Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1903

Chronique n° 1720
14 décembre 1903


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.


L’Autriche-Hongrie vient de traverser une de ces crises qui, par leur violence et leur durée, dépassent tout ce qu’on voit ailleurs, et auxquelles il est probable que la constitution d’un autre pays, quel qu’il fût, ne pourrait pas résister. Mais l’Autriche-Hongrie se tire toujours d’affaire. Du moins elle l’a fait jusqu’ici, et, cette fois encore, il semble bien qu’elle soit arrivée au calme après la tempête. La question est de savoir si ce calme, qui est tout relatif, se maintiendra longtemps, et c’est ce dont personne ne peut répondre. À force d’être violentés et brutalisés, les ressorts de la constitution dualiste se détendent de plus en plus : le jour viendra immanquablement où ils seront brisés. Ce régime fonctionne en Autriche-Hongrie depuis trente-six ans. On n’a jamais cru qu’il y durerait indéfiniment, car tout passe et change dans le monde, et nous vivons à une époque où l’impatience des peuples donne à l’évolution politique une marche de plus en plus accélérée. Toutefois ce n’est pas sans quelque surprise qu’on voit cette impatience se manifester surtout en Hongrie. C’est la Hongrie, en effet, qui a tiré le plus d’avantages du pacte de 1867. Parmi les grands hommes politiques et surtout les grands citoyens du siècle dernier, il n’y en a pas qui, en Europe, aient accompli une œuvre plus utile à leur pays que François Deák. Le résultat du dualisme qu’il a fait accepter par l’Autriche, après ses désastres de 1866, a été de mettre les forces de celle-ci à la disposition de la Hongrie, et de faire d’un petit pays le directeur politique d’un puissant empire. Le ménage austro-hongrois a été troublé par des dissentimens presque continuels, et, comme il arrive souvent en pareil cas, celui des deux conjoints qui a montré le plus mauvais caractère a presque toujours imposé sa volonté à l’autre. Les prétentions de la Hongrie ont maintes fois irrité, mais Jamais lassé la longanimité de l’Autriche. Il ne faudrait pourtant pas croire que cette longanimité fût absolument inépuisable.

La dernière crise n’a qu’un sens, à savoir que la Hongrie aspire à sa complète indépendance. Non pas qu’elle veuille arracher la couronne de Saint-Étienne du front de l’empereur d’Autriche ; elle s’accommode au contraire fort bien, au moins pour le moment, d’avoir comme roi à Pesth le même souverain qui est empereur à Vienne ; mais à la condition d’être liée à lui par une union purement personnelle. Ce n’est pas là le dualisme actuel. Le dualisme attribue sans doute à la Hongrie une très grande somme d’autonomie, ou même une autonomie absolue dans toutes les affaires qui lui sont exclusivement propres ; mais il reconnaît aussi l’existence d’affaires et d’intérêts communs aux deux parties de la monarchie. L’empereur et roi François-Joseph en est le représentant. Chef de l’armée notamment, il tient avant tout à l’homogénéité de la force militaire dont il dispose, car ce n’est pas du tout la même chose d’avoir une armée austro-hongroise unique, ou deux armées dont l’une serait hongroise et l’autre autrichienne. Une vérité aussi évidente par elle-même est de nature à frapper tous les esprits. C’est pourtant de ce point particulièrement sensible que la Hongrie a fait surgir sa revendication. Le parti de l’indépendance, appuyé par le parti libéral, a affiché l’ambition de créer une armée exclusivement hongroise, et il a demandé, comme emblème de cette situation nouvelle, que le commandement y fût exercé en langue magyare. Il y avait à cela, en dehors même des objections de principe tirées du dualisme, des difficultés pratiques, ou même des impossibilités dont il fallait bien tenir compte. Il n’existe pas actuellement un corps d’officiers hongrois capable de fournir à l’armée des cadres supérieurs complets. Mais l’opinion, émue, excitée, enfiévrée, n’a voulu rien entendre : il lui fallait des satisfactions immédiates, faute de quoi l’obstruction continuerait d’être appliquée dans le Parlement et la machine politique cesserait de fonctionner.

Au milieu de cette tourmente politique, l’empereur François-Joseph a fait preuve d’une présence d’esprit et d’une force de volonté vraiment rares chez un homme de son âge. On a beau dire le contraire à Pesth, n n’a pas cédé d’une ligne sur ce qi^’il regarde comme son droit constitutionnel, et il a finalement usé les résistances à force de sang-froid, de persévérance, ou, si l’on veut, d’obstination. Il a montré que le temps ne lui coûtait rien lorsqu’il s’agissait de défendre et de faire prévaloir un intérêt qu’il considérait comme supérieur. La crise s’est prolongée pendant de longs mois sans qu’il ait paru y prendre garde. Il a interrompu à plusieurs reprises ses pourparlers avec des hommes politiques hongrois pour recevoir des souverains étrangers ou assister à des manœuvres militaires, et, à la fin de ces manœuvres, il a prononcé à Ghlopy, un ordre du jour qui témoignait de sa part d’une volonté inébranlable. Cet ordre du jour ayant été considéré en Hongrie comme une provocation, les ministres de François-Joseph l’ont expliqué de manière à lui enlever ce caractère, mais sans en rien retirer au fond. Les négociations ont continué. Nous n’en avons pas rendu compte au fur et à mesure qu’elles avaient lieu, parce que nous nous y serions perdu, et nous n’essaierons pas, même aujourd’hui, de les résumer, parce que nous ne nous y retrouverions pas. Il faudrait rendre compte de toutes les transformations qui se sont produites dans les divers partis, ou plutôt de la décomposition de tous ces partis sous le souffle véhément qui les emportait dans un tourbillon quasi révolutionnaire. Il y a eu là un spectacle voisin de l’anarchie. L’occupation principale des hommes politiques, chefs ou sous-chefs de groupes, paraissait être de donner leur démission de quelque chose : toutes ces démissions ont été depuis heureusement retirées. Mais, certes, l’Europe attentive a eu là un singuher spectacle de désordre intellectuel et moral. Tout à une fin. La fatigue générale, et sans doute le sentiment du danger qui allait sans cesse en s’aggravant, ont amené un commencement de détente. Alors l’empereur-roi a jugé l’heure venue d’user de sa prérogative constitutionnelle, et, après les tâtonnemens d’usage, il a chargé le comte Étienne Tisza de former un ministère. C’est aussi à lui qu’il avait songé dès le début de la crise : il semble qu’on ait tourné pendant sept ou huit mois dans le même cercle pour revenir au point de départ. La différence est que personne, à l’origine, ne voulait de M. Tisza, et qu’il est apparu à la fin comme le deus ex machina auquel on s’est rallié de guerre lasse, dans l’impossibilité de trouver mieux.

M. le comte Étienne Tisza, qu’on dit être un homme d’une volonté ferme et tenace, pour ce motif même, effrayait un peu tout le monde. Mais soit calcul de sa part, soit entraînement spontané dans le sens des passions nationales, il a prononcé, en prenant possession du pouvoir, des paroles qui lui ont gagné les cœurs, et ont amené les partis à désarmer provisoirement devant lui. M. de Kœrber, le président du Conseil des ministres autrichien, n’avait pas cru pourvoir se désintéresser absolument de ce qui se passait en Hongrie. Tout autre sans doute aurait fait de même à sa place. Faut-il répéter que le dualisme a pour objet de mettre certaines choses en commun dans la vie politique de l’Autriche et de la Hongrie ; que la Couronne a des droits propres qui se rattachent à cette communauté d’intérêts ; et qu’il y a là des engagemens réciproques auxquels une des parties ne peut pas porter atteinte sans que l’autre en éprouve des préoccupations légitimes et ne soit conduite à en dire son avis ? M. de Kœrber a donné le sien : il l’a fait avec beaucoup de réserve et de discrétion, mais enfin il l’a fait, et, en défendant les prérogatives de la Couronne, U a été amené à parler de ces droits respectifs des peuples et des rois qui, suivant le cardinal de Retz, ne s’accordent jamais si bien que dans le silence. Ses paroles sont tombées à Pesth comme de l’huile sur le feu ; l’incendie s’est mis à flamber de plus belle. La colère et l’indignation ont été portées à leur comble. C’est alors que M. Tisza, appelé à s’expliquer sur le discours de son collègue autrichien, a affirmé la pleine indépendance de la Hongrie à l’égard de toutes ses institutions, et a qualifié l’opinion de M. de Kœrber en disant qu’elle n’avait d’autre valeur que celle d’ « un étranger distingué. » Le mot d’ « étranger » appliqué à un ministre autrichien devait produire et a produit à Vienne l’impression la plus pénible ; mais il a eu un très grand succès en Hongrie. Les applaudissemens qui l’ont accueilli ont longtemps ébranlé les voûtes du parlement et retenti dans le pays tout entier, oh il a provoqué une explosion d’enthousiasme. L’accalmie parlementaire ne s’est pourtant pas produite tout de suite, et si le discours nationaliste de M. Tisza l’a préparée, il n’a pas suffi à la faire naître. Le parti de l’indépendance n’était pas encore satisfait. Il constatait, non sans raison, que sa principale revendication n’avait pas été agréée par la Couronne, et qu’on n’avait rien obtenu en ce qui concerne le commandement militaire. Il y a eu des conciliabules successifs, au cours desquels M. Kossuth a donné pour la seconde ou troisième fois sa démission. Évidemment M. Kossuth a de l’influence sur son parti, mais il n’en est pas le maître et n’en est que le chef intermittent. Il a fini toutefois par faire prévaloir son opinion, qui était conciliante et modérée, et un jour, au milieu d’une séance, M. Tisza a cru reconnaître que M. Kossuth faisait le geste de lui tendre un rameau d’olivier. Il ne se trompait pas. Les deux hommes politiques ont alors arrêté entre eux le scénario d’une manifestation où ils devaient prendre successivement la parole pour affirmer dans des termes analogues les droits absolus de la Hongrie, droits qui étaient supérieurs à ceux de la Couronne puisque ceux-ci en dérivent. Sur cette question de principe, le chef du gouvernement et le chef du parti de l’indépendance se sont montrés d’accord ; mais ils l’ont été aussi pour avouer que la question du commandement militaire et de la langue dans laquelle il serait exercé ne pouvait pas, en ce moment, être traitée avec utilité. On s’est arrêté à cette cote mal taillée, qui laisse l’avenir incertain et le présent à peine assuré.

Tout le monde en Hongrie a le sentiment que la trêve est provisoire et que la bataille recommencera bientôt. Il en est malheureusement de même en Autriche. C’est tout au plus un répit qui est accordé aux deux gouvernemens. Ils s’empresseront d’en profiter pour régler un certain nombre de difficultés pendantes, dont les unes intéressent la politique intérieure et se rattachent à la question du compromis et à celle du contingent militaire, et dont les autres intéressent la pohtique extérieure et se rapportent à la délicate et laborieuse négociation des traités de commerce. Les gouvernemens autrichien et hongrois sont toujours entre deux crises : dans l’intervalle, ils expédient quelques alïaires. Mais ils ont le sentiment que l’organisation dualiste se détraque de plus en plus. Une crise comme celle-ci accélère singulièrement la désorganisation : en y habituant les esprits, elle les y dispose. M. Kossuth a reconnu que l’obstruction était une arme révolutionnaire, et qu’on ne pouvait pas toujours vivre en révolution ; mais, lorsqu’on y vit souvent, et qu’on y revient sans cesse, on finit par en prendre le pli et le mal passe à l’état chronique. Alors les imaginations s’émeuvent et cherchent ailleurs un remède. L’attitude de la Hongrie devient de plus en plus insupportable à l’Autriche. Elle se demande si elle n’a pas plus à perdre qu’à gagner au maintien du duahsme sous la forme combative, tumultueuse et, finalement, séparatiste, que les Hongrois lui ont donnée : car c’est à la séparation qu’on marche. M. de Beust, qui avait été, du côté autrichien, l’auteur du compromis, avait coutume de dire que, quand les choses allaient bien, tout le monde revendiquait l’honneur de cette conception politique, mais que, quand elles allaient mal, tout le monde en rejetait sur lui la responsabilité. On ne la lui disputerait donc pas aujourd’hui, s’il vivait encore, et il accueillerait le reproche avec le scepticisme désabusé dont il faisait volontiers profession. Il dirait peut-être que c’est déjà beaucoup d’avoir fait durer le dualisme trente-six ans, et que le moment est venu de faire autre chose. Mais quoi ? Il n’y a pas actuellement en Hongrie un homme de la portée d’esprit de Deàk, ni en Autriche un homme de la souplesse et de l’habileté du comte de Beust : aussi est-il à craindre que les formes politiques futures ne soient déterminées par le simple hasard des événemens. Peut-être les institutions de l’Autriche se développeront-elles dans le sens fédératif ; mais ce ne sera pas un avantage pour la monarchie, qui y perdra quelque chose de sa force, ni pour la Hongrie, qui risquera d’y compromettre sa situation privilégiée. La violence croissante des coups portés au dualisme surprend un peu lorsqu’on voit d’où ils viennent. Ils portent d’ailleurs sur les œuvres vives d’une institution incontestablement artificielle, qui ne peut subsister qu’à la condition d’être ménagée. À la manière dont on en use, le jour approche où, de part et d’autre, on en sera excédé : alors elle pourra sombrer dans une brusque tourmente sans qu’on ait rien de prêt à mettre à la place. Non pas assurément que, malgré tant de prophéties alarmantes, l’Autriche soit menacée dans son intégrité territoriale, mais elle peut prendre des formes politiques très différentes entre les mêmes frontières. Elle l’a fait déjà, et le dualisme n’est sûrement pas le dernier terme de son évolution.


Nous n’avons guère à parler aujourd’hui que de crises ministérielles. Il y en a eu plusieurs dans ces derniers temps. La crise hongroise a été de beaucoup la plus grave, et même la seule qui l’ait été réellement ; mais il y en a eu une seconde en Italie, et une troisième en Espagne. Ces deux dernières n’ont pas changé grand’chose à l’état politique des pays où elles ont éclaté. Elles se sont ouvertes par la démission spontanée des présidens du conseil ; les partis qui étaient au pouvoir y ont d’ailleurs été maintenus. En Italie, même, la démission de M. Zanardelli n’a pas été due seulement à des causes politiques : l’âge du ministre et sa santé exigeaient des soins et le condamnaient à la retraite. Avant les vacances parlementaires, on avait annoncé que la Chambre, à son retour, trouverait vraisemblablement un autre cabinet. Le grand succès du voyage du roi et de la reine d’Italie à Paris et à Londres aurait rendu sans doute à M. Zanardelli plus de confiance en ses propres forces, si l’ajournement du voyage de l’empereur de Russie à Rome n’avait pas mis une ombre à ce brillant tableau. L’ombre se dissipera ; mais M. Zanardelli a donné sa démission sans plus attendre. Disons tout de suite, pour n’avoir pas à y revenir, que cet ajournement du voyage de l’empereur Nicolas n’a pas été non plus sans influence sur le chassé-croisé qui s’est opéré entre les ambassadeurs de Russie à Paris et à Rome. Toutefois, là encore, les convenances personnelles ont joué un rôle. M. le prince Ouroussoff désirait aller à Rome, où il devait trouver un climat plus doux, et M. le comte Nélidoff, venir à Paris. L’un et l’autre ont été servis à souhait. Le premier laissera chez nous le souvenir d’un homme aimable, fin, conciliant, qui a contribué à rendre entre son pays et le nôtre les liens plus intimes, et le second y trouvera le meilleur accueil, ses rapports avec nos propres ambassadeurs à Constantinople et à Rome ayant depuis longtemps témoigné de ses sympathies à notre égard.

La démission de M. Zanardelli n’ayant eu rien d’imprévu, le roi Victor-Emmanuel a aussitôt fait appeler M. Giolitti et l’a chargé de former un nouveau ministère. M. Giolitti a accepté de remplir la mission qui lui était confiée, et ses premières démarches ont donné à croire qu’il désirait s’appuyer surtout sur l’extrême gauche, ou du moins s’assurer son concours. Il a offert, en effet, un portefeuille d’abord à un socialiste, puis à un radical ; mais ses offres ont été également déclinées par l’un et par l’autre. Peut-être M. Giolitti s’y attendait-il ; en tout cas, nous l’en félicitons. L’expérience infiniment dangereuse que M. Waldeck-Rousseau a faite en France n’est pas, quoi qu’on en dise, de celles qui méritent d’être imitées : nous ne sommes pas sûrs que M. Waldeck-Rousseau lui-même la recommencerait, depuis qu’il peut en voir se développer toutes les conséquences. Un des motifs qui ont privé M, Giolitti des concours qu’il avait sollicités a été son intention connue de faire entrer dans son cabinet deux hommes contre lesquels de mauvais bruits avaient couru. Médisance ou calomnie, nous ne sommes pas en mesure de le dire ; mais M. Giolitti croyait à la calomnie, et la légèreté avec laquelle, dans d’autres pays, on accuse de toutes sortes de méfaits les hommes politiques des partis adverses rend prudent de n’admettre ces accusations que lorsqu’elles sont accompagnées de preuves formelles. Mal accueilli par les socialistes et par les radicaux, M. Giolitti n’a pas désespéré pour cela de son futur ministère : il s’est tourné d’un autre côté, convaincu, a-t-il dit, qu’il pourrait pratiquer la même politique, la politique de réformes démocratiques qu’il avait en vue, avec des hommes différens. Il n’a pas modifié son programme ; il a cherché seulement d’autres collaborateurs, et il a réussi à former une combinaison dans laquelle il a fait entrer, à côté de représentans de la gauche, un homme de la droite, mais de la droite libérale et réformatrice, M. Luzzatti. Son ministère repose donc sur une base très large : on peut craindre seulement qu’elle ne présente pas sur tous les points une égale solidité, ce qui arrive quelquefois lorsqu’on perd en homogénéité ce qu’on gagne en étendue. Au bout de peu de jours, M. Giolitti avait fait son ministère, et il avait montré dans la rapidité autant que dans le succès de ses opérations de précieuses qualités d’exécution. Il voulait réussir, il a réussi.

Mais, à peine était-il constitué, le ministère a été frappé d’un malheur inopiné, le plus propre peut-être à déconcerter un homme doué de moins de sang-froid que M. Giolitti. Un des deux ministres que les partis avancés avaient frappés d’ostracisme, et au sujet desquels ils annonçaient bruyamment l’intention de poser « la question de moralité, » M. Rosano, s’est suicidé. Les lettres qu’il a écrites avant d’accomplir cet acte de désespoir donnent à penser que des chagrins privés n’ont pas été étrangers à sa résolution. M. Rosano était malheureux. Les accusations lancées contre lui ont achevé de troubler et d’égarer sa raison : il s’est réfugié dans la mort, laissant ses amis dans la consternation et ses collègues dans un grand embarras. Au premier moment, M. Giolitti a parlé de donner sa démission, puis il s’est ravisé, et il a d’autant mieux fait que sa retraite, si elle s’était produite dans ces conditions, aurait été interprétée comme un aveu de la culpabilité de M. Rosano. Tout le Midi cependant a pris fait et cause pour le ministre défunt, et Naples lui a fait des funérailles où l’irritation se mêlait à l’émotion. C’étaient les mauvais propos des gens du Nord qui avaient tué M. Rosano ! En Italie, quelques progrès qu’ait faits l’unité politique du pays, l’esprit régional n’a pas disparu : il est maintenu par l’opposition des intérêts. En nommant M. Rosano ministre, M. Giolitti, qui lui-même est Piémontais, avait voulu donner un gage aux Méridionaux. Cet épisode était malencontreux ; mais quelques jours devaient s’écouler encore avant la réunion des Chambres, et le temps arrange bien des choses. M. Giolitti a pourvu à la vacance qui s’était faite dans son ministère, et il a mis tous ses soins à la rédaction d’un programme ministériel qui, aussi éclectique que la composition du cabinet, ne se proposait rien de moins que de satisfaire tout le monde. Ce qu’il y a d’admirable, c’est qu’il y a réussi, ou peu s’en faut. Les amis du gouvernement, voulant lui faire la part large, disaient d’avance qu’il aurait une quarantaine de voix de majorité, peut-être un peu davantage, tandis que ses adversaires le mettaient en minorité d’une dizaine. M. Giolitti, dépassant, et de beaucoup, les prévisions les plus optimistes, a eu 167 voix de majorité. Ses adversaires ont prétendu alors que c’était trop, que cela ne voulait plus rien dire, et qu’il aurait mieux valu une majorité numériquement moins forte, mais politiquement plus homogène et plus consistante. C’est ce qu’on dit toujours en pareil cas, et il faut bien reconnaître qu’il y a là une part de vérité. Il n’en reste pas moins acquis que la plus grande partie de la Chambre italienne n’a aucun parti pris contre le nouveau ministère, qu’on l’attend à l’œuvre et qu’on lui fait crédit jusqu’à nouvel ordre. C’est tout ce qu’il pouvait désirer et plus peut-être qu’il ne pouvait espérer. Évidemment, lorsqu’il en viendra à l’exécution de son programme, il perdra, soit à gauche, soit au centre et à droite, une partie de ses adhérens conditionnels de la première heure ; mais c’est déjà beaucoup qu’il n’y ait pas contre lui d’hostilité préventive, et qu’il puisse, en somme, perdre un nombre appréciable de voix tout en conservant la majorité.

L’extrême gauche a voté contre lui. Les socialistes, qui ont refusé leur concours à M. Giolitti, lui ont également refusé leurs voix. Cependant il n’a pas cessé de leur faire des avances, et il a donné à entendre qu’il les préférait aux républicains. Quant aux radicaux, ils se sont divisés. Les deux membres du parti auxquels M. Giolitti a offert des portefeuilles sont M. Marcora et M.Succhi : le second a voté contre, mais le premier a voté pour lui. Au centre et à droite, M. Giolitti a eu beaucoup de voix, ce qui tient sans doute à deux causes, à la présence de M. Luzzatti dans le ministère, et à l’absence du divorce au nombre des réformes qu’annonce le programme ministériel. On sait que le divorce figurait dans celui de M. Zanardelli, et même dans le discours de la Couronne. Mais le divorce répugne fortement à la majorité de l’opinion en Italie, surtout dans le Midi, et M. Giolitti a fait sagement en le rayant de son programme, une réforme de ce genre devant se faire accepter par les esprits avant de passer dans la loi et d’être imposée par elle. Le divorce peut attendre.

Le programme ministériel n’est d’ailleurs qu’un programme d’affaires ; mais cela ne veut pas dire qu’il ne pose pas des questions très délicates. La première de toutes est le renouvellement des traités de commerce avec l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Suisse. M. Giolitti s’est montré fort désireux d’aboutir. Il s’est déclaré prêt « à diminuer la protection de l’industrie sans toutefois compromettre son existence, et même à réduire dans de notables proportions le droit sur le pétrole. » Au reste, il s’est placé sur le terrain de la stricte réciprocité, comme il est naturel en pareil cas, et a déclaré qu’il traiterait les autres suivant la manière dont il serait traité par eux. Il ne pouvait pas oublier le Midi, qui est très médiocrement industriel et presque exclusivement agricole : aussi a-t-il annoncé qu’il protégerait particulièrement les produits de l’agriculture. Ce sont là de belles promesses, mais il faut attendre les actes. La seconde grande affaire annoncée par M. Giolitti est la conversion de la rente 4 4/2 pour 100 et de la rente 5 pour 100 : elles doivent produire an total une économie de 46 millions. La troisième enfin, beaucoup plus contestable dans son principe et plus inquiétante dans ses conséquences, est l’exploitation éventuelle des chemins de fer par l’État. On voit que M. Giolitti ne laissera pas chômer le Parlement. Son programme est de ceux qu’on ne réalise pas dans une année, ni dans deux. Nous avons parlé du Midi et de ses revendications. M. Giolitti promet de lui faire des chemins de fer, de hâter les travaux d’assainissement en cours d’exécution et la construction de l’aqueduc des Pouilles, d’étendre sa sollicitude à la Basilicate et de lui donner un régime spécial. M. Luzzatti est allé plus loin, et, dans le remarquable exposé financier qu’il a fait à la Chambre, il a parlé d’un système qui pourrait diminuer de moitié les dettes des villes méridionales. Voilà beaucoup de choses 1 Rarement ministère a présenté un programme plus touffu. Tout le monde sera servi à son tour, s’il s’accomplit dans son entier. Aussi, presque tout le monde a-t-il accueilli un gouvernement qui se présentait les mains aussi pleines : les déceptions, s’il y en a, ne se produiront que plus tard.

M. Giolitti devait dire un mot de la politique extérieure : il l’a fait sobrement, mais très nettement, en parlant des « rapports de cordiale amitié » qui existent avec la France et l’Angleterre. Il y a lieu d’espérer que ces rapports, en ce qui nous concerne, iront toujours en se resserrant. Le nouveau ministère italien est animé d’excellentes dispositions ; il en trouvera chez nous d’analogues. Tout aujourd’hui permet de croire que son assiette est stable : les épreuves qu’il a traversées victorieusement sont devenues une garantie pour l’avenir. Ces épreuves tenaient d’ailleurs à des questions de personnes. Sur le fond des choses, il n’y a rien de changé en Italie, et M. Giolitti sera, dans tous les sens du mot, le continuateur de M. Zanardelli. Il est seulement plus jeune et plus entreprenant.


En sera-t-il de même en Espagne, où M. Maura vient de succéder à M. Villaverde ? Ici encore, nous ne sortons pas du même parti : les conservateurs sont au pouvoir et y restent. Il semble donc qu’il n’y ait entre M. Villaverde et M. Maura qu’une substitution d’une personne à une autre. Au point de vue religieux, M. Maura a des tendances plus catholiques que son prédécesseur. Au point de vue purement politique, on ne saurait dire en quoi il diffère de lui. La crise, en effet, s’est ouverte dans des conditions obscures et mal définies, comme il arrive souvent en Espagne, et en dehors de tout vote parlementaire qui en ait par avance déterminé le caractère et la portée. Les ministres espagnols s’en vont lorsqu’ils éprouvent une certaine difficulté de vivre, en vertu d’une intuition toute personnelle dont ils gardent quelquefois le secret. Ils ne sont d’ailleurs jamais renversés par la Chambre, le premier acte d’un parti qui arrive au pouvoir étant d’en faire une à son image, ce à quoi la docilité du pays lui a toujours permis, du moins jusqu’à ce jour, de réussir avec une merveilleuse facilité. La difficulté de vivre dont nous parlons, M. Silvela l’a ressentie il y a quelque temps, et il s’en est allé en se déclarant écœuré. M. Villaverde la ressent à son tour. Il n’est pas impossible que M. Maura l’éprouve un jour ou l’autre, car elle tient surtout, croyons-nous, à l’état de division où est tombé le parti conservateur, au peu de confiance que ses principaux représentans ont les uns dans les autres, enfin au médiocre concours qu’ils s’apportent mutuellement. Il est vrai que, si le parti libéral était au pouvoir, ce serait exactement la même chose. Le mal n’est ni dans le pays, ni dans la Chambre, mais dans les partis, qui n’ont pas de chef, ou qui en ont plusieurs, ce qui est tout comme. M. Silvela était un homme d’une haute distinction intellectuelle et morale, estimé de tous, et auquel n ne manquait que les fortes qualités de M. Canovas del Castillo. Il voulait faire grand, trop grand peut-être, restituer à l’Espagne sa puissance maritime et lui faire jouer un rôle digne de son passé. M. Villaverde, qui est un financier éminent, ne faisait qu’un reproche à ce plan, à savoir qu’il coûterait très cher et que la situation actuelle de l’Espagne conseillait d’en ajourner la réalisation. M. Viïlaverde est arrivé aux affaires avec un programme d’économies. A-t-il échoué dans l’exécution de ce programme, et M. Maura arrive-t-il au pouvoir avec un autre ? 0n n’en sait rien. On sait à peu près pourquoi M. Villaverde a remplacé M. Silvela ; on sait moins pourquoiM. Maura a remplacé M. Viïlaverde. Après les élections dernières, tout le monde jetait la pierre à M. Maura. Il était ministre de l’Intérieur, et on l’accusait d’avoir laissé élire un trop grand nombre de républicains à Madrid et dans quelques grandes villes. Il avait mal dirigé le mouvement. Aujourd’hui, le voilà redevenu l’homme du jour, tant il est vrai que tout change en Espagne, et même en peu de temps. Que M. Maura soit digne, par son intelligence et par son talent, de la confiance que le roi lui a témoignée, personne n’en doute ; mais, s’il a en lui une vitalité plus longue que ses prédécesseurs, l’expérience seule le prouvera.

Si on demande, non pas pourquoi, mais à quelle occasion et sous quel prétexte apparent M. Villaverde a donné sa démission, cette curiosité, un peu vaine peut-être, est d’ailleurs facile à satisfaire. Un député, M. Dominguez Pascual, avait demandé, dans le cas où le budget ne serait pas voté le 1er janvier, qu’il fût cependant mis à exécution sur les bases arrêtées par le gouvernement et par la commission. Il paraît qu’il y a un précédent. Néanmoins la proposition a été accusée d’être anticonstitutionnelle, et les républicains, avec la connivence des carlistes et même de quelques libéraux, s’apprêtaient à la combattre par un procédé qui, lui aussi, est certainement anticonstitutionnel, c’est-à-dire l’obstruction. Le gouvernement était favorable à la proposition de M. Pascual, et dès lors il aurait dû la soutenir ; mais M. Villaverde est tombé tout d’un coup dans ce découragement, dont son prédécesseur avait déjà été victime, et il est parti sans même livrer bataille. Peut-être y avait-il des dissentimens dans le conseil des ministres. Peut-être M. Villaverde a-t-il senti la désagrégation se faire autour de lui. Peut-être a-t-il craint des défections parmi les siens. Tout cela est même probable, mais explique plus qu’il ne le justifie un acte où il reste difficile de ne pas voir une défaillance : il vaut encore mieux être abandonné que de s’abandonner soi-même. La retraite de M. Villaverde a fait tomber, à la vérité, l’obstruction des républicains. Le budget sera, dit-on, voté dans quelques jours, et la Chambre pourra se reposer pendant les vacances de la Noël. Ce sont là de minces avantages. Il est fâcheux que des partis d’opposition révolutionnaire aient pu mettre un ministère en fuite, sans combat de leur part ni du sien, en se contentant de le menacer de l’obstruction ; et ce précédent n’est pas de nature à faciliter la tâche de M. Maura.

Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
F. Brunetière.

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