 février 1847

Chronique n° 356
14 février 1847


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 février 1847.


Les débats parlementaires compliquent en ce moment les difficultés diplomatiques. Dans les premiers jours de la discussion de l’adresse à la chambre des députés, on avait pu croire que le silence serait gardé sur les mariages espagnols par les deux chefs du ministère et de l’opposition ; mais si, comme l’a dit M. Thiers, le silence est un acte, il faut convenir que dans notre pays cet acte est de tous le plus difficile à accomplir. Il est vrai que des deux côtés la tentation de parler était forte. L’opposition croyait avoir contre le ministère des accusations triomphantes, et le cabinet était persuadé que, s’il répondait, sa justification serait complète. À cette confiance le ministère joignait l’espoir de fortifier sa cause et ses amis, tant au sein de la chambre qu’au dehors, par la fermeté de son attitude ; aussi, sans demander de trêve à l’opposition, il a réglé sa marche sur la sienne, et le combat s’est engagé.

La discussion a eu un premier résultat qu’il importe d’abord de mettre en lumière, elle a constaté dans la chambre une approbation unanime sur le fond même de la politique suivie pour les mariages espagnols. Cette approbation a eu ses nuances, ses réserves, selon le point de vue où se sont placés les orateurs, selon le parti auquel ils appartenaient : elle s’est retrouvée dans tous les discours qui ont été prononcés sur cette grande affaire. Loin de critiquer le mariage de la reine Isabelle avec l’infant don François, M. Thiers y a donné son expresse adhésion. Seulement il eût voulu que, satisfait de ce résultat, le gouvernement français ne se fût pas hâté de marier l’infante dona Luisa Fernanda avec M. le duc de Montpensier. Ce qu’il blâme, ce n’est pas l’idée même de ce second mariage, c’est le moment choisi pour le conclure et le célébrer. M. Billault avait occupé la tribune avant l’honorable M. Thiers ; nous apprécierons plus loin ses efforts pour prendre une situation nouvelle, en ce moment nous ne voulons que mentionner son langage sur la solution qu’a reçue la question espagnole. Il a déclaré que cette solution était telle qu’il l’avait voulue depuis plusieurs années. Enfin M. Berryer a reconnu que, par les mariages conclus le 28 août dernier à Madrid, le gouvernement français avait fait une chose nécessaire, indispensable à notre sécurité et à nos intérêts. L’exemple de M. le duc de Noailles n’a pas été perdu pour L’orateur légitimiste du Palais-Bourbon. Cette conformité de sentimens sur le fond des choses fait pressentir ce qu’eût pensé le pays, ce qu’eussent dit ses représentans, si la question espagnole eût abouti à un autre dénoûment. La situation actuelle est sérieuse et difficile, mais elle serait bien autrement grave, si la politique française eût essuyé à Madrid un échec qui eût ébranlé l’autorité morale du gouvernement de 1830.

On n’a pu éviter cet échec qu’en compromettant l’alliance anglaise. C’est sur cet inconvénient regrettable et fâcheux que M. Thiers a porté tout l’effort de sa démonstration. Dans un immense discours, l’honorable chef du centre gauche a constamment captivé la chambre non-seulement par ses aperçus ingénieux, par la lucidité de ses développemens, mais par la modération de son langage. Cette modération ne nous a point surpris, car elle est une des qualités inséparables d’un talent supérieur. Quand on a vécu dans la pratique des plus grandes affaires, quand on a pris l’habitude de se reposer des luttes politiques par les travaux de l’histoire, comment ne serait-on pas modéré ? C’est d’ailleurs un moyen de donner plus de relief à la franchise des opinions, à la fermeté des vues. Voici la pensée fondamentale de M. Thiers. L’alliance anglaise est la vraie politique de notre temps, parce qu’elle a un grand but : la liberté des peuples et l’indépendance de tous les états de l’Europe. La France ne doit plus se proposer la propagande et la conquête, mais la protection éclairée de la liberté européenne, et c’est seulement avec l’Angleterre qu’elle peut marcher à ce résultat. Sur le fond même de ces idées élevées et généreuses, il ne saurait guère y avoir de contestation ; mais dans la pratique les difficultés abondent. Il s’agit de savoir si, notamment dans la dernière affaire importante où l’Angleterre et la France devaient agir de concert, celle-ci n’a pas été au moment de voir ses plus légitimes prétentions méconnues et sa juste influence annulée. C’est sur ce point de fait que M. Guizot a insisté dans sa réponse.

Si la politique a ses misères, elle reprend toute sa grandeur dans ces luttes solennelles où deux talens de premier ordre, tout ensemble égaux et divers, épuisent l’un contre l’autre toutes leurs ressources. M. Thiers avait déployé un immense front de bataille ; sa puissance était dans l’étendue. M. Guizot s’est bien gardé de chercher à embrasser toutes les questions touchées par son antagoniste ; il a trouvé sa force dans la concentration. Les conséquences des événemens qui se sont accomplis en Espagne depuis le mois d’août dernier sont assez graves pour que la France ait besoin d’être bien convaincue que tout ce qui s’est fait était nécessaire, inévitable. Aussi M. le ministre des affaires étrangères s’est surtout attaché à démontrer à la chambre, et il y a réussi, qu’aussitôt lord Palmerston revenu au pouvoir, d’autres intentions, d’autres vues, avaient dirigé la politique anglaise dans les affaires d’Espagne. Nous n’ignorons pas qu’on persiste à soutenir à Londres que lord Palmerston n’avait véritablement pas cette fois le dessein de jouer la France ; il faut avouer alors qu’il a été singulièrement malhabile, car il s’est donné toutes les apparences d’un pareil projet sans en recueillir les fruits. Dès le 21 juillet, M. le comte de Jarnac disait à lord Palmerston, en lisant avec lui l’instruction que ce dernier avait envoyée le 19 à M. Bulwer : « Tout ceci est essentiellement différent de ce que nous avons réglé avec lord Aberdeen. » Le gouvernement français devait-il rester sans inquiétude, sans prévoyance, devant de pareils symptômes ? Pendant un mois, M. de Jarnac, à plusieurs reprises, proposa à lord Palmerston de renouer l’action commune à laquelle avait été fidèle lord Aberdeen : il ne reçut que des réponses dilatoires du ministre whig, qui disait ne pouvoir rien faire sans consulter le conseil, et qui, le 13 août, ne l’avait pas encore consulté.

Pendant que du côté de l’Angleterre le gouvernement français apercevait le danger d’être finalement dupe, l’Espagne perdait patience et voulait enfin arriver à une solution. Le 9 août, à Madrid, on proposa à notre ambassadeur de marier la reine à M. le duc de Cadix, pourvu que le mariage de M. le duc de Montpensier avec l’infante fût associé à celui de la reine. Cette simultanéité avait toujours été dans les projets de la cour d’Espagne. Déjà, comme l’a rappelé un jeune député, M. Léonce de Lavergne, qui a abordé la tribune avec beaucoup de décision ; déjà, en 1845, quand il s’agissait de marier la reine Isabelle avec le comte de Trapani, le gouvernement espagnol y mettait pour condition l’union simultanée de M. le duc de Montpensier avec l’infante dona Luisa. Au mois d’août 1846, le cabinet de Madrid considérait plus que jamais cette simultanéité comme indispensable à la sécurité et au salut de la monarchie : si on la lui eût refusée, il se fût rejeté dans une combinaison hostile à nos intérêts, car il voulait d’une manière positive ou l’appui de la France, ou l’appui de l’Angleterre. Tels sont donc les élémens de la nécessité à laquelle a cédé la politique française : d’une part, les dangers que nous courions du côté de lord Palmerston ; de l’autre, l’obligation où nous étions de prendre en grande considération les convenances et les intérêts du gouvernement espagnol.

Dans toute cette affaire, on s’est réciproquement accusé, à Londres et à Paris, d’avoir manqué de courtoisie et de procédés, et ces reproches ont plus que toute autre chose envenimé la question. Nous vivons dans une époque de publicité sans bornes, de curiosité toujours avide, parfois malveillante, où les gouvernemens ne sauraient trop avoir les uns envers les autres de circonspection et de dignité. La diplomatie ne doit jamais oublier que maintenant elle est presque toujours exposée au grand jour de la tribune : les dépêches ne vont plus s’ensevelir dans les muettes archives des gouvernemens absolus. Nous n’aurions voulu parler ici du désaccord qui s’est élevé entre M. le ministre des affaires étrangères et lord Normanby au sujet de la dépêche du 25 septembre que pour dire qu’il a été exprimé avec une mesure spirituelle, avec une sorte d’enjouement qui, à nos yeux, en atténuait beaucoup l’importance ; mais les paroles prononcées à la tribune par M. le ministre des affaires étrangères ont excité la susceptibilité de M. le marquis de Normanby, et sur-le-champ il s’en est montré fort blessé. Si ces paroles lui paraissaient de nature à mériter quelques explications, pourquoi ne les a-t-il pas demandées ? Elles lui eussent été d’autant moins refusées, que M. le ministre des affaires étrangères n’a fait aucune difficulté de répondre à ceux qui l’interrogeaient après son discours sur ce qu’il avait véritablement voulu dire, qu’il n’avait jamais eu la pensée de porter la moindre atteinte à la considération de M. l’ambassadeur d’Angleterre. Cette déclaration a été recueillie à la chambre par un grand nombre de députés. Après la publicité qu’avait reçue la dépêche du 25 septembre, M. Guizot s’est cru en droit de dire à la tribune que M. l’ambassadeur d’Angleterre avait mal entendu et mal rendu sa pensée. Qu’a fait lord Normanby ? Il a écrit à son gouvernement qu’il maintenait l’exactitude de sa rédaction, et lord Palmerston lui a répondu qu’il avait la plus entière confiance dans la véracité de ses rapports. Il nous semble qu’un personnage aussi justement considéré que M. l’ambassadeur d’Angleterre pouvait se passer de cette espèce de certificat. Nous déplorons profondément ces mésintelligences entre les deux cours de Saint-James et des Tuileries. Par quelle fatalité M. le marquis de Normanby, qui paraissait d’abord animé des sentimens les plus concilians, a-t-il donné imprudemment des armes au mauvais vouloir de lord Palmerston ? Sans doute un ambassadeur doit la vérité à sa cour ; mais encore une fois, à une époque de publicité indiscrète comme la nôtre, il ne saurait avoir trop de prudence et de mesure, surtout quand il adresse ses communications à un ministre passionné. Lord Normanby semble l’avoir senti lui-même, s’il est vrai, comme on l’assure, qu’il ait écrit à lord Palmerston pour le prier de ne pas livrer à la publicité sa dépêche du 25 septembre. On voit qu’avec plus de réflexion, avec plus d’expérience, diplomatique, tous ces inconvéniens eussent pu être évités. Néanmoins, si regrettables que soient toutes ces difficultés, il ne faut pas se les exagérer. Il n’est plus donné à des questions de forme et d’étiquette de devenir des causes de rupture et de guerre. Nous croyons qu’en dehors du Foreign-Office on est peu préoccupé à Londres de toutes ces susceptibilités de diplomate, et la violence avec laquelle quelques organes de la presse anglaise ont accueilli le dernier discours de M. Guizot ne nous fait pas changer d’avis. Ces colères n’agitent pas les masses. Dans les régions élevées des partis politiques, la conduite de lord Palmerston, sans être approuvée au fond, ne peut être publiquement l’objet d’aucune critique, on le comprend. Sur ce point, l’Angleterre nous donne un excellent exemple. Toutefois la politique, l’attitude de lord Palmerston, sont appréciées peu favorablement par les hommes les plus considérables. Qu’on se rappelle avec quelle hauteur lord Aberdeen demandait ces derniers jours, au sein du parlement, quand finiraient les élucubrations diplomatiques du ministre whig sur la question d’Espagne. Les tories ont plus que jamais le droit de juger sévèrement la manière dont lord Palmerston conduit les affaires extérieures de la Grande-Bretagne.

Il ne suffisait pas au cabinet, s’exprimant par l’organe de M. Guizot, de répondre aux critiques de l’opposition : il avait une autre tâche à remplir ; il devait apprendre à la chambre comment lui-même appréciait la situation. M. le ministre des affaires étrangères n’a pas voulu en dissimuler la gravité. Aujourd’hui le dissentiment entre la France et l’Angleterre est réel, et il faut s’attendre à voir le gouvernement anglais continuer ses efforts pour gagner les puissances continentales à sa politique sur la succession d’Espagne. Quant à nos rapports avec ces puissances, « si nous ne pouvons compter sur leur sympathie, nous pouvons compter sur leur sagesse, leur intelligence et leur intérêt bien entendu. M. Guizot a apprécié dans le même esprit que M. Thiers l’importance des états secondaires pour l’équilibre de l’Europe. Comme la France n’annonce aujourd’hui ni ardeur de propagande, ni ambition de conquêtes, les états secondaires ont pour elle de la bienveillance, et ils voient non-seulement sans ombrage, mais avec satisfaction, ce qui lui donne de la force. La politique de la France dans les affaires d’Espagne a eu leur adhésion, et sous ce rapport cette politique nous a grandis en Europe. Dans cette manière de juger et de peindre la situation, y a-t-il plus de sujets d’inquiétude que de motifs de sécurité ?

C’est ce que se demandait la chambre pendant que M. Guizot occupait la tribune. Dans d’autres circonstances, la majorité pouvait pressentir d’avance ce qu’allait dire M. le ministre des affaires étrangères ; cette fois elle l’écoutait d’autant plus avidement qu’elle cherchait dans ses paroles l’indication précise de la ligne que le gouvernement entendait tenir au milieu de conjonctures dont il avouait la gravité. Il y a eu des impressions différentes, il y a eu de l’étonnement. Pendant que les uns accueillaient avec satisfaction les développemens de l’orateur, d’autres se demandaient si cette allure si résolue n’avait pas ses périls : les paroles prudentes, les sages réserves qui servaient de contre-poids à certaines hardiesses, ne les rassuraient pas entièrement. Avant l’ouverture de la session, nous énumérions, parmi les difficultés qui attendaient le cabinet, l’obligation où il se trouverait de faire accepter à la majorité la situation, la politique nouvelle dont de graves événemens extérieurs faisaient aujourd’hui une nécessité. On ne saurait reprocher à M. le ministre des affaires étrangères d’avoir abordé cette tâche d’une manière indécise et craintive. Il a porté dans ses explications une fermeté réfléchie, il s’est fié à sa supériorité comme orateur, comme tacticien parlementaire, pour ne pas dépasser les limites qui séparent la franchise de la témérité. D’autres peut-être auraient mis leur sagesse à éviter la lutte il a pensé qu’il était habile de l’accepter.

Unanime pour approuver le fond de la politique suivie en Espagne, la chambre ne l’a pas moins été pour condamner le coup d’état qui a frappé Cracovie. Là il y avait dans toutes les ames un sentiment commun, et, comme l’a dit avec beaucoup de justesse un honorable député, M. le comte Roger du Nord, là le débat n’est plus entre les diverses opinions qui se partagent la chambre et le pays, mais entre nous et les étrangers. La chambre a voté sans amendement le paragraphe du projet d’adresse où elle proteste contre la violation des traités. C’est ce que nous avions désiré. Nos exigences n’allaient pas jusqu’à demander que la chambre votât le paragraphe sans commentaires : nous ne sommes donc pas étonnés que M. Odilon Barrot n’ait pas tenu exactement le même langage que les organes du gouvernement et de la majorité ; chacun est resté dans son rôle, dans sa situation, mais il y a eu accord dans le blâme énergique dont la chambre a frappé la spoliation de Cracovie. C’était l’essentiel. Maintenant, quelle pensée devait exprimer la chambre sur la durée de la paix générale ? Devait-elle prendre l’initiative de la défiance dans l’avenir pacifique de l’Europe ? M. le ministre des affaires étrangères a rappelé, avec raison que la confiance dans la paix avait été hautement exprimée en Angleterre par la couronne et le parlement. « Partout, en Europe, a ajouté M. Guizot, cette confiance existe : vous seriez les premiers à venir la mettre en doute ! est-ce le rôle que vous voulez jouer ? Tenez pour certain que cette conviction générale est le gage le plus sûr de la paix. Gardez-vous de l’ébranler ! Vous seriez en opposition avec l’opinion de l’Europe, en opposition avec votre propre pensée, » Voilà le vrai. Personne en Europe ne veut la guerre : les peuples ont des désirs de liberté et d’améliorations intérieures, les gouvernemens ont de graves difficultés qui les attachent nécessairement à la paix.

Qu’il nous soit permis de remarquer que, lorsque la France est pacifique, tout le monde l’est autour d’elle. C’est la France qui a le redoutable privilège d’agiter l’Europe. Aujourd’hui elle est tranquille, elle déclare, par l’organe des chefs de l’opposition et du gouvernement, qu’elle n’entend inquiéter personne, ni par la propagande, ni par la conquête. Seulement elle affirme ses principes, et elle porte haut le drapeau des institutions constitutionnelles. Ce mélange de franchise et de modération peut déplaire à certains gouvernemens, nous n’en disconvenons pas. Ces gouvernemens accepteront l’attitude et le langage de la France, comme on se résigne aux choses nécessaires. Il ne s’est pas formé de coalition de Pilnitz pour étouffer la révolution de juillet, a dit l’honorable M. Thiers ; on peut ajouter qu’il ne s’en formera pas. Il y aura peut-être, de la part de certains cabinets, des symptômes de malveillance, comme la réponse que le cabinet de Berlin vient de faire à de nouvelles instances de lord Palmerston ; mais entre la mauvaise humeur et l’ardeur belliqueuse il y a un abîme. C’est au sujet des affaires d’Espagne que le gouvernement prussien a cru trouver une occasion favorable de se mettre dans les bonnes graces du ministère whig. Quand lord Palmerston eut protesté contre les mariages espagnols, il voulait associer à sa protestation les trois cabinets de Vienne, de Saint-Pétersbourg et de Berlin. À cette époque, nous avons indiqué les nuances que les trois puissances mirent dans leur réponse, qui était un refus. M. de Metternich déclina nettement la proposition de lord Palmerston, et il s’étonna même de la légèreté avec laquelle ce dernier compromettait l’autorité de son propre gouvernement par une protestation qui devait rester stérile. Sans faire les mêmes observations, M. de Nesselrode refusa positivement de s’associer à lord Palmerston. Le cabinet de Berlin eut un langage moins clair : tout en déclarant qu’il ne pouvait protester avec le ministre anglais, il émit certaines théories sur la manière d’entendre le traité d’Utrecht ; il laissa entrevoir qu’il ne serait pas éloigné de l’interpréter comme lord Palmerston. Cependant ce dernier ne se découragea pas ; s’il faut en croire des bruits fort accrédités dans le monde diplomatique, il aurait proposé aux trois puissances un protocole en commun sur la question d’Espagne et sur les éventualités qu’elle pouvait offrir. Dans son ardeur à susciter des difficultés à la France, lord Palmerston ne faisait pas attention qu’il demandait aux trois puissances de démentir tous leurs précédens. Comment les puissances qui n’avaient pas reconnu l’état de choses établi en Espagne depuis la mort de Ferdinand VII pouvaient-elles signer un protocole sur les questions que présenterait l’ordre de succession au trône constitutionnel de la reine Isabelle ? Lord Palmerston essuya donc un autre refus, une nouvelle déconvenue. C’est alors qu’il a imaginé un troisième expédient, que la diplomatie a trouvé singulièrement modeste. Il a demandé aux trois puissances si elles n’avaient pas un avis sur le traité d’Utrecht et sur la façon de l’interpréter. Cette fois il ne leur proposait ni protestation, ni protocole ; il sollicitait une espèce de consultation. A cette troisième demande la cour de Vienne a opposé les mêmes refus, elle continue de s’abstenir ; on ne connaît pas encore la réponse du cabinet de Saint-Pétersbourg, et, seul, le gouvernement prussien s’est empressé d’adhérer à la nouvelle ouverture de lord Palmerston. Il lui a répondu par une note générale sur le traité d’Utrecht, qu’il déclare entendre comme le ministre anglais ; il lui a envoyé la consultation sollicitée. Nous avons le droit de trouver étrange l’empressement qu’a mis la Prusse à se mêler d’une question qui la touche si peu, et qui pour la France est capitale. En face de nous sur les bords du Rhin, voudrait-elle concourir à nous inquiéter du côté des Pyrénées ? Si le gouvernement prussien puisait ses inspirations à notre égard dans une malveillance sourde, il ne répondrait pas à la véritable pensée de sa nation, qui n’a point d’antipathie pour la France, quand celle-ci, par sa conduite, ne lui inspire pas d’inquiétude. Assurément la Prusse, actuellement, est plus préoccupée de l’avenir qu’ouvre devant elle l’institution d’une diète générale à Berlin que du désir de contrarier la France à Madrid. Au reste, ce qu’a obtenu lord Palmerston du gouvernement prussien n’enchaîne en aucune façon la liberté de ce gouvernement pour les éventualités futures ; il est toujours le maître de ne s’occuper de la question que dans la mesure de ses convenances et de ses véritables intérêts.

Plus encore que les débats relatifs aux affaires étrangères, les discussions sur les questions intérieures ont montré quelle était la force du gouvernement au sein de la chambre. La même majorité qui, dès les premiers momens de la petite session de l’été dernier, s’était déclarée, a reparu aussi compacte, aussi résolue. Toutefois, dans cette majorité, et en raison même de sa puissance, il y a des nuances, des contrastes, des symptômes d’esprit critique, des velléités d’indépendance. M. le marquis de Castellane, qui a l’ambition de représenter la fraction la plus jeune du parti conservateur, a été plus sévère que la commission de l’adresse sur l’administration financière : il s’est plaint que le budget ordinaire fût toujours en réalité dépassé de 25 à 30 millions. Il faut donc rétablir l’équilibre. M. de Castellane avait rédigé un amendement pour exprimer ce vœu. Afin d’éviter toute division au sein de la majorité, la commission de l’adresse a adopté l’amendement. Dans les questions politiques, surtout quand elles sont posées avec clarté, comme l’ont fait M. Duvergier de Hauranne et M. Léon Faucher, la majorité vote aujourd’hui avec un ensemble que ne présentait pas la chambre de 1842. Les débats sur l’intérieur ; ont été clos par une remarquable séance où, du côté de l’opposition, MM. de Maleville et Dufaure, MM. Duchâtel et Dumon du côté du ministère, ont tour à tour occupé la tribune. L’attaque et la riposte ont été brillantes. On a combattu de part et d’autre avec d’autant plus de courtoisie, qu’on avait moins d’incertitude sur l’issue de la lutte.

En effet, comme l’a remarqué, dès le premier jour de la discussion de l’adresse, M. Billault, en présence d’une majorité incontestable, on ne peut plus prêter à aucun membre de l’opposition des projets de concurrence ministérielle. C’est la netteté de cette situation qui parait en partie avoir déterminé M. Biliault à s’isoler avec quelques amis du reste de l’opposition, pour parler et agir avec plus de liberté. D’un autre côté, la politique suivie dans les affaires d’Espagne avait eu l’approbation de M. Billault, et il voulait pouvoir l’exprimer avec une complète indépendance. Pourquoi, sur ce point, n’a-t-il pas été jusqu’au bout de sa pensée ? Les motifs qui ont fait agir M. Billault sont, nous en sommes convaincus, des plus sérieux. Il y a chez lui des instincts de gouvernement que parfois les pétulances de l’opposition ont froissés. « Quand nous nous rencontrerons avec la majorité, nous en serons enchantés, a-t-il dit à la tribune ; mais rien ne pourra nous empêcher de lui soumettre ce que nous croyons être la vérité, avec une conscience persévérante et sans préoccupation personnelle. » Ce rôle de justice et d’impartialité honore celui qui le prend ; mais il est difficile à tenir, et, dès le début, M. Billault, malgré son talent, en a paru embarrassé. La majorité l’écoutait froidement, car elle continuait à le considérer comme un adversaire, et l’opposition n’a pas vu sans déplaisir ses mouvemens d’indépendance : c’est ce que les partis pardonnent le moins. Au surplus, il serait prématuré de vouloir juger aujourd’hui les conséquences de la nouvelle attitude prise par M. Billault : c’est une situation qui commence.

Nous n’avons jamais cru qu’en ce moment les difficultés extérieures pussent amener une crise ministérielle qui ébranlerait la situation au lieu de l’affermir. C’est ce qu’ont reconnu les deux chambres ; nous en avons pour preuve l’unanimité de leurs suffrages sur les questions d’Espagne et de Cracovie. La royauté ne saurait avoir d’autres sentimens, et elle prête au cabinet un appui sincère. Plus que jamais la France doit donner à l’Europe le spectacle de l’accord des grands pouvoirs de l’état. Maintenant, en dehors de la question ministérielle proprement dite, il y a pour le cabinet quelques préoccupations intérieures. Nous ne voulons pas parler de l’intention qu’on a attribuée à M. le maréchal Soult de renoncer enfin à la présidence : M. le duc de Dalmatie veut au contraire la garder, et ce désir ne rencontre aucune objection parmi ses collègues ; mais il y a quelques ministères en souffrance : M. Martin du Nord et M. Canin-Gridaine sont forcément éloignés des affaires ; on prête à M. Lacave-Laplagne le projet formel de se retirer. Ces jours derniers, à la chambre, M. Laplagne semblait en effet rejeter sur ses collègues le fardeau de la responsabilité ministérielle ; il se représentait comme ayant été obligé d’accepter des mesures qu’il n’approuvait pas, et, en parlant du pouvoir, il disait y tenir assez peu. Ce dédain est tardif est-il sincère ? Si, politiquement, les dispositions de la majorité n’inspirent aucune inquiétude au cabinet, il ne doit pas oublier qu’elle peut se montrer exigeante pour la bonne administration des affaires : c’est son intérêt de ne pas trop différer à se fortifier et à se compléter.

De l’autre côté du détroit, la manière dont vient de se poser la question de cabinet n’est pas très alarmante pour le ministère whig. Lord John Russell n’a en face de lui que lord George Bentinck, que la phalange du vieux parti tory a choisi pour son chef. Ce dernier a imaginé de proposer à la chambre des communes de consacrer une somme de 16 millions sterling, qui forment 400 millions de notre monnaie, à l’établissement d’un vaste système de chemins de fer en Irlande. Voilà une rare munificence. Lord John Russell a fait connaître qu’il repousserait cette motion, et qu’il se retirerait, si elle était adoptée. Si les députés irlandais veulent la durée du ministère whig, ils repousseront eux-mêmes le présent que leur offre lord George Bentinck ; ils auront ainsi l’occasion de se montrer plus économes des ressources de l’Angleterre que certains tories. L’issue de cette épreuve n’est guère douteuse. Sir Robert Peel et ses amis ne se joindront pas à lord George Bentinck ; ils n’ont aucun intérêt à amener une crise dont ils ne pourraient aujourd’hui profiter. En dépit de tout ce qu’on a pu dire, il n’y a pas plus en ce moment de question ministérielle à Londres qu’à Paris.

La position de la Suisse doit aujourd’hui plus que jamais préoccuper la pensé des hommes publics ; au milieu des embarras où l’Europe se trouve si soudainement jetée, la Suisse devient l’un des points les plus importans que la stratégie politique ait à surveiller : les puissances en conflit semblent appelées à se rencontrer tôt ou tard sur le champ très étroit des questions helvétiques. Le vorort, qui siége à Berne depuis le 1er janvier, a déjà passé par deux difficultés, l’une intérieure, l’autre diplomatique, et nous ne craignons pas de dire qu’il les a résolues toutes deux avec autant de sagesse que de fermeté. Les singuliers conservateurs de Lucerne avaient dénoncé d’avance le futur canton-directeur comme un agent de troubles, comme un instrument de violences ; ils avaient essayé de neutraliser son pouvoir en le menaçant d’une intervention étrangère : le canton de Berne a prouvé déjà qu’il était en mesure de maintenir l’ordre au dedans et de faire respecter au dehors la dignité du corps helvétique.

L’émeute de Fribourg a été une occasion de juger la conduite du vorort dans ses relations fédérales. Certes, le gouvernement de Fribourg avait outrepassé son droit en défendant les assemblées populaires aux protestans du canton, qui réclamaient contre l’obligation d’adhérer au Sonderbund et ne voulaient point marcher sous les ordres de M. Siegwart-Müller. Les assemblées populaires sont, pour ainsi dire, de droit naturel dans toutes les constitutions suisses. Les protestans de Morat, de la Gruyère et d’Estavayer ont donc essayé, comme on a vu, de résister au gouvernement fribourgeois ; celui-ci a aussitôt appelé à son secours la population allemande : les insurgés, mal commandés et mal unis, se sont retirés sans même avoir rencontré l’ennemi ; ç’a été une échauffourée dont tout le profit reste aux maîtres actuels de Fribourg. Comment s’est comporté le canton de Berne, ce même canton qui devait employer son autorité directoriale à organiser les corps francs ? Il atout aussitôt annoncé à Fribourg qu’il échelonnait des troupes sur ses frontières pour empêcher la population de Berne de s’immiscer illégalement dans les affaires de ses voisins ; il a manifesté le regret avec lequel il voyait la paix troublée ; il a engagé les vainqueurs à la modération. Le canton de Genève, plus libre que le canton-directeur dans l’expression de ses sentimens particuliers, a écrit au gouvernement de Fribourg pour soutenir, d’un ton d’ailleurs fort pacifique, la légalité des assemblées populaires de Morat ; il a fort sagement montré que les catholiques fribourgeois devaient user de tolérance avec leurs sujets protestans, s’ils ne voulaient pas aggraver la tache du gouvernement de Genève, sans cesse appliqué, depuis le mois d’octobre, à calmer chez lui l’antagonisme religieux ; enfin il a déclaré que les peuples suisses qui appartenaient à la cause libérale « savaient retenir leurs sympathies, afin de ne pas faire naître de nouveaux prétextes de désunion dans la confédération. »

Nous prenons acte de ces tendances, que nous croyons bonnes ; nous voyons avec plaisir se former ainsi une politique qui pourra peut-être un jour tenir la balance entre les excès du radicalisme vaudois et la tyrannie oppressive de Lucerne ; nous nous réjouissons surtout du calme qui règne à Genève comme à Bâle, après un changement si subit soit dans la direction des affaires, soit dans la composition du gouvernement. Le grand conseil de Genève est encore occupé à discuter la constitution qui doit remplacer celle de 1842. Deux points ressortent jusqu’à présent du rapport et des débats : d’abord le gouvernement provisoire veut évidemment écarter de la nationalité génevoise ce qu’elle avait d’exclusif et d’hostile aux étrangers, ce qui tendait à l’isoler toujours davantage au milieu de la fédération ; c’est là, selon nous, comprendre la situation nouvelle et satisfaire aux exigences de la bonne harmonie helvétique sans tomber dans les impossibilités d’une Suisse unitaire. L’autre intention qui semble avoir inspiré les réformes aujourd’hui débattues, c’est la pensée de supprimer tout intermédiaire efficace entre la masse du peuple et le conseil d’état, pouvoir exécutif ; de donner non pas seulement en principe, mais en pratique continuelle, une prépondérance absolue au peuple entier, formant un conseil général, sur ses représentans, formant, comme jadis, le grand conseil : les représentans se trouveraient ainsi presque annulés entre l’administration d’une oligarchie et les votes sans cesse menaçans d’une multitude. Nous croyons qu’il y a là un danger que les auteurs du projet n’ont pas assez pesé. Si assurés qu’ils soient aujourd’hui des suffrages de leurs concitoyens, ils ne devraient pas oublier qu’il est toujours imprudent d’anéantir les minorités ; n’est-ce pas de pareilles élections populaires, sans tempérament et sans contre-poids, que sont sorties les aristocraties de la vieille Suisse ? Le rôle actuel de Genève, et il est assez beau, et jusqu’ici elle-même ne l’a pas démenti, c’est de tenir le milieu, par ses institutions comme par ses actes, entre l’immobilité inintelligente du gouvernement des momiers et les folies des utopistes. Nous aimons à voir que M. Fazy termine son rapport en déclarant à la face des chers confédérés de Vaud que « le plus haut degré de liberté pratique est aujourd’hui le meilleur moyen de résoudre les questions sociales embarrassantes. » Il nous a même semblé assez piquant de découvrir que nos socialistes parisiens aient inutilement cherché à faire entrer leurs idées sériaires dans la constitution génevoise ; malgré les prédications et la propagande, Genève n’a pas voulu du vote par groupe d’opinions.

Bâle restera certainement aussi dans ces voies de bon sens et de froide raison. Quand elle a révisé sa constitution, c’était simplement pour changer le personnel de son gouvernement ; les hommes qui dirigeaient les affaires s’étaient mis à la suite de cette fausse politique de l’ancienne administration génevoise, et, en haine du radicalisme, ils avaient tendu la main aux jésuites. Quand éclata la révolution de Genève, ils perdirent courage et se livrèrent en quelque sorte à leurs successeurs plutôt qu’on ne les leur imposa ; depuis, tout est resté tranquille. La richesse proverbiale de Bâle, l’influence de son université, son établissement central des missions évangéliques allemandes, tels sont les contre-poids qui balanceront toujours, dans cette antique cité, les emportemens de l’esprit radical et l’empêcheront d’y prévaloir sans empêcher la cause libérale d’avoir gagné une voix de plus.

Si de la situation intérieure nous passons maintenant aux relations de la Suisse avec l’étranger, il nous parait vrai de dire qu’elles sont entrées dans une phase nouvelle. Les trois puissances du Nord, après avoir violé les traités de Vienne à Cracovie, ont prétendu les interpréter à leur guise en Suisse, et fixer les conditions auxquelles, pour ainsi dire, elles consentaient à respecter la nationalité d’un peuple libre placé aux portes de la France. « La bienveillance de la Russie » à l’égard du corps helvétique ne subsistera qu’autant que le corps helvétique pratiquera chez lui les traités de Vienne selon l’esprit dans lequel il aura plu de les entendre à Saint-Pétersbourg. En même temps que l’on signifiait cette déclaration, les troupes autrichiennes se formaient en cordon sur la frontière, et Lucerne poussait avec vigueur des armemens qui sont une menace. Le vorort, dignement inspiré, n’en a pas moins répondu qu’il n’avait point de responsabilité vis-à-vis des puissances étrangères, mais vis-à-vis de ses confédérés, dont il devait avant tout sauvegarder l’indépendance nationale. Que disent les trois cabinets alliés ? Il n’y a pas de Suisse s’il n’y a pas de cantons souverains libres de la déchirer ; la Suisse n’a point le droit de modifier son pacte intérieur, et les gouvernemens absolus sont les juges naturels de toutes les questions particulières soulevées dans le sein des nations. C’est là le principe russe avec lequel on intervient partout sous air de moraliser le monde ; c’est toujours la même prétention avec laquelle les gouvernemens absolus s’instituent à la face de l’Europe les préservateurs de la paix publique, les défenseurs naturels de l’ordre, de la religion et de la légitimité. Il faut qu’on se croie aujourd’hui bien fort à Pétersbourg et à Vienne, ou que l’on compte beaucoup sur la brouille de Paris et de Londres. On oublie seulement qu’entre deux nations comme l’Angleterre et la France il y a quelque chose de plus fort pour unir que ne sont forts pour diviser les griefs passagers de personne à personne : nous voulons parler de cet intérêt commun qui fait des mêmes principes politiques une question d’existence et d’autorité matérielle pour les deux pays. Il y a là une alliance qui ne saurait se briser avec les ministères, parce qu’elle est tout le fond de la situation européenne. C’est ainsi que l’Angleterre et la France se sont trouvées forcément rapprochées dans une action analogue sur le terrain suisse, lorsque la Russie, la Prusse et l’Autriche ont pris si nettement position. Ni l’Angleterre ni la France ne pourraient sacrifier la cause libérale en Suisse sans abdiquer une portion de leur influence européenne, et nous ne serions pas étonnés qu’après les indécisions de ces derniers temps la France rivalisât aujourd’hui de bons procédés avec l’Angleterre vis-à-vis du vorort. Il y aurait un grand danger pour la France, il faut bien qu’on le sache : ce serait que le cabinet britannique se substituât à elle soit en Suisse, soit en Allemagne, comme le vrai représentant des principes constitutionnels ; ce serait qu’il nous désignât en Allemagne comme les futurs alliés de l’Autriche et de la Russie. Si la Prusse pouvait croire que l’avènement de sa constitution la rapproche encore plus de l’Angleterre que de la France, si quelque alliance anglo-germanique se concluait ainsi au nom et sous les auspices de la liberté, la politique française aurait désormais à lutter au-delà du Rhin contre des embarras d’un ordre tout nouveau.

C’est du moins une singulière coïncidence que ce bruit d’un concert plus étroit entre l’Angleterre et la Prusse répandu, non sans fondement, au moment même où le roi Frédéric-Guillaume dotait son peuple de ces règlemens administratifs qui voudraient ressembler à une constitution. Il est triste de songer que la première tentative qu’on hasarde à Berlin dans des voies meilleures semble ainsi tout exprès balancée par la froideur des sentimens qu’on témoigne à la France. L’on ne peut pas prendre plus de précautions que n’en a pris sa majesté prussienne pour nous bien informer que son rouvre n’est pas une œuvre française. Les ordonnances sont datées du 3 février, jour anniversaire du grand mouvement qui délivra la Prusse de l’invasion. C’est le faible ou l’habileté des princes allemands de réveiller toujours ces souvenirs hostiles à la France pour provoquer chez leurs sujets des colères qui n’ont plus de raison, puisqu’elles s’attaquent à des passions qui n’existent plus. C’est un artifice maintenant connu, mais qu’ils exploitent toujours afin d’entretenir entre les deux pays une sourde mésintelligence dans laquelle ils trouvent pour leur compte une garantie de domination. Il est à regretter que le roi Frédéric-Guillaume ait abusé de cet expédient. Lorsqu’en 1840 il rappelait le vieil Arndt dans sa chaire de Bonn, lorsqu’en 1845 il portait à la reine d’Angleterre ce toast un peu juvénile qui faisait du nom de Victoria comme un cri de défi, son idée était toujours la même, et cette idée-là perce encore trop par malheur dans les ordonnances du 3 février : pour mieux commander à l’Allemagne, il s’efforce de lui montrer des libertés qui ne soient point françaises, une France qui ne soit point la France pacifique d’aujourd’hui.

Si l’Allemagne se trompe sur cette intention très marquée du roi de Prusse, c’est qu’elle le voudra bien. L’article explicatif des ordonnances publié par la Gazette d’État n’est guère qu’un commentaire anti-français, et l’on en devine facilement l’auteur au zèle tout paternel avec lequel il approuve le texte qu’il commente. On peut lire là qu’il était absurde d’attendre en Prusse quelque chose qui ressemblât aux chartes constitutionnelles de l’Europe occidentale, et nulle part ne se montre un dédain plus superbe pour le mécanisme sur lequel repose tout leur édifice. Prendre en masse la population d’un pays pour répartir également le nombre des représentans suivant le nombre des représentés, parce qu’on suppose à tous les citoyens la même valeur politique et sociale, ce n’est là qu’un système artificiel doué de la vie factice des révolutions ; maintenir au contraire les divisions antiques des provinces et des ordres, donner des organes aussi distincts que possible aux intérêts rivaux des castes et des localités sans en laisser de certains à l’intérêt national et universel, c’est là ce qui s’appelle développer les institutions dans leur sens naturel, légitime et divin ; t’est le triomphe de cette école historique dont nous avons parlé si souvent, école prétentieuse et fastueuse qui veut porter l’archéologie dans la politique et renouveler le présent en le modelant sur le passé ; école trompeuse qui crie plus haut que personne le nom sonore de la liberté, parce qu’elle entend sous ce nom-là tout l’opposé de ce que réclame ce temps-ci. Voyez en effet ce que c’est qu’une constitution historique ! elle n’est gravée ni sur le bronze ni sur les parchemins, on nous l’a dit assez ; elle est tout entière dans le cœur de celui qui la jure, dans le cœur de ceux qui la reçoivent ; elle est dans la responsabilité du monarque devant Dieu, dans la fidélité sainte des ames allemandes. Sortons de la poésie et touchons le réel : cela signifie qu’au lieu d’un peuple délibérant et votant sur ses propres affaires, il n’y aura qu’un peuple muet et consulté par grace, suivant le bon plaisir d’un prince absolu ; qu’au lieu d’atteindre cette virilité qui fait l’honneur des grandes nations, la nation prussienne demeurera sous la tutelle dont ses lumières et sa sagesse n’ont encore pu l’affranchir.

Les ordonnances du 3 février complètent le système beaucoup plus qu’elles ne le réforment ; les diètes provinciales, telles qu’elles ont été organisées en 1823 et en 1842, restent la base de cette sorte de gouvernement représentatif qui va fonctionner en Prusse. Les restrictions apportées au droit électoral et aux attributions politiques subsistent toujours ; les huit diètes de la monarchie ne sont encore, à proprement parler, que des conseils administratifs. La nouveauté consiste en deux points : 1° lorsque le roi le voudra, ces huit diètes se réuniront et formeront une assemblée générale, mais encore consultative, sauf le cas prévu par la loi de finances de 1820, le cas où il s’agirait d’un nouvel emprunt ou d’un nouvel impôt ; 2° les comités permanens accordés en 1842 à ces huit diètes et autorisés à siéger dans l’intervalle des sessions seront de droit réunis tous les quatre ans, privilège qu’ils n’avaient pas reçu lors de leur installation, mais dont on a bien compensé l’efficacité en leur ôtant toute initiative décisive. — Qu’il y ait dans ces deux points beaucoup d’avenir pour le libre développement des institutions, personne à coup sûr n’en doutera. Il est impossible que des députés venus de toutes les parties de la monarchie se rencontrent long-temps sans revêtir aussitôt une mission politique, et, comme ils seront spécialement chargés d’étudier les questions générales, la tribune d’où tombera leur parole, même réduite à donner de simples avis, sera toujours une tribune retentissante.

Il faut donc féliciter la Prusse de ce résultat, qui est un progrès par le fait, sinon par le droit ; il faut même en remercier le prince et croire que, voulant donner quelque chose à ses sujets, malgré les obsessions étrangères ou domestiques, il a du moins réussi à donner cela.

Nous ne pensons pas cependant que l’Allemagne soit assez satisfaite pour croire tout gagné, et pour tout prendre de confiance sans rien examiner. Il y a plus d’un endroit en effet où les concessions octroyées d’une main semblent retirées de l’autre. Ainsi les questions générales dont la discussion ferait l’importance de la grande diète pourront être au besoin renvoyées encore, comme jadis, devant les diètes particulières, et le bruit en disparaîtra. Ainsi les pétitions ne pourront être présentées au roi, sans de nouveaux motifs, après un premier refus, et, comme on ne distingue pas entre l’avenir et le passé, on ne sait si l’on n’exclurait point par là dès aujourd’hui cette immanquable pétition en faveur de la liberté de la presse, tant de fois déjà présentée, tant de fois repoussée. Ce n’est rien encore auprès d’une double réserve qui pourrait, d’un moment à l’autre, annuler tout cet ordre nouveau. La Prusse est un état militaire et prohibitif ; ce sont là ses caractères politiques, ce sont les grands traits qui lui ont marqué sa place ; la guerre et la prohibition, tels ont été jusqu’ici ses deux moyens de fortune et de gouvernement. Le roi les garde tout entiers entre ses mains. En cas de guerre imminente ou commencée, il n’aura pas besoin du consentement des états-généraux pour augmenter les impôts ou les emprunts. En aucun cas et en aucun temps, ce consentement ne sera nécessaire pour la fixation des tarifs de douane, des droits de sortie et d’entrée. Ce point-ci est curieux, surtout par les motifs qui l’expliquent dans la Gazette d’État : ces impôts indirects ne sont pas, y dit-on, de véritables impôts ; ils ne tirent pas l’argent de la poche du contribuable, bien au contraire ; on peut même assurer en cette matière et sans paradoxe que deux et deux font un ; aggravez en effet les droits à l’entrée d’un produit étranger, vous percevrez moins, parce que vous taxerez plus ; on paiera moins, parce qu’on n’achètera point. — Ainsi la diète prussienne n’aura pas dans sa compétence cette immense affaire du Zollverein ; il y a là question internationale, question politique : elle n’en connaîtra point, sous ce beau prétexte que les tarifs protecteurs ne touchent pas directement aux écus des particuliers.

La nouvelle constitution prussienne n’est donc pas l’idéal définitif de l’Allemagne libérale, il s’en faut même qu’elle soit parfaite au point de vue du savant rigorisme de l’école historique : elle admet une chambre des pairs, elle n’admet pas un ordre du clergé. L’ordre des princes, comtes et seigneurs siége à part, une fois les lois de finances votées, et joue dans ce congrès, calqué d’aussi près que possible sur les diètes du moyen-âge, le rôle très moderne, d’une chambre haute d’un pouvoir modérateur. Les ministres des cultes n’arriveront à l’assemblée que si le vote de leurs concitoyens les y porte, et il n’y aura pas de banc des évêques, si ce n’est que les représentans des fondations ecclésiastiques seront naturellement appelés, comme seigneurs terriens, à prendre place au milieu de l’ordre équestre. Ces infractions à la fidélité pittoresque de la couleur locale nous blessent, à vrai dire, médiocrement ; nous prévoyons que la nécessité qui les a introduites dans une œuvre si correcte en introduira bien d’autres. On ne fuit pas la loi du présent, et elle vous poursuit toujours. Nous craignons qu’il n’arrive assez tôt de cette constitution nouvelle ce qu’il arrive presque toujours des chartes octroyées : d’un côté un bienfaiteur qui se croit méconnu, de l’autre des ingrats sans le savoir. On peut, du reste, de très bonne foi s’accuser ainsi des deux parts et n’avoir tort d’aucun côté : le roi Frédéric-Guillaume prise naturellement son invention plus que personne, et ses sujets auraient peut-être mieux aimé la charte de Bade ou celle de Wurtemberg que les ordonnances du 3 février. Nous comprenons cette préférence, et, même en face de ce progrès plus ou moins décidé de la Prusse, nous n’oublions pas que nos vrais alliés en Allemagne sont ces états secondaires, habitués depuis vingt-cinq ans à vivre de notre vie politique. Fût-elle interprétée par le cénacle de Francfort, nous aimons mieux une charte constitutionnelle qu’une charte historique.

La puissance anglaise vient de faire dans l’Inde un nouveau pas, un pas immense, et la carrière de sir Henry (aujourd’hui lord) Hardinge paraît destinée à finir aussi glorieusement qu’elle avait commencé. Ce sage administrateur a prouvé une fois de plus que la civilisation n’a besoin, pour l’emporter sur la barbarie, ni de la violence ni de la fraude. Elle n’a qu’à attendre, le temps combat pour elle. Le riche et beau pays que lord Henry Hardinge n’aurait pu conquérir, il y a un an, sans répandre des flots de sang, sans demander à sa patrie d’immenses sacrifices, vient de tomber à ses pieds, comme le fruit mûr tombe de l’arbre. Les populations du Penjaub, fatiguées, affamées d’ordre, de bien-être et de paix, se sont données à lui de leur propre mouvement. Quelques jours ont suffi pour consolider l’œuvre des Clive et des Wellesley, pour replacer sur une base plus large et plus durable l’édifice de la puissance anglaise, un moment ébranlé par les erreurs de lord Auckland et les folies de lord Ellenborough. La cause qui a déterminé un changement si complet dans la situation du Penjaub a été une nouvelle intrigue de la cour de Lahore. « Sheik-Imam-Oud-Din, dit lord Hardinge dans une proclamation datée du 22 décembre 1846, l’officier chargé de l’administration du Cachemire pour le compte du gouvernement de Lahore, s’était opposé avec une armée à l’occupation de cette province par le raja Goulab-Sing, représentant le gouvernement anglais. Le gouvernement de Lahore fut sommé de faire reconnaître et exécuter par ses sujets les stipulations du traité du 9 mars 1846. Un détachement anglais fut mis en campagne pour appuyer et aider au besoin les armées combinées des maharajas Dhalip et Goulab-Sing, envoyées sur les lieux pour la régularisation de cette affaire. Sheik-Imam-Oud-Din fit alors savoir au gouvernement anglais qu’il n’agissait que d’après les ordres mêmes de la régence de Lahore, et qu’il n’avait levé l’étendard de l’insurrection que sur le mandat impératif et en conformité des instructions écrites qu’il avait reçues du vizir Lal-Sing. Bien plus, Sheik-Imam-Oud-Din offrait de se rendre immédiatement au chargé d’affaires britannique sur la simple garantie que, s’il parvenait à prouver l’exactitude de ses révélations, il serait protégé dans sa personne et ses propriétés contre le ressentiment de la régence de Lahore. L’agent anglais n’hésita pas à promettre, au nom de son gouvernement, une enquête approfondie et impartiale. » Conformément à cette promesse, aussitôt après la pacification du Cachemire, une enquête fut ordonnée, et un comité d’instruction se réunit sous la présidence de M. Currie, secrétaire du gouverneur-général. Les membres qui le composaient, savoir le général Littler et les colonels Lawrence et Goldie, furent convoqués, le 3 décembre, dans la tente de M. Currie, en séance publique ; tous les ministres et les principaux chefs sikhs étaient présens. L’accusateur Sheik-Imam-Oud-Din et l’accusé Lal-Sing comparurent devant la cour. Le premier produisit trois lettres, toutes trois du vizir, et l’une d’elles reconnue par celui-ci, l’engageant à tenir bon contre Goulab-Sing, afin d’empêcher aussi long-temps que possible l’annexion du Cachemire à l’état de Jamon. La culpabilité du vizir était manifeste ; pas une voix ne s’éleva en faveur de Lal-Sing, et sa sentence fut rendue à l’unanimité. Les autres membres du derbar furent acquittés de toute participation au crime du vizir, mais on leur signifia que le gouvernement anglais ne pouvait plus reconnaître Lal-Sing comme ministre, ni conserver la moindre relation avec l’administration dont il avait été le chef. Du reste, les Sikhs étaient parfaitement libres de se donner tout autre gouvernement qu’ils jugeraient convenable. Après quelques hésitations, une combinaison provisoire fut résolue et acceptée séance tenante. On y fit entrer les trois principaux chefs de l’ancienne cour de Rendjit : savoir Tij-Sing, Dina-Nath et Sheik-Nour-Oud-Din. Par un heureux hasard, ce choix, le seul possible eu égard à la sagesse et à l’habileté éprouvées des trois chefs, était aussi celui qui servait le mieux les intérêts de l’Angleterre. Ces fonctionnaires, qui avaient vieilli au milieu des tempêtes politiques, devaient porter dans la pratique du pouvoir ce découragement, cette timidité, qui marquent trop souvent le déclin d’une longue carrière. Leur premier acte fut de déposer le vizir et de le livrer à l’agent britannique pour être déporté dans les provinces anglaises.

Lal-Sing avait pourtant un parti assez nombreux dans la ville et à la cour, cinq à six mille soldats réguliers, et la protection de la régente. Il semblerait qu’on eût dû s’attendre à quelque résistance, peut-être même à un conflit, quand il s’agirait de prendre possession de sa personne ; mais telle est en Asie la prostration d’un parti vaincu, que le chargé d’affaires anglais ne craignit pas d’assigner à Lal-Sing pour prison le, propre palais du vizir, et que le lieutenant Edwards, premier secrétaire de la légation, ne trouvant pas immédiatement sous sa main la garde de cipayes de la compagnie désignée pour escorter le prisonnier, chargea de ce service les mercenaires qui avaient été jusqu’à ce moment à la solde du ministre déposé. Ceux-ci s’acquittèrent de cette mission avec le même empressement que s’il leur eût paru tout naturel de conduire leur ancien maître en prison.

Toutefois on était loin d’attendre le même sang-froid de la ranie Chanda, qui, pour son amant Lal-Sing, avait cent fois risqué sa vie et celle de son fils, versé tant de sang et vu massacrer presque sans regrets son frère et ses plus fidèles serviteurs. Aussi se garda-t-on de lui annoncer le jour même la double nouvelle de la déchéance et de l’éloignement de son favori. On commença par changer la garde du palais, composée de deux mille hommes qui lui étaient dévoués ; on la remplaça par des troupes sûres, choisies dans le parti opposé. Non content de cette précaution, on licencia toutes les milices qui formaient la garde de la reine et de Lal-Sing, on leur paya leur arriéré de solde, et on les fit sortir de la ville. Puis, le 4 au soir, M. Currie, le colonel Lawrence et les membres du nouveau ministère sikh se rendirent auprès de la reine et lui firent part des événemens de la journée précédente. La scène fut des plus dramatiques. Bondissant sur la couche où elle était assise et agitant un poignard, Ranie-Chanda appela d’abord sa garde pour courir sus aux Anglais et aux traîtres, comme elle désignait dans son langage énergique les nouveaux ministres ; puis, ne retrouvant plus autour d’elle les visages de ses condottieri, elle fondit en larmes et s’épancha en plaintes amères, qui rappelaient les imprécations d’Athalie surprise dans le temple.

Un nouveau gouvernement était ainsi installé à Lahore sans effusion de sang ; mais il n’avait pas encore eu le temps de se reconnaître, lorsque le chargé d’affaires britannique lui communiqua, de la part de lord Hardinge, la nécessité où se trouvait le gouvernement anglais de retirer dans le courant du même mois (le mois de décembre) ses troupes du Penjaub, conformément aux stipulations du traité du 9 mars 1846. Cette déclaration, bien qu’elle ne fût pas inattendue, fut reçue comme un coup de foudre par les chefs sikhs, qui ne voyaient aucun espoir de se maintenir ou même d’échapper à une anarchie sanglante et peut-être à un massacre général, du moment où l’armée anglaise cesserait de contenir par sa présence les mauvaises passions de la soldatesque et de la populace. Le 13, ils firent une première offre au chargé d’affaires britannique, lui demandant de prolonger, de fixer même son séjour à Lahore, sous la protection d’un petit corps de troupes anglaises que le gouvernement sikh s’engagerait à solder. Cette offre fut immédiatement et péremptoirement rejetée par lord Hardinge, comme tendant à amener l’état de choses qui s’était déjà produit dans les royaumes d’Onde et d’Hyderabad, où les gouvernemens indigènes, assurés de l’impunité, tyrannisaient impitoyablement leurs sujets.

Le 14, un régiment anglais se mit en route pour Firozepour, et les autres corps reçurent l’ordre de se tenir prêts à marcher dans la même direction. Ces démonstrations ne laissaient aucun doute sur l’intention du gouverneur-général. Le ministère sikh convoqua dès-lors une assemblée de tous les chefs qui avaient encore quelque chose à perdre dans de nouvelles commotions civiles. MM. Currie, Lawrence et Edwards furent priés d’y assister au nom du gouvernement anglais. L’aristocratie civile et militaire des Sikhs y était représentée par plus de soixante-dix chefs, généraux, fonctionnaires ou gouverneurs de provinces. Il y fut décidé à l’unanimité qu’on supplierait le gouverneur-général de vouloir bien laisser à Lahore un corps d’armée de dix mille hommes pendant toute la durée de la minorité du maharaja, sous les conditions suivantes 1° il n’y aurait plus pendant le cours de cette minorité d’autre vizir et d’autre régent que le chargé d’affaires anglais ; 2° les frais de ce corps d’armée, évalués à 250, 000 liv. sterling par an, seraient à la charge de l’état de Lahore ; 3° toute l’administration civile du royaume serait abandonnée aux Anglais, les employés supérieurs sikhs devant être maintenus dans chaque département, mais sous la surveillance et sous l’autorité directe du colonel Lawrence.

Ces conditions ayant été définitivement acceptées, le traité établissant les nouvelles relations entre les deux gouvernemens fut signé à Amritsir le 22 décembre, anniversaire de la bataille de Ferozesha, par le gouverneur-général et le maharaja en personne, en présence du commandant en chef. Lord Hardinge reconduira son jeune protégé jusqu’à Lahore. Dhalip-Sing est aujourd’hui un enfant de sept ans ; l’époque de sa majorité est fixée à sa dix-septième année. C’est donc pour une période d’au moins dix ans que le Penjaub proprement dit, c’est-à-dire le pays des cinq rivières, est absorbé dans les possessions de l’Inde anglaise. Mais un peuple qui a vécu sous un gouvernement civilisé, quelque oppresseur qu’il soit, ne peut plus se faire aux caprices d’un despote barbare. Il ne faut donc pas se le dissimuler, le royaume de Lahore a bien réellement disparu du monde politique. Désormais, et pour toujours, il a fait place à une nouvelle province anglaise. Réjouissons-nous-en pour le bonheur de l’humanité, et sachons voir sans envie un grand succès obtenu cette fois par une sage politique.

Le premier acte du ministère sikh, agissant sous l’influence du chargé d’affaires britannique, a été l’abolition dans tout le Penjaub de deux coutumes barbares, restes de la vieille civilisation indienne, l’infanticide et le sutti, ou le sacrifice des veuves sur le tombeau de leurs maris. Quant à Ranie-Chanda, dont les lecteurs de cette Revue n’ont pas oublié la bizarre et dramatique histoire[1], l’article 10 du traité lui assure, comme mère du maharaja, une pension annuelle de 15,000 livres sterling. Il est probable, et c’est, dit-on, le désir du gouvernement anglais, qu’elle abandonnera Lahore pour rejoindre son amant exilé, Lal-Sing, et qu’elle finira ses jours avec lui aux environs de Calcutta ou de Benarès.



  1. Voyez la livraison du 1er mai 1846.