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CHANSONS PUBLIÉES EN 1847




À M. PERROTIN [1]




Il y a douze ans, mon cher Perrotin, que, pensant à l’oubli où, selon moi, mes chansons devaient tomber promptement, je vous cédai toutes mes chansons, faites et à faire, pour une modique rente viagère de huit cents francs. Vous hésitiez à conclure ce marché, que vous trouviez désavantageux pour moi. Avec un autre que vous il l’eût été en effet ; car, en dépit de mes prédictions, le public m’ayant conservé toute sa bienveillance, les éditions se succédèrent rapidement. De vous-même alors, et à plusieurs reprises, vous avez augmenté cette rente, que ma signature vous donnait le droit de laisser à son premier chiffre. Bien plus, vous n’avez cessé de me prodiguer les soins dispendieux, les attentions délicates d’un dévouement que je puis appeler filial.

La magnifique édition que vous annoncez aujourd’hui, sans nécessité pour votre commerce, est encore un effet de ce dévouement. C’est une espèce de glorification artistique que vous voulez donner à mes vieux refrains ; entreprise que j’ai dû désapprouver, en considérant ce qu’elle vous causerait de dépenses et de peines.

Quelque succès qu’aient déjà obtenu les premières livraisons de cette édition, illustrée par les dessinateurs et les graveurs les plus distingués, commentateurs ingénieux qui trouvent souvent au texte qu’ils adoptent plus d’esprit que l’auteur n’en a su mettre ; quelque succès, dis-je, qu’aient obtenu ces livraisons, je sens qu’il est de mon devoir de vous venir en aide autant que cela m’est possible.

Sans avoir la fatuité de croire que je manque à la promesse faite au public de ne plus l’occuper de moi, je me décide donc à extraire du manuscrit des chansons de ma vieillesse, manuscrit qui vous appartiendra à ma mort, huit ou dix chansons, auxquelles vous pourrez joindre les couplets imprimés le jour du convoi de mon vieil ami Wilhem. J’ai choisi ces chansons parmi celles qui se rapprochent le plus, par les sujets et la forme, du genre de celles dont se composent mes précédents recueils. Ce n’est certes pas un riche présent que je vous fais ; mais, quelles qu’elles soient, acceptez-les vite, car l’envie de les reprendre pourrait bien me venir. Vous savez mieux qu’un autre, mon cher Perrotin, combien me coûte aujourd’hui la moindre publication nouvelle. Aussi j’espère qu’on ne verra dans ce chétif larcin fait à mon recueil posthume qu’un témoignage de gratitude donné par le vieux chansonnier à son fidèle éditeur.

J’ajoute que près de vingt ans de bonne intelligence entre un homme de lettres et un libraire est malheureusement chose assez rare, depuis l’invention de l’imprimerie, pour que tous les deux nous en soyons également fiers. En vous offrant la preuve du prix que j’y attache, mon cher Perrotin, je suis à vous de cœur.


P.-J. de Béranger.


Paris, 19 décembre 1846.



P. S. Je regrette de ne pouvoir vous donner une de mes chansons inédites sur Napoléon ; mais je tiens à ce que celles-là paraissent toutes ensemble.



  1. Par une réserve facile à comprendre, l’éditeur de Béranger hésitait à publier une lettre si honorable pour lui ; mais cette lettre était en même temps un témoignage de la bonté simple et délicate de son auteur : elle fut donc insérée dans l’édition illustrée de 1847, dont elle devint un des ornements les plus précieux, en tête des chansons alors inédites, où l’éditeur l’a maintenue depuis comme la plus belle des préfaces.