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Chronique de la quinzaine - 14 avril 1906

Chronique n° 1776
14 avril 1906


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril.


La nouvelle se confirme que les élections législatives auront lieu le 6 mai : tout le monde commence à éprouver la hâte d’en finir, et personne, dans aucun parti, ne trouve intérêt à prolonger la situation incertaine où nous sommes. La législature est donc finie, triste législature sur laquelle l’histoire portera sans doute un jugement sévère, en dépit de tant de discours officiels où on la présente comme heureuse et féconde. Elle a été caractérisée par le proconsulat de M. Combes, c’est-à-dire par le déshonneur dans le gouvernement, la corruption dans les mœurs parlementaires, la violence et la brutalité dans les pratiques administratives, le déficit dans nos finances et enfin la crise religieuse et la crise ouvrière dont nous parlions, il y a quinze jours, et qui continuent. L’émeute et l’incendie sont à l’ordre du jour dans plusieurs de nos départemens. Tel est le tableau qui se déroule en ce moment devant le pays : il dira bientôt ce qu’il en pense.

M. Combes l’a dit, pour son compte, il y a quelques jours. Se souvient-on encore du discours qu’il a prononcé, et de l’outrecuidance-avec laquelle, après avoir déchaîné tant de maux, il a paru s’offrir pour veiller à nos destinées, ou plutôt pour les diriger de nouveau ? Mais, depuis que la sienne s’est tue, d’autres voix, plus éloquentes, se sont fait entendre, celle de M. Ribot, celle de M. Deschanel, celle de M. Caillaux : cette abondance de discours annonce la période électorale, comme les premières feuilles de nos arbres annoncent le printemps. De toutes ces manifestations oratoires, la plus importante est celle de M. Ribot. M. Ribot est le chef incontesté des progressistes : il lui appartenait donc de rédiger le programme du parti à la veille des élections, et c’est ce qu’il est allé faire à Roubaix, devant un auditoire immense, qui l’a écouté et applaudi avec enthousiasme. M. Motte présidait la réunion. La salle de l’Hippodrome, où elle a eu lieu, était comble : elle contient près de cinq mille personnes. Les socialistes, qui avaient en vain essayé d’y pénétrer, manifestaient au dehors en chantant la Carmagnole et l’Internationale. A la sortie, ils ont failli faire un mauvais parti à M. Méline, tant les passions sont effervescentes dans toute cette région du Nord, aujourd’hui livrée à la lutte des classes ! Mais oublions pour le moment le cadre qui entourait les manifestations de Roubaix : le discours de M. Ribot est ce qui nous y intéresse le plus. Nous y avons trouvé, exprimées dans un beau langage, toutes les idées qui nous sont chères. M. Ribot a porté sur les quatre années que nous venons de traverser un jugement qui n’est pas moins rigoureux que le nôtre dans son ensemble. Mais le passé est le passé ; c’est surtout vers l’avenir qu’il faut se tourner. Ces lois, bonnes ou mauvaises, que la Chambre a votées comment seront-elles appliquées ?

La question se pose avec une acuité particulière en ce qui concerne la loi de séparation. M. Ribot a contribué plus que personne à l’amender dans un sens libéral ; néanmoins il ne l’a pas votée, estimant que la réforme n’était pas mûre dans les esprits et encore moins dans nos mœurs, et que les difficultés d’exécution, qu’il prévoyait très grandes, ne pourraient être surmontées qu’avec une bonne volonté réciproque sur laquelle il comptait très peu. On connaît ses efforts pour amener les catholiques, sinon à accepter la loi dans leur conscience que nul ne peut violer, au moins à s’en accommoder dans la pratique. Il a adressé dans ce sens des objurgations éloquentes à la droite de la Chambre : elle les a accueillies en silence et n’a manifesté une opinion qu’en refusant de voler l’affichage de son discours. Il a continué à Roubaix sa courageuse campagne. Sa crainte, comme la nôtre, est de voir éclater dans notre pays la pire des guerres civiles, la guerre religieuse, et cette guerre lui fait horreur comme à nous. Il ne croit pas, il ne veut pas croire que le Pape, ni les évêques, prennent la responsabilité de la déchaîner ; mais assurément cela dépend d’eux, et ce n’est pas sans une ironie mêlée d’inquiétude qu’il a constaté, comme premier effet de la loi de séparation, le pouvoir nouveau dévolu au Saint-Père, arbitre souverain de la guerre ou de la paix dans notre pays. Souhaitons que les sages conseils de M. Ribot soient écoutés. S’ils ne le sont pas, qu’arrivera-t-il ? Nous avons cru un moment que M. Caillaux nous le dirait dans le discours qu’il a prononcé à l’assemblée générale de l’Alliance républicaine démocratique ; mais il est resté finalement un peu énigmatique, et on trouve dans son discours, au moins sur ce point, plutôt des lueurs que des lumières. Voyons cependant ce qu’il en dit. M. Caillaux a joué un rôle, lui aussi, dans la discussion de la loi de séparation : il s’est efforcé, nous le reconnaissons, d’en améliorer quelques articles, mais non pas toujours les mêmes que M. Ribot. Il n’a pas tenu à lui que le fameux article 4, celui qui oblige les associations cultuelles à rester en communion avec les curés et les évêques, ne fût ultérieurement ramené à une équivoque. Son récent discours nous livre peut-être le secret de ses préoccupations. M. Caillaux ne croit pas que la loi de séparation ait porté un coup mortel au cléricalisme. « Je m’attends au contraire, dit-il, à des entreprises pour ressusciter les privilèges détruits. Elles se répéteront tant que l’Église, se refusant à suivre les conseils que les sages lui distribuent, n’aura pas notablement évolué, tant qu’elle reposera sur le principe d’autorité absolue en opposition avec l’idée de liberté qui régit les démocraties. Et, d’autre part, nous ne pouvons nous flatter d’avoir, en séparant les Églises de l’État, supprimé la force cléricale. On ne détruit pas les forces, on les transforme. » Dans la première partie de ce passage, M. Caillaux se rapproche assez sensiblement de M. Buisson : il rêve de réformer l’Église en lui appliquant des principes qui ne sont pas les siens. La suite de son discours est plus intéressante. « Nous avons transformé, dit-il, la force cléricale en effaçant pour partie les congrégations religieuses, en éliminant le service public des cultes. Libérée par l’obstruction de ses canaux visibles, elle se diffusera dans l’organisme social et pénétrera les ressorts cachés de la vie civile. » Ainsi, la force cléricale, au lieu d’être endiguée, se répandra partout. En sera-t-elle moins puissante ? En sera-t-elle moins active ? En sera-t-elle moins inquiétante pour ceux qui la redoutent ? « Tout ce qu’on peut dire, conclut M. Caillaux, c’est que, si ce conflit persiste, comme cela est fort probable, il changera sans doute de caractère. L’action législative n’aura plus guère d’occasion de s’affirmer. Il appartiendra en revanche au gouvernement de tenir la main, avec une inflexible modération, à l’application de la loi, de plier l’Église à la pratique du droit commun. Nous ne voulons, ni ne demandons autre chose. » Soit, mais qu’est-ce que cela veut dire au juste ? M. Caillaux estime que l’œuvre législative est à peu près terminée ; la loi actuelle est ce qu’elle est, la Chambre future n’aura guère à intervenir pour la modifier ; il suffira, pour l’appliquer, d’une série d’actes gouvernementaux. Le gouvernement est assez armé, s’il se sert de toutes ses armes. M. Caillaux le croit, et nous le croyons aussi ; mais nous aurions aimé qu’il indiquât d’une manière plus précise à quelles armes le gouvernement pourra recourir et comment il en usera. Sera-ce avec plus de modération que d’inflexibilité, ou avec plus d’inflexibilité que de modération ? Comme tout le monde, M. Caillaux se préoccupe des associations cultuelles : y en aura-t-il ou n’y en aura-t-il pas ? M. Ribot désire de toute la force de sa raison qu’il y en ait. M. Caillaux aussi ; mais c’est un peu par l’intimidation et la menace qu’il intervient dans le débat. Comme la décision dépend du Pape seul, ce n’est pas en lui enjoignant de démocratiser l’Église par la substitution du principe de liberté au principe d’autorité, qu’on arrivera aie convaincre. Nous préférons la manière de M. Ribot à celle de M. Caillaux.

Il y a enfin le discours de M. Paul Deschanel. C’est à Nogent-le-Rotrou qu’il a été prononcé, et il mériterait une étude particulière ; mais nous sommes obligés d’indiquer bien des choses sans y appuyer. Un caractère commun aux trois discours de MM. Ribot, Deschanel et Caillaux, c’est la place considérable, et plus considérable encore dans celui de M. Deschanel que dans les autres, qu’y tiennent les problèmes sociaux. Évidemment, les esprits s’orientent aujourd’hui de ce côté. La législature, les législatures prochaines y appliqueront la plus grande partie de leurs efforts et de leur temps. M. Deschanel n’a pas attendu le moment actuel pour leur consacrer les siens. Il a été presque un précurseur dans ces matières : aussi a-t-il pu faire une nomenclature complète, — et elle est un peu effrayante par sa longueur ! — de toutes les réformes qui sollicitent, dès maintenant, l’attention du législateur. Parmi tant de choses à faire, il y en a quelques-unes à ne pas faire, et puisque, d’ailleurs, on ne peut pas tout faire à la fois, pourquoi ne pas s’appliquer d’abord aux réformes sur lesquelles l’accord serait le plus facile à établir ? M. Ribot, en a proposé une qui semble bien séduisante. Il est étonné qu’on concentre en quelque sorte tout l’intérêt disponible sur les infirmes et sur les vieillards. L’homme au déclin de l’âge est-il le seul intéressant ? Celui qui entre dans la vie ne l’est-il pas aussi, et peut-être encore davantage ? Ce qu’on donne au vieillard est fort bien placé au point de vue de l’humanité, mais est perdu au point de vue de l’activité féconde. Il n’en est pas de même de ce qu’on donne ou de ce qu’on assure à l’homme qui sort du régiment en pleine possession de ses forces, qui a la vie devant lui et qui songe à fonder une famille. Combien de fois n’a-t-on pas regretté de voir tous ces jeunes gens, toutes ces forces vives, se porter vers les villes au lieu de rester à la campagne ? M. Ribot croit que, grâce à un système d’amortissement dont il a étudié le mécanisme, et où l’État entrerait pour sa quote-part, on pourrait assurer à l’homme de vingt-trois ans la propriété immédiate d’un champ ou d’un jardin. Nous ne saurions juger un pareil projet avant d’en connaître tous les détails ; mais qui pourrait en méconnaître l’utilité ? M. Deschanel et M. Caillaux, eux aussi, ont leurs projets. Ceux de M. Deschanel se rapportent plutôt aux réformes sociales, et ceux de M. Caillaux aux réformes fiscales. Si la Chambre future le veut, il lui serait facile de s’arracher aux agitations stériles pour faire faire quelques-unes de ces réformes. Mais le voudra-t-elle ?

En attendant, l’horizon s’obscurcit de plus en plus dans le monde ouvrier : on n’entend parler que de grèves, et malheureusement de violences, de brutalités, d’incendies, de meurtres même. Que de choses se sont passées depuis le voyage que M. Clemenceau est allé faire à Lens, en touriste, et depuis ses visites au syndicat Basly et au syndicat Broutchoux ! Que tout cela, déjà, paraît loin ! M. Clemenceau avait promis aux grévistes qu’ils ne verraient pas les soldats s’ils étaient bien sages, et il leur a expliqué en très bons termes que la sagesse consistait pour eux à respecter la liberté les uns des autres. A peine était-il reparti que les attentats contre la liberté individuelle se sont multipliés suivant un crescendo de plus en plus inquiétant. On n’en avait jamais tant vu ! Pendant qu’on les comptait péniblement au Nord, l’attention a été violemment appelée au Midi. Les désordres de Toulon ont mêlé le burlesque au tragique. Un commissaire de police, traîtreusement attiré à la Bourse du travail, y a été séquestré pendant plusieurs heures, et l’intervention du préfet a eu quelque peine à obtenir sa mise en liberté. Au Nord, on ne séquestrait pas les non-grévistes, mais on les faisait prisonniers, on les faisait marcher en procession avec des écriteaux infamans, on leur imposait des rétractations humiliantes, on les battait, on menaçait et on criblait de pierres leurs demeures, on essayait de les faire sauter avec des cartouches de dynamite. Un de ces infortunés a perdu la tête, et, soit pour se défendre, soit pour se venger, il a tiré sur un gréviste et l’a tué. Alors, il a bien fallu se résignera montrer les soldats, mais trop tard : le mal était fait.

Il y a quinze jours, nous exprimions l’espérance que ces désordres prendraient bientôt fin. Les compagnies minières avaient fait des concessions considérables qui, à un autre moment, auraient à coup sûr amené la conciliation. Depuis, elles sont allées plus loin encore. Elles l’ont fait à la demande du gouvernement, c’est-à-dire sur une lettre de M. le Président du Conseil qui, moyennant un certain nombre de concessions qu’il prenait la peine d’énumérer lui-même, semblait se faire fort d’obtenir des ouvriers la reprise du travail. Les compagnies ont fait les concessions qu’on leur demandait : qu’en est-il résulté ? Un nouveau référendum, dont le résultat a été le même que celui du premier : la continuation de la grève a été votée.

L’exaltation des esprits que ces votes successifs manifestent tient à des causes diverses. La première en date est l’émotion, bien naturelle assurément, qu’a produite le désastre de Courrières. Si le monde entier a frémi de douleur et de pitié en apprenant la sinistre nouvelle, les ouvriers mineurs de toute la région ont éprouvé ces sentimens avec plus de violence encore : c’étaient leurs camarades qui avaient péri, et ils avaient sous leurs yeux des veuves et des orphelins. Il faut faire la part de ce qu’il y a eu de légitime dans les impressions de ces malheureux, et nous la faisons très large ; mais M. Basly a dénoncé lui-même comme odieuse la manière dont le désastre a été exploité pour exciter outre mesure les passions et les colères, et il nous sera permis de faire comme lui. On connaît la suite des événemens, et comment l’abîme où elles semblaient ensevelies pour toujours a rendu à la lumière et à la vie quelques-unes des victimes. A l’immense joie que nous en avons ressentie, d’autres sentimens se sont mêlés chez les ouvriers. Parce qu’ils n’avaient pas trouvé tout de suite les survivans, les ingénieurs ont été accusés de ne les avoir pas bien cherchés, ou même de ne les avoir pas cherchés du tout, d’avoir mieux aimé sauver la mine que les mineurs et d’avoir impitoyablement sacrifié les seconds à la première. Le mot d’assassins est venu sur beaucoup de lèvres. M. Basly a annoncé une interpellation et M. le ministre des Travaux publics s’est rendu sur les lieux. Il a pu constater de grands malheurs, rien de plus : quant aux responsabilités, personne n’était en mesure de dire où elles étaient et même s’il y en avait. L’interpellation a eu lieu. M. Basly ne demandait rien moins que des poursuites judiciaires et la déchéance de la compagnie. C’était aller bien vite : M. Barthou n’a pas eu de peine à le démontrer. Il a impartialement réfuté une partie au moins des allégations téméraires qui avaient été apportées à la tribune. Que fallait-il faire avant tout ? Une enquête technique, dirigée par des hommes dont on ne pourrait contester ni la compétence, ni l’indépendance, ni la loyauté. La direction en a été confiée à M. Adolphe Carnot dont le nom même est une garantie. M. le ministre des Travaux publics a donné à la Chambre l’assurance que toutes les responsabilités seraient recherchées, et toutes les sanctions que la loi met à la disposition du gouvernement appliquées : mais il fallait connaître d’abord les résultats de l’enquête. Tout le monde a été de cet avis. L’ordre du jour qui a été voté dans ce sens l’a été à l’unanimité. Le bon sens paraissait, pour une fois, avoir prévalu. Mais le lendemain un dernier revenant est sorti de la tombe obscure, et cette apparition a causé un renouveau d’angoisses. Les griefs contre les ingénieurs ont été exprimés avec une fureur de tempête, et, sans attendre davantage, le gouvernement a paru les adopter en ordonnant l’ouverture immédiate d’une instruction judiciaire. A quelque motif qu’il faille attribuer cette défaillance, manque de sang-froid ou manque de courage, le résultat a été ce qu’il devait être. Le gouvernement avait donné lui-même un aliment aux colères de la foule : il avait jeté non pas de la cendre, mais de l’huile sur le feu ! C’est en pleine effervescence de l’opinion ouvrière qu’a eu lieu le second référendum. On l’a accueilli en criant : Vive la grève ! Les meneurs, il faut s’y attendre, feront tous leurs efforts pour qu’elle dure jusqu’au 1er mai, et tout est à craindre pour cette date menaçante si elle ne s’apaise pas auparavant.

Sur ces entrefaites, il s’est passé à Fressenneville, près d’Abbeville, dans la Somme, un nouvel incident, plus grave encore que les précédens, parce qu’on ne saurait lui assigner aucune cause en rapport avec les désordres qui l’ont accompagné. Nous venons de chercher une explication à ceux qui agitent les esprits dans le Nord et dans le Pas-de-Calais, et nous l’avons trouvée. A Fressenneville, nous y renonçons. Il y avait là une population ouvrière laborieuse, tranquille, qui gagnait des salaires suffisans, qui était bien traitée : on y a introduit un syndicat, et tout a changé aussitôt. Cela est arrivé ailleurs, mais nulle part avec cette soudaineté et cette violence. Nous sommes partisan de la loi de 1884 d’où sont sortis les syndicats ouvriers ; elle est légitime dans son principe ; mais il faut bien reconnaître qu’elle ne l’a pas toujours été dans ses applications, et que, s’il y a des syndicats animés d’un bon esprit, d’autres sont animés du plus mauvais. Le bon consiste à organiser la représentation des intérêts des ouvriers et à les défendre par les voies légales : le mauvais est l’esprit révolutionnaire qui fait des syndicats un instrument politique et l’arme par excellence de la lutte des classes. Malheureusement, les syndicats sont de plus en plus envahis par ce dernier et détestable esprit. On vient d’en avoir un exemple à Fressenneville. Un ouvrier a été congédié. Pourquoi ? Nous n’en savons rien. Les journaux ont dit d’abord que c’est parce qu’il faisait partie du syndicat, et même parce qu’il en avait été le principal organisateur ; mais les patrons ont protesté contre cette allégation, la déclarant inexacte et mensongère, et affirmant sur l’honneur que l’ouvrier congédié l’avait été pour des motifs purement professionnels. Au surplus, quand même l’ouvrier congédié l’aurait été comme organisateur du syndicat, si c’était pour les ouvriers un motif de se mettre en grève, ce n’en était pas un de se porter aux pires excès. Nous ne referons pas un récit qui est dans tous les journaux. On sait que deux immeubles ont été saccagés, et que l’un d’eux, celui qu’on appelait le château, a été incendié : il n’en reste rien que les quatre murs.

De la part des ouvriers, de ces ouvriers qui n’avaient donné jusqu’alors aucun signe d’impatience, ni de colère, ni même de mauvaise humeur, c’est un véritable acte de folie furieuse. Il prouve qu’il y a des passions secrètes, ignorées de ceux mêmes qui en ont au fond du cœur le germe inconscient, qui tout d’un coup s’éveillent, s’agitent, se propagent, se communiquent des uns aux autres, s’élèvent à la surface et débordent comme une lame immense que rien ne peut contenir. Mais bien coupables, ou bien criminels sont ceux qui les ont excitées comme à Fressenneville, sous un prétexte parfois bien léger ! Ce sont là de redoutables réveils de la bête humaine, toujours si dangereuse à l’homme lui-même : homo homini lupus. Que ne la laissait-on endormie ? Après avoir fait leur coup imprévu, imprévu d’eux-mêmes peut-être, les ouvriers de Fressenneville sont rentrés dans leur calme naturel, non sans appréhension sur l’avenir. Là aussi, et cette fois avec raison, on a ouvert une instruction judiciaire : il ne serait pas impossible, étant donné l’esprit qui souffle, que celle de Courrières trouvât des coupables et que celle de Fressenneville n’en découvrît pas. Que dit-on pour expliquer l’accès de colère des ouvriers de la Somme ? Que le patron, M. Riquier, avait eu l’imprudence de construire son château trop près des ouvriers. Ceux-ci le voyaient, et cette vue devait les offenser comme une provocation. L’envie, ce sentiment, hélas ! trop démocratique, avec le cortège de haines qu’il engendre, devait inévitablement fermenter en eux. Il faudra donc désormais que le riche, même lorsque sa fortune aura été faite le plus honnêtement du monde, la cache comme M. Clemenceau cache l’armée. Il y a des choses qu’on ne saurait plus voir aujourd’hui sans se mettre en rage et sans tout saccager autour de soi. Et on trouve cela naturel ! Et beaucoup de journaux en font des circonstances atténuantes pour les ouvriers ! Quand la manière de raisonner a aussi profondément changé, tout s’en ressent. Mais beaucoup de gens en sont effrayés et se demandent où nous allons. Et cela aussi est naturel.

Autrefois, on comptait sur le gouvernement pour maintenir l’ordre social : il semblait même que ce fût sa fonction principale. Aujourd’hui, on aurait tort de mettre en lui sa confiance. Il vient de se montrer d’une prodigieuse insuffisance, non pas pour parler, — il parle encore bien, — mais pour agir. Ou il n’agit pas, ou il agit de travers. Nous avons dit que M. Clemenceau avait tenu d’excellens propos aux grévistes de Lens, sauf pourtant en ce qui concerne l’armée. Il leur a vanté la propriété et la liberté individuelles, en leur jurant qu’il ne permettrait pas qu’on y portât la plus petite atteinte. Jamais on n’y en a porté davantage ! M. Barthou, lui aussi, a dit de bonnes choses à la Chambre, notamment qu’il serait absurde, et même quelque chose de plus, d’ouvrir une instruction judiciaire avant de connaître les résultats de l’enquête technique : le lendemain, une instruction judiciaire a été ouverte. On dit que le gouvernement n’est pas sans appréhension au sujet des élections prochaines. Nous le comprenons sans peine, car jamais la campagne électorale ne s’était ouverte sous de plus dangereux auspices. Partout ce n’est qu’anarchie, et cette anarchie, que nous dénonçons depuis longtemps, commence à produire ses conséquences fatales. Faudra-t-il arrêter encore beaucoup de commissaires de police ou incendier beaucoup de châteaux pour que le pays voie clair dans la politique qu’on lui fait ? Le gouvernement a pris rendez-vous avec lui pour le 6 mai : nous saurons donc dans trois semaines à quel point il en est satisfait.

La conférence d’Algésiras a enfin terminé sa laborieuse carrière. L’Acte général en a été signé par les plénipotentiaires des puissances, et il ne reste plus qu’à y faire apposer, une dernière signature, importante à la vérité, car c’est celle du gouvernement marocain lui-même. Les représentans du Sultan sont restés jusqu’à la fin fidèles à leur immuable méthode, qui consistait à en référer sur toutes choses au maghzen. On sait, d’ailleurs, que les gouvernemens musulmans ne sont jamais pressés. Nos diplomates européens ont trouvé la conférence très longue, et ils éprouvaient, pendant les derniers jours, une hâte extrême d’en atteindre le dénouement. Cette impatience n’était nullement partagée par les Marocains : ils auraient attendu volontiers des mois encore dans l’espoir qu’une division quelconque se mettrait entre les puissances. Ils ont gardé cette espérance depuis le premier jour jusqu’au dernier, et ne sont probablement pas consolés qu’elle ne se soit pas réalisée. Car l’accord s’est fait sur tous les points, et il est devenu définitif. Peut-être ne s’en réjouit-on pas à Fez autant qu’en Europe ; et pourtant c’est le Sultan qui a provoqué la réunion de la conférence. Il voulait, disait-il, demander des conseils aux puissances, et il promettait de les suivre s’ils lui étaient donnés unanimement. L’unanimité s’est produite au prix de beaucoup de concessions réciproques. L’indépendance du Sultan et l’intégrité de son territoire ont été hautement proclamées et scrupuleusement respectées : dès lors, on ne comprendrait pas qu’une difficulté quelconque se produisit à Pez. Nous sommes convaincus qu’il ne s’en produira pas : mais, encore une fois, on ne peut pas attendre de la diplomatie musulmane qu’elle marche du même pas que les autres, même lorsque les autres marchent du pas le moins accéléré.

Nous avons fait connaître les résultats de la conférence : l’Acte général les a consignés sans y rien changer. Il ne reste plus qu’à se demander quelle impression on en a éprouvée dans les divers pays du monde qui étaient représentés à Algésiras. L’impression a été bonne, comme il fallait s’y attendre. Nous n’avons rencontré nulle part de note discordante, en ce qui touche du moins les solutions qui sont intervenues. Elles ont été accueillies de bonne grâce à Berlin aussi bien qu’à Paris. Mais si on n’a éprouvé de ce chef aucune déception en Allemagne, — et il faut bien le croire puisque tout le monde le dit, — il n’en a pas été de même au sujet de l’attitude que les diverses puissances ont eue et qu’elles ont conservée jusqu’au bout » sans hésitation ni défaillance.

L’opinion allemande n’est pas encore revenue de la surprise et du mécontentement qu’elle en a éprouvés. Nous ne parlons pas du gouvernement : le discours prononcé par M. le prince de Bülow au Reichstag ne porte aucune trace de ces sentimens. Le chancelier de l’Empire s’est contenté d’enregistrer avec satisfaction les résultats de la conférence ; il les a appréciés avec une grande élévation de vues et une parfaite équité, en rendant justice à l’esprit conciliant qui s’était manifesté partout, et dont son gouvernement avait donné des preuves comme le nôtre ; il n’a manifesté d’aigreur contre personne, pas plus contre la Russie que contre l’Italie. Quelques journaux semblent indiquer, peut-être sans en rien savoir, que M. de Bülow en aurait dit davantage s’il avait repris la parole ; mais on sait qu’après son discours il a éprouvé une syncope subite qui a causé en Allemagne et partout ailleurs une vive émotion. M. de Bülow n’excite personnellement que des sympathies ; tout le monde désire qu’il conserve sans interruption la direction des affaires ; on n’a été rassuré que lorsqu’on a appris que son indisposition n’aurait pas de suites graves. Le ton de son discours avait été parfaitement calme, bienveillant, rasséréné et rassérénant, un peu différent même à ce point de vue de quelques-uns de ceux qu’il avait prononcés au moment eu la crise était à l’état aigu. C’était vraiment un discours de détente, et nous l’avons pris comme tel. La seule observation qu’il a suscitée chez nous est que, si les dispositions de l’Allemagne ont été toujours telles que M. de Bülow les a manifestées à la fin, on aurait pu s’entendre plus vile, avec un effort infiniment moindre, et avec un frottement beaucoup moins dur. Mais tout est bien qui finit bien.

Ce que n’a pas dit le chancelier de l’Empire, d’autres orateurs l’ont dit après lui et nous le retrouvons dans tous les journaux allemands. La Russie et l’Italie ont été et sont toujours l’objet d’accusations pleines d’acrimonie. On leur reproche de n’avoir pas toujours été du côté de, l’Allemagne à Algésiras. L’Italie, dit-on, aurait dû le faire, parce qu’elle est son alliée, et la Russie quoiqu’elle soit la nôtre : on n’a pas l’air d’apercevoir la contradiction qu’il y a dans ces exigences s’appliquant également à des situations aussi différentes. C’est surtout contre la Russie que s’exerce aujourd’hui la mauvaise humeur germanique : évidemment, et sans que nous sachions pourquoi, on avait compté sur elle à Berlin, et on a été mécontent de s’être trompé. Peut-être faut-il attribuer en partie cette déception à certains procédés de la politique allemande, qui ne ménage pas toujours suffisamment même ses amis, et il semble bien que ces procédés se continuent sous une autre forme, s’il est vrai, comme on l’assure, que l’Allemagne fermé son marché à la Russie pour son prochain emprunt. Quant à nous, nous n’avons pas été surpris de l’attitude des diverses puissances à Algésiras. Nous nous y attendions, et nous avions le droit de le faire, ce qui ne diminue d’ailleurs en rien la reconnaissance que nous en éprouvons. L’Allemagne n’ignorait pas que l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre avaient des engagemens formels avec nous : comment a-t-elle pu croire qu’aucune d’elles y manquerait au moment de les remplir ? Mais l’a-t-elle vraiment cru ? L’Italie, en particulier, si elle marche volontiers d’accord avec l’Allemagne dans les affaires continentales, marche de préférence avec l’Angleterre et avec nous dans les affaires méditerranéennes, et ce n’est un secret pour personne. Quant à la Russie, elle a certainement toujours désiré nous rendre service depuis qu’elle est notre alliée, et nous avons à maintes reprises senti ses bonnes dispositions à notre égard ; mais c’est la première fois qu’elle s’est trouvée à même de les manifester d’une manière effective. Pouvait-on croire qu’elle nous abandonnerait ? Et pourquoi l’aurait-elle fait ? L’avons-nous abandonnée nous-mêmes, il y a quelque dix ans, en Extrême-Orient, lorsque aucun intérêt personnel ne nous conseillait de prendre parti pour elle contre le Japon, et où nous l’avons fait sans hésiter en déclarant que « nous mettions avant tout la considération de notre alliance ? » C’est même la première fois que le mot d’alliance a été prononcé à la tribune française. La Russie a fait pour nous ce que nous avions fait pour elle. Encore une fois, nous lui en sommes très obligés, mais nous nous y attendions.

Quand nous sommes allés à la conférence, nous avons dit très haut que nous n’y laisserions mettre en cause aucun de nos traités avec le Sultan, et que nous comptions bien que toutes les puissances y rempliraient leurs engagemens envers nous, comme nous avions rempli et comme nous continuerions de remplir les nôtres envers elles. Le faisceau d’alliances et d’amitiés antérieurement formé par notre diplomatie n’a été nullement entamé. Si on préférait que la démonstration de sa solidité ne fût pas faite, le plus sage aurait été de ne pas réunir la conférence : faut-il répéter que nous l’aurions préféré et que nous avions proposé autre chose ? Mais tout cela appartient au passé. Nous restons les uns et les autres après Algésiras ce que nous étions avant : il y a seulement une question réglée, et bien réglée, puisqu’elle l’a été avec le libre consentement de tous. S’il y a eu parfois des difficultés entre nous et si elles ont amené des froissemens, oublions-les. C’est ce qu’a l’ait M. le prince de Bülow dans son discours si politique, à la tin duquel il a pu faire entrevoir un avenir meilleur. Sa conclusion est la nôtre, et nous devons nous appliquer les uns et les autres à en réaliser les promesses, pour la satisfaction, comme il l’a fort bien dit, de l’Allemagne, de la France et de tous les pays civilisés.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.