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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1852

Chronique n° 496
14 décembre 1852


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1852.

Au milieu des crises que nous traversons depuis quelques années, pour peu qu’on soit accoutumé à vivre de la vie de Paris, il n’est point impossible de se rendre un compte suffisamment exact de l’état des esprits dans ce grand et souverain foyer de l’activité politique de notre pays. Les tendances, les vœux, les susceptibilités, les mobilités, les inquiétudes, les espérances qui naissent et se succèdent, — on peut les suivre d’un jour à l’autre, presque d’une heure à l’autre, à mesure que le spectacle des faits vient corriger ou modifier les impressions. C’est toute une histoire intime et palpitante, qui ne serait point, à coup sûr, la moins précieuse. Pour la bien faire, il faudrait un esprit curieux et observateur, étranger à toute déclamation, passablement indifférent même, si l’on veut, au bien et au mal, comme se montre l’avocat Barbier dans son journal sur le xviiie siècle. Dans cinquante ans d’ici, une histoire ainsi faite aurait probablement le plus étrange intérêt, parce qu’elle reproduirait ce que l’histoire presque jamais ne fait connaître, le côté intime et journalier de l’existence d’une société jetée dans toutes les aventures. Ce n’est point d’aujourd’hui, d’ailleurs, qu’on peut remarquer ce qu’il y a de particulier, de profondément distinct dans le mouvement de la vie parisienne. Comme Paris se trouve placé plus immédiatement sous le coup des événemens, il en ressent avec plus de promptitude et plus de vivacité tous les effets. L’habitude et le besoin d’intervenir à tout instant dans les grandes et les petites choses qui s’accomplissent tiennent sans cesse l’opinion en éveil et ne lui laissent aucun repos, même quand il faut qu’elle se contienne. Cette tendance de l’opinion à mener toutes les préoccupations à la fois, à s’intéresser à tout et à se passionner pour tout, lui communique ce caractère complexe, impressionnable et ardent qui survit à toutes les transformations. Dans ce mouvement mystérieux, il n’est point toujours facile, sans doute, de saisir le vrai, mais on vit plus rapproché des faits. Il n’est point d’émotion, si fugitive qu’elle soit, dont on n’ait sa part ; on est à la source des nouvelles et des bruits, et cela suffit du moins pour être toujours au courant de ce qui s’agite au fond de cette société parisienne, la plus brillante, la plus capricieuse et la plus rare de toutes les sociétés. En est-il de même quand il s’agit de cette masse nationale qui vit de sa vie propre, disséminée dans les provinces ? Là souvent ni les habitudes ni les intérêts ne sont les mêmes. La province a une manière d’être, de parler et de sentir qui tient aux conditions politiques où elle se trouve placée depuis longues années. L’opinion est infiniment moins complexe et moins subtile ; dans les événemens qui se produisent, elle ne saisit que les résultats les plus saillans et les plus simples ; pour tout le reste, elle s’en inquiète et s’en informe peu.

Que voient en effet aujourd’hui les départemens dans tout ce qui s’est accompli depuis une année ? Ils y voient la fin de l’agitation, le désarmement des passions incendiaires, le repos public garanti. La révolution de février avait si bien organisé une sorte de guerre civile latente dans le moindre village, et l’avait rendue si bien infaillible à un jour donné, que tout le monde en est encore au soulagement de se sentir délivré de ce mauvais rêve. Devant ce grand résultat, tout s’efface, tout disparaît ; les partis ont une singulière peine à se reconnaître après cette tempête, et les malheureux qui allaient, l’an dernier, le sac sur le dos, à la ville voisine, pour chercher le butin promis à leurs passions, vont maintenant voter l’empire. Ils n’en sont pas meilleurs peut-être ; ils cèdent au courant général. Il n’est point douteux aujourd’hui que le trait le plus caractéristique de l’état des provinces en France, c’est cet apaisement universel, cette stagnation véritable de tout mouvement pohtique qui ne laisse place pour le moment à aucune préoccupation. Un autre trait de la situation actuelle des départemens, c’est qu’à ce sentiment intime de la paix pubhque retrouvée, et comme pour le confirmer, il vient se joindre cette autre satisfaction très positive qui naît du retour d’une certaine prospérité matérielle. Après trois ou quatre années de détresse, la propriété se retrouve dans une situation meilleure. Le travail agricole a ses rémunérations légitimes, et les fruits de la terre s’écoulent rapidement. Les transactions se sont singulièrement accrues en peu de temps ; les affaires marchent enfin, selon l’expression vulgaire. Sait-on le raisonnement que font bien des habitans des campagnes ? Il n’y a rien à dire, pourvu que cela dure ; tel est leur mot. Par exemple, c’est là une chose à laquelle peut songer le gouvernement : par la même raison qu’on lui attribue le mérite d’une situation matérielle suffisamment prospère, il n’est point sûr qu’à la première crise on n’en rejette sur lui la responsabilité. Cela s’est vu ; ce ne serait point la première fois qu’on s’en prendrait au gouvernement d’une saison contraire, d’une récolte mauvaise ou d’une baisse des grains : penchant éternel d’un peuple accoutumé à tout expliquer par l’intervention du pouvoir, parce qu’il a pour habitude et pour tradition de ne rien faire sans lui ! Toujours est-il qu’il n’en est point ainsi aujourd’hui, et que généralement l’amélioratioil des intérêts est un des faits actuels les plus sensibles dans la situation matérielle des départemens. Or, cette amélioration, n’est-ce point en définitive ce qu’il y a de plus palpable dans la politique pour les habitans des campagnes ? C’est dans ces conditions que se présentait récemment cette question de la transformation de l’état politique de la France ; on sait le résultat. Un souffle du pays a fait évanouir la république comme une ombre, ou plutôt a fait disparaître un nom qui ne s’accordait plus avec la réalité des choses. Deux fois en un demi-siècle il en aura été ainsi pour l’instruction d’un peuple tout entier et pour l’humiliation éclatante des propagateurs d’abstractions révolutionnaires.

Ainsi donc voilà le second empire inauguré solennellement en France. Paris a pu assister à cette inauguration qui coïncidait avec l’anniversaire du 2 décembre ; il s’est endormi la veille sous une république nominale pourvoir le lendemain rentrer un souverain aux Tuileries dans toute la pompe monarchique. Trois jours plus tard, la proclamation de l’empire se faisait simultanément dans toutes les communes de France, jusque dans les plus humbles villages. Enfin tous les gouvernemens de l’Europe viennent successivement reconnaître le régime nouveau sorti de l’urne populaire le 21 novembre. On pourrait même remarquer un certain empressement des puissances européennes. Certes, si quelque chose est fait pour donner la mesure des changemens qui se sont opérés depuis trente-cinq ans dans le monde politique, n’est-ce point la manière dont s’est exprimé lord Malmesbury, le ministre des affaires étrangères du cabinet britannique, — d’un cabinet tory ! — en expliquant dans la chambre des lords cette reconnaissance de l’empire renaissant ? Au reste, cette transformation du pouvoir en France était trop prévue pour que les conseils des puissances ne fussent point dès long-temps fixés, et leurs résolutions arrêtées. Sans nul doute, chaque gouvernement a ses préférences et ses inclinations, comme le nouveau gouvernement français lui-même a très certainement ses penchans et ses goûts. Au-dessus de tout cependant il y a une chose remarquable : c’est cet hommage universel à l’intérêt supérieur de la paix que nous signalions l’autre jour comme dominant toutes les situations en Europe et dictant leurs résolutions aux gouvernemens. Il est aisé de voir qu’il faudrait des considérations d’une bien étrange puissance pour balancer celle-là. Qu’on jette les yeux à l’extérieur comme à l’intérieur : l’empire s’asseoit ainsi sans obstacle, sans contestation, sans résistance. Telle est même la facilité avec laquelle tout se plie à ce changement) qu’on pourrait presque se demander comment il se fait qu’il ait tant tardé à se réahser. Au moment où il ceignait la couronne, le nouveau souverain de la France, prenant ce nom de Napoléon III aujourd’hui consacré, disait que ce titre ne signifiait pas que son règne se rattachât à 1815 ; il ajoutait qu’au contraire il se reconnaissait volontiers solidaire et héritier des régimes qui se sont succédé. C’est qu’en effet, à travers toutes les transformations par lesquelles un pays peut passgr, il y a toujours un ensemble d’instincts légitimes, d’intérêts, de besoins, d’habitudes enracinées, qui survivent et se perpétuent, parce qu’ils constituent le fonds même de la vie nationale. Une révolution peut venir un instant les bouleverser ; tous ces intérêts et ces instincts renaissent bientôt cependant et reprennent leur cours. C’est l’honneur des pouvoirs réguliers de les reconnaître, c’est leur habileté d’y satisfaire et de régler sur eux les limites de leur puissance.

Maintenant d’autres modifications vont-elles s’accomplir dans notre état politique tel qu’il résulte de la constitution du 15 janvier 1851 ? Le sénatus-consulte du 7 novembre en laissait pressentir quelques-unes, tendant à combiner les institutions actuelles avec les exigences nouvelles de l’hérédité monarchique. Très probablement ces modifications sont l’objet d’une étude spéciale. C’est le sénat, on ne l’ignore pas, qui est appelé à les sanctionner ou à les voter. Sur un seul point, le gouvernement a cru utile de faire précéder les délibérations du sénat de quelques explications : c’est sur la liste civile, et en ce moment même vient de paraître le sénatus-consulte qui statue définitivement à ce sujet. La liste civile de l’empereur est fixée à la somme de 25 millions, et les biens de la couronne reviennent naturellement en jouissance au souverain, qui en dispose suivant les règles ordinaires en pareil cas. De plus, une dotation de 1,500,000 francs est attribuée aux princes de la famille impériale éventuellement appelés à l’hérédité. C’est le chef de l’état qui a le droit de répartir cette dotation. L’empire d’ailleurs a été inauguré par quelques actes d’un autre genre, tels que la nomination de trois maréchaux et divers décrets d’amnistie en faveur de condamnés politiques et de la presse. Les avertissemens infligés jusqu’ici aux journaux ont été notamment annulés. Le bénéfice de cette annulation s’étend encore à d’autres peines prononcées judiciairement contre la presse, et nous ne demandons pas mieux que de voir l’arme administrative comme l’arme judiciaire se rouiller dans le fourreau. La presse elle-même peut contribuer à ce résultat sans s’affaiblir ; l’intérêt qu’elle ne peut trouver dans la polémique politique, elle peut le regagner en entrant de plus en plus dans une voie où tout semble l’appeler aujourd’hui, en s’attachant aux grandes questions morales et matérielles, à la discussion de tous les intérêts qui restent l’élément essentiel et fondamental du développement de notre pays.

Nous parlions récemment de l’extension qu’était sur le point de prendre la banque foncière de Paris. Cette mesure est aujourd’hui réalisée dans les conditions que nous signalions. La banque parisienne devient une banque du crédit foncier de la France, et ses opérations, au moyen de succursales, embrassent tout le territoire. Les statuts de la société nouvelle sont maintenant publiés : son capital est porté à 60 millions, et ses prêts pourront s’élever au-dessus de la somme de 200 millions, qui avait été primitivement indiquée, mais qui était évidemment insuffisante dans l’état de la dette hypothécaire qui grève la propriété française. C’est là, sans aucun doute, une des institutions appelées à être le plus populaires, parce qu’elle répond à un besoin véritable. Il est à souhaiter que les résultats soient en rapport avec les espérances qu’elle a pu faire naître tout d’abord. Le crédit foncier était devenu une de ces questions sur lesquelles il y avait, comme on dit, quelque chose à faire, après toutes les études et les discussions théoriques qui s’étaient produites à ce sujet. Maintenant l’expérience est en train de s’accomplir, et c’est l’expérience qui prononcera. Qu’on nous permette seulement d’ajouter à l’institution nouvelle une recette qui ne peut lui nuire et qui nous était donnée récemment par un agriculteur fort peu au courant des théories : le meilleur système de crédit foncier, disait-il, c’est le travail, l’esprit de conduite et l’économie ; avec cela, à moins de malheur, on n’emprunte pas, — et l’honnête campagnard, dans son économie politique un peu rudimentaire, pouvait bien avoir raison. Il mettait le doigt sur une très sérieuse plaie de ce temps-ci, qui consiste à dépenser plus qu’on ne peut, à s’engager au-delà de ses ressources, sauf, quand on est à bout de moyens, à réclamer du gouvernement des institutions de crédit. Voilà la véritable et sérieuse plaie. C’est l’imprévoyance, la disproportion des besoins avec les ressources, l’ardeur du luxe, le goût du faste et des jouissances, la fièvre des spéculations aventureuses, seule manière de pourvoir à tout et de suppléer à tout. C’est ainsi que surviennent les catastrophes individuelles et parfois aussi les catastrophes publiques. Voilà pourquoi le gouvernement a eu raison tout récemment d’opposer une digue à cette ardeur effrénée de spéculation qui se porte aujourd’hui sur les chemins de fer. D’après la note qui a été publiée, les demandes en concession de nouvelles lignes ne s’élevaient à rien moins qu’au chiffre de 7,000 kilomètres, devant imposer à l’état et aux compagnies une dépense de plus de 2 milliards. Qu’on joigne à ceci les lignes déjà en construction, toutes les entreprises d’un autre genre qui se forment, toutes les opérations industrielles qui s’inaugurent ou se poursuivent : n’y aurait-il point là, à moins d’une extrême prudence, les élémens d’une crise redoutable ? Une telle crise peut être encore évitée, nous l’espérons ; mais qu’on imagine ce qui pourrait résulter du développement continu de cette tendance, lorsque déjà la situation industrielle et financière se ressent des entraînemens des derniers mois, et fléchit parfois sous le poids d’engagemens considérables ! Le gouvernement y songe, nous en sommes convaincus ; la note qu’il publiait dernièrement en est la preuve. Cela est d’autant plus utile, que les finances sont toujours un des points sur lesquels le pays a le plus l’œil fixé, comme sur le thermomètre de sa situation. La condition la plus sûre et la plus efficace d’un mouvement normal et régulier, c’est l’ordre et la prévoyance Là est la garantie de l’achèvement des œuvres commencées, du succès des entreprises qui se fondent et de la possibilité de compléter peu à peu les travaux du passé par les travaux de l’avenir. Tout le reste n’est que fièvre d’un moment et spéculation hasardeuse.

Toutes ces oscillations du monde industriel et financier sont aujourd’hui ce qui attire le plus l’attention, nous ne le nions pas ; elles occupent toutes les têtes, elles allument toutes les imaginations qui se nourrissent de la poésie de la hausse et de la baisse. C’est un véritable drame, où l’on se passionne pour le 3 pour 100, pour le crédit mobilier et le crédit foncier, pour les docks ou le chemin de ceinture. Ce sont assurément des questions d’un grave intérêt. Il ne faut point oublier cependant qu’elles ne représentent qu’un des côtés de la vie d’un pays ; elles n’en constitueraient même que le côté inférieur dans un temps où il y aurait un plus juste équilibre entre les forces diverses de la société, et où la vie morale et intellectuelle aurait son cours régulier et puissant. Par malheur, à ce point de vue intellectuel, quel livre pourrait-on trouver qui pût balancer l’intérêt de quelqu’une de ces œuvres matérielles ? La littérature se met de pair avec l’industrie ; elle lutte avec elle de moyens et de ressources, et alors elle est naturellement vaincue sur un terrain qui n’est pas le sien. Ou bien parfois elle ressemble à un monologue fiévreux d’imaginations hallucinées, et alors elle est encore vaincue, parce qu’elle est en dehors de toute réalité, parce qu’elle parle une langue d’initiés que ne sont pas toujours sûrs de comprendre ceux-là mêmes qui en usent si savamment. Qu’y a-t-il autre chose qu’un monologue de ce genre dans cette Profession de foi du dix-neuvième siècle que publie M. Eugène Pelletan ? L’auteur entreprend de refaire une philosophie de l’histoire pour en tirer le dogme du progrès humanitaire ; il porte même dans cette œuvre étrange un zèle et une conviction qui effraient.

Si la Profession de foi du dix-neuvième siècle eût vu le jour il y a dix ans, nous osons croire qu’elle eût pu avoir du succès auprès de tous ceux qui aiment à ne pas comprendre ce qu’ils lisent et qui jugent une eau profonde parce qu’elle est trouble. Malheureusement on est très refroidi aujourd’hui sur les effusions lyriques et les incantations philosophiques. C’est un fait bien avéré : il y a de notre temps une foule d’esprits qui prennent des mots pour des idées, qui aiment à faire danser en ronde la lune et les étoiles, les cathédrales et les temples païens, l’Hymalaya et l’Olympe, et qui font consister la philosophie dans cet assemblage bizarre. Ils enveloppent le panthéisme et le fouriérisme de toutes sortes de broderies chrétiennes et mystiques ; ils ne parlent que d’incarnation, de verbe et de rédemption. La France, par exemple, est « une immense eucharistie ; » la révolution française est « la montagne du Calvaire. » Savez-vous en quoi consiste le progrès, selon M. Pelletan ? Il consiste à augmenter la somme de la vie, pour nous servir de la langue de l’auteur. « Vivons donc amplement, largement, dit-il, pour obéir à l’irrésistible loi de notre nature ; achevons l’œuvre de la création inachevée sur notre planète. » Mais il nous semble que le progrès pourrait bien consister à vivre selon la vérité et la justice, au lieu de vivre largement et amplement. Nous discutons et nous sommes attirés par cette définition de la musique que M. Listz comprendra à coup sur : « La musique, poésie du nombre, secousse du monde rhythmé et cadencé, qui reflue dans un souffle au fond de la sensation, caresse, joie intime ou plutôt atmosphère harmonieuse de l’ame, qui pénètre, qui imbibe la pensée, qui l’épanouit et la prédispose à tous les sentimens et à tous les pressentimens de l’infini… » Près de cinq cents pages de ce style ! N’y a-t-il pas là de quoi s’inoculer très glorieusement la quintessence du progrès humanitaire, à moins qu’on ne préfère rester avec ce vieux compagnon, ce grand et éternel rétrograde, le bon sens ? Si c’est là la profession de foi du xixe siècle, nous ne nous étonnons pas qu’il trébuche si souvent et qu’il marche à tâtons dans ces ténèbres palpables, ne sachant à quel Dieu croire et quelle lumière invoquer. Et maintenant ne trouvez-vous pas qu’il est singulièrement juste et opportun de choisir entre tous ce livre pour chanter les merveilles du xixe siècle ? Qui donc oserait dire qu’il manque quelque chose à la littérature de la France ? Qui donc oserait ne point voir dans les chefs-d’œuvre d’il y a vingt ans le dernier mot du génie humain ? Quoi ! vous iriez croire que toute cette fière et orgueilleuse inspiration est tombée en défaillance avant le temps, qu’elle n’a pu se rajeunir et que rien n’est venu la remplacer ! Mais n’est-il pas visible que l’inspiration littéraire abonde de toutes parts ? Vous faut-il de la philosophie ? vous aurez d’abord la Profession de foi du dix-neuvième siècle. Dans l’art dramatique, le Théâtre-Français ne regorge-t-il pas de chefs-d’œuvre ? Corneille et Molière ne sont-ils pas éclipsés ? Dans la poésie lyrique, n’en est-il pas de même ? Et d’ailleurs vous auriez encore ici la Profession de foi, spécimen avantageux de lyrisme contemporain. Et le roman ? Oh ! le roman, c’est là la merveille du xixe siècle. Nous n’avions été à pareille fête depuis La Calprenède et Scudéry.

Le roman était pourtant bien mort un jour sinistre d’hiver à la suite d’un régime qui avait eu la faiblesse de lui passer ses excès et ses folies. Il avait été lamentablement exilé du feuilleton. Pour l’achever même et par une juste assimilation, de peur qu’il ne lui prît fantaisie de reparaître au bas d’un journal, il avait été depuis, on s’en souvient, soumis au timbre, à la marque de fabrique. Il n’avait pu résister à ce dernier coup. Voici cependant que le roman renaît et cherche de nouveau cette place du feuilleton où il triomphait autrefois ; mais il n’est plus que l’ombre de lui-même, ses inventions se traînent péniblement, et il masque mal sa sénilité indigente. Enfin cela est si vrai, que le seul roman qui ait eu un véritable succès depuis longtemps et qui le mérite, c’est un roman étranger, l’œuvre émouvante d’une femme, cet Uncle Tom’s Cabin, palpitante étude de l’esclavage américain qui est venue dévoiler à l’Europe la large et secrète plaie de ce nouveau monde si merveilleux en son avènement. Uncle Tom’s Cabin paraît aujourd’hui en livre, en feuilleton, sous toutes les formes ; il a du succès, parce que c’est une peinture humaine, vraie et éloquente dans sa vérité simple et nue. Il fait pâlir les combinaisons vieillies et factices du roman français. Heureusement pourtant il paraît rester au roman en France un athlète, l’Hercule du genre, celui qui peut dire comme Médée : « Moi, dis-je, et c’est assez ! » N’avons-nous pas nommé M. Alexandre Dumas ? Qui l’aurait cru ? M. Alexandre Dumas a écrit sept cents volumes et cinquante drames, selon ce quil affirme, et il lui restait à écrire « l’œuvre de sa vie, » le fruit d’une « gestation de vingt ans, » un de ces livres « qui n’ont leur précédent dans aucune littérature, » puissant, épique, portant une grande pensée à travers six civilisations différentes ! On comprend que nous n’inventons rien ici et que M. Alex. Dumas a tout le mérite de cette appréciation de son œuvre grandiose ; l’ouvrage qu’il qualifie ainsi, c’est Isaac Laquedem. Monte-Cristo et les Trois Mousquetaires étaient assurément des chefs-d’œuvre de vérité humaine, on ne le nie pas ; mais Isaac Laquedem, c’est bien autre chose encore, on va de plus fort en plus fort, ce qui constitue une gradation d’une analogie non douteuse avec celle d’un personnage connu. Enfin Isaac Laquedem est un de ces livres qui font époque, et voilà pourquoi M. Alexandre Dumas a la singulière ambition de l’offrir au public des Sept Péchés capitaux, très favorable, comme on sait, aux œuvres épiques et grandioses. Quand l’idée de ce roman germa un jour dans la tète de l’auteur, il devait avoir huit volumes ; mais c’était alors encore l’âge des illusions et de la naïveté. M. Dumas a fait depuis des romans en vingt-cinq tomes, et il a compris que, pour « l’œuvre de sa vie, » il n’y avait assurément rien de superflu dans dix-huit volumes, ni plus ni moins ! — Est-ce trop d’ailleurs pour un livre qui doit embrasser « six civilisations différentes ? » Comme il est vrai cependant qu’il y a toute une littérature qui se ressemble, quelque titre qu’elle prenne, philosophie, roman, poésie ! Voici la Profession de foi du dix neuvième siècle qui part de la Genèse, qui va du minéral au végétal, de l’Inde à la Grèce, d’Athènes à Rome, de Rome à Paris. Isaac Laquedem, qui n’est qu’un roman, ne doit partir que du Calvaire « pour se dérouler à travers l’histoire de dix-huit siècles et de vingt peuples ; c’est l’ère chrétienne à dérouler, l’Europe à parcourir, le drame de l’humanité à mettre en scène. » Au fond, n’est-ce pas toujours la même chose ? C’est de Belgique que M. Alex. Dumas, à ce qu’il semble, nous envoie son roman. Nous craignons seulement que, quand la contrefaçon va être abolie, l’auteur ne dote la Belgique d’un nombre de volumes égal à celui qu’il a déjà composé, ce qui ferait quatorze cents volumes et pourrait bien, en fin de compte, ne constituer pour nos voisins un bénéfice à aucun point de vue.

La Belgique a eu du reste à s’occuper, depuis quelques jours, de choses plus sérieuses. Elle a eu à s’occuper de ses propres affaires, des conditions les plus efficaces pour rétablir et garantir la sécurité de ses intérêts, qui étaient encore sous le poids des récens différends avec la France. Deux faits, à ce point de vue, se sont produits en quelques jours en Belgique, et viennent concourir au même résultat, qui est le rétablissement de relations plus amicales entre les deux pays. Le premier de ces faits est le vote de la loi sur la presse. On ne l’a pas oublié, un des premiers actes du nouveau cabinet belge avait été la présentation aux chambres d’un projet tendant à réprimer les délits d’attaque et d’injure contre les chefs des gouvernemens étrangers. C’est ce projet qui vient d’être voté après une discussion à laquelle ont pris part les principaux orateurs du parlement belge, M. le comte de Theux, M. Dedecker, M. Orts et les divers ministres. Au fond, il n’y avait point de doute sur le principe même de cette loi. Aussi n’y a-t-il eu de véritables débats que sur des questions secondaires. Quelle serait l’échelle de la pénalité ? L’interdiction des droits civils serait-elle appliquée ? le gouvernement serait-il dans l’obligation de poursuivre sur la plainte d’un cabinet étranger, ou se ferait-il juge des réclamations qui lui seraient adressées ? Sur ce dernier point, M. de Theux a supérieurement démontré que, si le gouvernement belge se faisait l’arbitre des plaintes dont il serait saisi, dans le cas où il poursuivrait, il serait taxé de faiblesse, et, dans le cas où il repousserait la demande de poursuites, il s’élèverait immédiatement une question internationale, tandis que. dans le système proposé, tout est remis aux décisions de la justice nationale. Le gouvernement belge reste l’intermédiaire naturel entre les gouvernemens étrangers et ses tribunaux. Au reste, cette loi est assurément la plus douce et la plus inoffensive de toutes les lois faites en pareille matière. Non-seulement ce n’est pas une loi contre la presse, ainsi qu’a pu le dire M. Henri de Brouckère, mais ce n’est pas même une loi sur la presse, puisqu’elle se borne à prévoir un cas, le cas d’injure et de calomnie contre les chefs des nations étrangères. Et, dans ces termes, la situation même de la Belgique ne lui faisait-elle pas un devoir d’empêcher toute attaque contre les souverains des autres pays ?

La Belgique jouit des bénéfices de la neutralité ; cette situation a ses avantages, et elle a aussi ses charges, au nombre desquelles est au premier rang celle de faire respecter les puissances étrangères dans leurs chefs. Ainsi donc la loi qui vient d’être votée n’a rien qui ne soit d’accord avec les conditions particulières où se trouve placée la Belgique. Mais elle avait évidemment en outre une valeur de circonstance ; il n’est point douteux qu’elle ne fût faite pour offrir au gouvernement français une garantie contre les attaques violentes dont il était journellement l’objet dans la presse belge. C’était un acheminement vers ce second fait important dont nous parlions, et qui est la signature d’une convention provisoire avec la France pour laisser toute latitude à la négociation d’un traité définitif destiné à régler les divers intérêts des deux pays. La convention passée à Bruxelles le 9 décembre peut se résumer en un mot : elle remet provisoirement en vigueur le traité de 1845, et elle ajourne l’échange des ratifications des deux conventions littéraire et commerciale du 22 août jusqu’à la conclusion d’un traité général. Le décret sur les houilles et les fontes belges a été en même temps rapporté par le gouvernement français. Maintenant des négociations nouvelles vont s’ouvrir, et il n’est point douteux que, sous ces auspices d’une bienveillance mutuelle, elles n’arrivent à une fin plus heureuse que par le passé. Pour le moment, la situation de la Belgique se trouve déchargée du poids que faisaient peser sur elle les difficultés commerciales de ces derniers mois. À côté de ces divers actes, le gouvernement belge vient de prendre récemment une mesure d’une certaine importance financière. Il a réduit, lui aussi, la rente 5 pour 100 à 4 et demi pour 100, avec faculté pour les porteurs de rentes de se faire rembourser. C’est le 16 décembre qu’expire le délai dans lequel le remboursement peut avoir lieu, et il ne semble pas que les demandes soient considérables, ce qui peut laisser croire au succès de la mesure.

Tout reprend donc son cours normal en Belgique après les inquiétudes passagères soulevées par des difficultés d’une nature d’ailleurs purement commerciale. Au milieu des mouvemens contemporains de l’Europe, des transformations politiques de tout genre, ce qu’il y a même à remarquer, c’est la fermeté avec laquelle se soutiennent et fonctionnent les institutions libres. Le régime constitutionnel est sorti intact en Belgique de ces tristes et orageuses années ; rien encore ne le menace. En est-il de même partout où il existe ? Le régime constitutionnel est visiblement en proie, au-delà des Pyrénées, à une crise grave Cette crise, nous l’avons déjà fait pressentir d’après tous les symptômes qui se manifestaient en Espagne, et maintenant elle est devenue un fait avéré et patent. C’est le 1er décembre, on le sait, que devaient se réunir les cortès, et qu’elles se sont réunies en effet. La lutte a éclaté presque immédiatement à l’occasion de la nomination du président du congrès. Le candidat du cabinet de Madrid était M. Tejada ; c’est sur M. Martinez de la Rosa que se sont portées les voix de toutes les oppositions réunies, et c’est M. Martinez de la Rosa qui a été élu. Le lendemain, au premier mot d’un député qui entamait une sorte d’acte d’accusation contre le ministère, le président du conseil, M. Bravo Murillo, se levait un décret de dissolution à la main. Les cortès espagnoles sont donc maintenant dissoutes ; elle n’ont eu qu’un jour de session. Il faut ajouter que le décret par lequel le parlement était dissous prescrit en même temps des élections sous l’empire de la loi électorale actuelle, et convoque des chambres nouvelles pour le 1er mars prochain. Le cabinet de Madrid ne s’est point arrêté là : il a rendu publics les divers projets de réformes politiques qu’il se propose d’accomplir avec le concours du nouveau parlement, afin que le pays puisse aujourd’hui se prononcer et voter en connaissance de cause. Ces projets portent sur divers points. En réalité, c’est toute une législation qui comprend une constitution nouvelle et huit lois organiques sur l’organisation du sénat, sur les élections des députés, sur le régime intérieur des corps législatifs, sur la sûreté des personnes et des propriétés, sur l’ordre public, sur la grandesse et les titres du royaume. Dans cette nouvelle organisation constitutionnelle, le sénat devient, en partie du moins, héréditaire, l’action gouvernementale est fortifiée, l’autorité de la reine est singulièrement rehaussée, la formation de la chambre élective est entourée de garanties plus sévères. Tous ces changemens, nous n’avons pas besoin de le dire et de le montrer, correspondent à ce mouvement de transformation politique qui se poursuit dans tant de pays ; on ne saurait cependant s’en dissimuler la gravité ; il est évident que c’est là un élément puissant d’incertitude et de trouble, au moins pour quelques mois, dans l’état de l’Espagne. Que résultera-t-il de cette situation ? Il serait encore difficile de le dire. Qu’on nous permette seulement de montrer les élémens principaux de cette nouvelle phase politique dans laquelle entre l’Espagne. Ce que le cabinet de Madrid a pour lui dans cette entreprise qu’il tente, c’est qu’en réalité ses projets de réforme sont loin d’être aussi excessifs qu’on pourrait le supposer, et au fond, si ce n’étaient des considérations de personnes, il est très certainement plus d’un membre de l’opposition modérée qui y souscrirait des deux mains. Les plus essentielles garanties du régime constitutionnel restent en effet entières dans la législation nouvelle. Ce que le ministère espagnol a encore pour lui, c’est qu’aujourd’hui, en Espagne comme sur bien d’autres points de l’Europe, la lassitude de ce qui est purement politique est arrivée à un degré extrême. Il règne dans beaucoup d’esprits la plus complète indifférence sur bien des choses qui eussent mis, il y a quinze ans, les armes à la main à toute une population ; la préoccupation des intérêts matériels l’emporte sur tout le reste. Ce qui sert enfin merveilleusement le cabinet de M. Bravo Murillo dans ses desseins, c’est l’état de dissolution et de discrédit véritable où sont tombés les partis, lesquels n’ont plus le pouvoir d’enflammer le pays et de le diriger. Est-ce donc, dira-t-on, que le ministère est par lui-même beaucoup plus populaire en Espagne, et a une autorité propre plus réelle sur la masse de la nation ? Cela n’est pas sûr ; mais il agit au nom de là reine, et c’est là sa force, parce que l’autorité monarchique est restée au-delà des Pyrénées la seule puissance bien établie. C’est tout cela qui nous fait croire que le cabinet espagnol réussira dans ses plans politiques ; mais, quand il réussirait, l’entreprise qu’il tente n’en serait pas moins très sérieuse et peut-être très périlleuse. N’y a-t-il pas toujours quelque chose de grave pour un pouvoir en Espagne à rencontrer en face de lui pour premiers adversaires les défenseurs les plus éprouvés de la reine dans les heures les plus difficiles, ceux qui ont soutenu et affermi son trône ? C’est là ce qui arrive aujourd’hui. Nous savons bien que, si le ministère espagnol rencontre des obstacles, il les brisera ou les écartera : peut-être l’a-t-il déjà fait ; mais là est le danger, là est le germe de difficultés qui peuvent n’être pas vidées en un jour. En ce moment cependant, l’Espagne a d’autant plus d’intérêt à rester les mains libres sur le continent, qu’elle peut avoir, dans un délai prochain, à défendre Cuba contre l’ambition américaine. On n’a qu’à lire quelques journaux des États-Unis, on verra à quel point d’exaltation est arrivée la convoitise yankee. Chaque jour, ce sont de nouvelles menaces, de nouveaux projets, jusqu’à ce que la lutte sérieuse s’engage, et alors l’Espagne aura besoin de toutes ses forces, surtout de la paix intérieure, pour pouvoir défendre sa possession contre l’ambition de ses redoutables voisins d’au-delà de l’Atlantique.

En Angleterre, une crise vient de commencer pour le ministère tory. La cause de cette crise, c’est le budget présenté par M. Disraéli. On connaît les principales dispositions de ce remarquable et très hardi plan de finances. M. Disraéli débarrasse les intérêts maritimes des droits de phare, il réduit de moitié les droits sur la drèche et le houblon, et laisse subsister les taxes qui pèsent sur la propriété foncière, sans les augmenter ni les diminuer. Il essaie de rendre plus équitable l’impôt sur le revenu, propose un abaissement progressif des droits sur le thé, étend la taxe sur les maisons à toute maison dime valeur de 10 livres sterling et double cette dernière taxe. En un mot, le spirituel chancelier de l’Échiquier a construit son budget de manière à résister à l’ardeur protectioniste d’un certain nombre d’alliés et à mettre l’opposition libre-échangiste dans l’impossibilité de lui faire, sans se parjurer, une guerre trop violente. La tactique du chancelier de l’Échiquier a déjà réussi à moitié ; l’opposition s’est divisée sur la question du budget ; chaque fraction de l’assemblée blâme telle mesure et en approuve telle autre. Les uns blâment la taxe sur les maisons et approuvent l’abaissement des droits sur le thé ; les autres blâment le maintien des taxes actuelles pesant sur la propriété foncière et approuvent la réduction des droits sur la drèche et le houblon. Jusqu’à présent, l’opposition n’a montré qu’hésitation et incertitude sur la ligne de conduite à suivre ; ce n’est pas la bonne volonté qui lui manque pour combattre le ministère, mais la difficulté est de s’entendre sur un point commun pour le combattre. M. Disraéli a annoncé que, si la chambre rejetait celle de toutes ses mesures qu’il considérait comme la plus importante, c’est-à-dire la taxe sur les maisons, le ministère se retirerait.

La question se discute depuis quelques jours et n’a pas encore reçu de solution. Nous ne voulons rien préjuger ; mais nous croyons fermement, — en cela nous partageons l’avis de l’organe le plus important de la presse anglaise, — que l’opposition ne parviendra pas à réunir une majorité contre le ministère. Les seuls membres du parlement qui voteront sans hésiter contre M. Disraéli sont les radicaux libres-échangistes et peut-être aussi (singulier résultat des vicissitudes politiques !) quelques protectionistes obstinés. Les radicaux de Manchester jouent de malheur en vérité. En moins d’un mois, ils sont été complètement dupés à deux reprises, la première fois dans la discussion relative au principe du libre-échange, la seconde fois par M. Disraéli lui-même. Les libres-échangistes demandaient la plupart des réformes que M. Disraéli, leur adversaire, accorde libéralement à l’Angleterre. Pour les protectionistes quand même, leur dépit se conçoit facilement : ils avaient espéré d’abord que le ministère de lord Derby, plus impolitique qu’il ne l’a été, serait un cabinet de réaction, qu’il agirait contre toutes les lois du bon sens, de la modération et de la politique, en un mot qu’il consentirait, pour flatter leurs passions et leurs rancunes, à faire sottise sur sottise. Il n’en a rien été : il a fallu abandonner l’espoir de voir refleurir le principe delà protection. Alors ils se sont laissé prendre à la nouvelle amorce que le ministère leur a jetée, à l’espoir d’une compensation pour les intérêts agricoles aux privilèges détruits. Or, dans son nouveau plan de finances, M. Disraéli donne bien une sorte de compensation aux intérêts agricoles par rabaissement des droits sur la drèche et le houblon ; mais c’est une compensation trop indirecte pour apaiser la colère des vieux vétérans du protectionisme.

En dehors de ces discussions, le seul événement de quelque importance, c’est la continuation des préparatifs pour la défense nationale, l’accroissement des forces de terre et de mer. Que faut-il penser de ces préparatifs ? Faut il y voir une défiance excessive ou l’expression d’une pensée hostile au continent, et surtout à la France ? Nous croyons qu’il faut y voir tout simplement l’application du vieil adage politique recommandé de tout temps par les hommes d’état de tous pays : si vis pacem, para bellum. L’empressement de l’Angleterre à reconnaître le nouveau gouvernement de la France, les déclarations très complètes de lord Malmesbury à la chambre des lords, l’accueil gracieux fait par la reine Victoria à notre ambassadeur à Londres, sont de sûres garanties que non-seulement les bonnes relation ? entre la France et l’Angleterre ne seront pas troublées, mais même que, contrairement à certaines opinions qui s’étaient fait jour dans ces derniers temps, elles deviendront plus étroites et plus amicales encore que par le passé.

En Allemagne, les esprits sont de plus en plus portés à la conciliation. Le Zollverein prussien, si menacé il y a quelques mois, paraît devoir se raffermir en se reconstituant. L’Autriche éprouve décidément dans cette circonstance un échec analogue à celui qui a frappé les efforts téméraires du prince Schwarzenberg dans son projet d’une incorporation des provinces non allemandes de l’empire à la confédération germanique. Les prétentions étaient les mêmes dans les deux cas ; elles auront eu à peu près le même sort. Ce n’est point à la France de s’en plaindre. Bien que les traités de 1815 aient fait de la Prusse un adversaire de notre pays dans toutes les contestations territoriales qui peuvent surgir, mieux vaudrait encore la Prusse à la tête de l’Allemagne politique et commerciale, réalisant l’unité rêvée en 1848 à Berlin, que l’Autriche incorporée à l’Allemagne et ajoutant le poids de vingt-cinq millions d’ames aux trente-huit millions qui composent la confédération actuelle. Tout ce qui éloigne l’Autriche de ce but est un gain pour l’équilibre de l’Europe et par conséquent un gage de paix.

Aussi bien l’Allemagne paraît être aujourd’hui le pays d’Europe le moins désireux de voir éclater quelque grande conflagration internationale. Depuis un an, la crainte d’éventualités de cette nature a plus d’une fois dominé jusqu’aux altercations irritantes de la Prusse et de l’Autriche. Aux approches du rétablissement de l’empire en France, cette préoccupation est devenue naturellement plus vive. L’Allemagne, il est vrai, comme l’Europe et la France, était préparée au grave événement qui devait marquer l’anniversaire du 2 décembre 1851. L’installation du nouvel empire français ne pouvait pas causer d’émotion soudaine, ni en-deçà ni au-delà du Rhin. Ce n’est pas toutefois sans une curiosité mêlée de quelques inquiétudes involontaires que l’Allemagne envisageait le retour d’un régime qui lui a laissé de terribles souvenirs. Les gouvernemens germaniques ont tiré un excellent parti de la situation conservatrice créée par le coup d’état survenu en France ; mais ils auraient voulu en avoir tout le profit sans les charges. Ils prévoyaient et redoutaient la réaction implicite que cet état de choses amenait nécessairement contre les traités de 1815. Les déclarations du discours de Bordeaux, la diminution de l’effectif de l’armée française, l’explication donnée par le nouvel empereur au corps législatif pour justifier le titre de troisième empereur de son nom et de sa race, ont été reçues en Allemagne comme des témoignages pacifiques qui peuvent suffire, quant à présent, à rassurer les esprits. Il est impossible d’oublier l’influence que le cabinet de Vienne a exercée à cet égard sur les cabinets du Nord, du moins à l’origine. Le prince Schwarzenberg n’avait envisagé dans l’acte du 2 décembre que les services rendus à la politique de conservation ; il s’était efforcé de faire agréer sa manière de voir à la Russie et à la Prusse. Aussi l’empereur des Français a-t-il pu dire récemment avec raison : « Le prince Schwarzenberg et moi nous parlions le même langage. » Le cabinet autrichien restera-t-il fidèle à cette politique ? Ayant plus qu’aucun autre en Europe à redouter les entreprises révolutionnaires, il regarde vraisemblablement encore la restauration de la monarchie en France comme une garantie d’ordre et de sécurité intérieure pour les gouvernemens. Le verra-t-on persévérer dans les mêmes sentimens, lorsqu’il croira l’Autriche suffisamment raffermie sur ses bases et la révolution comprimée ? C’est le secret de l’avenir ; mais il est du moins hors de doute qu’en ce moment aucune des grandes puissances européennes n’est plus intéressée que l’Autriche à ménager la France.

En Turquie, la crise ne paraît pas marcher vers une solution. Le but que le sultan poursuit n’est point facile à atteindre. Frappé de la faiblesse personnelle des chefs du parti de la réforme et de l’incurie qu’ils ont mise dans l’administration des finances, Abdul-Medjid ne veut pas cependant confier le pouvoir aux mains de l’ancien parti turc, dont l’incapacité est plus notoire encore : il ne veut point entrer dans la voie d’une réaction aveugle qui serait périlleuse. Son désir serait de trouver entre les deux partis extrêmes, dont l’un est à demi européen et l’autre asiatique à outrance, des ministres à la fois tolérans et turcs, capables, par un suprême effort de patriotisme sensé, de tirer l’empire de ce mauvais pas. Cet essai de transaction, déjà plusieurs fois tenté, qui eût créé en Turquie ce que l’on appelait d’avance le parti national, n’a jamais eu que des résultats passagers, des ministères de coalition qui n’ont point duré. Une pareille transaction serait peut-être cependant l’unique moyen de rasseoir l’autorité ébranlée, sans ranimer l’esprit d’intolérance, d’innover sans froisser directement les préjugés musulmans. Si la crise présente devait avoir pour effet de démontrer au sultan la nécessité d’une nouvelle tentative de fusion ou de rapprochement de ce genre, cette crise n’aurait pas été stérile. Il est temps toutefois d’y pourvoir, car le mal augmente chaque jour en se prolongeant.

On ne sait rien de nouveau sur les intentions des Wahabites de l’Arabie ; mais il ne semble pas douteux que les troupes ottomanes aient éprouvé un échec dans leur lutte contre les Druses. Du côté du Monténégro, les choses marchent rapidement, et l’on peut dès à présent apprécier les suites probables de la révolution pacifique accomplie dans ce petit état. À peine le nouveau chef de la Montagne-Noire, renonçant à la mitre épiscopale de ses , était-il proclamé prince temporel, qu’il ceignait l’épée et s’en allait en guerre. Depuis que les Turcs sont fixés en Europe, on peut dire que la guerre n’a jamais cessé entre eux et le Monténégro. Par instans néanmoins des armistices intervenaient ; mais des deux côtés on ne reprenait des forces que pour de nouvelles attaques. L’année dernière, un armistice de ce genre avait été conclu ; les Monténégrins se sont hâtés de le rompre aussitôt qu’ils ont cru pouvoir le faire avec avantage. Si l’on en croit les bruits propagés par la presse autrichienne, très bien placée pour connaître la vérité à cet égard, le prince Daniel aurait inauguré son règne par des coups dignes de sa belliqueuse population. Cette fois, que l’on y prenne garde, les engagemens entre les Monténégrins et les Turcs ne sont plus de simples incidens de la vie barbare, ou, si l’on veut, héroïque, particulière à ces pays. Les Monténégrins forment aujourd’hui un état officiellement protégé par la Russie et de plus très dévoué à cette puissance. C’est un état slave, de religion grecque, fanatique, de sa nationalité et de sa foi, agissant au nom de l’une et de l’autre, sous les yeux de populations serbes, bulgares et bosniaques, qui sont de la même race et en général de la même croyance. Tous les avantages que les Monténégrins pourront remporter dans ces rencontres trouveront donc un écho dans la plupart des autres provinces de la Turquie d’Europe. Ce seront des exemples séduisans qui enflammeront des esprits déjà trop faciles à entraîner dans les tentatives hasardeuses, et, par malheur pour l’Europe comme pour la Turquie, l’influence que les Monténégrins exerceront ainsi parmi les Slaves ouvrira une nouvelle voie à l’action de la Russie dans ces contrées.

La situation politique des États-Unis est toujours la même. À peine une querelle avec les gouvernemens étrangers est-elle apaisée, qu’une autre commence immédiatemment. L’affaire. des iles Lohos est terminée, le gouvernement américain a reconnu les droits incontestables du Pérou, et voilà que déjà les Américains qui travaillent à la construction du chemin de fer de Panama commencent à vivre en mauvaise intelligence avec le gouvernement de la Nouvelle-Grenade ; mais de toutes ces querelles, la plus grave assurément est celle qui s’est élevée entre les Américains et les autorités de Cuba. Nous disons les Américains, car jusqu’à présent le gouvernement de Washington s’est renfermé dans une neutralité presque complète. Cette querelle grandit d’une manière démesurée et prend des proportions tellement alarmantes, qu’il est difficile de croire qu’elle puisse être vidée autrement que par la guerre. Reportons-nous de quelques mois en arrière, et voyons, par un résumé, succinct des faits, le chemin qu’a parcouru cette question.

Il y a quelques mois, à l’approche de l’automne, les journaux américains commencèrent à parler vaguement d’un nouveau projet d’invasion. Peu à peu des révélations de jour en jour plus complètes sur l’existence d’une société secrète, la Société de l’Étoile solitaire, composée cette fois non plus d’aventuriers, mais de riches capitalistes, de banquiers, de marchands, de propriétaires d’esclaves, furent faites par la presse américaine. Une fois l’Espagne bien et dûment avertie, les Américains ont ouvert le feu et ont fait tout ce qu’il est possible de faire pour irriter un gouvernement, fournir un prétexte à des hostilités, donner naissance aux soupçons, enflammer toutes les passions. La politique américaine, dans cette affaire, semble avoir pris pour tactique la taquinerie. Les moyens qu’ils emploient pour engager la lutte ressemblent assez aux moyens qu’emploient dans les cirques espagnols les toréadors. Les Américains agitent, pour ainsi dire, des drapeaux sous le nez du gouvernement de Cuba ; prompts à esquiver les coups comme à se mettre en sûreté et comptant bien sur la fougue du tempérament espagnol, ils harcèlent, piquent, irritent tant qu’ils peuvent les autorités de l’île. Ils ont mis en avant les créoles cubains qui habitent l’Union, leur ont fait rédiger des appels à la liberté et des proclamations révolutionnaires. L’anniversaire de la mort de Lopez a été encore une nouvelle occasion de taquineries ; des messes des morts ont été chantées dans les églises catholiques pour le repos de l’ame de Lopez et de ses compagnons ; des prêches ont été, prononcés dans les temples protestans ; les francs-maçons ont fait des processions en plein jour, et dans toutes les grandes villes des meetings se sont tenus le soir à la lueur des torches, au milieu des bannières déployées, où l’expédition de Cuba a été prêchée par de patriotiques orateurs comme une guerre sainte. Le gouvernement espagnol a naturellement perdu patience. L’ile a été surveillée, des créoles suspects emprisonnés, plusieurs journaux supprimés, et même un certain Facciolo, rédacteur de la Voz del Pueblo, condamné à mort et garrotté. Alors les deux nations se sont trouvées en présence et se sont menacées du regard. Une barque américaine, la Cornelia, a été visitée et fouilla par ordre de l’autorité espagnole. Un autre vaisseau, le Crescent City, s’est vu refuser l’autorisation d’entrer dans le port de la Havane, et le capitaine du vaisseau s’est retiré après avoir protesté. Les efforts faits pour donner à cette affaire, qui dure depuis plus d’un mois, une solution pacifique sont restés sans résultat. Le gouvernement espagnol, se relâchant un peu de sa première rigueur, a permis au Crescent City d’entrer dans le port et de débarquer ses passagers, mais en maintenant son interdiction pour la personne du capitaine même du vaisseau. En même temps il a formellement annoncé son intention d’interdire l’entrée du port à tout vaisseau américain qui aurait à bord un certain M. Smith, caissier du Crescent City et suspect aux autorités espagnoles. Qu’ont fait les Américains ? Ils ont commencé par donner des fêtes à cet inconnu, qui est devenu tout à coup un personnage important, et puis ils l’ont placé à bord du Cherokee, qui se dirige sur la Havane. Si, comme cela est probable, le gouverneur-général de Cuba maintient son interdiction, nous aurons une nouvelle édition de l’affaire du Crescent City considérablement augmentée cette fois par suite des passions et des colères qui, de part et d’autre, vont croissant. Voilà où en sont les faits à l’heure qu’il est. L’Europe laissera-t-elle s’engager une querelle qui peut devenir désastreuse et sanglante, et n’a-t-elle rien à perdre à l’affaiblissement de l’Espagne ? Que les gouvernemens songent bien qu’aujourd’hui l’affaiblissement d’une puissance quelconque entraîne en même temps l’affaiblissement du continent européen tout entier. c. de mazade.


REVUE MUSICALE.

Nous sommes en pleine saison musicale ; Les théâtres, les concerts, les sociétés philharmoniques de toute nature se préparent à livrer au public ce qu’ils possèdent de plus attrayant. A l’Opéra, le succès de Moïse se consolide et se propage comme s’il s’agissait d’un chef-d’œuvre nouveau; à l’Opéra-Comique, on attend un ouvrage de M. Auber. dans lequel débutera Mlle Caroline Duprez, et le troisième théâtre lyrique, qui paraît voué à la musique de M. Adolphe Adam, a suspendu les triomphales représentations du Postillon de Lonjumeau et de Si j’êtais Roi, pour reprendre la Perle du Brésil de M. F. David, partition agréable qui ne résout pas le problème de savoir si l’auteur du Désert est réellement un compositeur dramatique. Quoi qu’i! en soit, le Théâtre-Lyrique a donné la semaine dernière un nouvel opéra en deux actes, Guillery le trompette, dont la musique est l’œuvre d’un jeune compositeur italien, M. Sarmiento. Des longueurs interminables, de nombreuses réminiscences et beaucoup de bruit sont les qualités les plus saillantes que nous ayons remarquées dans Guillery le trompette.

Le Théâtre-Italien a fait sa réouverture le 16 novembre par l’Otello de Rossini. Le nouveau directeur, M. Corti, qui a succédé brusquement à M. Lumley, n’a pas eu le temps encore d’aviser à toutes les difficultés de son entreprise, qui sont bien grandes, si ce n’est presque insurmontables. L’établissement d’un Opéra-Italien à Paris, qui remonte au siècle de Louis XIV, intéresse particulièrement les classes élevées de la société qui ont des loisirs et qui recherchent les choses délicates de l’esprit. Tant que la musique française a été dans l’enfance ou dans la période de son premier développement, les opéras et les chanteurs de l’Italie ont pu offrir un exemple salutaire dont le goût national a fait son profit; mais, depuis que la France a pris rang parmi les nations qui cultivent avec succès l’art musical, l’existence d’un Théâtre-Italien à Paris est devenue de plus en plus difficile. On peut remarquer trois périodes brillantes dans l’histoire de l’Opéra-Italien depuis le commencement de ce siècle : la période de l’empire, celle de la restauration, et les dix-huit années de la monarchie de juillet. Ces trois époques correspondent à trois phases caractéristiques de l’histoire de l’école italienne.

Pendant les quinze années de l’ère impériale, le Théâtre-Italien a vécu des chefs-d’œuvre des derniers maîtres du XVIIIe siècle, Mozart, Cimarosa, Paisiello et leurs imitateurs, Fioravanti, Zingarelli, etc. Le génie de Rossini a rempli largement le règne de la restauration, qui est une des époques les plus florissantes de l’histoire de l’art; Rossini, Bellini et Donizetti ont défrayé les dix-huit années de paix et de prospérité qui ont été interrompues par la catastrophe de février 1848. Depuis cette révolution fatale, qui a bouleversé la France et l’Europe, le Théâtre-Italien n’a pu retrouver le public d’élite qui lui a procuré une si longue prospérité. On peut sans doute espérer que, sous un gouvernement comme celui qui vient de s’inaugurer en France, les classes qui ont des loisirs reprendront leurs habitudes, et que l’Opéra-Italien retrouvera aussi la place qu’il a occupée dans la vie parisienne; mais il faudrait pour cela que l’Italie eût à nous offrir des compositeurs et des virtuoses dont il semble, au contraire, qu’elle est dépourvue. En effet, cet admirable pays, que la nature a traité avec tant de munificence, en est arrivé à une de ces époques critiques dont son histoire est remplie. Depuis que Rossini s’est imposé silence, depuis surtout la mort prématurée de Bellini et de Donizetti, il ne s’est produit dans la patrie des Scarlatti, des Pergolèse, des Jomelli, des Piccini et des Guglielmi qu’un seul musicien, qu’on dirait appartenir à une race étrangère par les défauts aussi bien que par les qualités de son talent.

Il y a bien une vingtaine d’années que M. Verdi remplit l’Italie du bruit de ses ouvrages. Né dans les environs de Milan, il est le premier compositeur dramatique de quelque mérite qu’ait produit la Lombardie. Aussi est-ce à Milan que M. Verdi a obtenu ses premiers succès par l’opéra de Nabucco, qui est resté sa meilleure inspiration. Depuis lors, ses ouvrages ont été chantés sur les principaux théâtres de la péninsule italique, et ont excité partout le plus vif enthousiasme. Ils ont été accueillis moins favorablement hors du pays qui les a vus naître, et, à Paris, Nabucco, I due Foscari, Ernani, I Lombardi, qui passent pour être les meilleurs opéras de M. Verdi, ont été jugés avec sévérité. Les partisans du maestro Italien assuraient cependant qu’ayant compris la nécessité de modifier sa manière, M. Verdi venait d’écrire un nouvel opéra où l’on ne trouverait aucun des défauts que lui a reprochés la critique. Cet ouvrage, promis aux espérances des dilettanti et des hommes de goût, est Luisa Miller, opéra en trois actes, qui a été représenté pour la première fois au théâtre de Saint-Charles à Naples et que le Théâtre-Italien de Paris vient aussi de nous faire connaître.

Le sujet de Louise Miller est tiré d’un drame de Schiller, Amour et Intrigue, qui a été bien souvent traduit en français et joué à Paris sous le titre de la Fille du Musicien. Dans la pièce de Schiller (Cabale und Liebe), qui est une des productions de sa jeunesse, il s’agit d’un vieux et pauvre musicien, Miller, dont la fille, Louise, est aimée par le fils d’un grand personnage, Walter, qui est premier ministre d’un prince allemand. La scène se passe donc dans une petite cour d’Allemagne, sur la fin du XVIIIe siècle, et l’imagination du Schiller, tout éprise des idées nouvelles de sentimentalité bourgeoise propagées par Diderot et par Lessing, a fait surgir de ce cadre modeste des contrastes vraiment dramatiques. Les deux amans, Louise et Ferdinand, contrariés dans leurs affections par l’ambition de Walter et trompés par les intrigues d’un subalterne nommé Wurm, finissent par s’empoisonner. Il y a dans le drame un peu lugubre du poète allemand un personnage épisodique, lady Milfort, la favorite du prince, qui est un caractère assez intéressant et qui jette un peu de lumière sur le fond de ce triste tableau. Le poète Italien, M. Cammarano, a dépouillé la fable de Schiller de tous les détails de temps, de lieux et de mœurs locales qui en font l’intérêt, et a pris tout simplement la charpente dramatique, qu’il a transportée où l’on voudra, en Suisse par exemple, où se passe la scène, vers le commencement du XVIIe siècle. Miller n’est plus un pauvre musicien d’une petite ville allemande, mais un vieux soldat, dont la fille s’éprend d’une belle passion pour Rodolfo, le fils d’un grand seigneur. Le père de Rodolfo ne veut pas de ce mariage, parce qu’il a formé le projet de faire épouser à son fils une duchesse qui doit lui apporter en dot une principauté. Le dénoûment est le même que dans le drame de Schiller. Il résulte de cet appauvrissement d’incidens et d’épisodes caractéristiques, dont le poète italien a cru devoir se priver, un ennui qui vous saisit dès les premières scènes et ne vous quitte plus jusqu’à la fin de la pièce. C’est de la passion toute crue qui éclate comme un coup de pistolet, sans préparation et sans que l’esprit ait eu le temps de saisir la cause d’une péripétie aussi lugubre. Pas un caractère n’est dessiné; aucune physionomie originale : c’est une fille, un fils, un père et un traître qui se disputent, qui hurlent et qui s’empoisonnent. Cette manière grossière de préparer des situations à la musique est le dernier degré d’abaissement où puisse tomber le drame lyrique. Il vaudrait cent fois mieux revenir aux fables charmantes de Métastase, qui se passent aussi dans un monde imaginaire : on aurait au moins l’avantage d’entendre un prince, une princesse et un tirannio exprimer, dans une langue exquise, des sentimens nobles et délicats.

On ne pouvait tendre à M. Verdi un piège plus dangereux qu’en lui donnant à mettre en musique le misérable libretto que nous venons d’analyser; c’était lui offrir une occasion de tomber une fois de plus dans les défauts qu’on lui a reprochés depuis long-temps. M. Verdi est incontestablement un artiste de beaucoup de mérite. Il a de la fougue, de la verve, de l’élévation dans le style, et un certain nombre d’idées mélodiques qui ne manquent pas d’originalité. Musicien médiocre et doué d’un tempérament passionné, il s’est engoué du théâtre de la nouvelle école française, parce qu’il flattait à la fois son imagination et qu’il palliait son inexpérience de l’art d’écrire. Aussi M. Verdi est-il tombé dans toutes les exagérations du drame moderne, et sa muse a prêté une voix à ces passions fausses, à ces personnages ridicules aussi impossibles dans l’histoire que dans la fantaisie, dont le goût de la France a déjà fait justice, et qu’il a rejetés dans les bric-à-brac littéraires. Sauf quelques subtilités de langage qui ne se rencontrent pas dans la musique de M. Verdi, les opéras du maestro italien ressemblent d’une manière incroyable aux drames de M. Hugo. C’est la même exagération, les mêmes contrastes heurtés, la même ignorance de la véritable passion, le même style tendu, sec, prétentieux et dépourvu d’émotion sincère, de ces délicatesses, de cette dégradation d’ombre et de lumière qui caractérisent aussi bien le grand poète que le grand peintre et le grand compositeur M. Verdi exige de tels efforts de l’organe humain, qu’ils rendent impossible toute vocalisation. Aussi ne faut-il pas savoir chanter pour réussir dans ses ouvrages : il suffit d’avoir de la voix et de la pousser avec vigueur. M. Verdi ne sait pas développer une idée, c’est-à-dire qu’il ignore l’art de tirer d’un thème toutes les conséquences qu’il renferme. Donnez à un homme comme Meyerbeer par exemple un atome de mélodie, et il en fera un morceau de maître par les développemens qu’il y ajoutera. Tout l’art musical est dans ce procédé, comme tout raisonnement est dans la logique, qu’on le sache ou non. Or l’art de développer une idée mélodique s’appelle dans l’école tout simplement contre-point, mot pédantesque dont se moquent volontiers ces aimables ignorans qui parlent de musique tout aussi pertinemment que d’un bon dîner. M. Verdi, qui sait un peu plus de contre-point que ses admirateurs, mais qui n’en sait pas assez pourtant pour suffire aux besoins de certaines situations dramatiques, est obligé de brusquer les effets dont il a le sentiment et de frapper fort au lieu de frapper juste. De là ces phrases écourtées, ces strette violentes qui reviennent sans cesse et qui ne sont que l’explosion d’une idée que le musicien n’a pas su préparer. Toutes les partitions de M. Verdi sont remplies des mêmes effets, grandioses quelquefois, mais dont la monotonie finit par fatiguer, parce que l’instrumentation, pauvre et bruyante tout à la fois, ne relève pas la maigreur du dessin mélodique. Tels sont les défauts et les qualités qu’on remarque dans presque tous les opéras connus de M. Verdi, et qu’on assurait ne point exister dans la partition de Luisa Miller, qu’il nous reste à apprécier.

L’ouverture n’est pas autre chose qu’une stretta symphonique d’un mouvement rapide, qui ne mérite pas autrement d’être remarquée. Le chœur de l’introduction, chanté par les villageois et les amis de Luisa pour fêter son prochain mariage, ne manque pas d’une certaine couleur agreste appropriée à la situation. La romance de Luisa, Lo vidi el’ primo palpito, où elle exprime à ses compagnes le bonheur d’un premier amour, rappelle note pour note la romance du premier acte d’Ernani, qu’elle est bien loin d’égaler. Le trio qui suit entre Luisa, son père et son amant Rodolfo, trio qui forme la péroraison de l’introduction, n’a rien de saillant, si ce n’est que la phrase de l’allégro en si bémol est fort connue, et se trouve dans toutes les partitions du maestro. L’air de basse, dans lequel le pauvre Miller s’efforce d’expliquer ce lieu commun de morale, qu’un bon père ne doit pas contrarier sa fille dans le choix d’un époux, pourrait être supprimé sans le moindre inconvénient. L’action y gagnerait, le public y perdrait un morceau ennuyeux et très faiblement accompagné. L’allégro surtout de cet air est une de ces phrases communes, d’un rhythme tourmenté et prétentieux qu’affectionne beaucoup le compositeur italien. L’air de basse qui suit immédiatement celui que nous venons de signaler, et que chante le père de Rodolfo, est un hors d’œuvre fastidieux qu’on ferait bien de supprimer aussi, car deux airs de suite écrits pour le même genre de voix n’indiquent pas une grande intelligence de l’économie des effets dramatiques. Un morceau tout-à-fait charmant est le duo pour ténor et contralto que chante Rodolfo avec la duchesse Frederica qu’il doit épouser. L’embarras où se trouve le fils de Walter vis-à-vis de la femme qui l’aime, mais dont il ne peut partager les sentimens, la tendresse chaste et voilée de Frederica, qui est loin de soupçonner quel est le trouble qui remplit le cœur de son fiancé, tout cela est exprimé par un andantino affettuoso d’une grâce tout élégiaque. J’aime beaucoup moins le motif de l’allégro, que je trouve commun et parsemé de points d’orgue ambitieux qu’on trouve si fréquemment dans la musique de M. Verdi. Le chœur de chasseurs sans accompagnement qui forme l’introduction du finale produirait de l’effet, s’il était chanté par un nombre suffisant de voix. Miller vient d’apprendre que Rodolfo, le fils du comte Walter, doit épouser une riche héritière; cette nouvelle jette la consternation dans le cœur de Luisa. Sur ces entrefaites surviennent Walter et Rodolfo, celui-ci pour donner à Luisa un nouveau témoignage de son amour, celui-là pour effrayer le pauvre paysan et rompre un mariage disproportionné qui contrarie les plans de son ambition.

Tel est l’argument du finale du premier acte, qui, après une longue scène de récitatifs et de débats assez vigoureusement rendus, vient aboutir à un quintetto d’un style soutenu. La phrase du cantabile Deh! Mi salva, deh ! m’aita, confiée à la voix de soprano, accompagnée par le ténor et la basse en notes pointées et descendantes, est fort belle, et la péroraison, fortifiée par le chœur tout entier et préparée avec infiniment d’adresse, éclate avec une grande puissance de sonorité. Ce finale est presque un morceau de maître et fait le plus grand honneur à M. Verdi. Nous passons sur le premier chœur du second acte, ainsi que sur l’air de Luisa : Tu punisci mi, que Mlle Cruvelli chante d’ailleurs à contre-sens d’un bout à l’autre. Le duo pour deux basses entre Walter et son satellite Wurm rentre dans les formes connues de la musique vulgaire de M. Verdi, tandis que le quatuor sans accompagnement : Come celar le smanie, pour soprano, contralto et deux basses, est un bijou d’originalité et produit un effet exquis. On dirait un madrigal plein d’idéalité et d’élégance plutôt qu’une page de musique dramatique. Le passage : Ai me, l’infranto core, attaqué par toutes les voix à l’unisson, qui forme une petite phrase incidente, aboutit à un mouvement rapide où le soprano se dégage de l’unisson, et monte par un rhythme syncopé jusqu’au si supérieur, tandis que les autres voix l’accompagnent par un bisbiglio mystérieux; tout cela, disons-nous, est exquis et nouveau. Ce quatuor a été redemandé par tout le public enchanté. L’air de ténor : Quando le sere al placido, que chante Rodolfo désespéré, est très beau, et M. Bettini l’a rendu avec bonheur; le duo pour soprano et basse entre Miller et Luisa mérite aussi d’être signalé, surtout l’andante :

La tomba è un letto
Sparso di fiori.

Nous aimons beaucoup moins la prière et le trio qui remplissent à peu près tout le troisième acte. La situation violente des deux amans, Rodolfo et Luisa, qui rappelle un peu la dernière et admirable scène de l’Otello de Rossini, ne renferme rien de remarquable et qui puisse soulager la patience du public pendant cette longue agonie.

La partition que nous venons d’analyser n’est pas une œuvre médiocre. Le duo charmant entre Rodolfo et Frederica, le quintette et le finale du premier acte; le quatuor sans accompagnement du second acte, d’une facture si originale qu’on oublie facilement qu’il ne répond pas tout-à-fait à la situation des personnages, l’air de ténor qui vient après et dont l’allégro est plein d’énergie, le duo pour soprano et basse entre Luisa et son père Miller, sont des morceaux diversement remarquables, de nature à produire beaucoup d’effet, s’ils étaient bien rendus. On trouve dans Luisa Miller ce qu’on a déjà remarqué dans tous les opéras de M. Verdi : de la couleur, de la passion véhémente, de l’élévation dans le style, le sentiment des effets d’ensemble, et, ce qui a lieu d’étonner, une certaine grâce élégiaque qui semble échapper, comme par mégarde, de l’imagination un peu sombre du compositeur. A côté de ces qualités, que nous n’avons jamais contestées à M. Verdi, on regrette d’y trouver aussi le même cercle assez restreint d’idées mélodiques, la raideur dans les formes, la persistance de certains rhythmes tourmentés, la vulgarité de l’harmonie, et ces accompagnemens éternels en accords plaqués que M. Verdi affectionne tant. Son instrumentation, qui vise à l’effet, manque de corps, les couleurs y sont plutôt entassées que distribuées avec goût. Dans les scènes qui préparent l’éclosion du sentiment, dans tous ces détails si nécessaires à l’éclaircissement de la situation, où les maîtres font intervenir l’orchestre pour occuper l’oreille d’une manière intéressante, M. Verdi reste impuissant. Ses contre-basses murmurent inutilement et ne dégagent qu’une sonorité sourde et pâteuse qui trahit la pauvreté de l’imagination et l’inexpérience de l’artiste. Ce qu’on peut signaler dans la partition de Luisa Miller, qui semble annoncer une heureuse modification dans la manière de M. Verdi, c’est que les voix y sont traitées avec plus de ménagement et ne dépassent jamais les limites d’une échelle modérée.

L’exécution de Luisa Miller est encore moins soignée que ne l’avait été celle d’Otello, où M. Bettini seul a fait preuve d’un véritable talent. Mlle Cruvelli, qui a montré son insuffisance dans le rôle si difficile de Desdemona, n’a pas mieux compris celui de Luisa. Il ne faut pas que Mlle Sophie Cruvelli se dissimule une chose, c’est qu’elle a beaucoup perdu depuis deux ans dans l’estime du public parisien. Sa jeunesse, sa belle voix d’un timbre si chaleureux et si pénétrant, les avantages de sa personne et la fougue de son imagination, qui lui ont valu ses premiers succès, sont des qualités précieuses que la jeune cantatrice n’a pas su féconder par le travail et la docilité aux conseils de la critique. Les éloges extravagans qu’on lui prodigue chaque jour et qui n’ont aucune influence sur les gens de goût ont été funestes à Mlle Cruvelli, qui s’est crue une virtuose de premier ordre, tandis qu’elle n’est encore qu’un écolière d’avenir. Je crains bien que Mlle Cruvelli ne s’arrête au milieu de la carrière qu’elle pourrait parcourir d’une manière si brillante. Il y a dans le talent de la jeune et charmante cantatrice quelque chose de la brusquerie et de la passion mal contenue qui caractérisent la musique de M. Verdi. M. Bettini, qui a été faible dans le rôle d’Otello, est beaucoup mieux dans celui de Rodolfo, qui n’exige pas une grande flexibilité d’organe. Il a chanté avec une émotion réelle et beaucoup de succès le bel air du second acte. Il est bien dommage que M. Valli, qui joue le rôle de Miller, n’ait point une meilleure voix, car c’est un artiste de beaucoup de talent. Les chœurs et l’orchestre laissent beaucoup à désirer aussi bien pour la justesse des mouvemens que pour celle des intonations.

On assure que M. le directeur de l’Opéra a fait traduire en français le libretto de Luisa Miller, qui sera donné prochainement à l’Académie de musique. Nous sommes loin de blâmer une pareille tentative, car, après Meyerbeer, personne ne peut mieux que M. Verdi essayer de remplir l’interrègne qui existe depuis trop long-temps sur notre grand théâtre lyrique.


P. SCUDO.


REVUE LITTÉRAIRE.
MISCELLANÉES HISTORIQUES. — LES SOCIÉTÉS SAVANTES.

Il en est des travaux des historiens et des érudits comme des fouilles des archéologues : on a beau chercher dans les livres, on découvre toujours quelque perspective nouvelle à travers les horizons sans bornes du passé; on a beau chercher sous la terre, chaque coup de pioche ramène quelque débris nouveau, et, si mince qu’il soit, ce débris, par sa vétusté seule, intéresse, non-seulement les savans, mais ceux même qui n’ont jamais entendu nommer la science. Je me souviens de la curiosité singulière excitée chez de bons paysans, dont la plupart ne savaient pas lire, par la découverte d’un sarcophage gallo-romain. Placé dans un terrain sec et calcaire, le squelette s’était conservé tout entier; une épée courte reposait à ses côtés, et l’on distinguait au milieu d’une poussière brune les débris de quelques ornemens militaires, les restes d’un ceinturon orné de plaques de métal, un collier et des agrafes, On discuta long-temps pour savoir quel pouvait être ce mort, enterré au milieu des champs, si loin du cimetière. Puisqu’il avait un sabre, c’était évidemment un soldat; mais, disait-on, pour qu’on l’eût mis dans un si beau cercueil de pierre, fait tout d’un morceau et qui avait dû coûter bien cher, il fallait tout au moins que ce fût un officier, et en effet on décida à l’unanimité que c’était un officier tué dans les guerres du temps de Marlborough, et qu’il serait convenable de l’inhumer en terre sainte. Le squelette fut donc placé dans un cercueil avec toute sa dépouille funèbre; on chanta pour lui l’office des morts, et sur sa tombe nouvelle on planta, comme sur la tombe des chrétiens, de grosses touffes de buis. Ce sentiment de curiosité et de respect qu’éveillait chez les paysans la vue de ce mort et de ces débris d’un autre âge, nous le retrouvons partout aujourd’hui, dans nos livres, dans nos idées et dans nos mœurs. Il semble qu’en vieillissant, les peuples, comme les hommes, aiment à se souvenir, et que, dans leur âge mûr, ils se tournent, avec un regret mêlé d’attendrissement, vers les jours heureux de leur jeunesse et de leur ignorance. Le passé d’ailleurs est si vaste et si profond, qu’il reste toujours pour les derniers venus quelque doute à éclaircir, et, au milieu des ruines, quelque recoin obscur à fouiller.

Comme les ouvrages d’histoire et d’érudition dont nous nous sommes occupé récemment [1], ceux que nous allons encore examiner ici se rattachent aux sujets les plus divers : archéologie héraldique, philologie, histoire sociale et littéraire, curiosités monumentales, etc. Cette grande variété est une preuve nouvelle que l’érudition, après être restée long-temps confinée dans un cercle assez étroit, tend chaque jour à élargir ses horizons. Bien des sujets qu’elle eût regardés, il y a trente ans, comme étrangers à ses préoccupations habituelles lui sont devenus familiers. Après avoir uniquement travaillé pour les savans et quelquefois pour les pédans, elle travaille enfin pour tout le monde, et, tout en défrichant des terrains nouveaux, elle trouve encore à glaner là où la récolte semblait faite depuis long-temps. Nous citerons comme exemple le Dictionnaire héraldique de M. Charles Grandmaison [2]. Étudié tout à la fois par la curiosité et la vanité, le blason est, sans aucun doute, de tous les sujets archéologiques celui qui prête le moins aux découvertes, et, bien qu’il ait survécu à toutes nos révolutions, il n’est souvent, pour ceux même qui s’en font gloire, que l’alphabet indéchiffrable d’une langue morte. Or c’est pour expliquer cette langue que M. Grandmaison a composé le livre dont nous venons de parier, et, à force d’investigations sagaces et patientes, il a écrit, sur un sujet vieilli, un livre nouveau par le plan et très abondant en détails curieux, en renseignemens peu connus.

Le Dictionnaire héraldique a surtout pour but de faciliter aux archéologues et aux gens du monde le moyen de déterminer à quelles familles, à quels temps, à quelles provinces appartiennent les armoiries qui se trouvent semées à profusion dans les châteaux, les églises, sur les tableaux, les armes, les cachets, les meubles, enfin sur les monumens de toute espèce que nous a légués la vieille France. Cette détermination, pour être exacte, demande de longues recherches, quand on s’adresse aux vieux livres, car dans ces livres l’indication de l’armoirie est toujours subordonnée à l’indication du nom patronymique, ou féodal. Ce ne sont, à proprement parler, que des biographies nobiliaires, illustrées de blason; et pour retrouver les familles auxquelles peuvent appartenir telles ou telles armes, il faut parcourir tout un dictionnaire, nom par nom et figure par figure. Afin de remédier à cet inconvénient, M. Grandmaison a substitué à l’ordre alphabétique des noms de famille l’ordre alphabétique des figures, en les groupant par genres, les pals avec les pals, les lions avec les lions, les croissans avec les croissans. Cette méthode a non-seulement l’avantage de donner aux personnes les plus étrangères à ce qu’on appelait autrefois la science héroïque le moyen de reconnaître promptement les diverses espèces d’armoiries, mais aussi de présenter l’inventaire exact de toutes les figures de l’art héraldique.

Si longues qu’aient été les recherches nécessitées par un semblable travail, l’auteur cependant ne s’est point renfermé dans la partie purement technique de son sujet. Il a donné sur les points principaux de l’histoire de la noblesse au moyen-âge une foule d’élucidations importantes. Son introduction, qui porte principalement sur l’origine de l’art héraldique, est un excellent morceau de critique historique, où, sans résoudre toutes les difficultés, il a su du moins faire la part du vrai et du faux, et réduire à leur juste valeur les nombreux systèmes qui se sont produits jusqu’ici sur certains points de l’histoire des armoiries De même que chaque famille cherchait à donner à sa noblesse un nouveau lustre, en la reportant aux temps les plus reculés, de même chaque érudit, pour anoblir le blason, en faisait remonter l’origine aux âges primitifs ou fabuleux. Favyn, dans son Théâtre d’Honneur, donne des armoiries à Caïn et à Abel; un autre héraldiste, Segoing, en attribue l’invention aux fils de Noé. D’autres croient en trouver les premières mentions dans Eschyle, à l’occasion du boucher des sept chefs devant Thèbes, ou dans Valérius Flaccus, à propos des emblèmes portés par les Argonautes. Alexandre, Charlemagne, les Normands, Frédéric Barberousse, les Guelfes et les Gibelins, sont désignés tour à tour par les écrivains du XVIe et du XVIIe siècle comme les inventeurs des signes héraldiques. Le père Ménestrier attaqua pour la première fois ces absurdes inventions, et fixa au Xe siècle l’origine des armoiries en la rattachant à l’origine même des tournois. Ce savant jésuite, par cette opinion nouvelle, avait fait un grand pas vers la vérité, mais il ne la touchait point encore. D’une part, il avait confondu avec les armoiries proprement dites les emblèmes personnels qui se rencontrent sur quelques monumens du Xe siècle, et de l’autre il se trompait, d’abord sur la question des tournois, — car on ne peut assigner à l’apparition de ces jeux guerriers une date aussi précise que celle qu’il a fixée, — ensuite sur l’influence qu’ils ont exercée par rapport au blason. Dire comme il le fait que les pals, les chevrons, les sautoirs, sont la représentation exacte des lices et des barrières où se donnaient les jeux chevaleresques, que les bandes et les fasces sont les écharpes qu’on y portait et que les dames donnaient souvent aux chevaliers, c’est, comme le remarque avec raison l’auteur du nouveau Dictionnaire, chercher dans les tournois exclusivement ce qu’on trouvait partout. Il y avait en effet des barrières, non-seulement dans les lices des tournois, mais aussi dans les châteaux forts, les ouvrages de défense des villes, les maisons et les propriétés particulières. Il y avait de même des écharpes dans la toilette civile et le costume militaire. Les tournois une fois écartés, M. Grandmaison examine la valeur d’un autre système plus récent, mais également absolu, qui fixe aux croisades l’apparition des armoiries. Ici encore il discute sévèrement toutes les affirmations, et il établit, selon nous d’une manière péremptoire, qu’il est impossible de déterminer, comme on l’a voulu faire jusqu’ici, l’heure précise à laquelle l’usage des armoiries se répandit dans le monde féodal. En effet, dès le Xe siècle, on trouve quelques emblèmes personnels, mais, à cette époque et dans le siècle suivant, ce qu’on appelle le blason ne s’est point encore constitué comme signe caractéristique d’une classe particulière, et surtout comme symbole transmissible d’une même famille. C’est seulement au XIIIe siècle que le principe de l’hérédité des armoiries est définitivement établi, et que le blason devient une science et prend une véritable importance; mais, par un singulier contraste, l’art héraldique était à peine constitué, que déjà la chevalerie était en pleine décadence. Dès le siècle suivant elle avait perdu son caractère, et quand Charles VI, en 1389, voulut créer chevaliers ses deux cousins, le roi de Sicile et le comte du Maine, le peuple vit avec étonnement le cérémonial de cette investiture, parce qu’il avait perdu complètement, suivant le moine de Saint-Denis, la tradition des rites chevaleresques. Il en fut de même du blason. Aux emblèmes héroïques succédèrent les logogriphes des armes parlantes, et ce qui, au début, avait été une grande institution sociale devint, avec le temps, une simple affaire de vanité. Au XIIIe siècle, les chevaliers gagnaient leurs éperons sur le champ de bataille, au prix de leur sang. Au XVIIe, le roi vendait les parchemins soixante livres, et certes, parmi toutes les études qui appellent l’attention des érudits, il en est peu qui présentent autant d’intérêt que celle de la décadence politique de la noblesse française; nous indiquerons cet important sujet à l’auteur du Dictionnaire héraldique comme un curieux complément de son premier ouvrage, et, puisqu’il a fait heureusement sa veille des armes, il faut qu’il entre maintenant en l’ordre de chevalerie.

A côté du blason des familles, on peut placer le blason des maisons, c’est-à-dire les emblèmes, devises ou monumens figurés qui ont servi jusqu’au XVIIIe siècle à désigner les habitations particulières. Sous le titre de Recherches historiques sur les enseignes [3]. M. de La Quérière a réuni, dans un grand nombre de villes de France, les curiosités de ce genre que le temps a laissé arriver jusqu’à nous. Il est à regretter qu’au lieu de donner un peu au hasard et ville par ville les enseignes qu’il a l’assemblées à la suite des plus patientes recherches, M. de La Quérière ne les ait point classées dans un ordre logique, et d’après leur caractère même, en enseignes mystiques, chevaleresques, industrielles, facétieuses, etc.; par cette disposition, on eût saisi bien plus vivement les tendances de l’esprit du moyen-âge. Ainsi les saints dont le souvenir se rattache aux âges héroïques de la monarchie française, saint Denis, saint Martin, saint Éloi, sainte Geneviève, étaient surtout populaires. Il en était de même de ceux que les corps de métiers avaient choisis pour patrons, saint Honoré, saint Fiacre, saint Crépin, etc. Pour les enseignes chevaleresques, les plus communes étaient celles qui représentaient les quatre fils Aymon, tels qu’on les voit encore aujourd’hui dans les vignettes de la Bibliothèque Bleue, chevauchant, la lance au poing, sur un seul et même coursier. L’écu de France existait aussi dans un grand nombre de villes, et ce dernier emblème offre cela de particulier, qu’on le retrouve, au temps de Cicéron, sous le nom du bouclier gaulois, scutum gallicum, servant d’enseigne aux auberges de l’antique Italie en souvenir des guerres soutenues par les Romains contre les populations transalpines.

M. de La Quérière, en mentionnant l’enseigne de la truie qui file, qui existait à Paris et dans un grand nombre de villes de France, dit que l’origine de cette enseigne et de quelques autres du même genre, telles que l’ame qui vielle, le chat qui pelotte, le chien qui rit, se rattache probablement à une modo qui se répandit au XVe siècle, et qui consistait à placer dans des cages au-dessus de la porte des boutiques, pour attirer l’attention des passans, des animaux dressés à exécuter des tours d’adresse. Cette explication, en ce qui touche la truie qui file, n’est point exacte ; cette enseigne, en effet, n’est que la vignette d’une légende célèbre qui de proche en proche nous conduit, en passant par la reine Pédauque, droit à la métamorphose de Daphné en laurier. Dans la tradition païenne, Daphné, poursuivie par Apollon, prie Jupiter de la changer en arbre. Dans la tradition chrétienne, la reine Pédauque, menacée dans son honneur, prie Dieu de lui donner une patte d’oie. Enfin, dans l’enseigne dont nous venons de parler, c’est une belle jeune fille qui, pour se soustraire aux violences de son seigneur, prie la Vierge de la déformer en la changeant en truie, et qui, après la métamorphose, garde encore son fuseau comme un souvenir de son premier état. Les fabliaux, les bestiaires, et plus tard les contes de fées fournirent aussi un nombreux contingent; les enseignes du chat botté, de Gargantua, du petit chaperon rouge, constatèrent le succès de Rabelais et de Perrault à une époque où le souvenir des croisades était encore populaire par les enseignes de la ville de Jérusalem, de la croix rouge et des trois Maures, qui figuraient plus particulièrement sur les auberges. Du reste, les traditions historiques sont en général assez rares, et, parmi les rois de l’ancienne monarchie, nous n’en connaissons que deux, saint Louis et Henri IV, qui soient arrivés par la popularité de la gloire à la popularité de l’enseigne. A côté des emblèmes mystiques, les emblèmes facétieux tiennent incontestablement la plus grande place. Tantôt ce sont des jeux de mots sur les noms propres. C’est ainsi que Cottier, le médecin de Louis XI, fit sculpter sur sa demeure un arbuste avec cette légende : A l’abricottier; tantôt ce sont de véritables rébus, comme dans cette maison citée par Sauval, et connue sous le nom de la vieille science (la vieille scie anse), parce que l’on voyait sur la façade une vieille sciant l’anse d’un vase. Quelquefois aussi c’étaient de vives épigrammes : à Troyes, sur la maison dite le trio de malice, on avait représenté un chat, un singe, une femme, et, dans ces hiéroglyphes rabelaisiens, la bonne femme était figurée par une femme sans tête. Le moyen-âge, on le voit, restait jusque dans ses enseignes fidèle à l’esprit des trouvères, et la veine railleuse et narquoise jaillissait toujours par quelque source imprévue. Comme l’archéologie monumentale, la philologie, qui n’est que l’archéologie du langage, a donné, depuis quelques années, plusieurs ouvrages importans auxquels M. Edelestand Du Méril vient d’ajouter l’Essai philosophique sur la formation de la langue française, livre dans lequel l’auteur a le mérite, malheureusement trop rare chez les érudits, de remuer un grand nombre d’idées. M. Du Méril, après avoir exposé, que ce n’est pas une langue déterminée qui est naturelle à l’homme, mais le langage en lui-même, c’est-à-dire la faculté d’exprimer des pensées par des mots, s’attache à montrer que les langues sont toujours en rapport direct avec la civilisation des peuples qui les parlent, qu’elles vont toujours du simple au composé, qu’à l’origine il n’y a que des patois sans règles fixes, que l’idiome national se forme en soumettant successivement ces patois à une épuration sévère, en les anoblissant en quelque sorte, et que la langue officielle, littéraire, académique, se constitue en même temps que la législation, les gouvernemens et la société régulière. Les lois de la décadence sont les mêmes que les lois de la formation, et la langue d’un peuple retombe à l’état de patois, quand ce peuple lui-même s’affaisse et dégénère. A côté des influences purement locales et des causes historiques, il faut reconnaître en même temps les influences étrangères, c’est-à-dire celles qui résultent du rapport des nations entre elles et des échanges de mots qui s’établissent par suite du contact. De plus, les idiomes s’inspirent de la nature des populations qui les créent, et ils expriment nécessairement la façon de penser, les habitudes d’esprit, le caractère de ces populations. Ici, on le voit, la méthode d’investigation est nettement exposée, et M. Du Méril marche toujours d’après les principes qu’il a fixés lui-même. Il s’attache d’abord à définir nettement, d’après le caractère même du peuple, le génie de la langue française; ce qui la distingue suivant lui, c’est la transparence, la facilité d’usage, l’agencement logique de la parole, la netteté de la prononciation. Le travail instinctif de son perfectionnement a toujours tendu vers la clarté, et ce travail a été successivement élaboré sur tous les élémens qui ont concouru à sa formation première. Les divers points que nous indiquons à peine ici ont été curieusement développés par M. Du Méril; cette partie de son livre, entre autres mérites notables, offre celui de la nouveauté, et les principes généraux qu’il y développe se trouvent pour la plupart confirmés par les détails philologiques qui occupent le reste de l’ouvrage.

En remontant aux sources mêmes de notre idiome national, l’auteur tient compte de tous les élémens, et s’attache successivement à faire la part du celtique, du grec, du latin, des langues germaniques et des langues orientales. L’idée philosophique dans l’Essai domine le détail grammatical, l’étude du langage est toujours liée d’une manière intime à celle des mœurs, des idées, des habitudes, et pour cela même nous recommandons aux historiens qui s’occupent du passé de la France le travail de M. Du Méril comme une source abondante et féconde en renseignemens. Nous le recommandons également aux personnes qui croient encore qu’il est indispensable d’apprendre le grec pour savoir le français. En comptant, comme M. Du Méril, ce que la langue d’Homère et de Platon, à part les mots techniques qui sont de formation récente, a donné à la langue de Descartes et de Corneille, elles reconnaîtront, nous n’en doutons pas, que l’on peut savoir du grec autant qu’homme de France, sans être mieux renseigné pour cela sur l’histoire de notre idiome national.

L’ouvrage de M. Vallet de Viriville intitulé Histoire de l’instruction publique en Europe et principalement en France depuis le christianisme jusqu’à nos jours [4] se place naturellement auprès du livre de M. Du Méril. La lutte qui vient de se ranimer entre renseignement laïque et l’enseignement clérical, les réformes qui s’opèrent en ce moment même dans F Université, le besoin senti par tous d’une modification profonde dans notre système d’études, donnent au travail de M. Vallet de Viriville un intérêt pratique et tout-à-fait actuel. En suivant depuis l’origine jusqu’à notre temps même l’organisation de l’enseignement théologique, littéraire et scientifique, l’auteur indique nettement les phases diverses que cet enseignement a traversées, et l’un des principaux mérites de son livre, c’est de marquer toutes les transformations, toutes les modifications que renseignement a subies sous le rapport politique, administratif et moral.

Duboullay, Launoi, Crévier et la plupart des écrivains qui se sont occupés de l’histoire de l’université, ont fait cette histoire tout d’une pièce; pour eux, depuis Charlemagne jusqu’à Louis XIV, rien n’a changé; l’Université est toujours la fille aînée des rois de France, avec ses docteurs fourrés d’hermine, ses massiers solennels et ses privilèges imprescriptibles. Ils acceptent sans les contrôler toutes les erreurs traditionnelles; ils lui donnent Charlemagne pour père, Alcuin pour premier grand-maître, et peu s’en faut qu’ils n’en fassent remonter, comme le chancelier Gerson, l’idée première à Noë. M. Vallet démonte pièce à pièce tout cet échafaudage systématique, et, en se plaçant toujours sur le terrain des faits, il nous montre l’Université telle qu’elle fut réellement, c’est-à-dire exclusivement cléricale et monastique à l’origine, subordonnant tout à la théologie, formant des chrétiens plutôt que des savans, sans être pour cela hostile à la science, puis se sécularisant peu à peu, quand la société civile commence à se constituer à côté de la société religieuse, pour se placer plus tard comme une rivale en face du clergé. Il nous la montre dans ses rapports avec le gouvernement, dans sa vie publique et dans sa vie intime, dans l’intérieur de ses collèges, dans les mœurs de ses maîtres et de ses écoliers, dans les querelles de ses pédans. Au milieu des ardentes disputes que soutient l’Université contre les rois, les grands corps de l’état, les ordres mendians et les jésuites, M. Vallet garde toujours une parfaite impartialité; nous l’en félicitons d’autant plus que l’écho de ces vieilles querelles s’est prolongé jusque dans notre temps, et que les parties intéressées ne sont guère aujourd’hui moins emportées qu’au moyen-âge.

Comme la question de l’enseignement, la question de la papauté, considérée au point de vue politique, soulève dans l’histoire d’orageux débats. Sans parler ici de quelques écrivains protestans qui ont poussé les récriminations jusqu’à l’insulte, on trouve dans le sein du catholicisme même deux écoles qui, chacune de son côté, vont, dans le blâme ou dans l’éloge, aux extrémités les plus absolues. C’est surtout à l’occasion de la grande lutte qui éclata au XIIe siècle pour se continuer jusqu’au XIIIe entre les papes et les empereurs d’Allemagne, qu’on trouve dans les historiens modernes les affirmations les plus opposées. Il semble que le bruit de tous ces combats arrive jusqu’à nous à travers les siècles; l’érudition, ainsi que la vieille Italie, a ses guelfes et ses gibelins, et, comme cette curieuse époque a été surtout étudiée par des historiens allemands et italiens, c’est-à-dire par des parties intéressées, il en résulte que la vérité, pour nous autres lecteurs français, est encore plus difficile à démêler. C’était là une lacune regrettable que le livre de M. de Cherrier, l’Histoire de la lutte des Papes et des Empereurs de la maison de Souabe, vient de combler heureusement [5]. Ce livre est procédé d’une introduction générale dans laquelle l’auteur trace, en se plaçant à un point de vue très élevé, un tableau rapide des vicissitudes de l’Italie depuis la chute de l’empire romain jusqu’à l’avènement de l’empereur Frédéric Barberousse en 1152.

Envahie tour à tour par les Barbares de toutes les races, Goths, Ostrogoths, Lombards, la péninsule italique, durant cette longue période, ne s’appartient jamais à elle-même. Un seul pouvoir, la papauté, domine au milieu de ce chaos; mais elle ne peut, avec ses propres ressources, constituer l’unité. Il faut donc qu’elle cherche des appuis au dehors et qu’elle brise elle-même, par une continuelle intervention des peuples chrétiens, cette nationalité qu’elle voudrait fonder. Ainsi elle appelle contre les Lombards Charlemagne, — puis contre les descendans de Charlemagne les rois de Germanie ; mais ces prétendus libérateurs ne sont en réalité que des conquérans qui, après s’être fait donner par les papes la couronne impériale, réunissent nominalement à leurs états Rome et la péninsule, de telle sorte que l’Italie n’est plus réellement qu’une annexe de l’empire. En présence de cette situation, les souvenirs de la vieille gloire et de l’indépendance se réveillent. Deux grands partis s’établissent : l’un composé de la haute noblesse allemande, qui se range du côté de l’empereur, — l’autre formé par les grandes communes italiennes, qui cherchent auprès du chef de l’église l’immense appui de l’autorité morale; mais ces communes elles-mêmes sont sans cesse en rivalité. Chaque ville trouve une ennemie implacable dans la ville voisine. Pise est sans cesse en guerre avec Milan, Crème avec Crémone, Tusculum avec Rome. Il résulte de là que les cités italiennes, au lieu de suivre avec persistance la formation de l’unité, la brisent sans cesse par leurs discordes intestines, comme la papauté la brise elle-même par ses alliances. Selon les intérêts ou les passions du moment, elles s’unissent tantôt avec le pape pour combattre l’Allemagne, tantôt avec l’Allemagne pour combattre le pape, et de la sorte, pendant plusieurs siècles, la péninsule n’est qu’un vaste champ de bataille inondé de sang par la guerre civile et la guerre étrangère.

La partie narrative du livre de M. de Cherrier se partage en trois périodes distinctes : la première s’étend depuis l’avènement de Frédéric Barberousse jusqu’au mariage de son fils et à l’occupation de la Sicile par la dynastie allemande; la seconde période comprend les années qui s’écoulent entre la mort de Henri VI et celle de son fils Frédéric II, en 1250. C’est entre ces deux dates extrêmes que les papes, qui jusqu’alors n’avaient joué qu’un rôle secondaire, se montrant au premier plan, et qu’ils engagent contre la maison de Souabe un combat à outrance. Enfin la dernière partie conduit le lecteur jusqu’à la ruine complète de cette maison en 1268. M. de Cherrier, qui croit, et nous l’en félicitons, à la grande loi des châtimens providentiels, dit avec raison que la maison d’Hohenstauffen semble frappée par la main vengeresse du Tout-Puissant. Elle perd la Sicile; son dernier prince meurt à Naples sur un échafaud; les papes eux-mêmes, qui, comme princes temporels, se sont laissé entraîner à de blâmables excès, manquent leur but. L’Italie leur échappe comme elle avait échappé aux empereurs. Pour triompher de la résistance italienne à leurs projets de domination, ils appellent les Français, qui sont encore pour les Italiens de nouveaux barbares, et quatre siècles plus tard, dans ce beau pays toujours asservi et déchiré, Machiavel s’écriera avec tristesse : « Que l’Italie, après une longue attente, voie enfin paraître son libérateur! Je ne puis trouver de termes pour exprimer avec quel amour, avec quelle soif de vengeance, avec quelle fidélité inébranlable, avec quelle vénération et quelles larmes de joie il serait reçu dans toutes les provinces qui ont tant souffert de ces inondations étrangères. »

C’est un grand et curieux spectacle que celui de la lutte des empereurs et des papes. D’un côté, d’immenses armées et tout l’appareil de la force maté- rielle; de l’autre, le seul ascendant de l’autorité morale et toutes les ressources d’une politique consommée. Le pape ne peut rien dans Rome; le plus souvent même il est forcé de fuir sa capitale, et c’est l’empire qui finit par être vaincu. Ce fait est d’autant plus remarquable, que la papauté se trouva plusieurs fois complètement abandonnée. Tel était cependant l’irrésistible ascendant que le caractère sacré du pontife prêtait au prince temporel, que ce prince, sans états, sans armée, sans argent, tenait encore en échec le monarque le plus puissant de l’Europe. Cet ascendant, du reste, ne tarda pas à s’affaiblir, et M. de Cherrier, qui ne dissimule jamais les torts, de quelque côté qu’ils viennent, dit justement que cette décadence de l’influence politique de la papauté tient à ce que les souverains pontifes, au lieu de rester en Italie les représentans du principe national et populaire, cherchèrent à constituer une monarchie théocratique et aristocratique. Il est évident en effet que les papes, en tant que princes temporels, tout en combattant les empereurs, cherchèrent à se mettre à leur place, et, quoi qu’en ait dit le comte Joseph de Maistre, Grégoire VII et Innocent III ne voulaient point seulement instituer et discipliner la souveraineté européenne, jeune encore et dans toute la fougue de ses passions; ils voulaient aussi placer sur leur tête la couronne d’Italie, et étendre jusqu’au pied des Alpes l’état ecclésiastique. Faut-il les en blâmer? il est certain que seuls ils pouvaient aspirer à réaliser l’unité italienne; mais par malheur ils avaient contre eux, d’une part les rivalités urbaines, de l’autre le caractère cosmopolite de leur pouvoir. Choisis en effet parmi tous les peuples de l’Europe chrétienne, ils devaient, selon leur origine nationale, chercher des alliés tantôt dans un royaume, tantôt dans un autre. Trop faibles pour se soutenir contre des sujets souvent révoltés, ils appellent à leur secours, non pas les étrangers, car il n’y avait point pour eux d’étrangers dans la chrétienté, mais les fils de l’église. Or, pour les Italiens, ces fils de l’église n’étaient que des barbares, et pour les papes eux-mêmes des conquérans, dont le premier soin était de s’emparer de Rome. De là ces luttes continuelles, où la guerre étrangère se compliquait toujours d’une guerre civile, et souvent aussi d’une révolte des Romains contre le saint-siège.

Des faits curieux et peu connus sont réunis en grand nombre dans l’Histoire de la lutte des Papes. L’auteur a généralement recouru aux documens contemporains; il a exploré en Allemagne et en Italie divers dépôts scientifiques et administratifs, et il a su toujours, entre les guelfes et les gibelins, garder une complète indépendance. Nous avons comparé le livre de M. de Cherrier avec plusieurs ouvrages allemands dans lesquels est également traité ce grand épisode de l’histoire du moyen-âge, et dans ces ouvrages nous n’avons trouvé ni la même clarté, ni la même abondance de renseignemens, ni la même impartialité. On sent toujours dans les écrivains allemands qu’ils sont les sujets du saint-empire romain, lequel, suivant Voltaire, n’était ni saint, ni empire, ni romain. Nous avons également comparé avec l’ouvrage de M. de Cherrier l’Essai historique sur la puissance temporelle des Papes, de M. Daunou, et le livre du Pape, de M. de Maistre; il nous semble qu’entre ces deux ouvrages également absolus, chacun dans une affirmation tout-à fait opposée, M. de Cherrier a gardé ce juste équilibre qui se maintient rigoureusement dans la voie de la vérité. Quand M. Daunou et les historiens de l’école philosophique demandent de quel droit les papes excommuniaient les empereurs, M. de Maistre, pour toute réponse, leur demande à son tour de quel droit les empereurs déposaient les papes. Pour M. de Cherrier. il donne tort au pape ou à l’empereur, suivant que l’un ou l’autre lui paraît mériter le blâme ou l’éloge; il reconnaît que, si l’excommunication a été une arme utile sous le rapport moral et même sous le rapport politique, cette arme a fini cependant par s’émousser par suite de l’abus qui en a été fait et des coups qu’elle a portés à faux. C’est là, dira-t-on peut-être, une vérité tellement évidente, qu’elle n’a pas besoin d’être démontrée; mais en histoire ce qu’il y a de plus rare, ce sont les vérités les plus simples, et, qu’on nous passe le mot, les plus vraies. Il suffit de lire quelques lignes de De Maistre et de Daunou pour voir combien, avec une immense érudition et un système arrêté d’avance, il est difficile de ne point tomber dans l’exagération et de ne pas plier l’histoire au gré des opinions personnelles. En nos jours de querelles et d’agitations politiques, l’érudition a été trop souvent une arme aux mains des partis, et la gravité calme du livre de M. de Cherrier est une qualité de plus dans cet ouvrage important, qui se distingue par l’étendue des recherches, un style un peu froid peut-être, mais toujours sévère, et une grande justesse dans les appréciations politiques.

Le mouvement de recherches dont nous venons de signaler quelques-uns des résultats les plus intéressans ne s’est point arrêta, en ce qui touche la France, aux limites de nos frontières; des documens importans, des volumes magnifiques ont été édités dans notre langue, tantôt à Paris par des Français pour le compte de sociétés étrangères, tantôt hors de France par des savans anglais, allemands ou italiens. Le Barnatyne Club d’Edimbourg, entre autres, a confié à M. Teulet, membre de la Société des antiquaires, la publication de pièces et documens inédits relatifs à l’histoire du XVIe siècle qui pouvaient se rencontrer dans nos archives et nos bibliothèques. La moisson de M. Teulet a été des plus abondantes; mais, par malheur, le Barnatyne Club, tout en donnant un livre précieux d’érudition, a voulu le rendre plus précieux encore; il a restreint le tirage à un petit nombre d’exemplaires, et de plus il a décidé que, de ces exemplaires si rares eux-mêmes, trois ou quatre seulement seraient destinés à la France. Il est résulté de là que le public, au lieu d’avoir un livre, n’a eu qu’une rareté, et qu’un très petit nombre de personnes ont pu, nous ne dirons pas consulter ou étudier, mais entrevoir les mystérieux volumes, qui ne s’ouvrent, comme les livres sibyllins, que pour quelques initiés. Du reste, quand on sait combien certains savans, certains érudits sont jaloux de leurs trésors paléographiques, quand on sait avec quel soin les bibliomanes, et même quelquefois les bibliothécaires, évitent de laisser voir et toucher des manuscrits ou des livres qui ne sont après tout que la propriété collective de la nation tout entière, on en arrive encore, par la comparaison, à savoir gré aux sociétés savantes ou aux bibliophiles qui s’imposent des sacrifices pour des publications dans le genre de celle du Barnatyne Club.

Les sociétés historiques et littéraires de la Suisse, beaucoup moins riches et moins magnifiques dans leurs éditions, ne sont pas moins actives que les sociétés anglaises; quand elles éditent des livres, elles le font de manière à ce que chacun puisse se les procurer et les lire, et encore faut-il faire cette réserve, que les droits qui frappent à la frontière les ouvrages en langue française édités à l’étranger en diminuent singulièrement l’importation. Au premier rang des associations savantes de la confédération helvétique, nous mentionnerons la Société générale d’histoire de la Suisse, fondre à Zurich en 1841, et la Société d’histoire de la Suisse romane, constituée en 1837, par MM. de Gingins-la-Sarra et F. Chavannes. Cette dernière a déjà publié neuf volumes in-8° de mémoires et de documens inédits, parmi lesquels il en est qui intéressent d’une manière intime et directe certaines époques de notre histoire. Tels sont les Mémoires pour servir à l’histoire des royaumes de Provence et de Bourgogne, par M. de Gingins-la-Sarra [6]. Par quelle suite de révolutions politiques la Provence, le Dauphiné, Lyon et une partie de son territoire furent-ils réunis au royaume de la Bourgogne jurane et devinrent-ils partie intégrante de l’empire d’Allemagne, d’abord sous le nom de royaume d’Arles, puis sous celui de terre de l’empire? Tel est le problème que s’est posé M. de Gingins dans celui de ces mémoires qui porte pour titre les Bosonides. Le principal personnage, on le devine, c’est Boson, le beau-frère de Charles-le-Chauve, que Charles, après son couronnement, établit en Italie comme duc ou vice-roi des Lombards, et dont le fils Louis, dit l’Aveugle, porta un instant le titre d’empereur. Il y a là, pour l’histoire de l’Italie aussi bien que pour l’histoire de la France une foule de questions intéressantes peu étudiées ou mal comprises. L’auteur les prend les unes après les autres, en insistant de préférence sur les côtés obscurs. Il met en présence la papauté, l’empire et l’Italie, et, en s’appuyant toujours sur les textes, il marche d’un pas ferme et sur dans un inextricable labyrinthe de luttes et d’intrigues. L’une des questions qui nous ont le plus intéressé dans le travail de M. de Gingins est celle qui se rattache à l’hérédité et à l’éligibilité du pouvoir suprême aux IXe, Xe et XIe siècles. Les faits cités par M. de Gingins prouvent jusqu’à ‘’évidence que ce qu’on est convenu d’appeler aujourd’hui la légitimité n’était pas même soupçonné à cette époque : on regardait la naissance comme une recommandation, mais nullement comme un droit, et le droit ne se constituait que par le suffrage universel, ou du moins par la délégation de ceux qui en étaient considérés comme les représentans.

Comme l’Angleterre et comme la Suisse, l’Allemagne nous fournit aussi son contingent de publications françaises. Les Mémoires de Philippe de Vigneulles, publiés aux frais de la société de Stuttgart [7] par M. Henri Michelant, présentent le double attrait d’un récit historique très animé et très pittoresque et d’une autobiographie accentuée comme un roman. Ce que le journal de l’avocat Barbier est pour Paris au XVIIIe siècle, le journal de Philippe de Vigneulles l’est à la fin du XVe et au commencement du XVIe pour la ville de Metz.

Philippe, qui prit le nom de son pays, naquit à Vigneulles en 1473, et dans ses Mémoires il a soin de donner sa généalogie pour apprendre, dit-il, à ses lecteurs à n’être point tentés de prendre un plus grand état que celui où Dieu avait mis leurs ancêtres. Quant à lui, il fut d’abord très embarrassé de choisir, car les temps étaient durs pour la république messine; on se battait tous les jours, et il était fort difficile de pouvoir compter sur ce que l’on appellerait aujourd’hui une carrière régulière. Philippe se ressentit des circonstances, et sa première jeunesse fut un peu celle de Gil-Blas. Placé successivement chez un prêtre, chez un notaire et chez un maître d’école, il forma un beau jour le projet de courir le monde et de voyager pour apprendre, et à l’âge de treize ans il partit pour Rome. Ses faibles ressources furent bientôt épuisées, et, forcé de s’arrêter en Suisse, il se plaça à Genève, chez un chanoine de Saint-Pierre, qui, charmé de son intelligence, voulut lui faire apprendre le métier d’orfèvre. Fatigué bientôt de cette vie tranquille, il reprit sa course, et après bien des désappointemens il arriva enfin à Rome, où il se plaça en qualité de domestique chez le roi d’armes du duc de Calabre. Après un séjour de quatre ans en Italie et des vicissitudes diverses, on le retrouve à Metz apprenti drapier-chaussetier chez un gros marchand nommé Didier Baillet, qu’il accompagne à Anvers, à Francfort et dans toutes les villes où l’appellent les affaires de son commerce. Pendant ce temps, une épidémie violente avait éclaté à Metz; son père se réfugia à la campagne, et il vint l’y retrouver pour faire avec lui un pèlerinage qu’il avait promis d’accomplir pendant son séjour en Italie. On était alors en 1489; Philippe allait se mettre en route, lorsque, par une nuit sombre et froide d’hiver, il fut enlevé par des hommes d’armes, qui, sans s’inquiéter s’ils avaient affaire à un ami ou à un ennemi, le jetèrent en prison et l’y retinrent quatorze mois, jusqu’à ce qu’il eut payé une rançon de 500 florins d’or, somme considérable pour sa bourse. Les pages dans lesquelles Philippe décrit les ennuis et les souffrances de sa captivité sont jetées avec une verve, une vivacité de détails qu’on rencontre rarement dans les écrivains de cette époque, et elles peuvent passer à bon droit pour un des morceaux les plus pittoresques de notre vieille littérature. Quoique bien jeune encore, Philippe commençait à se lasser de cette existence aventureuse; il se maria, et fit le commerce des draps et des chausses. Veuf peu de temps après, il contracta un nouveau mariage en 1495, et dès ce moment ses affaires l’occupèrent exclusivement. Son commerce était prospère; tous les ans, il faisait un voyage à la foire du Landit ; en un mot, il vivait de ce qu’on appellerait aujourd’hui une bonne vie bourgeoise, sans ambition et sans autres incidens que ceux qui se succèdent dans les destinées vulgaires. La culture des lettres, telle que pouvait la comprendre un chaussetier du XVe siècle, était, après sa femme, ses enfans et le voyage du Landit, sa distraction la plus chère. Il faisait des vers, des nouvelles qui ne le cèdent en rien à celles de la reine de Navarre, et il consignait dans ses Mémoires, — ce sont ceux qui nous occupent ici, — le souvenir des événemens les plus importans du pays messin, ainsi que les incidens et les impressions de sa vie privée. On a donc de la sorte une monographie historique et une biographie curieuse, qui seront l’une et l’autre consultées avec fruit par ceux qui voudront étudier en détail l’époque à laquelle elles se rapportent.

En ce qui touche l’histoire générale et surtout l’histoire des institutions politiques, nous signalerons dans ces Mémoires les faits qui se rattachent à la constitution intérieure de la ville de Metz, véritable république oligarchique, où toute la puissance reposait sur six familles. Un maître échevin qui représentait le pouvoir exécutif, un conseil des treize dont les fonctions étaient administratives et judiciaires, le grand conseil composé de prud’hommes tirés au sort, — les comtes-jurés, délégués des classes ouvrières, constitués sous la haute influence des quelques familles dont nous venons de parler, formaient le gouvernement de Metz au XVe siècle. Ce gouvernement actif, énergique, jaloux de ses droits, soutint des luttes fréquentes et obstinées contre des ennemis puissans; son existence n’est pour ainsi dire qu’un état de guerre continuelle.

Dans sa vie intime, Philippe de Vigneulles offre le type naïf et vivant de ces hommes qui, au seuil même des temps modernes, gardent la forte empreinte des âges de foi vive et de croyances sincères. Lorsqu’il raconte une guerre, Philippe termine son récit par ces mots : Dieu y mette paix, amen. Chaque fois qu’il rapporte un crime, il ne manque jamais d’ajouter, en prononçant le nom du coupable : Dieu lui pardoint. Et cependant cet homme écrivait des contes dont la verve cynique ne le cédait en rien à la verve des trouvères. C’est que partout dans le moyen-âge les contraires se trouvent en présence, c’est que la chair proteste toujours contre l’esprit, comme la sorcellerie, cette parodie sacrilège des croyances les plus respectables, semblait protester au nom du génie du mal contre la puissance et la bonté divines.

L’éditeur des Mémoires de Philippe de Vigneulles, M. Michelant, initié par de fortes études à l’histoire de notre vieille littérature, s’est acquitté de sa tâche avec un grand soin. Il a joint au texte un glossaire où sont réunis et traduits tous les vieux mots du patois messin; de plus il a résumé dans une introduction générale toute la partie biographique dispersée dans les Mémoires, et il a tracé un tableau intéressant des institutions politiques de la ville de Metz ; mais nous regrettons que la société de Stuttgart ait cru devoir publier en allemand cette introduction primitivement écrite en français. sans mettre en regard la rédaction primitive. Pour les personnes qui n’ont pas la connaissance des deux langues, le livre se trouve ainsi décomplété, et l’excellent travail de M. Michelant reste pour elles une lettre morte.

Nous n’avons examiné ici qu’un petit nombre de volumes, et cependant nous avons rencontré sur notre route une foule de questions importantes ; c’est qu’en effet l’érudition tend chaque jour davantage à se dégager des minutieux détails qui l’ont surchargée trop long-temps, à se rapprocher de l’histoire proprement dite, à se fondre avec les sciences économiques et sociales. Exacte dans ses recherches et de plus en plus impartiale dans ses jugemens, par cela même qu’elle sait mieux, elle s’est affranchie de l’esprit de dénigrement systématique qui caractérise le XVIIIe siècle, du lyrisme matérialiste de l’école romantique, et des exagérations de l’école révolutionnaire. Habituée à vivre parmi les ruines, elle est calme comme ces ruines elles-mêmes, et, au milieu de nos agitations politiques, elle offre à tous les partis un terrain neutre où chacun peut se recueillir dans le silence et l’étude.

Aux époques mystiques et croyantes, les hommes que la vie laissait tristes et désillusionnés se réfugiaient dans la solitude du cloître. Aujourd’hui, ceux que les plaisirs de la vie mondaine trouvent indifférens et froids aiment à se réfugier parmi les vieux livres. Comme les poètes qui créent par la fantaisie un monde idéal, ils reconstituent par la science le monde du passé, et cette science, qui offre aussi bien que la philosophie l’attrait du mystère et de l’inconnu, ne porte point comme elle les fruits amers du doute. C’est là ce qui explique le développement qu’ont pris dans ces derniers temps les études d’érudition et d’archéologie, et, si quelques hommes ont cherché à les exploiter dans un intérêt égoïste, il est juste de reconnaître que, pour le plus grand nombre, elles ont été complètement désintéressées. Lorsque tant de systèmes absurdes ou dangereux, tant d’idées subversives, se produisaient par les lettres, par le théâtre, par le roman, ces études sont restées irréprochables au point de vue moral et social. Elles méritent donc, ne fût-ce que sous ce rapport, d’être encouragées et dédommagées par l’estime des esprits sérieux de l’indifférence qu’elles rencontrent trop souvent encore auprès de la masse du public.

CHARLES LOUANDRE.

  1. Voyez la livraison du 15 novembre.
  2. Un vol. in-8°, chez l’abbé Migne, à Montrouge.
  3. Un vol. in 8°, Rouen, 1851.
  4. Paris, 1849-1851; un vol. grand in-8°, avec planches.
  5. Paris, Courcier; 1851, 4 vol. in-8°.
  6. 4 vol. in 8°, Lausanne et Paris, 1851.
  7. Stuttgart, 1852; un vol. in-8°.