Chamfort et l’Académie française

Chamfort et l’Académie française
Revue des Deux Mondes5e période, tome 52 (p. 241-276).


CHAMFORT


ET


L’ACADÉMIE FRANÇAISE


_________


I


Chamfort s’est conduit avec l’Académie française comme avec l’ancienne société : il a été pour elle d’une parfaite ingratitude. Nous retrouverons ici le même homme que nous avons déjà essayé de peindre[1].

Il devait beaucoup à l’Académie. On a vu que, jeune et pauvre, sans relations, sans appuis, c’est vers elle d’abord qu’il s’était tourné. Ses premières ressources, comme sa première notoriété, lui étaient venues d’un prix de poésie qu’elle lui avait accordé. En ce temps-là, il ne parlait d’elle qu’avec respect ; il l’appelait « un temple. » Mes amis, disait-il aux gens de lettres qu’il supposait réunis dans la salle des séances académiques,


Mes amis, jurons tous, dans ce temple où nous sommes,
De ne point avilir l’art de parler aux hommes[2].


Façon aussi ridicule que solennelle de désigner un endroit où l’on entendait parfois de bien méchans vers ; mais Chamfort pensait sans doute qu’un compliment, même exagéré, fait toujours plaisir. Dès qu’il se vit connu dans le monde, accueilli par les salons, regardé comme un écrivain d’avenir, il sollicita les suffrages de l’illustre compagnie. La chose, en elle-même, était très naturelle : être admis à s’asseoir sur l’un des quarante fauteuils passait pour la suprême récompense des lettrés. Rien détonnant que Chamfort briguât cet honneur. C’était en 1777 ; il avait trente-sept ans. Son bagage, assurément, ne pesait pas bien lourd. Quelques pièces de vers franchement médiocres, deux éloges de Molière et de La Fontaine, qui valaient mieux, à vrai dire, et dont certaines pages sont même distinguées, enfin une tragédie qui n’avait pas tardé à quitter l’affiche, c’était peu. Mais les titres de ses rivaux étaient-ils plus brillans que les siens ? Il pouvait espérer réussir. Il échoua cependant, et à plusieurs reprises. Ses échecs le mécontentèrent, sans le décourager. Car, — notons tout de suite le trait, — ce grand adversaire de l’Académie, qui devait la combattre plus tard avec passion, mit d’abord à en faire partie une obstination remarquable. Il se présenta trois fois, sans compter dans l’intervalle une quatrième candidature qu’il n’avait pas menée jusqu’au bout : il s’était retiré devant son ami Chabanon, celui-ci ayant déclaré qu’il mourrait de désespoir, si l’Académie ne cédait à l’ardeur de ses poursuites[3]. Le concurrent heureux en 1777 avait été l’abbé Millot, un historien de second ordre pourtant. En 1780, Chamfort était candidat aux deux sièges devenus vacans par la mort de Condillac et de l’abbé Batteux ; cette fois encore, on lui préféra ses rivaux ; on élut le comte de Tressan et Lemierre. Dépité, il se vengea par une épigramme inconvenante. Honneur à l’Académie, disait-il, de cette double élection ; c’est


Couronner par un digne choix,
Et le vice et le ridicule[4].


Malgré cette incartade, il fut enfin nommé l’année suivante, le 5 avril 1781, quand mourut La Curne de Sainte-Palaye[5].

Certes, ce n’était pas là l’écrivain dont, libre de choisir, il eût souhaité faire l’éloge ; il aurait voulu célébrer un littérateur. Sainte-Palaye, homme de grand mérite, n’était qu’un érudit, un antiquaire, auteur de savans et redoutables mémoires sur le moyen âge ; depuis trente-quatre ans, il appartenait à l’Académie des Inscriptions. L’Académie française était allée l’y chercher, pour en faire un de ses membres. Elle avait eu raison : chez elle aussi, la place du savant était marquée, s’il est vrai qu’elle doive s’adjoindre tous ceux qui, à un titre quelconque, ont bien mérité de notre langue. Or Sainte-Palaye, l’un des premiers, s’était occupé sérieusement de notre vieil idiome ; c’était un précurseur. Aujourd’hui que les études de ce genre sont tenues en l’estime qui leur est due, l’honneur que recevait un de leurs illustres représentans n’est pas pour nous surprendre. Mais il y avait quelque mérite, alors, à les estimer. Chamfort, lui, ne se souciait guère des recherches d’érudition. Le moyen âge, les antiquités nationales, les mœurs, les institutions du passé, tout cela l’ennuyait et, en fait de langue française, ses connaissances ne remontaient pas au delà du xviie siècle. Il eût été assez embarrassé, s’il lui avait fallu louer, comme il convenait, les travaux de son prédécesseur. Heureusement l’auditoire ne tenait pas plus à en entendre longuement discourir que le récipiendaire nétait désireux d’en beaucoup parler. En résumant au pas de course cette œuvre immense, Chamfort s’accordait avec le sentiment du public et répondait au vœu secret de tout le monde. Sainte-Palaye laissait une énorme quantité de notes manuscrites, richesses que la postérité devait mettre à profit[6] ; il en avait rempli cent volumes in-folio, déposés en partie à la Bibliothèque du Roi, et dont les plus précieux contenaient un glossaire de l’ancien français. Chamfort se garda bien de les consulter ; il l’avoue et s’en tire avec élégance : « Je n’ai pu être à portée de les lire, dit-il ; mais qui peut méconnaître le mérite et le prix de ces savantes recherches ? Qui ne voudrait mesurer, au moins des yeux, le champ nouveau qu’elles ouvrent à la critique et à l’histoire ? Et pourquoi faut-il que la philosophie, trop souvent intimidée à la vue de ces vastes dépôts, s’en écarte avec un respect mêlé de crainte et s’abstienne un peu trop scrupuleusement des trésors qu’ils renferment[7] ? » Il rend hommage à toute cette science, comme à une vénérable personne qu’on salue profondément, mais de loin ; et il passe.

Toutefois, parmi ces vieilles choses austères, où la discrétion était de circonstance, il y en avait une d’un intérêt encore présent, qui convenait aux mœurs galantes de l’époque et à un auditoire « en grande partie composé du beau sexe[8]. » Sainte-Palaye avait publié un ouvrage sur la chevalerie. C’était une bonne fortune pour Ghamfort. Il s’en empara et en fit le centre de sa harangue. Il parla des chevaliers, des dames, des tournois, des cours d’amour. Il cita la devise : Toutes servir, toutes honorer pour l’amour d’une. Il rappela, d’après Louis de Bourbon, « que tout l’honneur de ce monde vient des dames. » Il déclara que l’honneur et l’amour, c’est « l’histoire des chevaliers et c’est celle de France. » Il devait plaire ; malgré quelques réserves, il plut. L’assistance était nombreuse, les réceptions académiques ayant beaucoup de vogue ; puis, le nouvel élu par son esprit, son talent de causeur, s’était acquis une grande réputation dans toutes les sociétés mondaines ; on le savait l’un des hommes les plus brillans de Paris. On accourut pour lui faire honneur, La cour elle-même fut représentée à la séance ; le prince de Condé y vint avec toute sa maison[9]. C’était comme l’une des dernières fêtes de l’aristocratie française.

Quels qu’aient été l’éclat de cette réception et le succès de l’orateur, la prose de Chamfort nous paraît médiocre aujourd’hui, plutôt ennuyeuse. Surtout, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que ce discours d’un futur ennemi des traditions est exactement taillé sur le modèle traditionnel. Même fidélité que dans tous les autres aux lois du genre ; même respect des formes et des convenances académiques. On y retrouve les lieux communs ordinaires, les éloges obligés. Chacun des grands protecteurs est salué d’une phrase ou d’un paragraphe. Richelieu, le chancelier Séguier, Louis XIV reçoivent tour à tour leur tribut de louanges, Louis XIV surtout, « cet auguste monarque, » « cher à la nation, » qu’on accuse ses sujets d’avoir trop vanté, « mais qui, pour leur justification, n’a pas été moins célébré par l’Europe entière. » Puis ce sont les complimens au roi actuel, à la reine, dont le nom est évoqué avec une émotion attendrie, l’allusion à l’enfant royal qu’on espère, qu’on attend, qui sera « le précieux gage » de la félicité ultérieure de la France. Bref, rien n’y manque de tout ce que Chamfort devait cruellement railler dans la suite. Plus tard, il n’aura pas assez de moqueries pour ces « ridicules usages ; » mais il a commencé par s’y soumettre sans répugnance. Plus tard, les discours de réception ne lui sembleront qu’un « volumineux verbiage, » une « insipide collection, » qu’il faut rejeter avec mépris[10]. Mais son discours à lui, par la façon généralement assez terne dont il est écrit conimo par les flatteries qu’il prodigue aux puissances, par les banalités qu’il renferme sur un moyen âge de convention ou sur l’amitié des deux frères de La Curne, n’est. peut-être pas indigne de figurer dans « l’insipide collection. » Aussi bien, c’est une œuvre dont on ne s’occupe plus guère, qu’on ne lit plus. Nous dirons d’elle ce qu’il dit lui-même de tout le recueil académique, qu’elle « va s’enfonçant dans l’oubli de tout le poids de son immortalité. »


II

Une des Pensées de Chamfort est singulièrement impertinente pour l’Académie. Selon lui, « l’Académie ressemble à la Cydalise de Gresset :


Ayez-la, c’est d’abord ce que vous lui devez ;
Et vous l’estimerez après, si vous pouvez[11]. »


Il avait fini par l’avoir. Pendant les premiers mois de cette possession tant souhaitée, il fut fort assidu auprès d’elle ; mais sa passion ne tarda pas à se refroidir. Si l’on consulte le registre des séances, on voit, que dès le début de 1782, ses visites à l’Académie deviennent de plus en plus rares, pour cesser bientôt tout à fait. Il n’assiste même pas le 27 mai à la réception solennelle du Grand-Duc et de la Grande-Duchesse de Russie « voyageant sous le nom de comte et comtesse du Nord[12], » Jusqu’au mois de novembre 1783, son nom disparaît de la liste des membres présens. Comment expliquer cette absence si longue ? D’abord, rappelons-nous que l’inconstance était le fond de sa nature ; il ne pouvait être longtemps satisfait de ce qu’il avait obtenu ; plus grande avait été pour l’Académie l’ardeur de ses désirs, plus vite il devait s’en détacher. Peut-être aussi n’avait-il pas eu à se louer de l’accueil de ses confrères : beaucoup ne l’aimaient pas. Un homme qui faisait profession d’être toujours « en état d’épigramme contre son prochain[13], » ne pouvait manquer d’avoir de nombreux ennemis dans cette société-là comme ailleurs. Il s’accordait fort mal, en particulier, avec d’Alembert, dont l’influence, à cette époque, dominait toute la compagnie[14]. Enfin, c’est le moment où il se sent le plus porté à fuir le monde ; il a soif de solitude, de silence, même d’oubli ; il « retire sa vie entière en lui-même[15] ; » il traverse une crise de désespoir et de misanthropie. Et sans doute, c’est aussi le moment où il fait la rencontre de Mme Buffon, quinquagénaire au charme spirituel, pour laquelle il se prend d’une amoureuse amitié. Cette liaison parvient à le rendre plus calme, presque heureux ; mais elle le réconcilie avec la vie plus facilement qu’avec ses semblables. Je dirai même qu’elle contribuait à l’engager dans un recueilleement plus profond, dans la recherche d’une intimité plus étroite, qui lui permit de mieux savourer son bonheur. La ville, trop bruyante, lui pesait maintenant encore davantage ; il courut avec son amie se cacher près d’Etampes. C’est seulement après la mort de Mme Buffon que Vaudreuil put arracher le solitaire à sa retraite ; il l’enleva en chaise de poste et le ramena à Paris[16]. « Replongé » ainsi de force dans le monde, Chamfort se laisse peu à peu ressaisir par lui. Il reparaît à l’Académie. D’abord, ce n’est que de loin en loin. « J’y vais si peu, écrit-il à l’abbé Roman le 4 mars 1784, que je n’ai pas fait la moitié d’une bourse à jetons qu’on m’avait demandée[17]. » Il avait dit à la ligne précédente : « Je me divertirai des intrigues ; ce sont mes seuls jetons ; je n’en ai point d’autres. » Tout au moins il s’intéresse à ce qui se passe parmi ses confrères ; il s’occupe des candidatures et s’en amuse ; et quoiqu’il mette encore peu d’empressement quand il vient, — il est le dernier ou l’avant-dernier sur la liste[18], — il vient cependant pour les circonstances importantes, pour des prix à décerner ou une élection à faire. À partir du milieu de l’année 1785, on commence à relever sa présence régulière ; dès lors, changement complet d’habitudes. Lui qui avait si longtemps boudé l’Académie, il ne manque presque plus une séance, et il y en a trois par semaine. Il prend sa part de toutes les charges. Chancelier au mois de juillet J786 et au mois d’avril 1790, directeur au mois d’avril 1792, il remplit très exactement ses fonctions. Pendant sept ans, les sept dernières années que la compagnie a vécues, il a été un académicien modèle. Morellet, dans sa réponse au Discours contre les Académies, n’a pas manqué de le lui rappeler : c’était de bonne guerre.

Il faut avouer que cette assiduité de la fin est encore plus étonnante que les absences du début. Car c’est précisément la période où se trame la suppression des Académies. On se groupe autour de Mirabeau pour travailler contre elles ; mais certainement Chamfort a eu la plus grande part au complot. Nous avons dit dans un précédent article la liaison de Chamfort et de Mirabeau, liaison curieuse, où les rôles ne sont pas ce qu’on serait tenté de croire. C’est le grand tribun qui est le disciple ; c’est l’homme de lettres qui est le maître, le conseiller, l’inspirateur, le guide. « Vous êtes la trempe de mon àme et de mon esprit[19], » écrit Mirabeau à cet ami dont il ne peut se passer. À tout moment, il se demande, préoccupé : Que pense-t-il sur ce point ? « Je me surprends à dire : Chamfort froncerait le sourcil ; ne faisons pas cela, n’écrivons pas cela. Ou : Chamfort sera content [20]. » Avec une pareille autorité sur Mirabeau, comment douter que Chamfort ait dirigé la campagne contre les Académies ? Il connaissait le terrain mieux que personne, il avait en mains les armes nécessaires et savait où porter les coups. Depuis dix ans qu’il appartenait à la compagnie, observateur pénétrant, il en avait démêlé le fort et le faible, et comme il était dans sa nature d’insister sur le mauvais côté des choses, il devait surtout retenir de l’Académie les ridicules qui défrayaient sa malice. Ajoutez que sa vanité y .trouvait son compte ; il y a une apparence de supériorité à se moquer d’un honneur qu’on possède et dont d’autres se glorifient. Enfin ses principes entraient en jeu ; toute corporation lui paraissait une institution à détruire, comme une citadelle où se réfugiait l’esprit du passé ; les réformer, c’était impossible ; il n’y avait qu’à les faire disparaître. « Ces corps répugnent à tous les changemens et semblent avoir pris pour devise le mot d’un pape sur les Jésuites : Qu’ils soient comme ils sont, ou qu’ils ne soient plus[21]. » On peut croire qu’il ne les épargnait guère en paroles, dans ces conciliabules où l’on se réunissait « pour rire civiquement sur les Académies[22] ; » il est aisé de se l’imaginer alors, plein d’une verve amère, agressif et mordant, poursuivant de ses sarcasmes les choses et les hommes. Aussi, quand Mirabeau fut chargé par l’Assemblée nationale de présenter un rapport sur ces institutions, l’entente fut vite établie : Mirabeau prononcerait le discours ; mais Chamfort l’écrirait ; il semblait tout désigné pour cette tâche, il n’avait qu’à se souvenir.

L’ouvrage ne serait pas désagréable à lire aujourd’hui, si nous prenions notre parti d’une méchante action ; mais le pouvons-nous ? Que l’on soit l’ennemi des Académies, de ces « jurandes littéraires, » comme Chamfort les appelle, la thèse est soutenable ; en ce cas, il est de bon goût, et il est de la plus élémentaire loyauté, de commencer par n’en point faire partie. Que l’on juge misérables et ridicules les occupations académiques, c’est une opinion qu’on est libre d’avoir. Mais ce que nous n’admettrons jamais, c’est que le même homme, trois fois par semaine, prenne part aux travaux d’une assemblée, comme à des œuvres sérieuses, sans une protestation, sans un blâme, et qu’il aille ensuite se moquer avec ses amis de ce qu’il vient de voir et d’entendre ; c’est qu’il trahisse des confrères qui se sont livrés à lui en confiance et prépare la ruine d’une compagnie qu’il continue de fréquenter. Car il continuait à venir aux séances. Le 20 janvier 1791, deux mois seulement avant la mort de Mirabeau, sa présence est encore mentionnée sur les registres. À cette date, le rapport contre les Académies était certainement écrit, prêt à être porté à la tribune ; il l’avait donc composé au moment même où il feignait d’être le plus zélé des académiciens. Il y a là une duplicité qui révolte. On aurait peine à y croire, si le personnage ne nous avait habitués à des procédés de ce genre. N’avons-nous pas déjà observé pareille conduite dans ses relations avec les grands seigneurs ? Il vivait à leur table, touchait leurs pensions, pendant qu’il rédigeait dans l’ombre ce pamphlet sur l’ordre de Cincinnatus, destiné à les perdre dans l’opinion du peuple. Ce qu’on peut dire ici pour sa défense, c’est qu’il ne se rendait pas compte de la gravité de son acte ; il n’avait pas le sentiment qu’il était coupable à ce point, puisque, rentré en possession du discours que Mirabeau n’avait pu prononcer, il se hâta de le publier[23]. Son inconscience est un peu son excuse.

Une question générale aurait dû dominer tout ce réquisitoire, celle de l’utilité ou de l’inconvénient des corps académiques. Chamfort l’indique à peine çà et là. Au lieu de voir les choses de haut, il préfère reprendre les attaques banales contre les usages, les règlemens, les occupations de l’Académie française. On pouvait alléguer diverses raisons contre ces compagnies, montrer les dangers qu’elles risquent d’avoir, les gênes qu’elles imposent au talent, les coteries qu’elles tendent à former, où, comme dans toute coterie, prévaut alors le souci des intérêts personnels, où les amitiés et les jalousies prennent trop d’importance, où tout se rapetisse et se rétrécit. Il ne leur oppose guère que l’exemple de l’Angleterre, qui était fort à la mode. Il est vrai que, sans posséder une académie littéraire, l’Angleterre n’en a pas moins une assez belle littérature. Mais, à l’époque même où les lettres jetaient chez elle le plus d’éclat, n’y avait-il pas de grands esprits, comme Swift et David Hume, pour regretter les services qu’une Académie aurait pu rendre ? Et que voyons-nous aujourd’hui de l’autre côté de la Manche ? Il faut croire que l’institution ne paraît pas si mauvaise à nos voisins, puisqu’ils essaient de s’en donner une semblable. Seulement, fidèles à leurs habitudes, ce n’est pas à l’État qu’ils contient le soin de la créer ; ce sont des particuliers qui en prennent l’initiative. Chamfort, malavisé de s’appuyer sur l’Angleterre, avait-il davantage raison eil dressant l’opinfon publique contre les Académies ? Quoi qu’il prétendît, le public ne leur était pas hostile en principe. La preuve, c’est qu’après avoir détruit celles qui existaient, il n’eut rien de plus pressé que de les rétablir et fonda l’Institut. Mais il entendait les supprimer sous la forme qu’elles avaient reçue de Louis XIV ; cela, il le voulait, comme il voulait renverser toutes les institutions de la royauté.

Laissant de côté les questions générales, Chamfort, je l’ai dit, ne s’en prend, en somme, qu’à l’Académie française ; c’est elle « dont la constitution est plus connue, plus simple, plus facile a saisir ; » c’est contre elle qu’il dirige tous ses efforts, qu’il excite le peuple et l’Assemblée. Dans toutes ses critiques, je ne vois rien de neuf ; il reproduit fidèlement les reproches qui avaient cours depuis plus d’un siècle. À peine les rajeunit-il par quelques traits spirituels : bornons-nous donc à les résumer. On en voulait d’abord à l’Académie de négliger les gens de lettres et de réserver ses faveurs aux gens en place et aux gens de cour. Assurément elle tenait à ceux-ci sa porte assez largement ouverte et les choix qu’elle fit parmi les grands seigneurs et les hauts dignitaires de l’Église, surtout au début du xviiie siècle, ne furent pas toujours heureux. Pourtant Chamfort lui-même est obligé de tempérer la sévérité de son blâme. Il reconnaît que ce mélange de deux mondes, jusque-là si complètement séparés, « fut regardé alors comme un service rendu aux lettres… ; la nation déjà disposée à sentir le mérite ne l’était pas encore à le mettre à sa place. » Racine assis à côté d’un cardinal ; mieux encore, Quinault, le fils d’un boulanger, ou l’abbé Genest, un ancien maquignon, traités sur le même pied qu’un duc et pair, cela ne s’était jamais vu, et c’était bien quelque chose. Ce rapprochement hâta le progrès des idées ; l’égalité académique ne fut pas sans profit pour la nation tout entière.

Mais l’Académie, dit-on encore, ne s’est pas seulement encombrée de personnages médiocres, qu’elle prenait pour leur naissance et que lui imposaient de puissantes recommandations ; elle a omis ou refusé de s’adjoindre des écrivains qui auraient dû figurer chez elle au premier rang. Nouveaux griefs, nouvelles attaques. La série des exclus ou des oubliés, qui s’ouvre au xviie siècle avec Molière, s’accrut au xviiie de quelques noms glorieux comme Rousseau et Diderot. Il est certain que cette liste a bonne apparence. C’est ce que, plus tard, on a nommé plaisamment le quarante-et-unième fauteuil. Nous y reviendrons tout à l’heure.

Après avoir raillé la compagnie sur les choix qu’elle fait et sur ceux qu’elle ne fait pas, Chamfort croit tenir une accusation plus grave. À quoi sert l’Académie française ? se demande-t-il. À rien. Qu’on examine l’une après l’autre ses différentes occupations ; on verra que tout ce qu’elle fait, ou est inutile, ou est gâté par la manière dont elle le fait. Le dictionnaire ? Piètre ouvrage vraiment, « médiocre, incomplet, insuffisant. » Ils se mettent à quarante pour l’entreprendre, passent un demi-siècle à l’achever et aboutissent à des résultats « qui indignent tous les gens de goût. » Bayle en quelques années, à lui tout seul, en a publié un, « où se trouvent cent articles pleins de génie. » Les discours de réception ? Ridicules exhibitions, « où un homme est loué, en sa présence, par un autre homme, qu’il vient de louer lui-même, en présence du public qui s’amuse de tous les deux. » Les complimens aux rois, aux reines, aux princes et princesses, aux ministres ? Quoi de plus fade et de plus bas ? Heureusement nous sommes en 1791, dans des temps nouveaux. Cette partie des devoirs académiques sera bien diminuée, sinon supprimée. Tout le monde maintenant est convaincu « que les rois n’ont plus besoin de complimens et qu’il ne leur faut que des véi’ités. » Reste la distribution du prix d’éloquence et du prix de vertu. Mais que couronne-t-on sinon une fausse éloquence, qui doit disparaître, elle aussi, avec l’ancien régime, pour faire place à l’éloquence véritable, « vivante et animée, » celle qui naît de la liberté et s’apprend dans les assemblées politiques ? Et quant au prix de vertu, sans doute il est « respectable, » il est « auguste, » il a fait couler de douces larmes ; depuis neuf ans qu’il est institué, tout un auditoire sensible s’est attendri, chaque fois que revenait la Saint-Louis, à l’entendre proclamer. Mais quoi ! « Ce prix est de l’or ; » et l’on paye la vertu ! « renversement de toutes les idées morales, né de l’excès de la corruption publique et fait pour l’accroître encore ! » Payer la vertu, c’est l’avilir ! « Législateurs, ne décrétez pas la divinité de l’or, en lo donnant pour salaire à ces mouvemens sublimes, à ces grands sacrilices qui semblent mettre l’iiomme en commerce avec son éternel auteur. » Chamfort n’est pas d’ordinaire aussi pompeux. S’est-il dit que, travaillant pour un orateur, il pouvait hausser le ton. lâcher la bride à sa rhétorique ? A-t-il voulu donner à Mirabeau l’occasion de faire sonner sa voix puissante ? Quoi qu’il en soit, tout le travail de l’Académie se résume pour lui en deux mots : inconvenance et futilité.

Ces divers griefs étaient développés avec esprit ou avec feu : un peu de déclamation même n’était pas pour déplaire. Toutefois, ils avaient le tort d’être trop connus ; on les entendait répéter dans tous les milieux hostiles à l’Académie ; on les lisait dans les gazettes. Chamfort comprit qu’on attendait autre chose ; il lui fallait apporter des argumens mieux accommodés aux circonstances présentes et qui eussent plus « d’actualité. » Il le fallait pour achever le succès de son œuvre. Il le fallait pour Mirabeau. Un homme d’État, parlant à la tribune, ne pouvait se contenter de plaisanteries faciles et de critiques rebattues. Il devait montrer que, créée par le despotisme et pour lui, l’Académie était incompatible avec le nouvel ordre de choses. C’est le thème en effet qui forme la dernière partie du discours, la plus importante et la plus originale. Oui, l’Académie est née pour servir d’appui à la royauté ; si on la maintient, elle continuera de travailler pour elle. Institution d’État, elle est, elle sera toujours ce que Richelieu l’a faite. Scandales et abus peuvent disparaître ; « mais ce qui restera, ce qui même est inévitable, c’est la perpétuité de l’esprit » qui anime la compagnie, esprit conservateur et monarchique. « En vain tenteriez-vous d’organiser pour la liberté des corps créés pour la servitude : toujours ils chercheront, par le renouvellement de leurs membres successifs, à propager les principes auxquels ils doivent leur existence, à prolonger les espérances insensées du despotisme, en lui offrant sans cesse des auxiliaires et des affidés. Dévoués par leur nature aux agens de l’autorité…, il existe entre ces corps et les dépositaires du pouvoir exécutif une bienveillance mutuelle, une faveur réciproque, garant tacite de leur alliance secrète et, si les circonstances le permettaient, de leur complicité future. » En voulez-vous la preuve ? ajoute-t-il. Et très habilement, il recourt à une autorité que les amis de l’Académie ne peuvent récuser, à un secrétaire perpétuel, à d’Alembert. Il va chercher dans un « ouvrage avoué par l’Académie, » dans un « monument académique, » de quoi attaquer l’Académie elle-même.

D’Alembert avait publié un recueil des discours qu’il aimait à prononcer, les jours de grandes séances, sur quelque ancien et illustre confrère. « Singulière collection » déjà, « qui de l’éloge des membres fait naître la plus sanglante satire de cette compagnie. » On y voit s’étaler « tous les effets vicieux d’une vicieuse institution, » l’habitude de la servilité devant les grands et les rois, les exemples de « la plus vile flatterie où des hommes puissent descendre, » l’adoration d’un maître invisible et toujours présent. » Mais il y a mieux. Dans la préface des Éloges, d’AIembert avait inséré certaines phrases devenues compromettantes et qui servaient merveilleusement les desseins de Chamfort. Celui-ci n’a garde de les laisser à leur place, quand elles pouvaient prendre si bon air, transportées dans son discours. Il les cueille, les présente une à une, les commente, en fait goûter la saveur et les tourne avec une ironie mêlée d’indignation contre l’Académie. Quelles étaient ces réflexions ? — D’Alembert, hardi dans ses opinions religieuses, était un homme de gouvernement, un homme d’ordre. S’il épouvantait l’Église, il ne choquait pas trop les souverains avec lesquels il était en rapport, Frédéric Il ou la grande Catherine. Sur le terrain politique, c’était, en somme, un modéré, et il l’était devenu davantage vers la fin de sa carrière. Il croyait qu’un corps comme l’Académie peut rendre des services à un gouvernement sage et que les chefs d’Etat oublient leurs intérêts véritables, s’ils songent à le persécuter. L’homme de lettres qui aspire à faire partie de ce corps ou qui en fait déjà partie, se surveille lui-même ; « comme celui qui se marie donne des otages à la fortune, » il donne des gages à la décence. « S’il y avait eu à Rome une académie florissante et honorée, Horace eût efl’acé de ses vers quelques obscénités qui les déparent. » Il n’est guère douteux en effet qu’un écrivain, du jour où il est élu académicien, devient plus réservé, plus circonspect ; il sait que dans ce qu’il écrit ce n’est plus lui seul qu’il engage, mais toute la compagnie à laquelle il tient désormais. Aliène-t-il pour cela la liberté de sa pensée ? Il la dépouille seulement de son âpreté ou de son exubérance, il retranche ce qu’elle a d’excessif ; en la rendant plus mesurée, il a des chances de la rendre plus juste. Réserve, pondération, mesure, pensée réglée et maîtresse d’elle-même, ce ne sont des défauts qu’en temps de révolution ; en temps normal, c’est la santé de l’esprit. Pour Chamfort, c’est une lâcheté et un crime ; le devoir est d’aller à rexlrèuic. Aussi bien son impuissance à commandera sa nature, sa violence indisciplinée prouvaient-elle justement en lui une surexcitation nerveuse et maladive.

D’Alembert disait encore qu’une nation doit être éclairée, parce que l’ignorance et l’erreur sont aussi funestes aux souverains qu’aux sujets et ne peuvent être utiles qu’aux tyrans. Mais il est des vérités qu’ « il importe de ne répandre que peu à peu et comme par transpiration insensible. » Si la lumière est trop vive et projetée trop brusquement, elle éblouira les peuples sans les éclairer. Il faut la faire entrer dans leurs yeux par degrés. Tel est l’office que saura remplir une compagnie instruite et prudente à la fois. Ces préceptes d’un philosophe assagi par la vie jettent Chamfort hors des gonds ; il est « surpris, indigné, révolté, » et, dans l’aveuglement de sa colère, il dénature la pensée qu’il reproduit. Il y voit l’existence d’un pacte secret, d’un complot ou, si l’on veut, d’un « infâme trafic » entre le despotisme et les écrivains. En échange des places académiques et des faveurs de cour, ceux-ci s’engagent à ne pas dévoiler des vérités utiles à l’humanité, mais nuisibles à ses oppresseurs. Les gens de lettres « se placent entre les peuples et les rois et disent à ces derniers dans une attitude à la fois servile et menaçante : Nous pouvons à notre choix éclaircir ou doubler, sur les yeux de vos sujets, le bandeau des préjugés. Payez nos paroles ou notre silence ; achetez une alliance utile ou une neutralité nécessaire. » Les Académies sont donc un danger public dont il faut débarrasser la France au plus vite. Pour avoir accepté une aussi « odieuse transaction, » elles ne méritent pas de vivre. Mais d’Alembert lui-même, leur interprète, pour avoir « enseigné aux rois l’usage qu’ils peuvent faire de ces corporations, » pour les avoir aidés à « perpétuer l’esclavage des peuples, » que ne mérite-t-il pas à son tour ? On ne se posait pas encore la question en 1791 : on devait un jour se la poser. D’Alembert a eu raison de mourir sans attendre le tribunal révolutionnaire. Beaucoup de ceux que, deux ans plus tard, on déférait à Fouquier-Tinville, n’en avaient pas fait ou dit autant que lui. Chamfort, naturellement, n’en .veut qu’aux institutions, et non aux hommes, qu’il désire même voir traiter « avec une libérale équité ; » il se borne à demander la mort des Académies, mais il la demande avec véhémence. « Qu’elles soient fermées pour jamais, s’écrie- t-il dans sa péroraison, ces écoles de flatterie et de servilité ! Vous le devez à vous-mêmes, à vos invariables principes. Eh ! quelle protestation plus noble et plus solennelle contre d’avilissans souvenirs, contre de méprisables habitudes, dont il faut effacer jusqu’aux vestiges, enfin contre l’infatigable adulation dont, au scandale de l’Europe, ces compagnies ont fatigué vos deux derniers rois ?… Vous avez tout affranchi : faites, pour les talens, ce que vous avez fait pour tout autre genre d’industrie. Point d’intermédiaire, personne entre les talens et la nation. Range-toi de mon soleil, disait Diogène à Alexandre. Et Alexandre se rangea. Mais les compagnies ne se rangent point : il faut les anéantir. »

Ce discours, si Mirabeau l’avait prononcé, aurait produit un grand effet : le temps était aux violences. Publié seulement, il fut encore beaucoup lu et fort approuvé. Pourtant il ne resta pas sans réponse. Deux membres de ces Académies si malmenées eurent le courage de les défendre. Après une première apologie, calme et modérée, due à Suard, l’abbé Morellet vint jeter dans la polémique sa note habituelle, plus ferme, plus résolue, plus âpre[24].

C’est un personnage curieux que Morellet. Cet ancien Sorboniste, condisciple et ami de Turgot et de Loménie de Brienne, avait un tempérament de batailleur. Des questions soulevées autour de lui, il n’en est guère où il ne soit intervenu. L’économie politique était sa spécialité et il y a marqué sa trace ; mais, comme il appartenait au parti philosophique, toutes les fois que la libre pensée lui semblait attaquée, il ne résistait pas au désir d’entrer dans la lutte. Il y avait dans ses ripostes des coups bien assénés, qui réjouissaient Voltaire[25]. Toutefois, il faut bien reconnaître, après l’avoir lu, qu’il était plus discoureur encore que pamphlétaire. Il avait conservé de ses études philosophiques l’habitude d’argumenter. Même lorsque la pensée était vive, sa prose restait trop souvent lourde et terne, empêtrée dans l’appareil de la discussion ; il était long, il n’entraînait pas le lecteur. Pour ce qui concerne le fond, sa réponse au discours de Chamfort est excellente. Les critiques qu’il en fait sont difficiles à réfuter. Il le soumet à une analyse serrée ; il le suit pas à pas, discutant chaque idée, presque chaque phrase, relevant sans se lasser les erreurs, les contradictions et les sophismes, signalant les affirmations sans preuves ou les argumens misérables, les calomnies injurieuses, la mauvaise foi fréquente des exposés, l’indécence perpétuelle du ton. Et quand, prenant vigoureusement l’offensive, il s’indigne de la conduite de l’auteur envers ses confrères, conduite déloyale et perfide ; quand il lui reproche le mauvais usage qu’il fait de la préface des Éloges, la manière dont il en fausse le sens par « des interprétations forcées et des omissions adroites, » l’injustice avec laquelle il présente d’Alembert comme un ennemi des lumières, un suppôt de la tyrannie, un partisan de l’esclavage des nations, alors que d’Alembert a entendu montrer, — et combien il a eu raison ! — que « toute vérité n’est pas bonne à toute heure, en tout temps, en toutes circonstances, à toutes personnes, » « qu’il peut y avoir des inconvéniens graves à vouloir tout dire à la fois et tout faire en un coup ; » quand enfin il rappelle à son adversaire que, s’il s’est trouvé des écrivains pour défendre « la liberté de la presse, la liberté de conscience, la liberté du commerce et toutes les causes du peuple, » ces écrivains, ce sont les autres membres de l’Académie, mais non pas lui, M. de Chamfort, simple auteur de quelques discours académiques, de petites pièces de théâtre peu morales, de quelques contes gaillards et d’une tragédie faible et oubliée, homme de lettres qui n’a jamais prêché aucune de ces utiles vérités qu’il accuse les autres de « laisser à peine transpirer, » ses attaques sont rudes, mais parfaitement légitimes, et nous ne pouvons qu’approuver son langage plein de logique, de force, de raison.

Ce que nous admirons plus encore, c’est le courage que dénote cet écrit. Il en fallait pour contredire les ennemis de l’Académie, qui étaient alors les révolutionnaires triomphans. Il y avait danger à réclamer en faveur d’une institution si suspecte et, quand l’horizon s’assombrissait d’inquiétante façon, à oser, même sur un point, tenir tête à l’orage. Il y avait encore plus d’audace à élargir le débat et à prendre occasion d’une défense particulière pour attaquer dans ses excès la Révolution elle-même. Et cependant, Morellet allait jusqu’à dire : « Je suis effrayé de l’anarchie dans laquelle nous tombons ; j’ai horreur des injustices et des atrocités dont on a souillé une si belle cause ; les violations de la propriété, les spoliations ne sont pas excusées à mes yeux par ce qu’on appelle les besoins publics ; j’abhorre les pillages et les incendies, et les violences sanguinaires, et l’intolérance religieuse [26]… »

Le morceau est d’une belle éloquence, d’un beau sentiment, c’est surtout un bel acte. Ce libre penseur obstiné, qui avait combattu toute sa vie pour « répandre la lumière, » trouvait qu’on allait trop vite et trop loin ; il conseillait la modération. Mais il avait beau, dans sa profession de foi politique, se déclarer partisan de la souveraineté du peuple ; la modération, à cette heure, pouvait sembler un manque de patriotisme ; les conseils, une provocation : les victorieux du jour seraient-ils d’humeur à les supporter ? Le libraire Jansen, éditeur de la brochure, prit peur. « Effrayé par les Jacobins, amis de Chamfort, et craignant de publier, comme imprimé par lui, un ouvrage où l’on défendait un corps accusé d’être aristocratique, et où l’on parlait du prince de Condé sans lui dire d’injures[27], » il n’en vendit que quelques exemplaires sous le manteau. Puis, la Révolution grondant plus fort, il se hâta, par crainte des visites domiciliaires, de mettre tout le reste au pilon. Il n’eut pas tort. Il sauva probablement Morellet ; la brochure, répandue dans le public, n’aurait pas sauvé l’Académie.


III

Il n’est pas nécessaire de revenir longuement sur cet ancien débat et de répondre en détail aux argumens de Ghamfort, quoiqu’on ait continué à s’en servir contre l’Académie française. Il y a pourtant sur certains points des erreurs si obstinément répétées, qu’il ne serait pas mauvais, puisque l’occasion s’en présente, d’essayer de les dissiper.

L’une d’elles concerne les origines mêmes de la compagnie. La part qu’y a prise Richelieu a été souvent dénaturée par ceux qui avaient intérêt à représenter la nouvelle institution comme un instrument de servitude. Selon Palissot, le cardinal « n’avait eu d’autre but que de tenir les lettres asservies sous sa main tyrannique [28]. «Pour Ghamfort, c’était un homme « qu’un instinct rare éclairait sur tous les moyens d’étendre ou de perfectionner le despotisme[29]. » Les choses regardées d’un peu près doivent laisser, il me semble, une autre impression. On connaît le récit que fait Pellisson des premières années de l’Académie. Les gens d’esprit qui se réunissaient une fois par semaine chez Conrart avaient pour tout dessein de causer entre eux de littérature et de se communiquer leurs ouvrages, c’est-à-dire leurs petits vers. Les écrivains, les poètes surtout, ne se résignent pas aisément à garder pour eux seuls ce qu’ils écrivent. Ceux d’alors s’étaient fait une très chère habitude de ces réunions régulières, où ils lisaient à des amis bienveillans le sonnet, le madrigal, le rondeau qu’ils venaient de composer. Ils y renoncèrent difficilement. Même plus tard, quand l’Académie était déjà devenue une grande et importante personne, on continuait à regretter les grâces de son enfance. On se reportait vers ce premier âge comme vers « un âge d’or, » où, « avec toute l’innocence et toute la liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe[30], » on goûtait la douceur et le charme de l’intimité. Ponr conserver quelque chose des récréations antérieures, on essaya tout d’abord de maintenir les discours qui se prononçaient chaque semaine. On parlait sur l’amour des corps, l’amour des esprits, les différences et les conformités qui sont entre l’amour et l’amitié ! C’était puéril et charmant. Mais Richelieu, qui avait d’autres idées en tête, trouva que ces bonnes gens perdaient leur temps à des futilités et crut devoir les ramener aux joies plus graves du dictionnaire.

C’est qu’en effet le cardinal, par son intervention, avait changé la face des choses, mais non pas, comme le disent Palissot et Chamfort, pour faire de la libre société du début une compagnie esclave et avilie, pour en réduire les membres au rôle de flatteurs du roi et de soutiens du trône. Quand il sut par une indiscrétion de Boisrobert la réunion qui avait lieu chez Conrart, il demanda si « ces Messieurs » ne voudraient pas s’assembler « sous une autorité publique. » Retenons ces mots : ils sont importans, et, par les résultats qui furent obtenus dans la suite, on peut juger du sens que Richelieu entendait leur donner. Ce n’était pas seulement danâ une vue intéressée qu’il faisait cette proposition, et pour ne laisser aucune influence s’exercer en dehors de lui. Ne rabaissons pas son mérite. S’il a songé peut-être qu’il accroîtrait aussi son pouvoir, il voulait plus encore conférer aux lettres une éminente dignité. En les rangeant a sous l’autorité publique, » il leur assignait une place dans l’État : de là le devoir qui s’imposait à l’État de s’occuper d’elles et de les protéger. C’était chose nouvelle ; c’est encore chose unique. Dans tous les autres pays, les grands écrivains sont honorés, mais à titre individuel pour ainsi dire, sans que le gouvernement se croie obligé de leur témoigner officiellement sa bienveillance. Ni les Allemands, ni les Anglais n’ont, jusqu’à ce jour, rien de pareil à ce qu’est l’Académie française. À Londres, la Société royale ne contient que des chimistes, des physiciens, des géomètres ; à Berlin, l’Académie des sciences associe aux savans proprement dits des philologues, des historiens, des économistes. Nulle part romanciers, poètes, auteurs dramatiques ne figurent. Les arts utiles, ceux dont on tire des applications matérielles, les divers États s’empressent à l’envi de les encourager. Mais les autres, les arts de pur agrément, leur paraissent sans doute moins indispensables : ils ne servent, en effet, qu’à mettre un peu de beauté dans la vie ! L’honneur de Richelieu, et sa clairvoyance singulière, c’est d’avoir compris que la littérature aussi, pour un pays, est non seulement une décoration, mais une force ; c’est d’avoir deviné, semble-t-il, le surcroît de prestige qu’elle donnerait aux victoires de la France en Europe, et la domination que dans les revers elle lui conserverait encore sur les autres nations. Voilà surtout ce qu’il voulait préparer en créant l’Académie française.

Il était sans doute impérieux de sa nature ; il aimait à dominer et souffrait difficilement la résistance : ce ne fut pas un protecteur commode. Reconnaissons pourtant qu’il n’abusa pas de son autorité autant qu’il aurait pu. Il força les académiciens à faire contre leur gré la critique du Cid, mais il ne les empêcha pas de rendre justice au chef-d’œuvre. Si du projet de statuts qui lui fut présenté il raya « quelques endroits qu’il jugeait devoir être corrigés, » ces endroits furent maintenus, « et le cardinal ne s’y obstina pas davantage[31]. » Il n’aimait pas voir nommer des gens qu’il savait lui être contraires ; lorsqu’une élection de ce genre eut lieu, il en marqua son mécontentement : il ne demanda point qu’elle fût cassée[32]. En somme, au prix de quelques rebuffades, l’Académie, tant qu’il vécut, put se recruter et se diriger à sa guise.

Il est vrai que pour l’essentiel elle était entrée du premier coup dans ses desseins. À peine la petite assemblée, devenue « un corps, » avait-elle reçu l’investiture officielle, qu’un esprit nouveau, vraiment, la pénètre. Les regrets que certains éprouvaient des conférences anciennes sont dissimulés. Elle sent qu’elle a désormais un autre rôle à jouer et une mission plus noble à remplir. Presque sans transition elle passe des divertissemens légers, des petits vers ou des fades discours, aux occupations sérieuses concernant le bien public. Ce changement, elle le manifeste par le nom même qu’elle adopte. Au lieu d’imiter les académies italiennes, les Humoristi, les Lincei, les Fantastici de Rome, les Otiosi de Bologne, les Intronati, de Sienne, et de prendre à leur exemple quelque titre particulier, mystérieux ou bizarre, bon pour « un carrousel ou une mascarade[33], » elle s’appelle simplement l’Académie française. Qualification modeste en apparence, en réalité la plus belle, la plus haute, et, comme elle le disait au cardinal, « la plus propre à sa fonction [34]. » Le nom indique ce qu’elle veut faire, et elle ne veut faire rien moins qu’oeuvre nationale : assurer au pays la gloire des lettres. Elle voit encore que tout progrès de la littérature est impossible, s’il n’est précédé d’un progrès de la langue. Il faut donc commencer par tirer celle-ci « du nombre des langues barbares ; » et elle ne doute pas un instant qu’elle ne doive réussir. Ce qui caractérise, en effet, cette génération, c’est la confiance. Les succès obtenus par la France depuis Henri IV, la situation que le pays conquiert en Europe, lui ont donné la conscience de sa force. Les académiciens, qui sont de bons Français, se flattent que, du train dont vont les choses, nos voisins parleront bientôt notre langue ; et comme cette langue est « plus parfaite déjà que pas une des autres vivantes, » elle pourrait bien enfin « succéder à la latine, comme la latine à la grecque[35]. »

Plus parfaite, sans doute ; mais que de défauts encore ! D’abord, elle change trop souvent et trop vite. On s’en plaint à l’étranger « Toutes les autres nations lui reprochent cette inconstance ; nos auteurs les plus élégans et les plus polis deviennent barbares en peu d’années ; on se dégoûte de la lecture des plus solides et des meilleurs, dès qu’ils commencent à vieillir[36]. » — Ce qui est non moins grave, elle manque d’unité. Elle varie d’une province à l’autre. On ne parle pas tout à fait de même à la cour et à la ville ; et dans la même ville chaque profession parle différemment. À Paris, par exemple, il y a la langue du Palais, celle des écoles, celle des gens du monde, celle des bourgeois. De toutes ces langues, il faut n’en faire qu’une, qui soit vraiment la langue « française » et qui, sans être immuable (le propre des langues vivantes est de changer), ne change pas avec tous les caprices de la mode. Pour y parvenir, le seul moyen est d’en dresser un bon dictionnaire. C’est Chapelain qui conçut le premier cette idée ; tout le monde s’empressa de l’adopter et, dès lors, le dictionnaire devint une des plus importantes occupations de l’Académie. Seulement, le travail n’avança guère. La plupart de ceux qui l’avaient entrepris n’en virent pas la fin. Commencé en 1634, il ne fut terminé et présenté au Roi qu’en 1694. On avait mis soixante ans à le faire !

Malgré tout, dans l’intervalle, la langue française avait chaque jour gagné du terrain. Elle était allée se perfectionnant au cours du siècle et, dans la préface de la première édition, les auteurs du dictionnaire pouvaient avec une juste fierté vanter « le degré d’excellence » où elle s’était élevée. Chaque progrès avait tendu à la rapprocher de l’éloquence ; car c’était là le but suprême de tous les efforts et l’ambition de la compagnie. Pellisson, Chapelain, tous le disent : il faut « se tracer un chemin pour parvenir à la plus haute éloquence[37]. »

Quoique cette langue ait déjà produit des chefs-d’œuvre, puisque c’est celle dont Rabelais et Montaigne se sont servis, on s’accorde à reconnaître qu’une qualité lui manque : elle n’est pas « capable d’éloquence ; » mais qu’elle le devienne, elle sera glorieuse entre toutes. La génération d’alors, élevée dans les écoles, semblait avoir pour idéal cette belle prose latine, ample, maiestueuse, rythmée, qui l’avait charmée dans Cicéron, et elle n’avait d’autre désir que de façonner le français à son image. On tendait au grand en toutes choses, dans la politique, dans l’art, dans le style. On avait la passion du « beau langage. » Quand l’Académie se rendait à Saint-Germain ou à Versailles avec les cours souveraines pour complimenter Louis XIV de quelque événement heureux, les gens.de qualité se pressaient dans la chambre du Roi, afin d’entendre[38]. Le jour où elle alla féliciter Le Tellier de sa nomination à « la charge de Chancelier de France, » dans les appartemens, nous dit-on, « plus de deux cents personnes de la Robe étaient présentes[39]. » C’est aussi ce qui donna tant d’éclat aux réceptions académiques. Dès que, sur la proposition de Perrault, on décida d’ouvrir ces jours-là les portes de la salle du Louvre, « il y eut une foule de monde, et de beau monde, et le public témoigna une extrême joie de ce nouvel établissement[40]. » C’est enfin ce goût pour l’éloquence qui avait déjà fait créer l’usage, beaucoup plus ancien, du discours de réception lui-même.

Cet usage remontait à Patru. Jusque-là le nouvel élu se bornait, sans plus de façon, à quelques mots de remerciemens, quand il « prenait séance. » Mais Patru avait soigné son compliment et s’y était appliqué de toutes ses forces. Le morceau parut si beau, et on en « demeura si satisfait qu’on a obligé tous ceux qui ont été reçus depuis, d’en faire autant[41]. » En réalité, il y avait mis sa rhétorique. Les éloges qu’il adressait à ses nouveaux confrères passent même toute mesure. Cette docte assemblée réunit à ses yeux tout ce que Rome et Athènes ont pu produire de plus merveilleux ; elle est un nouvel astre qui vient éclairer tout le cercle des sciences. « N’espérez pas, messieurs, s’écriet-il, de trouver à l’avenir des hommes qui vous ressemblent. C’est bien assez à notre siècle de s’être vu une fois quarante personnes d’une suffisance, d’une vertu si éminente. Un si grand effort n’a pu se faire sans épuiser la nature. » Trop souvent ainsi, à cette époque, l’hyperbole s’est glissée dans les discours académiques ou dans d’autres harangues solennelles. Cela, c’est le mauvais côté de l’éloquence ; la passion ne va jamais sans quelque excès. Mais il y a aussi une bonne, une saine éloquence, l’éloquence grave et sobre, dont les anciens avaient donné des exemples, et c’est celle-là, somme toute, qui l’emporte dans la littérature entière ; elle est l’idéal du xviie siècle. Ajoutons qu’elle lui survit. Car au xviii’^, notre prose peut bien, avec Voltaire, prendre un tour plus simple, plus vif, plus dégagé, une allure de combat comme il convient aux polémiques qu’elle entame ; l’éloquence n’en subsiste pas moins toujours dans le fond, toute prête à reparaître à la surface. Elle reparaît effectivement avec Rousseau sous sa forme émue, vibrante, lyrique ; elle reparaît, quand viennent les orateurs politiques, sous sa forme déclamatoire et pompeuse, et la solennité, l’emphase, la rhétorique nous gâtent maintes fois les grands discours de la Révolution.

Ne nous plaignons pas trop cependant et acceptons un peu de déclamation, si le goût pour l’éloquence vraie ne pouvait s’acheter que par quelques concessions à la fausse. De ce goût, la langue française a tiré de précieuses qualités, qu’heureusement elle n’a pas perdues. L’avantage, ici, dépasse l’inconvénient. On peut dire qu’entre toutes les langues de l’Europe, ce caractère oratoire est ce qui fait l’originalité de la nôtre. L’écrivain, chez nous, est rarement un rêveur solitaire ; il veut, comme l’orateur, convaincre et persuader. Il s’adresse au public. Pour se faire comprendre, quelque sujet qu’il traite, il a le souci d’être clair. Il ordonne bien sa matière ; il développe les idées par leur côté le plus général ; il se met à la portée de son auditoire. C’est sa coquetterie d’être accessible à tous, d’être écouté et suivi. De là le crédit, la popularité même de notre littérature auprès de toutes les nations ; de là le mérite reconnu à notre langue, confessé sans intérêt de flatterie par l’Académie de Berlin, d’être vraiment une langue universelle. Ces résultats sont d’autant plus remarquables qu’ils ne sont pas dus au hasard ; dès le premier jour, à peine fondée, l’Académie française a vu clairement le but à atteindre : purifier la langue ou, comme elle disait avec une énergique naïveté, « la nettoyer de ses ordures, » la fixer dans la mesure possible et désirable, l’égaler à la latine, la hausser à l’éloquence, lui assurer l’universalité. Toutes ces grandes choses, il est certain qu’elle les a voulues ; mais il est sûr aussi qu’elle n’était pas arrivée toute seule à les concevoir. C’est Richelieu qui lui avait inspiré ce beau dessein. Quand le cardinal acceptait d’être le protecteur de l’institution naissante, il n’avait donc pas les motifs méprisables qu’on lui suppose ; il ne songeait pas, comme le lui reproche Chamfort, à créer une école de servilité et de mensonge, à transformer les écrivains en vils flagorneurs, « en auxiliaires et affidés » du despotisme. Il avait surtout en vue la grandeur de la France ; il entendait, après avoir affermi sa situation dans le présent, lui conquérir la suprématie littéraire dans l’avenir.


IV

Une seconde question, malgré son importance, nous retiendra moins longtemps : il s’agit des mauvais choix qu’on a de tout temps reprochés à l’Académie. Le fait est que, si elle eut des époques brillantes, comme la fin du xviie siècle ou le milieu du xviiie, elle en eut aussi qui furent ternes ou d’un médiocre éclat. Il suffit de parcourir la plupart des listes académiques, pour être frappé de la quantité de noms obscurs ou inconnus qu’elles renferment. Sur les quarante immortels, une bonne moitié, d’ordinaire, est parfaitement oubliée. Ghamfort croit que le grand coupable est justement ce chiffre obligatoire de quarante. Il est rare que dans un même pays, à une même époque, se rencontrent quarante hommes de génie ou seulement de talent ; et pourtant, lorsqu’un vide se produit dans le nombre consacré, à chaque fois il faut le remplir : on le remplit tant bien que mal. Faute de trouver quelqu’un du premier rang et dont le nom doive retentir à travers les siècles, on se rabat sur les gens simplement distingués, qui se contentent de faire un peu de bruit en leur temps. Il y a des Académies, en Allemagne, qui ont refusé de s’imposer un chiffre précis de membres et nomment, sans autre considération, ceux qu’il leur paraît bon de nommer. Rien de mieux assurément, pourvu qu’à la formule : prendre tous ceux qui le méritent, on donne une contre-partie nécessaire : ne prendre que ceux qui le méritent. Sinon, l’on n’évite un inconvénient que pour tomber dans un autre. On a échappé à la contrainte du nombre fixe ; mais on se heurte à l’écueil de la liberté. Car la liberté risque d’encourager les complaisances aux médiocres, dès que, la porte pouvant toujours s’ouvrir, on n’a plus la crainte de nuire à personne ; elle amène peu à peu à grossir, beaucoup plutôt qu’à réduire, le total des admis et, tournant contre les intentions premières, elle finit par accroître ces mauvais choix qu’on voulait diminuer.

Il faut donc chercher d’autres raisons pour expliquer que nos listes ne présentent pas plus de noms de valeur. Mettons tout de suite à part une époque où il était difficile que l’Académie fût bien composée, celle des premières années. On ne savait alors qui choisir ; on ne prenait même pas la peine de voter ; on élisait, un peu au hasard, celui que proposait un parent, un ami. De leur côté, les lettrés en renom n’éprouvuient pas beaucoup d’attrait pour l’institution nouvelle. Balzac, retiré en province, commença par ne point vouloir en faire partie. Voiture, qui consentit à en être, avait trop d’obligations au cardinal pour refuser d’appartenir à un corps dont son maître était le protecteur. Et quant à Ménage, s’il se tint en dehors de la Compagnie, c’est qu’il ne souhaitait guère y entrer : les attaques qu’il dirigea contre elle en sont la preuve. Voilà pour la période des débuts ; mais dans la suite, on ne peut plus invoquer les mêmes argumens. L’Académie est connue, illustre, recherchée, désirée avec passion, et cependant les mauvais choix sont encore nombreux.

D’où cela vient-il ? D’abord de la fâcheuse habitude, qui s’introduisit avec le protectorat de Séguier, d’élire quelques grands personnages pris dans la noblesse ou le. clergé, sans qu’ils eussent aucun autre titre que d’être ducs ou évêques. De même, certaines fonctions de la cour semblèrent inséparables d’un siège académique. Les précepteurs des princes, qui n’étaient pas tous des Bossuet et des Fénelon, se disputèrent la succession des poètes et envahirent la place des gens de lettres. — Mais on peut dire, plus généralement, que, si l’Académie n’a pas toujours su distinguer le mérite, c’est qu’elle « paie tribut, comme les particuliers, à la fragilité humaine[42]. » Quelle difficulté n’éprouvet-on pas à se prononcer sur les ouvrages de l’esprit, à plus forte raison, s’il faut juger des ouvrages que le temps n’a pas encore consacrés ! Jamais on n’est plus exposé, qu’au moment même où ils paraissent, à se tromper sur leur valeur durable. Sans quitter notre époque, qui pourrait dire avec assurance quels sont, parmi les écrivains actuels, ceux qui vivront ou ne vivront pas dans un siècle ? Les découvertes scientifiques s’imposent à tous et entraînent les convictions les plus récalcitrantes. Il en est autrement dans l’ordre littéraire. Même un chef-d’œuvre, je dirai : surtout un chef-d’œuvre, a besoin de quelque temps pour forcer l’admiration. Le grand écrivain n’est grand qu’à la condition d’être lui-même. Plus il est original, plus il court la chance de se voir attaqué ; car il déconcerte, il dérange des habitudes. Le Cid a eu des contradicteurs ; on n’a pas compris du premier coup la grandeur d’Athalie. Inversement, Huet se pâmait devant les vers de Chapelain. Mme de Sévigné, qui aimait tant La Fontaine, mettait Benserade sur la même ligne que lui. Et elle parle de Du Ryer à propos de Racine ! Erreurs singulières, que nous reconnaissons aujourd’hui, qu’il faut reconnaître, qu’il faut savoir excuser.

Enfin les élections à l’Académie française ont un caractère qui leur est propre : elles ne peuvent pas ressembler tout à fait à celles des autres corps. Sans doute, en bonne règle, là comme ailleurs, on doit nommer le plus digne ; mais en même temps, là plus qu’ailleurs, on doit tenir compte du sentiment qui règne au dehors. Quand il s’agit de pourvoir à une place de savant ou d’èrudit, la foule est bien obligée d’admettre qu’elle est incompétente et qu’elle n’a qu’à se taire ; elle laisse l’Académie des Sciences ou celle des Inscriptions choisir librement et s’incline. Mais dès qu’il est question de littérature, chacun se croit le droit d’avoir un avis, chacun se reconnaît du goût.

Il s’établit des courans d’opinion que l’Académie française ne peut entièrement négliger, une pression à laquelle elle ne peut toujours se soustraire. Elle sait qu’il y a des juges pour reviser ses jugemens. Si elle désire ménager sa situation, il lui faut écouter dans une certaine mesure les vœux du public et risquer ainsi, quand le public se trompe, de se tromper avec lui. Or, nous venons de le dire, il se trompe souvent. Combien de fois ses goûts ne sont que des engouemens, des caprices, des modes ! Il surgit des grands hommes d’un moment. Plus tard, on s’étonne qu’ils aient été élus, et de pareils choix paraissent des faiblesses coupables. Le goût a changé ; on ne comprend plus. Mais dans le temps qu’ils brillaient, ces écrivains aux grâces maintenant fanées, on se serait indigné que l’Académie ne leur eût pas fait une place dans ses rangs, et ceux mêmes qui voyaient ce que leur éclat avait d’éphémère étaient entraînés à céder au bruit général. Les salons, au xviie siècle, surtout au xviiie, ont beaucoup contribué à surfaire ainsi les réputations. Des hommes d’esprit, de brillans causeurs, passaient aisément pour des manières de génie. Et à supposer qu’ils en eussent, comme ils causaient beaucoup mais écrivaient fort peu, leur gloire est restée viagère ; rien ne la justifie plus aujourd’hui. Qu’il soit donc arrivé à l’Académie de nommer des gens qui le méritaient peu ou ne le méritaient point, nul ne le conteste, mais nous avons voulu en donner les raisons. Elle serait plus blâmable, si elle avait, comme on l’en accuse, fermé sa porte au talent. Or, sur ce point, nous pouvons la défendre hardiment. D’Alembert[43] remarque qu’elle a toujours choisi « ce que les conjonctures, quelquefois contraires à ses vues, lui permettaient de choisir, » et qu’avant de la critiquer pour les quelques noms illustres qu’elle n’a pas adoptés, on devrait a peser dans la balance de l’équité » les circonstances qui l’ont empêchée de les accueillir. On a travaillé ainsi, sans en avoir le droit, à grossir le nombre des grands hommes injustement oubliés. Le 41e fauteuil est devenu le plus occupé des fauteuils. Mais qu’y a-t-on mis ? Descartes ? Il vivait en Hollande, quand l’Académie fut fondée, et se retira plus tard en Suède, à six cents lieues de la France. Pascal ? Il comptait alors plutôt comme physicien et, en tout cas, il lui était interdit de signer l’œuvre qui aurait pu lui mériter les suffrages de la compagnie. Saint-Simon ? Ce grand seigneur intraitable aurait-il souffert qu’on lui proposât de prendre place parmi des gens « de roture ou de vile bourgeoisie, » et n’aurait-il pas insolemment répondu qu’il n’était pas un sujet académique ? Il y a Molière, il est vrai. Et c’est bien autour de lui que le fort de la bataille se livre ; c’est son nom qu’on ne se lasse pas de citer, de jeter à la tête de l’Académie, pour lui prouver son injustice. Assurément, il est très fâcheux qu’on n’ait pas trouvé quelque moyen de l’admettre. L’Académie sentait bien, la première, qu’elle se faisait du tort en ne le comptant pas parmi ses membres. Elle ne l’a pas caché ; elle a placé plus tard le buste du poète dans la salle de ses séances avec l’inscription fameuse : Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre. Mais quoi ! Par un scrupule très honorable, il refusait de quitter sa troupe, dont il assurait l’existence. Le grand comique entendait rester aussi comédien. Or, c’était se déshonorer, dans l’esprit du temps, que de monter sur un théâtre. Fallait-il passer outre et braver le préjugé ? C’eût été faire une révolution dans les mœurs. On ne peut cependant pas demander à l’Académie d’être révolutionnaire.

On voit ce qu’il convient de penser des choix et des omissions, reprochés comme autant d’erreurs à l’Académie française. C’est surtout aujourd’hui que beaucoup de ces choix nous paraissent mauvais, par le recul du temps qui met chacun à sa place et laisse tomber dans l’oubli ceux qui ne méritent pas de survivre ; à leur date, ces mêmes choix parurent sans doute estimables, et l’on félicitait l’Académie de les avoir faits. Quant aux omissions, il suffit d’en rechercher les motifs ; presque toujours on trouvera une explication valable, qui excuse l’Académie. Si enfin, au lieu de prendre une liste particulière et de se scandaliser de ce qui s’y trouve comme aussi de ce qui ne s’y trouve point, on prend maintenant toutes les listes dans leur ensemble, on rendra plus de justice à l’Académie. On sapercevra combien, au total, peu de noms glorieux lui ont échappé ; et, d’autre part, loin de s’étonner qu’il y figure tant d’indignes, on admirera plutôt le nombre de grands écrivains qu’elle a encore su admettre, malgré bien des raisons ou des prétextes dont elle pouvait user pour les exclure.


V

J’aurais terminé, s’il ne restait le dictionnaire. Mais peut-on parler de l’Académie sans parler du dictionnaire ? Il a toujours été le travail essentiel de la compagnie ; il est un peu sa raison d’être. C’est aussi un de ces sujets où chacun dit volontiers son mot, mais le dit, il faut l’avouer, assez souvent au hasard. Tâchons de remettre les choses au point.

Une institution littéraire ne subsiste qu’à la condition d’avoir une occupation régulière et un emploi sérieux de son temps ; le désœuvrement lui est bientôt fatal. Les fondateurs de l’Académie ne l’ignoraient pas. Ils lui assignèrent dès ses débuts plusieurs tâches : elle devait rédiger un dictionnaire de la langue française, une grammaire, une rhétorique, une poétique. En réalité, elle ne s’occupa que du dictionnaire. La rédaction des autres ouvrages était chose trop délicate ; il y fallait une certaine unité de composition, et comment conserver cette unité en travaillant à plusieurs ? Le secrétaire perpétuel Régnier Desmarais, qui avait commencé une grammaire française, comprit tout de suite le danger qu’il courait, s’il appelait ses confrères à collaborer avec lui ; il la continua et l’acheva tout seul. De la rhétorique et de la poétique, il ne fut jamais question. Seul, le dictionnaire pouvait, sans inconvénient, être une œuvre collective. Dès la séance du 20 mars 1634, on décida de se mettre à la besogne.

S’est-on assez moqué, autour de l’Académie, de ce pauvre dictionnaire ? La lenteur de son exécution est devenue presque proverbiale. Et sans doute, il faut distinguer, suivant les périodes ; mais reconnaissons que les railleurs n’ont pas toujours eu tort : ainsi pour les premières années. On venait à peine d’applaudir au projet de Chapelain, que l’enthousiasme tomba. Personne ne consentait à s’attacher spécialement à l’ouvrage et à en assumer la charge principale. « Chacun, dit Pellisson, avait ses affaires et ses pensées particulières, dont il ne voulait point se détourner[44]. » Pour commencer, on resta huit ou dix mois saps reparler du dictionnaire : l’Académie s’amusait à d’autres choses. Quand on y revint, ce fut sans ardeur, et on travailla 1res mollement. Cependant Richelieu se plaignait, s’impatientait, déclarait qu’on « ne faisait rien d’utile pour le public, » menaçait d’abandonner l’Académie[45]. Malgré’ la crainte de déplaire au terrible cardinal, ces objurgations et ces menaces seraient peut-être demeurées assez vaines, s’il ne s’était rencontré, juste à point, l’homme nécessaire, Vaugelas. Il prit en mains la conduite de l’ouvrage, et les choses changèrent. Dès lors il y eut, ce qui n’existait pas, un plan, une méthode ; on sut où aller, quel caractère donner à l’entreprise. Le zèle fut stimulé ; on se réunit le mercredi en assemblées extraordinaires ; pendant dix ans, tant que Vaugelas vécut, une réelle activité se soutint ; on avança jusqu’à la lettre I. Mais Vaugelas mourut en 16S0, et ce fut une grande perte. Après lui, nouveau relâchement ; on retombe dans la mollesse du début. Les années se passent sans résultat appréciable. Comme Richelieu autrefois, Colbert finit par se fâcher. Il arrive un jour à une séance, sans être attendu, avec l’intention d’adresser de vigoureux reproches à ses confrères. Il est vrai qu’en voyant par lui-même la difficulté de la tâche, il s’abstint de remontrances et comprit, dit la préface de la première édition, qu’on ne pouvait aller plus promptement. Mais les auteurs de la préface sont un peu sujets à caution. Au dehors, on comprenait beaucoup moins cette lenteur. Pellisson lui-même, si bien disposé pour l’Académie, « doutait » que le dictionnaire s’achevât quelque jour[46]. Les malins « affirmaient » qu’il ne s’achèverait jamais. Cette méchante langue de Furetière lançait, dans ses factums, des plaisanteries et des attaques dont l’opinion s’emparait avidement. Le bruit courait que la compagnie ne s’occupait du dictionnaire que lorsqu’elle n’avait rien de mieux à faire. Pour le public, les académiciens étaient des gens qui arrivaient l’un après l’autre, sans se presser ; ils se racontaient les histoires du jour, s’amusaient des nouvelles ; puis, après avoir bien ri, bien bavardé, quand ils s’avisaient tout à coup que le dictionnaire les attendait, ou ils se hâtaient de disparaître le plus vite possible, ou, s’ils se mettaient à travailler, ils s’attardaient à des minuties comme l’examen de « ce que c’était avoir la puce à l oreille[47]. » Certainement, le dictionnaire n’était pas populaire ; mais, — nous ne voulons pas excuser les académiciens ; ils étaient loin d’avoir tous l’ardeur dont Vaugelas était animé, — on oubliait, et on oublie encore aujourd’hui quand on continue à railler la lenteur de l’Académie, qu’avec la méthode de travail en commun, une certaine lenteur est inévitable. Les discussions sont nécessairement longues entre gens d’esprit qui saisissent avec finesse les nuances des mots et trouvent presque toujours des raisons ingénieuses aux opinions qu’ils défendent. Perrault fait remarquer justement que l’habileté même des ouvriers est un obstacle à l’achèvement de l’œuvre ; « elle nuit plus à l’accélération de l’ouvrage qu’elle n’y sert[48]. » Dira-t-on alors que c’est la méthode elle-même qui est mauvaise ? C’est elle cependant, nous allons le voir, qui donne son caractère au dictionnaire. Tel qu’il a été conçu, il doit être fait par une compagnie. Cette conception remonte à Vaugelas, et, à travers les délais, les retards, malgré un zèle attiédi, elle a continué de prévaloir après sa mort ; l’œuvre a vécu jusqu’à la fin de l’impulsion qu’elle avait reçue tout d’abord : sans Vaugelas, elle n’existerait pas. Bien qu’il n’y ait travaillé que dix ans sur les soixante qu’en dura la composition, on peut donc dire qu’il est le véritable auteur du dictionnaire. Arrêtons-nous un instant sur le rôle qu’il a joué.

Vaugelas est le plus illustre des grammairiens français, celui qui a eu le plus d’influence sur la langue. Il se prit pour elle, tout imparfaite qu’elle était encore, d’une affection passionnée. Il en sentait les qualités, qu’il loue magnifiquement[49]. Je n’en connais aucune, disait-il avec enthousiasme, « qui soit plus ennemie des équivoques et de toute sorte d’obscurité, plus grave et plus douce tout ensemble, plus propre pour toute espèce de styles, plus chaste en ses locutions, plus judicieuse en ses figures, qui aime plus l’élégance et l’ornement, mais qui craigne plus l’afîectation. » Ne nous le représentons pas comme un étroit grammairien, regratteur de syllabes. Loin de s’attacher minutieusement à la grammaire, il tenait à ce que l’on respectât surtout le génie de la langue et qu’on en gardât l’esprit plus que la lettre. Une incorrection, — qu’il ne faut pas confondre avec une négligence[50], — n’était pas pour l’effrayer, si elle donnait plus de valeur, de force ou de pittoresque à la pensée. « Autre chose, répétait-il volontiers, est parler grammaticalement et autre chose parler français[51]. » La langue devant servir à la pratique de la vie, aux rapports des hommes entre eux, aux relations du monde, il fallait, au lieu de l’emmailloter dans des règles trop rigides, avoir soin de lui laisser une certaine aisance de mouvemens.

De là est venu le caractère du dictionnaire. Chamfort et tout le xviiie siècle l’accusent de manquer à la raison. Mais Vaugelas l’a voulu ainsi. C’est sur l’usage qu’il entend s’appuyer, ou sur l’analogie, laquelle n’est que l’image ou la copie de l’usage[52]. D’ailleurs, cet usage est le plus souvent conforme à la raison. Si cependant il y a conflit, l’usage l’emportera : rien ne sera tenté contre lui. La raison, ici, n’a nulle autorité. Les tours, adoptés contrairement à ses lois, « font une partie de l’ornement et de la beauté du langage[53]. » Et il ne se lasse pas d’y revenir. « C’est la beauté des langues que ces façons de parler, qui semblent être sans raison, pourvu que l’usage les autorise ; la bizarrerie n’est bonne nulle part que là[54]. » Une langue uniquement raisonnable et logique, sans aucun idiotisme, serait une pauvre chose, sèche et froide, dénuée de grâce et de souplesse. La langue enregistrée dans le dictionnaire sera donc, et sera seulement, celle qu’on parle dans le monde. « L’Académie, dit la première édition, s’est retranchée à la langue commune, telle qu’elle est dans le commerce ordinaire des honnêtes gens. » Aussi Vaugelas n’a-t-il pas appelé des savans à collaborer avec lui ; c’est aux « honnêtes gens, » aux gens du monde qu’il a confié le travail, à des gens n’ayant point de connaissances spéciales et ne se piquant de savoir, en fait de langage, que ce que sait et emploie tout homme distingué dans le train ordinaire de l’existence.

Le mot une fois adopté conformément au bon usage[55], il fallait le définir et en montrer l’emploi à l’aide d’un exemple. Comment choisir ces exemples ? Il semblait naturel de demander aux écrivains renommés des modèles de beau langage, et Chapelain tenait en effet pour les citations des auteurs. Mais Vaugelas fut d’un autre avis, et ses raisons entraînèrent ses confrères. Il n’eut pas de peine à leur montrer qu’une citation n’est bonne que si elle est tirée d’un ouvrage qui fasse autorité ; mais de pareilles autorités, qui setrouvent aisément aux époques de perfection classique, n’existaient pas, ne pouvaient même exister au temps où ils vivaient, puisque le rôle de l’Académie était justement d’aider la langue et la littérature à naître. De plus, une phrase toute faite, même puisée à une bonne source, ne s’applique souvent qu’avec un certain effort à la définition qu’on veut illustrer ; comme elle n’a pas été écrite dans cette vue, ou elle est trop longue, ou elle n’est pas assez caractéristique ; des deux façons, elle ne dit pas exactement ce qu’il faut faire entendre. A l’exemple emprunté, Vaugelas préférait l’exemple créé pour la circonstance, composé tout exprès pour rendre sensible la force du mot et marquer l’étendue de sa signification ; il est plus simple, plus précis, il s’adapte mieux à la vie de tous les jours ; il convenait donc mieux à l’objet du dictionnaire. Quand on commença la seconde édition, la question se posa de nouveau. L’une des raisons de Vaugelas n’existait plus : le nombre des auteurs distingués ou illustres, à la fin du xviie siècle, était assez considérable pour fournir amplement d’exemples l’Académie. Mais l’autre subsistait, comme elle subsiste encore aujourd’hui ; on demeura fidèle à la méthode de la première édition et à la pensée de Vaugelas[56].

D’autres dictionnaires ont été composés en dehors de l’Académie. Pour nous borner à l’époque moderne, les cinquante dernières années en ont vu paraître deux du plus rare mérite. C’est d’abord celui de Littré, qui contient la plus riche collection d’exemples que nous ayons ; toute la littérature française s’y retrouve, pour ainsi dire, et l’on voit ce que le génie des écrivains a su tirer des ressources d’une langue. C’est ensuite celui auquel trois hommes de talent ont attaché leur nom ; Hatzfeld et ses collaborateurs se sont appliqués à trouver l’étymologie exacte des mots, à renouveler les définitions par une rigoureuse précision, à classer les divers sens d’après leur filiation logique. Malgré l’apparition de ces excellens ouvrages le dictionnaire de l’Académie, qui ne ressemble à aucun d’eux, conserve son utilité et garde sa raison d’être : il répond à un autre objet. Il n’a pas le charme qu’offre le « Littré » avec son amusante variété de citations ; il n’a pas la valeur philosophique du dictionnaire de Hatzfeld. Il est plus simple, nécessaire cependant : il fait connaître la langue telle qu’elle se parle, au moment où il est rédigé ; il est un témoin. Un témoin bien informé, d’abord : c’est une compagnie tout entière qui dépose. « Témoigner de l’usage, dit très bien Morellet, n’est pas l’affaire d’un seul homme, ni même de deux ou de trois[57]. » Et cette compagnie ne forme pas un groupe unique, [adonné aux mêmes études. Pour le but qu’on se propose, une assemblée de purs grammairiens, fussent-ils les plus savans du monde, n’aurait pas la même valeur qu’une réunion d’hommes instruits, pris (ce sont encore les expressions de Morellet) « parmi les gens de lettres et les personnes les plus distinguées, dans toutes les classes de la société. » Il faut ici des poètes et des auteurs dramatiques, des historiens et des érudits, des politiques et des grands seigneurs, des hommes d’Etat et des hommes de science. Il faut, en un mot, des rapporteurs fidèles de l’usage dans les divers milieux où l’on parle bien. — Et le dictionnaire, témoin bien informé, est aussi un témoin impartial. Les goûts personnels n’ont rien à voir et les préférences se taisent. On constate simplement ; après avoir constaté, on enregistre. On laisse mourir, quelque regret qu’on en ait, les mots décidément condamnés par l’usage ; on en accepte d’autres, en faveur desquels le public se prononce ; peut-être aimerait-on mieux les rejeter, mais on cède. L’essentiel est de ne pas céder trop vite. Qu’on attende, pour les enregistrer, qu’ils aient pris pied dans la langue. Avant de leur donner officiellement droit de cité, qu’on ait eu le temps de discerner l’usage passager de l’usage définitif. Ces précautions n’arrêtent pas, mais elles retardent la corruption du langage ; elles empêchent ce mobile instrument, toujours en voie de transformation, de changer de façon trop brusque ou violente ; elles lui rendent le plus grand des services, qui est de ralentir son évolution.

C’est donc une œuvre utile que le dictionnaire de l’Académie, Gaston Paris disait : « une œuvre vraiment nationale[58]. » Il ajoutait : « Ce n’est pas un code, comme ceux qui l’ont commencé avaient rêvé qu’il le fût ; mais c’est un document de grand prix. » Document d’autant plus précieux qu’il reflétera plus exactement l’état de la langue et que, sur le choix des mots et des sens, sur l’emploi des termes et des locutions, il nous rendra d’une manière plus directe « le sentiment sincère, prime-sautier, non dévié par l’érudition, » d’une élite de gens de goût et d’esprit qui mettent leurs impressions en commun. Là réside et continuera de résider pour nous l’intérêt du dictionnaire avec ses éditions successives ; et s’il devait arriver que ce « livre » ne fût plus tenu au courant, « mis à jour,» qu’on cessât de dresser périodiquement l’inventaire de nos richesses, comme on a fait dans le passé, nous jugerions cet abandon profondément regrettable et nous croyons qu’il manquerait quelque chose à la connaissance complète de la langue française.


On pouvait donc opposer bien des raisons, et de bonnes raisons, au discours de Chamfort. Morellet, dans sa réponse, a courageusement exprimé les principales. Mais ces raisons, eussent-elles été meilleures encore et.plus nombreuses, n’auraient pas empêché la suppression de l’Académie. Que dire à une foule qui ne veut rien entendre ? Et la foule, possédée d’une rage aveugle de destruction, ne voulait rien conserver de ce qui lui rappelait l’ancien temps. Le grand crime de la compagnie à ses yeux, — le seul au fond, mais crime inexpiable, — était d’avoir été protégée par les rois et de les en avoir remerciés. Chamfort avait la partie belle et la victoire facile. Et cependant, — la foule l’oubliait, — l’Académie avait fait beaucoup pour préparer la Révolution ; la « Philosophie, » qui avait conquis la faveur publique, avait conquis aussi sa place parmi les Quarante et y avait eu des représentans illustres. Quelques années auparavant, le chancelier Maupeou avait même été sur le point de supprimer l’institution comme trop républicaine ; c’est comme trop monarchique qu’elle fut supprimée. Elle avait été dépassée par l’opinion, après avoir été longtemps son organe : telle est la règle, dans les mouvemens politiques. Mais la Convention, répétons-le, abolissait en elle une œuvre des tyrans plutôt qu’elle ne cherchait à tuer l’idée même de l’œuvre. Elle n’était pas l’ennemie des corps savans ; elle les acceptait, pourvu qu’ils fussent organisés autrement, c’est-à-dire d’après les principes de l’Encyclopédie, groupés en un seul tout, subordonnés les uns aux autres et reproduisant la hiérarchie qu’elle imaginait entre les facultés de l’esprit. Elle les répartit donc en trois classes, et ce fut l’Institut. La vieille Académie de Richelieu était bien à l’étroit maintenant, reléguée dans un coin de la troisième classe, qu’elle partageait avec les deux anciennes académies des Beaux-Arts et des Inscriptions. Mais enfin, toute diminuée qu’elle était, elle vivait ; peut-être des jours meilleurs viendraient-ils. Ils vinrent avec le Consulat. Si Bonaparte ne lui rendit pas son nom, il la tira du moins de cette section où elle gisait perdue, confondue avec d’autres ; et si elle ne fut encore qu’au second rang, elle forma de nouveau, à elle seule, une classe indépendante, la « classe de langue et littérature française. » C’était déjà se relever en dignité ; et tout de suite, pour renouer avec le passé, elle revint aux règlemens, aux usages, aux occupations d’autrefois. Elle se remit au dictionnaire ! Le souvenir de ce qu’avait été l’Académie restait si vif que l’on ne concevait plus une réunion littéraire, où l’on ne s’occuperait pas d’un travail sur la langue. Il ne lui manquait que de reprendre, avec le premier rang, le nom qu’elle avait glorieusement porté près de deux siècles. En 1816, elle recouvrait enfin l’un et l’autre. Elle reparaissait alors, telle qu’elle avait été, et recommençait le cours interrompu de ses destinées. C’était Chamfort, cette fois, qui avait perdu la partie.

Gaston Boissier.
  1. Voyez la Revue du 1er mai.
  2. Œuvres, éd. Auguis, V, p. 206.
  3. Grimm, Correspondance littéraire, janvier 1778 (éd. Tourneux, XII, p. 37). — Chamfort avait de grandes obligations à Chabanon. Malade en 1771, il se trouvait dans un dénûment complet et n’aurait pu aller se soigner aux eaux de Gontrexéville, si son ami, qui possédait d’ailleurs une fortune personnelle, ne lui avait très généreusement abandonné une pension de 1 200 livres qu’il avait sur le Mercure.
  4. Éd. Auguis, V, p. 224.
  5. L’élection elle-même ne s’était pas faite sans difflculté, comme le prouvent les lignes suivantes d’une lettre inédite de La Harpe dont je dois la communication à l’obligeance de M. Victor Giraud (la lettre est datée de Paris, août 1781) : « Vous avez donc gagné votre procès, écrit La Harpe à son ami Boissy d’Anglas. Je vous en félicite. Chamfort, dont vous me parlez, a eu bien de la peine à gagner le sien, quoique avec toute la protection de la Cour et de la Reine. Son concurrent, M. Bailly, a eu douze voix, et j’avoue que j’étais du nombre… Chamfort est un homme d’esprit plutôt qu’un homme de talent. Il est fait pour la société plus que pour l’Académie. Son meilleur ouvrage, la Jeune Indienne, n’était pas un titre suffisant d’admission et son Mustapha en était un d’exclufcion. »
  6. Notamment Ghéruel dans son Dictionnaire des Institutions de la France (1855) et Littré dans son Dictionnaire de la Langue français (1863-1872).
  7. On trouvera le discours de Chamfort dans l’édition Auguis, I, p. 221 et suivantes.
  8. Les renseignemens sur cette séance de réception (19 juillet 1781) sont tirés de la Correspondance secrète politique et littéraire, XI, p. 379-380 (éd. de 1788).
  9. Il avait eu Chamfort comme secrétaire de ses commandemens.
  10. Éd. Auguis, I, p. 265.
  11. Éd. Auguis, I, p. 428.
  12. Voyez sur cette réception du fils de Catherine II les Registres de l’Académie, III, p. 513-514.
  13. Œuvres de Chamfort, éd. Augnis. I, p. 410.
  14. Il est assez curieux de noter que le jour où il rentre à l’Académie soit justement le 27 novembre 1783, c’est-à-dire le jour où l’on remplace d’Alembert comme secrétaire perpétuel. D’Alembert était mort le 29 octobre précédent.
  15. Éd. Auguis, V, p. 274.
  16. Éd. Auguis, V, p. 289.
  17. Éd. Auguis, V, p. 289.
  18. Le jeudi 29 avril 1784 et le jeudi 13 janvier 1783 (voyez Registres de l’Académie, III, p. 541 et 551).
  19. Éd. Auguis, V, p. 418.
  20. Éd. Auguis, V, p. 377.
  21. Éd. Auguis, III, p. 149-150.
  22. Éd. Auguis, V, p. 436.
  23. Voyez le discours de Chamfort intitulé : Des Académies, dans l’édition Auguis, I, p. 254 et suiv. et dans les Registres de l’Académie française, IV, p. 110 et suivantes.
  24. On trouvera la Réponse à l’écrit de M. de Chamfort, qui a pour titre : Des Académies, dans les Registres de l’Académie française, IV, p. 184 et suivantes.
  25. Voltaire l’appelait, après d’Alembert, l’abbé Mords-les (lettre à Thierlot du 28 juillet neO ; éd. Beuchot, LVIII, p. 520).
  26. Registres de l’ Académie française, IV, p. 223.
  27. Mémoires de Morellet, 2e édit., I, p. 397.
  28. Chronique de Paris du 1er août 1790 (voyez M. Paul Mesnard. Histoire de l’Académie française, p. 158, et Registres de l’Académie française, IV, p. 170, note 1).
  29. Éd. Auguis, I, p. 255 et Registres, IV, p. 171.
  30. Pellisson, dans Livet, Histoire de l’Académie française, I, p. 9.
  31. Pellisson, daas Livet, ouvr. cit., 1, p. 24-25 et 27.
  32. Pellisson, ibid., 1, p. 150. « Le cardinal n’aimait point M. de Porchères-Laugier, le regardant comme un homme qui avait eu de l’attachement avec ses plus grands ennemis ; ainsi il fut très fâché de cette élection ; on lui offrit de la révoquer ; il eut cette modération de se contenter d’un règlement pour l’avenir. »
  33. Pellisson, dans Livet (ouvr. cit.), I, p. 19.
  34. Pellisson, ibid., I, p. 24.
  35. Pellisson, ibid., 1 p. 21-22.
  36. Pellisson, dans Livet (ouvr. cit.), I, p. 114.
  37. Pellisson, ibid., p. 4. — Chapelain, de son côté, dans son projet du Dictionnaire : « Le dessein de l’Académie est de rendre la langue capable de la dernière éloquence. » (Livet, ouvr. cit., I, p. 102.)
  38. Par exemple, visite du 13 août 1672 à Saint-Germain, où l’on avait félicité le Roi de ses succès en Hollande (Registres de l’Académie, I, p. 44, séance du 18 août, rapport de Perrault).
  39. Registres, I, p. 180. — Même chose à propos des distributions de prix (Registres, I, p. 173) : « S’y étaient rendues plus de 300 personnes de qualité et gens de belles-lettres. » Voyez aussi, I, p. 120.
  40. Perrault, Mémoires, liv. III, p. 69 (éd. de 1842. in-12).
  41. Pellisson, dans Livet (ouvr. cit.), I, p. 159.
  42. D’Alembert, Œuvres (éd. de 1821), II, p. 298 (notes sur l’éloge de Mauroy).
  43. D’Alembert, ibid., II, p. 296
  44. Pellisson, dans Livet (ouvr. cit.), I, p. 106.
  45. Ibid., I, p. 107.
  46. Pellisson, ibid., I, p. 110.
  47. Voyez Registres de l’Académie, I, p. 231, note 1.
  48. Lettre à Huet du 1er juillet 1689, citée dans Registres, I, p. 295, note 1.
  49. Vaugelas, Remarques, éd. Chassang, I, p. 48 (préface).
  50. Vaugelas était sévère pour les négligences. Cf. Remarques (éd. Chassang), II, p. 138 et suivantes.
  51. Ibid., II, p. 452. Cf. aussi II, p. 240.
  52. Ibid. (préface), I, p. 23.
  53. Ibid. (préface), I, p. 24.
  54. Vaugelas, Remarques, I, p. 286.
  55. Vaugelas définit le bon usage « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des Auteurs du temps. » « Ce n’est pas pourtant, ajoute-t-il, que la Cour ne contribue incomparablement plus à l’usage que les Auteurs ni qu’il n’y ait aucune proportion de l’un à l’autre. Car enfin la parole qui se prononce est la première en ordre et en dignité, puisque celle qui est écrite n’est que son image, comme l’autre est l’image de la pensée. » Remarques (éd. Chassang), préface, I, p. 13.
  56. Registres de l’Académie, II, p. 230 (séance du 16 juin 1727). — Rien ne fut changé dans le travail académique jusqu’aux derniers jours de la vie de Voltaire. Mais quand le patriarche de Ferney entreprit en 1778 ce triomphal voyage à Paris qui devait le tuer d’émotions et de fatigues, il apportait avec lui le plan d’un dictionnaire nouveau. Il s’agissait d’indiquer, en même temps que les diverses acceptions des mots, leur histoire, au moins depuis le xvie siècle, leur étymologie reconnue et quelquefois leur étymologie probable. Et l’on allait se mettre à l’œuvre sans retard. Et point n’était besoin de plus ample préparation. Ces faiseursde tragédies, ces auteurs de petits vers étaient censés connaître tout ce qu’il fallait savoir sur ces difficiles questions. Lui-même, le grand homme, l’infatigable vieillard, pour donner du cœur aux autres, offrait avec une merveilleuse assurance de se charger tout seul, malgré ses quatre-vingt-quatre ans, de la lettre A, une des plus lourdes. On sait ce qu’il advint. L’Académie s’était résignée à accepter le projet par déférence, sans enthousiasme. Dès que la mort de Voltaire, quelques jours plus tard, lui eut rendu sa liberté, elle se hâta de l’abandonner. Mais en décembre 1834, comme on finissait de préparer la 6* édition du dictionnaire de l’usage et que l’on s’occupait des travaux ultérieurs à entreprendre, l’idée fut émise, pour combler une lacune, de publier un grand dictionnaire historique de la langue. On arrêta donc, le 12 mars 1835, que chaque mot serait expliqué « d’après son étymologie, ses variations de forme et de sens, dans les âges divers de la langue, avec les nuances d’acception qu’il a reçues de l’art d’écrire. » C’était revenir à l’idée de Voltaire, avec un programme plus vaste d’ailleurs, et peut-être sans qu’on se rappelât ce précédent, car aucun des procès-verbaux que j’ai consultés pour les séances d’alors, ne montre qu’on eût le sentiment de se rattacher à la tentative de 1778. Patin, nommé dans la suite rapporteur de la commission, rédigea la préface du premier fascicule, qui fut enfin déposé sur le bureau de l’Académie le 29 juillet 1858 ; le premier volume paraissait en 1865. Puis un temps d’arrêt assez long. C’est seulement en 1877, quand la 7* édition du dictionnaire de l’usage est achevée, qu’on se remet au dictionnaire historique, auquel on travaille, dès lors, exclusivement. À partir de 1878, trois autres volumes sont donnés. En 1894, on terminait la lettre A, soixante ans après l’avoir commencée ! De ce train, et sur ce plan, c’étaient plusieurs siècles sans doute qu’il fallait pour mener jusqu’au bout l’entreprise, c’étaient peut-être une centaine de volumes in-4o à publier. On recula devant l’énormilé de la tâche. On dut s’avouer aussi qu’un ouvrage de ce genre demande une éducation scientifique préalable et des connaissances de hnguiste plus étendues que n’en peuvent avoir la plupart des académiciens. À le poursuivre, l’Académie «ortait de sa compétence et de son rôle. Elle n’y était pas propre, s’en rendit compte et y renonça définitivement.
  57. Réponse de Morellet à Chamfort dans les Registres de l’Académie, IV, p. 198.
  58. Gaston Paris, Un nouveau Dictionnaire de la langue française, dans la Revue du 15 septembre 1901, p. 251.