Champollion inconnu/Champollion enfant

I


CHAMPOLLION ENFANT


Le génial savant qui, par une divinatrice intuition, découvrit, au commencement de ce siècle, la clé perdue de l’écriture égyptienne, déchirant soudain les voiles d’une histoire mystérieuse, exhumant des entrailles du passé toute une science nouvelle, laquelle dépassa presque aussitôt les balbutiants essais, et atteint déjà de notre temps sa maturité pleine, Jean-François Champollion, l’une des gloires les plus pures et les plus universellement reconnues de notre panthéon national, n’est inconnu d’aucun Français. Les annales scientifiques ont salué sa courte vie de quarante-deux ans, et son œuvre prodigieuse. S’il restait encore, dans ses admirables travaux quelque mérite à célébrer, ce serait aux initiés, professionnels de l’Égyptologie, qu’il appartiendrait de compléter son panégyrique.

Un profane aujourd’hui se permet cependant d’étudier une période spéciale de cette existence laborieuse : c’est qu’il ne s’agit pas ici d’analyser les recherches techniques de l’infatigable érudit, la gestation de sa grandiose découverte : c’est au contraire l’enfance de Champollion, la lointaine préparation du collégien, futur grand homme, qui a semblé pouvoir appeler quelque intérêt.

Le sort a voulu qu’au pied des Alpes Dauphinoises, une demeure patrimoniale, apportée par alliance dans la famille Champollion, demeure qui fut autrefois celle de Condillac et de Mably, située au village de Vif, près de Grenoble, conservât intactes et inédites dans ses vieilles archives, les lettres de l’illustre égyptologue. Il a semblé intéressant de puiser dans cette précieuse collection, après cent ans presque révolus, les témoignages directs et personnels d’une jeunesse curieuse à plusieurs titres.

Ces lettres d’un enfant sont adressées par Jean-François Champollion à son frère aîné Jacques-Joseph, qui représentait pour lui la famille absente. Voici comment.

Les Champollion, originaires de Champoléon, sur les coteaux du Drac, entre Gap et Grenoble, ont, d’après les montres des Compagnies levées par Lesdiguières, fourni de nombreux officiers. L’un d’eux épousa en 1580 une Béranger du Guâ. Un autre en 1663 est gouverneur d’Embrun. En 1727 Mme de Tencin parle de sa compatriote et amie Mme de Champollion. En 1771, les actes mentionnent noble Gaspard-Adrian Bonnet du Couvat de Champollion, commandant une compagnie au régiment de Foix infanterie, et noble Étienne-Joseph du Couvat de Champollion, tous deux fils d’une Gallin de Renaudel. En 1786, un marquis de Champollion figure, avec les Saint-Vallier, les Saint-Ferréol, de Chabrillant, des Adrets, du Bouchage, Béranger du Guâ, parmi les gentilshommes chargés du service, auprès du duc d’Orléans, gouverneur du Dauphiné. Mais, quelques années plus tard, la fortune de la famille était singulièrement déchue ; et, si un capitaine Champollion combattait à Jemmapes comme officier d’ordonnance du duc de Chartres, son cousin, le père du futur grand Égyptologue occupait à Figeac une modeste situation.

Quand Jean-François atteignit sept ans, l’âge d’apprendre — il était né en 1790 — la révolution avait fermé les anciens collèges provinciaux. L’enfant fut confié, comme l’avait été son frère aîné, à un pauvre moine de l’abbaye supprimée de Figeac, Dom Calmet, qu’avait charitablement recueilli à son foyer la famille Champollion. Le bon religieux, un peu étonné des facultés singulières de son élève, apercevait déjà dans cette jeune tête « un genre de génie ». À treize ans, Jean-François savait tout ce que son maître pouvait lui apprendre : il aspirait à mieux.

Alors intervint son frère aîné, Jacques-François. Depuis quelques années déjà, celui-ci avait quitté Figeac et s’était fixé à Grenoble, où ses savants travaux l’avaient fait remarquer. Désireux de soulager ses parents, et guidé par une ardente affection pour son jeune frère, en qui se manifestaient déjà d’étranges dispositions, il se chargea complètement de lui, le fit venir à Grenoble, pourvut à ses besoins, dirigeant ses études de collégien avec la plus tendre sollicitude, ainsi que plus tard il demeura son mentor, son guide et son soutien, dans la carrière Égyptologique.

À Grenoble, Champollion n’eut d’abord pour maître que ce frère très dévoué, mais bientôt, en subissant, avec éclat, devant les commissaires Villars et Lefèvre-Gineau, les examens de concours, il obtint une bourse au lycée de Grenoble que venait d’organiser le gouvernement impérial dans l’ancien collège des Jésuites. Il avait alors treize ans. Ce fut dans cet établissement, immatriculé sous le numéro de lingerie 58, qu’il acheva en deux ans ses études classiques.

Ce lycée réorganisé succédait à un collège officiel assez mal tenu si nous en croyons la très curieuse déposition manuscrite du corps professoral :


Comme les élèves sont assez souvent abandonnés à eux-mêmes, et surtout pendant la messe, il n’est pas fort extraordinaire qu’ils n’y assistent pas ou qu’ils y assistent mal : mais ce qui l’est davantage c’est que, lorsque quelques-uns d’entre nous, témoins de ces manquements irréligieux, ont voulu leur représenter leurs devoirs à cet égard et les engager à les mieux remplir, non seulement ils n’ont pu y réussir, mais ils ont toujours été exposés à voir leur place et leur autorité compromises.


Cet amusant réquisitoire des professeurs relève contre l’un d’eux, un M. Bomi, trois griefs :


1o Passons-nous à ses côtés et le saluons-nous ? C’est avec la plus entière certitude que ce salut ne nous sera pas rendu.

2o Les mots de polissons, de fripons et de goujats sont, en parlant de nous, les seuls qu’il ait à la bouche.

3o L’un de nous a vu ses vers infâmes contre le collège ! Cet indigne abus des lettres et du plus beau des arts ne se pardonne même pas au talent et au génie. Quelle tache n’ont pas fait à la gloire du grand Rousseau les fameux couplets ! Qu’est-ce donc alors que le libelle, la chanson, les prétendus vers de M. Bomi, dépourvus de tout mérite littéraire, sans verve, sans style, sans talent ?


Mais, au temps de Champollion, le collège, devenu lycée, comptait comme proviseur et comme censeur des hommes estimés, M. Gattel et M. Faguet ; le jeune élève y eut pour professeurs des maîtres honorés, tels que MM. Lacroix et Jamet.

Ce dernier était un ancien prêtre, fort capable et justement aimé. Quand il mourut, ses élèves adressèrent au maire de Grenoble, M. Renauldon, cette belle supplique, alors insérée dans les Annales de l’Isère :


Notre juste reconnaissance voudrait s’affirmer par un monument simple et modeste comme celui à qui nous le destinons. Nous osons espérer que vous seconderez le sentiment de notre affection en nous permettant de faire placer une pierre sur son tombeau.


Le programme des lycées organisés à cette époque par Napoléon était fort précis : il est exposé, sans ambages, par cette lettre de Fontanes, grand maître de l’Université, au recteur de Grenoble : c’est la glorification la plus naïve du nouveau César, sous toutes les formes :


Je vous prie, Monsieur le Recteur, de recommander aux chefs de tous vos établissements de donner fréquemment pour sujet de composition, tant en prose qu’en vers, les principaux faits de l’histoire de France, et particulièrement ceux qui rendent à jamais mémorable le règne sous lequel nous vivons. Les innombrables exploits de nos armées sous les ordres de Sa Majesté l’Empereur et de ses généraux, la haute sagesse de ses lois, ses travaux administratifs, les embellissements de ses villes, les monuments publics qu’il a fondés, l’éclatante protection qu’il accorde aux sciences, aux arts, à l’industrie ; la vaste influence de son génie sur le sort de la France et de l’Europe, enfin l’amour qu’on doit à sa personne et le bonheur que nous promet sa dynastie sont une source inépuisable de sujets que les élèves des écoles françaises ne pourront traiter sans un vif intérêt !


On apprenait cependant autre chose encore au lycée de Grenoble. Nous avons ce distique latin d’un nouveau bachelier, accusant à son examinateur réception du bienheureux diplôme en parchemin :


Membranam teneo, memor, a te munus amicum.
 Hinc mentes gratas accipe quœso meas.


Dans ce milieu, que devient l’enfant amené de Figeac ?

Le jeune pensionnaire voyait souvent son aîné, le dimanche et le jeudi. Mais l’affection, l’activité intellectuelle, nécessitaient un échange de vues plus fréquent encore entre les deux frères : presque quotidiennement, le tambour du lycée apportait chez l’aîné quelques lignes du cadet. Ces billets de Champollion enfant, son frère les a religieusement conservés, comme il avait déjà gardé les premiers essais du petit débutant de Figeac, à peine déchiffrables, humblement signés Cadet, et qui contiennent ces modestes aveux :


Je vous prie d’excuser mon petit esprit, qui est encore un peu volage : j’espère que vos leçons le corrigeront.


Les lettres écrites ensuite, au jour le jour, par le lycéen de Grenoble composent le curieux dossier qui va fournir ici quelques notes.

Champollion collégien s’exprime en français, plus rarement en latin. Il écrit presque toujours lisiblement, nettement. S’il est un mot qu’il paraphe quelquefois d’ornements historiés, c’est sa signature. Le papier du temps est épais, solide, grumeleux, il diffère par le format et par le grain de nos légères feuilles modernes. Il n’y a pas d’enveloppes : on écrivait alors le nom du destinataire, au verso même de la lettre, pliée pour recevoir l’adresse. La date manque presque toujours. Chaque billet commence par ces mots : Mon très cher frère ; et se termine affectueusement par ceux-ci : Adieu : je t’embrasse, ou Je t’embrasse de tout mon cœur. La signature s’annonce ainsi : ton frère obéissant, ou ton très humble très obéissant et très respectueux frère. À noter enfin que l’orthographe est parfois défectueuse. L’enfant en a conscience :


J’ai eu du malheur à cette composition. Je n’ai pas bougé pas plus qu’un rocher. Ce n’est pas les fautes que j’ai faites à ma version. Je n’ai fait aucun contresens : mais c’est des fautes d’orthographe. J’en ai eu sept : voilà pourquoi je n’ai pas eu ma bonne place. Sans cela !… Je te prie de demander à M. Lacroix si ce que je dis n’est pas vrai.


Ce qui frappe surtout, ce qui mérite un intérêt spécial dans les lettres de Champollion enfant, c’est la précocité vraiment prodigieuse de l’esprit, c’est la curiosité universelle du savoir, c’est la soif singulière des notions ardues, ce sont en un mot les traits déjà distinctifs qui caractériseront sa courte vie.

Nous allons voir se manifester dès lors les dispositions naturelles de son intelligence. En son temps, l’attention publique s’arrêtait volontiers sur les applications du système phrénologique, vulgarisé par le docteur Gall. On sait que, d’après celui-ci, les protubérances variées du crâne correspondent respectivement à des tendances particulières, chaque bosse naturelle étant l’organe, le siège, d’une faculté déterminée, et marquant, par son atrophie ou son importance, l’absence ou le développement de la faculté correspondante. Selon la mode du temps, la tête de Champollion a été scientifiquement palpée, et le docteur Janin a établi dans son rapport que l’examen du sujet confirmait pleinement en ce cas les données générales de la science phrénologique.

Sans entrer dans le long détail de son étude sur les bosses de Champollion, sur ses instincts de naissance, il est curieux de noter que le docteur ne trouve chez son sujet ni la bosse du calcul, ni celle de la combativité physique. Or, Champollion ne put jamais apprendre les règles élémentaires de l’arithmétique, bien que le lycée de Grenoble, pour récompenser ses travaux arabes et hébreux, lui ait un jour, dans son embarras, décerné un prix de mathématiques ! Il ne paraît pas non plus avoir connu l’esprit militaire. Ainsi il ne figure pas parmi les signataires d’une belliqueuse adresse, qui a été conservée, et qui fut présentée par ses condisciples les lycéens de Grenoble à Napoléon :


Ils osent Vous supplier, Sire, de leur rendre les armes dont on les a privés, de vouloir bien y joindre un guidon aux couleurs nationales, et de leur permettre de verser quatre cents francs dans le trésor de l’État.


Il ne répondit pas davantage à cet appel si attrayant pour des écoliers :


L’intention de Sa majesté l’Empereur est qu’il lui soit présenté cent cinquante jeunes gens sortant des lycées. Nommés d’abord sergents, ils recevront, en arrivant au lieu de destination, des brevets de sous-lieutenants. Vous m’adresserez vos listes de présentation, Monsieur le recteur, dans le plus bref délai.


Enfin, quand, en 1811, Champollion faillit être enrôlé malgré lui, il bénit hautement le décret impérial de Napoléon, qui l’exempta personnellement du service, pour le bien des études orientales.

Mais si ces bosses manquèrent à l’enfant, son phrénologue déclare très protubérantes chez lui la bosse des langues, celle de la volonté ferme et résolue, celle de la mémoire, celle de la méthode, et celle de la curiosité.

Nous allons voir ces facultés en œuvre dès l’enfance.

Mais avant d’aborder ce sujet, il ne sera peut-être pas sans intérêt, étant donnés l’homme et l’époque, de relever incidemment dans cette jeune correspondance les événements courants du lycée de Grenoble il y a cent ans.

Les incidents de la vie écolière alors, ce sont, avec la couleur particulière du temps, les incidents qui se répètent aujourd’hui.

Voici d’abord le prosaïque chapitre, les demandes d’argent du petit pensionnaire. Elles sont sobres. Champollion savait sa famille peu fortunée. Il n’ignorait pas que la bourse conquise ne dispensait pas son frère des dépenses nécessaires, pour son trousseau, pour les fournitures classiques, pour les arts d’agrément ; et il se fût fait scrupule de grossir ces sacrifices en vue des menus plaisirs. Il est toutefois des requêtes inévitables :


Envoie-moi quelques sous, parce que lorsqu’on est en promenade, on est bien aise de pouvoir boire une écuellée de lait, et surtout quand on est bien fatigué

Je te prie d’avoir la bonté de m’envoyer vite 3 livres (3 francs) pour la fête de M. Lambert. Envoie-moi les par le porteur de ce billet

Hier c’était la fête de M. le Censeur. Nous avons été à la maison de campagne, nous avons fait un goûter : j’en ai été pour 13 sols, je te prie de me les envoyer pour les rembourser…

Je te prie d’avoir la bonté de m’envoyer 40 sols que je dois au portier.


Ces demandes, on le voit, sont discrètes et Champollion répond même à son père qui lui avait fait un jour des offres directes :


Je n’ai pas besoin de rien : je vous remercie de vos offres obligeantes. Mon frère pourvoit à tous mes besoins. Soyez auprès de lui l’organe de ma reconnaissance. J’espère, en mettant à profit les avantages que je dois à son amour fraternel lui prouver qu’il n’a point obligé un ingrat.


Après la question de l’argent de poche vient celle du trousseau ; elle est traitée par l’enfant avec une amusante humour :


Quant à mes habits, tu te plains toujours qu’ils sont en mauvais état : tu as raison. Ce n’est pas à moi, mon cher frère, que tu dois t’en prendre : c’est à M. Housset, et à ses subalternes. 1o Mon anglaise est en bon état, quoique raccommodée. 2o Ma veste, je l’ai mise sur le lit du domestique, (c’est l’usage) pour la faire porter au tailleur ; il ne l’a pas encore portée : je vais demain lui porter moi-même : elle a un trou au coude et est bien étroite. 3o Mon habit n’est pas déchiré, mais il est dans un tel état que bientôt il sera comme la veste et les culottes d’un arlequin, c’est-à-dire que les pièces de différentes nuances qu’il y a font un effet très pittoresque ; il est aussi extrêmement étroit. On ne veut pas m’en faire d’autre. 4o Ma culotte a été emportée par M. Rouvier ; elle a disparu ; je l’ai demandée souvent ; je vais aller vers les chefs pour la ravoir. 5o Mon gilet est en bon état. 6o Mes pantalons de crêpons je les ai envoyés au tailleur pour faire mettre deux boutons ; on me les a rapportés dans un état horrible ; je ne sais qui s’est amusé à les gâter : ce n’est pas ma faute je te jure : il faut des pièces. Nécessairement je vais faire mes plaintes au censeur, qui, à coup sûr, de peur de dépenser 4 sous, aimera mieux me voir aller tout nu. Tout le reste est en bon état excepté quelques paires de bas, et justement les meilleurs, que les lingères ont trouvé à propos de couper en bas, de manière qu’il n’y a plus de pied. Voilà l’état où je suis, je ne te déguise rien.


Voici, naïvement décrite, une modeste fête du lycée :


La fête de M. le Censeur a été belle : À 8 heures, nous lui avons député les sergents-majors, un sergent, un caporal, et un élève. Ils lui ont fait un compliment en acrostiche et on lui a offert une pendule qui nous a coûté 10 louis, des huiliers, et deux salières en argent. Je pense que c’est assez. Ensuite nous avons été à la messe. En son honneur nous avons été à la promenade jusqu’à midi et demie. M. le Censeur, M. Lacroix et M. Jamet nous ont fait l’honneur de dîner avec nous. Nous avons été régalés 1o Un bouilli excellent ; 2o une sauce de pois ; 3o une sauce de je ne sais quoi qui était fort bon ; 4o un dessert de belles cerises ; 5o une pogne en confitures et au sucre.

Nous avons été ensuite à la promenade à la maison de campagne. Nous avons eu à goûter 1o du jambon ; 2o du saucisson ; 3o une tourte ; 4o une pogne comme celle du dîner ; 5o ensuite nous nous sommes bien amusés. Et pour tempérer notre joie, après avoir été grillés par le soleil, nous avons été accueillis en nous en allant par une pluie fine qui nous a tout mouillés comme des rats.


L’esprit du lycée, n’était pas à cette époque un esprit de soumission calme et respectueuse.


On avait mis hier au réfectoire une suscription dont les lettres avaient un pouce et demie de haut et qui commençait par ce vers :

Vivitur hic truffis, haricotibus atque carottis.

Mais voici qui est plus grave :


Il s’est passé beaucoup de choses ici. Hier M. le Censeur a cassé la musique et rangé ses compagnies ; il donnait des coups de canne et de poing, à tort et à travers. Nous avons digéré cela patiemment. Les musiciens ont refusé de quitter leurs plumets ; enfin le censeur les leur voulait arracher, ils les ont mis en pièces, et ont pris des vestes salies et déchirées. Le soir, à la maison de campagne, tout le monde a pris de petits bâtons. Quand on a retourné au lycée, on s’est arrêté sur les remparts et on a rempli ses poches de pierres. On est allé souper et on a fait un train d’enfer. Le censeur craignant une révolte nous est allé faire faire notre prière dans les salles d’étude et nous a mené coucher. À 9 heures et demie on a lancé des pierres aux vitres des dortoirs après avoir éteint les lumières : on a toutes cassé les vitres. Le censeur est venu et a fait un discours qui n’a servi qu’à animer de plus en plus. Quand il s’est retiré on a cassé encore les vitres et les pots de chambre que l’on lançait contre les croisées. Le censeur ne savait que faire ; il a été à la garnison et placé des soldats dans le dortoir, la baïonnette au bout du fusil, pour embrocher le premier qui aurait bougé. On n’a plus brisé mais on criait à rompre la tête. On n’a pas dormi de toute la nuit. Je ne sais à quelle extrémité on se portera ; mais je ne m’en suis pas mêlé.


Il fallut ensuite payer les pots cassés.


Ils prennent pour prétexte que l’on a cassé à la maison de campagne pour 1,033 francs de vitres ou d’autres choses, plus 400 francs de dégât dans le lycée. Ils font monter cette somme à 1,400 francs et quelque chose. Et le tout, selon leur système de politique, (assez conforme à celui de la Porte, qui fait rétablir aux frais des juifs les endroits de son sérail qui sont endommagés), doit être liquidé sur tous les élèves, à raison de 9 francs par tête. Quiconque ne paiera pas ne pourra sortir (jeudi prochain, 1er jour de vacances) de l’enceinte fatale.


Ces désordres se produisaient même en classe, au moins quand il se trouvait un professeur suppléant :


Nous avons eu hier une drôle de scène à la classe. C’est M. Durand qui nous l’a faite. Il y avait sous nos fenêtres un homme qui chantait la Bourbonnaise. Il la chantait d’une voix si ironique que nous ne pouvions nous retenir de rire. M. Durand crut que nous rions de lui, il se lève, se met dans une colère affreuse et nous dit que s’il était notre maître il nous ferait mettre à genoux au milieu de la cour ; et il nous dit qu’il avait produit plus de trente élèves aux Joséphistes (il lève le chapeau !) et il nous en fit l’énumération. Ensuite, descend au milieu de la salle, et mettant ses deux poings sur ses hanches : Sachez, Messieurs, nous dit-il, que je ne suis ni un il dit deux gros mots que je ne veux pas mettre ici. Ensuite il ordonna d’expliquer longtemps ; et puis il interrompit celui qui expliquait : Messieurs, nous dit-il, c’est pour vous dire que c’est moi qui a fait un fils, ce n’est pas les autres qui l’ont fait, c’est moi qui l’ai fait, et l’ai rendu capable d’enseigner la rhétorique et l’humanité !


Ces petits tableaux extérieurs que je n’ai pu m’empêcher de servir en hors-d’œuvre offrent, me semble-t-il, moins d’intérêt que les passages de la correspondance laissée par Champollion enfant et qui peignent son propre caractère.

L’un des traits les plus saisissants qu’accuse cette nature si riche et si mobile, c’est une impressionnabilité nerveuse qui pousse à l’extrême les dispositions successives de l’âme et qui l’abandonne toute vive, tout entière aux mouvements les plus opposés.

Ainsi l’enfant a ses périodes exubérantes de succès et de satisfaction :


Ce matin l’on a examiné et fait opérer au tableau tous ceux de ma classe pour pouvoir nommer un premier, et c’est moi qui ai eu cet honneur. Je pense avoir dans quinze jours une præmium Doctrinæ, du moins si le sort me favorise

J’ai dans la classe l’emploi de caporal ; c’est-à-dire que je marque ceux qui font du bruit. Mon règne ne dure que quinze jours. L’année passée je fus le deuxième élu, et cette année je suis le premier. Je l’ai été quatre fois l’année passée. J’espère que cela durera

Je suis le premier J’ai remporté le deuxième accessit d’examen et le premier de composition. Je monte en cinquième

J’ai reçu hier 4 Délivrances de M. le Censeur qui m’a beaucoup loué et félicité sur ma bonne conduite

J’ai quelque chose à t’annoncer mon très cher frère qui me fait bien plaisir à moi. Je ne doute pas que cela ne te fasse de même.

Lorsqu’on a donné la composition, M. Lacroix m’a dit que j’étais le dernier ; mais lorsqu’on m’a appelé le premier, ça m’a piqué le cœur. M. le Censeur est venu ; il m’a fait bien des compliments ; il m’a touché la main et tiré l’oreille.


Mais voici, en regard, les périodes d’humeur et de découragement. Elles surviennent presque forcément au cours d’un internat. Elles sont ici décrites avec une virulence, une amertume vraiment éloquentes.


Je t’avouerai que depuis quelque temps je ne suis pas dans mon assiette ordinaire : mon humeur noire me regagne ; enfin je ne suis pas à mon aise : je dépéris, et je le sens, je crois que si je n’avais pas ici quelqu’un qui me fait passer le temps, un ami qui me soulage, je ne vivrais pas longtemps

Tous ceux qui sont malades se sont prudemment retirés chez leurs parents. À l’infirmerie, on est mal servi ; couché sur un lit on reste seul : si l’on a besoin de quelque chose, il faut attendre jusqu’à la prochaine visite du médecin, qui pour toutes les maladies — aurait-on mal aux doigts du pied — ordonne de la tisane pectorale. Si je reste longtemps ici, je ne te promets pas de vivre

Tu n’appelleras pas ceci une rêverie ! Il y a bien longtemps qu’on me tourmente ; mais jamais on ne me porta un coup comme celui-ci. Non contents de me faire toutes sortes d’avanies (que j’ai supportées en silence), non contents d’être toujours acharnés à me poursuivre et à interpréter à leur manière mes actions les plus innocentes, ils veulent encore m’ôter les consolations ! J’avais un ami que j’ai aimé de tout mon cœur et que j’aimerai toujours. Il m’aimait autant que je l’aimais ; il m’aidait à supporter les peines et les duretés qu’on exerçait envers moi. Toujours ensemble, on ne nous voyait jamais éloignés l’un de l’autre ; il faisait tout mon plaisir, et c’est lui qui m’a soutenu jusqu’à présent. Ils viennent de le changer de division, exprès pour me désoler ! Ils lui avaient conseillé de ne plus me fréquenter.

Mon ami ne tint aucun compte de leurs conseils ; il fut toujours ma consolation, et ces monstres, irrités de le voir toujours avec moi, viennent de le changer d’étude et je ne le verrai plus qu’en passant ! Ma tête n’est plus à moi ; je suis furieux. Quand mon supplice finira-t-il ? Au reste, quoi qu’ils fassent, dussent-ils nous hacher, ils ne changeront pas nos cœurs ; que ce trait t’apprenne à les connaître !

S’il y a quelqu’un de contrarié et de malheureux dans le lycée, c’est moi ! Ils me feront perdre la tête

Je ne puis souffrir mes camarades, excepté un qui m’est bien cher, mais il est malade ; je ne puis le voir. Nous nous aidions mutuellement à supporter notre misérable existence ; maintenant il est chez ses parents, il jouit du moins de leurs tendres embrassements. Pour moi, sombre, délaissé, je ne jouis de ta vue qu’une fois par semaine. Je sens que je ne suis pas bien, je ne sais quoi me pèse sur la poitrine ; je crois y avoir un abcès

Ne pourrais-tu pas me retirer du lycée ? Je me suis fait violence jusqu’à présent pour ne pas te déplaire ; mais cela me devient tout à fait insupportable. Je sens que je ne suis pas fait pour vivre resserré comme nous le sommes

Si j’ai tort en beaucoup de choses, ne m’en fais pas des reproches : je ne pense pas plus qu’une pierre ! Le lieu que j’habite porte en lui je ne sais quoi qui vous plonge dans une apathie complète, toujours plus maintenant ; car mon ami Wangehis, qui était de mon humeur sombre et peu sociable (chose que tu m’as souvent reprochée) est parti pour son pays. Je suis seul avec mes livres hébreux, ce qui ne me fâche pas beaucoup ; mais je sens que cela ne fera qu’augmenter ma misanthropie ; et mon humeur peu sociable prend chaque jour de nouvelles forces quoique je me représente toujours les suites qu’elle aura, comme tu me l’as fait voir si souvent.

Tâche de me retirer d’ici, je t’en supplie, ou je serai bientôt le plus malheureux des hommes. Excuse. Je n’ai voulu rien te déguiser ; je t’ai ouvert mon cœur. Tu y as lu. Tu sais ma maladie ; portes-y remède.


Cette crise aiguë fut amendée par les conseils du grand frère. Champollion lui écrivit :


Fiat voluntas tua ! c’est mon désir.


Avec cette disposition d’impressionnabilité sensitive, les lettres de l’enfant manifestent encore une timidité, une modestie, une méfiance de soi-même que plus tard les contemporains déclarèrent singulièrement attrayante chez le grand homme. Au lendemain d’une sortie, il écrivit à son frère :


J’eus tort hier au soir, je le sens bien maintenant, de ne pas saluer M. Chalvet en partant ; mais je t’avoue que, lorsque je le fais, j’ai un air le plus gauche du monde. Je n’aime pas à parler aux personnes un peu âgées. J’ai pour cela une timidité et une honte qui me retient et à laquelle je ne comprends rien. Que ferai-je ?


Un autre jour, le lycéen est invité à parler devant le préfet du département en séance solennelle ; il se récuse aussitôt :


Je suis vraiment fâché de l’honneur que veut me faire M. le préfet, mais je crois impossible que je puisse vaincre ma timidité. Si je suis troublé devant quatre personnes, à plus forte raison devant mille. Je te prie de faire toutes les démarches possibles pour que cela n’ait pas lieu. S’il veut m’examiner j’en suis bien fâché ; mais je t’assure que je n’aurai jamais la force de répondre devant des personnes si respectables. Je te prie de croire que ce n’est pas à cause que je ne sais pas, que j’agis ainsi. Tu sais à quoi t’en tenir.


L’enfant dut obéir cependant, triompher de sa timide répugnance ; et voici comment le Journal administratif de l’Isère rend compte du rôle que joua Champollion dans la circonstance :


Plusieurs élèves, dans leurs moments de loisir, se sont adonnés à des études qui ne font point partie de l’enseignement dans les lycées. Ainsi on a vu lors de l’examen public le jeune J.-F. Champollion, élève national, expliquer une partie d’un chapitre de la Genèse sur le texte hébreux, après avoir répondu à quelques questions qui lui ont été faites sur les langues orientales en général. M. le préfet qui couronnait les vainqueurs a témoigné sa grande satisfaction.


En effet, la note principale de Champollion enfant c’est son activité d’esprit, c’est cette puissance cérébrale déjà intense qui lui permet de tenir dans ses classes un rang honorable, et d’embrasser, avec le programme du lycée, tout un monde inattendu de connaissances particulières.

On croirait à peine, si nous n’en apportions ici les témoignages personnels et précis, qu’une intelligence de treize ou quatorze ans ait pu suffire à la tâche immense, multiple, que se donne volontairement l’écolier : il aborde en se jouant les études les plus ardues, stupéfiant maîtres et camarades, par son goût déclaré pour l’arabe et l’hébreu, faisant sa récréation favorite de ce qui aurait rebuté les plus appliqués, amoureux déjà passionné de cette Égypte cachée qu’il violera pour ainsi dire un jour avec le plus ardent délire !


On connaît le programme classique, où se pressent Homère et Virgile, l’histoire, la géographie, les mathématiques. L’enfant prodige le suit, par obéissance ; mais son cœur n’est pas là. Il étudie à côté, il étudie tout !


Envoie-moi le Gradus, Tite-Live, Dioscoride

Envoie-moi un peu l’Anacréon en Languedocien, pour juger une querelle qui s’est levée entre un provençal et moi…

Je te renvoie l’Art d’écrire, je l’ai lu. Envoie-m’en un autre s’il y en a, ou un livre quelconque.

Je te prie de m’envoyer le plus tôt possible le 3me volume des Principes de littérature, car j’y prends goût…

Je lis La Harpe avec le plus grand plaisir ; il expose les règles de la littérature, en même temps que les exemples, ce qui fait bien comprendre : c’est avec le plus grand contentement que j’en continuerai la lecture

Je te prie de m’envoyer si cela ne te dérange pas le premier volume de Caylus. Je te promets d’en avoir tout le soin possible. Je ne le gâterai pas : je t’assure qu’il ne sortira pas de mon pupitre

Je te renvoie Condillac. En attendant que tu te procures le suivant, je te prie de m’envoyer un voyage ou quelque autre chose

Si tu veux, envoie-moi Du Choux sur la religion des Romains

Je te prie de m’envoyer le premier volume de Fréret et celui de Depuis. Je te serai obligé

Envoie-moi les Écoles normales, ou porte-moi-les demain…

Je te prie de m’envoyer Brisson. Je te serai obligé ; car j’ai la permission de suivre le cours de physique…

Apporte-moi un livre demain, car je ne sais que faire. Je te serai obligé…

On m’a parlé d’un certain ouvrage intitulé Vie du Législateur des Chrétiens. Il me semble que tu l’as. Pourrais-tu me le faire passer ? Ou si tu ne l’as pas, dis-moi à peu près ce que c’est et le jugement qu’on doit en porter, tant pour la morale que pour l’authenticité des faits qu’il peut rapporter

Envoie-moi un livre, le voyage de Paul Lucas, de Sthos, ou un autre comme tu voudras.

Je te prie, mon très cher frère, de me faire passer Montaglon

Envoie-moi, je te prie, la Mythologie des peuples du Nord (introduction à l’histoire de Danemarck. Mallet).

Si tu as un exemplaire de l’histoire de Danemarck, envoie-moi le ; d’autant plus qu’il me facilitera l’intelligence de l’histoire du Ciel qui cite souvent des noms des Dieux du Nord.

Envoie-moi ce soir les Synonymes français. M. Jamet nous a conseillé de les lire

Je te remercie de Mably ; j’ai lu les Entretiens de Phocion ; il me semble que ce que dit M. l’abbé Mably dans la préface, qu’il a extrait et traduit cet ouvrage d’un certain manuscrit grec de la bibliothèque du Couvent du Mont-Cassin, doit être regardé sur le même pied que sa préface du Voyage d’Anténor en Grèce. Qu’en penses-tu ? Crois-tu qu’il soit vraiment traduit du grec ? Qu’il soit vraiment antique ? Qu’il soit un ouvrage de Phocion ? Plutarque n’en parle pas dans la vie de ce grand homme. Pour moi j’en doute fort. Je suis persuadé que c’est un trait de politique de notre auteur pour faire goûter son ouvrage. Il se servait de tant de couleurs que ce ne serait pas miracle

Envoie-moi un livre. Je ne sais que faire après avoir fait mes devoirs de latin et étudié l’hébreu, le syriaque et le chaldéen…


Champollion veut enfin se reposer parfois des études sérieuses ; et voici ses lectures légères :


Je te prie d’avoir la bonté de m’envoyer le 1er volume du Magasin Encyclopédique ou celui des Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, parce qu’il ne faut pas toujours lire des choses sérieuses comme Condillac

On m’a prêté un drôle de livre hier qui m’a beaucoup amusé. Tu en seras étonné ; mais, comme dit Ésope à l’Athénien qui le reprenait de ce qu’il jouait aux noix avec de petits enfants : il ne faut pas toujours tenir l’arc bandé car il se romprait bientôt. Il faut donner quelque relâchement à son esprit. Pour en revenir à mon livre, il avait pour titre Histoire des chiens célèbres. On y remarque principalement le chien d’Ulysse, qui le reconnut avant de mourir. Il y a aussi un certain Mustapha qui met le feu au canon pour venger son maître qui avait été tué.


Ce liseur infatigable veut même fonder une académie dans son lycée. Il recrute un petit groupe intellectuel, et il sollicite au dehors le concours de Membres correspondants. Un certain nombre de personnages marquants de Grenoble reçurent à ce sujet la circulaire manuscrite que voici :


L’Académie des Muses à M. X…

  Monsieur,

Ayant eu connaissance de votre capacité et de vos talents, nous osons aujourd’hui vous prier d’aider l’Académie naissante des Muses.

Nous vous prions de nous aider de vos conseils. Ce n’est qu’en vous que nous avons espérance de réussir dans nos projets. Nous cherchons à nous instruire en nous amusant (miscuimus utile dulci). Étant encore trop jeunes pour juger de notre ouvrage, c’est à vous que nous avons recours. Vos lumières peuvent nous conduire dans le sentier fleuri des beaux-arts. Soyez pour nous un Apollon : montrez-nous le vrai chemin qui conduit au Parnasse. Nous vous prions de vouloir bien nous faire l’honneur d’être un de nos membres correspondants. Vous obligerez

vos très humbles et obéissants serviteurs.

Le président-trésorier,
Champollion.
Le secrétaire archiviste,
Gervais.
Les membres :
Allégret, Divron, Malleïn, Sourmier.

Ailleurs le jeune instigateur de cette création littéraire en explique le mécanisme :


Voici ce que nous nous proposons de faire. Chacun de nous travaillera quand il aura le temps à faire quelque morceau digne de nous, soit en vers ou en prose. Il y aura séance chaque jeudi à la récréation, dans une classe : nous obtiendrons l’agrément du Censeur. Je te ferai voir le discours que je prononcerai à l’ouverture de l’Académie. Nous ne voulons être que huit. Nous aurons plusieurs membres correspondants, qui sont tous des personnes âgées et plus vieilles peut-être que toi. Je te prie de nous écrire, et, si tu peux, de nous faire présent d’une de tes dissertations de Saint-Laurent. Si tu le peux encore, écris-nous quelque lettre instructive pour jeudi, qui est le jour de l’ouverture. C’est demain. Tu m’apporteras le tout demain en venant nous voir : je te serai obligé.

P. S. Je te prie de m’envoyer le premier volume du Magasin Encyclopédique, parce que nous en lirons un article à chaque séance, j’en aurai le plus soin possible.


Le jeune lettré est en même temps un jeune botaniste :


Je te prie d’avoir la bonté (si tu veux) de m’envoyer mon herbier car j’ai beaucoup de place ; ainsi que Linnæi amœnitates academicæ, pour le classer par familles. Je te promets que j’en aurai bien soin, ainsi que de l’herbier. Sois-en sûr d’ailleurs, on ne pourra pas y toucher (si cela était permis) puisque je le fermerai toujours sous clé. Fais-moi ce plaisir je te prie.

L’on m’a prêté le système de M. Villars, son ouvrage avec les classes. Je voudrais ranger mes plantes ; j’ai une caisse qui ferme à clé. Si tu voulais m’envoyer mon herbier, tu me ferais bien plaisir.

Je te prie en grâce de faire en sorte de m’envoyer des plantes.


Cet herbier, si aimé de Champollion, a été conservé par son frère ; il demeure encore aujourd’hui dans la maison de Vif, avec toutes ses reliques d’enfance.


Le lycéen est encore un entomologiste :


Je t’envoie 97 insectes préparés. Quand ils seront arrivés tu les mettras, je te prie, dans un lieu sec et bien fermé pour ne pas les exposer à la voracité des teignes et d’autres vers ennemis des collections. Envoie-moi des épingles pour en piquer un nombre plus considérable que celui-là, haud morâ ; parce que si j’attends si longtemps à les piquer je m’exposerai à perdre mon temps et ma peine parce qu’ils sécheraient, et quand je les voudrais piquer ils voleraient en poussière. Si tu as quelques couvercles et fonds de boîtes comme ceux-là, envoie-moi les je t’en prie.

P. S. Aurais-tu un peu de gaze pour faire un réseau pour prendre les papillons sans les endommager…

Je t’envoie, mon très cher frère, deux insectes mâle et femelle que l’on m’a apportés. Ce sont deux nasicornes, espèce de coléoptères bien rares. Je te prie de les mettre en sûreté…

Je t’ai envoyé tout ce que j’avais, excepté une boîte où il y avait des chrysalides : je te l’enverrai ce soir, avec une autre où sont des chenilles que je nourris. Elles sont superbes. Je te prie de dire à Pierre, ou à Rif, d’aller chercher un peu de l’herbe sur laquelle elles sont, pour leur donner à manger, car celle qu’elles ont est sèche…

Tu m’enverras ce soir les volumes de Plüche qui parlent des insectes, Spectacle de la nature : donnes-en trois ou quatre…

Si tu peux te procurer le Traité élémentaire d’Histoire naturelle de M. Millin (3e édition) tu me ferais bien plaisir…

Je regrette, mon très cher frère, de n’avoir plus de boîtes. Je t’aurais envoyé un plus grand nombre d’insectes. Mais ils sont en dépôt dans la grande. Voilà un échantillon de ce que j’ai pris hier à la promenade. Tu vois quel usage je fais du réseau de gaze que tu as eu la bonté de me procurer. Mets-les avec les autres dans un endroit bien fermé. Je t’en envoie 66 : il m’en reste encore d’autres…


Avec les sciences, le jeune Champollion cultive encore les arts.


Je me suis fait inscrire pour le dessin : Je crois qu’il commence aujourd’hui ; envoie-moi mon cartable avant onze heures…

Voudrais-tu que je prisse l’ornement ? Cela me serait fort utile, principalement à toi ; si tu voulais faire copier des urnes, des sarcophages, des vases, etc., tu n’aurais pas besoin d’avoir recours à d’autres mains que les miennes…

Veux-tu que j’apprenne le paysage, qui suit le lavis ? Ou si tu veux que je continue les têtes à l’estompe ? Ou bien consens-tu que je fasse un jour une tête, et l’autre un paysage ? J’attends ta volonté qui sera la mienne.


Le professeur de dessin était M. Jay. Comme l’herbier de Champollion, la collection de ses têtes d’étude et de ses ornements a été conservée religieusement dans les archives de Vif, avec le diplôme de son premier prix de dessin.


Mais qu’est-ce que tout cela auprès d’une autre étude, qui absorbait chèrement le lycéen ? Jeune linguiste de treize ans, il cumule avec les travaux qui précèdent l’étude des dialectes orientaux, apprenant sans maître, et par plaisir ! L’Orient séduit Champollion dès l’enfance ! Il a comme le pressentiment de son illustre avenir d’orientaliste :


Si je fais le devoir de latin, ce n’est que pour ne pas m’attirer des punitions : je n’y ai aucun goût depuis longtemps. Les langues orientales, ma passion favorite, je n’y travaille qu’une fois par jour…

Le grec, l’hébreu et ses dialectes, et l’arabe, voilà ce que je, brûle et je désire apprendre…

Tu m’as fait entrevoir que tu me retirerais du Lycée… et que tu tâcherais de me faire entrer dans le collège où l’on apprend le grec, l’hébreu, l’arabe, le chaldéen, et le syriaque…

Je te prie d’avoir la bonté de m’envoyer les 2 volumes du Mécanisme des langues : Je te serai obligé…

Tu me ferais un bien grand plaisir de m’envoyer le 3e volume de la Bibliothèque des amateurs. Je voudrais voir et copier l’ancien alphabet hébreu et syriaque, de même que la figure que prennent les lettres arabes à la fin et au milieu d’un mot ; ainsi que d’autres alphabets de l’Orient que je ne serais pas fâché de connaître…

Je te prie d’avoir la bonté de m’envoyer ou Quintus de Smyrne, ou le 2e et le 3e volume de l’Histoire politique et philosophique des deux Indes par M. Reynal : J’ai lu le premier…

J’aurai bientôt fini mon dictionnaire ; voudrais-tu avoir la bonté de demander à M. de la Valette le premier volume de la Bibliothèque orientale ? C’est un livre que je veux lire et qu’on ne saurait trop consulter, pour marcher d’un pas sûr dans ce dédale de dynasties de l’Orient. Et d’ailleurs ce n’est que là qu’on se familiarise avec les noms orientaux et qu’on meuble sa mémoire de connaissances tout à fait nécessaires à quelqu’un qui est destiné à faire une étude particulière des Orientaux…

J’ai lu dans le Mécanisme des langues la dispute de MM. Falconnet et Frenet sur la signification du mot Dunum. Le premier prétend voir que Dunum signifie lieu élevé, ce qui ne convient pas mal à Exellodunum ou Capdenac, car tu sais qu’il est situé sur une hauteur ; et le deuxième dit que cela signifie un lieu habité. Pour m’en éclaircir, j’ai cherché sur les racines hébraïques et j’ai trouvé que Dome signifiait ville : témoins Médine, ville d’Arabie ; et Dinas en bas-breton signifie ville. Dans le grec je trouve que Dinè signifie gouffre. Falconnet prétend aussi que Dunum signifie montagne. Dans les clés chinoises, je trouve CHAN-I, HAN-I, TA-I qui n’ont aucune analogie avec Dunum, qui signifie montagne. Je voudrais savoir à quoi m’en tenir et je pense que cette dispute peut t’intéresser, si tu publiais ta dissertation sur Capdenac, ainsi que les notes que tu pris sur les lieux. Qu’en penses-tu ? Qui est-ce qui a tort ? En tout cas, consulte tous les dictionnaires d’étymologie, et surtout le celtique in-folio au mot Uxellodunum.


Quand, au sortir du lycée, Champollion apprendra que son frère espère pour lui une modeste place à la Bibliothèque impériale de Paris, voici le principal profit qu’envisage dans ce changement de situation le jeune débutant :


L’entrée à l’école spéciale des Langues orientales me procurera mon admission à la Bibliothèque impériale. Ce ne sera pas l’un des moindres avantages de ma place. Alors je pourrai m’adonner totalement à l’étude de l’arabe, du syriaque, de l’hébreu, du chaldéen, du persan, etc.


L’orientaliste enfant est surtout et principalement Égyptologue, car c’est l’Égypte qui le fascine. Elle l’attire étrangement déjà par son charme mystérieux :


Je veux faire de cette antique nation une étude approfondie et continuelle. L’enthousiasme où la description de leurs monuments énormes m’a porté, l’admiration dont m’ont rempli leur puissance et leurs connaissances, vont s’accroître par les nouvelles notions que j’acquerrai. De tous les peuples que j’aime le mieux, je vous avouerai qu’aucun ne balance les Égyptiens dans mon cœur !


La déesse est encore voilée : le livre est encore fermé : Champollion n’a pas encore découvert la langue des Pharaons. Au moins s’initie-t-il à leur histoire :


Envoie-moi je te prie le deuxième volume des Manuscrits de la Bibliothèque du Roi : j’ai fini le premier. Je te le renverrai ce soir. Je n’ai plus qu’une petite liste de gouverneurs de l’Égypte que je n’ai pas pu copier ce matin.


Et avec l’histoire de l’Égypte, il s’assimile les dialectes locaux qui pourront peut-être le rapprocher de la vieille langue perdue :


Je n’ai pas de boucles pour les culottes. Envoie-moi Ludolphi ethiopica grammatica

N’oublie pas non plus le reste des livres : joins-y je te prie le dictionnaire et la grammaire éthiopienne de Ludolph. Sois bien sûr que je n’en abuserai point au détriment de mes autres devoirs.


L’Égypte est encore inconnue, au point de vue de la linguistique. Mais les Grecs et les Romains ont parlé d’elle : Champollion sait déjà tout ce qui peut être su de son histoire et de sa géographie. Nous le voyons, âgé de quinze ans, présenter à l’Académie de Grenoble, quelque peu surprise, une carte d’Égypte divisée par nomes avec les noms anciens de ces provinces !

Il entend avancer beaucoup plus loin, Il assiège la forteresse par de savantes approches. Ainsi, au nord, les Grecs d’Alexandrie ont pénétré l’Égypte ; à l’ouest, les Arabes l’entourent ; au levant, les Hébreux ont été ses voisins, parfois ses ennemis, parfois ses alliés : Champollion la veut attaquer par tous les points : il apprend avec volupté le grec, l’arabe, l’hébreu qui peut-être le mèneront au cœur de la place fermée… et qui l’y ont mené.

Le voici plongé dans l’étude du grec :


Je prie mon très cher frère de m’envoyer un Homère quelqu’il soit : il me fera beaucoup de plaisir s’il peut me l’envoyer ce soir au plus vite, j’en ai un besoin extrême : envoie-moi un des vieux (petit format)…

Je te prie d’avoir la bonté de m’envoyer Pausanias (voyage en Grèce)…

Je te prie de prêter un Anacréon grec à Genoud qui te portera ce billet…

Je te prie de m’envoyer le volume suivant d’Anacharsis, je te serais obligé…

J’ai traduit deux dialogues de Lucien. Ce qui m’a embarrassé c’est le passage où Jupiter parle d’Argus (Dialogue 1er)…

M. Lacroix m’a vanté le dictionnaire grec de Schissvelius que je lui ai prêté ce soir.


La langue arabe a son tour :


Envoie-moi ce soir Niehbür si tu peux, parce que je veux savoir lire l’arabe, qui a beaucoup de rapports avec l’hébreu…

Si tu peux, envoie-moi Niehbür (voyage en Arabie). Je te promets d’en avoir bien soin. Ou, si tu ne peux pas, envoie-m’en un autre…

Fais ce que tu m’as dit sur cette inscription arabe : puisque l’on ne peut trouver de sens suivi, c’est une ancienne écriture arabe : car ils en ont changé souvent…

Je suis dans une joie inexprimable. Je portais ma grammaire Arabe chez M. David. En classe, je la sortis par hazard, et un externe me demanda ce que c’était. Je la lui montrai. Il me dit qu’il en avait une chez lui ainsi que beaucoup d’autres livres grecs et arabes : il m’en apporta un avant hier, et juge de ma joie quand je lus, en titre, Thomæ Experisi rudimenta Linguæ Arabicæ. Il me le prête tant que je voudrai, et je suis bien content. Il m’apporta aussi Sophocle, Euripide et Eschyle en un volume. C’est une superbe édition. J’ai vu au commencement l’enseigne de Robert Estienne : noli altum sapere. Je te les montrerai tous deux. Il m’apportera ce soir l’Alcoran, avec des notes !


L’écolier consacre encore plus de temps à l’hébreu. Il a plus facilement les documents et les livres spéciaux, la Bible originale surtout.


Je trouve la grammaire que tu as eu la bonté de me donner claire, nette et concise : on ne saurait mieux mettre à la portée des enfants une langue que jusqu’ici l’on a regardée comme la plus difficile et la plus obscure du monde parce que des ignorants s’étaient plu à en augmenter les difficultés apparentes par des suppléments qui loin de l’éclairer comme ils le croyaient la rendaient obscure et presque incompréhensible. Et ils rebutaient par la difficulté de la lecture et par ce nombre infini de points divers ceux dont le goût les portait à cette étude. Moi-même au commencement que je me mêlais de l’étudier selon la manie des Buxtorfs et des Massonet, les points voyelles me faisaient suer de grosses gouttes ; mais ayant trouvé par hazard les racines hébraïques, qui est un vrai trésor, animé d’une ardeur nouvelle, je me poussai avec vigueur, et, lorsque tu m’as mis la grammaire entre les mains, je me suis trouvé instruit de tout ce qui regarde les noms et la lecture. Toutes les vieilles grammaires, de Buxtorf, du cardinal Bellarmini, me sont à présent parfaitement inutiles, et je te les renverrai le premier jour que je sortirai, qui sera Dimanche. Je te prie de te procurer si tu peux les 6 tableaux qui manquent à la grammaire et qui tendent à prouver le rapport de l’hébreu avec les autres langues de l’Orient…

Tu as un vieux livre intitulé Clavis Linguæ hebrææ ; si tu n’en a pas besoin, fais-moi le passer…

Tu as une grammaire syriaque et chaldéenne, tu me ferais bien plaisir de me l’envoyer avec le dictionnaire et la Bible syriaque, parce que je voudrais me pousser dans les dialectes de l’hébreu. Cherche aussi la signification des deux mots hébreux que je t’ai demandée…

Envoie ma grammaire, la Bible et les abréviations hébraïques et mes papiers étiquetés (langues orientales), (traductions raisonnées), (mythologie), (remarques sur les Israélites et leurs livres saints). Ils sont dans mon cabinet.

N’aurais-tu pas une bible ou un livre hébreu sans points-voyelles ?…

Je n’ai pas de Vulgate ; elle est aux rayons, envoie-moi la avec les manuscrits…

Je te renvoie Spon. L’Histoire du Ciel est un livre qui ne mérite pas de rester dans l’oubli où on l’a laissé ; il expose des origines très claires : c’est sans doute le seul moyen propre de remonter à l’origine de l’idolâtrie et à la connaissance de l’écriture symbolique. Ses étymologies hébraïques sont très justes, comme le mot dont il fait venir Isis ; et celui dont il fait venir Labyrinthe, en y ajoutant l’article préfixe (tour palais). Regarde sur ton dictionnaire bibliographique ce qu’on en dit…

Je continue les Sylves et mon chapitre d’Isaiéon. Je pense le finir avant ton retour. J’y remarque plusieurs tournures qui me plaisent beaucoup ; elles valent bien celles d’Homère ; et j’espère que ce beau verset : le bœuf connaît celui à qui il appartient ; l’âne connaît ses maîtres ; cependant Israël ne m’a pas connu et mon peuple m’a oublié ! vaut bien la peine d’être cité. Isaiéon ne pouvait choisir une comparaison plus énergique pour faire sentir aux Juifs leur ingratitude envers un Dieu qui les avait comblés de tant de biens. Il me semble avoir vu cette comparaison et ce tour de phrase dans un auteur grec, mais je ne me rappelle pas lequel…

J’ai fait un petit traité de numismatique hébraïque d’environ 20 pages, où se trouvent quelques notions de l’ancien alphabet hébreux. J’ai aussi continué mon commentaire sur Isaïe. J’ai trouvé dans tes livres plusieurs ouvrages qui m’ont fait bien plaisir ; entre autres : Reinferdi opera philologica ; Relandi antiquitates hébraïcæ ; historia plantavina Bibliæ ; et Lensden. Pour les livres de la Bible j’ai un peu négligé les Sylves ; mais je traduis à leur place une grammaire harmonique des langues orientales…

Je te prie de me dire comment la Bible hébraïque mot à mot traduit le premier verset du chapitre dix. C’est à peu près le septième mot du verset…

Confronte ma traduction avec celle des septante et la Bible mot à mot ; tu auras la bonté de me dire si elle est bonne ou mauvaise. Quant à Jubas ou plutôt Joubès comme je le prononce je ne saurais te dire l’étymologie de son nom…

Je te prie de me dire si la version des septante en grec porte Beatitudines ou Beatus ; et si la Bible hébraïque traduit et porte Beatitudines ou bien Beatus. Pourrais-tu m’envoyer ces psaumes polyglottes. Je serais bien aise de pouvoir comparer les versions les unes avec les autres.

Je traduis le quatrième chapitre de la Genèse parce que je veux avoir et connaître d’après l’original les générations du genre humain, parce que j’en aurai peut-être besoin dans la suite. Je suis arrêté par une difficulté ; soit que la Bible que tu m’as envoyée se soit trompée ; car je ne puis pas bien distinguer dans le premier verset du chapitre IV si c’est un ruviar ou bien un nun final. Je te prie de chercher dans ton grand dictionnaire in-folio lequel est le bon, ainsi que la signification du mot que je soupçonne être concepit car il a la mine d’un parfait radical, d’autant plus que le sens semble me l’indiquer, (Adam cognovit hevam et ensuite vient peperit et Kin, dont on a fait Caïn, je ne sais pourquoi).

Envoie-moi je te prie les 3 volumes de la petite Bible qu’on te donnera chez M. Desportes, pour chercher un passage qui m’embarrasse. J’ai trouvé le nœud de celui qui m’embarrassait hier ; il signifie : Il eut deux fils, le nom de l’un est Phaleg (nommé ainsi, sous entendu) parce que dans ces jours (de son temps) la terre fut divisée. Le nom de son frère est Ikouthan. Envoie-moi aussi une vulgate, pour comprendre les noms massorethiques et les comparer avec ma version. Si tu m’envoyais le Lexicon Rabinicum Ottlionis pour voir ces abréviations hébraïques que je rencontre souvent et que je ne connais pas, tu me ferais bien plaisir…

Je vois bien les questions, mais où sont les réponses ? Il y a des questions dont je désire extrêmement la solution, surtout les mots de l’histoire naturelle de la Bible. N’aurais-tu pas quelque livre qui parlât de l’Histoire naturelle des Livres saints ? N’as-tu pas d’autre grammaire des langues Orientales ? Si tu as ces objets, envoie-moi les.


On a conservé la Bible hébraïque de Champollion enfant, marquée par lui de son nom et de son numéro de collège. Elle a beaucoup servi : les pages blanches ont été couvertes d’additions et de corrections au texte, proposées par des notes manuscrites en langue hébraïque, sans aucune surcharge ni hésitation : on voit que ces caractères étrangers, très nettement tracés par le lycéen lui étaient tout à fait courants et familiers.

La grammaire hébraïque du collégien porte également encore ses notes marginales en hébreu.


En 1807 se termine la correspondance enfantine de Champollion. Elle peut recevoir comme épilogue le brevet de membre correspondant que l’Académie de Grenoble décerna solennellement au jeune orientaliste de dix-sept ans, avant son départ pour Paris.


En vous nommant un de ses membres, malgré votre jeunesse, lui écrit ce corps renommé, l’Académie a compté sur ce que vous avez fait, mais elle compte encore sur ce que vous pouvez faire. Elle aime à croire que vous justifierez ses espérances, et que si un jour vos travaux vous font un nom, vous vous souviendrez que vous avez reçu d’elle les premiers encouragements.

Renauldon,
Président.

Champollion adolescent part pour Paris, il fouille les bibliothèques, il poursuit ses recherches savantes, il interroge les travailleurs qui ont accompagné en Égypte la campagne de Bonaparte. Sa correspondance avec son frère continue dès lors, sinon plus active, au moins plus nourrie, parce que la lumière approche. Le commerce intellectuel de ces deux intelligences jumelles se poursuit jusqu’à la grande découverte et jusqu’à la mort de Jean-François. Mais ici c’est seulement son extraordinaire enfance que l’on a voulu peindre… avec ses propres pinceaux.

Ses lettres l’ont montré érudit à quatorze ans, et déjà prêt pour cette lutte corps à corps contre l’inconnu, pour cette lutte qui fut l’honneur de sa vie et dont il sortit par la voie du triomphe, léguant à la science une clé merveilleuse, instrument des découvertes futures, le sens déchiffré des hiéroglyphes, le secret des obélisques, des temples, des pyramides et des tombeaux, qui jusqu’alors étaient demeurés muets dans leur antique majesté.

Parmi tous les génies qui ont honoré la science et l’humanité, en est-il beaucoup dont l’aurore ait été illuminée de si précoces rayons ? En est-il beaucoup qui aient manifesté dès l’enfance autant de vigueur et de volonté que le petit lycéen de Grenoble, indomptable déjà dans son audacieux projet de percer le mystère Égyptien ?