Celui qui n’a pas tué

Illustrations par René Lelong.
La Petite illustration.


Celui qui n’a pas tué


— Constant, pas de bruit, une seconde…

Le vieux valet de chambre, courbé sur le tiroir ouvert d’une commode, se redressa et attendit, au repos.

À travers les rideaux de fin velours uni, couleur lilas, le grondement de Paris s’étouffait.

On entendit se refermer la grille de l’hôtel, avec son cliquetis de pesanteur et de précision. Puis, successifs, les quatre chocs assourdis d’une « boîte de vitesses » indiquèrent qu’une automobile puissante démarrait sagement, dans l’ombre.

Un klaxon caqueta au tournant de l’avenue.

Jean Fortel souriait, couché dans un lit soyeux et brodé. Il ôta de sa bouche une cigarette bleu pâle à bout d’argent, qu’on eût dite avoir été roulée au clair de lune, et il aspira largement l’air de la chambre close.

Un grand parfum très merveilleux y demeurait, sillage enchanté. Le cartel anglais sonna neuf heures.

Jean Fortel remarqua :

— Elles vont manquer les premières mesures…

— La pendule avance, je crois, de quelques minutes, dit Constant ; je me permets de le dire à Monsieur… Puis-je continuer mon travail ?

— Continue, mon vieux, continue… D’ailleurs, le théâtrophone va nous renseigner ; j’ai l’Opéra-Français, ce soir.

Il poussa l’un des boutons du tableau téléphonique et décrocha le récepteur d’un appareil.

Constant, respectueux, patient, abandonna sa besogne une deuxième fois et se tint immobile, regardant avec indifférence ce lieu pourtant remarquable à cause d’une somptuosité sobre et d’une élégance du ton le plus confidentiel.

Le lit, vaste et bas, était un précieux monument, aujourd’hui singularisé par une profusion de toutes les choses distrayantes dont les plus tendres soins peuvent accabler un homme qu’une blessure immobilise.

Sur ce lit gigantesque, qui embrassait d’une seule courbe les tables et les bibliothèques de chevet venues du même bloc, il y avait toutes sortes de romans, un fouillis de revues et de journaux, un sous-main, des lettres décachetées, une boîte de cigares. À même le moelleux de la couche, Jean Fortel avait fait placer le coffre radiophonique, petite armoire lourde ouvrant ses battants sur les panneaux de réglage et tenant comme en laisse le casque d’écoute et le pavillon du haut-parleur.

Jean Fortel était plus grand que la plupart des hommes, et taillé en athlète. Sa chemise de soie dégageait une encolure redoutable, des poignets de lutteur ; et le cornet du téléphone semblait dans sa main un bibelot dérisoire.

— Tu as raison, dit-il. La pendule avance. On n’a pas commencé. J’entends le brouhaha de la salle et les musiciens qui s’accordent… Tiens, écoute !

Sur la table de chevet, un autre haut-parleur arrondissait son gosier d’ombre près de la lampe qui rabattait un éblouissement de plein jour. Jean Fortel toucha quelque manette. Cela fit naître une rumeur nombreuse. La salle de l’Opéra-Français projetait dans cette chambre à coucher retirée l’image sonore de son public et de son orchestre essayant à l’étouffée le tendu des archets, le jeu des clés, l’agilité des doigts, l’obéissance des lèvres. Sur une basse de chuchotements et de bruits indistincts, se détachaient un grondement discret de timbales, une phrase courte de clarinette, le trait d’une flûte, les octaves d’un hautbois. Des portes mystérieuses claquaient en sourdine. Une voix d’ouvreuse fut claire comme une apparition : « Par ici, madame, le troisième fauteuil. »

— C’est tout de même épatant, hein, Constant ?

Le valet hocha la tête, d’un air de respectueuse approbation.

Les bruits s’apaisèrent soudain. Une baguette de bois frappait un pupitre à petits battements répétés.

Jean Fortel évoqua la baisse des lumières mises en veilleuse, les deux lampes rouges « allumant » les trois coups…

D’un regard bref, il consulta le cartel.

— Si le chauffeur de la mère Lehellier a conduit proprement, elles doivent faire leur entrée…

Il voyait, en pensée, l’avant-scène ténébreuse, l’arrivée presque subreptice des deux femmes, les taches pâles des toilettes, des gorges et des bras, issus des fourrures rejetées… Jacqueline s’asseyait. Son grand éventail battait onduleusement. Mme Lehellier commençait à toussoter, à faire « hum, hum » sans parvenir à soulager son larynx éternellement inquiet. Jean Fortel croyait la voir, raidie dans son rôle de chaperon, orgueilleuse d’escorter Mme Jean Fortel…

Il se tut en lui-même. La musique venait de surgir, crevant ses bulles divines. Le monde de l’ouïe se traversa de doux éclairs et de mille diaprures qui se suivaient, mêlaient leurs nappes irisées, leurs pénombres multicolores et leurs cascades changeantes.

Pelléas et Mélisande…

Une reprise, avec une illustre chanteuse et un baryton à la mode.

Jacqueline était heureuse là-bas. Jean était donc heureux ici… Pelléas et Mélisande… Il se rappelait la première fois qu’il avait entendu le drame lyrique. C’était peu de temps après leur mariage. Jacqueline, folle de Maeterlinck et de Debussy, s’était fait un bonheur de l’emmener… Il se souvenait de la baignoire, de l’œuvre découpée en images d’Épinal, émouvante et singulière… Il se souvenait surtout de Jacqueline et de la petite main frémissante qu’il avait tenue dans la sienne tout le temps…

Lui, mon Dieu, la musique « moderne », il n’en était pas si féru… Il aimait plutôt les fanfares de trompes, le hourvari des chiens quand les fouets de chasse crépitent ou que les fusils tonnent, et le gémissement de la bise d’hiver dans les bois sans feuilles où la meute perce bien…

Mais justement, Pelléas, cela débutait en vénerie, par une histoire de chasse perdue…

Constant avait replongé dans son tiroir. Jean Fortel écoutait.

Parmi la chambre, en surimpression, il entrevoyait le décor du premier acte. Aux corniches du plafond, d’où sourdait une clarté diffuse, se superposaient les frondaisons rousses de la forêt théâtrale. La futaie légendaire s’approfondissait aux plis des rideaux joints. Les vapeurs bleues du soir flottaient dans un hallier que le rêve creusait au delà du mur. L’harmonie, le verbe, le poème, toute la gerbe merveilleuse inépuisablement jaillie de cette bouche obscure recréaient pour Jean Fortel le fantôme sylvestre d’un chien-et-loup pathétique. Et le dialogue musical dressait Golaud appuyé sur son épieu, Mélisande effondrée dans ses tresses, tandis qu’à travers leurs corps diaphanes le dos de Constant remuait et le bureau de Jacqueline dessinait sa forme gracieuse.

Et défila, comme un cortège pompeux, la grande phrase dynastique, la présentation royale, rehaussée d’orgueil :

« Je suis le prince Golaud, le petit-fils d’Arkel, le vieux roi d’Allemonde… »

Le vide avait chanté les mots superbes, et le haut-parleur transmettait, non moins poignant, le silence de l’auditoire recueilli.

Jean Fortel sentit s’aigrir le regret d’être là, cloué sur un lit, pris au piège par cette jambe aussi douloureuse, vraiment, aussi lourde et engourdie que si des mâchoires d’acier l’eussent saisie.

Jacqueline était heureuse là-bas… Mais Jean Fortel en était-il heureux franchement ?… Si heureux que cela ?…

Ombre d’une fumée fugitive. Rien de plus. Savait-il seulement quelle pensée venait de traîner en lui cette ombre à peine grise et si rapide ? Se dit-il qu’après tout il souffrait toujours un peu, « dans le fond », lorsque Jacqueline et la joie se rencontraient en son absence ?

L’impression se résolut en mauvaise humeur. Il pesta. Un faux mouvement, d’ailleurs, venait de lui lancer, du genou à l’aine, un trait brûlant.

Le valet de chambre s’approcha, serviable et compatissant, abîmé de déférence.

— Monsieur a mal ?

— Ah ! fichtre oui, Constant ! Damné sanglier ! Je ne peux pas bouger sans qu’une douleur du diable… Au moindre déplacement, c’est curieux, il me semble que le maudit ragot recommence à me labourer la cuisse… Donne-moi du feu.

L’hercule, pâle, serrait les dents et crispait ses poings énormes. Il fumait précipitamment, irrité de ne pouvoir cacher sa souffrance.

Constant, sur un geste de son maître, interrompit l’audition théâtrophonique.

— Champagne ! dit Jean Fortel. Non : whisky-soda. Mais dépêche-toi donc, tonnerre de chien !

Ses colères étant terribles, le valet s’empressa, muré dans une réserve prudente.

Des bouteilles de luxe, des carafons étincelants s’alignaient sur une sorte de dressoir. D’un seau à glace emperlé d’une sueur grenue, sortait un goulot d’or cravaté d’une serviette. Et tout près, des fioles blanches ou brunes, aux étiquettes rouges ou vertes, voisinaient avec des boîtes à pansements en tôle. Une pharmacie à côté d’un bar.

Le breuvage vermeil pétillait dans un cristal miroitant. Jean Fortel vida le gobelet, d’une saccade.

— Monsieur ne se sent pas un peu de fièvre ?

Il fit « non » de la tête, en s’essuyant le front et les tempes.

— Apporte-moi les cartouches qu’on m’a livrées cet après-midi.

— Bien, monsieur.

— Je ne te demande pas si c’est bien, je te dis de m’apporter les cartouches.

Entre temps, il téléphona aux écuries :

— C’est vous, Turner ? Bon. Rien de nouveau ? Bon. Je voulais vous recommander : demain, tout petit travail pour May-Polo, n’est-ce pas ? Ses tendons exigent beaucoup de ménagements ; un temps de trot, une heure de pas, au maximum. Six litres d’avoine à Bob jusqu’à ma guérison. Non, je vous dis six litres, c’est six litres ! Vous n’allez pas m’apprendre ce que c’est qu’un cheval, eh ?… Merci, pas mal. Le médecin n’est pas mécontent… Venez au rapport demain à huit heures.

Constant se tenait rigide, présentant un plateau chargé de paquets.

— Mets ça là… Ouvre les paquets… Voyons ces cartouches…

Il prit quelques douilles, de couleur différente, et les examina dans la lumière de l’ampoule.

Un couteau…

Le carton, éventré, laissa échapper des chevrotines, des bourres, de la poudre granuleuse et blême.

— C’est bien. Cet armurier connaît son métier. Emporte. Donne-moi maintenant mon… Ah ! et puis, non ! Quand je tripoterais un fusil, à quoi ça m’avancerait-il ? Je voudrais me lever, Constant, vivre, employer ces deux mains-là ! Je m’ennuie à crever, tu entends !…

Monsieur a cependant de la chance, dit le valet timidement. Si on avait coupé la jambe de Monsieur…

— Oui. Mais on ne l’a pas coupée, la jambe de Monsieur. Et si tu savais toute la forcé que je sens bouillir… tout le besoin de galoper, de boxer, de courir les bois… Ah ! ils me paieront ça, Constant, les sangliers !

— Puis-je me retirer ? hasarda le domestique.

— Pas encore. On étouffe ici, tu ne trouves pas ? Ouvre la fenêtre un instant. Allons ! Vite !

Les persiennes se replièrent avec un bruit métallique. Éclairées par le rayonnement de la chambre, les ferronneries du balcon apparurent.

— Éteins. La nuit est belle.

— Pas chaude, Monsieur.

Du fond de l’obscurité intérieure, on voyait un morceau de ciel froid et quelques étoilés très nettes au-dessus d’un toit peuplé de cheminées. La maison opposée montrait dans l’ombre la symétrie de son architecture.

— Mais, dit Jean Fortel, je ne me trompe pas… Il y a de la lumière chez M. d’Ambléon !… Hein, Constant ?…

— Oui, Monsieur. Le deuxième étage est éclairé.

— Ah ! ça, par exemple !… Il est donc revenu ? À moins que, dis donc… à moins que ce ne soit Mme d’Ambléon… ou plutôt l’ex-Mme d’Ambléon…

— Il y a de la lumière au deuxième étage, répéta Constant, neutre.

— Singulier, singulier ! Ah ! si Marc était revenu, je serais content !

— Monsieur va se refroidir.

— Ferme la fenêtre, les rideaux, tout. Et, tu ne sais pas ? Eh bien, va chez le concierge, en face, et demande-lui ce que veut dire cette lumière.

Les choses avaient reparu dans l’ingénieuse clarté de la chambre. Une fraîcheur maintenant circulait, se répartissant peu à peu.

Resté seul, Jean Fortel gardait un visage intrigué.

Il compta sur ses doigts :

— Juin, juillet, août…

Cela faisait juste dix-huit mois. Comme le temps passe ! Dix-huit mois déjà depuis le drame, la séparation des d’Ambléon, le départ de Marc ! Il lui semblait que ce fût la veille.

Ce pauvre Marc d’Ambléon ! Un ami d’enfance, marié à une Anglaise tout à fait charmante. C’était Jean lui-même qui leur avait indiqué cet appartement, de l’autre côté de l’avenue, à cinquante mètres de son hôtel. Pendant deux ans, on s’était vu chaque jour. Les d’Ambléon paraissaient jouir d’un bonheur égal à celui des Fortel ; c’était un bon ménage, aux yeux du monde. Et puis, tout cela, un beau jour de juin, avait craqué. Nelly, la délicieuse Nelly, n’était pas irréprochable ! Qui l’eût cru ?… Pauvre vieux cher Marc !

Au souvenir de cette mauvaise journée, Jean Fortel éprouvait une gêne, une contrariété pénible. Marc d’Ambléon, si doux, si gentil… et si désespéré, venu tout de suite, comme on se réfugie… Jean n’aurait su l’oublier. Marc était arrivé dans l’écurie, au moment où le vétérinaire achevait de poser un vésicatoire à Miss Darling. Il était bizarrement livide, Marc, avec des taches rouges sous les yeux. Sa démarche, ses gestes avaient changé ; sa voix aussi. « Eh bien, eh bien, dit-il, voilà ce qui s’est produit, n’est-ce pas… Oh ! très simple. Tout a l’heure je suis rentré chez moi… malencontreusement, oui, malencontreusement. J’ai ouvert une porté, et alors ce que j’ai vu m’a fait comprendre que Nelly et moi devions suivre chacun une route différente. Elle s’en ira dans quelques jours. Elle retournera en Angleterre, dans sa famille. Et moi, je pars ce soir, Jean. Voilà. Je suis venu te dire au revoir… Je reviendrai je ne sais quand, lorsque… lorsque, n’est-ce pas, l’oubli, le temps… »

On avait bien essayé d’arranger les choses. Vaine entreprise. Marc était parti. Nelly ensuite.

— Dix-huit mois. Et ce soir : des lumières. Oh ! ce ne pouvait être que Marc !… On frappa.

— C’est M. d’Ambléon qui est de retour, dit Constant. Il est rentre de voyage tout à l’heure… Puis-je me retirer ?

— Tu veux rire, Constant, tu veux rire ! Passe-moi l’Annuaire des Téléphones, j’ai oublié le numéro de M. d’Ambléon.

Il feuilleta.

— Dis-moi, Constant. Qui est-ce qui veille ici jusqu’au retour de Madame ?

— Les deux femmes de chambre, Monsieur. Et moi, si Monsieur le désire.

— Je le désire. Attends… « Allô ! C’est toi, Marc ? Ici, Jean Fortel… Mais oui : j’ai vu de la lumière chez toi… Viens ! Viens tout de suite. Tu me trouveras dans ma chambre, mon vieux ; figure-toi… Mais je t’expliquerai. Un accident de chasse, ridicule… Alors, bonne santé ?… Oui, viens. Dans trois quarts d’heure ? Compris. Bien content, tu sais ! »

Jean Fortel reprit, pour Constant :

— Une bouteille d’extra-dry, une bouteille de Château-Margaux, des choses froides, des fruits… Tu trouveras bien, à l’office ! Monte tes victuailles ici. Eh bien, je suis content, vrai ! Quelle heure ? Dix heures bientôt. Allons, va ! Tu devrais être déjà revenu !

Il demeura sans bouger, souriant, songeur, l’esprit voyageant au gré de la mémoire, dans un passé de jeunesse et de camaraderie.

Un air, lointainement pianoté, lui parvint, si faible qu’à peine on le repérait.

Il rebrancha le téléphone sur l’Opéra-Français.

L’écouteur ne décela qu’une confusion de bruits et de chuchotements.

C’était l’entr’acte. Jean Fortel raccrocha, puis, désœuvré, recourut aux distractions de la T. S. F. Il tourna les boutons de l’appareil radiophonique, promena les aiguilles sur l’arc des secteurs… Des cris surprenants, chromatiques, s’échappèrent. Il y eut d’étranges vociférations, des appels aigus, des soupirs de volupté et des mugissements de fureur. Les sirènes de l’espace hurlaient les stridences hertziennes de leurs passions inconcevables. Elles se révoltaient, elles se répandaient en un vacarme bestial, avant de se soumettre, d’obéir à la loi des hommes et de remplir leurs fonctions de messagères asservies. Puis une voix de speaker et le rythme syncopé d’un jazz-band se mélangèrent au loin. Une lampe trop chauffée se mit à siffler d’un ton exaspéré. La voix s’enfonça dans l’inconnu. Le jazz, tonitruant, sembla s’être rapproché à la vitesse de l’éclair. Le Savoy fut tout ensemble, du moins en acoustique, à Londres et à Paris.

Les grandes mains musculeuses de Jean Fortel dansaient un charleston sur les draps brodés. Mais le feding fit des siennes. Le jazz recula aux limites de l’ouïe, s’éteignit…

Un bouton détourné, le déclic mélodieux d’un ressort qui s’échappe au sein du coffre…

Et ce fut de nouveau le silence, divisé par le métronome du cartel.

Pris dans son mal comme un atlante dans sa gaine de pierre, l’homme immobile, arc-bouté sur ses bras robustes, balança son torse avec précaution et, pesamment, non sans grimaces, se remonta.

La vue de cette chambre commençait à lui devenir insupportable.

Il braqua le rayon de la lampe dans la direction du bureau de sa femme. Un pastel, pendu à la muraille, s’inclinait vers la place vide où Jacqueline avait coutume de s’asseoir. En levant les yeux, elle voyait là son Jean, représenté en joueur de polo, rieur, animé, plein de sa force et sûr de son adresse. Et plus bas, posées à la hauteur du regard, une quinzaine de photographies multipliaient l’image du même Jean Fortel dans tous les costumes que le sport a fait imaginer, depuis la casaque du gentleman-rider et la redingote d’équipage jusqu’aux chandails du skieur et la veste de l’épéiste.

Jean Fortel soupira profondément. Il prit les revues, les journaux et les livres, il les jeta sur la peau d’ours, et derechef serra les dents, ayant l’œil dur et les maxillaires gonflés. Il éprouvait, avec une violence intolérable, tous les désirs brutaux qu’un sang trop vif fait courir dans les artères des jeunes hommes habitués aux exercices du corps. Sa poitrine aspirait à l’air libre de l’océan, des cimes, des forêts. Un besoin de lutte, presque effrayant, le sollicitait tout entier. La marche, la boxe, la danse, la course cadençaient dans ses chevilles des enjambées fantômes et cent velléités de mouvement. Des horions qui ne frapperaient personne germaient au plein de ses biceps et venaient s’évanouir dans l’une de ces contractions qui refermaient sur elles-mêmes ses mains broyeuses et lançaient ses poings « en dedans » pour une attaque chimérique dont il réprimait jusqu’à l’ébauche. Il se sentait dominateur, primitif, matériel, et il s’avouait très naturellement que détruire quelque chose l’eût soulagé.

Constant dressa le couvert d’un léger souper, à quelque distance du lit. Jean Fortel, absorbé dans la sensation de sa chair despotique, en subissait le joug et l’écoutait haleter d’être enchaînée. Puis il revint à Jacqueline par un détour aisé, croisa ses mains derrière sa tête, et laissa l’électricité baigner ses yeux très clairs et qui rêvaient bienheureusement.

— Le voilà. Tu n’entends pas ?

— Plaît-il ? fit Constant, hébété.

M. d’Ambléon, parbleu ! Quelqu’un traverse l’avenue ; c’est lui. Et la porte, là-bas, s’est refermée…

Le timbre-cloche de l’hôtel retentit dans la cour.

Jean, tout joyeux, s’agita. Il se mordit les lèvres pour ne pas crier tant sa cuisse fut soudain lardée par une défense invisible.

Mare d’Ambléon le trouva qui s’épongeait la face, sans pouvoir arracher si vite le masque de la souffrance.

— Eh bien, Jean ? Quoi donc ? Si je m’attendais à te trouver couché ! Mais saprelotte, qu’est-ce que tu as encore fait, risque-tout ? Tu n’as pas l’air à ton aise, sais-tu ?

— Rien… Ce n’est rien… Un vieux solitaire, l’autre jour, en forêt de Montmaur… Au ferme. Il me décousait tous mes chiens… Belle musique tu penses !… Seulement, il gelait à pierre fendre. J’ai glissé sur la glace. Le ragot s’est jeté sur moi. J’étais seul, las quatre fers en l’air ! J’avais laissé mon fusil accroché à un arbre ; au ferme, n’est-ce pas, on peut essayer…

— Toujours le même !

— Toujours. J’adore combattre… Enfin, je n’avais qu’un petit couteau de chasse, ai tué mon cochon, mais il a bien failli m’envoyer dans l’autre monde !… Décousu, mon cher, comme un simple cabot. Deux centimètres plus haut, et je crois bien que ça y était. Jambe droite. Un mois de pieu, au moins !… Mais toi, Marc ?

— Comment va Jacqueline ?

— Des mieux. Elle est à l’Opéra-Français avec la mère Lehellier. Tu te rappelles, hein, la mère Lehellier ? On reprend Pélléas ce soir, avec Volowska et Jardin. Jardin, tu vois ça d’ici ? Tu te rappelles Jardin ?

— Mais oui, répondit doucement Marc d’Ambléon. Je me rappelle Jardin et Mme Lehellier. Il n’y a pas un siècle que j’ai quitté Paris…

Il souriait, avec un soupçon de mélancolie.

C’était un joli homme extrêmement affiné, blond, d’un blond pâle, offrant on ne savait quoi, dans les yeux, d’effacé, d’usé, comme si ces yeux eussent regardé — ou pleuré — plus que d’autres.

Jean Fortel et lui s’envisagèrent. Leur poignée de main s’était prolongée. Bien par hasard. Cela venait de ce que Jean, qui souffrait encore, avait retenu machinalement la main de son ami. Il s’en aperçut et l’abandonna, conscient de l’époque ou il vivait et qui répudie les démonstrations sentimentales.

— Et alors, comment va ? fit-il rondement. Ce voyage ? Ou ces voyages ?… Fatigué ? Un peu. Mais tu débarques, c’est donc compréhensible. Faim ? Soif ? Assieds-toi, vieux. On t’a préparé l’en-cas des familles.

— Merci, dit Marc. Un peu de champagne, ce sera tout.

— Tu as dîné dans le train ?

Il secoua la tête.

— Non. Mais cette rentrée… Tu ne peux pas savoir combien ton coup de téléphone m’a été agréable… Cette rentrée, vois-tu ! même après un an et demi !…

— Constant, dit Jean Fortel, ça va. Tu peux disposer. — Voyons, voyons, mon petit Marc… Triste ?

Les yeux ailleurs, Marc d’Ambléon haussa les épaules.

— Bien sûr : triste. Oh ! ce n’est qu’un jour ou deux à passer. Une question d’heures… et de déménagement. Voilà tout. Mais ce soir… Cet appartement qui n’a pas changé… et qui a tant changé !…

— Raconte-moi les pays que tu as parcourus. D’où viens-tu ?

— De partout. J’ai erré…

— Raconte !

Marc d’Ambléon garda le silence. Puis, s’efforçant à sourire :

— Certes, dit-il, ce qui m’aura le plus surpris de tout ce que j’ai vu, c’est ce que je viens de retrouver. En dix-huit mois une obsession dénature étrangement les souvenirs ! Tout m’ébahit. Les choses ne sont pas semblables à l’idée que je m’en suis faite, de jour en jour, depuis mon départ. Je les reconnais avec stupeur, dépouillées du déguisement que ma mémoire fiévreuse leur avait imposé… Toi-même, Jean, et ton bonheur auquel j’ai pensé si souvent, et ta vie de grand gaillard casse-cou, d’homme heureux, aimé, aimant, — tout cela m’apparaît…

— Moins beau ?

— Différent. Plus beau peut-être, parce que plus réel. Oui. Je te regarde avec une joie profonde, et sans amertume, sache-le ! Tu es heureux du bonheur même que j’ai cru posséder. Quoi de plus rayonnant ?

— C’est vrai… Je n’y pensais pas !

— C’est que le bonheur conjugal est de ceux dont le sentiment exige quelque réflexion. Les étourdis ne sauraient l’éprouver. Il ressemble à la bonne santé, dont les malades seuls apprécient la merveille.

Nulle comparaison ne pouvait, à eette heure, frapper davantage l’esprit de Jean Fortel. Bien qu’il eût souhaité plus d’indifférence et de gaieté en son visiteur, il ne pouvait s’empêcher d’être attiré vers lui, où s’agitaient les derniers remous d’un naufrage accompli. Au reste, ce que venait de dire Marc d’Ambléon l’avait pénétré d’une sorte de lueur inopinée. Un instant, il conçut, avec une ampleur et une précision extraordinaires, tout ce que sa femme était pour lui. Vraiment, il l’aimait d’un prodigieux amour, — un amour si intense qu’il faillit l’exprimer. Devant Marc, c’eût été cruel. Il refoula cet aveu, ce chant de véhémente allégresse.

— Mais, mon petit Marc, tu es jeune ! Tu guériras. Et je veux être pendu si je ne te revois pas, bientôt, heureux comme je le suis et comme tu l’étais !

— Comme je croyais l’être !… Hélas ! il est trop tard.

— Il n’est jamais trop tard !

— L’escalier de l’enfer n’est pas fait pour qu’on le remonte. Moi, j’ai vécu. J’aimais la vie, vois-tu, comme ceux qui doivent mourir jeunes. Et, en effet, je suis mort jeune. Le silence est en moi et je me sens désert. Je ne serai plus heureux que par inadvertance.

— Tu bois ton image, Narcisse !

— Non ! Je pense, n’en doute pas, à tout ce qui fait ici-bas les détresses et les joies. Conquérir le bonheur, ah ! ce n’est pas, en somme, très difficile. Mais quand on l’a conquis, c’est alors qu’il faut de la tête pour le conserver ! Pareil à toute fortune, faute de s’accroître, il diminue. Veille sur le tien, Jean. Ne te disperse pas trop. La plus grande sottise qu’un homme puisse commettre, à qui la destinée offre plusieurs bonheurs, c’est de les vouloir goûter tous à la fois.

Il vit dans le regard de Jean Fortel un léger étonnement qu’il ne comprit pas tout de suite.

— Nelly est Anglaise, dit Jean Fortel posément. Elle n’est pas de notre race. De là, forcément, un abîme entre vous deux.

— Aucune femme n’est de notre race. Ta mère, ta sœur elle-même, sont plus loin de toi que tu ne l’es d’un habitant du Labrador ou du Sénégal. Non, aucune femme…

L’expression de son ami l’éclaira. Il s’arrêta et rougit.

— Pardon, Jean, ne fais pas attention. Je généralise sottement. Il ne faut pas m’en vouloir. J’ai perdu l’habitude de causer avec quelqu’un ; il me semble encore que je me parle à moi-même, sous une tente africaine ou dans quelque auberge des Balkans… Je sais bien que, Jacqueline et toi, vous êtes le couple rêvé !

— Parce que peut-être, dit Jean Fortel, je ne m’embarrasse pas d’analyse psychologique. Parbleu ! si l’humanité était composée de penseurs, le monde serait inhabitable ! Il faut la joyeuse insouciance des imbéciles pour entraîner les autres ! Moi, j’aime tout simplement. Sans chercher comment ni pourquoi. J’aime comme je respire. Et je suis aimé de la même manière. Allons, verse-moi du champagne…

Ce qu’il ne disait pas, c’est qu’il se sentait, sur ce terrain, un tout autre personnage que Marc d’Ambléon. Colosse, magnifique spécimen d’humanité, il se savait privilégié, doué d’un attrait physique qui le dispensait de toute stratégie. Il avait toujours éprouvé quelque pitié pour ces amoureux qui ne doivent leurs succès qu’à ce qu’il appelait des ingéniosités, des tactiques, des manœuvres enfin. Lui, il était lui-même ; cela suffisait.

Marc, cependant, continuait :

— Je ne parle ni pour toi, ni pour Jacqueline. Mais il est certain qu’un immense malentendu règne entre les sexes, parce que les hommes jugent les femmes comme si elles leur ressemblaient d’âme et de cœur. Ils exigent d’elles, en conséquence, des qualités qui ne sont pas leur fait ; et elles montrent souvent de hauts mérites qui nous paraissent négligeables et qui sont pourtant le propre de leur nature. Comment expliquer une telle erreur ? Comment pardonner aux hommes une sottise d’autant plus inadmissible que, en matière de beauté corporelle, ils demandent précisément aux lignes féminines de s’éloigner le plus possible des lignes masculines ?

— Tout ce que tu dis là n’est-il pas réciproque ?

— Non. Car si les hommes ne se rendent pas compte de leur méprise, les femmes, au contraire, la connaissent, l’admettent tristement et la supportent sans rien dire, comme une fatalité. Elles ont pour nous une bienveillance un peu sournoise. Elles voudraient bien que nous fussions plus perspicaces ; mais elles savent qu’il est inutile de parler à des sourds et dangereux d’importuner l’égoïsme et la force… Il y a en elles je ne sais quelle habitude de docilité et, parfois, je ne sais quel besoin de soumission dont, au surplus, elles n’ignorent pas le charme, et qui leur ferment la bouche. Enfin, ce qui est grave, je crois que nos cœurs n’ont pas de mystère pour ces êtres dont nous connaissons, pour la plupart, tout ce qu’un homme en peut connaître, lorsque nous avons reconnu qu’ils sont mystérieux… Tu es sceptique ? Je t’amuse ?…

— Mystérieux. Pas tant que ça ! Tu compliques tout, mon petit Marc. Et tu te trompes… Ne cherche pas midi à quatorze heures, va ! Voyons, t’imagines-tu…

— N’hésite pas, mon vieux. Dis ce que tu penses. Cela me fait tant de bien d’échanger des idées !

— Eh bien, je voulais dire : t’imagines-tu que tes scrupules, tes précautions attentives, — ta bonté, en un mot, — aient pu retenir Nelly ? Allons donc ! Cent fois meilleur, tu ne l’aurais pas moins perdue !

— Je crois pourtant, dit Marc avec conviction, je crois fermement que si elle m’aima, ce fut pour ce que tu nommes ma bonté.

Jean Fortel esquissa un geste d’incertitude. Il estimait que, lorsqu’une femme aime un homme pour sa seule bonté, il faut, de deux choses l’une : ou que cette femme soit remarquablement intelligente, ou que cet homme coure à de prochaines infortunes. Rien ne l’eût mortifié, pour sa part, comme d’entendre Jacqueline lui dire : « Je t’aime parce que tu es bon. » La vie battait dans ses muscles au rythme primitif de l’âge de pierre, où la générosité était une faiblesse, la douceur un vice, où les hommes vivaient sous la loi du plus fort.

Marc, après un instant, lui dit avec affection :

— Nous ne pensons pas de la même façon, n’est-ce pas ?… Je le sais bien. Je m’en suis aperçu déjà, il y a dix-huit mois…

— Comment cela ?

— … Quand je suis venu te dire adieu, aussitôt après… ma découverte. J’ai bien vu que ta surprise était complexe. La conduite de Nelly te stupéfiait, bien entendu. Mais il y avait autre chose, n’est-il pas vrai ? Tu me considérais avec… avec un rien de mépris. Qu’un tel événement se fût déroulé sans violence ; que le revolver n’eût pas joué un rôle quelconque ; que Nelly, infidèle, fût encore vivante ; tu n’en revenais pas ! Est-ce que je m’abuse ?

— Bah ! Bah ! Qu’est-ce que tu vas chercher, mon petit Marc ! Écoute, je pressens que tu vas te remettre à philosopher. Pour Dieu ! ne discute pas tant ! Vis, aime, mange, bois, respire, sois jeune ! Et laisse-moi vivre aussi sans complications, être jeune aussi ! Tiens, veux-tu ? Nous reprendrons cette conversation dans… dans vingt ans ! quand je serai vieux. À ce moment-là, les théories m’intéresseront peut-être. Dans vingt ans, Mare !

— Réponds-moi seulement. Je voudrais savoir que tu as réfléchi depuis l’année dernière. Je voudrais être sûr que toi, Jean Fortel, mon ami de toujours, tu t’es repris ; que tu penses comme il faut penser.

— Mais, mon ami, je ne pense pas, moi ! Tu n’as que ce mot-là sur la langue. Je ne suis pas un penseur. Je suis comme tout le monde !… Puisque tu veux le savoir, eh bien, il est exact que je t’ai… admiré. Voilà tout. J’ai admiré ta sagesse, ton sang-froid… Je me suis dit, évidemment, oui, je me suis dit qu’il était heureux pour Nelly d’avoir affaire à un brave garçon, à un philosophe très maître de soi. Je m’en suis réjoui bien franchement, je te l’assure. À ta place, j’en sais plus d’un qui aurait fait justice.

— Toi, par exemple ?

— Oh ! moi, tu sais, j’ai peu d’imagination et je ne me vois pas ayant épousé Nelly. Je ne puis me représenter ma femme qu’avec le visage de Jacqueline. Alors…

— Décidément, je ne suis qu’un maladroit.

— Tu n’es pas maladroit. Tu es malheureux, inquiet. Et à moi tu peux dire tout ce qui te passe par la tête.

— S’il en est ainsi, laisse-moi donc te confier… Jean, il s’en est fallu de rien que je ne fusse un meurtrier. Je l’ai tenue en joue, Nelly. J’ai visé, l’espace d’une seconde, sa face épouvantée. La Providence a voulu, par bonheur, qu’un éclair de raison me fît voir l’horrible spectacle dont mon crime eût été suivi : celle que j’aimais, morte !… Tu ne frémis pas ?

— Tu fais du roman ; les romans ne m’ont jamais fait frémir. Quant à la mort, c’est une vieille connaissance à moi !

— Oui, je sais. Tuer. Tu ne songes qu’à tuer. Tu as été un soldat remarquable. Tu t’es couvert de gloire. La guerre a été pour toi une partie de chasse. Mais les hommes que tu as tués étaient des ennemis, des envahisseurs. Et tu ne les connaissais pas ! Tu ne voyais même pas leur figure !

— Et mon duel avec Clarens ?

— Mais Clarens, tu le haïssais !

— Et toi, Marc, tu ne haïssais pas Nelly quand tu l’ajustais ? En vérité, tu l’aimais encore après sa trahison ? Bizarre.

— Je l’aimais ; et j’ai trouvé qu’il n’y avait rien de meilleur au monde que de voir vivre ceux qu’on aime.

— Eh bien, moi, je l’aurais tuée ! grommela tout à coup Jean Fortel.

— Qu’as-tu ? Calme-toi…

— J’ai… J’ai un mouvement de fièvre, probablement, et aussi l’impatience de ce lit qui est une prison… J’ai encore ceci : que je me demande si c’est moi qui suis une brute sanguinaire, ou si vous êtes tous de pâles dégénérés. La mort, eh ! mon Dieu, comme vous en avez peur ! Moi, non ; je le dis avec une certaine fierté. Je la recevrais comme je la donne. Barbare, féodal, tout ce que tu voudras ; je suis comme je suis ; je n’oublie pas, moi, que la première mort fut un meurtre, celui d’Abel, et je me demande comment vivraient les hommes, ces carnassiers, si nul d’entre eux ne voulait tuer !… Allons ! Allons ! Parlons d’autre chose. Dans vingt ans, Marc, dans vingt ans ! Aujourd’hui… À ta santé ! Je t’aime bien, mon petit Marc, je suis content de te revoir et je préfère que tu sois ici plutôt qu’à la Guyane pour crime passionnel. Là-dessus, encore un peu de champagne, s’il te plaît… Et quelques minutes de Debussy, n’est-ce pas ?

Marc d’Ambléon n’eut pas à demander ce que voulait dire Jean Fortel. Le haut-parleur du téléphone avait repris la parole ; la musique enchantait brusquement la durée.

Parmi les sons enchevêtrés comme une chevelure impondérable, une voix chaudement timbrée prononçait :

« Oh ! Qu’as-tu dit, Mélisande !… Je ne l’ai presque pas entendu ! »

— Quoi ? Déjà ! fit Jean Fortel. L’avant-dernier acte ! Nous avons bavardé comme des lavandières. C’est Jardin qui chante… Et maintenant Volowska…

— Cette scène, dit Marc, est une des plus belles que je connaisse.

Jean Fortel avoua :

— Moi, ce que je trouve encore plus étonnant, c’est le théâtrophone. Quand je pense que je suis dans mon lit et que j’entends exactement ce que Jacqueline entend dans sa loge d’avant-scène… Le croirais-tu, Marc, ça me fait plaisir, à moi, moi le butor, moi la brute épaisse, d’entendre la même chose que Jacqueline…

Ils écoutèrent.

Marc entretenait une rêverie mêlée.

Bercé par les accords murmurants de l’amoureuse symphonie, il songeait néanmoins au miracle scientifique qui annule si étrangement la distance au profit de l’oreille. Cette suppression de l’espace, cette conquête troublante persistait à le ravir. Et le contraste le saisissait : du perfectionnement des choses et de l’immuable barbarie des êtres. Pas de différence, à tout prendre, entre un chasseur d’ours de la période quaternaire et Jean Fortel écoutant par théâtrophone Pelléas et Mélisande. Qu’était-ce d’ailleurs que ce chef-d’œuvre ? L’éternelle histoire d’une femme et de deux hommes. Le génie du poète et le génie du compositeur l’avaient exquisement transfigurée, mais c’était toujours l’antique et banale tragédie qui se joue sur la terre depuis que Dieu a créé l’homme et qu’il l’a créé de deux sortes. Toujours les mêmes cœurs ! Mêmes désirs, mêmes déboires, mêmes aspirations ! Les merveilles de la science n’y pouvaient rien ; elles ne servaient que de vieilles habitudes et des passions indéformables. À peine en modifiaient-elles par hasard le cours, l’intrigue, les péripéties. Nouveaux décors d’une reprise perpétuelle, accessoires modernisés. La pièce tiendrait l’affiche jusqu’à la fin des fins !

« A-a-ah ! clamait Mélisande. Il est derrière un arbre ! »

Et Pelléas :

« Qui ? »

« Golaud ! »

Golaud. Le mari. Marc d’Ambléon avait été Golaud, à son heure. Un Golaud débonnaire. Des myriades de Golauds avaient tenu, dans leur main glacée de haine, qui la pierre, qui la hache, qui l’épée et qui le revolver. Et demain les savants inventeraient une nouvelle arme pour tuer d’autres Pelléas sous les yeux d’autres Mélisandes… ou inversement… Ironie du progrès !

La chanteuse suivait, donnant à sa voix pure un accent de frayeur :

« Il a vu que nous nous embrassions ! »

Mais un cri soudain traversa l’audition. Un cri perçant, angoissé, — le cri le plus terrible qui puisse retentir dans un théâtre : « Au feu ! », trois fois répété précipitamment. Et tout de suite, succédant à la musique avec une rudesse inexprimable, un tumulte grondant s’enfla. Des pas couraient sur des planches. Des fuites se devinaient à des froissements hâtifs. Une rafale de piétinements parut souffler. Puis des heurts assourdis et tout un affreux concert de plaintes, de hurlements et de supplications.

Jean Fortel, plus blanc que son oreiller, regardait fixement Marc d’Ambléon. La rapidité de la panique leur fit d’abord douter qu’elle fût réelle. Ils crurent pendant dix secondes, à quelque fantaisie de transmission téléphonique. Cependant les cris : « Au feu ! Au feu ! », se multipliaient. Des appels de douleur et d’effroi s’y mêlaient. Un tonnerre roula ; ce devait être le rideau de fer qu’on baissait…

Tout à coup, un bruit nouveau crépita, et ce fut comme si des drapeaux s’étaient mis à flotter dans une bourrasque.

— Les flammes ! s’écria Marc d’Ambléon qui s’était levé et tendait l’oreille.

Un pétillement parut si proche qu’on eût juré que le haut-parleur brûlait. Marc se retint d’épier l’apparition de la fumée.

Les clameurs infernales s’élançaient de plus belle. Des femmes (peut-être des hommes affolés) paissaient de hideux sanglots inhumains… Mais le pétillement prenait de la force ; amplifié par le résonateur, il grandit jusqu’à couvrir d’un fracas de mitrailleuse la rumeur du sinistre…

Et le silence se fit sans transition. Là-bas, près de la rampe du théâtre, le récepteur ne fonctionnait plus.

Les deux amis, face à face, se taisaient, sidérés.

Jean cherchait d’abord quel acte utile pouvait être exécuté brièvement :

— L’Annuaire des Téléphones, là ! Donne. Il faut prévenir les pompiers du quartier…

Il malmenait le gros livre, enrageant de n’y rien trouver.

Dans la nuit, assez loin, une trompe d’automobile claironna, faisant alterner sans trêve deux notes caractéristiques… Une autre ensuite… Une autre encore… Leur passage s’évanouit.

Marc avait levé la main, aux écoutes.

— Les pompiers sont alertés, dit-il.

Sans répondre, Jean téléphonait :

— Allô !… Gobelins 43-89 et la suite… Oui, la Préfecture de Police… Allô ! Allô !… Monsieur, un incendie s’est déclaré à l’Opéra-Français… Vous le savez ?… Le nécessaire est fait… Bien.

Renard - Celui qui n'a pas tué, 1927.djvu

Un silence.

— Que faire ? dit Marc.

Jean, muet, les sourcils froncés, réfléchissait âprement.

Marc proposa :

— Veux-tu que j’y aille ?

— À quoi bon ? Ce doit être, aux abords du théâtre, une cohue formidable. Il y a des barrages que tu ne pourrais pas franchir. Non, reste ici. On aura besoin de toi, peut-être, tout à l’heure. En ce moment, je ne serais pas plus avancé moi-même si je pouvais me lever…

Il l’aurait voulu cependant, pour marcher, s’agiter, si vainement que ce fût. L’immobilité aggravait son angoisse. Une poussée de sueur lui fit rejeter les draps, d’un geste importuné.

Marc s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit, écarta les Persiennes.

— Voit-on quelque chose ? demanda Jean.

— Oui. Le ciel est rouge.

Perdue dans la distance, une double note lugubre parvint encore jusqu’à eux, tocsin fuyant.

— Il se peut qu’on ait besoin de toi tout à l’heure.

Marc se retourna, surpris. Il fut convaincu que Jean Fortel avait répété inconsciemment la phrase tragique.

— Il est certain, reprit Jean, qu’elle ne reviendra pas indemne. On ne sort pas de ces paniques sans dommage, — quand on en sort.

— Ne m’as-tu pas dit que Jacqueline était à l’avant-scène ?

— Oui.

— C’est moins dangereux que l’orchestre ou le balcon. Elle aura pu gagner le couloir sur-le-champ. Les dégagements sont très vastes. L’Opéra-Français est de construction récente. On y a prévu toutes les éventualités d’un incendie, avec d’autant plus de soin peut-être que l’édifice précédent a été détruit par le feu…

Jean se mit à parler d’un ton sec, l’œil un peu vague.

— C’est à cela que je pensais, précisément. Mon père m’a raconté la Catastrophe, et j’ai vu des journaux illustrés de l’époque… Une horreur… Assurément, tout est prévu… Assurément. Tout est réformé, sauf ce qu’il est impossible de réformer, c’est-à-dire l’épouvante de la foule, sa ruée stupide vers les issues, sa sauvagerie. Oui, tout est amélioré, mais pas les hommes. Et c’est là qu’est le danger. Deux femmes seules, prises dans une mêlée… Du reste, Mme Lehellier ne compte pas ; elle est sans clairvoyance, sans fermeté… Quant à Jacqueline… Très femme, Jacqueline : impressionnable, imprévoyante… Ah ! si j’avais été auprès d’elle !… Je ne devrais jamais la quitter !… — Marc !…

— Quoi, mon bon vieux ?

— C’est idiot, n’est-ce pas ?… Je n’ai pas confiance.

— Bien sûr, que c’est idiot ! Allons ! Jacqueline ne perd pas la tête si aisément ! C’est une sportive, élevée à ton école. On n’est pas pour rien la femme de Jean Fortel !

— Marc, veux-tu avoir l’obligeance… Je ne voudrais pas sonner les femmes de chambre. Il est inutile de donner l’alarme prématurément. Veux-tu avoir l’obligeance d’ouvrir cette porte… Jacqueline s’est installée à côté, depuis mon accident. Dis-moi, la chambre est-elle convenablement préparée ? Fait-il chaud ?

Marc d’Ambléon fit la lumière dans la pièce voisine et s’assura qu’elle offrirait au retour de Jacqueline toutes les prévenances désirables. Il éteignit et revint au chevet de Jean.

— Qu’est-ce que tu fais ? s’exclama-t-il. Je t’ai vu…

— Eh bien ? fit l’autre avec placidité. Tu m’as vu remettre dans ce tiroir un revolver. Après ?

— Pourquoi ? Pourquoi l’as-tu pris, Jean ?

— Pour vérifier s’il était chargé.

— Mais… Jean ! Voyons !

— Il est onze heures trente-cinq, mon petit Marc. Jacqueline devrait être ici. Saine et sauve, elle n’aurait probablement pas réussi à retrouver la voiture de Mme Lehellier ; mais les taxis ne manquent pas sur le boulevard. Donc, puisqu’elle n’est pas là, il y a beaucoup de chances pour que le destin soit contre nous. Dans quelle mesure ? Je ne sais. À l’heure qu’il est, Jacqueline se trouve-t-elle dans une pharmacie où l’on badigeonne ses égratignures à la teinture d’iode ? C’est possible. Est-elle évanouie ? L’a-t-on couchée dans une salle d’hôpital ? Dois-je supposer le pire ? Mystère. Je répugne aux hypothèses. Mais je constate simplement ce fait : il est onze heures trente-sept, et si Jacqueline avait pu se dégager du chaos, elle serait là. En prévision d’un malheur irréparable, j’ai jugé opportun de contrôler l’état d’un revolver qu’il est toujours prudent d’avoir à portée de la main, dans le tiroir de sa table de chevet.

Très calme en apparence, il affectait d’offrir à Marc le spectacle d’un visage résolu et d’un regard sans ombres.

La fenêtre était restée entr’ouverte. C’était l’heure de la sortie des théâtres. Des automobiles passèrent. L’une d’elles, très rapide, s’accompagnait d’un tintement impérieux.

— Une ambulance… dit Jean Fortel.

Marc, fraternellement, lui parla.

— Jean, écoute-moi. Rends-toi compte. Tu n’es pas dans ton état normal. Tu as la fièvre, Tu souffres physiquement et moralement. Promets-moi…

— Je ne promets rien. La vie sans elle…

Il termina d’un signe négatif.

— Quelle folie, Jean ! Tuer ! Toujours tuer ! Aimer, haïr, souffrir, tout, pour toi, aboutit à cela : tuer ! Seigneur ! la vie serait trop facile s’il ne s’agissait que de mourir pour en dénouer le problème ! N’as-tu pas honte, toi, Créature raisonnable…

Jean Fortel fixait, par la fente de la croisée, le ciel de pourpre où des lueurs mouvantes se réverbéraient. Une secousse fit tressauter singulièrement toute sa face ; essai d’un sourire qui ne pouvait pas naître.

— Dans vingt ans, Marc ! pour peu que, d’ici là, je n’aie pas passé l’arme à gauche ! Maintenant, de grâce, renonce à me catéchiser… Minuit moins dix ; ça tourne mal… Ah ! si je pouvais, si je pouvais…

— Quoi ?

Tout bas, dans un souffle ardent, ce fut l’âme dangereuse, qui répondit :

— Étrangler quelqu’un qui serait responsable de tout ceci ! Si je pouvais faire payer à un malfaiteur, à un incendiaire tout ce que j’endure en ce moment !

Il était sans regard, faisait crisser ses dents, ouvrait et fermait les poings avec une rage désespérée. L’instinct de la bête le gouvernait. Son anxiété tournait en violence, comme toutes ses passions.

Marc traduisit sa réprobation et sa pitié par une attitude, et une exclamation. Il ne savait que dire ni que faire. L’attente l’énervait aussi, lui retirait une bonne part de ses clartés. Il restait debout, navré de son impuissance, cherchant le moyen de se tenir à proximité du tiroir sans exciter la fureur de cet homme élémentaire, farouche et tourmenté, qui ne cessait plus de chiffonner ses draps ou de porter les mains à son front et à ses joues, qu’il frottait vainement sous l’influence de réflexes.

Jean Fortel, brusquement, prit un livre, un roman broché. Geste sans but, à ce qu’il semblait. Mais non. D’un effort de ses mains bien assurées, les épaules saillantes et contournées, il arracha, il déchira le livre en deux morceaux qu’il lança au loin.

Peut-être aucun athlète n’eût-il été capable d’en faire autant.

Cette brutalité ne l’avait nullement soulagé.

Il grommela :

— Minuit moins cinq !

Et il fit entendre, en hochant la tête, une manière d’intonation sans paroles, exhalant l’espoir à peu près perdu.

Il s’attendait à ce que l’avertisseur du téléphone l’appelât. Il le redoutait jusqu’à sentir cette hantise comme une migraine insupportable. Et lui qui se disait privé d’imagination, lui qui se vantait d’en être dénué, il ne parvenait pas à interrompre dans sa cervelle la sonnerie imaginaire qui ne cessait d’y trembloter.

— Va sur le balcon, Marc… Guette la grille, l’avenue…

Marc d’Ambléon eut un coup d’œil vers le tiroir.

— Va, je t’en prie. C’est le martyre que je supporte !

Il n’y avait qu’à céder. Marc le fit à regret.

Il gagna le balcon. Peu après, le cartel sonna douze coups. Comme la nuit était très froide, Marc referma la fenêtre et se tint derrière les rideaux, devant les vitres glaciales, glissant un regard, de temps en temps, vers la chambre.

La fournaise éclairait la moitié du ciel. Des conversations montaient de l’avenue, à peine perceptibles.

Le temps qui s’écoula dans ces conjonctures fut de ces passes où l’on réalise que chaque division de nos heures et de nos minutes n’est qu’une tranche d’éternité, — une tranche dont il nous est donné parfois de sentir le caractère éternel, — une tranche qui, malgré ses limites souvent infinitésimales, reflète, entre ces bornes, dans un éclair qui nous semble interminable, ce qui n’a pas commencé et ne doit jamais finir.

L’idée de la mort gagnait. Le tic-tac du cartel en marquait le progrès. Marc croyait déjà voir une civière, des inconnus, chapeau bas, pénétrant sous la marquise. Et il se souvenait de ce qu’il avait dit tout à l’heure à Jean Fortel, — à un Jean Fortel insouciant et sceptique : « Celle que j’aimais, morte !… Tu ne frémis pas ?… » Jean n’avait pas frémi, et à présent… À présent, qu’éprouvait-il, au juste ? lui qui voulait se tuer et qu’il fallait sauver, coûte que coûte !

— Une voiture ! dit Marc. Elle s’arrête devant la grille…

— Ah ! C’est Jacqueline ?… Quelle voiture ? Un taxi ? Qui est-ce qui descend ? Le chauffeur ?

— Une femme. La portière se referme. Je ne peux pas voir si c’est Jacqueline. Il fait sombre.

— Elle a sonné ! A-t-elle une fourrure blanche ?… A-t-elle encore, par hasard, sa fourrure blanche ?…

— Oui. Elle traverse la cour… C’est elle ! Je la reconnais ! Dieu soit loué, Jean ! Tu vois, tu vois ; il ne faut jamais désespérer !

— Ah ! Quel bonheur ! soupira Jean Fortel. Jacqueline ! Jac-que-line ! Dire que je pourrai encore prononcer « Jacqueline » et que quelqu’un me répondra !… Tout est sauvé ce soir ! comme chante Pelléas…

Déjà chantaient les idées ! Déjà le bonheur était revenu ! Jean Fortel, la tête renversée, les membres détendus, goûtait un repos magique, la sensation d’une délivrance bénie… Le téléphone ne l’appellerait pas. Fini, le cauchemar !

— Mon pauvre Marc… je t’ai fait peur, dis ? Tu t’en souviendras, de ton retour ! Pour une diversion, c’en est une !… — La voilà !

On entendait Jacqueline monter l’escalier, en compagnie des femmes de chambre. Sa voix grandissante parvenait en éclats. Les mots « incendie », « fumée », « pompiers » se distinguaient.

Jean l’écoutait venir, cette voix. Il en savourait profondément l’approche.

La porte fut ouverte d’une main délibérée. Un éblouissement fit irruption.

Les deux hommes contemplèrent Jacqueline apparue devant eux dans le déploiement d’une harmonieuse pétulance et retenant sa fourrure polaire. Elle était lancée dans un ramage qui semblait intarissable. Émue sans excès.

— Bonsoir, mon chéri ! Comment te sens-tu ?… Ah ! Marc ! Vous ! Par exemple ! Quelle bonne surprise ! C’est Jean qui doit être heureux ! Oh ! j’en suis sûre ! Moi aussi, vous savez ! Nous avons bien pensé à vous ! Vous devez en avoir, des choses à raconter ! Vous allez bien ?… Oh ! mon chéri, figure-toi, il y a un fameux incendie, je ne sais où ! Le ciel est tout rouge par là, et on voit des colonnes de fumée !

Marc d’Ambléon, qui s’inclinait sur sa main gantée de bagues, se redressa vivement, pressant tout à coup cette petite main distraite avec une intention que Jacqueline ne sut interpréter et qu’elle prit pour une effusion d’amitié. Impossible d’employer un autre signal : Jean les considérait comme deux acteurs sur un « plateau ».

Marc, prudemment, s’écarta.

Une seconde dura, d’un silence qui lui donna le vertige. Il n’osait pas regarder Jean Fortel. Il craignait de ne pouvoir lui témoigner, en un clin d’œil, les sentiments qui l’animaient. Il détournait les yeux, pour satisfaire à une espèce de discrétion. Il avait peur, aussi, d’attiser la fureur de cet homme dont la disgrâce n’aurait pas eu de témoin, si lui, Marc, ne se fût trouvé là.

Jacqueline, dépouillant son manteau, le jeta au dossier d’un fauteuil et resplendit de toute sa beauté à demi dérobée sous le ruissellement d’une robe féerique.

Elle continuait :

— Je me demande ce qui est en train de brûler… C’est par là…

Jean Fortel articula, les mâchoires raidies :

— Vraiment ?… Du côté de l’Est.

— Oh ! tu sais, moi, je n’ai jamais su m’orienter !

Jean Fortel dit, avec une pesanteur qu’il s’efforçait de travestir en nonchalance :

— Marc, mon petit, éteins donc la corniche, veux-tu ? Cette lumière, au plafond, me fait mal aux yeux.

Il avait conscience d’être blafard, et voulait le dissimuler.

Marc obéit, puis, aussi naturellement qu’il le put, manœuvra pour aller se placer contre la table de chevet. Là, s’asseyant presque sur le meuble, il en saisit le rebord à pleines mains, ses dix doigts verrouillant le tiroir ; et il se jura que, lui vivant, ce tiroir ne s’ouvrirait pas.

Sans bouger, sans même paraître avoir remarqué le manège, Jean Fortel, dans la douce et rose clarté de la lampe, respirait comme d’habitude, se terrassant lui-même grâce à l’effort immense de sa volonté.

Il parvint à jouer la bonne humeur.

— Line, c’était bien, Pelléas ?

— C’est toujours bien, Jean !

— Oui, je sais. Du reste, le théâtrophone m’a renseigné approximativement. Mais enfin, l’interprétation ?…

— Oh ! Parfaite.

— Jardin, de l’allure ? Volowska, belle ?

— Admirables tous les deux. Franiol aussi.

— Bonne soirée, à ce que je vois.

— Excellente.

Jacqueline, devant la glace, tout près de son image, levait ses bras éclatants et, d une envolée scintillante, redonnait à sa coiffure un tour précis.

— Public de choix, pour cette reprise, je suppose ?

— Plutôt mêlé. Il fallait s’y attendre.

— Vous êtes restées jusqu’à la fin ?

— Nous sommes parties les dernières.

— Beaucoup d’acclamations, certainement. Combien de rappels ?

— Cela n’en finissait pas. Et des fleurs, des fleurs…

— Tout cela est très bien, très bien, Line. La mère Lehellier a été sage ?

Jacqueline éclata de rire.

— C’est une bien brave femme, dit-elle.

— Oui… Très complaisante…

— Très. J’en fais ce que je veux.

— Et… qui as-tu vu, en particulier ?

— Des tas de gens !

— Mais encore ?

Elle se dirigea vers la fenêtre. Ses épaules, son dos, si vivant, étaient des blancheurs qui éclairaient.

Marc, les mains moites, glissa pour la première fois vers son ami un regard furtif. Il vit Jean Fortel les yeux clos, le profil en marbre, les poings frémissants.

Jacqueline, évitant de répondre, avait entre-bâillé les rideaux.

— Oh ! s’écria-t-elle. Comme ça flambe ! Regardes !

Les rideaux tirés, la fenêtre donna sur une aurore sanglante.

— En effet, dit Jean, sérieux. Ça flambe.

Il toussa.

Marc d’Ambléon redoutait de faiblir. Cette scène se prolongeait odieusement. Est-ce que l’interrogatoire allait reprendre ? Est-ce qu’il pourrait, lui, tenir jusqu’au bout, cramponné à cette table ? rester, tout le temps nécessaire, entre Jean Fortel et le revolver ?

— Qui as-tu vu ? reprit Jean. Ça m’intéresse, tu comprends, moi qui suis hors du monde.

Elle revint, délicieusement rieuse, et s’assit à l’extrémité du lit, d’une souple ondulation, en amazone, un genou haut.

— Ah ! dit-elle. J’oubliais ! Le petit Raynal m’a chargé de te dire qu’il viendrait te voir demain vers cinq heures, à propos du tennis.

— Il était à l’Opéra-Français, le petit Raynal ?

— Où l’aurais-je vu ? Il est venu nous dire bonjour pendant le dernier entr’acte.

— Pendant le dernier entr’acte, parfait, parfait ! Et… toujours amusant, toujours exquis, le petit Raynal ?

Jacqueline fit la moue :

— Oh ! bien quelconque, je trouve.

Mais elle abaissait ses longs cils, et on ne voyait pas ce que devenaient ses yeux.

À quelque chose d’impondérable, Marc pressentit que le dénouement approchait. Il voulut barrer le passage au destin, s’opposer n’importe comment à ce qui accourait du fond de l’avenir.

— Maintenant que je suis de retour… commença-t-il.

Et tout son corps se penchait, tous ses muscles travaillaient dans le même sens, pour résister à la bourrade qu’il appréhendait et qui le lancerait peut-être contre le mur… Il ne fallait pas ! Et il se disait : « Tiens bon, Marc ! Tiens bon ! » tandis que ses lèvres laissaient tomber des mots vides, mondains…

Jean Fortel, sans l’écouter, sans attendre non plus que Jacqueline poursuivît, allongea vers sa femme ses deux bras effrayants.

— Jacqueline…

La voix était basse, rauque. Elle s’infléchit pour insister ;

— Jacqueline, viens donc m’embrasser ! Pourquoi ne m’embrasses-tu pas, ce soir ?

Alors seulement elle eut l’intuition qu’il se passait quelque chose.

D’instinct, par l’effet d’une réaction défensive, sa physionomie souriante le fut davantage. Mais, avec une légère surprise qui cachait beaucoup d’inquiétude, elle interrogeait, de ses grands yeux mobiles, les deux hommes, tour à tour.

— Qu’est-ce que vous avez ? dit-elle, la gorge plus active.

— Viens m’embrasser ! répéta Jean.

Elle murmura en se levant, indécise, égrenant un rire :

Bien volontiers, mais… comme tu es drôle !…

Et elle cherchait, très vite, à savoir ce que recélaient ces fronts imperturbables, ici et là.

Marc, en proie aux affres d’une cruelle hésitation, entreprit d’ouvrir le tiroir derrière son dos, lentement, silencieusement. Ces deux bras tendus vers cette femme, ces deux mains ouvertes, ces doigts herculéens qui déjà se recourbaient pour saisir l’emplissaient de terreur et d’indignation.

Jacqueline fit un pas. Maintenant, elle luttait pour retenir à tout prix un sourire réfractaire. La peur, le doute, la grâce, en misérables alternatives, se disputaient ses traits. Une sorte de tumulte fixe en décomposait l’harmonie.

Les mains impitoyables l’appelaient toujours, — appelaient, semblait-il, ce cou délicat où la vie palpitait.

La vitesse du temps n’existait plus pour eux. Ils en avaient perdu le sens. Chaque dixième de seconde contenait toute la destinée.

Au toucher, Marc reconnut le revolver, et l’enveloppa d’une prise sûre. Pour quoi faire ? Il verrait. S’armer, c’était, en tout cas, l’unique moyen d’égaliser les forces.

— Jean ! mon chéri, mon amour, qu’est-ce que tu as ?…

Toute irrésolution fondait dans un émoi véhément. Sincérité ? Supercherie ? Décision d’instinct ou de logique ? Élan d’une tendresse jaillie des sources les plus profondes ? Un peu de tout cela, sans doute.

Les bras se refermèrent sur elle, l’étau l’emprisonna.

Renard - Celui qui n'a pas tué, 1927.djvu

Marc, vigilant arbitre, tout vibrant d’une promptitude accumulée, surveillait l’une des mains qui montait vers le cou. Les mots qu’il allait dire se formèrent dans sa pensée : « Lâche-la ou je tire ! »

La main passa sur la nuque, s’enfouit dans les cheveux.

Impassible, — fasciné par quelles visions ? — Jean Fortel appuyait sa femme contre sa poitrine, et d’une pesée lui maintenait la tête au niveau de son cœur.

Marc ne voyait plus le visage de Jacqueline, mais il ne quittait pas des yeux la petite poigne aux ongles roses, chargée de joyaux, qui s’agrippait à l’épaule de Jean.

Celui-ci caressa de sa joue, comme la tête d’un enfant qu’on berce, les blondeurs ébouriffées.

— Jacqueline… ma petite fille, dit-il. Écoute-moi bien. Demain matin, à ton réveil, le journal t’apprendra quelque chose… — Ne t’émeus pas ; c’est un événement qui ne nous touche de près ni l’un ni l’autre… — Donc, tu l’apprendras… Tu sauras ce qui est arrivé cette nuit… ce qui arrive quelque part à l’instant même où je te parle… — Non. Tais-toi. Ne bouge pas. Ne me regarde pas… — Eh bien, Jacqueline, que cette nouvelle ne t’effraie pas, mon cher petit… En l’apprenant, reste tout à fait calme. Et viens me voir tranquillement, comme chaque matin… Va, mon petit… Va dormir, à présent… Ne dis rien. Ne m’interroge pas… Bonne nuit, Jacqueline… À demain.

— Oh ! Dis-moi, Jean, dis-moi…

Libre, elle s’était redressée. Les grandes mains pacifiées la repoussaient doucement. Et elle s’entêtait, avec une insistance qui devenait suppliante :

— Jean, qu’as-tu ? Qu’y a-t-il ?…

— Va. Va dans ta chambre.

— Mon chéri…

Elle allait pleurer.

— Au nom de Dieu, Jacqueline, je te prie de te retirer !

Une fois de plus, elle tourna vers Marc d’Ambléon ses prunelles anxieuses.

— Allez, Jacqueline, puisque Jean vous le demande.

Elle fit : « Ah ! » sur un ton aussi désolé que vexé, retoucha d’un effleurement la volute blonde qui lui couvrait le front, reprit son manteau et sortit, troublée, balbutiant :

— Je ne comprends pas… Je ne comprends pas…

Son départ fut suivi d’un malaise. Enseveli dans une funèbre méditation, exténué d’avoir vaincu sa colère, Jean Fortel regardait la fenêtre où s’empourprait toujours l’aurore d’un soleil qui ne se lèverait pas.

— Tu avais raison, dit-il enfin. Rien, non, rien n’est plus beau que de voir vivre ceux qu’on aime… Parle-moi… J’ai trop longtemps négligé de réfléchir… Il n’est que trop vrai… Tu disais, n’est-ce pas, que, nous autres hommes, nous commettons l’erreur…

— Plus tard, Jean… Tu as été très bon, très grand. Il faut oublier. Ce n’est qu’un incident. Jacqueline t’aime, j’en suis certain…

— Parle ! Tu sais plus de choses que moi.

— À quoi bon ? Plus tard !

Et presque gaiement, Marc ajouta :

— Dans vingt ans ! Dans vingt ans ! C’est toi-même qui l’as dit !

Jean Fortel eut aux lèvres un pli amer. Il examina ses mains comme un ouvrier inspecte un mécanisme qui n’a pas fonctionné.

— Ah ! fit-il. Parle donc. J’ai vingt ans de plus.


FIN