Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1900

Chronique n° 1648
14 décembre 1900


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.


Il est très difficile de suivre la Chambre des députés dans le désordre de ses travaux. Ce désordre est d’ailleurs méthodique ; mais cela ne change pas son caractère. L’ordre naturel serait d’aborder un sujet et de l’épuiser avant d’en entreprendre un autre : la Chambre, soit qu’elle ait trouvé cela trop simple, soit qu’elle ait voulu donner satisfaction à plusieurs intérêts à la fois, ou seulement à plusieurs impatiences, a préféré mener de front trois ou quatre discussions. D’abord celle du budget : on ne pouvait pas la négliger tout à fait. Mais il y avait aussi la loi des boissons, et enfin les interpellations, accumulées en si grand nombre que la session extraordinaire aurait été insuffisante, si on avait voulu les écouler toutes : il n’y aurait pas eu de place pour autre chose. La Chambre a fait un grand effort : elle a décidé qu’elle tiendrait deux séances par jour, une avant et l’autre après midi. Il est vrai qu’elle se donne deux jours de congé par semaine, le mercredi et le samedi, et même trois en comptant le dimanche, de sorte qu’elle ne gagne pas beaucoup à ses séances du matin. Ou du moins elle n’y gagne qu’une chose, à savoir qu’il n’y vient qu’un petit nombre de députés laborieux et qu’on peut dès lors y expédier rapidement plus de besogne. Aussi, ces séances ont-elles été consacrées à la discussion du budget. On a protesté contre une pareille combinaison ; on a dit que cette manière de discuter le budget ressemblait à un escamotage, et le reproche ne manque pas de quelque fondement. Mais la Chambre ne s’y est pas arrêtée. Elle se connaît ; elle a eu le sentiment qu’escamotage ou non, ce moyen était le seul qui lui permît d’échapper à trois, quatre ou cinq douzièmes provisoires. Quant aux séances de l’après-midi, elles sont remplies par la discussion des lois les plus urgentes. On a jugé que la plus pressée de toutes était celle qui se rapporte à la réforme des boissons, sujet trop spécial pour que nous nous y attardions ici ; et ensuite la loi sur les associations. Trois séances par semaine ont donc été attribuées à la loi des boissons, qui vient enfin d’être votée. Celle du vendredi appartient aux interpellations. Grâce à ce système, on passe dans la même journée d’un objet à un autre avec une allure sautillante qui donne au travail parlementaire l’apparence de propos interrompus. Une interpellation a duré trois séances, c’est-à-dire trois semaines, et c’est celle de toutes qu’il aurait fallu terminer le plus vite. Il s’agissait de cette déplorable affaire Voulet et Chanoine sur laquelle nous nous garderons bien de revenir : mieux aurait valu n’en rien dire du tout. Mais les uns se proposaient d’en tirer parti contre notre système colonial, les autres contre l’armée, d’autres encore contre le gouvernement, tandis qu’on était en présence d’un de ces incidens malheureux qui ne prouvent rien contre personne, et dont les responsabilités directes s’étaient éteintes dans la mort. On a mis trois longues semaines pour en finir ! Comment admirer cette manière d’opérer ?

En revanche, une autre interpellation a été conduite avec une célérité merveilleuse : elle s’appliquait à ce qui s’est passé dans le 18e régiment de dragons, en garnison à Melun. Pendant plusieurs semaines, ce régiment a été livré aux agitations les plus violentes : il y a eu des querelles, des coups même, enfin des duels entre plusieurs officiers, tout cela parce qu’un d’entre eux avait épousé une femme divorcée, avec laquelle certains autres, ou leurs femmes, ne voulaient pas avoir de rapports personnels : sujet tellement délicat qu’il aurait fallu le traiter avec beaucoup de ménagemens, de discrétion et de dextérité. En tout autre temps, on serait arrivé sans doute à éviter le scandale. Un colonel qui a de l’influence et de l’autorité sur ses officiers arrange habituellement ces sortes d’affaires, et les empêche de jeter au dehors un éclat dont personne ne profite et dont tout le monde souffre. Nul doute que, livré à lui-même, le colonel du 18e dragons eût rempli son rôle naturel ; mais il avait pour ministre le général André, ce qui compliquait singulièrement la situation.

Depuis que le général André est à sa tête, l’armée est en plein désarroi, sans qu’on puisse dire si le fait est dû aux intentions du ministre, ou simplement à sa maladresse. Le général André a le plus grand des défauts dans la situation qu’il occupe : il ne connaît pas les hommes, et il croit qu’on peut les mener avec des formules mathématiques et des ordres très impératifs, en y ajoutant au besoin quelques brutalités. C’est un esprit rectiligne et sans nuances, très capable, dit-on, de mesurer la courbe d’un projectile dont il connaît le poids et la force d’impulsion initiale, mais auquel le monde moral est déplorablement fermé. Si un homme de ce caractère a le malheur d’entrer dans la politique par une mauvaise porte et de tomber entre les mains d’un parti dont il devient l’instrument docile, il est destiné à faire beaucoup de mal. Après les émotions que nous avons tous subies, mais qui ont été particulièrement vives dans l’armée, il fallait écarter soigneusement de celle-ci les agitations nouvelles et y ramener la confiance, le calme et la paix. C’est ce qu’avait voulu faire le prédécesseur du général André ; mais il s’est proposé, lui, un autre but. Il a voulu faire entrer l’armée, de gré ou de force, dans une formule qu’il appelle républicaine, et qui est étroite, bornée et sectaire. Tout ce qui sort un tant soit peu de l’alignement imposé y est ramené avec rudesse, et le ministre de la Guerre a l’air d’être particulièrement heureux, lorsqu’il a l’occasion de faire acte de force, sous le nom d’autorité. Son intervention personnelle dans les affaires du 18e dragons y a mis un tel désordre qu’il a fallu finalement disperser aux quatre coins de la France et de ses colonies tous les officiers de ce régiment. Au point où en étaient les choses, nous ne critiquons pas ce dénouement ; peut-être n’y en avait-il pas d’autre possible ; mais on ne saurait juger trop sévèrement les causes qui l’avaient rendu nécessaire.

Une discussion a eu lieu là-dessus à la Chambre : elle a permis au général André de faire connaître sa pensée tout entière sur un certain nombre de sujets, et particulièrement sur la loi du divorce qu’il a qualifiée pompeusement de loi fondamentale de la République. Pourquoi fondamentale ? Cette loi n’est pas plus fondamentale qu’une autre ; elle n’est pas plus républicaine qu’une autre ; elle mérite le même respect officiel qu’une autre, mais non pas une soumission intime d’un ordre particulier. Elle existe, soit, et le gouvernement a pour mission d’en assurer l’exécution. Mais son droit ne va pas plus loin. Chaque citoyen, qu’il soit fonctionnaire ou non, qu’il soit militaire ou non, reste libre de penser du divorce ce qui lui plaît. Le général André est libre de le considérer comme constituant une loi fondamentale : cette opinion est presque touchante dans sa naïveté, mais à la condition qu’on ne l’impose pas aux autres. Si, dans la conduite et dans les allures des officiers du 18e dragons, il y a eu quelque chose qui ressemblât à une manifestation publique contre une loi de l’État, l’autorité supérieure devait sans doute intervenir, sans qu’elle fût pourtant dispensée de le faire avec prudence et mesure. On comprend, toutefois, combien le cas devenait plus complexe, s’il s’agissait, non plus seulement des officiers du 18e dragons, mais de leurs femmes. Le ministre de la Guerre règle les rapports de service des officiers entre eux ; son autorité ne va pas jusqu’à régler les rapports privés de leurs femmes entre elles, ni à obliger ces dernières, sous prétexte que le divorce est une loi plus ou moins fondamentale de la République, à faire entrer dans leur intimité des personnes qu’elles aiment mieux ne pas connaître, quelque respectables qu’elles puissent être d’ailleurs. Peut-être, à notre tour, avons-nous l’air de poser des principes trop absolus : si cela est, c’est parce qu’on en a posé d’un autre côté. La vérité est qu’il n’y a rien d’absolu en ce monde, surtout lorsqu’il s’agit des rapports de société. Dans les temps calmes, avec des chefs bienveillans et fermes, les transactions nécessaires finissent par se trouver et par être acceptées. Malheureusement, nous sommes dans des temps agités, et le chef suprême de l’armée est encore plus agité que les temps eux-mêmes. Le général André se croit revêtu, moins d’un commandement supérieur que d’un apostolat : il ne lui suffit pas de faire respecter les lois, il veut encore les faire passer dans les mœurs. On a beau avoir un sabre à son côté, on risque d’échouer dans ce genre d’entreprise, et on échoue encore plus sûrement si on montre son sabre comme principal élément de persuasion. Aujourd’hui, le mal est fait : y insister serait appuyer sur une blessure encore vive. Mais il ne faudrait pas beaucoup d’incidens du même genre, pour causer un mal plus grave encore et peut-être irréparable. La Chambre, il est à peine besoin de le dire, a donné pleinement raison au général André.

On l’attend maintenant à la discussion de la loi sur les associations, qui figure à son ordre du jour après la loi sur la réforme des boissons. Ce grand débat sera peut-être retardé de quelques jours, mais il commencera sous peu, et, suivant toutes les apparences, il durera longtemps : sommes-nous même bien sûrs d’en voir jamais la fin ? En tout cas, nous aurons bientôt à en parler. Un incident auquel on a attaché une importance exagérée montre quelles dispositions la majorité ministérielle y apportera.

Les groupes radicaux et socialistes de la Chambre ont nommé des délégués chargés de délibérer et de s’entendre entre eux sur la direction à donner au débat. Ils doivent étudier le projet, ministériel, y faire des amendemens, s’il y a lieu, mais en évitant tout désaccord avec le gouvernement, dont ils sont les conseillers naturels et les soutiens les plus fidèles. En dehors d’eux, il y a au Palais-Bourbon un groupe qui s’intitule progressiste, et qui contient les élémens modérés, tolérans et libéraux du parti républicain. Ce groupe a été, dans les législatures antérieures, le pivot de la majorité républicaine, et peut-être le sera-t-il encore dans les législatures futures, à condition qu’il reste lui-même : mais il ne l’est plus en ce moment. Le cabinet actuel a manœuvré de manière à l’exclure de plus en plus de sa majorité : les projets de loi déposés par lui depuis quelque temps, qu’ils doivent ou non être votés, sont évidemment destinés à creuser un fossé de plus en plus profond entre les progressistes et les ministériels. Pourtant les premiers ont cru qu’il pouvait y avoir quelque utilité à délibérer avec les seconds, et ils ont écrit une lettre à M. Sarrien pour lui demander à être admis dans le cénacle qu’il préside. Grosse imprudence à notre avis, car enfin cette proposition pouvait être acceptée, et les progressistes se seraient trouvés alors dans la situation la plus fausse. Mêlés aux élémens les plus nombreux et les plus violens de la majorité, ils y auraient disparu aux yeux du pays, et auraient porté en quelque mesure la responsabilité des décisions prises en commun, contre eux sans doute, mais avec eux. Le seul moyen qu’ils auraient eu d’y échapper aurait été de sortir de l’assemblée en faisant claquer les portes : il valait mieux ne pas y entrer. C’est par un souvenir des temps déjà anciens où tous les républicains, d’accord sur les principes généraux, pouvaient délibérer ensemble sur leur application que les progressistes ont demandé à faire partie de la réunion des gauches : mais tout est changé aujourd’hui, et c’est précisément sur les principes que les républicains s’entendent le moins. Le parti est coupé en deux. Ceux-ci s’en affligent, ceux-là s’en félicitent, et nous sommes de ces derniers : quoi qu’il faille en penser, le fait est incontestable et irrémédiable. Heureusement pour les progressistes, qui ne pouvaient qu’y perdre quelque chose de leur personnalité, de leur autorité, et de leur dignité, les radicaux et les socialistes leur ont déclaré tout net qu’ils ne faisaient point partie de la « majorité républicaine, » et qu’ils ne seraient pas admis au suprême honneur de délibérer avec elle. Quelques-uns s’en sont consolés facilement ; d’autres ont poussé des cris d’indignation et de colère tout à fait disproportionnés avec l’événement. Ils ont dénoncé l’excommunication majeure dont ils étaient victimes, comme s’ils avaient été l’objet d’une injustice et si on leur avait fait un tort personnel. En réalité, on leur avait rendu service. Les journaux ont joué sur les mots pour savoir si, en excluant les progressistes de la majorité républicaine, on les avait exclus de la république elle-même, comme si la république était la propriété et le domaine privé de quelques-uns, et s’ils avaient le droit exclusif, ou même le moyen pratique, d’y admettre ou d’en exclure ceux qui leur plairaient ou leur déplairaient. On ignore quel est le saint Pierre laïque qui tient les clés de ce paradis tout terrestre. Ces disputes font pitié ! Que les républicains libéraux ou progressistes restent chez eux ; qu’ils y délibèrent entre eux, et qu’ils y préparent avec habileté et courage la défense des principes que les projets de loi du gouvernement mettent en péril. On croirait, vraiment, qu’ils se sentent incapables de rien faire à eux tout seuls, tant ils en ont perdu l’habitude ! Plus ils se tiendront, ou seront tenus à l’écart des radicaux et des socialistes ministériels, mieux cela vaudra. Qu’iraient-ils faire dans cette galère ? Qu’ils se résignent à être ce qu’ils sont, c’est-à-dire la minorité républicaine, et que, de la place qu’ils occupent à la Chambre, ils s’apprêtent à reconquérir la majorité, soit dans le parlement lui-même, soit dans le pays, ce qui est encore plus sûr. Qu’ils assurent au pays un refuge pour le moment, peut-être prochain, où les conséquences de la politique de M. Waldeck-Rousseau auront sérieusement alarmé les consciences et porté atteinte aux intérêts. Cela vaudra mieux que d’aller frapper à une porte étrangère, qui ne doit pas s’ouvrir pour eux.

Mais l’incident aura eu l’avantage de nous montrer, à propos de la loi sur les associations, la confiance arrogante que la majorité républicaine ou ministérielle a dans ses seules forces. Elle se croit sûre de triompher. Elle n’admet ni conciliation, ni transactions. Elle repousse, sans même y mettre beaucoup de formes, les autres républicains, dont elle croit n’avoir pas à tenir compte. Ne sont-ils pas en minorité ? La loi du nombre n’est-elle pas la loi suprême ? Ne suffit-il pas aujourd’hui d’avoir le nombre en sa faveur pour dédaigner ce que pourraient avoir à dire des amis de la veille, avec lesquels on a définitivement rompu ? Tel est le résultat qu’au bout de dix-huit mois a produit la politique d’un gouvernement venu, disait-il, pour faire l’union du parti républicain. Nous ne le regrettons pas, car nous sommes convaincus qu’après beaucoup de faiblesses et de défaillances, les progressistes ne peuvent se retremper et se reformer que dans la lutte : mais nous le constatons. La bataille qui va s’engager sera donc sans merci ; il faut s’y attendre, et nous nous y attendons. Le gouvernement essaiera peut-être de la modérer, il ne le pourra pas ; il sera entraîné par ses nouveaux amis, comme il l’a toujours été jusqu’ici. Est-ce à dire que cette bataille soit perdue d’avance pour les libéraux ? Non, certes. Ils peuvent, comme nous l’avons dit, la faire durer assez longtemps pour fatiguer l’armée ennemie, et lui imposer une épreuve à laquelle elle ne résistera peut-être pas. Les ministériels se trompent lorsqu’ils croient à leur parfaite homogénéité et solidité. Mais il est triste de finir au milieu d’une discussion pareille un siècle grand et généreux, qui a été consacré presque tout entier à la poursuite et à la conquête de la liberté !

Au moment où nous écrivions notre dernière chronique, le président Krüger, encore en France, s’apprêtait à nous quitter, pour aller où ? Serait-ce directement à la Haye comme on l’avait cru d’abord ? Ou bien à Berlin, comme on commençait aie dire ? M. Krüger s’est décidé en faveur de Berlin et a pris la direction de l’Allemagne, rencontrant sur son chemin l’empressement des populations partout désireuses de lui témoigner leur sympathie. Le Président de la République sud-africaine marchait ainsi d’ovations en ovations. Arrivé à Cologne, il y a été reçu comme il l’avait été à Marseille, comme il l’avait été à Paris, comme il l’aurait été à Berlin, s’il avait pu continuer jusqu’au bout son voyage. Mais, là, un télégramme de l’Empereur est venu l’arrêter et l’obliger à retourner en arrière. Le coup a été si subit et si brusque, qu’il a surpris tout le monde. Quelque opinion que l’on puisse avoir sur l’utilité du voyage de M. Krüger, et sur son opportunité, l’homme est par lui-même si digne de respect et il représente une si noble cause, qu’il méritait incontestablement plus d’égards. Si l’empereur Guillaume ne voulait pas le recevoir, pourquoi ne le lui a-t-il pas fait savoir plus tôt ? Il l’a fait, dit-on aujourd’hui ; il a averti M. Krüger à Paris, et même à Cologne, de l’impossibilité où il était de le recevoir. C’est la faute de celui-ci s’il n’a pas voulu comprendre. L’explication a été fournie bien tardivement et n’a pas convaincu tout le monde. Comment M. Krüger, qui a quitté Cologne à la première sommation, y serait-il allé, s’il avait bien connu d’avance la volonté impériale ? On ne nous ôtera pas de l’esprit qu’il ne la connaissait pas, ou qu’il la connaissait mal. Il a donc voulu interroger lui-même le sphinx. Celui-ci n’a pas attendu la question pour donner, cette fois, une réponse parfaitement claire : il a notifié au président Krüger que les dispositions qu’il avait déjà prises l’empêchaient de l’admettre en sa présence. M. Krüger n’est resté à Cologne que le temps nécessaire pour reprendre quelques forces. Les témoignages d’estime et de bienveillance dont il n’a pas cessé d’être entouré ont peut-être adouci l’amertume de sa blessure. Son langage a continué d’être prudent et réservé, mais il a pris un accent de plus en plus attristé. Enfin, il a quitté cette terre d’Allemagne qu’on avait rendue pour lui inhospitalière, et il est allé chercher un refuge en Hollande, où il était sûr de trouver, sinon un concours qui ne pouvait plus servir à rien, du moins un accueil sympathique et affectueux.

L’empereur Guillaume ne saurait se le dissimuler, la manifestation à laquelle il s’est livré contre un malheureux sans défense n’a pas paru d’accord avec l’espèce de magnificence souveraine dont il se plaît ordinairement à entourer ses actes. Il aime aussi, à la vérité, à faire étalage de sa force ; mais l’occasion était-elle bien choisie pour cela ? S’il a cru qu’on lui saurait gré en Angleterre de ce qu’il y a eu dans sa démarche de net, de péremptoire et de cassant, il semble bien s’être trompé. Personne ne lui demandait d’en faire autant ! Personne même ne l’aurait attendu de sa part ! S’il a voulu détruire les dernières traces du télégramme malencontreux qu’il a écrit autrefois au président Krüger, sans doute il y a réussi ; mais il n’était pas nécessaire de faire une rature aussi forte sur un papier où tout était déjà bien effacé ! Ce qui frappe le plus ici, c’est la parfaite inutilité de la violence morale qu’il a faite à M. Krüger : en pareil cas, il faut se borner à l’indispensable, et l’Empereur avait cent manières d’atteindre le même but par d’autres procédés.

Une discussion a eu lieu à ce sujet au Reichstag ; elle a été assez pénible. M. Sattler, au nom du parti national libéral, et M. le comte de Limburg, au nom du parti conservateur, ont exprimé le regret que le président Krüger n’eût pas rencontré de la part du gouvernement allemand les égards qu’il méritait. M. le comte de Bulow a répondu de son mieux, mais nous doutons qu’il ait vraiment satisfait la conscience intime de ses auditeurs, n’a fait, à sa façon, le récit rétrospectif des rapports de l’Allemagne avec la République sud-africaine. Qu’en résulte-t-il ? Que la chancellerie impériale a donné autrefois à la petite République des conseils qui n’ont pas été suivis. Elle a cru, par exemple, à un certain moment, qu’un arbitrage aurait pu se produire opportunément ; mais, alors, le Transvaal ne s’y est pas prêté. Nous doutons, pour notre compte, qu’à un moment quelconque l’Angleterre eût accepté un arbitrage. Plus tard, le président Krüger a cru à son tour qu’une médiation pourrait intervenir avec efficacité ; mais, alors, l’Allemagne ne l’a plus pensé, et l’Angleterre, discrètement pressentie par les États-Unis, a fait entendre qu’elle ne s’y prêterait pas. Le chancelier de l’Empire en conclut qu’on ne devait pas « mettre le doigt entre la porte et la charnière, » et il décline, au nom de son pays, toute responsabilité dans la déclaration de guerre. Incontestablement il en a le droit. Si d’autres gouvernemens jugeaient d’un égal intérêt pour eux de rendre compte aujourd’hui des conseils qu’ils ont pu donner autrefois et qui n’ont pas été suivis, il est probable qu’ils auraient presque tous quelque chose à dire. Mais à quoi bon le dire en ce moment ? A quoi et à qui cela peut-il servir ? Si le Transvaal a commis des fautes politiques, — et nous en avons autrefois relevé nous-même quelques-unes, — il les a rudement et, en somme, glorieusement expiées : peut-être y a-t-il quelque dureté à les lui reprocher publiquement. Mais il fallait bien que le gouvernement allemand dirigeât contre le Transvaal quelques critiques, ou même quelques attaques, pour se défendre lui-même, car il éprouvait le besoin de se défendre, et cela même juge la situation dans laquelle il s’est mis. Après un long préambule : « Le problème, a déclaré M. de Bulow, se résume en ceci : Le voyage du Président et sa réception par l’Empereur auraient-ils pu servir à lui ou à nous en quelque façon ? — Je réponds de la façon la plus énergique : En aucune manière ! » Mais, précisément, il y a en tout cela excès d’énergie, et d’énergie employée à faux. Certaines questions de convenance morale ne peuvent pas se résoudre par des dilemmes aussi simples ; et c’est peut-être parce que son douloureux voyage ne pouvait être d’aucune utilité au président Krüger, qu’il convenait d’en diminuer pour lui l’amertume, au lieu d’y ajouter de nouvelles et d’artificielles rigueurs. L’utilité n’est pas la seule mesure des choses ; il y en a qui ne servent à rien, et qui sont bonnes et douces tout de même : elles sont la dernière consolation du malheur.

Dieu nous garde de nous donner en exemple ! Cependant, si nous avions encore à recevoir le président Krüger, nous recommencerions sûrement ce que nous avons fait ; et, s’il était allé en Allemagne avant de venir chez nous, nous le recevrions mieux encore, non pas pour nous mettre en contraste, et encore moins en opposition avec notre puissant voisin, mais parce que nous croirions devoir montrer encore plus de sympathie à une infortune plus grande, supportée toujours noblement. Au reste, M. le comte de Bulow a rendu pleine justice à M. Delcassé. Il a raconté au Reichstag, — et nous ne nous attendions pas à ce qu’il nous fût révélé par sa bouche, — le secret de la conversation qui a eu lieu entre notre ministre des Affaires étrangères et le président Krüger. Celui-ci a demandé, parait-il, « comment le gouvernement français se conduirait en présence de certaines éventualités que pourraient produire les démarches qu’il se proposait de faire en Europe. » Et M. Delcassé a répondu que la France ne prendrait aucune initiative, mais qu’elle ne s’opposerait à aucune de celles qui pourraient être prises ailleurs, et qu’elle était prête à s’y associer. La question de M. Krüger prouve qu’il se faisait encore des illusions sur l’état de l’Europe, et la réponse de M. Delcassé montre qu’il a préféré que ces illusions fussent définitivement dissipées par d’autres que par lui. Il a laissé ce soin à l’empereur allemand, qui s’en est acquitté avec une incomparable maestria. M. le comte de Bulow approuve fort la réponse de M. Delcassé ; il la qualifie d’ « aussi judicieuse que possible, » et il assure que lui-même, si pareille situation lui était échue à Berlin, ne s’en serait pas tiré plus adroitement. « Je n’aurais pu dire à M. Krüger, déclare-t-il, que ce qu’on lui a dit à Paris. » Nous en sommes convaincus d’avance, et nous sommes sûrs aussi que M. de Bulow y aurait mis les mêmes formes que notre ministre des Affaires étrangères ; on rudoie à distance un vieillard accablé par l’infortune, mais on le ménage de près, parce que le cœur se met de la partie, et si le sentiment ne doit pas être le guide de la politique, il n’est pas nécessaire de l’exclure absolument, même en politique, des relations entre les personnes. « Nous n’avons aucune inclination, a dit M. de Bulow, à jouer les Don Quichotte ; » en quoi il a bien raison. Nous n’avons non plus aucune inclination de ce genre, et, si nous l’avons eue autrefois, on a fait tout ce qu’il fallait pour nous en guérir. Mais le rôle contraire ne nous convient pas davantage, et dans tous les cas ce n’est pas à l’égard du président Krüger que nous aurions voulu le jouer.

Un passage du discours de M. de Bulow mérite une mention particulière : il ramène à ses proportions véritables le rapprochement dont on a tant parlé depuis quelques semaines entre l’Angleterre et l’Allemagne. Quelques-uns assuraient déjà qu’il s’agissait d’une alliance, et on se demandait au Reichstag si l’attitude de l’empereur Guillaume à l’encontre de M. Krüger était un premier gage de cette politique nouvelle. Le chancelier de l’Empire a affirmé une fois de plus que les meilleures relations existaient entre Londres et Berlin, et qu’il entendait les maintenir ; mais, cela dit, il a ajouté : « Nous sommes, vis-à-vis de l’Angleterre, tout à fait indépendans ; nous ne sommes pas plus liés à l’Angleterre, fût-ce par l’épaisseur d’un cheveu, que l’Angleterre n’est liée à nous. » Il est impossible d’employer des expressions plus fortes et plus claires. Elles sont bonnes à recueillir de la bouche de M. de Bulow, qui avait tant d’autorité pour les prononcer. Il y a eu, entre l’Angleterre et l’Allemagne, une entente sur une des phases, déjà si nombreuses, des négociations chinoises ; et cela sans doute a son intérêt ; mais il ne faut pas en exagérer l’importance. Après le discours de M. de Bulow, il devient difficile de le faire. L’affirmation que l’Allemagne n’est pas plus liée envers l’Angleterre que l’Angleterre n’est liée envers l’Allemagne ne voudrait rien dire par elle-même, car ces engagemens, lorsqu’ils existent, sont naturellement réciproques. Le lien a des deux côtés la même épaisseur ; mais, s’il n’a pas même celle d’un cheveu, il est permis de conclure à la parfaite indépendance des deux Étals à l’égard l’un de l’autre. C’est un point d’histoire contemporaine sur lequel nous sommes d’autant plus heureux d’être fixés qu’on l’avait laissé, à Londres, enveloppé de quelques nuages. Il est vrai que, dans un nouveau discours, M. de Bulow a atténué un peu ses premières expressions : mais nous ne croyons pas qu’il ait voulu par-là dire le contraire de ce qu’il avait affirmé d’abord.

Si nous tournons maintenant les yeux du côté de l’Angleterre pour rechercher dans le langage, ou même sur les visages du monde officiel, l’impression qu’a pu y produire le voyage de M. Krüger en Europe, nous risquons de perdre notre peine. Le Parlement anglais vient de se réunir pour quelques jours seulement : cette session extraordinaire n’a d’autre objet que de demander des subsides pour la guerre qui se prolonge au Sud de l’Afrique, et naturellement on a prononcé beaucoup de discours sur cette guerre, sur la manière dont elle a été conduite, sur ce qu’elle coûte, sur ce qu’elle coûtera. Les incidens de la campagne électorale ont laissé en outre dans un certain nombre d’esprits ou de consciences des souvenirs qui sont encore cuisans. Il y a eu là toute une liquidation à faire. M. Chamberlain y a été pris directement à partie, et il a montré dans sa défense, d’ailleurs facilement triomphante, que, s’il attaque les autres sans scrupule, il ne supporte pas sans émotion, ni sans colère, qu’on lui rende la pareille. On a donc parlé de beaucoup de choses à la Chambre des communes et à la Chambre des lords. M. Chamberlain s’y est exprimé avec une modération relative ; il a montré pour la première fois quelque estime pour la manière dont les Boers font la guerre, et même quelque inquiétude sur la durée de leur résistance. Il a néanmoins fait connaître le sort qu’il réservait aux deux républiques sud-africaines après leur défaite complète : elles seront déclarées jusqu’à nouvel ordre colonies de la couronne, et privées de toute indépendance politique. Lord Salisbury a ajouté devant la Chambre des lords que, plus tard, lorsque les circonstances le permettraient, lorsque les cœurs seraient changés, c’est-à-dire sincèrement soumis, on leur donnerait le self-government ; mais, a-t-il dit, il est impossible de savoir s’il faudra pour cela des années ou des générations. En attendant, la guerre se poursuit avec un surcroît d’atrocité. On brûle des fermes, on déporte des femmes et des enfans : mais M. Chamberlain a fait observer que, par bonheur, ces fermes étaient généralement très petites, et M. Balfour a doctement rappelé que, dans toutes les guerres, on avait usé de mesures exceptionnelles contre ceux qui y prenaient part sans être des soldats réguliers. Il a oublié certaines circonstances, pourtant historiques, où une population tout entière s’est levée contre l’envahisseur, et ce n’est pas à la population qui défend son indépendance avec tous ses moyens et toutes ses ressources que l’histoire a été habituellement sévère. Lorsqu’on songe que les Boers ne sont pas beaucoup plus nombreux que l’armée envoyée contre eux par l’Angleterre, on comprend qu’aucun ne reste en arrière, et que les femmes elles-mêmes protègent comme elles le peuvent leurs foyers menacés.

Il a donc été parlé de tout au Parlement anglais, excepté, croyons-nous, du voyage de M. Krüger, tant on considère l’incident comme négligeable en soi et insignifiant. Qu’importe à l’Angleterre que le malheureux vieillard, chassé de son pays par l’orage, poursuive à travers l’Europe, ou qu’il suspende à la Haye sa course errante ? Elle sait qu’il ne trouvera, et qu’il ne peut trouver nulle part un concours effectif, même un concours purement diplomatique. Dès lors, elle envisage froidement les péripéties de cette lamentable odyssée, et ne s’en émeut en aucune manière. Que le président Krüger soit reçu avec déférence comme il l’a été en France et en Hollande, ou congédié comme il l’a été en Allemagne, ces traitemens opposés la laissent indifférente. Elle poursuit son but, et se croit sûre de l’atteindre. Dans les attitudes diverses que prennent les autres, elle ne voit rien qui puisse lui nuire, ni la servir. L’empereur Guillaume n’a pas fait plus de bien à sa cause en refusant de voir M. Krüger que MM. Loubet et Delcassé ne lui ont fait de mal en le recevant avec considération. Tout cela, en soi, est peut-être également vain, mais laisse pourtant des impressions différentes : et nous avons, si l’on veut, la faiblesse de préférer celle qui se dégage de notre conduite à l’égard du président Krüger.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, FERDINAND BRUNETIERE.