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Celui qui rôdait dans la forêt
Nouvelle
1911




Je ne dirai pas où les choses se sont passées, parce que ce ne serait pas charitable. Lorsqu’on est, involontairement, témoin de certains drames terribles, il faut en garder le secret, même si l’on ne vous l’a pas demandé. C’est déjà trop, peut-être, de faire ici allusion à ces faits. Mais j’ignore en vérité le nom de l’homme et je l’ignorerai toujours… Et, si je sais bien où j’ai vu la chose, et si je suis bien sûr pour ma part de n’y jamais retourner, je ne veux pas cependant préciser où cela se passa de peur que quelqu’un n’éprouve la curiosité malsaine d’aller voir ce que — bien contre mon gré, je le répète — j’ai vu.

De ce que j’avais avec moi deux grands chiens d’Écosse, deux lévriers hérissés et fauves, il ne faut pas conclure que je me trouvais alors dans ce pays ni nulle part de ce côté-là. Ces chiens, ils m’ont suivi un peu partout. C’étaient deux amis fidèles et deux sûrs gardiens. La chienne est morte voilà deux ans, et le vieux Nick, le mâle, est maintenant tout blanc et raidi de rhumatismes… Mais, à cette époque-là, ils étaient tous deux terribles et sauvages comme des loups…

Je m’étais égaré dans une grande forêt et la nuit allait venir. J’avais quitté, à l’aube, un tout petit village perdu dans la montagne et, depuis douze heures que je marchais, je n’avais pas rencontré un seul être humain.

La brume s’était levée dans la soirée, j’avais été obligé de revenir plusieurs fois sur mes pas, et j’avais fini par me désorienter complètement… On sait qu’il n’est guère prudent de compter sur le flair des lévriers pour retrouver une piste. Il fallait donc me tirer d’affaire par mes propres moyens et ce n’était pas facile.

Cependant, je devais me hâter d’aviser. C’était à la fin de l’automne, la brume était pénétrante et froide, je ne pouvais songer à passer la nuit dehors.

Et, pourtant, c’était sans doute cette dernière résolution qu’il allait falloir prendre, par force majeure. Dans ce pays où je me trouvais, les villages sont très éloignés les uns des autres, et je ne pouvais espérer que le hasard m’en ferait rencontrer un en allant toujours droit devant moi. Du reste, la forêt devenait toujours de plus en plus profonde, aucun sentier n’y indiquait une direction à suivre. Aucun bruit lointain, aucun indice ne révélait le voisinage de l’homme. Je n’étais jamais venu dans ces parages, je ne savais pas où aller. Et j’allais toujours.

La brume devenait plus dense en même temps que la nuit. Elle montait du fond de la vallée en gros flocons déchiquetés et rapides qui glissaient sur le sol et parfois, comme des bêtes, semblaient bondir. Aucune brise ne soufflait. Il se faisait un grand silence.

Je ne sais quelle pesante angoisse m’étreignait. Il me semblait que je n’arriverais plus jamais nulle part, que plus rien n’existait, que je me trouvais sur une vieille planète morte où la vie s’était éteinte, endormie, anéantie à jamais sous un linceul de brume d’où je ne pourrais jamais plus sortir, au fond d’une éternelle nuit où je ne verrais plus jamais se lever le soleil.

Maintenant, il faisait tout à fait noir et, à l’inquiétude d’être égaré, s’ajoutait celle de ne savoir où poser mes pas. Je m’arrêtai.

Je m’étais assis sur une pierre, et mes deux chiens étaient venus s’asseoir près de moi. La chienne avait posé sa tête sur mes genoux, et le chien s’était couché à mes pieds. Ni l’un ni l’autre ne bougeaient plus, attendant avec patience mon bon vouloir.

Et moi, je ne savais vraiment que faire lorsque Nick se leva et se mit à gémir doucement, comme font les chiens quand quelque chose les inquiète.

« Qu’est-ce qu’il y a ? dis-je, à mi-voix, pour calmer l’animal. Viens ici, Nick ! »

Mais Dora, la chienne, gronda aussi en regardant du même côté. Alors je me levai à mon tour, et je m’avançai dans la direction que l’instinct des deux bêtes semblait indiquer.

Les chiens, encouragés par mon exemple, s’étaient jetés en avant. Craignant leur ardeur trop grande, je les rappelai. Ils revinrent, en grommelant toujours, se placer derrière moi, et me suivirent inquiets, les oreilles dressées, prêts à bondir au moindre signal.

Je n’avais pas fait cent mètres que je vis apparaître dans l’obscurité une masse plus sombre qui se dessina peu à peu dans la brume. J’approchai encore.

Je reconnus une petite maison.

Une toute petite maison de bois, presque une cabane. L’habitation, sans doute, de quelque forestier ou de quelque bûcheron. En tout cas, pour moi, c’était un asile providentiel qui s’offrait au moment où je m’y attendais le moins. On ne m’y refuserait certainement pas l’hospitalité. Tous ceux qui vivent au fond des solitudes savent, mieux que tous les autres, accueillir l’hôte égaré. Mais, le tout, maintenant, était qu’il y eût des habitants dans la demeure.

On n’y voyait briller aucune lumière, on n’y entendait aucun bruit.

Je m’avançai jusqu’au seuil, cherchai dans l’ombre.

Ma main rencontra le marteau d’une porte. Je frappai.

Il y avait quelqu’un dans la maison, car un cri me répondit, un cri d’angoisse. Cependant, c’était une voix d’homme qui l’avait proféré. J’aurais compris qu’une femme s’effrayât ainsi d’entendre, dans le morne silence, se révéler subitement la présence d’un inconnu. Mais pourquoi un homme habitué aux surprises de la solitude avait-il eu peur ?

Un meuble remua. Des pas résonnèrent sur le plancher, hésitèrent, s’arrêtèrent.

Je frappai une seconde fois. Les pas coururent. Et, tout contre la porte, une grosse voix qui tremblait un peu demanda :

« Qui est ici ? »

Puis elle ajouta, assourdie, comme craintive :

« Est-ce que c’est toi, Pierre ? »

Pour dire le vrai, ce ne sont pas exactement ces paroles qui furent prononcées puisque cela ne se passait pas en France. Mais j’ai dit que je voulais éviter ici de préciser certains détails. Et c’est pourquoi, le nom même que la voix prononça, je le traduis.

« Je ne suis pas Pierre, répondis-je. Je suis un étranger, un voyageur égaré dans la forêt. Voulez-vous me donner asile pour cette nuit, ou seulement même, si cela se peut, m’indiquer mon chemin ? »

On ne me fit aucune réponse. Mais, après un long moment d’attente, des verrous grincèrent. La lourde porte s’entrebâilla en gémissant. Un rayon de lumière jaillit de l’ombre. Et l’hôte apparut sur le seuil.

C’était un homme à la robuste carrure. À la lueur de la lampe, qu’il tenait à la main, je vis cependant qu’il était âgé. De grosses moustaches grises faisaient ombre sur son visage basané. Mais son front s’éclairait sous de rudes cheveux blancs, et j’y vis des rides creusées. Les yeux luisaient étrangement sous l’épaisse broussaille des sourcils.

Il ne dit pas un mot, et c’est à peine même s’il me regarda. Je lui expliquai qui j’étais, d’où je venais, et que j’avais traversé la forêt où je m’étais perdu.

Alors, seulement quand je parlai de cela, il parut m’entendre, et tressaillant soudain :

« Vous avez traversé la forêt ? me dit-il. Est-ce que vous n’avez… rien… rencontré ? »

Sa voix était profondément altérée. Il devait être hanté par une grande inquiétude. Il ajouta brusquement :

« Venez ! »

Il passa devant moi et me fit entrer dans la salle principale du logis.

C’était une grande chambre aux murs de bois, au plafond haut, soutenu par de grosses solives noires. Une vaste cheminée occupait le milieu d’un des côtés. Des bûches achevaient de s’y réduire en cendres.

Au fond de la pièce, un petit escalier devait conduire à quelque grenier de l’étage supérieur.

Les meubles étaient de gros et anciens meubles solidement construits. Aux murs des fusils étaient accrochés et aussi les dépouilles empaillées de quelques animaux sauvages. Un énorme grand-duc était cloué sur le manteau de la cheminée, les ailes étendues. Au-dessus, il y avait un crâne de cerf.

Selon toute apparence, je me trouvais chez un garde forestier. Je pouvais même me considérer comme tiré d’affaire : l’homme saurait me remettre dans mon chemin. Peut-être même pourrais-je repartir ce soir, lorsque la brume serait tombée et que se lèverait la lune. Je ne demandais qu’à me reposer un peu avant de reprendre ma route. Les chiens m’avaient donné l’exemple. Ils étaient allés se coucher devant l’âtre, leurs longs museaux étendus sur leurs pattes croisées.

Je ne sais pourquoi je ressentais un indéfinissable malaise.

L’homme avait l’air d’un brave homme, pourtant, et son visage exprimait une rude honnêteté qui paraissait sincère. Mais le silence, partout, était pesant. Je devinais, autour de moi, des choses mystérieuses.

L’homme avait sorti d’un bahut une assiette, une cruche, un gros verre. Il prit sur une planche accrochée aux solives, du pain noir, dépendit du plafond un quartier de viande fumée. Toujours sans dire un mot il plaça ces objets sur la table, puis il m’invita d’un signe à accepter ce frugal repas.

Je ne refusai pas. Je vins m’asseoir à la table. Et, en remerciant mon hôte, je le priai de prendre place à côté de moi !

« Merci, me dit-il, je n’ai pas faim… Mais que cela ne vous empêche pas de manger à votre aise… Vous devez avoir besoin de reprendre des forces après une marche comme celle que vous venez de faire ?

C’est vrai, répondis-je. Mais où suis-je donc ? Et comment ai-je pu arriver jusqu’ici ? »

Il me nomma l’endroit où je me trouvais, et m’expliqua comment j’avais perdu ma route. J’étais très loin en effet de tout centre habité. Hormis cette maison isolée, miraculeusement placée sur mon chemin, je n’aurais trouvé aucun abri pour m’arrêter avant le lendemain.

« Cependant, ajoutai-je, j’ai l’intention de repartir quand je me serai reposé. Quelques heures de marche nocturne ne m’effraient pas…

— Vous ne songez pas à ce que vous dites, répondit-il d’une voix sombre. Vous ne pouvez pas vous aventurer dans la forêt cette nuit !

— Mais la brume tombera tout à l’heure, et nous sommes à la pleine lune. Dans une heure, il fera clair. Je peux très bien… »

Il m’interrompit encore :

« Il ne s’agit pas de la brume ni de l’ombre », murmura-t-il. Il ajouta quelques mots que je ne compris pas. Puis, se redressant brusquement :

« Ainsi, reprit-il, vous n’avez rien vu, rien rencontré ?

— Je n’ai rien vu, dis-je.

— Ni rien entendu ?

— Rien… sinon les cris de quelques animaux sauvages… Mais cela ne compte pas. »

Il tressaillit :

« Des cris ? fit-il. Quels cris ?

— Mais… que sais-je ? répondis-je, assez étonné. Ce soir, des cerfs bramaient au fond de la vallée… J’ai entendu des coqs de bruyère, et, un peu plus tard, des chouettes se répondre dans les arbres… Rien d’autre qui mérite la peine de s’en souvenir. »

Il hésita, puis demanda, la voix assourdie :

« Vous n’avez pas entendu… hurler… quelque chose… comme un loup ?

— Un loup ? Non… Il y a donc des loups ici ? Je l’ignorais !

— Je dis comme un loup, reprit-il… Je ne dis pas que c’en était un… Mais non, ajouta-t-il après avoir réfléchi, vous venez de ce côté-ci de la montagne. Vous n’avez rien pu entendre.

— En tout cas, demandai-je, qu’est-ce que cela aurait été ?

— Rien !… oh, rien !… répondit-il hâtivement… Je vous demandais cela… comme autre chose, pour savoir… »

Je le considérai avec attention. Mais son visage avait repris une expression impénétrable.

Je terminai mon repas en silence. L’homme ne bougeait plus. Il avait pris son front entre ses mains et semblait réfléchir, oubliant tout à fait ma présence.

Deux fois cependant, il se leva, alla à la fenêtre, essuya la buée des vitres, essaya de regarder dehors.

Puis il écouta, soupira profondément, revint s’asseoir.

La nuit s’avançait. Au bout d’un temps assez long, mon hôte se leva et alla à la porte qu’il ouvrit.

Je vis alors que la brume s’était en partie dissipée et que la lune éclairait la forêt.

L’homme se tourna vers moi.

Je compris qu’il voulait me dire quelque chose et n’osait pas. Croyant deviner sa pensée, je pris la parole :

« Je ne veux pas vous déranger plus longtemps, lui dis-je. Je puis très bien reprendre ma route. Je vous remercie de votre hospitalité et vous prie de m’indiquer le chemin.

— Je vous répète que vous ne pouvez pas partir, s’écria-t-il brusquement. N’insistez pas là-dessus… Vous passerez la nuit ici… Seulement… ».

Il hésita encore. Je l’encourageai à parler :

« Eh bien ? dites !

— Seulement, reprit-il, moi, il faut que je sorte. Il faut absolument…

— Alors, j’irai avec vous et…

— Non, non ! Vous devez rester ici… Écoutez-moi bien… Je vais vous conduire à votre chambre, et vous m’attendrez… J’emporte une clef avec moi… Vous n’aurez à vous occuper de rien. Il faut que vous alliez dormir. Mais, si… quelqu’un… venait, pendant mon absence, et voulait entrer, ne bougez pas d’ici… Ne bougez pas, vous entendez, et, surtout, n’allez pas ouvrir !… Il y va de votre vie !

— Quel danger pourrait menacer ma vie ? m’étonnai-je. Qui attendez-vous donc dans cette maison ?

— Je n’attends personne, répondit-il d’une voix très triste. Ne m’interrogez pas… Je vais vous conduire à une chambre où vous pourrez dormir… Je vous réveillerai demain quand il fera jour, et je vous montrerai le chemin… Venez maintenant que je vous donne votre lit. »

Je le suivis, et mes deux chiens me suivirent, attachés à mes pas. L’hôte me conduisit dans une petite pièce à l’écart, où il disposa un lit, en s’excusant de ne pouvoir me donner un logis plus confortable. C’était très suffisant cependant pour y passer une nuit, et je n’avais pas le droit de me montrer difficile. Je remerciai mon hôte. Il me souhaita bonne nuit. Je l’entendis s’éloigner. Puis la porte extérieure s’ouvrit, se referma. Les pas de l’homme s’en allèrent dans la nuit. J’étais seul.

J’éprouvais plus de curiosité que d’inquiétude, en songeant à tout ce que je venais d’entendre, et, si j’avais été moins las, je me serais efforcé de chercher une explication à tout le mystère qui m’entourait.

Mais la fatigue était maintenant la plus forte, et j’avais surtout envie de dormir. Je me laissai tomber sur mon lit et j’allumai une cigarette…

À peine en étais-je là que la réaction de l’effort de la journée se produisit, si rapide que le sommeil me prit et que je m’endormis subitement, tout habillé.

Ce furent les chiens qui m’éveillèrent… Nick, soudain, avait aboyé, et je m’étais levé d’un bond.

Je m’étonnai d’abord d’être vêtu, et de ne pas reconnaître la chambre où j’étais… Puis la mémoire me revint, je me rappelai l’hospitalité que j’avais reçue, les bizarres recommandations que mon hôte m’avait faites en me quittant.

J’eus plus nettement conscience qu’il se passait des choses anormales, et, comme les deux chiens maintenant grondaient avec rage, je résolus de ne pas prendre de repos avant d’avoir découvert l’explication de tout le mystère qui m’entourait.

J’apaisai les deux animaux avec plus de difficulté que je n’en avais l’habitude, et je commençai mon enquête.

Une seconde porte se trouvait dans ma chambre en face de l’entrée. Je l’ouvris. Elle donnait accès dans un étroit couloir qui conduisait à un petit escalier. Je montai cet escalier, je trouvai une autre porte. Comme ma main se posait sur la serrure celle-ci, tout entière, se détacha et tomba.

Je la ramassai, l’examinai… Elle avait été forcée et une partie du mur où elle s’engageait était arrachée.

De l’autre côté de la porte, il y avait par terre une grosse clef brisée.

Mais mon attention ne s’attarda pas à ces détails.

Le chiens m’avaient suivi, et, à peine avais-je poussé la porte qu’ils s’étaient précipités, avec les signes de la plus violente fureur.

Cependant, la chambre était vide.

C’était une pièce assez vaste, et qui le paraissait d’autant plus qu’elle était à peine meublée. Les murs étaient blanchis à la chaux, sans aucun ornement. Au-dessus du lit, deux objets noirs y faisaient tache. C’étaient deux anneaux de fer scellés dans la paroi.

À l’un, quelque chose était attaché, une corde… Je l’examinai… Elle semblait usée du bout, comme rongée…

Et j’y reconnus des taches de sang !

Le mystère ne faisait qu’augmenter. Avec une fiévreuse ardeur, je continuai mon enquête. Il y avait au fond de la chambre une autre porte que je ne pus ouvrir… Je me rendis compte peu après qu’elle communiquait, par l’escalier intérieur, avec la première salle dans laquelle j’étais entré.

Car je visitai et je fouillai toute la maison, du grenier à la cave. Je ne trouvai rien. Mes chiens me suivaient, hérissés, grondeurs, semblant toujours prêts à se jeter sur quelque invisible ennemi. C’est surtout vers la chambre du premier étage qu’ils voulaient toujours courir, et je finis par y revenir moi-même, dans l’espoir d’y découvrir quelque indice qui me mettrait sur la voie.

J’examinai les murs, le plancher, les poutres même du plafond… Rien d’anormal. Je vins à la fenêtre. Je remarquai alors que ses vitres étaient remplacées par des feuilles de corne transparente, comme cela se faisait jadis, avant que le verre fût inventé.

Je l’ouvris. Elle était grillée par de grosses barres de fer…

Mais alors, je ne m’occupai plus de la maison, parce que les chiens s’étaient précipités sur l’appui de la fenêtre, râlant de fureur, mordant les barreaux qui les empêchaient de bondir.

Et, dehors, sous la lueur de la lune que la brume peu à peu dissipée laissait pénétrer dans la forêt, parmi l’ombre des grands sapins je vis quelque chose qui se mouvait.

Quelque chose ?

Une sorte de bête accroupie, ramassée sur elle-même comme pour bondir, effrayante…

Dans la clarté bleue sa face apparaissait en pleine lumière, et je me sentis frissonner d’horreur en la considérant.

Les yeux étaient énormes, saillants, fixés avec stupeur dans le vague… Cette tête n’avait pas de front, fuyait, hideusement plate, rendue plus épouvantable encore par l’absence du menton et l’aplatissement du nez, tandis que la bouche disproportionnée s’élargissait comme celle d’un reptile, jusqu’à l’articulation des maxillaires dont les muscles saillaient en bosses mouvantes, sous des oreilles pointues de fauve…

Mais le corps de cette chose était d’un aspect plus terrible encore…

J’entrevoyais une masse trapue, lourde, de larges épaules arrondies où s’attachaient des pattes torses aux mains géantes, campées solidement sur le sol… Le torse reposait, assis, ou plutôt accroupi sur de courtes jambes repliées que dissimulaient la bruyère et l’ombre… Et l’ensemble était celui d’une sorte de batracien gigantesque, un de ces êtres innomés fantomatiques comme en a produit l’imagination du Moyen Âge, non pas, cette fois, en pierre figée et morte, mais en chair bien vivante, en chair et en sang ! , en sang, car cela était ensanglanté, comme après un furieux combat. Je distinguais maintenant le long de la joue une mince ligne noire qui s’allongeait aux coins de la bouche et scintillait imperceptiblement sous la lumière… C’était du sang, qui tombait en larges gouttes sur le sol. Et la Bête ne semblait pas s’en apercevoir.

Éperdu d’indicible horreur, trop stupéfait pour essayer de raisonner et de comprendre, je regardais !

Soudain, l’être cria.

Et son cri fut tel que les chiens se turent, reculant d’un bond derrière moi, effarés comme s’ils avaient entendu le rugissement d’un lion, un hurlement sauvage qui monta dans le silence de la nuit, en espèces de sanglots terribles qui me firent peur…

Peur, oui, je puis bien l’avouer, j’eus peur de ce cri parce que ce n’était pas un cri de la terre, quelque chose de si douloureux et de si terrifiant que je l’entends encore, que je l’entendrai toujours.

Et, en criant, la bête avait bondi, et maintenant elle grattait le sol de ses ongles, arrachant les fougères et les ronces, faisant voler la terre, rejetant de grosses pierres où ses doigts s’ensanglantaient.

Je regardais toujours, immobile, ne pouvant détacher mon regard de cet incompréhensible spectacle, accroché des deux mains et le front collé aux barreaux de la fenêtre, à travers lesquels les chiens, muets, avaient passé leurs têtes hagardes, et regardaient comme moi…

Des minutes, des heures, peut-être s’écoulèrent.

La lune était haute dans le ciel et la brume était tout à fait tombée.

L’ombre des sapins devenait plus dense sur les bruyères qui s’enveloppaient de lumière bleue. Rien ne semblait vivre. Un silence pesant étreignait la forêt. Il semblait qu’on attendait quelque chose d’horrible qui allait inévitablement, arriver…

Et, en effet, la chose arriva…

Un bruit de pas s’approcha parmi les roches, grandit ; des feuilles froissées frissonnèrent, il y eut des craquements de branches mortes…

Et un homme parut, l’homme qui m’avait accueilli dans sa maison.

Il s’avançait lentement, paraissant chercher autour de lui, s’arrêtant, repartant, regardant de tous côtés.

Tout à coup, il vit la bête, tressaillit, ft le mouvement de se cacher.

Mais la bête l’avait vu.

J’aurais voulu crier, révéler ma présence, rassurer ce vieillard qu’un danger effroyable et certain menaçait. Ma gorge ne put proférer aucun son… La bête avait vu l’homme et s’était jetée sur lui !

Le corps du monstre se détendit, en un sursaut d’une extraordinaire puissance, bondit, retomba en faisant trembler la terre, bondit encore…

Puis les énormes mains se jetèrent au cou de la proie et l’abattirent d’un coup.

Cette fois, le sentiment me revint de ce que j’avais à faire. Du reste, l’instinct des chiens n’avait pas attendu mon ordre. Ils s’étaient élancés au bas de l’escalier, se précipitèrent hurlant sur la porte.

J’ouvris…

En trois bonds, ils furent sur la Bête. Et je ne vis plus rien qu’un tourbillon où elle se débattait, l’étau de ses mains subitement fermé à leurs mâchoires qui crochaient dans la chair vive, comme à l’hallali d’un sanglier.

L’homme terrassé avait été dégagé de la mortelle étreinte… Je vis avec joie qu’il n’avait pas eu le temps d’être gravement blessé, car il se releva aussitôt et courut…

Mais je ne compris pas alors ce qu’il voulait faire. Il s’était jeté comme un fou entre les chiens et la chose qu’ils combattaient, au risque de se faire déchirer par leur furieuse ardeur.

Et il me cria :

« Venez ! Venez donc ! Séparez-les !… Sauvez-le ! »

Sa voix avait une expression de telle suppliante terreur que le sentiment d’une vérité horrible m’apparut tout à coup. Je m’élançai…

Il suffit d’avoir un peu l’habitude des chiens pour savoir comment on les sépare dans une bataille… Le caractère plutôt féroce des miens m’avait valu la pratique d’une longue expérience en cette matière. Je saisis d’abord Nick, le plus enragé, par les pattes et la queue, et je l’enlevai ! Il lâcha prise.

L’homme me tendit une corde. Je la passai dans le collier de l’animal, et nous pûmes l’attacher à un arbre.

Pour la chienne, à nous deux, ce fut plus rapide encore. Mais la chose elle-même gisait à terre, sans mouvement, affreusement sanglante… Le vieillard s’était jeté sur ce corps monstrueux, l’étreignait avec des sanglots…

Et je vis alors que ce n’était pas une bête, mais un homme ! Est-ce que je peux, est-ce que je dois raconter la suite ? J’ai parlé au commencement d’un secret terrible… Il me semble bien que c’est ce secret-là que je dois garder… Au fait, qu’importent d’autres détails ? L’être, je l’ai dit, était un homme, le fils d’un homme ! Par quelle malédiction des puissances infernales ou par quelle horrible erreur de la nature était-il né ainsi, difforme, monstrueux, dément, je ne crois pas nécessaire de l’expliquer ni de le raisonner.

Des sciences positives, la médecine, la biologie, d’autres encore, ont étudié de tels faits, discerné dans quelles conditions ils peuvent se produire. Chez les animaux, chez les plantes, chez les hommes aussi, des êtres sains, normaux, peuvent donner naissance à de tels monstres… Les musées anatomiques en possèdent tous des exemples…

Seulement, en général, ces êtres-là ne vivent pas…

Celui-ci avait vécu !

Celui-ci vivait encore, malgré ses terribles blessures, grâce à sa formidable vitalité.

L’homme crut devoir m’expliquer ce qui s’était passé… Mais, moi, raconterai-je comment ce pauvre vieillard avait recueilli ce pauvre enfant jadis, avait voulu l’élever, s’était dévoué pour entretenir dans cette matière informe l’étincelle de vie qui y brûlait ?…

Tandis que nous avions ramené le monstre inerte sur son grabat, et que nous l’avions attaché de manière à ce qu’il ne puisse s’échapper une fois encore, mon hôte, d’une voix brisée, me racontait tous ses efforts, toutes ses souffrances, son renoncement à toutes les joies de ce monde, sa vie de martyr dans la solitude pour sauver la vie de ce martyr.

Et, à force de peines, il avait fini par donner à ce misérable tout son amour, l’amour que peut ressentir pour son enfant malade, un père… Était-il le père ? Cela, je ne le dirai pas. Ce ne sont pas des choses qu’il est convenable de révéler…

Et puis, voilà plusieurs années que ces choses arrivèrent. Depuis, est-ce que le monstre vit toujours ? Est-ce que le pauvre vieux vit toujours auprès de lui, lui prodiguant ses soins maternels, veillant devant ce lit de douleur furieuse comme devant le berceau d’un petit enfant ?… Après cette nuit-là, j’ai quitté, à l’aube, la maison de mon hôte, et je n’y suis jamais revenu, et je n’y reviendrai jamais.




La Vie d’Aventures n° 12, 10 décembre 1911 ; Supplément mensuel au Journal des Voyages n° 784.