Carnot (Arago)/03

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences1 (p. 520-521).
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CARNOT, LIEUTENANT EN PREMIER DANS LE SERVICE DES PLACES.


Le 12 janvier 1773, Carnot, devenu lieutenant en premier, fut envoyé à Calais. Les travaux d’une place où les oscillations périodiques de l’Océan ajoutent une condition nouvelle et importante aux données, déjà très-compliquées par elles-mêmes, du problème de la fortification, intéressèrent vivement le jeune officier. Il franchit ainsi, sans encombre, le passage ordinairement si pénible des théories savantes à une pratique fastidieuse, des brillantes illusions dont on se berce dans les écoles aux tristes réalités de la vie.

Le Mémorial de Sainte-Hélène dit que, dans sa jeunesse, « Carnot passait parmi ses camarades pour un original. » Cette qualification, Napoléon l’avait empruntée à Carnot lui-même ; je la trouve dans la réponse à Bailleul, mais expliquée, mais commentée, mais dépouillée de ce vague qui permet de la considérer à volonté comme un compliment ou comme une injure. Carnot à vingt ans était, pour les officiers de la garnison de Calais, un original ou un philosophe (de ces deux mots l’un valait l’autre), parce qu’il ne s’associait ni à leur turbulence, ni à aucune de leurs fredaines ; parce qu’il vivait dans les bibliothèques plus qu’au café ; parce qu’il lisait Thucydide, Polybe, César, de préférence aux ouvrages licencieux de l’époque ; parce que, s’il avait d’intimes relations avec le commandant général de la Picardie, le prince de Croy, c’était non pour obtenir des permissions, des allégements de service, mais pour l’aider dans des recherches géographiques délicates, pour travailler à des cartes de l’hémisphère sud, où devaient figurer les dernières découvertes des navigateurs. Carnot, cependant, n’était rien moins qu’un censeur morose. Sévère envers lui-même, il avait pour les autres un fonds d’indulgence inépuisable. Ses moments de loisir ou de délassement, il les employait à composer de petits vers, empreints toujours d’une gaieté douce et de bonne compagnie. Citer des chansons dans la biographie d’un géomètre, c’eût été certainement une nouveauté ; ce faible mérite, tout à ma portée, a failli me séduire ; un peu de réflexion m’y a fait renoncer. Depuis qu’un grand poëte a mis, chez nous, son cachet immortel sur ce genre de composition, une chanson ne doit plus être citée à la légère.