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Publications de l’Union républicaine de la Somme
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Publication de l’UNION RÉPUBLICAINE de la Somme.
N° 1.


CE QUE DOIT ÊTRE
LA
RÉPUBLIQUE
PAR
JULES BARNI
Ancien Inspecteur général de l’Instruction publique.


TROISIÈME ÉDITION




En vente
Chez les principaux libraires
du département
1872



Conférence faite à Amiens, Abbeville,
Montdidier, Doullens et Péronne,


en Juillet et Août 1871




Chers concitoyens,

Un des écrivains les plus spirituels et des esprits les plus libres du dix-huitième siècle, Duclos, voulant exprimer d’une manière piquante l’esclavage de la parole à cette époque où il n’était permis de parler de rien, — mais où les philosophes trouvaient bien cependant moyen de parler de tout, — disait un jour :


« De quoi vous parlerai-je, Messieurs ? Parlons de l’éléphant. »


On en aurait pu dire autant, il y a un an à peine, sous le régime avilissant que nous subissions alors et qui s’est effondré depuis sous le poids de ses propres fautes et malheureusement aussi de nos désastres. Mais aujourd’hui, grâce à la chute de ce régime, nous avons reconquis, au moins dans une certaine mesure, le droit de parler d’autre chose que de l’éléphant. Nous pouvons parler librement de la République, c’est-à-dire du sujet d’où dépendent le salut et l’avenir de la France.


L’affluence du public attiré par cette conférence, votre accueil, vos applaudissements, me répondent de vos sympathies. Toutefois, je ne puis me flatter que, dans un auditoire aussi nombreux, où non seulement mes amis politiques, mais tout le monde a pu venir, mes idées obtiennent l’assentiment de tout le monde ; mais je prie ceux qui ne se trouveraient pas d’accord avec moi de vouloir bien m’écouter avec le même respect de toute opinion sincère et la même bonne foi que j’apporte moi-même dans l’expression de mes idées. Je les prie aussi de me permettre d’user de cette liberté de langage dont j’ai contracté l’habitude sur le sol républicain de la Suisse et qui ne doit plus être déplacée sur celui de la France redevenue républicaine. Si tous ne sortent pas d’ici persuadés par mes paroles, nul du moins n’en sortira froissé, et peut-être plus d’un en emportera-t-il la matière de réflexions nouvelles.


La République est aujourd’hui le gouvernement du fait, en même temps qu’elle est celui du droit.

Elle a survécu à nos derniers désastres, dont il était juste de faire remonter la responsabilité à l’Empire ; elle a survécu aux menées monarchiques, auxquelles les élections de février, faites sous le coup de ces désastres, avaient paru rouvrir la porte ; elle a survécu enfin aux désordres et aux crimes de la démagogie, cette éternelle ennemie de la démocratie, que le pays a eu cette fois le bon sens de ne pas confondre avec la démocratie elle-même.

Les élections complémentaires qui viennent d’avoir lieu et auxquelles notre Département a pris une si belle part, ont été une éclatante confirmation de cette forme de gouvernement ; et, cette fois, par un heureux renversement des rôles accoutumés, c’est la province qui a devancé Paris.

La France a compris que le maintien de la République était désormais le seul moyen d’assurer à la fois l’ordre et la liberté, de relever le pays de ses désastres, de le régénérer et de lui rendre le rang qu’il doit occuper parmi les nations.

Il s’agit maintenant de la confirmer dans la pensée qui a dicté les dernières élections, de prévenir de sa part toute nouvelle réaction, qui ne pourrait être que funeste, et de la pousser doucement, mais sûrement, en avant dans la voie où elle est entrée. Il s’agit de rendre durable la forme républicaine que nous possédons aujourd’hui, et, tout en la consolidant, d’y faire pénétrer de plus en plus l’esprit qui la vivifiera et lui fera porter tous ses fruits.

C’est pourquoi je voudrais montrer ce que doit être la République pour durer et prospérer.


Je n’ai pas la prétention de tracer en une seule séance tout un plan de constitution républicaine ; je voudrais seulement indiquer quelles sont les grandes tâches que la République doit poursuivre par ses institutions. D’un autre côté, je voudrais montrer aussi, – chose non moins importante, – ce que nous devons faire nous-mêmes, à côté ou indépendamment de ces institutions, pour faire vivre et aimer la République. Tel est le double point de vue où je me placerai dans tout le cours de cette conférence.

La première base de tout édifice républicain, c’est l’instruction du peuple. Qu’est-ce en effet que la République ? C’est le gouvernement du peuple par lui-même, le self-government, comme disent d’un seul mot les Anglais et les Américains ; et ce gouvernement, pour être vraiment celui de tous par tous, implique nécessairement le suffrage universel. Or, pour que le peuple puisse ainsi se gouverner lui-même par le moyen du suffrage universel, il faut, — ceci est une vérité évidente par elle-même, qu’il n’y a pas besoin de démontrer, mais qu’il suffit d’énoncer, — il faut qu’il soit instruit, éclairé. Autrement le suffrage universel, au lieu d’être l’expression du self-government, n’est plus qu’un instrument de domination et de despotisme ; et, au lieu du gouvernement du peuple par lui-même, vous avez, ce dont nous venons de faire la si triste expérience, l’abdication du peuple entre les mains d’un César de haut ou de bas étage, ou, tout au moins, ce qu’il faut éviter à tout prix dans une République, l’étouffement de l’intelligence par le nombre brutal.

La première condition de vie pour la République, c’est donc d’instruire le peuple, de l’arracher à l’ignorance où l’ont laissé systématiquement croupir les gouvernements despotiques et d’en rendre ainsi tous les membres aptes à remplir leurs devoirs et à exercer leurs droits de citoyens. Autant le despotisme, qui a besoin de la nuit, favorise l’ignorance pour mieux épaissir les ténèbres dont il s’enveloppe, autant la République, qui appelle le grand jour, doit favoriser l’instruction et répandre les lumières.

De là, pour tout gouvernement vraiment républicain, le devoir d’instituer et d’entretenir un vaste système d’instruction publique, qui, tout en laissant une entière liberté aux écoles privées, — car la République est avant tout le gouvernement de la liberté, — distribue gratuitement à tous les connaissances indispensables, ces connaissances sans lesquelles on n’est pas un homme, à plus forte raison un citoyen, ce que l’on appelle l’enseignement primaire, et facilite l’accès de toutes les branches de l’enseignement supérieur à ceux qui sont capables d’en profiter.


Voyez comme ce devoir est compris et rempli dans les pays républicains. Allez en Suisse : dans les plus petits comme dans les plus grands cantons, vous rencontrerez sur votre passage des édifices dont la grandeur vous étonnera ; demandez ce que sont ces édifices : ce ne sont pas des palais, ce ne sont pas des casernes, ce sont les écoles du peuple. Pendant les longues années que j’ai passées à Genève, grâce aux loisirs que l’Empire m’avait faits, j’ai assisté chaque été et chaque fois, je puis le dire, avec une émotion nouvelle, à une fête à laquelle s’associe toute la cité et qui est comme une fête nationale : la fête des écoles (qu’on appelle en ce pays la fête des promotions). Savez-vous ce que dépense cette petite République de Genève pour l’instruction publique ? Le quart de son budget total. Aussi n’y a-t-il point là, — et il en est de même dans tous les cantons de la Suisse, — un seul citoyen qui ne sache lire et écrire, et la loi peut-elle exiger (comme il faudra qu’elle le fasse en France quand nul n’aura plus le droit d’alléguer son ignorance), que chacun écrive lui-même son bulletin de vote dans la salle du scrutin.


L’Amérique nous offre le même spectacle. Mais ici, comme je ne puis plus invoquer mon expérience personnelle, je vous demanderai la permission de vous lire quelques lignes extraites d’une revue savante, le Cosmos, et reproduites par le Pilote de la Somme dans son numéro du 25 juillet :

« Pour qui débarque en Amérique, il est impossible de ne pas être frappé de l’activité prodigieuse qui règne partout ; tout remue, tout marche ; mais où est le moteur ? Le moteur c’est l’école ; c’est l’école qui a donné à tous ces hommes le goût et le respect du travail. Et derrière ces écoles quel est le machiniste, quel est l’homme qui a fondé, qui a inventé cette prodigieuse organisation ? Cet homme dont à peine en France nous commençons à prononcer le nom, cet homme, qui est mort en 1850, c’est Horace Mann. Retenez ce nom, car c’est celui d’un des bienfaiteurs de son pays ; l’Amérique reconnaissante lui a élevé une statue. Une statue à un maître d’école ? Heureux pays qui ne connaît pas ces statues à cheval, avec un bonhomme coiffé d’un chapeau en métal et brandissant une grande épée, mais qui élève une statue aux véritables héros, aux héros de l’humanité ! »


Voilà les exemples que nous proposent les États républicains, et que nous ne devons pas hésiter à suivre. À force de nous répéter et de nous persuader que nous marchions à la tête des peuples civilisés, nous avons fini par nous mettre à la queue. Il faut que nous reprenions la tête : nous le pouvons, si nous le voulons ; mais pour cela il faut que, par le moyen de l’instruction répandue à torrents, nous fassions du peuple français, au lieu d’une masse de sujets, un corps de libres citoyens. Nulle dépense ne sera plus fructueuse, parce que nulle institution n’est plus essentielle. Là est, je le répète, la pierre fondamentale de l’édifice républicain.

Ainsi donc à ma question : que doit être la République ? ma première réponse est celle-ci : la République doit être l’institutrice du peuple.


Mais les vrais amis du progrès démocratique ne doivent pas se décharger entièrement sur le Gouvernement ou sur les municipalités du soin d’instruire le peuple. Il faut qu’ils mettent eux-mêmes la main à l’œuvre en répandant l’instruction civique dans les masses au moyen de conférences élémentaires, de publications populaires, de bibliothèques populaires, etc. Nous avons ici deux fléaux à combattre : l’ignorance, qui, en appuyant le despotisme, a été l’une des principales causes de nos malheurs, et le sophisme qui, sous la malfaisante influence du césarisme, a fait chez nous de si profonds ravages. Il faut chasser des esprits les ténèbres, et il en faut chasser aussi ces idées fausses qu’on y a semées à pleines mains ; il y faut faire pénétrer, à la place de ces idées qui les égarent, des idées justes qui les éclairent sur les principes fondamentaux de la société, sur les lois morales, politiques, économiques qui doivent présider à l’ordre social, dont la République n’est que la plus haute expression. La tâche est difficile sans doute, en présence du mal accompli depuis tant d’années ; mais il n’est cependant pas impossible d’en venir à bout, si nous y appliquons toutes nos forces et si nous savons concerter nos efforts.


C’est en vue de ce but qu’à Tours et à Bordeaux, à côté du Gouvernement, mais en dehors de lui et indépendamment de toute attache officielle, quelques-uns de mes amis et moi nous avions conçu l’idée et jeté les premières bases d’une Société d’instruction républicaine destinée à propager sur toute la surface de la France, par les moyens que j’indiquais tout à l’heure, les idées qui forment l’essence même de la République. Cette œuvre, à peine ébauchée au milieu des angoisses et des travaux de la guerre, a été brusquement interrompue par les malheureux événements survenus depuis ; mais elle vient d’être reprise. Notre Département, je l’espère aussi, n’y restera pas étranger, et c’est avec bonheur que dans le programme de l’Union républicaine du département de la Somme, j’ai vu que le premier but poursuivi par cette Union était « de répandre les idées républicaines par tous les moyens individuels et collectifs en son pouvoir, et notamment par la publication ou la diffusion de journaux et écrits démocratiques de toute nature, par l’établissement de bibliothèques populaires et l’organisation de lectures ou conférences sur tous les points du Département. » Par là, l’Union républicaine du département de la Somme se rattache à l’objet de la Société d’Instruction républicaine en voie d’organisation pour la France entière. Là est le premier point où nous devons porter nos efforts. C’est une question de vie ou de mort, non seulement pour la République, mais pour la France elle-même.

Un second point capital, une seconde tâche, qui est étroitement liée à la première et qui même en dérive, mais qui a son importance spéciale et veut être examinée séparément, c’est celle qui consiste à moraliser le peuple. Je disais tout à l’heure que la République doit être l’institutrice du peuple ; il faut aussi qu’elle soit pour lui une école de morale, car sans la morale ou la vertu publique, — ceci est encore une vérité évidente par elle-même, — il n’y a pas de République. Le despotisme entretient la corruption, qui l’entretient lui-même : il corrompt les âmes pour les asservir ; la République au contraire veut des âmes en qui règnent le sentiment de la dignité humaine, le respect de la liberté et des droits de chacun, le désintéressement, le dévouement à la chose publique. Sans ces vertus, sans une certaine dose au moins de ces vertus, elle est infailliblement condamnée à se consumer dans l’anarchie, laquelle appelle non moins infailliblement le despotisme.


Mais comment la République moralisera-t-elle le peuple en ce sens ?

D’abord par l’instruction, soit par celle qu’elle donnera elle-même dans ses écoles, soit par celle que l’initiative privée doit, de son côté, s’appliquer à répandre. En éclairant les citoyens sur leurs droits et leurs devoirs, sur lesquels on ne leur a guère inculqué jusqu’ici que des idées étroites et fausses, elle les initiera au rôle qu’ils doivent remplir dans la société.

Ensuite et en général par toutes ses institutions. Les institutions républicaines, quand elles sont vraiment républicaines, c’est-à-dire quand elles sont inspirées par le bien public, portent en elles-mêmes une vertu moralisatrice. Le respect dont elles sont empreintes pour la dignité humaine, pour la liberté et les droits de chacun, pour l’égalité civile et politique qu’elles doivent établir entre tous, la part d’activité et de responsabilité personnelles qu’elles confèrent à chaque citoyen (ce qui, pour le dire en passant, suppose une large décentralisation qui, au lieu de laisser tout le pouvoir concentré, sur un point central, en un petit nombre de mains, le dissémine au contraire, le divise, et divise avec lui la responsabilité effective sur tous les points du territoire) ; tout cela sert précisément à former les âmes que réclame la République. De même que le despotisme est dans son essence et dans toutes ses pratiques une école de dépravation, de même la république est par l’ensemble même de ses institutions une école de moralité.


Enfin il est un moyen que je ne dois pas omettre, parce que sans lui les autres resteraient sans effet : c’est l’exemple que doivent donner tous ceux qui prennent la démocratie à cœur. Et ici je ne saurais trop applaudir à ces paroles du général Faidherbe dans la conclusion de l’ouvrage si intéressant qu’il vient de publier sur la campagne de l’armée du Nord qu’il a si glorieusement conduite : « Le vrai démocrate est celui qui cherche à moraliser le peuple en l’instruisant (tout l’opposé de ce que l’on fait en France), et qui lui donne le bon exemple. » Donner le bon exemple, voilà en effet le meilleur garant et peut-être la meilleure propagande des sentiments républicains. Que ceux-là surtout ne l’oublient pas qui veulent être les prédicateurs de la démocratie, ou qui aspirent ou arrivent au pouvoir, à quelque degré que ce soit. Il faut que leurs actes répondent à leurs paroles, s’ils veulent être écoutés ; et plus ils sont en vue, plus il importe qu’ils se surveillent eux-mêmes. Et, en parlant ainsi, je ne sépare pas la moralité privée de la moralité publique, car la première est le soutien et la garantie de la seconde.

Éclairer et moraliser le peuple, c’est du même coup pacifier la société, ce qui est encore un des grands devoirs et doit être un des grands bienfaits de la République.

La société — je ne veux parler ici que de la société française, quoique ce que je vais dire s’applique à d’autres qu’à elle, — la société française présente aujourd’hui un triste spectacle, qu’il ne faut pas exagérer, mais qu’il ne faut pas non plus dissimuler. Malgré la Révolution, qui a aboli les priviléges et effacé les distinctions de castes et de classes, elle semble encore divisée, sur beaucoup de points au moins, en deux classes ennemies : d’un côté les bourgeois, les patrons, les capitalistes ; de l’autre les ouvriers, les travailleurs ou ceux que l’on nomme improprement les prolétaires. Cette division faisait les affaires du despotisme, qui l’entretenait et l’envenimait, afin de se montrer aux uns et aux autres comme un sauveur, disant, ou plutôt faisant entendre, — car il y a des choses qu’il serait imprudent de dire expressément, mais qu’il suffit de faire entendre, — aux bourgeois : c’est moi qui vous protége contre les ouvriers, qui sans moi vous dévoreraient ; aux ouvriers : c’est moi qui vous protége contre les bourgeois, qui sans moi vous affameraient, et, sous ce beau prétexte, plongeant les uns et les autres dans une égale servitude. Divide ut imperes, diviser pour régner, telle a été la constante maxime du despotisme ; elle a été celle des césars romains, elle a été celle du dernier empire. La République ne vit au contraire que par la concorde et la paix entre les citoyens. Tant que subsistera la déplorable division qui partage la société en deux camps, elle sera toujours en péril.


Mais comment effacer cette division ? Comment faire disparaître ce mal qui paraît si profond !

Si le despotisme l’a entretenu et envenimé, il ne l’a cependant pas créé à lui tout seul. Il vient en grande partie de ces deux causes, d’une part l’ignorance ou le sophisme touchant les lois de l’économie sociale, et de l’autre le vice : l’égoïsme ou la dureté du cœur chez les uns, chez les autres l’envie ; chez les uns l’opulente oisiveté, le libertinage plus ou moins élégant, chez les autres la honteuse paresse ou l’ignoble débauche. Par conséquent, — et je reviens ici aux deux points fondamentaux que j’ai déjà posés, — on corrigera le mal en éclairant et en moralisant les citoyens. Une instruction solide, telle qu’elle convient, leur montrera ce que doivent être leurs rapports réciproques, et une forte moralité, répandue autant que possible dans toutes les couches de la société, chassera les vices dont je viens de parler pour mettre à leur place une bienveillance mutuelle, le goût du travail, le dégoût de l’oisiveté et de la débauche, etc. Et alors il n’y aura plus rien à craindre de ces théories décevantes qui égarent aujourd’hui tant d’esprits : le communisme, ou ce que l’on appelle à présent le collectivisme, nom nouveau inventé pour rajeunir une vieille et funeste erreur.


Ajoutez à cela les lois qu’exige la justice, c’est-à-dire une véritable égalité entre les citoyens, celles, par exemple, qui répartissent l’impôt de manière à ne pas peser sur les objets de première nécessité et à ne pas rendre la vie plus lourde aux travailleurs ; ajoutez-y toutes celles que réclame l’humanité et qui tendent à réaliser, autant que cela peut dépendre de la législation, ce troisième terme de la devise républicaine, la Fraternité.


Ajoutez-y enfin les institutions économiques que, sous le régime de la liberté, l’initiative privée doit produire conformément aux indications de la science et de l’expérience, les associations, les sociétés coopératives de tout genre, de crédit, de production, de consommation, etc. L’esprit d’association bien entendu, c’est-à-dire enté sur l’énergie individuelle (à laquelle il faut toujours en revenir et que rien ne peut remplacer), et respectueux pour la liberté de chacun, au lieu d’être menaçant pour celle de tous : voilà, je ne dirai pas le seul, mais l’un des principaux éléments de la solution de ce problème qu’on appelle la question sociale et dont les peureux d’une part et les sophistes de l’autre ont fait à l’envi un épouvantail au grand profit du despotisme.

Mais, pour que la République puisse ainsi ramener la concorde et la paix entre les citoyens, il faut qu’elle soit enfin reconnue et acceptée par tous comme la forme définitive du gouvernement de la France. Il ne faut pas que la discorde politique vienne exciter et alimenter la guerre sociale.

Malheureusement la République, étouffée dans une nuit néfaste par le crime du Deux-Décembre et rétablie le 4 septembre dernier par la force même des choses, — il est vrai dans de déplorables conditions, — la République a été remise en question. Les partis monarchiques n’ont pas abdiqué leurs prétentions. Il y a toujours des hommes qui rêvent le retour à un ordre de choses qui a pu avoir sa raison d’être dans le passé, qui même a eu parfois sa grandeur, — nous ne le nions pas, — mais que condamne irrévocablement l’esprit de notre temps, et qu’on ne tenterait de restaurer qu’en jetant dans la société le germe de nouvelles convulsions. Qu’on s’en afflige ou qu’on s’en réjouisse, la France ne s’arrêtera plus dans la monarchie de droit divin, et elle ne se contentera plus de ce moyen terme qu’on nomme la monarchie constitutionnelle. Ceux qui veulent la ramener à la monarchie sont donc des ennemis de son repos ; ce sont des révolutionnaires à reculons.

Tant qu’on ne se sera pas mis une bonne fois d’accord sur la forme du gouvernement, — et il n’y a que la République qui puisse obtenir cet accord, parce que, comme le disait autrefois M. Thiers, qui le pense sans doute bien mieux encore aujourd’hui, elle est le gouvernement qui nous divise le moins, et parce qu’elle est le seul gouvernement qui soit réellement conforme au droit humain, — tant, dis-je, qu’on ne se sera pas mis enfin d’accord sur cette forme de gouvernement, la société sera toujours inquiète, toujours troublée, toujours à la veille de nouvelles convulsions et de nouvelles révolutions, et la République, toujours forcée de se tenir sur la défensive, ne pourra remplir convenablement la mission qui lui est dévolue.

Qu’il se forme, dans le sein même de la République, deux grands partis, un parti conservateur et un parti progressiste, le premier représentant les intérêts établis, le second voulant toujours marcher en avant, le premier contenant le second, le second poussant le premier, c’est là un fait naturel, que nous voyons se produire dans toutes les Républiques et qui est pour elles une source de vie ; mais à quelle condition ce fait peut-il être salutaire, au lieu d’être mortel ? À la condition que les deux partis en présence s’accordent également, comme en Suisse ou aux États-Unis, à ne point mettre en cause la forme même du gouvernement. Cet accord est sans doute difficile à opérer parmi nous, à cause, je ne dirai pas de nos traditions, mais de nos habitudes et de nos vices monarchiques ; mais c’est aux conservateurs intelligents à donner ici l’exemple en se ralliant franchement, sans arrière-pensée, à la République, et en faisant qu’elle devienne réellement ce qu’elle doit être, l’œuvre de tous, au lieu d’être celle d’un parti.

De leur côté, — si cette condition est remplie, mais il faut qu’elle le soit, — les républicains doivent transformer leur rôle d’hommes de parti. Je n’admets pas ce principe qu’on a récemment mis en avant, d’une république sans républicains. S’il est bon de faire place, dans le banquet de la République, aux ouvriers de la dernière heure, même aux convertis du lendemain, — pourvu que leur conversion soit sincère et qu’ils donnent des gages sérieux de leur sincérité, — il serait souverainement inique et souverainement maladroit de vouloir exclure les ouvriers de la première heure, ceux qui ont toujours vécu et souvent souffert pour la cause républicaine. Mais, si les républicains ont bien le droit de revendiquer leur place dans la République, ils doivent se dépouiller de cet esprit d’intolérance et d’exclusion, propre aux sectaires, qui était peut-être naturel dans la lutte, mais qui est contraire à tout véritable esprit de gouvernement.


Il faut ensuite qu’ils rompent définitivement, non certes avec les grandes traditions de la Révolution, où ils doivent au contraire placer leur point d’appui, mais avec ce passé révolutionnaire qui n’est lui-même qu’un triste legs du passé monarchique, parce que, comme il serait facile de le démontrer l’histoire à la main, il en a été le produit et en beaucoup de points l’imitation.


Je parlais tout à l’heure de certains conservateurs que j’appelais des révolutionnaires à reculons. Ce sont aussi des révolutionnaires à reculons ces hommes qui, pleins des souvenirs d’une époque terrible, qui ne devait plus renaître, et pleins aussi d’une admiration malsaine pour les plus mauvais procédés de cette époque, ne trouvent rien de mieux à faire que de les ressusciter, et, par cet odieux plagiat, travaillent à détruire de leurs propres mains ce qu’ils prétendent sauver, la République. La République n’a pas de plus dangereux ennemis que ces soi-disants amis de la République.

Il faut enfin et en général que les républicains joignent à l’ardeur de leurs convictions cette sagesse pratique qui leur a trop souvent fait défaut jusqu’ici. Ils ont souvent poussé à un très-haut degré le sens de l’idéal, ç’a été leur force ; mais ils n’ont pas toujours porté au même degré le sens des réalités et des possibilités pratiques, ç’a été leur faiblesse. L’habileté que je demande, en prenant ce mot dans son meilleur sens, n’exclut pas la netteté des principes et la franchise de la conduite : elle les suppose au contraire ; mais elle veut qu’à ces qualités, que les républicains ne doivent jamais perdre, ils joignent ce sens pratique, ce tact politique qui modère des impatiences, naturelles, généreuses, même légitimes, mais dangereuses, et qui assure, au lieu de la compromettre, la réalisation des idées qu’ils ont en vue.

Grâce à cette sagesse, qui ne semble pas bien difficile à pratiquer, car elle ne demande qu’un peu de bon sens, — il est vrai que le bon sens, à l’inverse de ce que l’on a dit de l’esprit, ne court pas toujours les rues, — grâce à cette sagesse, les préventions qu’excite encore le seul mot de république, ce mot pourtant si simple et si sublime, l’un des plus beaux qui soient dans les langues humaines, ces préventions tomberont ; les gros bataillons des villes et des campagnes, jusque-là hostiles ou indifférents, se rallieront autour du drapeau sur lequel ce mot est écrit, et à côté de ce mot ceux-ci : ordre, liberté, sécurité, travail ; et la France, après tant d’orages, aura enfin trouvé le port !

Je n’ai parlé jusqu’ici que du rôle de la République à l’intérieur ; je voudrais dire un mot, avant de finir, de ce que doit être son rôle à l’extérieur.


Pour la troisième fois, dans le cours de ce siècle, c’est-à-dire dans l’espace de moins de soixante ans, le régime napoléonien, — c’est là un fait qu’aucune négation ne peut contester, qu’aucun sophisme ne peut colorer, — le régime napoléonien a livré la France à l’invasion étrangère et l’a laissée plus petite qu’il ne l’avait trouvée. Il lui a coûté cette fois, outre des torrents de sang inutilement versés, outre les milliards qu’il faut payer à l’ennemi vainqueur, deux de ses plus belles provinces, deux provinces qui lui appartenaient depuis des siècles et qui lui étaient, que dis-je ? qui lui sont et resteront toujours profondément attachées. Comment réparer ces désastres, — autant du moins qu’ils peuvent être réparés, car on ne rendra pas la vie à ceux qui ne sont plus et on ne rendra pas leurs membres à nos pauvres mutilés ; — et comment replacer la France au rang qu’elle a perdu ? Ma réponse est toujours la même : par la pratique des institutions républicaines. Par là, la France se relèvera elle-même, et elle donnera l’exemple aux autres peuples. Alors peut-être, — c’est sans doute une utopie que j’exprime là, mais il est doux de la caresser au lendemain des horreurs de la guerre que nous venons de subir, — alors peut-être, grâce à une heureuse transformation de ces peuples, due à l’exemple et à l’initiative de la France, celle-ci pourra-t-elle recouvrer, sans avoir à déchaîner de nouveau le fléau de la guerre, ce qui vient de lui être arraché. Que si cela est une utopie, que si cela ne peut se faire ainsi, alors, lorsqu’elle aura refait ses forces suivant un système militaire vraiment démocratique, lorsqu’elle aura trouvé son heure, heure que je ne puis déterminer, mais qu’il faut attendre patiemment, alors, elle livrera le grand combat, mais en tirant l’épée, elle dira à la Prusse : « Conformément aux principes de ma Révolution, qui est celle de l’humanité elle-même, je répudie tout esprit de conquête ; je ne veux (retournant ainsi un mot fameux, mais trop mal soutenu) ni un pouce de votre territoire, ni une pierre de vos forteresses, ni un écu de votre argent ; je veux seulement reprendre ce que vous m’avez pris et ce que vous n’avez pas le droit de garder. Dès que vous me le restituerez, je mettrai bas les armes. Jusque-là battons-nous. » Et elle vaincra cette fois, car elle aura pour elle le droit, et avec le droit la force organisée qui le fait triompher. Voilà la revanche que la République ménagera à notre malheureux pays. Et ainsi non seulement elle aura pacifié la France, mais elle pacifiera l’Europe.


Le crime du Deux-Décembre avait jeté dans le sein de la France une perturbation qui avait corrompu ses organes et troublé ses fonctions ; la République a fait disparaître ce désordre, au moins dans son principe, sinon encore dans ses effets, — des effets si désastreux ne se corrigent pas si vite. — À son tour, le criminel usage que la Prusse vient de faire de sa victoire, en s’annexant par la violence des provinces qui ne veulent pas être à elle, a jeté dans le sein de l’Europe une perturbation qui ne lui laissera aucune sécurité ni aucune dignité tant qu’elle n’aura pas disparu. La République française réparera aussi ce désordre européen, et, en jetant les bases de la fédération des peuples libres, elle préparera le règne de la paix, cet idéal de l’humanité qu’il faut poursuivre, dussions-nous ne jamais le réaliser entièrement.