Charles et Éva/00

Les Éditions Lumen, chez Thérien frères limitée (p. 7-13).

PRÉFACE

Le roman que Joseph E. E. Marmette a écrit en 1866 sous le titre suivant : Charles et Éva, constitue un livre court, tout simple et sans prétention. Le lecteur ne se perdra pas dans le dédale d’une intrigue sentimentale, ni dans une série de surprenantes aventures. Les critiques le classeraient dans le roman historique. Ils soutiendraient peut-être que ce n’est pas un roman proprement dit, mais bien une nouvelle.

Cependant l’ouvrage a beaucoup de mérite. Il faut remercier les éditeurs de mettre à la portée de la génération actuelle un livre qui n’a jamais paru que dans la Revue Canadienne, et que pour cette raison nous ignorons tous complètement. Qui n’a entendu le nom de Joseph Marmette et les titres de ses œuvres principales ? Mais en même temps ces connaissances manquent d’étoffe et de précision.

Charles et Éva est donc un roman historique. Il débute au moment où s’organise à Montréal, en l’hiver 1690, l’expédition militaire que devaient conduire MM. d’Ailleboust de Mantet et Le Moine de Sainte-Hélène. Composée de plus de deux cents personnes, dont quatre-vingt-dix-huit Canadiens, quelques Abénakis et cent vingt Hurons, elle sort des palissades de la ville au commencement de février pour un raid d’une hardiesse inouïe. Franchissant en raquettes, dans l’un des mois les plus rigoureux de l’année, la distance qui sépare Montréal d’Albany, elle attaquera la ville de Schenectady quelle mettra à feu et à sang. À cette date éloignée, la guerre ne se faisait pas d’une façon autre qu’aujourd’hui : elle était cruelle et sanglante.

Le gouverneur, M. de Frontenac, était arrivé en Nouvelle-France l’automne précédent. La colonie frôlait le désastre et la destruction. Le massacre de Lachine venait d’avoir lieu. Un autre massacre atroce aura lieu à La Chenaie, l’automne. Les partis iroquois courent librement les campagnes, détruisent les habitations, capturent ou tuent les habitants. Tous les Indiens de l’ouest, qui conduisent chaque année de riches convois de pelleteries à Montréal, sont tentés d’abandonner la France pour s’allier aux Iroquois eux-mêmes et aux Anglais. Ils ont entamé des négociations tout de suite. La défection gagne les tribus l’une après l’autre. La Nouvelle-France frappée à mort, semble-t-il, est sur le point d’être entourée de tribus indiennes hostiles et d’Anglais prêts à attaquer. Surpris par ce désastre imprévu, le gouverneur Denonville s’était affolé, n’avait su quelles mesures prendre pour refouler l’Iroquois chez lui et pour conserver la fidélité des Indiens alliés.

Dès son arrivée à Québec, Frontenac a saisi dans sa poigne dure la barre de ce navire qui sombre. Il a couru à Montréal, a réorganisé les régiments, les Iroquois chrétiens. Il a délivré l’île de la crainte du massacre. Tout de suite, il a remis de l’ordre, du courage et de l’allant partout.

Cependant, pour tenir les Iroquois en respect, pour redonner du prestige à la Nouvelle-France, pour empêcher les défections, il fallait des coups d’éclat. Frontenac eut tout de suite l’idée de passer de la défensive à l’attaque. Il voulut porter la guerre en dehors de la Nouvelle-France. Et c’est alors qu’il songe à utiliser à fond des personnes dont il avait autrefois reconnu le mérite, les Canadiens. Ces Français étaient acclimatés au pays, ils connaissaient la forêt, le climat, les rivières, ils savaient combattre à l’indienne. Ralliant autour de lui les mieux doués d’entre eux, comme les fils de Charles Le Moine, indiquant d’un doigt rapide les plus hardis, les plus résistants, les plus courageux, il forme trois bandes d’aventuriers superbes qu’il lance en plein hiver sur ceux qui étaient au fond en bonne partie responsables du massacre de Lachine : les Anglais de la Nouvelle-Angleterre.

Notre histoire a suffisamment glorifié les héros de ces trois aventures pour qu’il soit inutile d’y revenir. L’épisode de Schenectady est peut-être le plus sanglant et le plus audacieux des trois. Marmette a su le raconter avec beaucoup de verve au cours de son roman Charles et Éva. Il introduit ses héros avec habileté dans les différentes parties de ce drame. L’intrigue se noue alors que Canadiens et Sauvages défoncent les portes des maisons de Schenectady. Un Canadien sauve du désastre une jeune fille française, une huguenote, qui habitait la ville. Ce détail est encore conforme à l’histoire : un certain nombre de huguenots s’établirent en effet dans l’état de New-York, et le conseil de cet état étudia la question de les admettre au même titre que les immigrants des autres nationalités.

L’idylle se poursuit dans la tragédie qu’est au fond le retour de ce parti de guerre. La famine attendait toujours à ce moment les expéditions qui s’étaient rendues si loin. On pourrait en indiquer trois ou quatre dont le sort ne fut pas moins difficile. Le soldat ne pouvait transporter assez de vivres pour tout le voyage. M. de Courcelles s’était servi de traîneaux et de chiens en 1666, mais sans obtenir de meilleurs résultats. Le régiment commandé par M. de Tracy faillit être obligé de revenir, faute de provisions, durant l’automne de la même année ; Dollier de Casson raconte avec beaucoup de verve les privations qu’il dut souffrir et l’affaiblissement qui en résulta pour lui. M. D’ailleboust de Mantet tombe maintenant dans les mêmes difficultés au retour de Schenectady. Et les Agniers se tiennent à l’affût autour de ces troupes affaiblies et affamées. Enfin, l’expédition revint à Montréal avec les héros du roman de Joseph Marmette. Ceux-ci passent aussi par les affres de la faim et des attaques iroquoises qui surviennent à l’improviste. Plus tard, le roman peut se dénouer dans la paix des villes fortifiées et au milieu de la civilisation.

Joseph Marmette a su respecter la vérité historique. Il n’a pas modifié l’histoire pour la faire cadrer avec son roman. Tout au contraire, c’est son roman qui se plie à l’histoire et qui en épouse les formes. Il accorde même aux événements historiques une importance qui les met en relief.

Le fait d’utiliser ainsi certaines parties de notre histoire pour en composer un cadre à une intrigue sentimentale est chez lui un procédé très heureux. Son roman répand la connaissance des faits historiques, c’est-à-dire des belles vertus d’endurance, de ténacité et de courage de nos ancêtres. Il les explique et il les commente ; il leur assure un retentissement plus grand. Il les vulgarise. Ses héros reçoivent à leur tour des événements et de tout ce milieu d’énergie et d’audace, les vertus qui n’en font pas des surhommes, comme nous dirions aujourd’hui, mais des êtres singulièrement attachants, d’une belle tenue morale et nationale. Les sentiments qu’ils inspirent, qu’ils dégagent pour ainsi dire, ne pourront qu’assainir l’esprit et le cœur des lecteurs.

Les minorités ont toujours de grandes obligations. Il est bon que ceux qui les composent raffermissent parfois leur énergie à la lecture de romans comme Charles et Éva.

Léo-Paul Desrosiers,
Conservateur de la Bibliothèque Municipale
de Montréal.