Chrestomathie française du XIXe siècle - Préface et avertissement

Danaé  ►
PRÉFACE DE LA CINQUIÈME ÉDITION




Les personnes qui connaissent déjà cette chrestomathie s’apercevront qu’elle a subi quelques remaniements : c’est ainsi qu’un certain nombre de poésies de Victor Hugo ne figurent plus dans cette édition. Ces modifications ont été nécessitées par les nouvelles dispositions de la loi sur la reproduction littéraire. Forcé de retoucher mon ouvrage, j’en ai profité pour y introduire des écrivains que, faute de place, j’avais dû éliminer, et quelques-uns des poètes nouveaux qui ont clos brillamment le XIXe siècle. J’ai fait une plus grande place (et c’était justice) aux poètes belges, aux poètes canadiens, aux poètes de la Roumanie, aux poètes exotiques. Et certainement, sous sa nouvelle forme, cette Chrestomathie présente un tableau plus complet de la poésie française.

Comme auparavant, j’ai été très éclectique dans le choix des auteurs et des morceaux : les différentes écoles littéraires, les diverses tendances religieuses ou philosophiques s’y trouvent représentées par leurs principaux protagonistes, que je me suis efforcé de caractériser objectivement dans les notices biographiques et littéraires. Je n’ai du reste rien reproduit de ces auteurs qui puisse choquer personne. Ce livre n’étant pas fait pour des enfants mais pour des adultes dont il s’agit de former surtout le jugement, il était nécessaire de lui donner ce caractère de large éclectisme. La polémique religieuse ou philosophique en est du reste complètement exclue. Dans ce volume, certains lecteurs pourront rencontrer des sentiments qui ne sont pas les leurs, ils n’y trouveront pas des opinions qui les froissent. Cette Chrestomathie reste, comme avant, une œuvre d’enseignement littéraire, où l’auteur a cherché à être le plus possible impartial.

Afin de donner à mon ouvrage une utilité scolaire plus grande, j’ai augmenté le nombre des notices littéraires et j’y ai ajouté beaucoup de notes. Ayant moi-même employé mon livre dans mes leçons de littérature, je m’étais aperçu que les textes étaient parfois très ardus pour les élèves, à cause du vocabulaire poétique, des allusions historiques ou littéraires, des détails mythologiques et des noms propres. Les notes ont pour but d’en faciliter l’étude, au point de vue de la lecture expliquée. C’est pour la même raison que j’ai indiqué les étymologies grecques et latines et donné, dans bien des cas, la traduction en allemand, en anglais et en italien de certains mots difficiles ou de gallicismes peu usuels.

Je tenais à fournir ces explications aux nombreuses personnes, qui ont employé ou recommandé mon ouvrage, pour leur montrer avec quelle conscience et quel soin cette nouvelle édition a été préparée.

23 mars 1914.

Henri Sensine.






AVERTISSEMENT DE LA PREMIÈRE ÉDITION




En publiant le second volume de cette Chrestomathie, je dois exprimer ma plus vive gratitude à la presse et aux nombreux professeurs qui ont accueilli mon premier volume avec une si aimable sympathie. Si mon ouvrage a réussi auprès du public, c’est certainement à eux que j’en suis redevable. M. Sully Prudhomme a également témoigné à mon œuvre un intérêt dont le prix est pour moi inestimable, étant donnée l’autorité littéraire de l’éminent poète français. Je tiens à lui adresser ici mes plus sincères remerciements.

C’est pour répondre aux vœux de mes aimables critiques que je me suis décidé à publier ce volume. De divers côtés, on m’a demandé de faire pour les poètes du XIXe siècle ce que j’avais fait pour les prosateurs ; j’ai d’autant plus volontiers accédé à ce désir que je sentais moi-même la nécessité de compléter mon œuvre. Aujourd’hui qu’elle est terminée, je voudrais expliquer en quelques lignes comment j’ai conçu ce dernier travail.

Cette chrestomathie des poètes est basée sur les mêmes principes que la première. Elle a été composée méthodiquement et après de sérieuses recherches, de manière à pouvoir cadrer avec une histoire vraiment scientifique de la littérature française de ce siècle-ci. J’ai cherché aussi à en faire un livre de lecture et de diction, pouvant intéresser le grand public aussi bien que les écoliers. Enfin je n’ai pas oublié qu’il devait pouvoir être mis dans toutes les mains et présenter de solides garanties morales. Á la bibliographie, je n’ai indiqué comme ouvrages à lire, que ceux qui sont réellement dans ce cas.

La classification adoptée pour ce volume est la même que celle du premier. J’ai présenté les divers poètes chronologiquement et littérairement, c’est-à-dire par périodes et par écoles. Presque tous les critiques m’ayant approuvé d’avoir abandonné la vieille et illogique classification par genres ; généralement adoptée, je me suis senti d’autant plus en droit de conserver une méthode qui me paraît la seule bonne à tous les points de vue. Une difficulté se présentait, toutefois, que j’avais déjà rencontrée dans mon précédent volume. Où commence et où finit une école littéraire ? Quelquefois un auteur est, en quelque sorte, à cheval sur deux périodes et deux écoles ; quelle place faut-il lui donner alors ? N’y a-t-il pas des auteurs inclassables ? — Toutes ces objections, je me les suis faites à moi-même. Je me rends donc parfaitement compte qu’on trouvera dans ma classification des parties discutables ; les critiques auront l’amabilité de la considérer comme une chose relative ; je n’ai aucune prétention à l’infaillibilité littéraire, mais je pense que, pour étudier une littérature, une classification chronologique et naturelle, même contestable dans quelques-uns de ses détails, est cent fois préférable au désordre chaotique des chrestomathies basées sur les genres.

La première difficulté en faisait naître une seconde. En poésie, il y a beaucoup d’écoles excentriques ; fallait-il prononcer à leur égard le dignus es intrare ? Devais-je, par exemple, faire une place à l’école symboliste ? L’auteur est de ceux qui pensent qu’un très large éclectisme doit présider à l’enseignement d’une littérature. Si on laisse systématiquement de côté tout ce qui ne répond pas à un certain idéal de beauté littéraire, on s’expose à être injuste et, en tout cas, on est incomplet. Un critique peut ne pas aimer telle ou telle école, mais du moment qu’elle existe, il n’a pas le droit de l’ignorer, il faut la citer, ne serait-ce que pour la combattre. C’est pour cela que j’ai admis dans ce volume l’école symboliste et les vers-libristes, tout en faisant mes réserves expresses sur les principes de ces novateurs que je suis loin d’accepter en bloc.

Cette Chrestomathie est consacrée surtout aux œuvres poétiques de la France. Mais j’ai fait également une place aux poètes belges, aux poètes de la Suisse française et aux exotiques, de sorte que cet ouvrage a un caractère de généralité et d’équité littéraires beaucoup plus grand que celui du volume des prosateurs. À d’autres égards, il est plus complet encore, car, en dehors de l’étude sommaire consacrée à chaque écrivain, j’ai fait précéder chaque école d’une notice littéraire générale destinée à guider les non-initiés ; enfin les notes sont plus nombreuses. En rédigeant la partie critique de mon ouvrage, je me suis efforcé, du reste, d’être absolument objectif ; j’ai tâché aussi de donner à chaque poète une place proportionnée à son importance.

Et maintenant que mon long et difficile travail est terminé, je voudrais pouvoir m’écrier comme le poète : Exegi monumentum ! Je le voudrais, non par orgueil littéraire, mais parce qu’il me serait doux de penser qu’avec les pierres précieuses taillées par les grands génies de ce siècle, j’ai élevé un monument à la France, ma patrie, et à tous les pays aimés où résonne notre douce langue natale. Mais je sais qu’une chrestomathie est un monument modeste et la fière affirmation du poète latin serait ici outrecuidante. Pourtant, à composer ce travail, j’ai éprouvé de grandes joies intellectuelles. Pendant les milliers d’heures que j’ai passées à lire et à étudier à fond les prosateurs, les poètes et leurs critiques, j’ai vu pour ainsi dire s’épanouir devant mes yeux la fleur de la civilisation française. Tout ce que le génie français a produit de meilleur dans ce siècle-ci, il m’a été donné de le savourer longuement et j’ai goûté, malgré les difficultés et les fatigues du labeur, des sensations inoubliables. Elles effaçaient en moi les tristesses et les rancœurs qui assombrissent aujourd’hui tous les vrais amis de la France. Un rayonnement magnifique sort des œuvres littéraires qu’a inspirées ce pays ; souvent j’en fus ébloui pendant mes recherches. Je voudrais que tous les lecteurs de ce livre éprouvassent la même joie à admirer ces nobles fleurs de poésie, cueillies pour eux par une main pieuse.

Octobre 1898.