Carnot (Arago)/15

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences1 (p. 590-592).
◄  XIV
XVI  ►


18 BRUMAIRE. — RENTRÉE DE CARNOT EN FRANCE. — SA NOMINATION AU MINISTÈRE DE LA GUERRE. — SA DÉMISSION. — SON PASSAGE AU TRIBUNAT.


Depuis plus de deux ans, Carnot avait disparu de la scène politique ; depuis plus de deux ans, il vivait à Augsbourg sous un nom supposé, exclusivement occupé de la culture des sciences et des lettres, lorsque le général Bonaparte revint d’Égypte, et renversa d’un souffle, le 18 brumaire, un gouvernement qui n’avait pas su prendre racine dans le pays. Un de ses premiers actes fut le rappel de l’illustre exilé, et sa nomination au ministère de la guerre. L’ennemi était alors à nos portes. Carnot n’hésita pas à accepter ; mais peu de mois après, quand les immortelles victoires de Marengo et d’Hohenlinden eurent donné à nos armes une supériorité incontestable, lorsque l’indépendance du pays fut de nouveau assurée, Carnot se démit de ses fonctions. Il ne voulut pas consentir à paraître complice des changements qui se préparaient dans la forme du gouvernement. « Citoyens consuls, écrivait-il le 16 vendémiaire an ix, je vous donne de nouveau ma démission ; veuillez bien ne pas différer à l’accepter. »

Ce n’est pas avec cette sécheresse qu’on se sépare pour un léger dissentiment. La lettre que je viens de lire était le corollaire des vifs combats que la République et l’Empire se livraient déjà chaque jour dans les personnes du premier consul et du ministre de la guerre.

Rappelé aux affaires publiques, comme tribun, en 1802, Carnot s’oppose à la création de la Légion d’honneur. Il croit, j’allais dire il devine, qu’une distinction décernée sans enquête, par la volonté non contrôlée d’une seule personne, finira, malgré son titre fastueux, et d’après le cours naturel des choses de ce monde, par ne plus être qu’un moyen de se faire des créatures, et de réduire au silence une fourmilière de petites vanités. Carnot s’élève aussi de toutes ses forces contre l’érection du consulat à vie ; mais c’est surtout au moment où l’on propose de porter Bonaparte au trône impérial qu’il redouble d’ardeur et d’énergie. L’histoire a déjà recueilli ses nobles paroles ; elle dira aussi qu’entouré de vieux jacobins, qu’entouré de ceux-là mêmes qui, au 18 fructidor, l’avaient poursuivi comme royaliste, Carnot reste presque seul debout au milieu de la défection générale, ne fût-ce que pour montrer au monde que la conscience politique n’est pas un vain nom.

Le Tribunat fut bientôt supprimé. Carnot rentra dans la vie privée ; je ne dis pas avec joie, Messieurs, car chez notre confrère les vertus du citoyen occupèrent toujours la première place ; car il avait espéré que, nouveau Washington, le général Bonaparte mettrait à profit une occasion unique de fonder, en France, l’ordre et la liberté sur des bases inébranlables ; car tout homme initié aux affaires publiques et doué de quelque prévoyance ne voyait pas sans inquiétude les rênes de l’État placées sans contrôle et sans garantie aux mains d’un soldat ambitieux. Je pourrai, du moins, vous montrer que les loisirs de Carnot furent noblement, glorieusement employés.