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Carnets de guerre d’Alexandre Poutrain

En 1939, à la demande de ses enfants, Alexandre Poutrain (1862-1941) rassemble les souvenirs des deux guerres qu’il a traversées (1870 et 1914-1918). Maire de Croisilles dans le Pas-de-Calais de 1908 à 1925, ses cahiers fourmillent d’anecdotes sur l’administration d’une commune pendant la Grande guerre, notamment sur les questions de ravitaillement et sur les relations entretenues avec l’occupant.


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Les deux guerres 1870 1914

Les deux guerres 1870-1871…… 1914-1918

Sollicité par mes enfants d’écrire mes souvenirs de guerres, j’éprouve au moment d’entreprendre ces récits une gêne que je ne veux pas taire.

J’ai cherché de quelle façon je pourrais m’y prendre pour ne pas mettre uniquement le maire en rapports quotidiens avec les allemands. Ne pourrait-on pas voir dans cette façon de relater les faits, une recherche de le mettre en relief ? Mais de quelle manière pourrait-on s’y prendre autrement ?

Les allemands ne s’adressaient qu’au maire et exigeaient une réponse immédiate.

Que de fois ils lui ont dit : le maire doit savoir tout ce qui se passe dans la commune, il est responsable de tout.

Je fais taire ces scrupules. Je sais que mes enfants, mes parents me connaissent, c’est pour eux seuls que j’écris.

Je crois devoir prévenir le lecteur que je ne garantis pas la parfaite exactitude de l’ordre chronologique des faits tels que je les raconte.

Si je fais cette réserve, c’est parce que, le plus souvent possible, je cite des noms, et je les cite, avec l’intention de faciliter le contrôle de ces récits. Car un très grand nombre des acteurs, des témoins de ces actions sont encore en vie.

Je ne voudrais pas que, du fait d’une inexactitude de date, on se croie autorisé à mettre en doute l’authenticité de ces récits.

Il m’est d’ailleurs arrivé de grouper plusieurs faits pour en faciliter la narration.

A. Poutrain

La guerre de 1870-1871

La fête communale de Croisilles tombe le dimanche qui suit le 4 juillet. En l’année 1870, le mardi de la fête, Mr Bigotte arrive à la ferme, tenant un journal à la main. Papa est dans la cour. Les deux hommes causent très longtemps. En rôdant autour d’eux, j’entends prononcer plusieurs fois le mot guerre. À midi, papa et maman causent également de la guerre. À la fin du mois, la France est en guerre avec l’Allemagne.

Bientôt il passe des soldats à Croisilles. Parfois ils logent une nuit, chez les habitants. Un jour, il en vient beaucoup à la ferme, j’entends dire qu’ils sont trois cents. Ils s’installent dans les écuries, au haut des tas de la grange, qui est remplie de récoltes. Le lendemain matin, ils prennent des fagots à la meule et font de nombreux feux le long du froyer, puis font cuire leur repas. Ils ont couché deux nuits.

Après les grandes vacances, mes sœurs et moi retournons à l’école. Mes sœurs vont chez Mlles Robinet, dont le pensionnat fut transformé en étude de notaires sur la Place. J’allais chez Mr Lancial, rue de Boyelles. C’est là que par la suite la commune installa l’école de garçons.

Un matin que je me rendais à l’école, je vois sur la Place un cavalier arrêté à l’angle de la rue d’Arras et de la rue de St Léger. Je m’arrête attarde à le regarder. Il a une belle barbe, qui lui descend sur la poitrine, de la main droite il tient un long bâton, emmanché d’une tige de fer ; il porte un casque dont le sommet se termine en pointe. Son cheval est placé de telle façon que, sans tourner la tête, le cavalier surveille les deux rues. Je passe tourne plusieurs fois autour de lui. Chaque fois que je passe devant lui, il me regarde, mais relève vite les yeux, dans la direction des rues.

Arrivé à l’école, je raconte ce que je viens de voir. Mr Lancial me dit : « Vous avez vu un prussien, un hulan. » Aussitôt il nous met en récréation, nous fait jouer, crier très fort. Il agissait ainsi à chaque passage de troupes. Il n’est jamais entré de soldats dans la cour.

Peu de temps après il passe des Allemands à Croisilles. Souvent ils s’arrêtent. Les officiers font venir le maire à la mairie ; ils réquisitionnent de l’avoine, du foin. Le maire désigne à tour de rôle les cultivateurs qui doivent amener ces denrées sur la Place. Les allemands réquisitionnent parfois des vaches, ou un cheval des chevaux. Dans ce cas un officier va choisir les sujets dans les écuries.

Pendant cet arrêt, les soldats se répartissent dans le village par petits groupes. Ils entrent dans les maisons, réclament quelquefois à manger, mais toujours du vin. Généralement ils ne descendent pas à la cave, si l’habitant leur remet le nombre de bouteilles qu’ils demandent. Ils exigent toujours deux ou trois bouteilles en surnombre de leur groupe : c’est pour les camarades de service. Ces visites se multiplient, selon que l’arrêt de la troupe est plus ou moins long. Les allemands n’utilisent pas le tire-bouchon. D’un coup sec avec le fourreau de baïonnette, ils cassent le goulot et boivent à même la bouteille. Aussi beaucoup de soldats ont des cicatrices aux lèvres.

Lorsque nos ancêtres ont construit en briques le premier bâtiment de la ferme, ils ont maçonné une petite cave dissimulée dans la cour à l’angle de deux bâtiments. Ont-ils agi sous l’influence du souvenir des incursions de voisins, si fréquentes autrefois ? On ne pouvait accéder à cette cave qu’à l’aide d’une échelle, par une ouverture cachée sous l’escalier qui conduisait au grenier au-dessus du poulailler. Cette cave ne fut jamais utilisée, sauf par mon père en 1870 et par moi en 1914. Les deux fois la cave a sauvegardé les denrées qu’on lui a confiées.

Au cours d’une nuit, à l’insu de tous, papa et maman ont transporté dans cette cave quatre cents bouteilles de leur meilleur vin, un saloir et deux ou trois sacs de farine.

Un jour vers midi, papa nous dit en rentrant : hâtons-nous de dîner, on signale les allemands aux alentours. Notre cousine Malvina Poutrain d’Hamelincourt était à la maison. Elle a dix-huit ans. Elle aide maman à dresser la soupe. En ce moment là les cultivateurs mangeaient leurs volailles, leurs lapins. Maman avait fait du bouillon avec une dinde trop vieille pour être rôtie. Maman et notre cousine apportent en même temps la soupe et la volaille sur la table. Au même instant arrive une bande d’allemands. Malvina enlève la dinde, la dépose sur une petite table placée dans un coin pres d’une fenêtre et la couvre de sa serviette. Les soldats s’installent à table comme si nous les avions appelés pour manger. L’un d’eux dit : « Madame veuillez nous apporter la suite » — Maman apporte une pièce de lard. — « Madame, on ne fait pas du bouillon avec du lard. » — Un allemand se lève, il a vu le fumet de la dinde s’échapper à travers la serviette. Tous poussent des cris joyeux et dévorent la dinde.

Apres leur départ, maman nous prépare un second dîner. Cette fois encore des soldats viennent manger notre soupe et la suite.

Lorsque notre troisième dîner est pret, papa va aux informations dans la rue. Il ne voit personne, n’entend aucun bruit, les allemands doivent être partis.

Erreur. Cette fois encore ils mangent notre troisième dîner. Ils sont mécontents du service. Ils ne veulent pas admettre qu’à deux reprises leurs camarades sont venus épuiser nos provisions.

Mes sœurs et moi nous tenions tous les quatre debouts entre les deux fenêtres. Un soldat se tourne vers notre petite sœur Berthe, qui n’a que deux ans, lui sourit et lui tend une bouchée. Berthe qui a faim avance, la bouche en avant. Un autre soldat l’appelle. Elle se met à tourner autour de la table.

Papa est appelé à la mairie. Les allemands sont arrivés dans le village depuis longtemps. Le général réclame une contribution de guerre de cent mille francs pour les communes du canton. Comme le maire ne peut verser cette somme immédiatement, le général exige qu’on lui livre cinq otages. Ce furent : Messieurs Auguste Défontaine de Chérisy ; Vaillant d’Hénin ; Joseph Milon, Auguste Carlier et papa tous trois de Croisilles.

L’officier chargé du convoi des otages dispose ses soldats en deux files placées de chaque côte de la route. Pour impressionner davantage la population, les soldats ont mis baïonnette au canon. Les otages marchent au milieu de la chaussée, espacés l’un de l’autre d’une vingtaine de mètres. Il se trouve que papa occupe le milieu.

En cours de route l’officier s’approche et lui propose de prendre son étrivière pour soulager la marche. Papa refuse. Malgré ce refus, l’officier entre en conversation. Il parle des familles nobles de la région. Papa lui dit : « Vous connaissez parfaitement notre pays. Vous êtes sans doute déjà venu en France ? — Non, Monsieur, j’y viens pour la première fois. Mes ancêtres ont quitté la France à la révocation de l’Édit de Nantes. Mais nous sommes toujours restés en relation avec la fraction de notre famille restée en France. À l’époque de la révolution, les seigneurs de Croisilles n’étaient-ils pas les de Lauraguais — Oui — Eh ! bien, je suis un descendant de cette famille. »

Les otages vont coucher à Bapaume. Le lendemain, ils sont emmenés à Amiens. Ils sont logés dans une casemate infecte, infestée de vermine. Chaque jour, durant une heure, on les faisaient faisait fait sortir dans une petite cour.

Quelque temps auparavant, un parisien, estimant qu’il serait plus en sécurité, durant la guerre, en province qu’à Paris, s’est souvenu qu’il est quelque peu apparenté avec la famille de Joseph Milon et avec la nôtre : il est arrivé à Croisilles. D’un commun accord, il séjourne alternativement un mois dans chaque famille.

Ce Monsieur Arthus passe pour être débrouillard, il va se révéler diplomate de premier ordre avisé.

Muni d’une lettre du maire de Croisilles, Arthus se rend à la préfecture d’Arras. Il obtient du prefet les papiers qui l’accréditent auprès du général allemand, pour traiter ⁁de la contribution de guerre réclamée au canton de Croisilles.

Arthus va trouver ce général à Amiens, obtient que la somme exigée soit réduite des deux tiers.

Il revient à Croisilles, recueille aupres des cinq familles les trente trois mille francs. Il retourne à Amiens régler la contribution et ramène les cinq otages. Ils étaient partis depuis dix jours.

Quand papa rentre, maman et nous quatre courons vers lui. Mais papa ne nous laisse pas l’approcher. Il demande à maman de préparer la baignoire pres de la porte du corridor. Il fait disposer dans la cour quelques bottes de paille. Quand le bain est prêt, papa jette sur cette paille ses vêtements, ne garde que sa chemise et son pantalon.

Un domestique l’accompagne jusqu’à la porte de la maison, il tient tenant en mains un fourchet. Papa y dépose chemise, pantalon, caleçon. Le domestique vient les déposer jeter sur la paille et y met le feu.

Un jour, les francs-tireurs s’embusquent dans le riot à l’entrée du village. Ils tuent un hulan. En tombant, il a dû éperonner son cheval qui fonce dans les rues, et s’engage dans la rue de Fontaine. Lorsqu’il passe devant la ferme, le garçon-de-cour l’arrête. Il cède ce cheval pour une chope et une bistouille à un voisin. Ce cheval est resté de nombreuses années en culture à Croisilles.

Quand au début de 1915, je ramènerai de la sucrerie de Boyelles, François Bourgogne et sa famille, nous causerons de la guerre de 1870. Bourgogne, qui est plus âgé que moi, me racontera, qu’à Ransart, pres de chez lui, les francs-tireurs ont tué un prussien. Ses camarades revinrent en nombre et fusillèrent quatre habitants. Une inscription sur un bâtiment à l’entrée du village rappelait cette exécution.

Les francs-tireurs étaient des volontaires engagés pour la durée de la guerre. Ils n’étaient pas incorporés dans une troupe régulière. Ils étaient simplement commissionnés. Groupés par 4 ou 5, ils faisaient la guerre d’embuscade contre les patrouilles, les éclaireurs.

Les allemands n’admettaient cette catégorie de soldats. Partout ils exécutaient des civils, en guise de représailles. Croisilles eut la chance d’y échapper.

La guerre de 1914-1918


L’attentat du 28 juin ⁁1914 à Sarajevo soulève par toute l’Europe une émotion angoissante. On redoute les pires conséquences. Cependant les jours passent, et le temps qui arrange bien des choses rend confiance. Depuis le début du siècle, les diplomaties ont su concilier tant de causes de conflits. On ne croit pas à la guerre.

Mais cette fois, l’empereur d’Allemagne se croit assuré de la victoire. Il veut la guerre.

Un mois apres l’assassinat du prince héritier, à l’instigation de l’empereur d’Allemagne, l’empereur François Joseph fait remettre à Belgrade un ultimatum d’une dureté inouïe, inacceptable.

Sans plus attendre l’Allemagne mobilise le 28 juillet.

Cette date me fut confirmée par un gendarme allemand, qui, le 28 juillet 1915, laissa échapper devant moi cette réflexion : aujourd’hui un an, mobilisation.

La Grande Guerre


De grand matin le deux Aout, le brigadier de gendarmerie vient m’avertir que l’on doit s’attendre à recevoir l’ordre de mobilisation dans le courant de l’apres-midi.

Nous partons à Arras, Rose et moi. Son frère, Joseph, est arrivé de Grenoble, la veille avec sa famille, leur mère est gravement malade.

Mon beau-frère est tres surpris, en apprenant cette nouvelle. Dans le Dauphiné non plus, on ne pense pas à la guerre.

Joseph boucle ses malles et repart. Il doit se rendre à Lyon le troisième jour de la mobilisation.

Vers dix-sept heures, les cloches de France lancent à tous les échos le cri d’alarme de la Patrie en danger.

Le lendemain, dimanche, il y a une grande affluence à tous les offices.

Durant plusieurs jours, ce sont les départs quotidiens des mobilisés.

Le 6 Aout, le Prefet envoie à toutes les communes l’ordre de supprimer partout les réclames du « bouillon Cub ».

Nous constatons que les réclames de ce bouillon, que l’on n’a jamais vu dans les magasins, sont toutes placées à l’angle de rues, de telle façon qu’en marchant perpendiculairement vers à ces réclames panneaux, on avance dans la direction de Paris. Ainsi à Croisilles, il n’y avait que deux réclames à l’angle de la rue de la Fene, et de la rue de Bapaume.

Le huit la Préfecture m’informe de l’arrivée prochaine de soixante évacués de Maubeuge. La Commune devra pourvoir à leur logement et à leur subsistance.

Je vais trouver Jules Sauvage. Nous convenons que je vais convoquer à la réunion du Conseil Municipal les candidats malheureux aux dernieres elections, sous prétexte de constituer une assemblée en nombre normal, mais surtout dans le but de susciter l’union entre les habitants. Tous xx J’informe Ryckelynck adjoint, de mon intention. Tous sont venus, le but fut atteint.

Vers le dix, Deux gendarmes quittent la brigade. Ils vont aux armées.

Le beau temps facilite la moisson.

Les femmes y apportent un concours efficace.

Le 16 Aout arrivent les soixante maubeugeois : douze familles, dont deux ménages complets avec sept et huit enfants, et dix femmes avec leurs enfants.

Nous pensions que ces personnes allaient nous donner donneraient des nouvelles de la guerre : elles n’en savent pas plus que nous.

Notre moisson est terminée. Louis parle de s’engager. Je lui réponds étourdiment que je comprends son intention. Sa maman se met à pleurer. Je veux atténuer ma réponse en lui disant : « On prétend que la guerre sera tres courte. Dans ce cas, il est inutile que tu t’engages, tes classes ne seront pas terminées pour la paix. Mieux vaut attendre, voir les événements. »

Louis et Raymond Meunier partent à Hautesavesnes. Mon beau-frère Paul Dujardin est en retard à sa moisson : presque tout son personnel est mobilisé, alors qu’ici je n’avais que deux jeunes gens.

Il circule des bruits étranges, fantastiques : une armée allemande serait séparée de son Corps, circulerait à l’aventure dans la région de Cambrai, de Péronne.

Le brigadier et les deux gendarmes qui restaient encore à la brigade, quittent Croisilles.

Le 28 Aout, dans l’apres-midi, il arrive des soldats français. Ils ont été mis en déroute à Rocquigny, localité située au delà de Bapaume, dans la direction de Péronne. Ils se dirigent sur Arras. Ils n’ont plus d’armes, ils marchent en desordre et sans chefs. Les habitants leur portent des vivres, des fruits, du vin. Leur nombre augmente sans cesse. Ils marchent en pagaïlle, tels des troupeaux de moutons. Tous sont sans armes, sans sacs. Mr le doyen Harduin, qui leur apporte des fruits, tombe mort sur la Place à la vue de ce desastre. A leur xxxxxxx, nous comprenons xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx pour xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx. Enfin les groupes sont moins compacts. Nous voyons arriver les officiers, ils ont un peu de troupes avec eux. Quatre officiers restent à Croisilles pour grouper les trainards et organiser le transport des blessés. Ces officiers mangent à la maison. Nous organisons un convoi d’une douzaine de voitures et nous partons vers vingt et une heures. Je marche en tête, j’emmène les officier et quatre blessés.

Au-dessus de Neuville, nous voyons des soldats couchés sur les à-côtés. Cette masse de corps inertes devient de plus en plus dense. En approchant Beaurains, la chaussée ⁁en est obstruée. Les officiers descendent et tirent un grand nombre de corps sur le côté.

À Arras, le desordre desarroi est aussi grand. Nous conduisons les blessés à l’hopital.

Le lendemain on me signale deux voitures militaires remplies d’armes, abandonnées sur la route d’Ecoust. Je les fais conduire à la citadelle à Arras.

Le Préfet envoie, aux maires des communes traversées par les soldats, l’ordre de faire recueillir sur leur terroir les armes et les équipements abandonnés et de les faire transporter à la Citadelle d’Arras.

Mr le curé de St Léger, l’abbé Béhal, vient célébrer les offices religieux les dimanches. Il continuera à venir durant l’invasion.

À la suite de cet événement à Rocquigny, des mineurs vont explorer le champ de bataille. J’apprends que plusieurs d’entr’eux ont été arrêtés par les allemands qui les ont interrogés sur les troupes en garnison ou de passage dans la région. Je vais signaler le fait au Prefet — « Et alors ? » me dit–il. « Je vous demande d’ordonner aux maires d’interdire cette circulation. » — J’ai bien le temps de m’occuper de cela ! Les maires ont tout pouvoir pour prendre cette initiative, s’ils la jugent utile. »

Rien à faire de ce coté.

Je me rends à Boiry-Becquerelles, localité située sur la grand’route d’Arras à Bapaume. Proyart, le maire, me confirme qu’il passe de nombreux mineurs, ils circulent par groupes de 10 ou 20. Hier il est passé pour le moins deux cents cyclistes. Il sait également que les allemands en ont interrogé un certain nombre. Il ajoute : « le prefet devrait interdire cette circulation. » Je lui raconte ma démarche aupres du prefet. Proyart a soixante dix ans, il a eu la jambe cassée dernièrement, et quand même, comment pourrait-on arrêter ces mineurs ? Si vous voulez essayer, voila mon écharpe.

La maison de Proyart est située vers le haut de la côte en direction de Bapaume. Je me place au milieu de la chaussée, en face de sa maison.

Arrivent cinq cyclistes. Je lève la main, puis j’étends les bras. Ils s’arrêtent aussitot. Je m’avance vers eux. Je leur dis que le prefet a interdit toute circulation à bicyclette vers Bapaume. Je leur explique complaisamment le motif ⁁de cette interdiction. J’ai à faire a de braves gens, ils comprennent, mais ne font pas demi-tour. Ils appuient leurs vélos contre le mur, ils attendent. Je remonte me placer plus haut ; il est préférable de ne pas me tenir pres d’eux. Un second groupe s’arrête à mon signal. Les nouveaux venus apprennent des premiers arrivés le motif de mon intervention. Bientot ils sont une cinquantaine. Trois loustics viennent me trouver sans leurs vélos. Ils vont faire des courses à Bapaume. Je leur dis d’aller demander un laissez–passer au préfet.

Je surveille spécialement 7 ou 8 jeunes gens qui me paraissent tentés de foncer. Je suis bien décidé à culbuter celui qui arrivera en tête. Voila une heure que je me tiens là. Ils sont une centaine. Quelques têtes commencent à s’échauffer, mais d’autres se lassent. Un petit groupe s’écarte à l’arrière, délibère, puis reprend la route d’Arras. D’autres les imitent. Ils sont encore une trentaine ; ils voudraient bien foncer, parfois ils s’alignent sur la chaussée, esquissent une menace… Enfin les voila repartis. Il y a une heure et demie que je monte la garde. Je reste un moment accoudé à la fenêtre avec Proyart, de crainte qu’ils n’aient simulé un départ. Et je rentre chez moi.

Louis se rend à Lille, règle un compte avec un chevilleur en bestiaux.

Louis retourne à Hauteavesnes avec un attelage pour rentrer la moisson. Au retour, il ramènera d’Arras quatre sacs de farine, destinés à nous constituer une réserve de vivres.

En cours de route, Louis est réquisitionné, il est envoyé à Marœuil par l’armée française. De là on veut l’envoyer à St Pol ; mais Louis prouve, d’apres son laissez–passer, qu’il n’a que dix-sept ans, on doit le laisser libre. Il se rend chez son oncle.

Les services publics sont desorganisés. Le percepteur de Croisilles est mobilisé depuis le début. La mairie ne reçoit pas de fonds pour payer ses employés : secrétaire de mairie, garde, cantonnier, etc. Les fonctionnaires de l’État ne reçoivent pas leurs appointements. La Commune n’a pas encore reçu touché de subvention pour la subsistance des maubeugeois. Cependant, j’ai adressé plusieurs réclamations au préfet.

Croisilles est etant la seule commune qui ait des réfugiés à sa charge, je demande au prêfet de les répartir entre les communes avoisinantes. Je ne reçois pas de réponse.

À la suite du combat de Rocquigny, une certaine panique s’est répandue dans la région. Certaines familles se sont enfuies dans le Boulonnais vers la Normandie.

L’autorité militaire convoque les jeunes gens de la classe 1914. Ils partent un matin à l’issue de la messe. Louis, qui est rentré d’Haute-avesnes, les escorte jusqu’à Henin ; il porte un drapeau, quelques jeunes gens l’accompagnent.

Le chemin de fer de Boisleux à Cambrai ne fonctionne plus.

Le service de la poste ne vient plus à Croisilles. Nous devons aller chercher le courrier à Arras. Nous sommes 4 ou 5 à assurer bénévolement ce transport. Et ce n’est pas à l’Hotel des Postes que nous trouvons notre courrier, mais à l’Hotel de Ville ; c’est un employé municipal qui nous remet notre sac. Bientot nous rapportons également le sac postal d’Havrincourt, qui vient le chercher à Croisilles.

La distribution se fait chez Mme Godart qui tient une auberge sur la Place. Elle a mis gracieusement une salle à notre disposition. C’est chez cette dame que nous nous réunissons pour causer, pour attendre les nouvelles, les communiqués. Nous y prenons parfois certaines décisions.

Le facteur rural vient chaque jour prendre le courrier qui reste à distribuer et le porte à domicile.

Je dois dire que Croisilles n’a plus de maison commune en cette année 1914. Une mairie neuve est en cours de construction sur l’emplacement de l’ancienne.

Je vais remettre au planton du prefet une lettre où pour la 3ème fois je l’informe que nous ne pouvons conserver les soixante maubeugeois.

S’il s’est donné la peine de la lire, il le préfet a compris que nous sommes décidés à les évacuer à notre tour. Il n’est pas admissible qu’une commune, privée des services administratifs, de toutes ressources, conserve à sa charge 60 évacués alors qu’il ne s’en trouve aucun dans les autres communes, pas même à Arras.

Le 7 ou 8 septembre la première patrouille de goumiers traverse le village. Ce sont 15 à 18 arabes sous la direction d’un sous-officier français. Ils sont équipés selon leur coutume indigène, ils montent des chevaux arabes. Leur mission consiste à rechercher les patrouilles ennemies. En dehors des villages, ils avancent déployés en tirailleurs de chaque coté de la route. Dans les communes, le sous-officier les tient groupés, ne les laisse pas mettre pied à terre, car ils sont voleurs, pillards. Ils nous donnent l’impression d’êtres à moitié sauvages. Ils nous montrent des oreilles d’allemands qu’ils sortent de leurs musettes. Parfois, ces oreilles sont encore toutes fraiches, le sang est vermeil, n’est pas encore coagulé, et leurs mains sont tachées de sang. On m’a raconté que l’un d’eux a un jour exhibé une tête entière d’allemand.

En l’espace de 15 jours, nous vîmes des goumiers 4 ou 5 fois à Croisilles. Ils nous donnèrent une représentation de fantasia. Je me figurais que j’allais assister à un art d’équitation inconnu chez nous. Je fus bien déçu. Ces cavaliers partaient de pied ferme au galop, agitant leur carabine de la main droite et poussant des cris. Ils arrêtaient brutalement leurs chevaux qui se cabraient et repartaient au galop en changeant de pied. Je fus écœuré de cette tant de brutalité. J’ai félicité le sous-officier de s’abstenir de cette démonstration.

En ce moment on raconte qu’il circule beaucoup d’espions, et principalement des espionnes. Leon Morel, Léon Milon, Plouviez, etc. organisons une surveillance. Un jour Morel et moi allons arrêter quatre dames qui suivaient le chemin sans ville. Nous les ramenons à la gendarmerie. Leurs explications ne nous satisfont pas, nous les faisons conduire à Arras.

Une autre fois nous arrêtons un Monsieur qui se promène dans le village. Il se met à rire et nous félicite en nous montrant sa carte d’identité. C’est un inspecteur des Finances, qui a dîné à l’auberge et attend l’heure de pouvoir se présenter chez moi. En ce temps-là, j’avais toujours mon écharpe en poche, je n’eus jamais à l’exhiber.

Le prefet n’a pas répondu à ma lettre au sujet des maubeugeois, je vais le voir. Le planton vient me dire que Mr le prefet est tres occupé. Veuillez lui dire que j’ai absolument besoin de lui causer. Quand je pénètre dans son cabinet, le préfet me dit sans lever la tête : « je suis tres absorbé, Mr le maire, veuillez m’excuser. Avancez. Vous désirez ? — Que vous nous déchargiez d’une partie des maubeugeois — Vous les avez, vous les garderez ! — Je vous déclare que demain je vous les amènerai — Vous les garderez ! vous dis-je. Ou foutez les à l’eau (textuel) — À demain, Mr le prefet, vous les aurez tous. Au revoir. »

Pour la première fois, le prefet lève la tête, me regarde : « Vous ne ferez pas cela ? » — Alors, les yeux dans les yeux, je lui dis, tres calme : « Mr le préfet, notre rivière est à sec. Ici au bout de votre jardin, le Crinchon coule à pleins bords, je vous les amènerai. Au revoir » — « Attendez » dit-il. Il appuie sur un bouton et se penche sur ses paperasses. Je reviens près du bureau. Entre Mr Ledoux, son chef de cabinet, il avance pres du bureau. Le prefet le regarde : « que désirez–vous ? — Vous m’avez appelé » — Le prefet esquisse un geste de lassitude, d’épuisement, et appuie sur un autre bouton. Mr Ledoux me regarde en prenant à l’égard de son patron une attitude de commisération. Entre un chef de bureau. Cette fois encore le prefet lui demande ce qu’il désire… Nouveau geste d’épuisement et troisième bouton. Enfin, c’est le chef du bureau compétent qui entre. Nous sommes quatre autour du prefet. Il me dit : « expliquez lui ce que vous demandez. » Quand j’en arrive à lui demander de me remettre les douze avis qui informent les maires intéressés de l’arrivée de ces maubeugeois, le préfet s’écrie : « encore ! ⁁mais ajoute : Donnez lui tout ce qu’il veut. » Allez. Nous sortons tous les quatre. Quand toute cette paperasserie fut prête, avec signatures et cachets, je rentre à la maison.

Deux cyclistes vont prévenir les maires qui doivent recevoir des évacués. Le lendemain les maubeugeois sont conduits vers leur nouvelle résidence. Nous conservons la famille Carl, la plus nombreuse : le père, la mère et huit enfants.

Malgré la dramatique situation actuelle, l’esprit sectaire de certains radicaux ne desarme pas. Il circule sur certains patriotes des bruits où l’absurdité le dispute à la méchanceté. Je ne veux citer qu’un fait : À Beaurains, Mr Decorbie cultivateur a construit une meule de blé en forme de ruche ; il y pénètre par un passage dérobé et correspond avec les allemands. Et ce bruit se propage de village en village.

J’arrive un jour à l’Hotel de Ville prendre le courrier. En me voyant, l’employé dit à haute voix : « voila Croisilles, les sacs pour Croisilles et Havrincourt, s. v. plaît. » Ma voisine, une femme du peuple, me demande : « Vous êtes de Croisilles ? Mr est-il exact que le maire a été fusillé par les Français parce qu’il renseignait les allemands ? » je prends les sacs que l’on me tend, et je sors, laissant au voisin auquel je viens de serrer la main, le soin de répondre.

Depuis quelques jours, il passe différents groupes de territoriaux, ces hommes reviennent de St Pol. Quand, au mois d’Aout, ils se sont présentés au bureau de recrutement, on leur a dit : retournez dans vos foyers, vous reviendrez dans un mois, si vous n’êtes pas appelés d’ici là. Le mois écoulé, ils se sont rendus à St Pol, où le bureau de Recrutement s’était transporté. On les a encore renvoyés dans leurs foyers, où ils furent surpris par l’invasion.

La commission de recensement des chevaux vient opérer dans notre région avec une hate fébrile. Les propriétaires de chevaux sont appelés par lettre alphabétique. Lorsque le contingent de chevaux requis est atteint, les commissaires lèvent la séance et s’en vont. Ces malheureux chevaux sont emmenés à Arras et à Douai, où durant plusieurs jours ils restent attachés sur les marchés, sur les Places publiques, sans soins, sans nourriture.

Le percepteur d’Hénin, Mr Herbometz, vient me remettre une somme globale pour payer les employés municipaux et un àcompte sur l’indemnité dûe à la Commune pour la subsistance des évacués.

Nous voyons à présent des patrouilles de soldats français : cyclistes et cavaliers.

Vers le 18 Septembre, Mlle Fouquet revient de Cambrai à pied, trente Kilm. Elle raconte que les allemands sont arrivés dans cette ville depuis huit jours, que durant plusieurs jours, il lui fut impossible de sortir de la ville, les allemands gardaient toutes les issues.

On ne la croit pas, on la plaisante, on lui dit qu’elle a pris les pompiers pour des allemands.

Voila que nous voyons de loin en loin une patrouille de cyclistes allemands.

Il nous arrive alors de nous livrer à des actes dont le résultat acquis n’était pas en rapport avec les conséquences terribles auxquelles nous nous exposions. J’hésite à les raconter. Mais pourquoi les taire ? Tout s’est ⁁d’ailleurs bien passé.

Léon Milon sortait du village par la rue d’Arras, il aperçoit un fantassin allemand, debout sur le bas côté de la route, l’arme en bandoulière, les deux mains dans les poches. Milon avance droit sur lui et lui dit : « la guerre finie ? – Ya ». Milon lui prend son arme et lui fait signe de le suivre. Il l’amène à la maison. Pendant que le soldat se restaure, j’envoie demander à Ryckelynck, qui a un bon trotteur, s’il peut le conduire à Arras. Louis manifeste le désir de garder son uniforme, nous lui donnons des vêtements civils. Ryckelynck et Jacques Losties partent avec leur prisonnier. En plaine, à l’endroit d’un grand champ de betteraves, l’allemand, pris sans doute de remords, essaye de fuir à travers champs. Mais Ryckelynck a un révolver, une balle en l’air, et le prisonnier remonte précipitamment en voiture. À Arras, ils remettent l’allemand aux gendarmes.

Nous l’avions échappé bel ! À peine Milon ⁁en amenant son soldat disparaissait-il dans la rue de Fontaine, que deux cyclistes allemands, venant de St Léger, traversaient la Place vers la rue du Pont.

Le lendemain j’apprends que Ryckelynck a un nouveau prisonnier, qu’il le fait travailler. Je vais lui dire de s’en débarrasser au plus vite. Ce qu’il fit. Le plus bel exploit fut accompli par le garde de Bullecourt.

La sucrerie centrale d’Escaudœuvres avait une raperie en pleins champs entre Bullecourt et xxxxxxx Hendecourt.

UneIl n’existe aux alentours qu’une seule maison à usage de débit de boissons et de ferme. Le garde ⁁de Bullecourt vient de mettre son vieux képi au rancart, il porte un képi aux galons brillants. Entrant dans ce café, il voit quatre allemands assis autour de la table du milieu, ils prennent leur repas, ils ont appuyé déposé leurs fusils contre le coin en entrant. Voyant ce képi galonné, les allemands se lèvent, claquent les talons, lèvent les bras. Le garde se place entre les armes et la table, et tendant le bras en avant, dit d’un ton autoritaire : prisonniers. Il les fait sortir devant lui et seul, les amène tous les quatre à Croisilles, ils ont parcouru cinq kilomètres, traversé Bullecourt et une partie de Croisilles.

Je fais demander aux deux seuls propriétaires d’auto : Morel et Mouvielle, de les conduire à Arras. Ils partent, emmenant chacun deux allemands et un civil. Mais en passant devant sa maison, Morel a la malheureuse idée de conserver les quatre uniformes.

Nous verrons plus tard que ce geste lui attirera six mois de prison en Allemagne.

En arrivant à Arras, nos concitoyens trouvent un desarroi complet. Il ne reste plus un gendarme à la caserne. À la Place, les officiers ne peuvent les prendre en charge ces allemands : « Conduisez les à Saint Pol. » À St Pol, les gendarmes les refusent, le sous-prefet n’en veut pas. Morel s’impatiente, déclare qu’il va les lâcher dans la cour de la sous-préfecture. Un Mr dit à Morel : « conduisez vos allemands à la gare, on forme un train de territoriaux ». À la gare les prisonniers sont accueillis joyeusement. Les territoriaux se réjouissent à la pensée qu’ils vont faire, à la caserne, dans une ville du Centre, une entrée triomphale avec ces allemands. Il est fâcheux qu’ils n’aient plus leurs uniformes.

Nous sommes au 25 septembre, chaque jour nous voyons passer des patrouilles françaises et allemandes. Elles ne se sont rencontrées qu’une seule fois le 28.

Nous avons l’impression de l’imminence d’événements que nous ne pouvons pas définir. Les cultivateurs poursuivent les travaux des champs, mais ne s’éloignent pas du village. À la ferme, un attelage actionne la batteuse, nous avons commencé à battre le blé ; deux autres attelages vont aux champs.

Auguste Duquesne nous informe le 26 que depuis deux jours un allemand se tient au pied d’une meule tout près de Chérisy. Il cherche évidemment à se faire ramasser. Mais le temps des enlèvements est bien passé.

Dans l’après-midi, il passe dans notre rue, venant de Fontaine, un escadron de hulans. Notre grand’porte est fermée, nous entendons les pas des chevaux et nous voyons les lances à travers les barreaux de fer qui dominent la porte. C’est la première fois qu’il passe à Croisilles une troupe allemande de cette importance.

Une demie heure plus tard, deux officiers hulans entrent à la maison. Ils viennent faire une visite de curiosité. Ils me disent d’un ton hautain, arrogant : « Nous avons vaincu les Serbes ! Nous avons vaincu les Russes ! Nous avons vaincu les Français ! Nous vaincrons le monde entier, si le monde se lève contre nous. Vous avez voulu la guerre, vous l’avez. Vous n’avez pas le droit de vous plaindre. »

Il est évident qu’ils sont vexés que je ne réponds pas. Voila des ritournelles que pendant six mois nous entendrons bien souvent. Mais ils ne diront jamais : Nous avons vaincu les Belges. Auraient-ils un vague sentiment de honte de leur forfait à l’égard de la Belgique ?

Pendant cette visite, Joséphine était au jardin. Elle regrette de ne pas avoir vu ces allemands. Je n’en verrai peut-être jamais ! s’écrie-t-elle. Plut à Dieu qu’elle n’en vît jamais !

Le 28 septembre, vers 8 heures, je remontais la rue du Pont. Trois dragons la descendent au pas, ils marchent l’un derrière l’autre. Je fais demi-tour, j’accompagne le troisième. Nous causons, sans apprendre de nouvelle l’un à l’autre. Je lui dis cependant qu’il y a trois quarts d’heure, il est passé quelques cyclistes allemands. Aucun des trois ne me demande leur direction. Je constate aussi qu’ils ne se tournent pas pour regarder en arrière.

Quand nous approchons du pont, nous voyons sept cyclistes couchés sur leur guidon se précipiter dans l’avenue de la gare. Je demande : quels sont ces cyclistes ? Le dragon me répond : « J’allais vous poser la question. » J’émets l’avis qu’ils doivent être allemands. Mon opinion ne suscite aucune réaction chez les trois français. Je continue à les accompagner. Nous sommes à cinquante mètres du coiffeur, je me ferai raser.

Arrivés à la jonction du chemin d’Hendecourt, nous voyons trois segments de roues de bicyclettes arrêtées dans le tournant de la rue de la gare. Puis ces roues reculent et les sept cyclistes repartent vers Écourt, toujours couchés sur leurs guidons. En ce moment un charretier ramène à la sucrerie un tombereau chargé de terre. Je laisse aller les dragons qui suivent paisiblement leur chemin, je marche à côté du charretier, je suis à vingt mètres de la maison du coiffeur. Nous croisons le domestique d’Émile Fulloy. Il est debout sur l’avant d’un tombereau à quatre roues, rempli de betteraves. Il a vu les cyclistes, il a reconnu les allemands, sa figure est décomposée, il a les yeux hagards, il ouvre la bouche toute grande, mais n’articule aucun son, ne fait aucun geste. Il se gare dans le chemin d’Hendecourt.

Les allemands se sont embusqués derrière la crête à l’entrée du chemin de Bullecourt. Lorsqu’ils ouvrent le feu, les français se trouvent à cent vingt-cinq mètres. La première balle me passe à cinquante centimètres de la tête, quelle violence de sifflement ! Sy et moi nous nous jetons derrière le tombereau, pour ne pas être renversés par les dragons passant au galop. Une balle siffle aux oreilles du cheval, traverse la barre du haut du tombereau. Le cheval s’affole, rentre au galop dans la sucrerie où il arrivait. Quant à moi, d’un bond je suis contre la maison du coiffeur. Je suis à l’abri des balles ; la maison au dessus est en proéminence sur la route. Je vois un cheval s’abattre, le dragon se reçoit sur les pieds, sa carabine saute sur le bas-côté. Il n’a pas lâché les rênes, il veut faire relever son cheval, après deux essais infructueux, il se sauve le long du bas-côté droit. Une légère courbe de la rue le protège des balles.

Il n’en est pas de même du malheureux Gaston Demory. Il revenait déjeuner, il a la facheuse idée de s’arrêter contre le mur en face de sa maison, qui se trouve la troisième à droite au dela du pont. Une balle lui traverse le poignet gauche, la hanche les intestins. Je le vois faire trois pas vers sa maison, les bras en l’air, et il tombe mort. Sa femme court sous la fusillade le prendre par les épaules et le traîne chez elle. Les allemands ont tiré une vingtaine de coups de fusil.

Bien que je sois à l’abri des balles, j’entre chez Defossé, de crainte que les cyclistes poursuivent les Français.

Puis je vais chez Demory. En passant, je ramasse la carabine. La balle qui a tué notre malheureux concitoyen s’est mise en biais après avoir traversé le poignet et le bassin, elle a labouré les intestins.

Quant au cheval, il s’était relevé, avait repris sa course au galop. Il fut arrêté sur la Place. La balle lui était passée en séton à la cuisse et le long de l’épaule ; elle était donc passée entre la jambe du cavalier et le cheval. Le dragon était parti à la suite de ses camarades quand je suis arrivé avec sa carabine.

L’après-midi, deux dragons démontés me demandent de les conduire à Vaulx. Nous emportons la carabine de leur camarade. À Vaulx, ces dragons retrouvent leur régiment. Mon voyage s’effectue sans facheuse rencontre.

Dès le matin du dimanche 29 septembre, les patrouilles se succèdent sans se rencontrer. À la sortie de la messe, nous causons sur la Place. Quelques hulans remontent la rue de St Léger, vers le haut de la côte, avant de sortir du village, ils entrent dans le café situé à droite. Je décide d’aller voir de quelle façon ils se comportent. À peine suis-je arrivé à la hauteur de la rue du moulin, que les allemands remontent en selle et tournent à droite, par le chemin qui contourne le village.

J’avais une course à faire chez le boulanger Dupin, je continue mon chemin. Quand j’arrive à l’entrée de la rue de Boyelles, deux chasseurs descendent la rue, sont à vingt mètres de moi. À ce moment ils font demi tour. Je les appelle, je veux leur dire qu’à l’autre bout et xxxxxxx à cent mètres du village, six hulans suivent une route perpendiculaire à celle-ci. Les chasseurs ne s’arrêtent pas, je suis cependant convaincu qu’ils ont vu mon geste, ils ont entendu mon appel. Ils remontent la rue au pas, côte à côte, sans se retourner. (Les patrouilles, dans les localités, vont toujours au pas.) Au moment où ils disparaissent au coude de la rue, deux cyclistes allemands passent dans la rue de St Léger.

Il est temps que je raconte un incident un incident comique, qui s’est passé à Arras vers le 25. 7bre

Arras fut visité trois fois par les patrouilles allemandes. Huit hulans descendaient, sur deux rangs, la rue Ernestale, ils se trouvaient à la hauteur du magasin de la Ménagère, un gamin débouche de la rue des Gauguiers, en voyant ces soldats, il crie à ses camarades : vlà les Anglais ! Les hulans sont pris de panique, font demi tour en se bousculant. Un cheval est projeté contre une façade, brise la glace. Les allemands remontent la rue Gambetta à la charge sous les quolibets des témoins. J’ai vu cette façade ; deux traverses légères étaient arquées.

Dans l’apres-midi de ce dimanche, un jeune homme d’une quinzaine d’années vient me dire que deux gendarmes me demandent d’aller les voir à Hénin. Ils ont une communication importante à remettre, et ils ne peuvent venir à cause des patrouilles.

En ce moment des allemands circulent dans les rues, il m’est impossible de m’absenter. Louis s’offre d’aller à Hénin. Quand Louis il arrive, dans l’encaissement de la route, à mi-chemin du pont, il entend à sa gauche une fusillade de 12 à 15 coups. Lorsqu’il débouche des crêtes, il aperçoit les deux gendarmes, escortés de goumiers ; ils côtoient la route d’Arras, déployés en tirailleurs. Ce sont eux qui ont tiré sur des hulans, qui suivaient, sur le versant opposé, le chemin rouge qui va de la route de Boyelles à la route d’Arras. Le gendarmes remettent leur pli à Louis et font demi tour.

Cette enveloppe contenait, pour chaque commune du canton, une note du préfet ordonnant aux maires de faire évacuer immédiatement sur St Pol tous les hommes de 18 à 48 ans.

Je fais publier cet ordre par le garde, bien qu’il y ait encore des allemands dans le village. Et je convoque chez Godart notre petit clan habituel. Comme chaque fois en pareille circonstance, il se présente quelques personnes qui se chargent de transmettre cet ordre aux maires du canton.

En ce moment, nous voyons un convoi allemand monter la rue du pont. Ce sont des voitures étranges, telles les chariots de culture utilisés par nos ancêtres. Le fond de ces chariots est étroit ; les côtés, placés établis en s’évasant, sont à claires voies, en forme d’échelles. Ces voitures sont courtes, tout au plus quatre mètres, elles sont couvertes d’une bache et trainées par deux chevaux. Elles possèdent à l’avant un siège pour les deux conducteurs. Nous n’avons jamais revu par la suite ces attelages.

Le convoi qui prend la rue de St Leger est interminable, sans intervalles, ni interruption. Il durent pres d’une heure.

Où vont ces allemands ? Dans cette direction ? Ils s’éloignent de leur base et vont vers le côté français. Si les réclames du bouillon Cub n’avaient pas été enlevées, ils auraient vu qu’ils avançaient vers Paris.

J’ai su quelque temps apres qu’à St Léger, cette colonne a pris la route de Vraucourt ; arrivée à la sucrerie, elle a suivi la grand’route, de Bapaume à Douai jusqu’à Écourt, puis est allée cantonner à Noreuil et Lagnicourt. Les allemands étaient partis d’Hendecourt et de Bullecourt ! Ils avaient parcourus 15 kilomètres par une route en forme de fer à cheval, pour revenir à 3 kilomètres, sur le côté de leur départ. Mais les soldats étaient convaincus qu’ils avançaient sur Paris.

Rentré à la maison, avec Rose, Marie, Lucie et les xxxxxxx 3 jeunes gens, nous discutons du sort de ces derniers.

Jacques Losties n’a pas dix huit ans révolus ; Louis vient d’avoir dix sept ans. Ils ne sont pas visés par l’arrêté du prefet. Mais Louis est grand et fort, nous décidons de les éloigner pour quelques jours. Nous nous rappelons qu’apres l’affaire de Rocquigny, le pays reprit son train de vie habituel.

Lundi matin, Maxime, Jacques et Louis partent à pied, ils portent une vieille bâche, et leur déjeuner dans une mallette de journalier. Ils n’emportent pas de vêtements de rechange, pas d’argent de réserve ; nous sommes convaincus qu’ils seront de retour avant la fin de la semaine. Leur laissez-passer indique qu’ils vont déplanter des betteraves chez leur oncle Mr Dujardin à Haute-Avesnes. Henri part avec la charrette attelée d’un jeune normand de trois ans : Cléry. Le domestique doit aller au-delà du rayon des patrouilles allemandes, remettre la voiture aux jeunes gens et revenir. Ils sont arrivés à destination, mais ne sont pas revenus.

L’ordre du prefet ne fut pas transmis aux communes. Il était impossible de circuler, les patrouilles allemandes sillonnaient sans arrêt la region. Seules trois communes en furent informées verbalement par des hommes qui s’y rendirent en tenue de travail, à travers champs.

Toute la journée des mobilisables viennent me demander un laissez-passer.

Jean Pagniez et René Sergeant partent à vélo. Ils sont arrêtés par des allemands qui brisent leurs machines. Ces gamins (ils ont 19 ans) reviennent chez eux, ils boudent, ne veulent pas partir à pied. Nous les retrouverons dans deux jours.

Ce lundi s’est passé sans incident. Patrouilles habituelles. Les cultivateurs continuent les travaux des champs aupres du village. Ici un attelage continue à battre le blé.

À minuit quatre retardataires viennent me demander un laissez-passer. Ils ne sont pas les derniers à partir. Mercredi au début de la nuit Georges Dumont et deux camarades quitteront Croisilles au debut de l’invasion.

Mardi matin premier octobre, Angélina (Nana) pétrit le pain comme elle le fait chaque semaine.

Vers neuf heures le canon gronde au Sud-Est de Croisilles. Vers une heure un officier belge vient me trouver, il est nanti de papiers de l’État Major français avec cachets. Je l’accompagne au haut du clocher. Nous voyons des hulans venir du cimetière d’Écourt vers le bois de Sauvage au déclaquoir, à gauche du chemin de Bapaume. « Ne restez pas ici, me dit-il, nous allons les déloger ».

Peu après, au premier coup de canon, je monte au grenier. Je vois les hulans galoper vers le cimetière. Les obus les poursuivent mais tombent derrière le groupe. Cependant au Grand bois, un cheval s’abat, agite les jambes puis reste inerte. Je n’ai pas vu remuer ni se relever le cavalier.

Un instant apres j’aperçois des hulans, déployés en fourrageurs entre les routes der Bullecourt et d’Hendecourt, s’avancer vers Croisilles. Je descends pour fermer la grand’porte, mais j’aperçois sept ou huit dragons qui arrivent de par Fontaine ; je leur leur signale des hulans — « Nous allons les déloger. »

Je remonte en vitesse au grenier. J’aperçois quelques hulans qui arrivent dans la rue de Fontaine. — « Mon Dieu ! les dragons vont se trouver pris entre deux feux. » Je franchis la propriété de Mourouvalle, son mur de clôture. J’arrive sur la Place avant ces hulans. Un obus, venant de la direction de Boisleux, derrière moi, s’écrase au sol à sept ou huit mètres. Quel fracas ! Les éclats s’étendent sur un angle de soixante dix degrés, font des encoches dans les murs, depuis la mairie jusqu’à l’étude de Mr Burgeat notaire. Je suis à dix mètres de la rue du Pont. Elle est déserte, je n’y vois ni dragons, ni civils. Derrière moi il n’y a pas de hulans. Un second obus tombe au delà de l’église. Je me hâte de rentrer par le même chemin. Quand je suis au coin de la grand’porte, un obus tombe dans la cour. Il part des éclats qui font encoches à la grange et à l’étable à vaches : le manège est entre les deux bâtiments. La roue motrice est brisée, les chevaux s’affolent, deux ont été touchés légèrement et les barres du croisillons de traction les heurtent aux jambes. Nous sommes quelques vieillards et enfants qui avons bien du mal à les arrêter. Le conducteur, vieillard de 70 ans, est heureusement assis sur le siège au dessus du pivot.

Quand les chevaux sont à l’écurie, je fais l’appel du personnel qui descend à la cave, car le bombardement continue. Il manque une femme, je la trouve dans la grange terrée sous les bottes de blé. Notre cour est bondée de monde, les voisins se croient plus en sureté chez nous que chez eux.

Les français et les allemands ont lancé une centaine d’obus sur le village alors qu’il n’y avait aucune troupe à Croisilles.

Vers cinq heures du soir, le bombardement cesse ; nous obstruons les soupiraux de la cave en y déposant des tas de grès.

Je vais parcourir le village. Seule la maison de Béthencourt a été endommagée, elle a reçu 7 à 8 obus.

Quand je rentre je trouve le ménage Béthencourt installé à la maison. Ils ne sont pas rassurés, Rose leur a offert l’hospitalité.

Le soir un peloton de chasseurs à cheval cantonne dans le haut de la rue d’Arras. Ces soldats font une barricade au bas de cette rue vers la Place, une autre barricade vers le bout de la rue de Fontaine. Ils utilisent des instruments agricoles. Au même moment, une section d’allemands s’installe à l’autre extrémité, rue du Pont. Il est vraisemblable que ces deux troupes se sont ignorées.

Dans le courant de la nuit, on a entendu trois coups de fusil tirés de la barricade rue de Fontaine. Le matin nous voyons quelques taches de sang vers Fontaine. Il n’y a plus aucun soldat dans le village.

Nous décidons d’enlever les barricades, elles peuvent géner aussi bien les français que les allemands. Les cultivateurs reprennent leurs instruments.

Nous étançonnons solidement la maison de Bethencourt : elle a tenu jusqu’à la fin de la guerre.

Ce mercredi 2 Octobre le bombardement, par les deux armées, reprend vers midi. Les français tirent au sud de l’église, vers la gare et la rue du pont ; les allemands au Nord de l’église, vers notre pâture.

Notre cave regorge de monde. Il y a Mme Flament, Mme Delattre sa fille et ses deux petits enfants.

Vers deux heures, du haut de la descente de cave, quelqu’un crie : la grange de Delattre brûle. Cette grange est construite le long de la rue. Au dela de la cour, la maison est construite en parallèle à la grange. Les écuries avec grenier au foin vont de la grange vers la maison. Mais à cinq mètres de l’habitation, les écuries s’arrêtent ; seul le toit continue pour former un hangar. Il suffirait de couper ce toit pour préserver la maison.

Je demande si quelqu’un veut m’aider à tenter ce sauvetage et celui des animaux. Ma fille Joséphine s’avance aussitot, et elle est seule à se proposer. Elle a dix-neuf ans.

Nous détachons les chevaux, les vaches, Nous ouvrons les portes aux porcs. Nous sortons le chariot de la remise et nous abattons le toit.

Les canons continuent à gronder. Les obus allemands passent au dessus de nous, vont tomber à cent cinquante mètres dans notre pâture, dans notre jardin. On en a compté plus de 25 dans la pâture, 7 ou 8 dans le jardin. Une vache et la petite ânesse des enfants sont tuées en pâture.

Nous allions avoir terminé notre travail (la maison et les bestiaux furent préservés.) quand Mr Pagniez vient m’informer que des allemands sont descendus dans sa cave, où se tenaient 25 à 30 personnes : ils ont fouillé les hommes, ont trouvé dans la poche de son fils Jean une balle de fusil. Ils ont fait remonter tout le monde dans la cour, ont mis contre le mur Jean Pagniez complètement nu, l’ont mis en joue, n’ont pas tiré, lui ont fait remettre ses vêtements. Alors les allemands ont fait entrer dans la maison : Brunot et Rebout qui ont 60 et 50 ans, Mouvielle et Lefebvre qui ont 30 et 40 ans, Jean Pagniez et René Sergeant (qui n’ont pas voulu partir à pied), et les deux plus jeunes enfants jumeaux de Pagniez qui n’ont pas quatorze ans.

Pagniez me prie d’intercéder aupres des allemands, pour qu’ils n’enlèvent pas ces deux enfants. Sans même rentrer à la maison, j’y pars couvert de sueur et de poussière. À la porte d’entrée un soldat monte la garde baïonnette au canon. Mais à l’intérieur, un officier, assis à une table, fait des écritures. J’entre. Je lui dis que je suis le maire de la commune, que je lui demande de ne pas enlever ces enfants si jeunes. Il ne comprend pas le français, il me répond : Vous mère… beaucoup enfants… interprête venir. Du geste il me dit de rester.

L’un des prisonniers me prie d’aller lui chercher un pardessus. À la porte, le soldat croise la baïonnette m’interdit la sortie. Je reviens aupres de l’officier… Il ne sait que faire signe de m’asseoir en répétant « interprête. »

Vers le soir arrive un sous officier qui parle bien le français ; mais l’officier sort précipitamment, je suis prisonnier. Ce nouveau venu nous demande si l’un de nous a une voiture pour nous emmener. Je me propose. Ne pourrai-je pas rencontrer un officier qui comprendrait la situation ? Vain espoir.

Je fais atteler un gros cheval de culture à notre breack. Rose et les enfants ne peuvent m’approcher. Joséphine ne peut me passer un pardessus et un peu de vivres que par l’intermédiaire d’un allemand.

Notre voiture était solide, d’excellente qualité, elle possédait une galerie. Les allemands y installent trois bicyclettes et leurs 3 sacs. Un soldat s’assied pres de la porte, puis les huit prisonniers se casent à l’intérieur. Le sous-officier et le soldat se placent à mon côté. Nous partons par Écourt, Noreuil, à Quéant par le chemin de terre. Les allemands sont pressés. Tout le long du parcours, ils crient, frappent à coup de crosse le cheval.

À Quéant, les soldats nous arrêtent en face de la remise du corbillard, nous le font pousser dehors et nous enferment à sa place. Cette remise est complètement nue. Nous devons nous coucher sur les briques ou nous adosser au mur. Le plus pénible fut le courant-d’air, du fait que les deux grand’portes ne descendaient pas jusqu’au sol.

De grand matin un officier harangue sa section. Il parle avec entrain. Il doit emballer ses hommes.

Nous entendons trois harangues différentes.

Arrive un soldat avec un seau et un bol. Il nous donne à chacun un bol de bouillon. Bientot on nous fait sortir et remonter en voiture. Nous allons à Prouville et à Inchy. À l’entrée de ce village, un camp est installé dans une pâture ; on nous fait descendre et nous sommes parqués dans un coin, au milieu des soldats. Vers onze heures nous recevons un peu de nourriture. Un moment apres, un avion lance trois bombes : deux tombent perdues, une dans le camp. Nous voyons emporter trois hommes sur des civières. Il y eut plusieurs chevaux tués ou blessés. Vers quatre heures un avion revient. Cette fois la bombe tombe à quarante mètres de nous mais au delà ⁁du mur de la propriété de Mr Bricoux, personne ne fut blessé. À la suite de cette bombe, on nous place à cent mètres du camp près de la route de Prouville.

Entre cinq et six heures un groupe d’officiers vient se placer pres de nous. Tous tiennent la même lunette d’approche d’une forme spéciale. Brusquement tous se taisent, braquent leur lunette vers le ciel. Nous voyons se former une ligne droite de dix nuages puis elle va du Sud-Est au Nord-Ouest. Puis au dessous du premier nuage, une seconde ligne de trois nuages, parallèle à la première. Au dessous encore deux nuages. Ces nuages n’étaient pas tous identiques, les plus grands pouvaient avoir 75 centimètres de diamètres, les plus petits 30 à 40.

Les conversations reprennent, mais tous les officiers restent en place. Au bout de vingt minutes, les nuages sont dissipés. Alors nous ⁁voyons dessiner des coqs parfaitement identiques. Ils s’alignent dans la même direction que les nuages. Dix-sept coqs dessinent un aéroplane.

Alors les officiers partent vivement trouver leurs hommes et le convoi se remet en marche vers Prouville. Un soldat nous amène la voiture et nous venons coucher à Bullecourt. Cette fois nous sommes logés à la belle étoile, dans la ferme de Lestienne, à l’entrée de la cour, sur les grès. Nous avons deux hommes de garde. L’un deux fait signe à deux hommes de le suivre ; ils nous rapportent huit bottes de paille, nous sommes neuf. Il nous arrive trois nouveaux compagnons : Ricq et Mathon de Bullecourt et un inconnu. Les deux premiers sont accusés d’avoir fait des signaux aux français avec la fumée de leurs cuisinières, ils passeront demain en conseil de guerre. Ricq est tres affecté.

Mr Lestienne est mort depuis plusieurs mois. Mme Lestienne et ses enfants ont abandonné la ferme. De grand matin nous voyons des officiers sortir de la maison, ils emportent de menus objets. Mais bientot arrivent les ordonnances qui emportent les cantines et les literies.

Nous recevons encore un bol de bouillon et on nous fait avancer sur le trottoir devant la maison, nous sommes tassés entre le pignon et la porte d’entrée.

Vers dix heures un officier s’arrête à quelques mètres, nous dévisage. Il s’avance vers moi, me demande ce que nous faisons là. Je lui raconte notre odyssée à tous. Il écoute avec complaisance et s’en va.

En ce moment Ricq et Mathon que l’on était venu chercher il y a une heure reviennent. Ricq est livide, atterré. Nous sommes condamnés ! dit-il. Mathon ajoute : ils n’ont pas dit à quoi nous sommes condamnés. Peu après on vient leur dire qu’ils sont libres.

L’officier qui m’a parlé une heure plus tot revient accompagné d’un autre officier. Le premier officier cause de nous, il doit expliquer le cas de chacun. Je vois qu’il me désigne du geste, et il s’éloigne. Apres une courte hésitation le cond officier vient vers moi. S’arrête à deux mètres, allume une cigarette et fait demitour, en disant textuellement : « Ah ! zut, je n’ai pas le temps, nous verrons plus tard. »

Vers 15 heures, cet officier revient, me fait entrer dans la maison et me dit : « Vous êtes bien le maire de Croisilles ? Vous n’êtes pas prisonnier, vous avez accompagné des prisonniers. Le combat est suffisamment reculé, vous pouvez rentrer chez vous. Voila votre laissez-passer. » Je lui demande quel sera le sort des deux enfants. — Je n’ai rien à vous dire, ils vont tous être jugés prochainement. » — J’insiste, je voudrais pouvoir rassurer la famille. L’officier se fache m’ordonne de sortir sur un ton qui ne supporte pas la réplique.

La voiture m’attend dans la cour. Mon malheureux cheval est dans un état pitoyable, il est efflanqué, couvert de coups. Il me ramène péniblement et meurt le lendemain. Je suis profondément ému des manifestations de joie, de sympathie que me témoignent les habitants qui me voient rentrer.

À la maison ce sont des cris, des transports et des larmes de bonheur. Tout en mangeant, j’apprends la suite des événements. Hier les français et les allemands ont continué à bombarder le village.

Ce matin 4 Octobre, les allemands se sont installés à Croisilles. Ils ont organisé leurs bureaux chez Ryckelynck, adjoint. Les français ont encore bombardé le village jusque quinze heures. Deux officiers viennent d’arriver, se sont installés dans deux chambres sur la cour et sur le jardin. Les habitants n’ont plus de pain, les allemands pillent les boulangeries.

Je vais faire une visite chez Pagniez et j’arrive chez Godart où je trouve les amis au grand complet. Les allemands sont peu nombreux à Croisilles. Il est bien exact qu’ils prennent le pain d’assaut à la sortie du four, et exigent que le boulanger continue à panifier. Je conviens que je vais trouver le chef au bureau, nous pourrons sans doute remédier à cette situation.

En entrant dans la cour de Ryckelynck, j’ai la bonne fortune de rencontrer le pasteur Riems. Durant les deux mois qu’il est resté à Croisilles, je l’ai toujours trouvé conciliant, serviable. Il sait que j’ai été enlevé et me dit : Vous devriez porter un brassard avec l’inscription : Burgmester. Si vous l’aviez eu, vous n’auriez pas été emmené prisonnier l’autre jour. » Quant à la question du pain, inutile d’en parler au commandant, il est très occupé et un peu nerveux. Allons voir le boulanger, nous arrangerons cela ensemble. »

En cours de route nous causons.

« Quand vous aurez un ennui, venez me trouver, je tâcherai toujours de vous rendre service. Je comprends votre situation. Actuellement conseillez aux habitants de rester calmes. Vous devez vous attendre à des scènes pénibles, à des actes de pillage quand dans deux ou trois jours, les soldats combattants prendront possession du village. Mais cela ne durera pas, l’autorité allemande aura vite recouvré toute sa valeur. »

Chez Deforge nous convenons que le pasteur et moi viendrons chaque fois que le pain sera cuit. Je recevrai la moitiée de la fournée, pour les habitants, la seconde partie sera abandonnée aux allemands. Nous viendrons demain à neuf heures.

Samedi matin de huit heures à midi, les français bombardent Croisilles. Nous entendons également le canon des deux armées au Sud-Ouest de Croisilles.

À huit heures et demie, muni de mon brassard, je vais saluer mes sœurs et je pars à la boulangerie. Arrivé au coin de la grange de Coquel, à un mètre de l’entrée de la rue du presbytère, un obus tombe au pied de la maison de Berthe Pigache-Sergeant, tout près de la porte d’entrée. Je suis protégé par le coin de la grange. Quand dix mètres plus loin, j’arrive à l’endroit du choc, je vois à plat sur le sol le culot de l’obus, il ne reste que le talon. Une matière gluante, visqueuse achève de se consumer en dégageant une fumée âcre qui vous prend à la gorge. C’est tout ce qui reste de l’engin, et dans le mur un trou qu’une trentaine de briques suffiront à réparer.

Sur la Place, j’aperçois le pasteur qui monte la rue du Pont.

De nombreux soldats sont dans la cour du boulanger ; quant à la boulangerie elle est complètement envahie. Je suis surpris de voir avec quelle soumission ces hommes sortent à l’injonction du pasteur. Il leur explique la convention que nous avons faite et demande qu’un sous-officier et un soldat entrent pour contrôler le nombre de pains. Ce soldat nous aide, la boulangère, le mitron et moi à transporter notre part de pains dans la maison. Nous convenons que nous reviendrons à dix heures et demie, pour la seconde panification.

Peu après, je retourne chez le boulanger, nous convenons que, dans le courant de l’apres-midi, il fera une troisième cuisson pour les habitants. Les autres boulangers ont épuisé leurs stocks de farine : ils sont âgés, leurs fils sont mobilisés. En outre depuis six semaines, les minotiers ne livrent plus la farine à domicile.

Chez Godart nous convenons que la Commune livrera à crédit le pain aux femmes de mobilisés nécessiteuses et aux indigents.

Mr Plouviez, qui prend pension et loge chez le boulanger, accepte de tenir cette comptabilité.

Vers midi nous entendons, dans la direction de Boisleux, une fusillade d’une intensité inouie. Elle va durer jusque bien avant dans la nuit. Cette fusillade nous étonne : comment peut-on arriver à procurer aux soldats une telle quantité de cartouches ?

Par moment, la fusillade s’éloigne dans la direction de Tilloy, de Monchy-le-Preux. Alors nous sommes désolés, nous figurons que les français reculent encore. Puis quand la fusillade se rapprochent, nous nous remettons à espérer, nous pensons que les français vont repousser les allemands, nous libérer. On ne saurait croire combien il est pénible, en pareil cas, de se trouver isolés, de tout ignorer de ce qui se passe à deux ou trois kilomètres de son village. Il nous a fallu plusieurs jours pour nous rendre compte de la situation, pour comprendre que le front se stabilisait à quelques kilomètres de nous, nous laissant du côté allemand.

Durant ces quelques jours, le canon n’a jamais donné dans cette direction Ouest. Par contre vers le Sud, nous l’entendions gronder jour et nuit.

Je vais parcourir la Commune. Depuis plusieurs jours, j’ai perdu le contact avec les habitants.

J’apprends que, rue St Leger, deux habitants sont restés cachés durant trois jours et trois nuits, allongés sur des planches, placées sous le faîte du grenier. Ils n’eurent à manger que quelques pommes de terre crues. Au dessus d’eux les obus éclataient de ci de là.

Rue de Boyelles deux mobilisables : O. R. et L. F. sont descendus dans le puits des parents de l’un d’eux. Ce puits possède une bove (petite cave excavation à mie-profondeur) c’est là qu’ils se tiennent ; mais ce puits se trouve contre la maison. Dans la rue, Chaque soir les parents descendent leur nourriture dans un seau, et un autre seau hygiénique et remontent les seaux de la veille. J’attire l’attention des parents sur une évacuation brusquée ; la crainte des allemands était fut la plus forte. Ils y sont restés trois semaines. Il paraît que R. avait une touffe de barbe blanche au milieu de la joue. Ils se sont tirés d’embarras heureusement.

Au cours de l’apres-midi du dimanche six octobre, je croise dans la cour Mlle Pagniez qui xxxx arrive, toute en larmes, m’informer que les huit prisonniers sont passés en conseil de guerre ce matin à Vitry. Les allemands ont gardé mes ses deux petits frères, Jean et René Sergeant, ils qui vont partir en Allemagne. Ils ont libéré les quatre plus vieux, qui ont 30, 40, 50 et 60 ans. Dans leur joie d’être libres, ils ces hommes ont fait la bombe, ils viennent seulement de rentrer.

L’officier qui est logé sur la cour vient s’enquérir du motif de désespoir de cette dame, et me demande si je puis lui prouver l’âge des enfants.

Nous partons rue de Boyelles, à l’école des garçons, là se trouvent les registres de l’état civil, depuis que la mairie est en construction. L’officier vérifie lui même les actes de naissance, en demande un extrait, inscrit une annotation au verso de chacun, me remet un laissez-passer pour Hendecourt en me disant : « Portez ces bulletins de naissance au capitaine de gendarmerie, il fera le nécessaire et ces deux enfants seront rendus à leur famille. »

J’informe ma famille de mon absence. Je recommande de ne pas s’inquiéter si je rentre tard… les allemands ne sont pas si méchants qu’on le disait… Il est environ 17 heures.

À Hendecourt, je trouve le capitaine de gendarmerie à son bureau. Dès qu’il a pris connaissance des bulletins et de mon laissez-passer, il me fait asseoir et se met à écrire. Il rédige cinq rapports, me les remets en disant : « Je crains que ces papiers arrivent trop tard, si je les envoie par mes services. Si vous voulez que ces enfants ne partent pas en Allemagne, il est urgent que vous portiez vous même ce dossier à la commandantur à Cambrai. » Je vais vous remettre un laissez-passer.

Les propriétaires de la maison m’attendent dans le corridor. Ils ont entendu à travers la porte.

Royon est un ancien gendarme de Croisilles. Depuis qu’il est en retraite, il vit ici avec sa femme.

Je mange un morceau vivement et tous deux me souhaitent bon voyage, me demandent d’entrer au retour.

À la sortie d’Hendecourt, je vois une traînée de linge sur le côté de la route. Je ramasse les pièces les plus grandes, même les chemises de femme, me disant que Pagniez et Sergeant trouveront moyen de les utiliser. Je J’en fais un paquet noué dans une serviette, je prends le bâton d’une charrue qui me sert à soutenir ce colis au dessus de l’épaule et je marche à bonne allure.

La traversée de Cagnicourt se fait sans incident. Puis je prends le chemin de terre de Buissy-Maralle pour faire 4 ou 5 kilomètres en moins sur la grand’route d’Arras à Cambrai.

À l’entrée de Buissy, un allemand me saisit le bras. Je lui montre mon laissez-passer. Il me fait comprendre qu’il est nuit, que je ne peux voyager ; il veut m’entrainer sous une tente toute proche. Je lui montre mes autres papiers. Il appelle un camarade. Tous deux sont surpris, intéressés par ces papiers ; ils veulent tout lire. Enfin l’un d’eux les porte dans la maison en face, il revient bientot me faire signe d’avancer. Je trouve trois officiers assis à une table. « Vous voulez aller à Cambrai ? Nous devons vous prévenir qu’il y a danger de mort à voyager la nuit. Nos soldats ont ordre de tirer, sans prévenir, sur tous les civils qui circulent la nuit. » Je réponds que la lune est forte, que par ce beau temps il fait clair comme en plein jour. Je marcherai au milieu de la route, les soldats ne tireront pas sur moi sans motif. — « Comme vous voulez. Dans ce cas, il vous faut un nouveau laissez-passer de notre capitaine de gendarmerie ; un soldat va vous conduire. »

Ce capitaine est logé dans une maison simple, bâtie en longueur.

Le soldat frappe à une fenêtre à gauche. Après plusieurs appels, la fenêtre s’ouvre. L’officier est en déshabillé, il est furieux. Il examine les papiers, me demande : « Pagniez, quelle religion ? — Catholiques. — Catholiques ! reprend-il, pas juifs ! — Non. Il est furibond. — Et vous, quelle religion ? — Catholique. — Il reprend encore de plus en plus vexé : Catholique ! pas juif ! » Apres un instant de réflexion, il se décide à me faire un laissez-passer. Mais auparavant il me fait mettre mon paquet de linge sur la fenêtre, je dois secouer une à une toutes les pièces.

Pendant qu’il rédige mon laissez-passer, j’aperçois la propriétaire de la maison qui a entr’ouvert sa porte. À un moment, elle avance un peu, je reconnais Mlle Williot, la sœur du vétérinaire d’Arras, qui, à la brasserie, soigne les chevaux de ma belle-sœur Louise Duquesne.

Elle aussi m’a reconnu, dans un geste de joindre les mains, elle dit : « Pauvre Mr Poutrain. »

Pas d’incident dans la traversée de Marquion. Me voila sur la grand’route, il me reste 11 kilomètres à parcourir. Quand j’ai parcouru 6 ou 7 kilomètres, au montant d’une côte, je perçois des pas de chevaux sur l’autre versant. Bientot j’aperçois un escadron de hulans. Les soldats marchent sur le bas-côté, je tiens le milieu de la route ; les officiers ont l’air de dire : nous ne sommes pas des gendarmes, nous n’avons pas à faire la police. Beaucoup de soldats me regardent curieusement, ils sont très étonnés de me voir circuler.

J’ai ainsi croisé trois groupes de cavaliers. J’approche ⁁de Cambrai, j’aperçois le pont sur le canal, au delà c’est la ville. Tout contre l’entrée du pont, on a transporté la guérite des employés de l’octroi. Quand j’aborde le boulevard qui longe le canal, un soldat embusqué contre le mur me saute sur le dos et me conduit au Poste (la guérite de l’octroi).

Le sous-officier me dit : « Malheureux ! D’où venez-vous ? Je ne comprends pas que vous soyez venu jusqu’ici. » Il ajoute textuellement comme les officiers de Buissy : nos hommes ont l’ordre de tirer sur les civils qui circulent la nuit, sans les prévenir. » Je comprends bientot que je suis en présence d’un Alsacien. « Je dois vous faire conduire immédiatement à la commandature, ne vous écartez pas du soldat qui va vous accompagner, car ici vous seriez tué. »

En cours de route, à plusieurs reprise, l’homme de garde dit le mot de passe et j’aperçois un soldat embusqué dans l’embrasure d’une porte.

À la commandature (à l’Hotel de Ville) trois soldats sont couchés sur un lit de camp, un quatrième est assis au bureau, il me dit d’un ton rogue : Asseyez-vous, en me désignant une chaise. — Je viens pour… — taisez-vous ! » d’un ton plus violent encore.

À six heures on me dit : « Allez vous promener. » — Je ne viens pas pour me promener. — « Sortez ! bureaux fermés. À neuf heures. »

J’arrive chez Lollivier-Milon. Surprise profonde de me voir à pareille heure.

Je leur donne des nouvelles de leur sœur, de leur frère. Je leur raconte qu’il a fait un allemand prisonnier.

Puis Lollivier et moi, partons acheter des vêtements de laine, des sous-vêtements pour Pagniez et Sergeant. (Le grand-père de Sergeant a travaillé durant 40 ans chez Milon.)

Pendant que je me restaure, Mme Lollivier fait deux colis des vêtements, du linge de la route ; je retourne à la commandature ; je vais seul, on ne voit pas de civil circuler.

Je m’adresse au premier bureau en entrant, et pendant une heure, aux innombrables bureaux que je verrai, je recevrai cette réponse : « pas ici ! plus loin. » Enfin, je rencontre un officier qui a pitié de moi. Il me dit : Attendez-moi ici, je vais m’informer.

À son retour il me dit : « il faut aller à la gare annexe, et il m’accompagne. À cette gare, le chef nous dit aussitot, ils sont partis à minuit.

Je reviens chez Lollivier. Il est midi. Sitot apres le repas, je reprends le chemin de Croisilles. Lollivier rendra les vêtements.

Mon voyage se passe bien jusqu’à Hendecourt. À l’entrée de ce village je croise un officier, en auto découverte. Il me demande mon laissez-passer. Il esquissait le geste de me le rendre, arrive un second officier. Lorsque ces officiers ont échangé quelques phrases, le second arrivé me dit : « Votre curé a été fusillé parce qu’il faisait des signaux aux français du haut du clocher. » — Je proteste, j’affirme que personne n’a fait de signaux. — L’officier maintient son assertion et me demande : Où est votre curé ? — il est mort. — Quand ? — il y a un mois. — Je vous répète que l’on a fait des signaux, si ce n’est pas le curé, c’est vous. Venez avec moi.

Il me conduit chez Mélart et lui dit : « Mr le maire, voila votre collègue de Croisilles, il est votre prisonnier pour cette nuit. Vous répondez de lui ; s’il se sauve, vous serez prisonnier à sa place. »

Et se tournant vers moi : Demain a six heures, vous viendrez à la commandature.

Mélart et sa femme m’accueillent avec une cordialité touchante.

Le lendemain mardi, j’arrive à la commandature. Un soldat balaie le bureau, me fait signe de rester dehors. Quand il a terminé, il renouvelle le même signe, et ferme la porte du bureau. Une demie heure plus tard, j’entends marcher, causer dans le bureau, le planton vient me rendre mon laissez-passer, je reprends la route de Croisilles, il me reste cinq kilomètres à parcourir.

À l’entrée de Bullecourt je vois une quinzaine de chevaux blessés, épuisés. Ils sont abandonnés par les Allemands. Ce sont des chevaux de culture que les soldats ont réquisitionnés en cours de marche.

Aux abords de Croisilles, je vois également des chevaux blessés, abandonnés.

Mr Labitte qui sort de la sucrerie, m’accompagne jusqu’à notre rue. Il m’apprend les pénibles incidents de la journée d’hier et le pillage qui épouvante la population.

Mon retour apporte à Rose et aux enfants un soulagement inconcevable.

Apres le moment d’expansion si naturelle, j’apprends la succession des faits.

Les deux officiers logés à la maison sont partis lundi 713 au matin.

Vers midi arrivent un général et 8 ou 10 officiers qui s’installent dans le salon et la grande salle. Les ordonnances apportent des paniers de vin et de champagne, des vivres. Les officiers trouvent sous la main tout le service de table qu’ils désirent.

Vers 16 heures 4 ou 5 officiers complètement ivres, entrent dans notre salle à manger, tiennent des propos inconvenants. L’un d’eux relève la robe d’Eugénie qui n’a que dix ans. Voila que trois de ces soudards s’avancent sur Rose et les aînées qui se tiennent toutes groupées de l’autre côté de la table. Rose et ses filles s’échappent par la cour qu’elles traversent, poursuivies par les officiers sous les rires et les quolibets des soldats, elles se réfugient chez mes sœurs.

Les plus jeunes enfants se sont trouvés cernés dans la salle, puis ne voyant plus leur maman, se sont réfugiés aupres de la bonne. Rose ne reste pas longtemps absente, elle est inquiète des enfants ; toutes reviennent à la maison. Les officiers sont rentrés dans leur quartier, il règne un calme relatif.

Le soir, les officiers paraissent ⁁être couchés les petits vont dormir. Bientot l’orgie reprend, les bouchons de champagne sautent.

Vers 23 heures, des officiers reviennent dans notre salle, le révolver à la main. L’un d’eux jette son révolver àsur la table et s’avance : nul doute sur ses intentions. A ce moment un officier crie : tous dehors, nous seuls maitres ici. Il se produit alors un déplacement qui permet à Rose et à ses filles de s’échapper. Elles retournent chez leurs belles-sœurs et tantes. Mais, Cette fois encore, les petits sont restés à la maison. A plusieurs reprises elles reviennent, mais les officiers continuaient l’orgie. Ce n’est qu’à deux heures qu’elles trouvent la maison calme, les lumières sont éteintes. Elles avancent avec précaution, elles se déchaussent pour approcher la maison, elles rentrent doucement à tâtons. Les enfants dorment paisiblement.

La présence du général a éloigné les soldats de la maison. Dans le village ce fut partout un pillage inconcevable. Les soldats jetaient pêle-mêle linge et vétements. Ils empochaient l’argent. Les bijoux ont dû partir à leur famille. Mais je dois dire que les habitants avaient pris leurs précautions. Les allemands se faisaient servir copieusement à manger et du vin. Dans les fermes ils prenaient les chevaux, les vaches, les porcs. J’ai vu sur notre fumier un porc gras auquel les allemands ont avaient enlevé quelques kilos et ont avaient abandonné le reste apres l’avoir maculé de purin. Dans notre pâture git gisait une de nos vaches à laquelle les allemands ont avaient enlevé les filets et le rein. A l’avant et l’arrière train sont abandonnés, la peau et les intestins adhéraient encore. Toutes les bêtes volées ne furent pas gaspillées de cette façon. Le service des subsistances a prélevé sa tres grosse part. Je vais donner à titre d’indication, un état de notre cheptel. Au 1er octobre nous possédions trente sept bêtes à cornes : le 10 octobre il nous en reste douze. Deux coches ont eu des petits à ce moment là, elles sont restées ; tous les autres porcs, 21, ont disparu. Il nous restait douze chevaux. Cinq furent enlevés dans la nuit du 7 au 8. J’ai comblé les vides avec les meilleurs chevaux qui sont dans la cour. Chaque matin, jusqu’au 10 il manque des chevaux que je remplace par des chevaux blessés, fatigués.

Mais le 10 octobre, les grands mouvements de troupes, la nuit, sont terminés. Les soldats nous prennent nos chevaux durant le jour et nous ne trouvons plus à combler les vides. A la fin du mois, j’aurai encore huit chevaux.

Mais la grande misère, la détresse inconcevable, pour qui ne l’a pas connue, c’est la privation de pain. Déforge n’a plus de farine. Les habitants mangent des pommes de terre cuites à l’eau quand ils peuvent les faire cuire. Car les allemands utilisent partout les foyers des habitants, ils enlèvent nos marmites quand ils ont besoin du feu, et quand leurs besoins sont satisfaits ils s’en vont, laissant le foyer découvert enfumer la maison et notre marmite sur le carrelage.

A la maison, il nous reste du pain pour deux jours de la dernière cuisson, plus une mannée de farine, soit pour 12 jours. Mais nous avons encore les quatre cents Kgr de farine que Louis a ramenés d’Arras. D’un commun accord avec Rose et les ainées de nos enfants, nous décidons de faire panifier ces quatre sacs de farine pour les habitants. Je vais chez Déforge, nous convenons qu’il viendra à la maison panifier un sac par jour pour les habitants, il fera de tous petits pains, genre d’un pain de quatre deux sous, de façon à en donner un morceau à tous. Ces pains furent vendus de façon à payer le prix de la farine et le travail du boulanger.

Dans cette matinée du huit quatorze, nous voyons les ordonnances nettoyer le coin du salon où les officiers ont déposé les traces ignobles de leur orgie.

Notre voisine, Mme Leroy, me demande d’intervenir aupres d’un soldat qui pille ses armoires. Je touche cet allemand à l’épaule, il se retourne furieux, en titubant et me repousse du canon de son révolver appuyé contre ma poitrine. Affolée, Mme Leroy m’entraine. Sa fille nous rejoint, toutes deux m’accompagnent. L’autre voisine, Gabrielle Rebout m’appelle à son secours. Mme Leroy s’écrie d’un ton de désespoir : « Vous y allez ! — Je vais voir. » Les soldats n’ont pas d’arme. Je les empoigne tous les deux violemment par un bras. Surpris ils se laissent enmmener jusqu’à la porte de la rue. Un officier passait je l’invite à constater le pillage des soldats. Nous rentrons tous les quatre chez Gabrielle, l’officier est vexé. Je me retire. Je l’entends crier d’un ton furieux apres les soldats.

L’Invasion


Nous sommes envahis !

Desormais nous allons vivre en contact immédiat et continuel avec nos ennemis et sous leur dépendance.

Nous allons connaître dans toute leur plénitude :

les humiliations de l’invasion
les horreurs de la guerre,
les angoisses de la séparation d’avec la famille, d’avec la Patrie.

En cette matinée du huit quatorze octobre, un allemand me remet un bon de réquisition de l’intendance militaire : à partir du 15 oct. je dois livrer chaque jour aux magasins de Boyelles, cent sacs d’avoine. Il me sera remis un bon de livraison à chaque voyage.

Il n’est plus possible de réunir le conseil municipal : il faut prendre une décision rapide et nous ne disposons plus de local.

Toutes les salles des écoles, les salles de réunion, d’estaminets, de magasins, d’épiceries sont occupées par les allemands. Ils les ont aménagées pour recevoir des blessés. L’église elle-même est destinée à recevoir les blessés les moins atteints. Les chaises sont rangées en tas sur et contre les autels latéraux ; sur toute la superficie, les dalles disparaissent sous une couche épaisse de paille.

En me voyant passer, Mme Godart m’appelle : « Voyez, ⁁dit-elle, les allemands nous ont relégués dans cette petite cuisine, ils occupent tout le rez-de-chaussée, ⁁ne nous ont laissé à l’étage ⁁que les deux plus petites chambres pour mon frère, ma fille et ma nièce. »

Mme Godart est veuve, elle approche la cinquantaine, elle est de nationalité belge. Son frère et elle sont d’ardents patriotes, ils ne pardonnent pas aux allemands d’avoir violé la Belgique. Mme Godart met cette cuisine à notre disposition. Elle ajoute : quand vous désirerez être seuls, nous nous retirerons dans notre chambre.

J’accepte d’autant plus volontiers, que cette maison est située sur la Place et que la cour donne sur une petite rue, la rue du Vilebrequin, par où nous accédons à la cuisine sans attirer l’attention.

Je convoque aussitot : Ryckelynck, Jules Sauvage, Milon, Morel.

En ⁁les attendant, je vais m’assurer le concours de Candelier, entrepreneur de battages.

Nous décidons de battre les trois meules d’avoine qui se trouvent à la sortie du village sur la route d’Arras, elles sont groupées et appartiennent à trois cultivateurs différents. Je vais demander à Mr Labitte, comptable à la sucrerie, de s’occuper de ce battage, de tenir la comptabilité, de payer les ouvriers chaque soir, car nous convenons que la commune va emprunter quelques cents francs à un particulier, pour faire face à ces dépenses. Milon et moi enverrons un attelage pour transporter la batteuse. Enfin, le lendemain je ferai conduire à Boyelles la première voiture.

En revenant dîner, j’entre chez Labitte qui accepte et se charge de recruter le personnel.

A la maison, le général est encore là, mais la plupart des officiers sont partis.

A partir de midi il arrive de nombreux allemands, ce sont des sanitaires (infirmiers, des brancardiers). lLes blessés affluent partout.

Les soldats pillards sont partis. Il semblerait que l’autorité allemande a laché sur Croisilles ces troupes d’attaques en récompense des combats qu’ils viennent de soutenir.

Dans la soirée du 11, un officier s’est installé chez Mme Burgeat. Il est le commandant de Croisilles. Cette fonction revient de droit à l’officier le plus élevé en grade. En cas d’égalité de grade le combattant l’emporte sur l’officier d’administration. Le général logé chez nous a dédaigné cette fonction.

Le 18 à midi un officier s’installe chez Léon Sauvage, il devient commandant de Croisilles. Il me fait appeler. C’est un grand fort gaillard, il s’exprime tres correctement en français, il a l’élocution facile. Visiblement il cherche à en imposer, à intimider, à épater.

Monsieur le maire, chaque soir, vous devrez éclairer les coins de rue, mettre une lumière aux fenêtres du coin.

Je réponds que ce n’est guère possible que nous n’avons plus de pétrole, que les soldats ont enlevé nos lanternes. — « Tout cela ne m’intéresse pas, c’est votre affaire. Si vous n’éclairez par les carrefours, la Commune sera frappée d’une amende de vingt mille marcks. » Et alors j’entends ce cliché prononcé avec emphase. « Vous avez voulu la guerre, vous l’avez, de quoi vous plaignez vous. »

Cette phrase me remet en mémoire l’empressement qu’ont mis les premiers allemands à supprimer les affiches de mobilisation.

En sortant, j’entre en face chez Alcide Dumont. Mme Dumont mettra ce soir une lampe pigeon sur la fenêtre du coin. C’est le seul éclairage que j’ai demandé. Le lendemain le commandant ne me parle pas de cet éclairage. Je comprends qu’il ne faut pas s’en faire : recevoir les ordres sans rien dire et en faire le moins possible.

Nous eumes ce matin là à la maison un fait divers qui nous a égayés. Le vacher arrive à la cuisine avec deux seaux de lait, dépose à l’entrée dans la cour un seau, monte ouvrir la porte, laisse un seau à la cuisine et retourne prendre l’autre seau. Je vois que l’ordonnance du général observe le vacher, mais il est distrait par l’arrivée de quelques soldats, il n’a pas vu toute la manœuvre. Or il reste encore un seau dans la cour près de la porte, c’est celui dans lequel chaque soir la bonne dépose un peu de pain et du petit lait pour le chien de chasse. Dès que le chien s’éloigne, les oies viennent barboter ce lait, ramasser les déchets. L’ordonnance s’empare de ce seau qui contient encore un peu de lait, le fait chauffer et en porte une jatte au général.

Dans la matinée, le médecin major me fait remettre l’ordre de fournir douze voitures garnies de paille, pour conduire des blessés à Cambrai. Ces voitures doivent se présenter à quinze heures rue du Pont. En même temps je suis informé que quelques blessés français se trouvent chez Jules Sauvage ; nous sommes autorisés à nous y rendre à quatre pour les panser. J’y vais avec Joséphine et deux dames. Quel triste spectacle ! Il est inconcevable que l’on puisse imaginer une telle détresse et des plaies aussi hideuses. Beaucoup de ces plaies ont des vers ; en se coagulant, le sang a collé les vêtements aux plaies. Nous ne disposons que d’eau bouillie et de linge ordinaire.

Ces malheureux ont faim, nous ne pouvons leur offrir que des pommes-de-terre cuites à l’eau. Joséphine et moi avons bien chacun un petit pain, cela ne fait que trois ou quatre bouchées à chacun. Ma fille et moi nettoyons un petit jeune homme qui a un trou énorme à l’épaule droite. Les vers pullulent. Quand nous avons dégagé cette plaie, nous nous apercevons l’un l’autre à travers cette ouverture.

Durant trois jours, nous eumes quelques français à soigner. Tous, ou presque, partaient à Cambrai. Il n’est resté à Croisilles que cinq grands blessés dont les jours n’étaient pas en danger. Tous les autres indistinctement partaient.

C’étaient des bretons du même régiment que ceux que nous avions enterrés quelques jours auparavant dans notre cimetière communal. A ce moment là, les allemands m’indiquaient un corps à tel endroit. Il fallait l’enlever immédiatement, sinon les soldats le faisaient disparaître. Ils nous signalaient ces corps au cours des bombardements ; nous trouvions les cadavres dans un fournil, dans une étable, absolument nus, nous les enveloppions dans un drap et nous les transportions au cimetière sur une civière improvisée avec deux perches et trois cordes. Nous dûmes parfois en déposer plusieurs dans la même fosse. Nous en avons ainsi enterré 21. Leurs noms sont gravés sur le monument aux morts, car j’ai pu obtenir leurs médailles d’identité.

Au moment du départ du convoi ⁁de blessés, je charge quelques conducteurs de s’informer s’il n’y a pas à Cambrai ou ailleurs un moulin qui pourrait nous moudre du blé.

Ces voitures revenaient le lendemain vers neuf heures et repartaient l’apres midi. Je disposais de 25 à 30 charretiers, ils étaient de service tous les deux jours. L’un d’eux me refuse de marcher ; je ne puis tolérer ce refus dans les circonstances actuelles. Je vais à sa maison. En cours de route, je réquisitionne François Hauwel et son beau-frère Legrand. Je leur explique le but de ma démarche. Si E. M. maintient son refus d’aller à Cambrai, nous l’emmènerons en prison. Tous deux m’approuvent. E. refuse de nouveau. Je lui dis : je vais vous conduire en prison à la gendarmerie, allez-vous me suivre librement, ou bien faut-il vous emmener comme un malfaiteur ? Il se décide à marcher de bonne volonté. Nous partons tous deux en avant, les deux hommes nous suivent.

Quand la porte de prison est ouverte, il entre sans hésiter. Le soir à sept heures, j’envoie le garde le défermer et lui dire de venir demain pour conduire un attelage, il est venu.

Les blessés allemands étaient transportés dans des voitures d’ambulance, dans des autocars.

A la batteuse, le travail marche bien. Mr Labitte m’informe qu’un civil, venu d’Hénin, lui a demandé du travail, puis lui a confié qu’il est un soldat cerné par les allemands. Mr Labitte l’a mis au travail, à midi Edmond Soille l’a emmené à sa maison, il va le nourrir et le loger. Je vais voir cet homme. Il me raconte qu’il était de popote dans la dernière ferme vers Arras (chez Hauwel). A un moment il va à la grand’porte jeter un coup d’œil dans la rue, car la bataille bat son plein, les mitrailleuses crépitent partout. Il voit quelques allemands se diriger vers la ferme. Il rentre précipitamment au grenier où il a vu un tas de blé et une pelle en bois ; au passage il saisit un vêtement de Mr Hauwel, il fait l’échange, se met à retourner le blé. Un allemand lui demande ce qu’il fait là. Tous le dévisagent et s’en vont. Mais le village est occupé, Victor est cerné, il ne peut sortir du village que les allemands entourent. Le lendemain les allemands réquisitionnent les hommes valides, leur font creuser des fosses dans les champs. Des cavaliers recherchent les blessés, les cadavres dans les champs de betteraves. D’autres soldats ont des chevaux de culture munis d’un tracier et d’une chaine, ils trainent ainsi les corps de leurs camarades et des français à la fosse la plus proche. Les allemands sont fouillés, on conserve leurs livrets et le reste. Quant aux français, ils ne sont délestés que de leurs montres et leur argent. Ils sont jetés dans leurs les fosses sans souci de leur identité. Ce travail a duré trois jours, puis personne ne voulant accueillir le soldat français, Victor est parti à l’aventure.

Edmond Soille me confirme qu’il a l’intention de garder son pensionnaire. Il ajoute : « Cela ne va pas durer, c’est l’affaire de quelques jours. »

A la maison, le général était parti. Il fut aussitot remplacé par une vingtaine de télégraphistes, qui transformèrent le salon et la salle en chambre à coucher. L’officier occupe la petite salle sur le jardin, qui devient son bureau.

Ainsi de notre maison, il nous reste au rez-de-chaussée : notre salle à manger habituelle et la cuisine dans la vieille maison, que nous gardons en commun avec les allemands, tout au moins durant quelques mois, au début. À l’étage nous conservons la partie au Nord du corridor, soit trois chambres. Nous conservons également une petite chambre dans le grenier de la vieille maison. Nous n’allons pas tarder à l’utiliser.

Ces téléphonistes ont bien causé de la peine à Rose. Ils enfoncent de gros clous carrés de maréchal dans les boiseries, autour du buffet, de la desserte, pour accrocher leurs vêtements. Rose se tourmente beaucoup de ces dégâts[1]. Nous avons beau lui dire que le mobilier n’en aura que plus de valeur, elle ne se console pas.

Un soldat vient me chercher en me disant : Commandature. Il me conduit chez Léon Sauvage. C’est encore le même commandant. Il me dévisage un instant. Il réitère ses tentatives d’intimidation. « Mr le maire, je vais vous condamner à une amende de soixante mille marcks, et sans doute à d’autres peines encore. » Il prolonge un nouveau silence. Il me regarde fixement, il espère me troubler.

Je me demande s’il ne connait l’arrivée du soldat français ; j’envisage mes moyens de défense.

Enfin le commandant poursuit : « Vous avez fait des signaux héliographiques aux français. » Je suis tellement surpris de cette accusation que, sur le moment, je me demande ce que veut dire ce mot « héliographique ». Mais aussitot je décompose le mot, je retrouve la signification. Je Le commandant maintient son assertion. Je ne tarde pas à me rendre compte qu’il s’amuse de cette de cette discussion, qu’il veut me faire perdre mon sang froid.

Il s’agissait d’un miroir que Constant Bédu avait mis dans son cerisier au temps des cerises et avait oublié de l’enlever.

Enfin ! apres une demie-heure de verbiage, le commandant me congedie.

À partir de ce jour-là, j’ai pris l’habitude, dans mes instants de loisir, de me poser cette question : « Si j’étais officier, et commandant d’un village en Allemagne, que pourrais-je bien imaginer pour embêter les habitants ? — Les allemands vont me le faire. — Comment puis-je parer « ces ennuis. » Cette gymnastique de l’esprit m’a rendu de réels services.

Les convoyeurs reviennent de Cambrai sans avoir trouvé un minotier qui puisse nous échanger de la farine pour notre blé. Le pain deproduit par cent kilos de farine est bien insuffisant pour la population et la provision va être épuisée. Les habitants écrasent du blé dans les moulins à café.

Henri n’a pas continué à transporter seul l’avoine à Boyelles. Il a pris son tour pour aller à Cambrai conduire les blessés. Un jour qu’il approchait de la grand’porte il constate qu’il a oublié ses vivres. Au lieu d’arrêter sous la porte, il range sa voiture sur le côté de la rue ; revient à l’écurie prendre sa mallette. Quand il revient à son attelage, après deux minutes d’absence, il lui manque un cheval. Il doit en prendre un autre à l’écurie.

Trois semaines plus tard, les allemands promènent leurs chevaux dans le champ au bout de la rue. Je reconnais notre cheval. Je reviens à la maison chercher notre petit Pierre, il reconnaît lui aussi, Cadet. La promenade terminée, Pierre suit Cadet à sa nouvelle écurie. Je vais signaler le fait au commandant Boots. C’est un brave homme, il n’est pas un officier de carrière, dans la vie civile, il suit une carrière littéraire. Ce commandant m’accompagne, en face de ma ferme, chez Mourouval, où se trouve mon cheval. Quand l’officier de la batterie est arrivé on sort cadet dans la rue. L’officier me dit : « Vous faites erreur ce cheval vient de Marquion. » Je lui propose de le mettre en liberté et j’ajoute : «  Ce cheval rentrera chez moi, ira dans telle écurie, se mettre le premier à gauche. » L’officier réplique : « Je vous répète que ce cheval vient de Marquion. Remettez le à sa place. » Quand l’officier se fut éloigné, le commandant me dit : « Vous le mettiez à une bonne épreuve. Il n’a pas voulu. Que voulez-vous ! C’est la guerre. »

À Cambrai, quand les blessés sont descendus de voiture la nuit, les conducteurs sont accueillis dans une maison où ils se restaurent, prennent du café. À la sortie, Louis Paul ne trouve plus son attelage. Il reste toute la journée à le chercher en vain à Cambrai. Il est revenu avec le convoi suivant.

Milon envoie deux jeunes chevaux chercher des blessés à Hénin. Le domestique revient avec deux vieux chevaux blessés, usés.

Le samedi matin, il n’y a plus de blessés dans l’église, les allemands l’approprient pour le culte. Je vais demander au commandant si nous pourrons disposer demain de l’église pour un office catholique. J’obtiens une réponse affirmative. Je lui demande à quelle heure, et un laissez-passer pour aller chercher Mr le curé de St Leger : Mr Béhal. Nous disposerons de l’Église de 8 heures ½ à 10 heures ½. J’obtiens un laissez-passer valable un mois, pour aller chercher le curé les dimanches et jours fériés.

Un homme muni d’un fourchet comme s’il allait travailler, part à travers champs à St Leger, et nous informe que la messe sera célébrée à neuf heures.

Les allemands avaient abandonné chez Eugène Sauvage un cheval, genre double poney, il le met à ma disposition. Mme Vve Jean Hauwel me prête la voiture et les harnais dont se servait son mari qui était marchand d’œufs de volaille Cette voiture va me rendre jusqu’au mois d’Octobre 1916 de tres grands services.

À midi, en revenant de la meule, Labitte me prévient que le ménage Soille ne veut plus garder le soldat français. Je lui dis d’entrer en retournant à la batteuse. Nous convenons, à la maison, que nous allons le prendre chez nous. Labitte nous l’amènera ce soir.

Vers la fin de l’apres-midi, une femme vient m’informer qu’un soldat vient d’arriver en pantalon rouge chez Gréber. Cet homme habite la dernière maison, au bout de la rue de Boyelles. La chose est tellement invraisemblable : il y a neuf jours que Croisilles est envahi, il s’y trouve un millier d’allemands, sans compter les blessés. Je regarde cette femme d’un air de doute, mais elle est tellement affirmatifve, elle a vu ce soldat caché sous des bottes dans la grange d’Aimé Gréber.

Ce ménage est incapable, sous tous rapports, de le garder. Je pars aussitot, emportant des vêtements civils dans un sac.

Ce soldat breton, légèrement blessé, a échappé aux investigations des cavaliers allemands. Il était tombé dans un champs de betteraves, il a vu plusieurs fois passer des cavaliers, il y est resté le plus longtemps possible, il mangeait des betteraves.

Lorsqu’il sentit que sa blessure lui permettait de marcher, tenaillé par la faim, il s’est levé, il est parti droit devant lui.

Il est sept dix neuf heures quand nous arrivons dans la cour, au même instant, Labitte arrivait entrait dans la ferme avec l’autre soldat. Les allemands qui se trouvent là regardent ces deux nouveaux venus avec un étonnement plein de méfiance. Quand nous entrons dans la cuisine, les deux allemands qui sont là à faire chauffer du café, se regardent d’un air significatif.

On leur sert aussitot à manger. Je les questionne un peu sur la marche de la batteuse, pour donner le change aux deux allemands. Puis je les conduis coucher dans la petite chambre au-dessus de la cuisine.

Je leur fais à chacun un papier d’identité signé du maire de Courcelles : Ringo, il est mobilisé. De plus Courcelles et Croisilles contiennent le même nombre de lettres et certaines, lettres communes. En brouillant légèrement quelques lettres du cachet de Croisilles on peut simuler celui de Courcelles.

Je vais leur remettre ces cartes d’identité, il est prudent qu’ils les aient de suite.

Dimanche matin je pars en voiture chercher Mr le curé de St Léger.

À la sortie de la messe, on accourt me dire que les deux soldats viennent d’être arrêtés et conduits au commandant chez Léon Jean Sauvage. J’y arrive au plus vite. En ce moment le commandant s’avançait vers les deux hommes, avant qu’il les interroge je lui dis : « Mr le commandant voila deux travailleurs que j’ai embauchés pour la batteuse, vous savez que je dois livrer chaque jour cent sacs d’avoine à Boyelles, si on m’enlève mon personnel, je ne pourrai plus livrer l’avoine. Vous les avez embauchés, ont-ils des papiers ? — S’ils n’en avaient pas, je ne les aurais pas embauchés.  » — Se tournant vers eux : « Montrez vos papiers ». Le commandant les examine minutieusement, me les tend en disant : « Gardez les, ces papiers, comme cela ils ne pourront pas vous quitter, ils travailleront pour vous. »

Sous deux autres commandants, ces deux hommes furent encore arrêtés. Les deux fois, je réussis à les tirer d’affaire. Mais Jean Morin fut arrêté une quatrième fois, je ne pus rien faire pour lui. Il n’avait pas le moral nécessaire en de pareilles circonstances. Il fut envoyé en Allemagne. Apres la guerre, il m’a envoyé de ses nouvelles. Quant à Victor Sorin, il est resté avec nous jusqu’à la fin de l’invasion.

Ce même dimanche apres midi, le commandant quitte Croisilles. Par la suite je reverrai ce commandant, je l’appellerai le commandant « papier » en souvenir de ces des deux bretons.

Mr Boots redevient commandant de Croisilles.

Les réunions de notre petit clan chez Godart continuent. Je fais mon possible pour y aller chaque jour. Les plus assidus sont Milon, Morel, Plouviez, Grandy. Je les tiens au courant de tout ce qui se passe et j’utilise leur concours le plus possible.

Nous allons d’autant plus volontiers chez Godart, qu’il y a cinq blessés français dans la salle de réunion, dont la porte d’entrée, les fenêtres donnent sur la cour. En passant, il nous arrive de les entrevoir, parfois nous avons pu les approcher.

Le plus grand blessé était un petit breton, tout jeune : il avait une balle dans les reins. Sa blessure était tres douloureuse et d’une gravité exceptionnelle. Mais il avait un moral extraordinaire. Nous l’appelions : Réjoui. Du fait de son heureux caractère, il s’est concilié les sympathies des infirmiers et du docteur. Ce dernier, par amour propre de son art, a pris à cœur de le guérir. Un jour le docteur propose au petit breton de parier qu’il le guérira. L’enjeu fut le pantalon rouge. Nous étions présents quand le docteur a emporté ce pantalon. Nous le connaissions bien, ce docteur, il était humain et bon ; il logeait chez Émile Sauvage.

Alors Réjoui fut évacué, il était resté le dernier soldat français.

Au retour ded’un voyage à Cambrai, Louis Hauwel m’informe que le minotier de Marquion peut nous livrer de la farine. Il accepte de conduire la voiture de blé. Si j’obtiens l’autorisation, il partira demain matin. Le commandant Boots me donne un laissez-passer, valable huit jours, pour aller chercher des vivres à Marquion et à Cambrai.

Alfred Pauchet, Louis Hauwel et moi chargeons la voiture de quarante sacs de blé prélevé dans notre grenier. Hauwel allait partir, quand un officier entre dans la cour, saute à bas de cheval près du chariot. « Mr le Maire, me dit-il, je vous apporte l’ordre de conduire de suite au moulin Stenne à Bapaume, tout le blé battu de la Commune. » Je sors mon calepin et lui réponds : « Monsieur nous livrons de l’avoine à Boyelles — ce disant je cherche dans mon cal⁁epin l’ordre de réquisition que je n’ai pas. — Si vous voulez m’accompagner chez Mr le commandant, il décidera ce que nous devons faire. Il m’est indifférent de livrer du blé à Bapaume ou de l’avoine à Boyelles. » Nous partons chez le commandant. Notre petit Pierre jouait dans la cour, je lui crie : « Va dire à Hauwel de partir à son travail pour qu’il finisse le plus tot possible. »

Au bureau, les officiers causent. Au moment où le commandant se tourne vers moi, je me hate de lui dire : « Permettez-moi de vous rappeler que nous envoyons chaque jour une quinzaine de voitures à Cambrai, que nous avons une batteuse en cours de travail aupres d’une meule d’avoine… »

« Finissez de livrer l’avoine à Boyelles, ensuite vous conduirez le blé à Bapaume. »

En sortant du bureau, je vois arriver sur la Place un convoi d’une trentaine de voitures. Un officier le dirige. Il y a de nombreux sous-officiers et brigadiers et xxx un grand nombre de soldats. Les attelages se répartissent par toutes les fermes, ensachent les grains qu’ils trouvent dans les greniers et les chargent en voiture.

Je réclame un bon pour chaque particulier. L’officier me répond qu’il me donnera un bon global quand le travail sera terminé.

Quand le travail fut terminé, l’officier était parti.

Je vais réclamer aupres du commandant. Il me répond que j’aurai un bon, que j’attende.

Le lendemain deux de ces Messieurs, Milon et Morel, vont dans chaque ferme noter la quantité de grains enlevés à chacun. Je garde sur moi ce tableau récapitulatif.

À la maison il nous reste quelques sacs de blé que j’ai fait cacher dans la menue paille, derrière la batteuse, quand la roue motrice fut brisée. Nous sommes plusieurs qui avons conservé quelques sacs de blé.

Mme Froment avait caché trente sacs d’avoine d’un coté, et 24 sacs de blé de l’autre côté de sa maison. Elle vient m’informer que les soldats logés chez elle ont trouvé l’avoine. Nous convenons que je vais aller lui réquisitionner cette avoine.

Quand j’arrive, plusieurs soldats sont assis autour du poële. Je dis, d’un ton sévère à Mme Froment : « J’apprends que vous avez encore de l’avoine, et vous ne me l’avez pas déclaré ! Je viendrai l’enlever pour la livrer à Boyelles. » Mme Froment prend un air confus.

Un soldat me tire par la manche : « Elle a encore du blé. Il vous reste du blé ? Je le réquisitionne !  » Mme Froment joue très bien son rôle.

Hauwel ramène douze sacs de farine. Nous aurons les autres dans quelques jours.

Demain Hauwel conduira le blé de Froment. Quand nous arrivons avec les deux voitures, les allemands s’empressent de nous ⁁aider à charger l’avoine et le blé.

Nous apprenons que Mme Canonne à Bullecourt dispose d’une voiture de blé. Je vais lui proposer de nous la céder. Nous lui paierons ce blé au cours du mois d’Aout et en proportion de la quantité de farine que nous rendra le meunier. Le surplus sera considéré, comme ayant été enlevé par les allemands. C’est ainsi que nous avons procédé avec les cultivateurs qui nous ont livré du blé.

Au retour de ce voyage, Hauwel me dit que le meunier demande de surseoir à tout nouvel envoi de blé, qu’il n’est pas certain de pouvoir nous rendre toute la farine. Il nous a tout rendu.

Nous profitons de cette enlèvement des grains par les allemands pour ne plus livrer d’avoine à Boyelles.

J’informe le commandant que nous n’⁁en avons plus d’avoine. Je lui parle de cet enlèvement sans bons. Il me répond : « Je suis convaincu que vous recevrez un bon ; mais je n’ai aucune autorité aupres de l’Intendance. Dans quelques jours, si vous voulez aller à Boisleux réclamer aupres du général, je vous donnerai un laissez-passer. »

En sortant de la ferme apres le dîner, j’aperçois venant de Fontaine un long troupeau de vaches. Trois allemands, armés de bâtons, marchent insouciants en avant, sans se retourner. J’évalue à quarante bêtes les vaches que je vois, car je ne peux voir la queue du troupeau par suite du coude de la rue. Je constate qu’il n’y a pas de gardiens sur les côtés. Je pense aussitot qu’il y a peut-être un coup à faire. Je me dis : ces vaches vont sûrement à Boyelles, où se trouvent les magasins de l’intendance, elles vont passer par la rue de St Léger. Je pars vivement en avant, j’ai la bonne fortune d’apercevoir Morel et Milon, ils m’ont vite rejoint. Rue de St Léger, nous ouvrons la porte de la petite ferme de Reversé, située en face de la boucherie Dubus. Nous prévenons la bouchère de se préparer. Quand le troupeau arrive, nous causons tous trois sur le côté, indifférent à ce qui passe. Quand les hommes allemands de tête sont avancés à une certaine distance, nous entrons doucement dans le troupeau, nous réussissons à faire entrer trois vaches dans la ferme et nous fermons la porte. Dix minutes apres le passage du troupeau, les trois vaches étaient à la boucherie abattues, on les dépeçait. Ils sont cinq à ce travail : la mère et la femme du boucher, Milon, et Morel ⁁et un voisin. Je vais prévenir Plouviez qui vient avec la liste de population, qu’il a pour le pain. Les bêtes sont débitées en morceaux d’une grosseur correspondante au nombre d’habitants de chaque foyer. Quant au prix, nous suivons les cours pratiqués à la foire d’empoigne ; aussi tout le monde en veut.

Deux fois encore, nous avons réussi le même coup. Nous avons ainsi enlevé sept vaches. Puis les convois furent moins nombreux, mieux surveillés.

Ce qui nous réjouissait le plus apres ces coups là, c’est qu’un bureau de pionniers était installé dans la maison du boucher avec deux fenêtres sur la cour. Un officier occupait une chambre à l’étage.

La femme du brigadier de gendarmerie me fait demander d’aller chez elle. Depuis le début de l’invasion, elle a chez elle recueilli le brigadier de Bapaume ⁁Coint, sa femme, leurs deux enfants. Il s’appelle Coint. Lorsque tous quatre arrivent dans la salle, je félicite la femme d’avoir fait une si belle bosse à son mari. J’ajoute aussitot : vous allez l’enlever ; ne croyez pas que les allemands seraient dupes de la supercherie, elle provoquerait votre exécution immédiate. Au lieu de vous cacher, il faut vous montrer ; que les habitants s’habituent à vous voir, ainsi que les allemands. Aux yeux de tous, vous serez désormais le parent de Mme Dupont. Si vous le voulez, venez demain à la ferme, mettez-vous à balayer la cour… Il ne fut jamais inquiété.

En ce temps là, à différentes fois, j’ai vu des couples de jeunes filles belges. Elles venaient me causer discrètement. Je comprenais tres bien qu’elles étaient des espionnes, mais ce n’étaient pas à moi à me livrer à elles. Et qu’aurai-je pu leur apprendre en plus de ce qu’elle pouvaient voir ? Nous les recevions à notre table, je leur procurais un gîte pour la nuit.

Plus tard au début de 1915, je verrai arriver une dame mise avec une grande simplicité. Je suis sur la place. Je cause à deux officiers. Je constate que d’aussi loin qu’elle me voit, elle m’observe. Elle passe pres de nous sans regarder, l’oreille aux aguets. Le soir elle arrive à la maison. Elle nous dit qu’elle est la femme du colonel Bouttieaux, le premier colonel aviateur français. Infirmière dans les ambulances de l’avant, elle fut cernée lors d’une avance allemande. Quand le dernier soldat français eut quitté l’hopital, elle est partit cherchant à passer les lignes. Elle a couché chez nous, elle est repartie le lendemain. En ce temps là, il paraît que l’on pouvait encore passer par la Belgique et la Hollande.

En 1920, j’ai reçu une lettre de cette dame. Elle ⁁avait réussi à passer les lignes, elle ⁁avait repris du service dans les ambulances. Son fils unique fut tué en combat aérien en 1917, son mari devenu général eut un accident mortel en sortant des tranchées en 18.

De bonne heure un matin, un allemand me conduit au bureau chez Morel. Un officier me demande qu’elle est la population de Croisilles. Je réponds que nous sommes 1050. — C’est inexact. Il me fait entrer dans la salle voisine, je vois accrochée au mur, la carte du Pas de Calais. Elle ⁁indique uniquement le nom des communes et au dessous le chiffre de la population au dernier recensement.

Puis il m’emmène chez Mlle Lefebvre, rue de St Leger. Je vois, Groupés dans la rue et gardés par des soldats, se tiennent Messieurs Jules, Émile, Eugène Sauvage, Ficheux, Lesage, Michel Dujardin, Alcide Dumont, F. Demiautte, Grandy, Plouviez.

Ryckelynck, adjoint, arrive en même temps que moi. Nous sommes en présence de trois officiers de l’Intendance qui déclarent « L’autorité militaire impose à la commune une contribution de guerre de trente cinq francs par habitant au dernier recensement, soit 1271 x 35 = 44 485 F.

Vous avez vu ces MM. groupés dans la rue, ce sont les otages, ils seront retenus prisonniers, aussi longtemps que vous n’aurez pas acquitté la contribution. »

Ryckelynck et moi nous partageons le village, Labitte et Béthencourt nous accompagnent. Nous entrons dans toutes les maisons, nous acceptons toutes les sommes si minimes qu’elles soient. Le soir notre tournée est terminée, nous xxx avons recueilli 33 000 F. Les bureaux de l’intendance sont fermés, il faut remettre à demain le versement. Je suis bien tourmenté de remettre une pareille somme aux allemands. N’est-ce pas leur donner l’impression que l’argent se trouve facilement chez nous. Et si les français arrivaient nous délivrer !

Nous allons xverser 18 000 F et nous obtenons, en témoignage de notre bonne volonté, la mise en liberté provisoire des otages.

Je vais demander au commandant Boots le laissez-passer qu’il m’a promis pour Boisleux. Je pars le lendemain matin. Quand j’approche de Boyelles, je vois un cavalier s’arrêter à l’entrée du passage qui conduit au hangar de Mr Forgeois, où nous avons conduit de l’avoine. C’est l’officier qui est venu vider nos greniers, il m’a reconnu. Il me demande si je puis lui indiquer la quantité de grains que nous lui avons fourni. Je lui passe la facture. Pendant qu’il rédige le bon, je décide de continuer jusque Boisleux, je verrai Mr Trannin.

En serrant ce bon dans mon calepin, je songe que les allemands signent ces reconnaissances avec une insouciance qui ne peut s’expliquer que par la confiance absolue xxx dans la victoire, la certitude de n’avoir pas de comptes à rendre.

À Boyelles, j’ai l’impression que ce village est abandonné des habitants. Les fermes Delaire, Paquet, Forgeois me paraissent désertes. J’y vois quelques hulans. En passant devant l’habitation de Mme Lefranc, je vois un officier à la fenêtre.

Quand j’arrive à ce long bâtiment qui se termine par la Poste, je vois des quantités de personnes à l’intérieur des appartements ; les portes et les fenêtres sont fermées.

Cependant la dernière porte est ouverte, une femme est sur le seuil. Je lui demande : « Vous n’êtes pas de Boyelles ? — Je suis d’Adinfer » — J’apprends que ma cousine Nelly Muller est, elle aussi à Boyelles.

Je vois mon interlocutrice ennuyée, on me touche à l’épaule, je reconnais l’officier que j’ai vu à la fenêtre. — Que faites-vous ici ? Vous n’avez pas le droit de parler à ces personnes. — « Je connais cette dame d’Adinfer, je lui demandais des nouvelles de ma parente Mme Muller. Vous seriez bien aimable de m’indiquer où je pourrai voir Mr le commandant, je lui demanderai de me demander remettre Mme Muller et sa fille. » L’officier me demande mon laissez-passer et me dit de revenir le lendemain à cinq17 heures, il me dira sa décision.

En approchant de Boisleux je vois un avion. C’est le premier que je vois depuis Inchy. Je ne sais reconnaitre sa nationalité. On ne tire pas apres lui.

Je trouve la famille Trannin reléguée dans son sous-sol.

Mme et Mlle Trannin paraissent assez énergiques ; Mr Trannin est déprimé. Nous n’apprenons rien l’un à l’autre des événements militaires. J’apprends que Mme Demesmay, tante de ma belle-sœur Louise Duquesne s’est repliée en à temps ; que l’amie de Rose, Mlle Delcour et sa mère habitent seules de civils le quartier de la gare, tout contre la ligne du chemin de fer. La bonne des Trannin est la fille de Xavier Falempin, aujourd’hui Mme Défossé.

Quand le lendemain, j’arrive chez le commandant de Boyelles, j’ai l’impression qu’il est joyeux.

Il me conduit à la sucrerie dans un grenier immense où se trouvent plus de cent personnes, je vois se détacher d’un groupe Nelly. Elle accourt étonnée et heureuse. Adalbert son neveu l’accompagne. L’officier me dit : « Hier vous m’avez demandé votre cousine et sa fille, or elle a un garçon ? — C’est exact Mr le commandant, hier vous m’avez troublé, et j’ai confondu ma parente Nelly avec sa sœur Alice. C’est Alice qui a une fille et Nelly un garçon. » — Je lui ai fait plaisir en lui disant qu’il m’a⁁vait troublé, il me laisse emmener Nelly et son « fils ».

Nelly me raconte son odyssée.

Le 3 octobre un général arrive chez elle. Adinfer est bondé de soldats ⁁français. Toute la nuit on entend le canon, la fusillade. Nelly s’inquiète ; à plusieurs reprises, elle demande au général s’il ne serait pas prudent qu’elle s’éloigne. À onze heures, le généralil lui dit encore : notre présence ici est une sauvegarde, les allemands ne vont pas venir — À onze heures quinze le général et les soldats s’en vont.

À onze heures trente, Adinfer est envahi. Vers treize heures, les allemands rassemblent les habitants dans l’église. Ils réclament une somme (dont j’ai oublié le montant). Ils reviendront dans une demie heure recueillir la décision. Personne ne sortira de l’église tant que la somme ne soit payée intégralement. »

Lorsqu’ils reviennent, les allemands groupent les personnes qui vont effectuer un versement. Elles vont chez elles accompagnées d’un soldat baïonnette au canon. Au retour, les allemands comptent la somme. Il manque X.

Un officier affirme que si dans un quart d’heure la somme n’est pas trouvée, la population entière va être enlevée.

Cette fois la somme est complète. Sitot que la somme est encaissée, les allemands emmènent tout ce monde à Boyelles.

Nelly ajoute : il y a à Boyelles les habitants de Ficheux, d’Hendecourt, de Ransart et d’Adinfer. Nous sommes six cents : Il y a quatre cents personnes à la sucrerie, cent à la Poste, cent à la ferme de Mr Pontfort.

Quelques heures apres notre arrivée une toute jeune femme a eu son premier bébé. Nous nous sommes tenues debout à cinquante femmes, et peut-être plus, à faire un cercle serré autour d’elle pour la garantir des coups de vent. Nous avions Des gardiens qui circulaient au milieu de nous. À Ficheux il se trouvaient quelques vieillards impotents, les allemands ont fait prendre un tombereau aux hommes valides et leur ont fait charrier ces vieillards jusque Boyelles.

Mr le Docteur Dumont de Ransart étaitdéjà presqu’un vieillard ; il esttrès puissant, marche péniblement. En cours de route, il est épuisé, il tombe ; les soldats le maltraitent. Il meurt le lendemain de son arrivée. Son cadavre est resté trois jours au milieu des prisonniers.

Chaque jour les soldats nous donnent ⁁pour nourriture des têtes de vaches, des poumons, des cœurs, ⁁des pattes.

À notre arrivée, nous avons pillé les maisons abandonnées, la plupart le sont, les jardins. C’est ainsi que nous avons eu des ustensiles de cuisine. Quelques personnes ont eutrouvé un peu de linge…

En cours de route, Nelly a peur. Peur des allemands, d’être reprise ; peur des obus qui passent au dessus de nous. Les allemandsennemis tirent sur Wailly, sur Achicourt. C’est alors que je vis le premier obus incendiaire, projeté en boule de feu durant cent mètres ⁁avant sa chute et incendier une meule.


La Grande Guerre

Suite au premier cahier

Nous sommes ⁁en Novembre 1914.

La grand’porte de l’établissement Vanneuville, sur la Place, est toujours fermée, elle est abritée contre les intempéries.

Les allemands y apposent une affiche en grands caractères.

Ils nous informent qu’Éric Benton et Paul Théry ont été fusillés à Hénin-Liétard, parce qu’il fut prouvé que c’étaient des militaires cachés à l’arrière du front.

Les habitants qui recueillent des soldats, leur procurent des vêtements (suivent plusieurs alinéas) seront également fusillés.

Les intendants me réclament le complément de la contribution de guerre, sous menace de reprendre les otages. Je verse le complément de la somme recueillie, soit 15 000 F. Je leur propose de compléter la somme avec des valeurs, des titres. « Apportez voir », me disent-ils.

J’ai trouvé quelques titres de non valeurs, tels que Névada et autres ; mais je dus compléter la somme par quelques titres de rente. Je n’eus pas le talent de leur faire admettre qu’un titre de rente de cinquante francs, équivalait à une somme de mille francs. Par contre ils inscrivaient dans la colonne de l’addition les sommes inscrites sur les actions de Nevada et autres rossignols. Je voulus reprendre les titres de rente, promettant de compléter en numéraire le plus tot possible.

Il était intéressant de voir leur embarras. Finalement, ils conservent tous ces papiers, ils vont les transmettre à leur supérieur.

Quelques jours plus tard, ils me rendent ces titres, ils exigent de l’argent. Le commandant Boots est en rapports avec ces intendants, le brave homme me propose de me conduire, dans son auto à Cambrai, négocier ces titres dans une banque.

Il faisait froid ce jour là ; nous ignorions si l’auto était découverte ou fermée, Rose me fait prendre une peau de bique.

À Cambrai, le commandant me dépose sur la Place, me donne rendez-vous dans deux heures.

Je vais directement chez Lollivier. « D’où venez-vous ? Vous avez de la chance d’être arrivé juqu’ici avec ce manteau. » Il me cite plusieurs personnes que les allemands ont dépouillées en pleine ville sur le trottoir.  » Je ne perds pas mon temps à courir les banques.

Quand l’heure du départ fut arrivée, je partis emportant sur le bras ma peau de bique, soigneusement cachée dans une housse.

En cours de route Dans Cambrai, j’ai croisé trois chariots de culture bondés de jeunes gens de vingt à trente ans[2]. L’un d’eux me crie bonjour ; c’était Léandre Bourdrez, originaire de Croisilles, il était employé mobilisé au chemin de fer en résidence à Marquion.

Le reliquat de la contribution de guerre va rester en suspens durant plusieurs mois.

Chez Godart, un jour, nous tenons conseil. Devons-nous semer du blé ? ou bien, nous abstenir.

La discussion fut ardente. Chacun soutenait sa thèse avec une égale énergie. Les uns disaient : « nous devons semer : les français viendront nous délivrer au printemps, et la France aura besoin de blé. Les autres disaient que nous ne devions pas nous exposer à semer du blé pour le roi de Prusse.  » Je ⁁l’ emportais mon avis en disant : qu’en semant nous donnions à la population la meilleure preuve de notre confiance absolue en la victoire. Nous soutenions son moral. Et les allemands constataient que nous n’étions nullement déprimés. Il nous fallait du blé pour semer.

Beaugé et Broyez avec Victor ont battu au fléau, durant près de deux mois, le blé qui restait dans les deux tas pres de la batteuse.

Chaque jour, ils vannaient le grain. Quand il se trouvait un officier dans la cour, ils allaient vider les sacs dans le grenier au dessus du poulailler. C’est à ce tas que nous prenions le blé pour de semence pour nous et les cultivateurs qui en désiraient. Mais en toutes circonstances favorables, nous transportions ce blé dans une petite remise aux rames à pois, au fond du jardin, ⁁derrière les noisetiers. Les derniers sacs de ce lot furent découverts au mois d’Aout 1916. Il en restait une dizaine. Le plus gros lot fut caché dans la courette, principalement au dessus des petits poulaillers qui étaient voutés. Nous dûmes pour cela dégager du bois et de la tourbe qui gîsait là depuis pres de cent ans. Ce blé ne fut pas trouvé. Nous en avions mis également dans le fourneau aux cendres, au dessous du four.

L’hiver 1914-15 fut clément. Les betteraves n’ont pas souffert de la gelée. ⁁Pour semer nous avions supprimé les tubes du semoir et nous semions sur les betteraves une bande de blé à la volée. Et Henri labourait les betteraves entières. Nous eumes au printemps un blé magnifique. À la suite d’un coup de herse, les betteraves, dégagées de leurs feuilles, gisaient à la surface du sol.

J’ai entendu dire qu’en certains endroits les allemands ont expédié ces betteraves en Allemagne pour en extraire le sucre. Ici, elles serviront dans quelques mois à un tout autre usage.

Les allemands nous enlèvent sans bon les poulains de l’année. Il y avait à Croisilles quatre laiterons. Ils sont expédiés en Allemagne.

Nous sommes dénués des denrées et des objets de première necessité.

Les allemands nous proposent de la farine. Nous allons en chercher à leur magasin à Boyelles. Nous la payons quatre vingt cinq marcks les cents Kg. Le pain que nous obtenons nous donne des douleurs d’intestins. En tamisant cette farine, nous trouvons du duvet semblable à celui des marrons sauvages.

Toutes les salles qui ne servaient pas à l’habitation, c’est-à-dire les salles d’estaminet, d’épicerie, de réunion ont été occupées dès le début pour recevoir les blessés ; elles le seront jusqu’à la fin. Nous ne disposons d’aucun local pour installer une maison de commerce.

Je vais demander au commandant Boots de nous donner, n’importe où, cette salle dont nous avons tant besoin. Il me répond qu’il ne peut pas disposer d’un appartement occupé par la troupe. Mais dès que des allemands quitteront le local qu’ils occupent dans une maison, dîtes le moi et j’irai vous l’attribuer, coller une pancarte sur la porte et vous le conserverez toujours.

Deux jours plus tard les télégraphistes installés à la maison partent ; notre salon, notre grande salle, notre petite salle sur le jardin deviennent libres.

D’un commun accord, avec Rose et les enfants, nous décidons d’y installer l’épicerie.

Quelques instants après, le commandant venait placer les trois pancartes, sur les portes du salon, de la grande salle et de la petite salle. Nous ne nous doutions pas alors que ces pièces nous seraient bientot d’une utilité indispensable.

Réunis chez Godart, nous décidons de proposer à Mr Pagniez d’entrer prendre cette épicerie. Nous lui recommandons de pratiquer des prix en concordance avec les circonstances.

Mr Pagniez, ou plutot sa jeune fille ouvrait l’épicerie de huit heures à midi et de treize heures et demi à seize heures. L’épicerie fermait à la tombée du jour. Chaque fois que Mr Pagniez le demandait, j’envoyait Henri avec un chariot chercher les marchandises à Cambrai.

Nelly me demande d’essayer de sortir de Boyelles Mme Dumetz d’Adinfer et ses deux fillettes. J’en cause à deux ou trois personnes, Mme Deforge la boulangère s’offre de prendre cette famille chez elle.

J’obtiens un laissez-passer pour cette dame et moi. Apres quelques hésitations le commandant de Boyelles nous donne satisfaction. Nous revenons cinq à Croisilles.

L’impulsion est donnée, des ménages de Croisilles s’offrent à prendre des prisonniers. Il me suffisait de signaler au commandant de Boyelles un but utile. J’ai ramené les voisins de Nelly, le mari était cordonnier ; deux institutrices en retraite, bien que nous ayons à Croisilles un instituteur et quatre institutrices. Plusieurs hommes vinrent comme charretiers, ils amenaient leur famille. On m’avait demandé de ramener François Bourgogne, sa femme et sa fille. J’eus de la peine à les décider à venir ; ils m’objectaient : « Quand les français viendront, nous serons plus vite délivrés à Boyelles qu’à Croisilles. » À plusieurs reprises j’avais essayé de ramener un cousin des Vaillant, d’Henin. Mais l’adjudant de Boyelles l’avait dans le nez, il me l’a toujours refusé.

Quand Mr Dujardin eut la certitude de ne pouvoir fabriquer les betteraves cette année, il consentit à céder du charbon aux habitants. Un jour chaque semaine, nous allions tous chercher notre provision. Les clients emplissaient leur sac. Lefebvre, contremaitre, pesait et Labitte, comptable, inscrivait.

Un vieillard, dont je ne me rappelle plus le nom, obtient l’autorisation de revenir de Vitry à Croisilles dans sa famille. Vers la même époque Mme Elisée Fourneau a pu partir de Croisilles avec ses enfants, ⁁pour aller chez sa mère à Boiry Notre Dame.

Cet homme me dit que le moulin de Vitry tourne, que les habitants obtiennent un peu de farine. Justement Mr Carpentier vient de m’informe que les deux allemands logés chez lui, ont abandonné dans sa maison une trentaine de sacs de blé. Voilà une bonne occasion de le débarrasser. Je propose ce voyage à Louis Hauwel, il accepte.

Hauwel ne revint que le quatrième jour. À peine est-il arrivé à Vitry, que le conducteur, l’équipage, le grain, tout est confisqué. Hauwel fut remis en liberté le lendemain. Durant trois jours il insiste pour qu’on lui rende son attelage ; il est débrouillard, a du sang froid, ⁁il ramène son chariot.

Le magasin de Mme Fontaine est tres bien situé. Il est éclairé par de larges baies qui donnent vue sur toute la Place et sur la rue de St Leger. Les allemands transforment ce lazarett en salle de lecture.

Il arrive un docteur d’un grade supérieur. Il supplante Mr Boots. Nous sommes sous les ordres du commandant Hartmann. Il installe son bureau dans la salle maison de Ryckelynck, il ⁁en occupe toute la maison propriété, y compris la cuisine, ne laissant à Ryckelynck que deux petites chambres qu’il partage avec son beau-père et une jeune pupille. Ce docteur agit de la même façon avec Mme Wedeux qu’il relègue dans deux chambres avec son bébé et ses parents.

C’est là que ces personnes vont vivre, faire tout leur ménage, durant plus de vingt mois. La salle et le salon de Mme Wédeux deviennent le mess des docteurs. Il suffit de percer une ouverture dans le mur de séparation ⁁des deux propriétés, et les deux maisons se trouvent à quelques mètres l’une de l’autre.

Ce commandant est un homme fantasque. Pour un rien il se met dans un⁁e état de colère folle : c’est un agité. Je me demande si parfois ses colères ne sont pas factices ; il m’intéresse.

Toute la journée il me harcèle d’ordres : « Mr le maire, ordre de remettre immédiatement au planton, douze poires bonnes à manger. » Je réponds que je n’ai pas de poires. Je constate aussitot sur la physionomie du soldat qu’il prévoit la colère du commandant. Quand j’arrive à cinq heures, le commandant me crie, furieux : « Pourquoi n’avez-vous pas donné de poires ?  — Parce que je n’en ai pas. Les soldats ont pillé les jardins, nous n’avons pas de fruits. » Il donne un violent coup de poing sur le bureau, se lève, gesticule en me dévisageant. Brusquement, il se rassied, me tend le bout de papier habituel sur lequel sont inscrits les ordres pour le lendemain. Voyez, me dit-il calmé, vous devez livrer ici à la cuisine, chaque jour trente litres de bon lait. Ce lait est destiné aux soldats malades, j’exige du lait pur.

Nous livrions déjà ces trente litres de lait, fournis par douze ou quinze cultivateurs. Ce lait était peut-être à peu près naturel. Desormais Mme Léon Sauvage, Savary et nous allons le livrer après l’avoir passé à l’écrémeuse. Quelques jours plus tard, le commandant m’appelle dans la matinée. Il me crie à tue-tête : « Vous livrez du lait écrémé ! — Non, Mr le commandant. — Comment ! non, ce lait tourne ! — J’ai vu verser ce lait dans le récipient où il restait du lait de la veille. — Vous avez vu ça ? — Oui. » Le commandant bondit à la cuisine. J’entends les talons des soldats claquer, puis un déchainement de vociférations. Ces malheureux cuisiniers n’ont pas osé protester, démentir cette accusation.

Nous avons continué à livrer du lait écrémé.

Un autre jour ce commandant m’envoie l’ordre de livrer douze œufs. « Nos poules ne sont pas nourries, ne pondent pas en cette saison. » Quand j’arrive au bureau le commandant me crie : « Croyez-vous que je vais continuer à me contenter de vos refus ? Sachez qu’en Allemagne un ordre ne se discute pas, il est toujours exécuté. Or ici en France envahie, vous êtes assimilés aux allemands. » — Mr le commandant, si vous me donniez l’ordre de vous donner une poignée de cheveux, pourrais-je l’exécuter ? Il me regarde surpris, me tend le papier ordinaire et me congédie de la main.

En sortant du bureau j’entrais toujours chez Godart. Nous passions un moment bien agréable à examiner ces ordres. Nous savions qu’en Allemagne les ordres sont tellement bien exécutés qu’il n’est pas nécessaire de contrôler leur exécution. Aussi nous passions un coup de crayon sur certains de ces ordres, et nous cherchions à interprêter les autres à rebours de ce qui était demandé.

Il nous était interdit de fermer nos maisons à clef. Les allemands devaient pouvoir entrer à toute heure. Nous n’avions pas le droit non plus de fermer nos chambres à coucher : les allemands pouvaient demander un renseignement ou tout objet dont ils avaient besoin.

Une nuit, nous étions couchés depuis une heure deux soldats entrent, baïonnette au canon. « Monsieur le maire, tout de suite à la commandature pour une chose tres grave. Retirez-vous, et je me lèverai. » Ils s’écartent un peu, mais reviennent aussitot : ils ont peur que je me sauve.

Rose vient à la fenêtre me regarder partir entre ces deux soldats, baïonnette au canon. Elle était très impressionnable, se tourmentait beaucoup.

Le commandant m’attend dans la rue, en face de la ferme Derœux. « Suivez-moi. » Nous entrons dans la pature au delà de la ferme. Nous longeons le mur de cloture le long du village. À un endroit un veau écorché est suspendu à une poutre appuyée contre le mur. À coté une seconde poutre. Le commandant me dit : « Vous voyez ce veau et cette poutre ? venez. » Il est calme comme je ne l’ai jamais vu. Il me surprend. Au bout de la pâture je vois un soldat qui tient son fusil à l’épaule. Je ne tarde pas à voir un second veau, écorché, étendu sur le gazon. Le commandant me dit : « Ce veau était aupres de l’autre. Un civil a voulu le voler, mais notre homme de garde veillait. Le civil a eu peur, il a jeté ici le veau. » « Le soldat a-t-il vu vraiment un civil. Pourquoi n’avait-il pas tiré apres lui. C’était peut-être un allemand. — Je vous dis que c’était un civil ! — Un civil ou un soldat, celui qui a voulu prendre ce veau est un homme qui a faim. — Vous avez raison : un homme qui a faim. » Il ordonne de reprendre le veau.

Revenus sur la route, je lui dis bonsoir. — « Mr le maire, reprend-il, je vous ai dérangé la nuit, je veux vous offrir un café. » À quel mobile ai-je obéi ? Je le suis J’ai accepté. Dans la salle du mess, il y a cinq ou six officiers. Nous nous asseyons à un bout de la table. Dès que le café est servi, je me hate de boire et je me lève. Le commandant m’empoigne par le poignet : « Vous n’allez pas partir comme cela. » Il me retient de force. Il fait apporter des bouteilles de liqueur. Cette fois je refuse.

On apporte des cartes, trois officiers viennent se placer en face de nous. Je refuse de jouer, mais je suis toujours prisonnier. Je me mets à bâiller, bientot je le fais naturellement sans discontinuer. Enfin ! je puis partir.

Je trouve Rose glacée, toute tremblante. Longtemps apresmon retour, ses bras, ses jambes étaient encore secoués de saccades nerveuses.

Apres trois semaines d’intérim nous avons de nouveau le commandant Boots.

Erreur de date. Cette évacuation eut lieu en 1915. À mettre page 209.

Au début de son arrivée, le commandant Hartmann avait fait publier que les vieillards, les femmes et les enfants qui voulaient retourner en France libre, devaient se faire inscrire à la commandature. Vingt cinq personnes au plus donnèrent leur nom.

C’étaient des personnes qui n’habitaient pas la commune : des parents des amis surpris ici par l’invasion. Notre parente Mme Muller se fit inscrire.

Aucune famille de Croisilles n’essaya de partir. Tous attendaient les français avec une confiance absolue, personne ne voulait abandonner son mobilier à la destruction des allemands.

Le groupement eut lieu dans la cour de notre ferme vers le 20 décembre. Les partants allaient prendre le train à Ecourt. Je leur fis nos adieux. Je me trouvais sur le seuil de la maison, un allemand se tenait pres de moi. Je dis à peu près ceci : « Vous direz à nos français que nous avons confiance en la victoire, que notre moral est excellent, que nous désirons ardemment les voir arriver, mais que nous les attendrons patiemment aussi longtemps qu’il le faudra, pour qu’ils arrivent en vainqueurs, chassant les allemands devant eux. » Ce disant, je poussais le soldat par le dos. Surpris, il descendit vivement les marches du perron.

Dans l’apres-midi, nous vîmes revenir Nelly, toute contristée. Elle ne put partir parce que son « fils » Adalbert, âgé d’une quinzaine d’années était grand et fort.


Les allemands firent de grands préparatifs pour la fête de Noel. Ils ramenèrent du parc du Chateau de St Leger, trois chariots de têtes et de branches de sapins. Ils installèrent des arbres de Noël dans tous les lazaretts. En passant dans les rues, nous pouvions voir, ⁁suspendus aux branches, des paquets de cigares, de cigarettes ; des objets de première nécessité, tels que bretelles, mouchoirs, chaussettes, pantoufles, etc.

Ils firent beaucoup de réclame pour la messe de minuit, invitèrent les habitants à y assister. Seuls deux civils y sont allés.

Au début de l’année, apres trois semaines d’intérim, nous avons de nouveau le commandant Boots.

Sur la Place je croise un civil et un soldat. Mme Godart me dit : « Vous n’avez pas reconnu Julien Warnier ? Ce soldat l’a conduit chez le commandant, ils viennent de sortir. » Ce pauvre Julien avait la figure tellement décomposée, que je ne l’avais pas reconnu. Et il n’avait pas fait un geste pour attirer mon attention. J’entre avec eux chez le docteur Ficheux, où loge un docteur allemand. Je dis à ce docteur que Warnier a eu la jambe cassée à deux places, qu’il boite réellement, qu’il a été réformé. — Je vais voir, me dit-il. Il emmène Warnier dans sa chambre. Lorsqu’ils descendent, ce docteur il me dit : « Il est exact que ce Mr a eu la jambe cassée, qu’il est boiteux, mais cela ne l’empêche pas d’être apte à faire un service armé. Si c’était un allemand, je le prendrais bon pour le service. » Il remet ce certificat au soldat, et nous partons à la commandature. Nous avons la chance de croiser Mr Boots dans la rue. J’avance vivement : « Mr le commandant, je vous assure que cet homme a eu la jambe cassée, qu’il a été réformé. — Vous, je vous crois, dit-il, mais lui je ne devais pas le croire. » Sans même prendre le certificat que le soldat tient en main, il lui ordonne de relâcher Warnier.

C’est vers ce temps là que nous avons écrasé du blé d’une façon intensive dans nos moulins à café.

Un matin de bonne heure le commandant Boots me fait appeler. « Mr le maire, je vais quitter Croisilles, je ne veux pas que les habitants soient lésés du fait de l’occupation allemande depuis le début de la guerre. Présentez-moi un bon totalisant les préjudices subis par vos administrés, je le signerai. »

En sortant, je fais convoquer à la maison tous les chefs de ménage : j’installe Milon, Morel, Grandy, Pouiviez dans notre petite salle. Ces messieurs inscrivent toutes les réclamations des habitants. Ils inscrivent en mesures usuelles les superficies des diverses récoltes. Le nombre de chevaux, de vaches etc. enlevés. Il faut aller tres vite.

François Demiautte se tient à la porte du corridor ne laisse entrer les personnes qu’au fur et à mesure qu’il en sort.

Je vais trouver Jules Sauvage, nous établissons un barême de prix à l’hectare pour toutes les denrées ; un prix moyen pour tous les bestiaux. Nous revenons à la maison avec toutes les données. Quand les additions des contenances seront faites, nous n’aurons qu’à multiplier par le prix unitaire. Nous vérifions que les superficies réclamées ne sont pas supérieures à la superficie du terroir. Nous avons comptées les betteraves. Nous arrivons au chiffre de un million. Nous sommes tous extrêmement surpris. Mr Grandy me dit : « Vous n’aurez pas le culot de réclamer cette somme ? » Je lui réponds simplement : « puisque nous l’avons trouvée. »

Le commandant ne s’attendait pas à cette réclamation. Il lève le bras en s’écriant « pas possible ! »

Je lui rappelle qu’au début de l’invasion des voitures, des caissons serrés les les uns derrière les autres ont séjourné durant plusieurs jours tout le long de la route de Fontaine à St Leger. Les chevaux étaient sur la route, attachés à ces voitures, Ils étaient rempaillés jusqu’au ventre avec du blé non battu. C’était un gaspillage inconcevable. L’un des deux officiers du bureau intervient et dit : « Oui j’ai vu ce blé en quantité sur la route. » Je pus encore répondre facilement à une objection à propos des pommes de terre, et le commandant se résigne à rédiger ce bon. Les officiers avaient l’air de penser : tout cela nous importe peu, nous sommes vainqueurs, nous n’aurons pas de comptes à rendre.

À la maison, tous attendaient mon retour. Grandy nous fait la traduction. Puis chacun veut voir la signature, le cachet. Quand ce bon arrive à Milon, Léon le passe à Joséphine, en lui disant : « tiens, je te le donne, garde le bien précieusement, ce sera ta dot, tu te marieras de suite, apres la guerre. »

En ce temps là, j’allais souvent chez Mme Burgeat, pour la raison que le commandant logeait chez elle. Elle avait installé dans sa maison la femme du clerc de notaire et sa fillette ; Mme Grandy allait souvent rendre visite. La salle à manger était occupée par les officiers. Ces dames se terraient à la cuisine et causaient librement devant l’ordonnance que je voyais toujours occupé à faire mijoter quelque chose sur la cuisinière. Je leur faisais signe de se méfier. Mme Burgeat me répondait : « il ne comprend pas un mot de français, on peut causer. »

Or ⁁le jour du départ dans l’apres-midi, je rencontre l’ordonnance à cheval dans la rue de St Leger. Il me dit : « Nous partons. Par là ? fis-je, en indiquant la direction du front. — Non, nous partons dans la direction de Fontaine. »

J’ai omis de relater qu’au début de Novembre, les allemands nous font approprier les rues du village.

Le lendemain matin, vers huit heures, je me rendais chez Mr Dujardin rue de St Leger. Je vois arriver une grande auto. Cette voiture marche lentement. De chaque côté, un soldat est debout sur le marchepied. Tous deux se tiennent de la main intérieure à une barre de fer, l’autre main est dissimulée sous le manteau contre la poitrine, à l’intérieur de la voiture, qui est spacieuse, se trouvent quatre officiers. J’ai pu parfaitement dévisager les deux du fond, ils sont passés à un mètre de moi.

Le lendemain on disait dans le village que l’empereur était passé la veille au matin à Croisilles.

En quittant Croisilles, le commandant Boots ne provoque le départ que de quelques pionniers. Par contre de nombreux sanitaires viennent renforcer leurs camarades. Plusieurs ont de grands chiens policiers.

Les blessés affluent encore plus nombreux. Je vis un jour un malheureux atteints des gazs lacrymogènes. Quel spectacle affreux ! Les paupières sont tuméfiées à telle point qu’il ⁁y voit à peine clair pour se conduire. Les narines, les lèvres sont dilatées, d’une épaisseur effrayante. Un liquide goutte continuellement des yeux, les narines, les lèvres suintent également. Ils marchent péniblement ; il parait que toutes les parties humides du corps, même sous les vêtements sont atteintes.

Quand, par hasard, nous apercevons un combattant revenir des tranchées en temps de pluie, nous voyons un bloc d’argile en mouvement.

La maison de Mr Houplain, bâtie à quelques mètres de la route, entourée de jardins, était toujours fermée ; on n’y voyait pas d’allées et venues. Seuls un ou deux docteurs y pénétraient de temps en temps. J’eus la curiosité de passer derrière cette habitation, par les jardins. En approchant j’entendis frapper de forts coups qui sonnaient creux. Je vis par une fenêtre un cadavre allongé sur une table, la poitrine est découverte, un docteur revêtu d’une blouse, tient en mains un ciseau et un maillet de menuisier, il tape avec force à l’endroit du sternum, tout comme un menuisier tape sur du bois dur. Le docteur manifeste une grande surprise, je me hâte de partir avant que sa surprise ne soit changée en colère.

Les allemands perdent beaucoup de soldats. Dès le début de l’invasion, ils les enterrent dans le jardin et dans la pâture au delà de la maison de Mr Wedeux.

Il arrive également des combattants. Ce sont des artilleurs. Ils vont huit jours au front et reviennent huit jours à Croisilles. Nous constatons qu’à chaque retour, il manque quelques hommes.

On ne saurait concevoir la multitude d’obus tirés continuellement jours et nuits. C’est un problème insondable de penser comment on peut approvisionner en obus les canons, sur toute l’étendue du front.

Quand trois ou quatre fois durant toute l’invasion il arrivera que nous n’entendions pas tirer au cours d’une journée, nous serons surpris, inquiéts de savoir savoir ce qui se passe.

Croisilles se trouvaient à sept ou huit kilomètres de la tranchée allemande, au point le plus rapproché, à vol d’oiseau.

À Beaurains, les allemands occupaient le coin Sud du croisement de la route Nationale d’Arras à Bapaume avec la route de Croisilles, de Neuville à Achicourt.

Puis les allemands occupaient le bois d’Adinfer.

Leur tranchée passait entre Douchy et Hanescamp ; puis au delà de Bucquoy.

Dès le début de l’invasion, les allemands ont installé des bureaux chez Léon Morel ; le successeur du commandant Boots, en tant que commandant de Croisilles, transforme en bureau en commandature. Elle y restera installée jusqu’à notre départ.

Les commandants se succèdent apres un séjour parfois de quarante huit heures. Les troupes ne changent pas chaque fois.

L’un de ces premiers commandants s’intéressent à la culture. Il met à notre disposition des chevaux et même des soldats pour hâter les semis de blé. Il offre même de nous céder du grain pour semer.

Cette façon d’agir de sa part nous tourmente, et moi particulièrement. Chaque semaine, je dois lui remettre un état des semis, une situation des travaux des champs.

Les pillages des premiers jours recommencent sous la direction et au profit de la commandature.

Nous voyons entrer dans nos maisons deux, quatre, six soldats et parfois plus. Ils se répandent dans tous les appartements, fouillent les meubles, les armoires. Il nous est impossible de savoir ce qu’ils cherchent. À toutes nos questions, ils répondent commandature. Le plus souvent ils ne répondent pas. Nous connaissons l’objet de leur recherche quand ils l’ont trouvé. Tantot ce sont des couverts en argent, pour la réception de camarades officiers, ou de la vaisselle, des nappes, des serviettes. Au début de cette époque c’étaient nos literies qui disparaissaient le plus : matelas, couvertures, draps. Un ⁁jour un soldat ⁁voulait emporter sur les épaules un matelas que Joséphine n’a⁁vait pas pu conserversoustraire à cette tentative. Dès que le soldat est engagé dans l’escalier, Joséphine tire violemment ce matelas ; le soldat perd l’équilibre, lache le matelas et descend l’escalier plus rapidement qu’il ne voudrait. En voyant l’attitude énergique de Joséphine en haut de l’escalier, il n’est pas remonté. Ils Les soldats n’étaient que deux ce jour là, l’autre fouillait les pièces du bas pour perquisitionner.

J’étais souvent requis par les habitants pour réclamer ces objets ou tout au moins un bon. Le commandant se moquait de moi, me demandait le nom du soldat qui avait commis ce larcin. Certains officiers remettaient au soldat un bon pour l’habitant. Grandy nous traduisait ces bons : quand ils n’étaient pas obscènes, ils étaient moqueurs.

Mr Henrioud était originaire de la Suisse. Il avait épousé une jeune fille de Croisilles. Son fils Jean, qui a sept ans, est surpris par l’invasion chez sa grand’mère. Les allemands ont rapatrié cet enfant, dans le courant du mois de Janvier. Un allemand l’a accompagné.

Vers la fin de Février le nouveau commandant s’installe chez Mr Ficheux. Quelques jours apres son arrivée, il m’informe qu’il va utiliser le charbon de la sucrerie. Il promet un bon de la quantité qu’il aura utilisée à son départ.

Je lui explique que le propriétaire cède chaque semaine du charbon aux habitants. Nous convenons que nous continuerons à disposer de 100 kg par semaine ⁁et par ménage.

Au cours de la troisième distribution, il m’envoie dire de ⁁la cesser. La moitié des habitants sont servis. Nous nous hâtons de terminer, je fais dire aux retardataires de venir au plus vite. Mais l’officier qui est venu me communiquer cet ordre, nous voit continuer, il s’empresse d’en informer le commandant, peut-être l’a-t-il circonvenu. À ce moment il y avait à Croisilles un tout jeune prêtre catholique, il accourt me prévenir que le commandant est dans une colère terrible : « Sauvez-vous, cachez-vous, dit-il, il a une cravache, il va vous frapper. » J’avance de quelques pas vers la porte pour me détacher des habitants et que le commandant ne s’en prenne pas au premier venu. Il fonce véritablement sur moi, m’empoigne de la main gauche au col du vêtement, sa main droite levée a des mouvements saccadés, sa cravache vibre. Mais nos regards se sont pour ainsi dire accrochés l’un à l’autre, nos yeux ne se quittent pas. Quand il s’est approché, j’ai conservé une immobilité, une impassibilité qui l’ont déconcerté. Durant plusieurs minutes, il m’apostrophe en allemand. Je dois tenir la bouche fermée, bien serrée, car il m’apostrophe me mitraille de postillons.

Enfin il me lâche, regarde vers le tas de charbon : sacs, brouettes, civils, tout s’est volatilisé. La séance est levée.

En remontant au village, je me dis qu’en bien des cas, avec un bon moral et du sang-froid on se tire d’embarras. J’allais bientot en avoir besoin de mon sang-froid dans une circonstance tout autrement sérieuse.

Le commandant m’informe que demain il me conduira à Douai.

Nous nous demandons le motif de ce voyage.

À Douai nous nous trouvons soixante quinze à quatre vingts maires. Ce sont les représentants des Communes des cantons de Bapaume, Bertincourt, Vitry et Croisilles, et en plus les maires des Communes du front séparées de leur chef-lieu-de-Canton.

Nous sommes assis à de longues tables ; nous ⁁nous trouvons peut-être dans le réfectoire d’un collège.

Je vois arriver sur l’estrade l’un des premiers commandants de Croisilles, celui qui voulait nous imposer une amende de 60 000 marcks pour signaux héliographiques, celui que j’appelle le commandant « papiers ».

Il nous explique que l’autorité allemande a accueilli avec bienveillance la proposition d’un Comité Hispano-Américain de nous venir en aide, de nous procurer, contre paiement, du ravitaillement.

Il ajoute que l’autorité allemande nous donne toute garantie de sécurité pour le transport et la jouissance de ce ravitaillement.

Il cède la parole à Mr Loth[3] de Quéant, qui est au courant de la question, et se retire.

Mr Loth nous dit qu’il a reçu la visite de deux délégués Américains, et deux délégués Espagnols, accompagnés de quelques officiers allemands parmi lesquels cet officier qui a ouvert la séance.

Le comité Hispano-Américain est d’accord avec le gouvernement francais, qui en garantit le paiement, pour nous procurer du ravitaillement. Nous allons recevoir de la farine, des caisses de lard, du riz, des lentilles, etc.

Ces Messieurs ont choisi Quéant pour établir le dépotde ces denrées, à cause de sa situation géographique, au centre des quatre cantons ici groupés ; à cause des facilités de transports et de réception du fait que les magasins de la sucrerie sont desservis par une voie ferrée. Si vous acceptez ce choix, et si vous m’acceptez comme directeur de ce dépot, je vous demande de l’approuver en levant la main.

Puis Mr Loth ajoute : nous avons envisagé avec les délégués du Comité, de constituer quatre centres de dépots, que nous avons fixés à Vraucourt, à Oisy-le-Verger, à Eterpigny et à Croisilles. Je vous propose de désigner, pour gérer ces dépots : Mrs Bachelet, Ficheux, d’Herlincourt et Poutrain. En ce moment, j’entends mon vis-à-vis dire à son voisin : « Nous ne pouvons pas désigner Poutrain, il est trop calotin.  » J’ai regardé ce radical franc-maçon avec une telle expression de mépris, qu’il en fut tout penaud.

Par contre Mr Loth avait loyalement passé l’éponge sur les luttes politiques. Des quatre personnalités qu’il a désignées, trois furent ses adversaires politiques les plus actifs.

Quand Mr Loth demande l’approbation des délégués, ce franc-maçon a levé la main chaque fois.

Léon Morel vient me dire que les habitants se plaignent du fonctionnement de l’épicerie, qu’il n’est pas admissible qu’un seul fasse du commerce dans les circonstances actuelles. On demande une épicerie municipale.

Quand j’aborde cette question à la réunion chez Godart, je me rends compte que Morel n’a été que le porte-parole de ces Messieurs. On me parle également de cette question dans le village.

J’en informerai Mr Pagniez dimanche en présence de Mr le Curé de St Léger, car je désire avoir un témoin de notre entretien.

Nous avons toujours le commandant Haverbeck, il m’envoie chercher avant l’heure habituelle d’ouverture du bureau. Il me fait entrer dans la salle à droite. C’est la seconde fois que j’y pénètre, la carte avec le chiffre des populations est encore au mur.

Voici que le commandant placedispose lui-même, à la table ronde, une chaise en face des fenêtres et m’y fait asseoir. Il fait asseoir en face de moi le feldwebel et son aide. Il vient se mettre derrière chacun, pour vérifier s’ils sont bien placés. Lui-même vient s’asseoir à ma gauche, pas trop près, s’accoude de la mainsur le bras gauche, le coude bien avancé sur la table, de façon à me dévisager bien de face, car il a eu soin de tourner ma chaise un peu de ce son coté. Alors sur un signe, le planton place devant moi l’affiche Paul Théry, et va se mettre en face. Le commandant me dit : « Lisez cette affiche. » Je la sais par cœur. En la parcourant des yeux, je me dis pense : « je n’ai qu’une chose à faire : nier. L’essentiel c’est de conserver mon sang-froid, nier avec calme. Si ça va à peu pres, je lui demanderai un laissez-passer pour visiter les Communes de mon groupe de ravitaillement. Cette demande confirmera mon indifférence au sujet de l’enquête, donc la sincérité de ma négation. » Quand mes yeux arrivent à la dernière ligne, le commandant me dit : « Relisez ce passage » en le désignant du doigt : « les civils qui recueillent des militaires seront également fusillés.  » Le fait de me faire relire ce passage me rassure. Je pense : faut-il qu’il soit peu malin de me menacer de me tuer, pour me faire avouer.

Alors commence l’interrogatoire : « Vous avez ici des militaires cachés sous des vêtements civils ? — Non —  » En ce moment le commandant élève la voix, devient menaçant : « Comment ! Vous soutenez que nous n’avez pas des militaires cachés cachés ici à Croisilles sous des vêtements civils ? — Non —  » Et une troisième fois, en donnant un violent coup de poing sur la table et du ton d’un homme qui est furieux qu’on lui mente effrontément, le commandant reprend : « Alors vous osez maintenir que vous n’avez pas ici de soldats francais ! — Non, il n’y en a pas. »

Du ton de la conversation habituelle il me dit : «  C’est bien, vous pouvez vous retirer.  »

Quand j’eus fait deux pas vers la porte, je me retourne et je lui demande ce laissez-passer. Je constate que cette demande produit l’effet escompté. Il me remet immédiatement un laissez-passer valable un mois pour Quéant et les Communes du centre de Croisilles. Savoir : Fontaine — Cherisy — Guémappe — Wancourt — Héninel — St Martin — Henin sur Cojeul — Neuville-Vitasse — Mercatel — Boiry-Becquerelle — Boyelles — Boisleux St Marc — Boisleux au Mont — Boiry Ste Rictrude — Boiry St Martin — Douchy St Leger — Hamelincourt — Moyenneville — Ayette.

Morel avait écouté derrière la porte, il me rejoint aussitot dans la rue. Il va informer Coint, le brigadier de Bapaume, de l’incident, de crainte que le commandant l’interroge et lui dise que j’ai avoué. De mon coté, je préviens Victor.

Quelques jours après, le commandant Haverbeck quitte Croisilles.

Depuis une quinzaine de jours, un officier avait son cheval logé pre à l’étable pres de l’abreuvoir. Je le voyais parfois ramener son cheval. Je me rendais compte qu’il cherchait à me saluer, à m’aborder, mais je lui tournais le dos. Un jour, son cheval était complètement harnaché ; l’ordonnance me dit : « officier parti. » Il arrive en effet, mais il traine à se mettre en selle, évidemment il voudrait me saluer. En ce moment, Joseph, qui est encore en robe, il vient d’avoir trois ans, il y a quelques mois, jouait dans la cour ; il passe à quelques mètres de l’officier. Ce dernier s’avance vers l’enfant, souriant et la main tendue, en disant : « petit, petit. » Joseph se met à courir, les mains derrière le dos. Quand il a dépassé l’officier, il se retourne vers lui en disant : « Nix. »

L’officier logé dans la chambre sur la cour, suivait ce manège. Il dit trois ou quatre mots que j’ai interprêtés ainsi : encaisse mon vieux !

Le cavalier est parti aussitot.

Je fus pris de regrets, je me reprochais ma dureté envers cet officier lui. En agissant ainsi, je l’indisposais contre les français. Mais j’étais encore sous l’impression de la scène de la veille. Notre vis-à-vis, Mlle Berthe Demiautte (aujourd’hui Mme Bulcourt) vient me chercher : un sous-officier et deux soldats enlèvent deux vaches au début de la lactation.

Les soldats arrivaient à la sortie de la ferme, je leur barre la route, les bras étendus devant eux. Une discussion tres vive s’engage. Ces soldats enlèvent ces vaches pour la boucherie de Boyelles, et nous sommes de nouveau réquisitionnés pour fournir du lait. Le sous-officier promet de ramener deux autres laitières. La discussion dure, je perds patience, je me fâche. Un officier vient à passer et intervient : « puisqu’il vous promet de ramener deux autres vaches, vous n’avez rien à dire. » Il ordonne aux allemands d’avancer. Je ne pouvais pas me battre avec l’officier.

Un officier logé chez Demiautte assistait de loin à la scène. Il me rejoint dans la rue et me dit : « Quel malheur que la guerre, Mr, je suis cultivateur comme vous, je songe que si les français étaient en Allemagne, ils pilleraient ma ferme, comme je le vois faire en France. Que de tristesses et de ruines ! »

Le lendemain, je pensais en pensant à cette scène, je me reprochais de m’être faché. Si j’étais resté calme, j’aurais peut-être pu conserver ces deux bêtes.

À quelques jours de là, je revis ce sous-officier, je lui rappelais son engagement. Il a ramenéa une vache quelleconque à Démiautte.

Un soldat venait chaque matin vers neuf heures, il restait dans la cour jusqu’au moment de voir Eugénie. Il la regardait avec une expression affectueuse d’une tristesse infinie. Quand Eugénie, qui avait dix ans, rentrait à la maison, cet allemand partait en pleurant. Je le fis suivre, il logeait au bout de la rue St Leger. Évidemment Eugénie rappelait sa propre fille à ce soldat.

Jules Sauvage était tres déprimé par l’invasion, il se tourmentait beaucoup, il avait le moral ébranlé, il mourut subitement. Je suivis son cercueil à l’église et au cimetière, ceint de mon écharpe. En rentrant je trouve à la maison le commandant de Bullecourt : c’est le commandant « papiers. » il est venu, accompagné du maire, Savary, demander la balayeuse de Croisilles pour balayer les rues de Bullecourt. En mon absence, Rose a envoyé chercher le chef cantonnier, Dehamelincourt. Quand il arrive le commandant lui dit : C’est vous le cantonnier ? — Le cantonnier chef, Mr. — Ah ! pardon Excellence.

Et la conversation, au sujet de cette balayeuse, est toute émaillée de phrases de déférence moqueuse. Quand j’arrive, tous quatre sortaient de la maison. Rose s’atarde un court instant sur la porte, à demander à Savary des nouvelles de Mme Canonne. En cours de route le commandant dit à Savary : vous avez avez parlé de la guerre avec Madame, vous avez causé de canon, vous serez punis. Le lendemain il appelle Savary, lui fait répéter sa conversation de la veille et l’enferme dans un local, en disant : « Je vais à Croisilles questionner la femme du maire, si vos deux déclarations ne concordent pas en tous points, vous serez emprisonnés tous les deux. »

La gérance de Bullecourt lui laissait des loisirs, il se divertissait.

Depuis le début de l’invasion, Henri Michel était le convive de Jules Sauvage. À la suite de la mort de Jules, Michel vint manger chez nous. Jusqu’alors il avait pu garder sa chambre à coucher dans sa maison. Il y avait fait mettre une serrure de sureté.

Un sanitaire, propriétaire d’un grand chien policier, logeait chez une femme qui avait un fils de quatorze ou quinze ans. La mère et le fils ne passaient pas pour être des personnes transcendantes. On suppose que ces personnes ont parlé d’hommes qui se seraient cachés dans un puits pas bien loin de la maison de Mme Gogneau. On n’a jamais rien su de précis sur les motifs de la visite domiciliaire qui en est résultée.

Le sanitaire accompagné d’un camarade et de son chien pénètre la nuit dans la chambre de cette dame. Éveillée en sursaut, saute à bas du lit Mme Gogneau saute à bas du lit, le chien se dresse contre elle, les pattes sur les épaules, elle tombe morte.

Nous avons décidé de ne pas porter plainte, de crainte qu’une enquête fasse connaître aux allemands le cas des deux hommes qui se sont cachés dans un puits.

Muni de mon laissez-passer circulaire, je vais à Quéant me documenter, en vue de l’organisation du ravitaillement. Le dépot central pour toute la région envahie est à Valenciennes. C’est là que se fera la répartition pour chaque groupement.

Le gouvernement français a garanti aux Américains le paiement de ce ravitaillement. Nous pouvons le recevoir et le distribuer à crédit. Il est laissé aux Communes toute liberté de s’administrer à leur gré. Les communes qui voudront émettre des Bons Communaux, les répartir aux habitants et exiger le paiement du ravitaillement sont libres de le faire. Les Communes qui distribueront à crédit ce ravitaillement, doivent avertir les habitants qu’ils auront à le payer un jour, afin d’éviter tout gaspillage.

Mr Loth et moi convenons qu’il est préférable de prendre le mode à crédit, et de le conseiller aux maires qui nous consulteront. Il est préférable de ne pas émettre de Bons Communaux, car on ne peut savoir à quelles conséquences cette émission pourrait nous entrainer.

Mr Loth me parle ensuite de l’engagement, pris par les allemands, de ne pas réquisitionner ce ravitaillement et d’en faciliter le transport. Quand j’aurai visité toutes les Communes du centre, quand je connaitrai le nombre de locaux, le nombre de voitures nécessaires pour le fonctionnement de ce ravitaillement, Mr Loth me remettra des pancartes revêtues des cachets Américain et Allemand ; les allemands ont pris l’engagement de laisser à la disposition des habitants les locaux et les attelages où seront apposées ces pancartes.

Nous recevrons le premier envoi au début d’Avril ; peut-être n’arrivera-t-il que de la farine, mais le convoi suivant nous procurera du riz, des lentilles, du sel, des caisses de lard. Ces caisses du poids de quatre-vingts Kg contenaient des tranches de gras de dos de porcs de 75 centimètres de long, sur sur 25 de large et une dizaine d’épaisseur. Il n’y avait pas la moindre tranche de maigre. Cependant tous en prenaient livraison, on faisait des ragouts.

Il est tout naturel que l’on se demande aujourd’hui comment nous vivions alors : c’est le cas de dire que nous vivions de privations.

Beaucoup de cultivateurs et de particuliers ont garni leur saloir avant l’arrivée des allemands. De loin en loin, c.-à-d. une ou deux fois par mois nous arrivions à tuer une vache à la boucherie, soit à un changement de commandant, ou à un mouvement de troupes. Il fallait profiter instantanément de l’occasion. Ce n’est qu’au mois de Mars 1915 que les allemands tinrent un registre du recensement des animaux. Nous faisions tous l’élevage intensif des lapins. Durant ce premier hiver, les betteraves ont fourni à tous une nourriture abondante. Mais il faut six mois pour qu’un lapin soit bon à tuer.

En dehors, presque tous ont pu garder des pommes de terre. Ceux qui en sont dépourvus en reçoivent de leur voisin. La guerre a développé l’esprit de solidarité, et ceux qui ont encore certaines provisions, ne sont nullement assurés de les garder.

Nous causions parfois de notre genre de vie, nous constations avec surprise que l’on peut réduire considérablement les menus d’une vie ordinaire.

La privation la plus pénible était le manque de pain. Durant plusieurs mois nous fumes totalement privés de sucre. On prenait du café quand même. Les santés étaient bonnes, en général. Il est vrai que l’on menait une vie calme, sédentaire, à part quelques personnes. Les hommes qui allaient labourer, ne faisaient pas un travail pénible, ils suivaient la charrue, appuyés sur les mancherons, et les chevaux, mal nourris, avançaient lentement.

Le lendemain de cette ma visite à Quéant, j’ai commencé la tournée dans les Communes pour organiser ce ravitaillement. Toutes ont décidé de ne pas émettre de Bons et m’on demandé de livrer du pain, au lieu de la farine.

Pour cette question, j’ai réservé la décision du boulanger.

Voici la liste des Communes du Centre de Croisilles, où j’ai trouvé quelques faits intéressants à raconter.

À Wancourt, Mr Pierker, fabricant de sucre à vis, remplit les fonctions de maire depuis l’assassinat de Mr Boisleux. Il occupe une maison double à étage. Les allemand l’ont relégué dans deux petites chambres contre le pignon Sud. Il n’a plus le droit de pénétrer dans sa maison. Il accède à ses deux pièces par la fenêtre. À l’intérieur il a placé un escabeau, à l’extérieur une échelle.

À Neuville, il reste une quarantaine d’habitants. On me dit : « tachez d’aller voir la maison occupée par le commandant. Elle est située sur la rue principale qui mène à l’église, à l’angle de la rue du cimetière. »

Cette maison est grande, à étage. Contre la façade du côté d’Arras, les commandants successifs ont fait appuyer du fumier jusqu’au faîte du toit. Ce dépot, qui augmente chaque jour des litières qu’on y apporte s’étend dans le jardin à une distance de vingt mètres de la maison, et monte ainsi en pente régulière, jusqu’au sommet du toit.

J’arrive à Mercatel vers le soir. Je demande au Commandant à voir le maire, car je n’ai rencontré aucun habitant. (En arrivant dans une Commune, je vais voir le maire, nous convenons des dispositions à prendre, en vue du ravitaillement, ensuite nous les faisons ratifier par le commandant).

Ce commandant de Mercatel demande au scribe du bureau où est le maire ? « Les hommes viennent de partir en prison pour la nuit. — Allez le chercher. »

Je vois arriver un ouvrier de soixante ans. « Vous êtes le maire ? — Non. Ché pont mi — Qui est-ce ? — Ché Baptisse. » Le commandant envoie chercher Baptiste. « C’est vous le maire ? Non, ché pont mi. » Le commandant me dit d’aller m’arranger avec le curé.

Au presbytère, je trouve un professeur du Petit Séminaire, ou du Collège St Joseph d’Arras. Ce prêtre est venu faire l’ pour un intérim à Mercatel pendant que le curé faisait une cure dans un établissement thermal. Il fut surpris par l’invasion. — Il reste huit hommes et quinze femmes. Ce prêtre continue à habiter le presbytère, mais les autres hommes vont coucher chaque soir sur la paille dans un local fermé à clef ; sous prétexte qu’ils pourraient faire, la nuit, des signaux aux Français. Il ne sait pas comment il pourra faire prendre à Croisilles le ravitaillement dont ils ont tant besoin. Les habitants n’ont du pain que lorsque les allemands leur donnent quelques broots. Il ne reste plus un cheval à Mercatel. Je leur enverrai leurs provisions à Neuville. C’est convenu avec le commandant.

Avant de quitter le presbytère, ce prêtre m’avait demandé si je connaissais une famille Paradis de Beaurains. Il me remit une liste contenant l’énumération de titres, de valeurs, qu’un officier lui avait confiée. Quand je revis mon ami Jules apres la guerre, il me témoigne vivement sa satisfaction de rentrer en possession de cette liste, dont il n’avait pas le double.

À Boiry Ste Rictrude, je trouve Mr François sur le seuil de sa grand’porte.

Il habite une ancienne ferme abbatiale. La maison est simple, sans étage, toute en longueur. La plupart des chambres se commandent ; il y a deux portes d’entrée.

Les allemands ont laissé à la famille François deux chambres au milieu de la maison.

Je vois une petite échelle adossée au soubassement d’une fenêtre. « Voila l’entrée de nos appartements pour ma femme et mes jeunes filles, » me dit François. «  Mais vous, je vais vous faire traverser le logement des allemands, vous verrez le tableau. »

Dans la première pièce une couche épaisse de paille étendue sur toute la superficie, en forme de litière, sert de lit aux soldats.

Les armes, les sacs sont rangés de chaque côté de la porte. Les hommes sont couchés en vrac par toute la pièce. Nous devons les enjamber en avançant en zig-zag, vers la deuxième porte. Nous franchissons trois salles dans les mêmes conditions.

Arrivés à la quatrième porte, fermée à double tour et verrouillée, il faut dire le mot de passe pour entrer.

Les dames François, la mère et les deux jeunes filles ⁁la sœur de Mr François remaillent leurs bas. Elles n’ont plus de laine, elles détricottent un vieux gilet au fur-à-mesure des besoins. Elles disposent aussi de colifichets de diverses couleurs et rivalisent à qui fera le plus joli dessin. Je les félicite de leur bon moral, et je sors par la fenêtre.

À Douchy c’est François Bonnart qui est maire. Il n’habite pas sa ferme en ce moment.

Les allemand logent tous les habitants, tantot dans le coté Nord du village, tantot dans le coté Sud. Ils espèrent ainsi échapper au tir des alliés. Ils défendent aux habitants de sortir ; Mais lorsqu’un avion vient repérer le point de tir, les allemands se terrent dans les caves par crainte des bombes ; tandis que les habitants sortent dans les rues. Les alliés savent toujours sur quel point ils doivent tirer.

À Boiry-Becquerelle, il reste une quinzaine de femmes et cinq hommes. Tous les cinq sont illettrés. C’est Mlle Dachez institutrice qui viendra chercher le ravitaillement, en voiture avec un allemand.

Quelques années précédentes j’ai connu cette demoiselle dans la famille Delaire à Boyelles.

À Hamelincourt, l’homme qui remplit les fonctions de maire est un journalier : cantonnier. Les habitants sont peu nombreux.

En passant à Boyelles j’apprends qu’un grand nombre de prisonniers ont été évacués à l’arrière. Il reste environ deux cents personnes.

Un nommé Dessaint jardinier du chateau d’Hendecourt-lez-Ransart, me demande de l’emmener si c’est possible. Il est trop tard pour aujourd’hui. Je vois aussi le cousin de la famille Vaillant d’Hénin. Il me dit que parmi les prisonnières il y a une femme qui jouit d’une grande influence aupres d’un officier. Il a pu lui parler dernièrement, elle est bien disposée en sa faveur. Il me désigne la maison qu’elle habite seule, et me prie d’aller lui demander masa libération. Outre qu’il est tard, il est prudent que je ne mêle pas la question du ravitaillement avec d’autres buts de déplacement. Je reviendrai dans quelques jours.

Mais j’apprends un fait intéressant. Ces soldats de Boyelles, sont des hulans de la mort. Depuis la stabilisation du front, ils n’ont pris part à aucune opération. Ils ont appris qu’il est question de les répartir dans un régiment d’infanterie. Alors pour prolonger leur séjour à Boyelles, ils ont imaginé que les civils ont la fièvre xx typhoïde. Le docteur a envoyé au Médecin Major un rapport circonstanciel de la situation. Jusqu’à présent les soldats ne sont pas malades ; mais ils ont été en contact avec les civils malades. Il en est résulté pour les hulans : de rester à Boyelles ; pour les civils : d’être séquestrés dans leurs locaux durant six semaines.

Le temps est propice à la plantation des pommes de terre. Il est prudent d’en profiter, les allemands ne pourront plus les prendre pour le moment, quand elles seront en terre.

Nous profitons d’une nuit sombre pour les sortir de la petite cave de la cour, sous l’escalier.

La fille de Morel et Juliette sont dans la cave, elles emplissent des mannes que nous vidons dans des sacstirons à la surface. Michel, Morel, Victor et moi les vidons dans des sacs et les transportons dans la courette. Pour plus de sécurité, nous remontons par le froyer et descendons par le jardin. Il fait tellement sombre que nous avons dû mettre des torchons, des mouchoirs blancs sur les groseilliers pour nous guider dans les allées.

Quand les pommes de terre sont enlevées, il reste, dans la cave, deux caisses de vin (l’une contient ce vin de 1870.) Nous avions décidé de les y laisser, ne sachant où les cacher.

Nous aménageons au dessus du couvert ⁁de la cave une niche et y mettons une poule à couver des œufs cuits durs. De cette façon la poule couvera longtemps, et si les circonstances s’y prêtent, apres le son temps d’incubation, nous en mettrons une autre. ⁁Au début Nous n’avions pas fermé la porte à clef, pour ne pas susciter la curiosité des allemands.

Cette fois nous mettons un cadenas sans trop serrer la chaine, pour permettre de voir la poule sans ouvrir la porte. Enfin, nous balayons et nous enlevons minutieusement tout le déchet laissé par ce travail. Nous le remplaçons par des balayures du poulailler.

Le lendemain, quand les allemands pansent les chevaux, je vais regarder la poule, elle tient. Tous les soldats viennent la voir. Ils émettent des avis partagés. Les uns disent : bon ; les autres : pas bon, rats.

Je pars à Douai, pour approvisionner l’épicerie. Je conduis un chariot attelé de trois chevaux. En arrivant, j’ai la chance de trouver Jules Legrand chez lui.

Cet homme est originaire de Croisilles, il est agent de Police à Douai. Il obtient de son directeur l’autorisation de m’aider à faire les achats. Ce directeur m’accorde cette autorisation pour toute la durée de mes voyages ultérieurs.

Nous eumes vite trouvé les denrées que je désirais. Legrand me dit qu’il serait avantageux d’arriver le vendredi, pour assister le samedi matin, au marché qui est bien approvisionné. On y trouve du tabac importé de Belgique, sans droit.

Legrand me remet un fragment de journal français.

J’y lis un tronçon d’article : l’auteur explique qu’il faut attendre les combats du printemps pour se faire une opinion sur la durée des hostilités.

Cette phrase me tourmente. Il n’est donc pas certain que nous allons être délivrés !

Et le blé que j’ai semé ! que faire ? Je puis le détruire ; mais alors, je démoralise les habitants. Mieux vaut laisser les choses en état.

Je brûle ce papier.

Au voyage suivant, je suis parti le vendredi et revenu le samedi.

Mais ensuite, nous sommes allés avec deux attelages.

Par une belle matinée, que nous jugeons favorable à notre travail, nous partons tres tot planter les pommes de terre. Henri dispose de deux attelages qu’il met au binot à tour de rôle. Les enfants répartissent le plant dans la raie. En deux jours, ils ont planté un hectare et demi.

Je retourne à Boyelles, j’ai un laissez-passer pour ramener deux hommes. J’hésite à suivre les conseils de ce parent des Vaillant, il me répugne d’aller voir cette femme, de faire appel à son concours. Cependant, si par cette démarche, j’obtenais sa libération ?

Je frappe à la maison indiquée, j’entends du bruit et je crois entendre : entrez.

Je trouve un officier et cette femme. Tous deux sont debouts, l’officier est furieux. « Que venez-vous faire ? Vous n’avez pas le droit de parler aux habitants. »

Il m’emmène chez le commandant. J’explique que je viens au sujet du ravitaillement.

Le commandant me demande mon laissez-passer. Au bureau à Croisilles, le feldwebel a oublié d’y apposer le cachet. « Vous voyagez sans laissez-passer ? me dit le commandant. Vous ne savez pas qu’un papier sans cachet n’a aucune valeur ? Quand on est bête à ce point là, on ne peut rester maire de sa Commune, etc.  » Il m’a bien répété dix fois dans la journée le mot : bête.

Il m’enferme dans une pièce voisine. Il est onze heures. J’y reste jusque deux heures sans nourriture.

Le commandant me félicite de nouveau sur mon intelligence d’accepter un laissez-passer sans cachet. Puis me dit : Suivez moi.

Je vois une centaine d’hommes alignés au milieu dans la rue. Le commandant me place au milieu, et cause avec un autre officier, il traine. Je constate qu’il m’observe. Il espère sans doute lire une peine, un ennui sur ma figure. Je bavarde avec mes voisins.

Enfin le commandant commence au bout de la ligne à ma droite. Il interroge chaque homme sur sa profession, ses aptitudes à divers emplois. Deux scribes inscrivent les réponses.

Lorsqu’il ne reste que trois ou quatre hommes à interroger à ma droite, le commandant allume un cigarre, cause, puis va recommencer à gauche. Je pense que cet officier n’est pas bien fort ? De nouveau il s’arrête à quelques hommes de moi.

Enfin il congédie tous ces hommes sauf Dessaint et un autre. Il s’approche de moi, et, comme s’il n’y avait eu aucun incident, me dit : « Vous voulez un de ces deux hommes ? — Oh ! les deux. — Non, un seul, choisissez. » — Je comprends qu’il veut me refuser Dessaint. J’essaie de lui faire courir sa chance en jouant à pile ou face. Le commandant s’intéresse à ce jeu, se le fait expliquer.

Je lance le sou, c’est Dessaint qui gagne. — « Non, dit le commandant, Dessaint est trop jeune, c’est X qui va partir. (Cet homme est venu habiter chez Bressous) Il était la quarante et unième personne que je ramenais de Boyelles.

Les prisonniers me firent savoir qu’il était prudent de ne plus retourner demander personne.

Il y avait parmi les prisonniers le curé de l’une de ces paroisses. Était-ce l’abbé Crocfer ? Je ne me rappelle plus. Quand je lui ai parlé de le ramener, il m’a répondu : « Je ne puis pas abandonner mes compagnons d’infortune. Plus tard, nos verrons. » — Les criconstances ne s’y sont pas prétées.

Ce prêtre avait relaté en vers les péripéties de leur captivité. Il avait de la verve, du patriotisme, il flétrissait de main de maitre la conduite de cette femme, qu’il appelait Mme la noire.

Il m’avait confié son cahier. Je l’avais caché dans l’anfractuosité du mur de l’écurie. Au moment de notre évacuation, je l’ai oublié. Il a sauté avec nos bâtiments.

À un moment, nous eumes le commandant Flame. Il logeait chez Mme Jules Sauvage.

Depuis quelque temps les officiers se réunissaient dans la salle de la maison d’Henri Michel. Ils s’y livraient à des orgies inconcevables. Ils faisaient venir de la bière de Munich, et plaçaient, sur un chantier dans la salle, un fût muni d’un robinet. Le commandant Flame était un habitué assidu de ces débauches. Il venait souvent rendre visite à l’officier logé à la maison, dans la chambre sur la cour. Les grand’portes de toutes les fermes étaient toujours ouvertes. La nôtre s’appuyait de chaque côté au mur du tas de grange. Un soir, ce commandant longeait le mur de grange, sa main rencontre la clenche. Il veut ouvrir la porte, il ne se rend pas compte que cette porte appuie contre un mur, durant un quart d’heure il secoue la porte, y donne des coups de pied, crie, injurie. Son ami avait ouvert une fenêtre, nous l’entendions rire aux éclats.

En rentrant chez Mme J. Sauvage par la ferme de son fils Léon, on passait devant le poulailler. Une nuit que ce commandant rentrait en titubant, un coq chante lorsqu’il passe en face ; il va faire lever Mme et Mlle Sauvage, ainsi que son ordonnance, fait ouvrir le poulailler et, se faisant aider par son ordonnance, tue, à coup de canne, les volailles qui ne se sauvent pas dans la cour.

Un matin, avant sept heures, je vois arriver dans la cour une voiture militaire attelée de deux chevaux. Charles Demiautte, maire de St Leger, est seul à l’intérieur. Deux allemands se trouvent à l’avant. L’un d’eux vient me dire : « Mr le maire, nous vous emmenons avec votre collègue de St Leger — Où ? — s’écrie Rose — Madame, nous n’avons pas mission de vous le dire. »

Nous partons par Lagnicourt. Arrivés à la grand’route de Bapaume, nous prenons la direction de Cambrai. À Fontaine Notre Dame, les allemands vont voir des camarades, nous laissent seuls Charles et moi en voiture. Nous ignorons tous les deux où nous allons, et dans quel but on nous emmène. À Cambrai, les allemands nous conduisent au théâtre. Nous y trouvons un grand nombre de maires, nous arrivons presque les derniers. On a dit que nous étions environ cent vingt.

Le commandant « papiers » vient nous faire une conférence sur les Bons Communaux. Avec sa faconde habituelle, il nous dit en substance ceci : « L’autorité allemande se préoccupe de la pénurie qui oppresse ⁁les habitants des régions envahies. Elle a recherché les moyens de leur venir en aide ; vous savez qu’elle a facilité l’organisation du ravitaillement. Mais vous n’ignorez pas que vous devez payer ce ravitaillement. Un grand nombre de Communes ont émis des Bons Communaux. Il y a ici de nombreux maires qui ont pris cette heureuse initiative, pour procurer des ressources à leurs concitoyens. L’autorité allemande est disposée à vous faciliter cette œuvre. Permettez-moi de vous suggérer que vous auriez tout intérêt à vous grouper pour cette émission de Bons Communaux. »

L’officier se retire. Les allemands nous laissent causer.

Avides de nouvelles, nous ⁁nous questionnons les uns les autres. Nous n’apprenons rien qui puisse nous réconforter.

Mr Hello, président du Conseil Général du nord, qui assiste à cette réunion, est d’avis que les Communes peuvent émettre des Bons Communaux, mais ne doivent pas, ne peuvent plus se grouper, se rendre solidaires.

Mr Loth et moi déconseillons l’émission des bons. Nous posons le principe que les allemands ne feront rien pour nous avantager, s’ils n’y trouvent pas leur propre intérêt. En conséquence, lorsqu’il nous conseillent d’aller à droite, partons délibérément à gauche.

On nous objecte que nous allons recevoir du ravitaillement américain grâce à leur bonne volonté. Nous répondons que nous ne connaissons pas les tractations qui ont précédé cet accord.

Les allemands nous font sortir. Les deux soldats nous attendaient, ils nous ramènent chez nous.

Ce jour-là chez Godart, nous décidons d’une façon formelle que nous ne devons pas émettre de bons, que nous n’en émettrons pas.

Un soir, apres le souper, Henri Michel part coucher à l’heure habituelle. En arrivant chez lui, il trouve la porte de sa chambre ouverte. Deux allemands sont couchés dans son lit. L’un d’eux prend son revolver déposé sur la table de nuit et le braque vers cet intrus.

Michel ne put jamais reprendre possession de sa chambre. Mes réclamations à la commandature, même lors des changements de troupes restèrent sans résultat.

Chez nous, en face de l’escalier, entre nos deux chambres d’amis, se trouvait une petite chambre étroite que les officiers avaient dédaignée. C’est là que Michel a couché jusqu’à la fin de l’invasion.

À cette époque, durant plusieurs mois, nous avons eu une période difficile à passer pour notre alimentation. Il n’était pas aisé de moudre du blé dans nos moulins à café. Il fallait tourner lentement, ne pas faire de bruit, pour le ne pas attirer l’attention des allemands, car ils confisquaient le moulin, perquisitionnaient pour trouver le blé, et punissaient d’une amende de cinq marcks ou huit jours de prison. Le plus pénible était la confiscation du moulin à café, car on ne trouvait pas à le remplacer. À Douai Douai on n’en trouvait plus ; les Belges nous en ont procuré.

Les changements de troupes étaient très fréquents. À chaque départ, les soldats démontent les installations qu’ils ont faites pour leurs chevaux ; ils brisent les bas-flancs. Ils nous disent de prendre ce bois, de le brûler. Cependant, ils sont remplacés par des camarades du même corps d’armée. Nous avons intérêt à ne ramasser que les déchets, car les nouveaux soldats font de nouveaux bas-flancs en démolissant dans la ferme les petites constructions qu’ils n’utilisent pas.

Un nouveau commandant s’installe à la maison. Il a un grade supérieur, car un soldat monte la garde devant la grand’porte. C’est la troisième fois que nous voyons pareille garde. Cet officier est un grand propriétaire terrien, des confins de la Russie. Nous pensons qu’il est un Polonais annexé. Il n’a nullement la mentalité des allemands. Les soldats sont des Bavarois : des braves gens, paisibles. Les moulins à café tournent librement quandlorsque les sanitaires sont partis aux tranchées. Quand le commandant est sorti, nous écrasons du blé avec notre concasseur. Ce travail est tres lourd ; nous sommes quatre à tourner le moteur : Joséphine, Michel, Victor et moi. Nous nous relayons deux par deux. Nous voulons profiter de cette occasion pour faire une provision de farine. Un jour l’ordonnance voit Joséphine descendre du grenier toute en sueur. Il me dit « Mr pas bon pour Mlle, trop lourd, j’irai tourner. » Il le fit.

Un jour le commandant me dit : « Vous écrasez du blé, j’ai entendu le moteur. Je vous préviens que si vous êtes dénoncé, je serai obligé de sévir. »

À cette époque, nous allons avec deux charriots chercher l’épicerie à Douai. Nous partons le vendredi matin, nous faisons les courses dans les magasins l’apres midi ; nous complétons notre approvisionnement le samedi matin sur le marché et nous revenons l’apres midi.

Nous emportons notre repas pour vendredi à midi. Nous ⁁le mangeons chez la veuve ⁁de Froment qui était originaire de Croisilles. Cette dame habite Brebières avec ses trois filles et trois petites filles.

À Douai, Legrand nous a trouvé un gîte pour nos attelages. Les propriétaires de la droguerie en gros « À la boule bleue » mettent à notre disposition leur cour et leurs écuries. Nous emportons la nourriture des chevaux : quelques bottes d’avoine.

Legrand nous a également trouvé un logement : Au Nouveau Monde.

Nous y prenons le repas du vendredi soir et du samedi à midi. La tenancière a pres d’elle ses deux filles dont les maris sont mobilisés et deux petits enfants. À Douai, les bouchers ont presque toujours de la viande de cheval, de loin en loin une vache. Ils Les habitants sont plus privés de pain que de viande. Cet hotel-restaurant se trouve au coin d’une rue sur la petite Place, qui fait suite à la Grand’Place, vers la Porte de Valenciennes. On se trouve près de la gare.

Quand Milon et moi revenons le soir à l’hotel, la dame nous dit : « Je suis forcée de vous rationner de pain, on dit que demain nous n’en aurons pas. »

Nous partagions le même lit.

Vers minuit nous sommes réveillés par un grand fracas, un bruit retentissant de ferrailles qui résonnent longuement. Nous courons ouvrir la fenêtre, nous voyons passer l’avion qui a lancé une bombe sur la gare à notre gauche. Une seconde bombe tombe sur le boulevard à droite et une troisième plus loin. Le bruit de ces deux ⁁derniers éclatements n’a rien de comparable avec la détonation saisissante de la première bombe se repercutant dans les constructions métalliques.

Le samedi matin, nous n’avons pas trouvé de pain pour notre petit déjeuner. S’il y a du pain en ville, il est réservé aux clients habituels.

Nous avons réussi à nous procurer quatre œufs dans une épicerie. Nous les avons mangés cuits durs.

L’homme de garde, qui faisait les cents pas devant la porte nous gênait parfois pour faire certaines choses. En ce cas Marie qui a huit ans, va s’asseoir sur l’une des bornes à l’entrée de la rue. Elle ne tarde pas à attirer l’attention du soldat, elle entre en conversation. Dès ce moment, nous pouvons faire tout ce que nous voulons dans la cour. L’allemand est accaparé, il ne quittera pas l’enfant. Quand nous avons terminé, je vais rappeler Marie. Je la gronde devant le soldat. Enfin, Mr Loth m’informe que mardi prochain 6 Avril 1915 je pourrai aller chercher une voiture de farine. Il m’informe également que la semaine suivante nous recevrons en supplément de la farine : du lard, du riz, des lentilles ; peut-être même du sel et du saindoux.

Le jour de la distribution pour Croisilles est fixé au mardi de chaque semaine.

Nous organisons aussitot le mode de distribution de ce ravitaillement et de l’épicerie.

Plouvier qui tient la comptabilité du pain depuis le début, tiendra également la comptabilité du ravitaillement.

Le boulanger va panifier pour toutes les Communes. Les habitants recevront du pain frais tous les trois jours. La population globale est répartie en trois tiers à peu pres égaux. En venant chercher le pain, les Communes toucheront le ravitaillement une fois chaque semaine.

La totalité de la farine sera déposée chez le boulanger.

Tout le reste du ravitaillement viendra à la maison. Pour le loger je dispose de la salle et du sallon en commun avec l’épicerie, de la petite salle, du corridor. Dans la cour, nous avons l’écurie pres de l’abreuvoir, qui est spacieuse.

Plouvier remettra au délégué de chaque Commune la liste et la quantité de chaque denrée à lui remettre livrer.

Pour Croisilles, nous convenons de distribuer le ravitaillement chaque mercredi.

Voici comment nous étions organisés quand ce ravitaillement fut en plein rendement, ce qui n’a pas tardé.

Au retour de Quéant, je remettais à Plouvier la liste des denrées que nous ramenions. Cette feuille contenait également les indications de Mr Loth des quantités à distribuer par tête d’habitants.

Plouvier copiait ces indications, les remettait à Michel, ou à Milon, Morel.

Le mercredi matin, Morel découpait les bandes de lard en portions de deux, de trois personnes etc. calculées d’après le nombre de ménages à deux, à trois, à quatre personnes. Il disposait d’une balance, elle lui était utile aux changements de série. Il avait la main pour couper les morceaux du poids voulu. Lorsque le temps le permettait, ce travail se faisait sur le trottoir. Joséphine, Raymonde Legrand rangeaient sur une table dans la cuisine ces morceaux par catégorie.

Le saindoux se préparait également le matin. Cette opération était plus longue que la coupe de lard. Mme Fontaine, Michel, Milon s’en chargeaient. Ils déposaient les lots sur la cuisinière. Ce jour là Rose disposait du foyer dans l’arrière-cuisine.

Si j’ai bonne mémoire, il y avait environ 225 portions à faire.

On installait également le sucre, le sel et divers dans la cuisine.

Dans notre salle à manger, on ne mettait que les denrées sèches, telles que : riz, lentilles, café vert, lait condensé etc.

On distribuait en moyenne sept à huit denrées chaque semaine. Car le lait, le sucre, le café, la céréaline, les poissons conservés en fûts, etc. ne venaient pas régulièrement.

François Démiautte avait découpé des boites en fer blanc dont la contenance pour chaque denrée en grains, correspondait au poids attribué à une, à trois, à cinq personnes.

Il y avait toujours, pour servir, autant de personnes que de denrées à distribuer. Notre fille Rose avait son emploi. Souvent Juliette était requise. S’il nous fallait du personnel, nous n’avions que l’embarras du choix.

Alors à deux heures, la distribution commençait.

Demiautte se plaçait à l’entrée du corridor, il tenait à la main un bâton blanc, tels les agents de Police. Quand le tour était établi, il ne laissait sort entrer une personne qu’au fur et à mesure qu’il sortait quelqu’un par la cuisine.

Grandy était assis dans la salle à manger pres de la porte. Il avait le registre de la population. Il demandait à la personne qui entrait son nom et si elle prenait de toutes les denrées. C’était le cas, 98 %. Il criait à haute voix : un tel, tant de personnes. (Ce tableau était affiché dans la cuisine.) Les personnes avaient des petits sacs pour recevoir le riz, etc. Seules les portions de saindoux étaient déposées sur du papier. Mais elles étaient superposées, il fallait donc les envelopper de nouveau.

Cette distribution allait vite. À quatre heures c’était fini.

Alors les dames faisaient une tasse de café offert par l’épicerie. C’était la récompense de la journée de travail.

Le lendemain, mercredi jeudi, c’était le jour de vente de l’épicerie. Cette vente durait de neuf heures à midi, reprenait à treize heures et demie.

Demiautte est encore à la porte d’entrée, ne laisse entrer qu’en proportion des sorties.

Milon est assis dans le corridor. Il a sur sa table la liste et le prix de tout ce qui se trouve dans l’épicerie. Il a sous la main des carrés de papier tout préparés. Il inscrit le nom du client, la série des articles. Deux colonnes indiquent en regard le prix à l’unité, et le prix pour la quantité demandée. Milon additionne les totaux des achats, et remet le billet à l’intéressée, qui entre dans l’épicerie.

Grandy est assis à une table entre et contre les deux fenêtres. À la suite de cette table, on a établi des planches, qui forment comptoir, jusqu’à l’amorce de cloison qui sépare le sallon de la salle. (On a enlevé les portes.) Le comptoir s’appuie contre cette cloison pour bloquer tout passage. De l’autre côté se trouve le même personnel qu’au ravitaillement.

Le client remet sa feuille à la personne qui se trouve libre. S’il a oublié un objet, il doit retourner le faire inscrire à Milon.

La personne qui a servi, remet elle même la fiche à Grandy. Il vérifie le prix, l’addition, inscrit ⁁sur un cahier le nom, la somme payée, reçoit et classe le papier numéroté dans un fichier.

Dès que les clients sont servis, comme la veille, on prend une tasse de café. Autant que possible, Plouvier et moi prenons part à cette réunion, surtout le mercredijeudi, car ce jour-là on n’a pas traversé la maison, il y a moins à nettoyer ; on s’attarde à causer. Il y a souvent un incident, un fait divers à conter.

Nous avons décidé de faire payer l’épicerie comptant, pour la bonne raison que nous n’étions pas en mesure de faire crédit. Nous avons pensé que beaucoup de femmes faisaient la lessive du linge des allemands, qu’elles en recevaient rétribution : elles pouvaient donc payer l’épicerie. Seuls trois ou quatre ménages de personnes âgées, indigentes recevaient cette épicerie à crédit, c’est-à-dire à fonds perdus.

Nous vendions toutes les marchandises au prix coutant, sauf le tabac et le cognac qui payaient tous les frais. Ainsi pour donner un exemple : la potasse nous coûtait dix-huit à vingt francs les cent kilos. Nous la vendions 0F20 le Kg. Or, au détail, on ne retirait d’un sac que 95 ou 96 portions.

Le jeudi soir, apres la vente, Morel et Grandy faisaient rapidement l’inventaire de l’épicerie. Ils avaient préparé sur mon carnet la liste des différentes marchandises, je portais dans deux colonnes le prix à l’unité et le prix payé. Ces Messieurs inscrivaient sur la colonne suivante la quantité à rapporter ; à la suite j’inscrivais de nouveau les deux prix. De cette façon je savais toujours le prix que j’avais payé la semaine précédente. À mon retour, je remettais ce carnet et l’argent qui me restait à Grandy, qui tenait la comptabilité. D’apres ces comptes, Grandy établissait le prix de vente du tabac, du cognac. Ce tabac venait de Belgique, sans droits, nous l’achetions 1F25 le kilo.

Le jeudi soir, Grandy me remettait l’argent de la vente pour les acquisitions du lendemain. De cette façon nous n’avions pasguère de fonds entre les mains.

Il venait à cette vente du jeudi, des personnes des communes avoisinantes, elles faisaient des achats plus ou moins importants, suivant les moyens de transport dont elles disposaient.

Le commandant me dit : « l’autre jour à Cambrai, on vous a suggéré l’idée d’émettre des Bons Communaux ; l’Autorité allemande veut connaître les décisions des municipalités. Voulez-vous me remettre par écrit cette décision ? — Je n’ai pas encore réuni le conseil municipal, mais je puis le convoquer pour cet apres-midi et je vous invite à assister à cette délibération. » — Il y vint accompagné de l’interprête. Cette présence surprit les édiles. Ils ne tardèrent pas à comprendre que je voulais associer le commandant à la décision que nous allions prendre. J’explique, qu’à la suite des entretiens que nous avons eus au sujet des Bons Communaux, j’ai préparé un projet de délibération que je vais soumettre à la discussion de tous. Je propose d’émettre des Bons Communaux, comme l’Autorité allemande nous y invite, sous la réserve expresse que cette délibération soit approuvée par le gouvernement français et à la condition formelle qu’il ne puisse en résulter aucun engagement pécuniaire à la charge de la commune de Croisilles.

Le commandant et l’interprête donnent eux aussi leur acquiescement à cette délibération. Dès qu’elle est transcrite, ils la signent. On peut voir dans les archives communales, sur le registre de délibérations de cette époque la grande signature de Shienfeld qui occupe presque tout le travers de la page.

Deux jours plus tard, ce commandant quitte Croisilles.

Son successeur s’installe chez Mme Jules Sauvage.

La farine que je ramène de Quéant est magnifique. Les Américains nous gâtent. Nous recevons des petits sacs de vingt kilos. La toile qui envelloppe cette farine, est aussi blanche aussi fine que le contenu. Mais nous ne recevons que cent soixante quinze grammes de pain chaque jour.

Les envois ultérieurs ⁁de farine arriveront dans des sacs de cent kilos.

Au second voyage, Michel m’accompagnait, nous recevions du riz, des lentilles. Peu à peu les denrées augmentent en nombre et en quantité.

À l’automne, nous recevions deux cent cinquante grammes de pain chaque jour. Après l’hiver 1915, nous en recevions trois cent cinquante.

Dans peu de temps, quand les envois seront en cours, nous recevrons : (par habitant)

Chaque semaine : deux cent cinquante grammes de lard, de saindoux, de riz, de lentilles, etc.
Chaque quinzaine la même quantité de café vert, de sucre, de céréaline, etc. Du sel, de l’huile, du vinaigre, des petits poissons en futs, etc.
La Commune de Neuville ne vint pas prendre son pain le jeudi.

Vers le soir, je suis parti porter ce pain. À la sortie d’Henin vers Mercatel, un soldat me barre la route. « On ne passe pas. Grand combat. Les Français bombardent Mercatel et Neuville. » Les obus ne tombaient qu’à intervalles espacés. Je montre mon laissez-passer et je pars malgré les protestations du soldat.

Mercatel désert, pas un habitant, pas un soldat dans les rues. Depuis ma dernière visite, quelques nouvelles maisons ont été ébranlées, trois sont écroulées.

Je me rends au presbytère, toutes les portes sont ouvertes, pour permettre aux vitres de vibrer avec plus de chance de ne pas se briser.

La descente de cave toute béante m’indique que c’est là que je trouverai Mr le Curé.

Dans la cave un passage est ouvert au milieu de la paroi latérale gauche. Il reçoit une faible clarté de la voute. Dans le fond en contrebas, j’aperçois une faible lumière. Je trouve Mr le Curé en compagnie de quelques par un feldwebel et deux soldats.

Nous avons fait peser les bêtes, et nous avons exigé que chaque habitant ait sa quote-part. Les allemands distribuaient gratuitement aux personnes qui ne pouvaient pas payer. Quand ils eurent récupéré cent cinq marcks, nous exigeâmes leur départ.

Nous avons continué à distribuer les bêtes dans les mêmes conditions. Milon est resté à la boucherie jusqu’à la fin.

Vers le 25 Avril 1915, le commandant dit à Mme Jules Sauvage : « Jusqu’à présent vous n’avez eu à faire qu’à des allemands. Désormais vous allez connaître le prussien élevé dans la haine du français. »

Le lendemain à huit heures tous les soldats sont partis. Il ne reste que les sanitaires et les gardes de lazaretts.

Dans notre ferme, il ne se trouve plus un seul allemand.

Michel, Victor et moi tuons les deux truies que nous possédons encore. ⁁Joseph Desforge est venu aussi aider à faire ce travail. Nous les transportons au fond du jardin. Je vais chercher de l’aide pour les dépecer. Les enfants et quelques femmes portent des portions chez les vieillards, chez les personnes les plus malheureuses. Naturellement les amis ne sont pas oubliés. Ce travail était presque terminé quand les nouveaux soldats sont arrivés vers onze heures.

Au début de l’après midi, il arrive un soldat qui me conduit chez Morel. Les bureaux de la commandature sont restés dans le même local, ils y resteront jusqu’à notre évacuation.

Je me trouve en présence de quatre hommes : un officier qui se tient debout pres de la table : un feldwebel et deux soldats sont assis au bureau.

Il y eut un moment de silence. On se dévisage. Je trouve au commandant une bonne tête ; son regard, bien que hautain me plait, nous nous observons franchement, les yeux dans les yeux.

Le chef du bureau est un homme d’une largeur d’épaules, d’un tour de poitrine exceptionnels. Il me dévisage d’un air méfiant. Je me rends compte qu’il a des idées préconçues.

Son voisin a une physionomie aimable.

Le troisième soldat ne doit pas être un allemand. Il a la figure allongée, le teint terreux ; tels ces métèques que l’on voyait, avant la guerre, dans les foires, sur les marchés vendre des bonbons, des bibelots.

Lorsque le commandant prend la parole, en allemand, le voisin du feldwebell se lève et me transmet les ordres : « Mr le maire, vous devez apporter demain avant midi au bureau, la liste de la population par rue et par famille. Le chef de famille en tête avec indication de son âge, de sa profession. Tous les autres membres qui habitent sous le même toit, les uns au dessous des autres, avec indication de l’âge en regard de chaque nom. Chaque famille sera séparée par un trait. »

Je fais un signe d’acquiescement.

Le commandant se retire, et moi également.

Nous avions déjà fourni tant de fois cette liste ! Le secrétaire de mairie l’eut vite copiée.

Les cultivateurs continuent les travaux des champs.

Le lendemain, je remets au bureau la liste de la population. L’interprète me transmet quelques ordres (toujours les mêmes) saluer les officiers, balayer les rues.

Je constate que le feldwebel connaît peu le français. Il doit être arrivé en France depuis peu de temps, car il parait intelligent, et cherche à comprendre. Le cosmopolite dit quelques mots : il connait le français mieux que l’interprête.

Dans la matinée, le lendemain, je dépose au bureau la liste de la population. Je reçois l’ordre de faire publier qu’il est interdit à toute personne de sortir du village, sans un laissez-passer. Seul le maire peut circuler librement sur le terroir lorsqu’il le juge opportun.

Chez Godart, nous nous demandons si nous devons conseiller aux cultivateurs, de solliciter un laissez-passer, pour continuer les travaux des champs. Je n’ai pas oublié cet article du journal français qui nous donne à penser que la guerre sera longue : il me tourmente toujours. Nous décidons de surseoir, d’attendre les événements.

Nous fûmes aussitot fixés.

Pendant que nous sommes chez Godart, l’interprête et l’autre scribe se rendent dans les maisons des ouvriers, où il se trouve des hommes âgés de 18 à 60 ans, ils leur ordonnent de venir chaque matin (à l’exception des jours fériés) à six heures à la sucrerie pour travailler.

Les allemands ne tarderont pas à faire travailler les jeunes gens de seize et dix-sept ans.

Quand les deux interprètes rentrent au bureau, j’y suis appelé. Le commandant me questionne sur le fonctionnement du ravitaillement, me demande combien j’utilise de chevaux. — « Nous allons chaque mardi à Quéant avec six chevaux et deux voitures. Nous allons également chaque semaine, à Douai acheter de l’épicerie, des vivres. Nous partons le vendredi matin avec les deux voitures, nous revenons le samedi soir. J’ai un ponney et une carriole pour contrôler, dans les communes du centre de Croisilles, le fonctionnement du ravitaillement. Je dispose d’un laissez-passer pour toutes communes, valable pour un mois, avec promesse de renouvellement. »

Le commandant me fait répondre que je conserverai ces six chevaux. Je dois les désigner et les loger chez moi ainsi que le ponney. Je dois faire conduire immédiatement tous les autres chevaux (une vingtaine) à la ferme de Milon. Ces chevaux doivent être garnis de leurs harnais.

À la sucrerie, le lendemain à six heures, deux officiers assistent à l’appel des hommes convoqués pour travailler.

Le lieutenant Nimann est chargé de la direction de la culture. Il a comme aide un sous-lieutenant, son ami. Durant près de vingt mois, ils vont être les directeurs omnipotents, sans contrôle, de la culture sur tout le terroir de Croisilles. Ils ont sous leurs ordres un sous-officier : Albert. Ce sont évidemment trois privilégiés, des fils de familles fortunées. Ils ne font pas la guerre.

La sucrerie sert d’infirmerie pour les chevaux blessés.

Ces chevaux susceptibles de travailler à la culture, les chevaux disponibles de l’artillerie, et nos malheureux chevaux épuisés par les privations, peuvent fournir une quarantaine d’attelages. Chaque jour ces attelages sont conduits par les civils et par des allemands. Nimann groupe tout le personnel dans la même section du terroir. Il fait semer de l’avoine et de l’orge.

Les allemands réunissent, dans le pré de la ferme Milon, tous les instruments aratoires, ainsi que les chariots, les faucheuses, les lieuses. Tous les harnais sont transportés à la sucrerie.

Il me restait à cette époque, quatre chevaux ; je complète mes deux attelages, par un cheval de Morel et un autre de Mme Froment.

Il s’est trouvé que, chez moi, les allemands avaient déplacé un binot, une herse et un extirpateur de leur remise, pour y loger des chevaux. Je les avais garés au bout de la petite pâture ; ils échappèrent à la rafle des soldats. Ces instruments me furent bien utiles dans quelques mois.


Dès les premiers jours, je constate que le feldwebel se contrarie de mes réponses. Je ne tarde pas à me rendre compte que l’interprète est un fourbe, un menteur ; qu’il donne une fausse traduction de mes réponses. Au cours d’une remise d’ordres, alors que le feldwebel est fâché, sans raison, à mon avis, le métèque arrive au bureau. À la grande colère d’Esler (l’interprète) je répète les quelques phrases que nous venons d’échanger. Esler me menace, veut m’empêcher de parler, n’y réussissant pas, il sort. À dater de ce jour, l’attitude du feldwebel à mon égard fut tout autre.

Quelques jours plus tard, alors que les gendarmes venaient de terminer le recensement des bestiaux dans les fermes, je vais au bureau demander un laissez-passer pour Quéant. Le feldwebel est seul, il veut essayer de me parler. Il me demande d’un air interrogatif : « Poutrain ? — Moi, dis-je, en me désignant de la main. Ah ! » répond-il surpris. Il me montre le registre des bestiaux, laissé par ses prédécesseurs. « Kamarades » me dit-il. Je suis porté pour six porcs. En me montrant quatre doigts, il me fait comprendre que le gendarme n’en a trouvé que quatre.

À mon tour, je suis surpris, Je lui fais comprendre par gestes que deux porcs sont tués, que les Kamarades auraient dû les rayer. C’est ce qu’il fait aussitot, et inscrit quatre. Voila donc régularisée la suppression des deux coches que nous avons tuées le jour de son arrivée.

Vers la même date, je remontais la rue d’Arras, Mlle Thérésa Milon m’appelle : « Voyez le beau cochon de lait que je viens de recevoir de Courcelles. » Il pèse dix à douze kilos. — « Qu’allez-vous en faire ? — Le manger. Donnez le moi. Je tuerai un porc de quarante kilos, nous le partagerons. »

Au début du mois suivant, je rentre à la ferme au moment où le gendarme Hermann sortait de la porcherie. Il faisait le recensement. « Monsieur filou ! » me dit-il. Sa figure est souriante. Je lui réponds : «  cochon malade ; pas grossir, devenir tout petit. » — « Oh ! filou, reprend-il, mais moi égal. Quatre cochons écrits, quatre cochons étable, égal. »

Cet Hermann était un brave type, dans toute l’acception du mot. Chaque mois, il faisait le recensement des animaux. Parfois on lui faisait faire une perquisition dans les maisons : dans cette circonstance, on le voyait entrer, s’asseoir sur une marche de l’escalier, et partir au bout d’un quart d’heure.


Au cours d’un voyage à Quéant, Mr Loth me communique le compte rendu de la session du Conseil Général à Cambrai. La question des Bons Communaux était à l’ordre du jour. Mr Hello, président du Conseil a émis l’avis que les Communes pouvaient émettre des Bons, ou ne pas en émettre suivant leur situation pécuniaire ; mais que les Communes ne pouvaient pas, ne devaient pas se grouper, se solidariser pour l’émission de ces bons. Si cette association était possible au début de l’invasion, elle était impossible actuellement, parce que ces Communes avaient été administrées de façons différentes, et pour certaines d’une façon tres onéreuse. Elles ne présentaient donc plus d’égales garanties de solvabilité. Mr Loth et moi persévérons dans notre première décision : Ne pas émettre de Bons.


Au cours d’une xx après-midi, vers quinze heures, je sortais du village par la rue Neuve pour rejoindre la rue de Fontaine. Je vois arriver trois avions, venant d’Arras ; ils arrivent dans ma direction. Je m’arrête à les regarder. J’entends derrière moi une détonation formidable, dont je ne me rends pas compte, car je regardais les avions presque perpendiculairement au-dessus de moi. Je me retourne à cent cinquante mètres de moi, une fumée se dégage au pied du talus. La pature au delà de ce talus est en contrebas. Mais au même moment, les avions sont au-dessus de la gare. Cette fois je vois descendre la bombe. Elle a la forme d’un tres gros et tres grand obus ; des ailes la font tourner et modèrent sa chute. Cette bombe tombe pres de la gare, du côté de St Léger. Une troisième bombe tombe de l’autre côté du village. Je cours à l’endroit où est tombée la première bombe. Elle a fait un trou d’un mètre de profondeur à la naissance du talus. De mon côté les éclats de l’engin se sont enfoncés dans la terre.

J’apprends de suite que la troisième bombe est tombée rue de Boyelles, chez Dupin boulanger. Elle est tombée à vingt cinq mètres de la maison qui fut protégée par une écurie en briques. Mais à cet endroit se trouvait un rouleau en fonte qui fut disloqué. Or une boule ne fut pas brisée ; le déplacement de l’air l’a enlevée et projetée intacte sur le toit de la maison. Je vois cette boule dans le grenier, elle est creuse, pèse quarante à cinquante kilos.

Un soldat m’affirme, à cette occasion, qu’à Rœux, un extirpateur a été enlevé par une bombe et déposé sur le toit d’un hangar. Il m’a promis de me’en procurer la photo, je n’ai pas pu l’avoir. Plus tard, je verrai, sur la Grand’route d’Arras à Bapaume, un de ces gros rouleaux de l’Administration des Ponts et Chaussées, qui servent à la construction des routes, complètement retourné ; la partie qui comprime le sol est en l’air.

Durant l’occupation, il est tombé à Croisilles et dans le pourtour du village, une vingtaine de bombes ; il n’y eut pas d’accident. Dès que l’on entendait un avion, les allemands se précipitaient dans les caves ; les habitants sortaient dans la rue pour faire voir aux Anglais que Croisilles est était encore habité.


Vers le huit Mai, Morel et moi partons à Douai. Le lendemain, samedi, nous quittons Douai vers quatorze heures. En montant la côte, à la sortie de Biache-Saint-Vaast, nous entendons un roulement de canon, d’une intensité inouïe. Nous nous arrêtons au haut de la côte, il s’y trouve une seule maison, c’est un débit de boissons. La femme est dehors, elle se tient là, debout, physionomie inquiète, péniblement impressionnée. Elle nous dit que ce roulement de canon a commencé vers onze heures.

Le bruit est réellement impressionnant. Nous le comparons aux mugissements des flots, au cours d’une violente tempête. Il se module en intensité plus ou moins puissante, mais sans aucune interruption.

Lorsque nous approchons de Boiry-Notre-Dame, deux soldats viennent vers nous. Ils paraissent tout surpris, examinant notre laissez-passer, les marchandises de nos voitures.

L’un des deux me conduit à la commandature. Il y a là un officier et deux scribes. Les quatre allemands sont tres surpris de nous voir arriver de Douai. Je crois comprendre que l’un des scribes m’a déjà vu passer plusieurs fois. Enfin l’officier me rend mon laissez-passer, en disant : « Nous sommes surpris que l’on vous ait laissés partir de Douai, car, dans la matinée, nous avons reçu de Douai l’ordre d’interdire toute circulation. Mais puisque l’on vous a laissés sortir, continuez votre route.

Le lendemain dimanche (le dix Mai ⁁1915, si ma mémoire est exacte) je vais chercher Mr le Curé de Saint-Léger. En passant devant la ferme de Peugnet, où s’est installée l’intendance, je vois que la grand’porte est ouverte, alors qu’elle est toujours fermée. Le trottoir devant la maison est encombré de malles ; on ⁁en charge laune troisième voiture. Je compte dans la cour sept ou huit voitures. Quand je repasse avec Mr le Curé cette troisième voiture est chargée, la quatrième est pres du trottoir, mais on ne la charge pas.

L’apres midi, quand je ramène Mr le Curé, les voitures sont encore attelées dans la cour, mais on n’a pas continué à charger les malles.

Je m’arrête chez Charles Demiautte, qui habite en face de la ferme de Peugnet. Il ne m’apprend rien en plus que ce que j’ai constaté moi-même.

Sitot rentré à Croisilles, je me dirige au bout de la rue de Fontaine, je veux monter au haut de la crête du Badoulet, je veuxet de là voir, écouter, que sais-je ! Dans la rue, je croise le commandant, il est préoccupé, soucieux. Jamais je ne l’avais vu dans cette rue.

Le lendemain dans la matinée, je rencontre encore le commandant dans notre rue. Il me dit : « Hier vous attendiez les Français, vous écoutiez s’ils arrivaient. Ils ne sont pas venus. — Oh ! ils viendront bien un jour, dis-je. — Ils ne viendront jamais. »

Quelques jours plus tard, le commandant me dit : « Vous croyez toujours à la victoire. Sur quoi fondez-vous cette confiance ? — Mr le commandant, repassez l’histoire générale, vous verrez que chaque fois qu’un peuple a envahi son voisin et a été arrêté, dans son invasion, il a toujours été vaincu. » Le commandant lève un instant au plafond des yeux pensifs, puis sa physionomie s’assombrit, il quitte le bureau.

À quelque temps de là, Mme Demiautte m’informe que son père, Mr Bocquet propriétaire de « la ferme de la Folie » sur la côte de Vimy, a dû quitter son habitation. Au cours d’un bombardement, trois chevaux furent tués dans une petite écurie, les allemands l’emmenèrent à Douai. Je suis allé le voir plusieurs fois.

Plus tard, apres la guerre, mon ancien condisciple et ami, Charles Brisset qui habite Aubigny-en-Artois, me dira que le général Pétain était logé chez lui, que le dimanche dix Mai 1915, il lui a confié : « Nous avions préparé une attaque sur Vimy. J’étais persuadé que nous allions percer le front, que nous allions passer. Nous avons en effet rompu le front allemand à Vimy, mais nous n’avons pas été soutenus par la réserve, qui ne croyait pas au succès de cette attaque. Nous avons dû revenir à nos positions. »

Enfin un soldat, qui prit part à cette attaque, dont je ne puis me rappeler le nom, m’a affirmé que ce dimanche là au matin, les Français ont fait chauffer du café et l’ont bu sur la Place de Vimy.


Nimann convoque à la commandature les jeunes filles d’ouvriers, dès l’âge de quinze ans, pour les faire travailler. Elles sont réparties en deux groupes sous les ordres d’un soldat et accompagnés par un civil : Labitte et Chrétien. Ces jeunes filles ramassent les betteraves qui trainent à la surface du sol. Elles les jettent en tas. L’apres midi elles déposent ces betteraves en tas sur un sac, et prenant deux par deux ce sacs chacune à une extrémité, elles emportent les betteraves en dehors des champs ensemencés. Le civil, qui accompagne chaque groupe, n’est là que comme sauvegarde.

Ces jeunes filles ne tardent pas à dominer le soldat. Elle se montrent d’une insubordination extraordinaire. Elles refusent de travailler. ⁁À chaque instant, l’une d’elles s’écrie : « Je suis fatiguée, repos. » Elles dansent. Si le soldat invective l’une, aussitot les autres lui jettent des betteraves à la tête. S’il s’éloigne il est poursuivi. Le malheureux est complètement débordé. Un jour l’un de ces soldats se plaint à la commandature. On l’envoie aux tranchées, en lui disant qu’il n’est qu’un imbécile de ne pas savoir faire obéir des filles.

Dans ces conditions, lorsqu’il fait beau, le travail est un amusement pour les jeunes filles ; lorsqu’il pleut pleut un peu, elles restent blo⁁tties sous les buissons des talus, et chantent.

Les allemands paient les jeunes filles cinquante centimes par jour et les hommes un franc.


Mr Loth m’apprend que les allemands ont réussi à constituer à Bertincourt un syndicat pour l’émission de Bons Communaux, que Mr Bachelet de Vraucourt et Mr Stenne maire de Bapaume ont donné leur adhésion à ce mouvement. De ce fait les Communes de toute une région ont adhéré. Ce syndicat est dénommé : Groupement de cinquante deux[4] Communes à Bertincourt, pour émission de bons Communaux solidairement.

Les adhérents ont décidé de faire une première émission de quatre millions.

On ne sait pas où se trouve cette fabrique de numéraire en papier.

Le comité directeur remet à chaque Commune la somme que cette dernière demande.

Mr Loth et moi décidons de nous en tenir à notre première décision : ne pas émettre de Bons Communaux.

Nous trouvons que les allemands ont un rôle prépondérant dans cette émission de Bons, alors que les intéressés paraissent en être exclus.

En second lieu, nous ne voyons aucun contrôle pour la répartition des fonds aux Communes, alors qu’elles sont toutes solidairement responsables.


Le commandant quitte Croisilles, ainsi qu’une partie des troupes.

Le feldwebel et les deux interprètes restent au bureau ; ils y resteront jusqu’à notre évacuation. La commandature restera toujours chez Morel.

Le nouveau commandant est hautain, méprisant. Il ne rêve que vexations, souvent mesquines. À toute occasion, il répète : « Vous avez voulu la guerre, vous l’avez. Vous n’avez pas le droit de vous plaindre. » De toute évidence, il est vexé que je ne me plains pas, que je suis indifférent.

Il me retire mon laissez-passer permanent d’un mois. Je dois pour chaque voyage, même pour aller à St Léger demander un laissez-passer.

L’interprète, ou un soldat m’accompagne à chaque voyage, tout au moins pendant quelques mois.

Lorsque je demande, pour Michel et pour moi, un laissez-passer pour aller à Douai, le commandant refuse le laissez-passer pour Michel. Il me dit : « Vous avez un domestique à votre service, prenez-le. »

Je demande que ma fille ainée, Joséphine, m’accompagne pour m’aider à faire les acquisitions. Je reçois un laissez-passer collectif pour nous trois. À partir de ce moment, nous sommes toujours allés tous les trois chercher ces marchandises.

Joséphine se mit vite au courant de ses nouvelles fonctions. Nous avions chacun notre spécialité de marchandises à acheter. Le vendredi apres midi, nous faisions, chacun de notre côté nos achats.

Victor disposait d’une voiture à bras. Il rassemblait sur les chariots les marchandises.

À ce moment là, quand un homme avait besoin d’un paletot, il venait à la maison, nous échangions nos deux paletots, et nous convenions que je devais acheter : un peu plus grand, ou un peu plus petit que pour moi. Nous agissions de même pour une casquette.

Les femmes s’adressaient à Joséphine.

Le tenancière de l’hotel « Au Nouveau Monde » nous procura, à Joséphine et à moi, à chacun une petite chambre. Quant à Victor, il couchait au fond d’un corridor clos par un gros rideau.

Le trajet de Croisilles à Douai, avec des chevaux mal nourris, était long et parfois bien pénible. J’ai encore présent à la mémoire certains retours, au cours de l’hiver ; il pleuvait, le vent, par rafale, nous projetait contre la figure une pluie glaciale tout le long de la route (28 kilomètres).

Nous eûmes également des incidents de guerre. Il me semble que durant les hostilités j’ai toujours été protégé d’une façon providentielle. J’attribue cette protection à une médaille de St Christophe, qui n’a jamais quitté la poche de mon pantalon depuis 1885. Cette grande médaille, destinée à être fixée à une voiture, me fut offerte par ma sœur Lucie. Elle me dit : « Fixe cette médaille à ta voiture et prie ce saint de te protéger. » Je lui ai répondu : « Si je la place sur ma voiture, je ne l’aurai pas quand je serai à pied, à cheval… » Je l’ai mise dans ma poche, elle y est encore.

Dès le premier voyage que je fis avec Joséphine, je pris le camion à bière de Morel, parce que cette voiture est montée sur ressorts et possède un siège suspendu. Mais nous nous trouvions assis à deux mètres au dessus du sol. L’allemand qui nous accompagnait s’allongeait sur la bache qui lui servait de matelas.

Ce jour-là, Au cours d’un voyage, fait extraordinaire, Mme Dubus, la femme du boucher, a obtenu la permission de nous accompagner à Douai. Depuis plusieurs jours, il fait un temps magnifique, nous prenons le chemin de terre de Chérisy à Vis-en-Artois. Arrivés à la hauteur de la sablière, nous constatons que les allemands font un exercice de tir. Les soldats tirent perpendiculairement sur la route, qui dominent les cibles de sept ou huit mètres. Ils n’interrompent pas le tir pendant notre passage, les balles crépitent au dessus de nous. L’allemand qui nous accompagne est furieux, mais surtout terrorisé. Il se lève d’abord, vient me rudoyer dans le dos, vient saisir le fouet, et brusquement retourne se blo⁁ttir sous la bâche.

Ce passage épineux était déjà franchi sans qu’une balle malveillante vienne siffler pres de nous. Mais tous trois ne pensions pas aux balles, notre attention était concentrée sur un avion qui évoluait autour de nous. Nous l’intriguions. Il s’éloigne d’abord. Mais quand nous fûmes arrivés à un pli de terrain qui le dérobait à la vue des soldats de la sablière, l’aviateur revint tourner à quarante ou cinquante mètres au dessus de nous. C’était un anglais, nous le saluons de la main, nous agitons nos mouchoirs. Cette fois la fureur de notre soldat est au paroxysme. Voilà que l’artillerie tire après vise l’avion.

Notre « ange gardien » se terre sous la bâche. Nous constatons que les sept ou huit obus éclatent tous en arrière et au delà de l’avion.

L’aviateur comprend qu’il nous met en danger, il prend de la hauteur et s’éloigne.


À la maison, les enfants constatent que les nouveaux allemands qui viennent soigner les chevaux, sont intrigués par cette poule qui couve sous l’escalier. Nous décidons d’enlever le vin le soir même.

Depuis le début du ravitaillement aucun soldat n’a pénétré dans notre grande salle ; c’est là que nous cacherons ce vin. Mais nous sommes au lundi, il nous faut attendre que la distribution de l’épicerie soit faite mercredi, pour caser ce vin. Depuis deux mois, les allemands n’ont plus fait de perquisitions dans nos maisons. Que pourraient-il encore nous prendre ? Nous transportons ce vin dans la chambre de Joséphine. Cette chambre se trouve au delà de celle de ses sœurs, au dessus de la buanderie.

Pendant que nous sommes à Quéant, Michel et moi (car Michel a toujours pu m’accompagner au ravitaillement) les allemands font une perquisition générale dans toutes les maisons. Chez nous quatre allemands perquisitionnent en groupe. Joséphine les accompagne, comme à l’habitude, lorsqu’ils arrivent dans le petit couloir qui mène à sa chambre, elle se campe résolument devant la porte, et dit avec autorité, d’un ton calme : « Ici, c’est la chambre de mes sœurs, vous n’entrerez pas. » Ils ne sont pas entrés.

Au cours d’une autre perquisition, car ces fouilles à domicile ont duré jusqu’à la fin, Joséphine a encore sauvé du blé.

Dans la courette, entre la vieille maison, l’écurie et le jardin, se trouvaient trois petites étables, qui servaient à élever les poulets. Un simple verrou plat fermait les portes, qui étaient à claire-voie à partir du milieu. Nous avions mis au fond d’une étable, une dizaine de sacs de blé. Il⁁s étai⁁ent dissimulés par des copeaux, du menu bois destiné apparemment à allumer les foyers ; il y avait également le trépied et les cuvelles à la lessive.

Comme chaque fois, Joséphine accompagne les allemands. Quand le groupe arrive dans la courette, Joséphine ouvre la porte de la première étable. Elle ne peut pas ouvrir la seconde étable. « Ce verrou tient toujours tres fort, il n’y a ici que ce bois et ces cuvelles que vous voyez — désignant un coupon de brique vers le bout de la courette : passez-moi ce morceau de brique et j’ouvrirai la porte. Mais, il n’y a rien. » Aucun allemand n’a eu l’idée de contrôler, d’ouvrir la porte.

Il y avait peu de chose à dire, en pareille circonstance, il suffisait de savoir le dire, de savoir le faire ⁁à propos.

Il me semble que les Français ne se seraient pas laissés monter le coup aussi facilement.


Vers cette époque, Mme Peugnet près de l’église, avait encore les deux couples de pigeons voyageurs que sonl’un de ses fils avait élevé en volière. Elle les soignait bien en souvenir de son enfant sous les drapeaux.

Cette volière se trouvait dans la cour. On passait à côté pour arriver à la maison. Jusqu’alors, tous les allemands avaient vu ces pigeons. Mais cette fois arrive un prussien qui s’y connait en pigeons. À la vue de ces voyageurs, il voit rouge, se précipite dans la volière, tue les pigeons et les porte à la commandature.

Le commandant veut corser l’affaire, il envoie ces pigeons au général qui loge au chateau de St Leger.

Un matin vers sept heures un allemand se présente. « Mr le maire, je suis l’interprète de Mr le général. Il faut mettre à notre disposition une salle pour le conseil de guerre qui a lieu tout à l’heure. Montrez moi cette salle. » Je sais qu’un officier, logé chez Mme Jules Sauvage est parti hier soir ; mais je ne sais pas l’incident des pigeons, hier matin, chez Mme Peugnet. En cours de route l’interprète me dit : « Vous paraissez ignorer qu’il y a un conseil de guerre tout à l’heure ? — Ces faits divers ne m’intéressent pas. — Ah ! » répond-il d’un ton qui m’intrigue, sans que j’y attache grande importance.

Chez Mme Sauvage la salle est libre.

Je reviens à la maison. J’avais l’habitude de toujours dire où j’allais, ce que j’allais faire, pour que l’on sache où me trouver.

Je pars à la sucrerie, avant de déjeuner. Une demie heure plus tard, l’allemand revient me chercher : « Tout de suite, pour le conseil de guerre. — Comment ! »  s’écrie Rose,   « pour le conseil de guerre ? C’est lui… — Vous ne le saviez pas ? »

Deux enfants partent me chercher, ⁁l’un par la rue de Pinghem etl’autre par la Place.

L’interprète suit cet enfant, me trouve sur la Place et me dit : « Venez avec moi. » Je pense au Ah ! qu’il a poussé, il y a un instant.

Trois officiers sont assis à la table. Il reste à cette même table deux chaises libres. C’est la seconde fois que l’on me fait asseoir. J’avais encore eu une chaise pour répondre à l’affiche : Henrick Benton.

L’interprête reste debout. Il lève la main ⁁droite, tient le pouce et deux doigts dressés. Je comprends qu’on lui fait jurer de traduire fidèlement mes paroles. Cette formalité n’est qu’une mise en scène pour me troubler, m’intimider. Je les observe tous quatre, car je n’ai rien à penser, je ne sais absolument pas de quoi il va être question.

L’interprète s’assied, me traduit une phrase de l’officier qui est à ma droite. « Mr le maire, vous correspondez avec les Français, à l’aide de pigeons voyageurs. » — Je nie le fait d’une façon catégorique, mais avec calme. Je ne tarde pas à constater que mon calme les impressionne. 

D’ailleurs l’accusation était erronée. Bresson avait des pigeons voyageurs ; on aurait pu les utiliser d’Amiens à Croisilles, et non pas de Croisilles à Arras. En outre les ces pigeons vivaient en liberté. Cependant ces officiers me harcèlent de questions. Ils ne tardent pas à me parler directement, sans passer par l’interprète. Ils cherchent à provoquer chez moi des contradictions. Je leur propose d’examiner minutieusement ces pigeons et de les lâcher. S’ils partent et ne reviennent pas, j’admets que ce sera une présomption en faveur de leur accusation.

Je crois comprendre, à leurs physionomies, à leurs gestes entr’eux que ces officiers n’ont pas ces pigeons.

J’insiste pour qu’on me les montre, je veux les lâcher. L’un d’eux laisse échapper que ces quatre pigeons sont tués. C’est alors que je sais qu’il s’agit des pigeons, élevés en volière, de Mme Peugnet.

Il est onze heures quand je rentre à la maison. J’avais bien faim.

Comme toujours, en pareille circonstance, je trouve Rose dans un état lamentable. Elle n’était pas apte à rester en pays envahi.


Depuis que nous sommes sous la coupe de ce second commandant prussien, il nous est bien difficile d’écraser du blé dans nos moulins à café. Les soldats exercent une surveillance hostile. Quelles que soient les précautions que l’on prenne, telle que : ne jamais emplir son moulin de grains de blé, et toujours avoir sous la main du café à mettre au dessus du blé, dès qu’un soldat approche ; malgré toutes les ruses bien des femmes se voient confisquer leur moulin. Il est vrai que dans la plupart de ces cas, les personnes se trahissent par leur attitude.


J’ai peut-être déjà conté qu’en allant à Quéant, nous mangions nos tartines chez Capelle. Ce Capelle était à la fois meunier, boulanger, débitant. Sa femme nous donnait une assiette de soupe et souvent des légumes.

Nous apprenons que de temps en temps Capelle fait tourner son moulin. Il est admis avec par le commandant de Quéant, que les officiers de la région apportent du blé et reçoivent de la farine en échange. En ce moment le soldat, qui nous accompagne, cause dehors avec un camarade. Capelle nous dit : « Si vous pouvez m’apporter du blé, je vous donnerai huit jours plus tard de la farine, du meilleur blé dont je disposerai. La difficulté c’est de l’amener, surtout à présent, avec ce soldat qui vous accompagne. »

Il est convenu que dans huit jours, Capelle se tiendra pret avec un homme, pour décharger en vitesse ce blé si je puis en amener.

Michel et moi convenons que c’est lui qui emmènera le blé, parce que l’allemand monte toujours dans ma voiture. La nuit nous transportons douze sacs de blé sur le chariot, bien protégés par la bache. Nous mettons quelques emballages vides au dessus. Nous voilà partis par Lagnicourt, parce que de Lagnicourt à Quéant la route est en bon état et sans montée. La dernière maison du village est un débit de boisson. Nous nous arrêtons pour prendre un café, je ne me sens pas bien ; Michel me demande si je souffre beaucoup. Il est convenu qu’au moment de partir je resterai en retenant l’allemand, pour que Michel prenne de l’avance, ait déchargé le blé quand j’arriverai : ce qui fut fait. Pour rester en arrière, je simule une douleur, je demande à la débitante de m’indiquer les waters en même temps, de la main, je fais signe au soldat de m’attendre. Apres un bon moment je rentre en boutonnant mes bretelles. Le soldat se met à rire, se moque de moi. Il me faut encore un café pour me remettre complètement. Quand nous partons nous sommes gais tous les deux. L’un d’une gaieté interne et l’autre externe. Le coup est réussi.

La semaine suivante nous emportons encore quatre sacs de blé. Cette fois nous prenons un café à Quéant. Mme Capelle retient l’attention du soldat pendant que l’on décharge.

Enfin la troisième semaine, une personne m’avait apporté deux sacs de blé. Michel et moi décidâmes de nous abstenir. Nous fûmes bien inspirés. Les gendarmes nous attendaient à l’arrivée. J’avais justement ma voiture pleine d’emballages. Je vois encore la figure réjouie des gendarmes en nous voyant arriver. Nous eûmes également la satisfaction de voir leur mine déconfite à leur déception.

Cette farine a servi à augmenter la ration quotidienne des habitants.


Vers cette époque, tous les habitants de Neuville, de Mercatel sont évaqcués.

Depuis le début, Mlle Dachez, institutrice à Boiry-Becquerelle, venait chercher le ravitaillement avec un allemand. Quelques années auparavant, j’avais connu cette demoiselle chez Delaire à Boyelles. C’est une personne intelligente, énergique, d’un patriotisme indomptable. Elle me conte ses ennuis avec les quatre hommes qui restent à Boiry. Ce sont des vieillards ille⁁ttrés, inaptes à représenter la Commune, incapables de résister aux allemands.

Nous causons avec l’interprète qui a amené Mlle Dachez, nous le persuadons qu’il serait préférable que ces vieillards de Boiry délèguent à Mlle Dachez toust pouvoir, pour traiter les affaires de la Commune avec l’Autorité allemande.

J’ajoute en riant et en regardant l’interprète : « Nous allons tous les deux collaborer à faire une chose qui n’a jamais existé en France : nous allons nommer une femme maire de sa Commune.  »

La semaine suivante, ils revinrent tous deux munis de ce genre de délibération. J’ajoutais, à la suite de ce document, un genre de protocole, reconnaissant les fonctions déléguées à Mlle Dachez.

Mlle Dachez, l’allemand et moi l’avons signé, j’y ai apposé le cachet de la mairie.

Je n’ai jamais revu Mlle Dachez après la guerre. A-t-elle conservé ce papier, attestant la magistrature qu’elle a exercée à Boiry-Becquerelle ?


La question des Bons Communaux revient à l’ordre du jour. Le commandant veut me faire signer un engagement d’émission de Bons et d’adhésion à un syndicat. Il est emporté, violent. Il profère des menaces en faisant de grands gestes, en donnant de violents coups de poing sur le bureau.

Tout cela s’évanouit comme brouillard au soleil.


Il arrive d’Allemagne une tres forte batteuse. Nimanne l’installe dans la cour arrière chez Milon, à proximité d’un hangar.

Il arrive de nombreux prisonniers russes. Ceux qui ne sont pas utilisés à la batteuse, sont employés à avancer les bottes de blé dans les granges, à les charger sur les voitures. Les soldats placent une voiture de chaque coté de la batteuse ; on décharge ces voitures simultanément.

Quand tout le blé en granges et en meules fut battu, les allemands ont battu l’avoine et les autres céréales.

Je vais expliquer au Commandant que les habitants n’ont plus de literies, je lui demande ⁁de les autoriser les à prendre à la batteuse de la menue paille, pour faire des paillasses. Il me donne l’autorisation. J’accompagne la première femme qui va chercher cette menue paille dans des sacs. Les deux soldats qui surveillent le travail, s’éloignent souvent pour fumer une cigarette, causent avec les allemands charretiers. Je fais voir aux russes de mettre un peu de blé dans ces sacs à courtes pailles. Ils comprennent aussitot et le font avec entrain. On devait les modérer, car ils auraient rendu les sacs trop lourds.

Dès que les allemands entreprennent ce travail, nous emmagasinons dans un grenier où les soldats ne vont jamais, une provision de bottes d’avoine, en vue des voyages à Douai. Nous mettons aussitot les chevaux en pature avec les vaches, il y a suffisamment d’herbe pour cette douzaine de bêtes.


Une apres-midi, j’arrive de bonne heure au bureau, le feldwebell est seule. Il commence à parler français. Il me fait voir une lettre de dénonciation. L’auteur anonyme ( ! ) signale nommément que certaines jeunes filles de cultivateurs et d’autres familles ne travaillent pas. Le commandant exige que toutes viennent travailler.

Mes deux filles Rose et Juliette sont portées sur cette liste. Je reviens furieux. On commençait la distribution du ravitaillement, je l’interromps aussitot. Je fais part de cette lettre que je viens de voir. Je dis mon indignation de cette dénonciation. « S’il se trouvent quelques personnes qui ne comprennent pas que j’ai besoin de mes enfants pour subvenir au travail considérable que nous assumons avec le ravitaillement et l’épicerie, je veux que la réprobation générale de leur façon d’agir, leur fasse comprendre la faute qu’elles ont commise. Le meilleur moyen d’atteindre ce but, c’est de supprimer ces distributions.

Vous pouvez vous retirer, puisque je n’ai plus mes enfants pour nettoyer, ranger la maison apres votre dép passage, je ferme les portes. »

Je fus impressionné par l’expression de stupeur que je vis sur les figures.

Le lendemain, jour de l’épicerie (et la nuit porte conseil) nous avons ouvert les portes.

Les jeunes filles dénoncées sont allées ramasser des betteraves.


Dernièrement les Prussiens avaient fait le recensement des poules. Ils taxent les propriétaires de volailles d’un certain pourcentage d’œufs à fournir chaque semaine.

Le garde et Béthencourt recueillent ces œufs à domicile.

Nous ne tardons pas à savoir qu’ils sont envoyés aux tranchées. Dès lors les habitants, au lieu de jeter les œufs pourris, provenant des poules qui ont couvé, les liquident dans ces livraisons.


Vers le mois de juin, les cultivateurs ont épuisé les provisions de betteraves qui subvenaient à la nourriture des vaches. Ceux qui n’ont pas de pâture ne peuvent plus nourrir leurs bêtes : ils n’ont pas le droit d’aller chercher du trêfle dans leurs champs.

Le commandant n’est pas embarrassé pour les tirer d’embarras. Il fait amener ces vaches dans les écuries de Milon et d’Eugène Sauvage, il désigne deux vachers pour les soigner, les traire, et conserve le lait.[5]

Dans la journée deux jeunes gens vont garder ce troupeau dans les pâtures de Sauvage. Ces pâtures se trouvent le long de la route d’Arras. La clôture en fils barbelés est brisée à plusieurs endroits. Un jour ces gamins laissent sortir quelques vaches qui vont paturer le blé dans le champ voisin. Ce blé appartient à Émile Fulloy, c’est lui qui l’a semé. Peu importe. Le commandant convoque une quarantaine d’hommes : le Docteur, le pharmacien, etc. Ils les fait encadrer d’une dizaine de feldwebells, de caporaux et de soldats, tous ces hommes vont monter la garde autour de la pature durant trois jours, ils sont au piquet à quelques mètres les uns des autres à regarder les vaches mangher.

Les feldwebels sont furieux. Le commandant lève la punition.


Les allemands annoncent qu’il va arriver beaucoup de chevaux. Ils démolissent les seuilins des granges, c’est-à-dire, les petits murs qui séparent l’aire des tas, pour loger les chevaux dans ces tas de grange.

Dans notre grange, les soldats ne démolissent que trois seuilins, ils laissent intact le tas où se trouve la batteuse.

Quand ce travail de démolition fut achevé partout, les chevaux ne viennent pas.


Il existait au bas de la rue du Pont de vastes bâtiments, aménagés pour une distillerie, qui ne fonctionnait plus. Les allemands y installent une usine électrique et répartissent cet éclairage dans les chambres d’officiers.

Ils installent également deux piscines pour les officiers et les soldats.


Les jeunes filles se montrent de plus en plus indisciplinées. Rose qui, en pension, excellait à monter des chants, déploie avec entrain ses aptitudes. On m’a raconté que plusieurs fois elle reçut des coups de bâton de l’allemand.

Un jour un groupe d’une trentaine de jeunes filles est condamné à la prison.

Appelé au bureau, je trouve le commandant furieux. Il arpente la salle, il imprime rageusement des vibrations brusques à la cravache qu’il tient en main. « Les filles se moquent de nous ! Vous savez ce qu’elles font… Vous ne répondez pas ! — J’ai à répondre que c’est vous qui les occupez, j’ignore ce qu’elles font. » Le commandant est au paroxysme de la rage. Il réfléchit un instant. « Vous allez préparer le local qui se trouve à l’extrémité de la mairie ; ce soir les filles seront là enfermées. — Mr le commandant, nous ne mettriez pas votre chien dans cet endroit qui sert de dépotoir aux soldats — C’est l’ordre ! — Ne comptez pas sur moi pour le faire exécuter. Vous oubliez que ces jeunes filles sont françaises et que je suis français. — Il hurle : il n’y a plus de français ici, vous êtes des vaincus ! — Permettez, nous sommes des envahis, pour connaître les vaincus, attendons la fin de la guerre. »

Le commandant avait le visage cramoisi, brusquement il devient blème, bondit vers moi. Je garde l’immobilité d’une statue, mes yeux ne quittent pas les siens. Il s’arrête court, déconcerté, sort du bureau.

Cette scène a plongé les trois allemands du bureau dans la stupeur. Ils m’observent, sans oser relever la tête, de peur que le commandant revenant brusquement, les surprenne à me regarder. Il ne revint pas.

Le lendemain le feldwebell me demande de lui répéter la scène, il veut en saisir les nuances.

Les trente jeunes filles furent enfermées dans la grange de Rebout, à l’extrémité de la rue de Fontaine. Cette grange se trouve à vingt mètres de la maison de Mr Harris. Cette habitation, abandonnée par les propriétaires, est occupée par sept ou huit officiers.

Vers huit heures un soldat vient me dire que Mlle Paul se plaint d’avoir faim, d’avoir froid, elle est malade. Je lui porte une tartine et une couverture. En approchant, j’entends ces jeunes filles pousser des cris, de véritables hurlements.

H. Paul s’excuse de m’avoir dérangé. Elle s’est plainte pour faire marcher le soldat.

Je dis aux jeunes filles qu’elles se fatiguent inutilement.

« Les officiers ne viennent pas se coucher avant vingt heures. Reposez-vous ; dans deux heures, vous recommencerez à crier, mais alors, partagez vous en trois groupes et qu’un seul groupe crie alternativement. »

Avant minuit, Nimann est venu les mettre à la porte.


À l’époque du fanage des foins, les garçons de quatorze et quinze ans furent convoqués pour travailler au foin comme les jeunes filles.


Les allemands font venir à Croisilles un générateur. Ils emploient soixante Russes à le décharger à la gare et à le transporter sur des rouleaux à la brasserie Morel.

Ils viennent enlever au grenier notre concasseur. Quand l’installation fut faite, ils écrasent de l’orge et d’autres grains, pour l’engraissement des porcs. Ils ont aménagé des porcheries dans les dépendances de la sucrerie. J’y vois des porcs en quantité, on dit qu’il y a deux cents sujets. Ils installent également un abattoir. Ils disposent d’un réservoir où ils plongent les porcs dans l’eau chaude, sitot qu’ils sont tués, au lieu de les brûler comme nous le faisons.

C’est Eliacin Rebout qui concasse le grain. Il me dit qu’il est toujours seul dans cette partie de la brasserie. C’est lui qui alimente le générateur et le concasseur, les allemands ne le surveillent pas. « Vous pourriez m’écraser du blé ? — Certainement si vous pouvez me l’amener. »

Je décide de tenter l’aventure, et de le faire en plein jour, pour ne pas avoir l’air de me cacher. J’arrive vers quinze heures, avec quarante kilos de blé sur ma brouette. Au dessus de ce sac, j’ai jeté négligemment un second sac. En entrant dans la cour de Morel, je croise le commandant. Je pose ma brouette pour le saluer ; il me répond sans s’arrêter. Sous les fenêtres du bureau, le feldwebell me voit passer. Qui pourrait penser que l’on fait de la fraude d’une façon si ostensible ? Peu apres je rentrai à la maison avec la farine. À intervalles différents, je fis trois fois le même manège.

Puis le ravitaillement devenant plus abondant, notre portion de pain quotidienne augmentait. Nous avions alors deux cents cinquante grammes.


Les allemands rentrent les foins dans les granges. À la maison, ils emplissent, jusqu’au faîte, les trois tas où ils ont démoli les seulins.

Puis un grand feldwebell, que j’entrevois de temps en temps, vient fermer soigneusement les portes au cadenas.

Quand ils battront l’avoine, les allemandsen apporteront plusieurs milliers de sacs d’avoine de diverses dimensions, dans le tas à la batteuse. Le feldwebell reviendra fermer la porte, s’assurer que toutes quatre sont bien closes et je ne le reverrai plus avant le printemps 1916.


J’apprends que l’on vient de dénoncer Berthe Sergeant, femme Pigache, dont le mari a été expédié en Allemagne dernièrement. Il parait que cette dame a encore deux bouteilles de champagne cachées dans la pièce que’elle habite. Je pars aussitot la prévenir. Elle est tres surprise, demande qui l’a denoncée, comment on peut savoir ça.

Elle me fait voir la cachette, elle m’explique qu’au milieu de ce mur il y avait une petite niche, elle y a placé les deux bouteilles, son mari a bourré le creux avec du platre, il a ajusté au niveau du mur une planche épaisse bien calée contre le platre pour éviter toute résonnance. Tous deux eurent vite retapissé la chambre d’un nouveau papier. Ils ⁁furent quelques jours sans loger de soldats, le papier était sec quand il en revint.

J’allais me retirer quand Esler arrive. Dame ! pour trouver du champagne, c’est lui qui vient perquisitionner. Je reste.

« Madame, vous avez du champagne. » Berthe Sergeant lui parle en patois, d’un ton méprisant. « Ek ché qu’ette dis ?… — Je vais perquisitionner. — Cache (cherche). »

Elle se campe au milieu de la pièce, les bras croisés. Quand l’interprête approche de la cachette, elle lui lance : « ette brule galasse », prononcé tout d’un mot, mais à plusieurs reprises. Esler me demande  « Qu’est-ce qu’elle dit ? — Elle vous encourage. » À trois reprises, quand l’allemand se rapproche, elle répète : « ette brûle galasse. » Las de chercher, Esler s’en va.

Berte Sergeant me dit : « Quand les premiers français arriveront, tachez de venir aussitot, nous boirons ces deux bouteilles avec eux. » En attendant nous allons boire une tasse de café. » Je refuse, je partais quand survient le gendarme Hermann.

« Oh ! ech ti chi chet ain bon » dit la femme, d’un ton inintelligible pour le soldat.

Ce gendarme était réellement un brave homme, un allemand exceptionnel. Il était habituellement chargé de ce genre de perquisition. (Cette fois Esler l’avait devancé.) Quand je le voyais entrer dans une maison, j’y allais toujours quand j’étais libre. Je le vis plusieurs fois assis sur une marche de l’escalier, fumant une cigarette à l’insu des occupants et partir. Quand il croyait devoir faire un semblant de perquisition, il ouvrait les portes d’armoires, ne touchait à rien. Il était écœuré de la besogne qu’on lui imposait. Il nous dit : « perquisition du vin… bêtise. »

Berthe Sergeant nous servait déjà du café. Nous sommes le vingt huit juillet, c’est l’anniversaire de la mobilisation de l’Allemagne. Je dis : « Voilà un an que nous sommes en guerre. — Hermann précise : oui aujourd’hui un an mobilisation. » Je me tourne vers Berthe Sergeant et lui dis : « Je ne me trompe pas, nous sommes bien le 28. » Elle laisse répondre l’allemand qui répète : « Oui, oui, aujourd'hui, vingt huit juillet. Un an, mobilisation. »

Mlle Dachez m’informe de ne plus réserver de ravitaillement pour la Commune de Boiry-Becquerelle, tous les habitants sont évacués demain. C'est la troisième Commune du groupe qui disparait 1° Mercatel, 2° Neuville, 3° Boiry-B


À la suite d’une imprudence de la bonne, en remontant une seille d’eau, notre fillette Eugénie a un bout de doigt coupé à la main gauche : le médius. Sa maman lui enveloppe la main, et je la conduis chez le Docteur Ficheux.

Un docteur allemand est logé chez Mr Ficheux, en nous voyant arriver, il descend, empêche le docteur français de s’occuper de nous, fait un pansement sommaire et nous dit de le suivre. Il nous conduit au lazarett n° 9 chez Ryckelynck.

Il cause avec un collègue, tous deux viennent examiner l’enfant, et font un pansement.

Le second docteur me dit : « Ce n’est pas grave, soyez rassuré. Vous reviendrez demain à neuf heures. » Quand Eugénie fut guérie, ce docteur me dit : « Votre fille n’est pas une française, c’est une allemande ; elle en a les apparences physiques, et la volonté, l’énergie, l’endurance. »

Les commandants qui se sont succédés dans les Communes de notre groupement de ravitaillement se sont plus ou moins attaqués à la question des bons Communaux. Ils ont échoué partout.

Un jeudi matin, tres tot, deux allemands me conduisent à Cambrai. Le compagnon du conducteur m’introduit au théâtre. Il échange quelques mots avec un groupe, un soldat me conduit aupres des maires du Centre de Croisilles. Nous sommes nombreux. Mr Loth est arrivé. À chaque instant il arrive du monde.

On a estimé que nous étions cent cinquante maires.

La scène est occupée par une grande table disposée en forme d’arc, recouverte d’un tapis et garnie de fauteuils sur toute la longueur faisant face à la salle.

Mr Loth vient d’avoir un entretien avec Mr Hello : les allemands vont nous mettre en demeure de signer notre adhésion au syndicat pour l’émission des Bons Communaux.

Cette mise en scène nous confirme que les allemands ne peuvent pas exiger notre signature d’adhésion. Avec tous les collègues de notre groupe, nous confirmons notre volonté ferme de ne pas émettre de bons, par conséquent de n’adhérer à aucun groupement.

À dix heures et demie, la scène est envahie par des officiers chamarrés d’or, de galons, de décorations. Il parait que le général en chef préside. Tous les fauteuils sont garnis.

Cette fois encore, le commandant « papiers » prend la parole. Il félicite les maires très nombreux qui ont compris l’utilité des bons Communaux, et les services que cet organisme peut rendre aux populations envahies. Il parait qu’il reste encore quelques retardataires… apres une courte pause, l’officier, la figure souriante, poursuit : « Cela prouve qu’en France, comme dans tous les pays, il se trouve des hommes qui remettent toujours au lendemain l’exécution de choses, même urgentes, qu’ils sont décidés à faire. Je me permets de leur suggérer, que l’autorité allemande, prenant fait et cause pour les populations, a déjà envisagé les mesures qui s’imposent en pareille circonstance.

Vous allez venir consacrer par votre signature les conventions que vous avez adoptées.

À l’appel de la Commune d’un centre de ravitaillement, tous les maires de ce groupement avanceront. »

L’officier ne donne pas lecture de l’engagement qu’il propose de signer.

Le défilé commence, et les maires signent.

Les maires arrivaient sur la scène par le côté droit. Un officier placé au coin de la table, tres aimable, demandait le nom de la Commune, répétait ce nom à l’officier placé au milieu de la table. Le premier officier remettait au maire un porte-plume, le second officier indiquait l’emplacement de la signature. À ce moment le maire se trouvait en face de cet État Major. Apres signature, il remettait le porte-plume à un feldwebel placé à l’extrémité de la table. De temps en temps un planton emportait, par les coulisses un plumier rempli et rapportait un plumier vide.

Ce défilé commence par les groupes de la région de Cambrai.

Mr Hello vient nous trouver.

« Eh ! bien, vous allez signer ?… Je vous en prie ne faîtes pas d’esclandre… Vous allez vous attirer poursur vous, et àsur vos populations des ennuis que vous ne pouvez pas soupçonner… — Il en résultera également pour nous des désagréments. ( ? lesquels ?)

Nous adressant à nos collègues, nous répondons : « Si les allemands n’avaient pas intérêt à ce que nous émettions des bons, ils ne prendraient pas tant de dérangement. Et s’ils étaient en droit de nous contraindre à signer, ils n’auraient pas attendu plusieurs refus pour nous envoyer en Allemagne. »

Nous confirmons tous notre volonté de ne pas signer.

Les allemands avaient-ils connaissance de nos intentions ? Le groupe de Croisilles fut appelé le dernier. C’est ma Commune qui est appelée, je pars en tête.

Le premier officier me demande très aimablement « Mr le maire de ? — Croisilles. — Il répète le nom de la Commune, me tend un porte plume de la main droite, tout en m’indiquant l’officier du centre, en même temps, il étend le bras gauche, comme pour me couper la retraite, si je voulais faire demi-tour. Je refuse le porte-plume.

Le second officier agit comme s’il n’avait rien vu, rien entendu. Il s’écarte un peu de la table, me laisse le passage en m’indiquant l’acte à signer. Je lui montre mes mains vides. Il me fait voir des porte-plumes en réserve. Je le remercie en disant que je ne signe pas. Je descends de la scène.

Nous sommes passés vingt et un sans signer.

Les appels sont terminés. On nous fait sortir. Les soldats qui nous ont amenés nous attendent au passage, nous rentrons chez nous.

Dans la salle du théâtre, nos voisins étaient ⁁de la région de Bapaume. Nous apprenons qu’ils ont émis des Bons depuis longtemps ; que les allemands ont proclamé le maire de Bapaume, Mr S., préfet du Pas de Calais envahi ; qu’ils l’ont emmené à Genève, en vue d’une négociation inconnue ; qu’il en est revenu, et que l’on n’a jamais rien su.

N’est-on pas autorisé à penser que les Allemands ont ⁁emmené ce maire de Bapaume en Suisse, pour faire étalage, auprès des Neutres, de leurs bonnes relations avec les populations envahies ?


Un dimanche que je reconduisais Mr le Curé Béhal à St-Leger en compagnie d’Esler, Charles Démiaute me propose du charbon de sa sucrerie pour les habitants de Croisilles. Il me fait comprendre que les allemands enlèvent ce charbon ; il préfère le donner à ses compatriotes. Il ajoute : ce charbon n’est pas bon, c’est du poussier.

Esler a compris que Charles met du charbon à ma disposition.

Le lendemain l’officier de l’usine électrique vient me donner l’ordre d’aller chercher trois tombereaux de charbon à St Leger. Il me remet un laissez-passer, valable durant un mois, pour les trois conducteurs.

Quelques jours plus tard je rencontre cet officier dans la rue. Il est furieux : « Ce charbon est inutilisable. Il m’encombre. » L’officier oublie de me réclamer le laissez-passer.


Malgré les nombreux passages de troupes qui se succèdent sur le front depuis le début des tranchées, il reste encore un peu de mobilier dans le chateau d’Hendecourt les Ransart. Cette propriété appartient à la famille de Diesbach.

Nous avons vu plus haut, qu’au début de l’invasion, tout ce groupe de Communes fu⁁rent évacuées.

À un moment donné, les officiers veulent liquider à leur profit le mobilier du chateau.

Pour se garantir contre tous soupçons et tous reproches de la part de leurs camarades, ces officiers vident le chateau au cours d’un bombardement. Ce fait me fut confirmé à Douchy et à Ayette.

Deux mois plus tard, un officier vient loger à la maison, dans la chambre sur le jardin. Il arrive avec deux grandes et lourdes malles. Elles sont munies d’une plaque en cuivre où nous lisons : de Diesbach. Quelques jours après, j’apprends par l’ordonnance, que l’officier est parti aux tranchées pour huit jours.

Le soir très tard, grâce à la lumière electrique, nous vidons ces malles avec précaution, nous remettons les objets dans le même ordre en même temps que nous en dressons la liste.

Après la guerre, quand les Services de la Préfecture rentrèrent à Arras, je suis allé offrir cette liste, avec le nom et l’adresse de l’officier, à un chef de bureau. Il m’a répondu : « Que voulez-vous que j’en fasse ?  » Personne ne voulut l’accepter, s’en occuper.

Vers cette époque, la famille de Diesbach n’était pas encore revenue à Hendecourt-les-Ransart.


Appelé à la commandature, je reçois l’ordre de venir charger dans la cour six tombereaux de charbon pour les conduire dans six maisons.

Je fais atteler trois tombereaux. Je fais partir en premier le tombereau le plus grand, recommandant de bien l’emplir.

J’accompagne ce charretier qui ramène le tombereau à la maison. Ensuite nous livrons aux six emplacements désignés.

À la maison, on transporte aussitot ce charbon dans notre remise. Quelques jours apres je remets de ci de là un sac chez les personnes qui en ont le plus besoin.

Il nous est même arrivé d’aller Victor et moi en voler la nuit au tas de la commandature, pour des ménages complètement dépourvus.


Depuis quelques temps les allemands avaient installé, à cinq ou six kilomètres du front, des ballons captifs, que nous appelions saucisses à cause de leur forme. Ces saucisses montaient à plusieurs centaines de mètres, elles soutenaient une nacelle, d’où un officier observait l’horizon. Il est arrivé plusieurs fois que le câble a cassé. Nous vimes un jour la saucisse du bois de sapins partir sans observateur dans la direction de Paris. Les canons antiavion tiraient apres sans succès. Un avion est allé la dégonfler.


Le temps de la moisson est arrivé. Les allemands, avec nos lieuses, fauchent notre blé que nous avons semé. Ils ne nous ont pas indemnisés, ils n’ont même pas remis un bon.

Les jeunes filles, les gamins sont partagés par petits groupes de sept ou huit personnes en collaboration avec un civil dans chaque bande, ils relèvent les récoltes en petits tas d’une quinzaine de bottes.

La plupart n’ont jamais fait ce travail, tous le font volontairement mal. Les tas culbutent, et comme il pleut souvent, la récolte est dans un piteux état. Les jeunes filles relèvent les tas fondus, elles mettent la partie mouillée à l’intérieur. Le grain germe, c’est le gachis.

Lorsque les allemands rentreront la récolte, les racines des grains germés seront enchevétrées, les bottes dans chaque tas ne feront qu’un seul bloc. Une grande partie de la récolte fut perdue.

Les deux officiers de culture avaient d’autres préoccupations, ne surveillaient pas les travaux.

Quant au sous-officier Albert, il était chargé des travaux aratoires.

Un jour que les jeunes filles relèvent les bottes au chemin de Vaulx, un avion anglais vient les survoler, lache une bombe incendiaire pres de leurs groupes. Cette bombe tombe tombe en jets de feu, comme l’eau d’une pomme d’arrosoir. Le soldat, pris de panique, s’enfuit vers le village. Il a la chance de suivre un chemin encaissé, l’aviateur ne l’a pas vu, car il l’aurait poursuivi de ses bombes.

En pareille circonstance, l’autorité anglaise exposait ses aviateurs et leur avion pour un résultat bien aléatoire.

Si nous avions pu lui faire savoir que les françaises détruisaient les récoltes d’une façon bien plus efficace !

Quand l’avion eut disparu, les jeunes filles se dirent qu’elles ont le droit d’avoir peur, comme l’allemand, elles se sauvent au village par le chemin du moulin, et rentrent chez elles.

Le jour les alliés employèrent pour la première fois un produit qui enflamme les ballons captifs, les jeunes filles virent bruler six saucisses. Je vis bruler celle au bois de sapins.


Au cours de mes voyages à Douai, Legrand me met en relations avec deux demoiselles qui s’occupent d’œuvres.

Apres avoir hésité longtemps, elles me remettent quelques écrits. Cet acte était dangereux. Il fallait avoir la certitude de pouvoir dérober ces feuilles à toute perquisition.

Le premier écrit était le récit de l’assassinat d’un petit belge de sept ans, au début de l’invasion.

Des hulans passaient dans le village, ce petit gamin met les allemands en joue avec son fusil de bois. Un soldat le tue, d’une balle dans la tête.

L’auteur, Mr Carton de Wiart, si j’ai bonne mémoire, raconte le fait en une vingtaine de vers. Il termine son récit en exprimant cette idée : le jour des comptes à rendre, qu’il pèsera lourd dans la balance, ce petit fusil de bois.

Une autre fois, j’eus une satyre violente contre l’empereur, de Richepin, je crois.

J’eus aussi le récit de la prise des Éparges.

Mlle Terriez, institutrice, passait les vacances chez sa mère à Croisilles, elle fut surprise par l’invasion.

Elle me demande d’aller prendre des nouvelles de sa belle-sœur, Mme Terriez-Deligne, qui habite Douai. Cette dame me demande si je puis me charger d’une lettre. Oui, dis-je, à la condition de ne pas parler de la guerre.

Au voyage suivant, Mlle Terriez me demande si je puis porter un petit paquet de linge. — « N’y mettez aucun écrit, dis-je, si vous envoyez une lettre, donnez la à part. » C’est moi qui reçois le colis, je demande encore : Pas de lettre ? — Oh ! non Mr.

C’est encore Esler qui nous accompagne à ce voyage.

En arrivant à Douai, nous sommes fouillés. On ouvre le paquet, il contient une lettre.

Je me rends compte qu’Esler ne comprend pas cette lettre. Il m’emmène à la commandature. Le feldwebel, tres occupé, la parcourt vivement, la rend à Esler. J’ai compris qu’il a dit : Kommandantur Croisilles.

Le lendemain matin de notre retour, tres tot, Esler vient me chercher, m’emmène au bureau avant l’heure d’ouverture, nous sommes seuls. Il me tend la lettre : « Qu’est-ce que c’est ça ? » Il n’a donc rien compris, il a séché sur cette version. Je lui donne toute la traduction fantaisiste qu’il désire.

Dans la crainte de s’attirer des ennuis avec le commandant pour insuffisance d’instruction, Esler supprime cette lettre.

Nous l’avons échappé belle.

Cette lettre faisait allusion à la prise des Éparges. Mme Terrier de Douai m’avait donc remis ce récit huit jours auparavant.

Un jour Mr Pyerker, maire de Wancourt depuis l’assassinat d’Henri Boisleux, arrive chercher le ravitaillement. À Croisilles, il est arrété en face de la commandature. Deux soldats fouillent sa voiture, puis on le fait entrer dans la salle à coté du bureau. Le feldwebell lui ordonne de se déshabiller tout nu. Les soldats examinent s’il n’y a pas d’inscriptions sur les doublures, sur sa chemise. Ils palpent ses vêtements, retournent ses chaussettes.


Vers cette époque, il nous arrive le premier wagon de charbon que le Comité du ravitaillement nous procure.

L’officier de l’usine électrique en est informé avant moi. Il vient me réquisitionner trois voitures de charbon. Je pouvais lui répondre qu’il n’a pas le droit de réquisitionner ce charbon. J’ai préféré l’encombrer encore une fois, de ce poussier de St Léger qui le fait rager.

Les six chevaux du ravitaillement nous fournissent un tombereau. Trois voitures partent de bonheur à bonne heure à St Léger charger du charbon. À la gare, nous attendons leur retour pour sortir les trois autres voitures. Dès que ces premières voitures reviennent, elles partent en avant, nous les vidons dans la cour de l’usine électrique. L’officier n’est pas là. Il ne m’a jamais parlé de ce charbon, et n’en a plus demandé. Ce charbon nous arrivait des mines d’Anzin.

Un jour le soldat chargé de nous prévenir de l’arrivée d’un wagon, ne fit pas sa commission. La Commune fut à l’amende de vingt marcks pour retard d’enlèvement. Il nous fallait payer en marcks. J’eus grand peine à les trouver. Faute de paiement de l’amende, nous n’aurions pas eu le charbon.


Les allemands doublent la paie de tous les travailleurs. Les hommes touchent deux francs, les jeunes filles et garçons un franc.

Chez Godart nous décidons de retenir à tous cette augmentation de paie et de remettre cette somme au compte service du ravitaillement pour le compte de chacun.

Je rentre tres tot de Douai, ce samedi là. Les travailleurs sont réunis dans la cour de la commandature quand j’arrive. Je leur rappelle que nous recevons ce ravitaillement à crédit, mais que nous aurons à le payer après la guerre. « N’est-il pas tout indiqué que vous commenciez maintenant à acquitter cette somme. Vous êtes nourris à crédit : puisque vous recevez de l’argent, vous devez payer. D’un commun accord avec l’autorité allemande je vais vous retenir ce supplément que l’on vous donne, je le verserai à votre compte de ravitaillement à Quéant. »

Personne n’a protesté.

Deux ouvriers m’ont dit en tête à tête et du ton d’une conversation : « Alors nous sommes seuls à payer, vous autres, vous ne payez pas ? — Nous ne payons pas, pour le moment ; apres la guerre le gouvernement saura où nous trouver. Quel recours la Commune aura-t-elle pour vous faire payer ? Actuellement vos besoins d’argent sont restreints. Le franc que vous recevez y pourvoit amplement. Voyez de quel prix minime vous payez l’épicerie, le tabac. » En parcourant le village, je n’ai constaté aucun mécontentement.


La commandature défend aux soldats de payer les lessiveuses en marcks. Elle ouvre un bureau où les soldats échangent les marcks contre des bons communaux. C’est un acheminement. Bientot les soldats touchent leur prêt en bons communaux. Ils protestent ; l’autorité militaire a imposé cette monnaie. Les soldats n’avaient qu’un moyen de se débarrasser de leur excédent de Bons, c’était d’envoyer un mandat à leur famille.

Nous constatons que ces Bons viennent de régions éloignées, qu’ils sont neufs ; enfin nous n’en voyons jamais des groupements qui nous entourent.


Les allemands ramènent les récoltes chez Milon et déchargent les voitures directement sur la batteuse. Ils déchargent parfois quatre voitures en même temps. Deux de chaque côté. Ce sont les russes qui assurent ce travail. Nous allons encore chercher de la courte-paille additionnée de blé.

Quand les allemands battent l’avoine il amènent le grain chez nous. Ils déposent dans le tas à la batteuse, des milliers de sacs.

Quand toute la récolte d’avoine est battue, le même feldwebel qui est venu fermer les portes apres la rentrée des foins, vient passer une inspection par toute la grange, referme les portes bien soigneusement et abandonne ces récoltes à la garde des cadenas.


À la suite de notre réunion à Cambrai, à propos des Bons Communaux, je voudrais voir les maires de notre groupement, les entretenir de notre point de vue au sujet de ces bons, leur faire connaître l’usage qu’ilsque les allemands en font. Je pourrais obtenir un laissez-passer d’inspection, mais je serai accompagné d’Esler. Je charge Milon, Michel, Morel, Plouviez, Grandy de me suppléer aupres des maires qui viennent au ravitaillement.


Je ⁁ne signale plus les changements de commandants, ils sont trop nombreux. Tous n’engagent pas la lutte pour obtenir notre adhésion aux bons Communaux.

Dans l’ensemble, ce sont toujours les mêmes tracasseries, les mêmes sévices. On s’habitue à tout, même à être ennuyé par les allemands sans souffrir de ces ennuis.

Les perquisitions à domicile n’ont jamais cessé. Habituellement le commandant convoquait convoque les hommes à un appel général ; en même temps des soldats, par groupes de deux ou quatre, envahissent les maisons, pénètrent dans toutes les pièces, même dans celles occupées par des officiers lorsqu’ils sont absents, et fouillent les armoires.

Que cherchent-ils ? Ils ne répondent pas à nos questions. Tantot, ils cherchent de l’argenterie, pour la réception d’un officier supérieur. Ils en ont trouvé une fois ou deux au début, mais plus jamais par la suite. Parfois ils cherchent des draps, des taies d’oreillers. Ils enlèvent même les grandes glaces fixées au dessus des cheminées pour remplacer celles que les allemands ont brisées.

Il vint un temps où les allemands recherchaient les miroirs pour les utiliser comme réflecteurs aux tranchées. Dès que l’objet qui motive la perquisition est connu, ainsi dès qu’un soldat sort d’une maison avec un miroir, aussitot cette nouvelle se répand dans le village avec une rapidité inconcevable. À partir de ce moment, les soldats ne trouveront plus un seul miroir. Les personnes qui ne savent pas où les cacher les brisent. Et on ne saurait imaginer jusqu’à quel point la nécessité rend les hommes ingénieux.

En outre, nous avons constaté que les allemands ne sont pas débrouillards (fouinards) ils ne remarquent rien en dehors de ce qu’ils cherchent à l’instant.

Quand le soldat emporte un objet, malgré les protestations véhémentes de l’habitant, il ne sait que répéter : « Kommandantur. »

La Commandature refuse de donner un bon de réquisition. Elle se moque parfois du réclamant lorsqu’elle demande le nom du soldat qui a enlevé l’objet.

L’épuisement complet du cheptel survint par les mêmes procédés dans le courant de l’été 1916. Nous n’avions plus le droit de manger nos lapins. Il y avait plusieurs mois que nous n’avions plus le droit de tuer une poule. Losqu’une volaille mourrait, on faisait constater le fait à la commandature pour ne payer l’amende. Les allemands conservaient ces volailles, car ils se sont aperçus que nous les tuions pour les manger.


Au début d’une apres-midi, tous les hommes sont convoqués à la sucrerie. À l’appel de son nom, chaque homme est introduit dans l’usine. Des soldats mettent en rangs les arrivants.

Bientot arrive le commandant accompagné de deux docteurs, du feldwebel et des deux scribes.

Les allemands se placent devant une large baie. Le commandant tient le milieu ; il a les majors à sa droite, les scribes à sa gauche.

Le commandant m’appelle en face de lui. Le feldwebel appelle à tour de rôle les hommes mobilisables. À l’appel de son nom, l’homme vient se placer en face des majors, à coté de moi.

Alors, chaque fois, je dois répondre à la même question. — « Cet homme a tel âge, pourquoi n’est-il pas sous les drapeaux ? Que fait-il ici ? » Parfois, je dois répondre à une deuxième et même à une troisième question. Puis les majors examinent pour la forme l’intéressé, et c’est le tour du suivant. Cette gymnastique épuisante de l’esprit dure une heure et demie. Il faut tenir.

Enfin, tout se passe bien.

Seuls trois hommes ont été astreints sans que l’on sache pour quel motif, à se présenter à la commandature chaque jour entre quatre et cinq heures.

Au bout de huit jours, ils furent exemptés de cette corvée.


Vers cette époque le docteur Ficheux meurt à la suite d’une courte maladie.


Au cours d’une matinée, l’interprête m’emmène à St Léger. Quelques maires du Centre de ravitaillement sont groupés en face de la sucrerie. Nous ne tardons pas à nous trouver tous réunis ; Mr Loth arrive également. Nous le trouvons démesurément grossi, et bien qu’il fasse chaud, il a sur le bras un pardessus. Mr Loth nous raconte qu’hier soir il a surpris une conversation entre deux officiers. « Cette fois, on va nous mettre en demeure de signer l’adhésion au syndicat des Bons Communaux. Nous devons nous attendre à partir en Allemagne. » Mr Loth porte sur lui le plus de linge de corps et double vêtement. Évidemment il est fatigué, déprimé, malade peut-être, car je l’avais toujours trouvé ferme, énergique, d’un moral excellent.

« Bah ! dis-je, encore un officier qui se croit plus malin que les autres. Nous allons bien voir. »

Un groupe d’officiers arrive de par la rue d’Ervillers. « Oh ! mais, sont-ils aimables ! Ce sont nos commandants qui viennent nous faire leurs adieux avant notre départ pour l’Allemagne. » Cette boutade déride tout le monde.

Les commandants entrent chez Miséron, en face de la sucrerie. Nous ne tardons pas à être introduits. Quel contraste avec la mise en scène de Cambrai ! Cette salle est d’une simplicité monacale : Une petite table garnie d’une couverture de cheval, et dessus quelques papiers. À cette table est assis un officier, ce doit être un intendant. En arrière et près de lui se trouve une armoire. Il n’y a pas de siège. Les commandants se tiennent debout, vers la droite, en face de la porte. Nous occupons la partie libre entre les officiers jusqu’à la porte.

L’officier s’adresse aux commandants, leur fait, en allemand, un petit laïus bien accentué.

Puis il nous dit : « Mrs, voilà plusieurs mois que vous résistez à l’appel lancé par l’Autorité allemande en faveur de vos populations. Vous ne voulez pas, quelques uns peut-être ne peuvent pas comprendre que l’émission des Bons Communaux a été créée pour venir en aide aux habitants des régions envahies. Faut-il vous rappeler que cet organisme fut instauré dès le début de l’invasion par des maires intelligents et charitables qui ont compris les obligations sociales qui leur incombent. Vous savez que dans tous les pays civilisés, les Communes sont sous la tutelle de leur gouvernement. Étant donné votre situation actuelle, l’autorité allemande remplace auprès de vous l’Autorité française. Je vous assure qu’elle ne faillira pas à ses devoirs.

Mais je ne veux pas faire de menaces, je suis convaincu que vous allez accomplir de bonne grâce cet acte de solidarité. »

Et s’adressant brusquement au maire en face de lui, le désignant du doigt, l’officier dit : « Avancez » — Pyerker, maire de Wancourt avance. — « Venez signer. » — Pyerker s’arrête net : « Pardon Mr je ne signe pas. »

L’intendant est déconcerté, s’adressant à un maire âgé, un ouvrier « Vous, venez signer. » — Il ne reçoit qu’une dénégation de la tête. Au lieu de s’en tenir là, l’officier réitère deux ou trois tentatives et nous congédie. Ainsi prit fin cette comédie semblable aux précédentes.

Dans la rue, Mr Loth nous traduit les paroles adressées aux commandants : « Vous êtes les commandants de Communes où les maires font la forte tête, refusent obstinément d’émettre des Bons Communaux.

Mr le général en chef exige que vous brisiez cette mauvaise volonté de leur part. Vous êtes les maîtres absolus dans la Commune que vous administrez, et vous exercez votre autorité sans aucun contrôle.

Si vous n’obtenez pas satisfaction, c’est que vous ne savez pas employer les moyens requis. »

Ce discours nous était destiné. On laissa à Mr Loth le temps de vous le traduire. Nos soldats se tenaient à distance.

Quand les commandants sortent, les soldats, sur un signe, viennent reprendre chacun le maire dont il a la garde.


À la fin d’une distribution d’épicerie, alors que nous prenions le café, le planton m’apporte l’ordre de livrer, le soir, à la commandanture cinq poules pondantes.

Je demande à Henrick : « le commandant veut faire de l’élevage ? — C’est pour un camarade aux tranchées. — Dans ce cas, il faut des poules qui pondent bien. »

Je me procure facilement cinq poules prêtes à crever. Le soir venu, je les mets dans un sac et je pars à la commandature. Le feldwebell m’envoie les porter au bureau chez Dubus.

Là le feldwebell me demande à voir les poules. En ouvrant le sac, je m’écrie aussitot : « Mon Dieu ! vous leur sauvez la vie ; Voyez comme elles sont pâles, elles allaient mourir étouffées. »

Il me fait mettre les poules dans un clapier à claire voie dans la cour en disant : « demain l’officier les prendra, s’il en veut. »

J’entre chez Mme Dubus, je lui conte le fait, j’ajoute : « Pouvez-vous disposer d’un œuf. » Sur un signe affirmatif, j’ajoute : « Quand vous jugerez le moment propice, déposez cet œuf dans le clapier. Demain quand l’officier verra qu’une poule a pondu, il les emportera bien content. »

Mme Dubus me dit aussitot : « J’ai là un œuf pourri, si je le mettais ? » « Si l’officier le gobe ? » Elle l’a réservé pour les tranchées. Je n’ai jamais entendu parler de ces poules.


Un matin, une femme vient m’informer que les jeunes filles et les garçons sont partis déplanter les pommes de terre. Je vais leur expliquer d’arracher toutes les tiges, de remuer la terre sur toute la longueur de la route, mais de ne soulever une plante que de-ci de-là de façon à épandre un peu de pommes de terre sur toute la route.

De cette façon, lorsque l’occasion était favorable, les habitants allaient faire leur provision de ce légume.

Un dimanche apres la messe, à l’heure à laquelle les allemands mangent et font la sieste, Michel, Victor et les enfants et moi nous partons avec un attelage et ramenons toute une voiture de pommes de terre. Cette provision nous a permis d’en répartir aux vieilles personnes.


Quand les allemands eurent terminé la récolte de pommes de terre, il cessent de faire travailler les jeunes filles et les garçons.


Vers cette époque, le lieutenant Nimann paraît prendre effectivement en main la direction de la culture.

Tous les champs sont dépouillés de leur récolte, Nimann se croit seul propriétaire de tout le terroir. Il fait déplanter les bornes des champs, et les attelages labourent la plaine sur toute l’étendue d’un chemin à l’autre. Les civils sont intercalés parmi les soldats. Nous constatons que les allemands ne connaissent pas nos brabants doubles ; ils ne savent pas les utiliser en allant et venant sur la même raie.

Ils ont labouré les deux Coutures à la sortie du village vers Arras, et la bande et la bande de terre entre l’ancien chemin de Douai et la route d’Héninel. Ils ont semé toute cette superficie en épinards. Soit, une trentaine d’hectares. Ensuite les Allemands ont labouré le Badoulet c’est-à-dire le triangle, à la sortie du village entre le chemin de Fontaine et le rio. Puis ils ont labouré à gauche du chemin de Fontaine ; ils traçaient des sillons depuis le village, jusqu’au bout du terroir, jusqu’au chemin Sans-ville. Les allemands continuèrent à labourer de cette manière, tantot d’un chemin à un autre, ou du village à l’extrémité du villa terroir. Les sillons avaient parfois quinze cents mètres de long.

Les hommes qui avaient déplanté les bornes, avaient saboté le travail : il restait beaucoup de bornes constituées d’un bloc de grès. Les français reconnaissaient aux éteules les limites de nos champs ; lorsque leur charrue se trouvait dans la ligne de la borne, ils poussaient les chevaux pour détraquer leur brabant contre le grès.

Une dizaine de maréchaux allemands étaient occupés à réparer les charrues.

Lorsque le versoir utilisé par les allemands était usé , la charrue était mise au rancart. Ils n’ont jamais pensé à utiliser l’autre versoir.

Au début, les allemands conduisaient les chevaux avec des guides ; mais ils ont trouvé notre mode de conduire au cordeau plus pratique, ils l’ont adoptée.

Les allemands ne purent labourer que les deux tiers du terroir.


Dans le courant de l’année 1915, les allemands ont installé une cantine dans l’ancienne ferme d’A. Dumont rue de Pinghem. On y fait la popote pour une partie des troupes.

Nous constatons que de temps en temps il arrive des bonbonnes que l’on enferme sous clef dans une étable. Bientot nous voyons que ces bonbonnes sont de plus en plus abondantes et qu’elles précèdent des combats plus violents sur le front.

Ce cognac est donc destiné à renforcer la valeur combative des allemands.

Il nous suffit de dire aux soldats : « Les officiers sont contents de vous, ils vous font venir beaucoup de cognac. » Ils répondent : « Oh, Mr pas bon cognac. Bientot grand combat. Malheur, malheur la guerre. »


Jusqu’à présent, nos chevaux étaient en pâture, mais l’herbe ne pousse plus, n’est plus nourrissante : il faut les rentrer.

Notre grange est pleine de foin, un tas regorge d’avoine ; et depuis le dépot de l’avoine, nous n’avons jamais vu le feldwebel venir inspecter la grange. N’y a-t-il pas des cadenas de sureté ?

À l’endroit du manège, le trou qui livre passage à l’arbre de transmission qui actionne la bat⁁teuse, est assez grand pour qu’un homme puisse y passer. Dès que l’on est dans la grange, il suffit de tirer une cheville au battant pour ouvrir la porte. Chaque soir nous allions ensacher du foin et sortir de l’avoine. Nos chevaux ne tardent pas à reprendre vigueur.

Nous constatons que les sacs à l’avoine sont les uns en fine toile bl blanche, d’autres en soie, en drap pour vêtements, en draps de fantaisie. Dès lors nous choisissons les sacs que Rose et les enfants désirent utiliser. Comme leurs besoins en étoffe sont supérieurs à la quantité d’avoine utilisée, nous épandons l’avoine dans le tas. Il en résulte un gachis considérable.


Voici que les allemands nous gratifient (moyennant paiement) d’un journal hebdomadaire, redigé en français : La Gazette des Ardennes.

Les deux premières pages contiennent des articles sur la situation, la relation de quelques faits de guerre (où les français sont toujours en échec) et quelques notes bien vagues sur les événements mondiaux. Les deux dernières pages sont bourrées de listes de prisonniers français.

Ces articles, d’un style correct, sont tres habilement rédigés, du point de vue allemand, pour démoraliser les français.

Dès son apparition, avant même de connaître ce journal, nous luttons contre sa propagation.

De leur côté, les allemands s’efforcent de le diffuser. Les commandants veulent imposer aux communes un minimum d’un exemplaire pour deux foyers. La Commune doit payer dix ou quinze centimes par numéro. Nous avons toujours refusé cet abonnement et l’avons évité.

Cependant quelques personnes, en nombre tres restreint, recevaient la gazette directement de la commandature. Nous ne tardions pas à les connaître au fléchissement de leur moral.

Notre petit groupe : Milon, Morel et consorts avons redoublé d’activité aupres des habitants, pour lutter contre ce journal.

Nous adressions aux personnes qui le recevaient des remontrances parfois bien sévères. Ces malheureux nous répondaient : « Nous sommes tellement isolés ! nous ne savons rien des événements. — Croyez-vous savoir quelque chose, après avoir lu ces articles, qui ne sont qu’un tissu de mensonges, écrits pour nous démoraliser ? — Je comprends que vous avez raison, mais que voulez-vous ? Et si je cesse de prendre ce journal, les allemands me feront des ennuis. — Eh bien, brûlez le à l’arrivée. Ne le passez à personne, si vous n’avez pas le courage de le brûler. »


Au cours d’un voyage à Douai, dans un magasin, la personne qui règle son compte avant moi, donne un bon du groupement des soixante-douze Communes de Bertincourt. Je m’empresse de l’acquérir. Au recto il est inscrit : groupement des soixante-douze Communes de Bertincourt. Quatorzième4ème emprunt de quatorze millions. Pas de date, la valeur du bon « 0F50 ». Au verso, les noms des 72 communes, serrés en petits caractères.

Je montre ce bon à Mr Loth, il est stupéfait, lève les bras, s’écrie : voila l’explication de cet acharnement des allemands à nous faire adhérer au syndicat.

Survient Goubet, maire de Beugny, commune du groupe de Bertincourt.

Mr Loth ne tarde pas à lui demander des nouvelles de leur groupement de bons. — « Ça marche vite. Nous avons émis un emprunt de quatre millions : on dit que le quatrième million est entamé. Où allons-nous ! » — À la vue de ce bon rapporté de Douai, la figure de Goubet se décompose. Nous regrettons de n’avoir pas pris plus de ménagements à l’informer. Complètement ahuri, Goubet répète à plusieurs reprises : « Quatrième emprunt de quatorze millions !… Et le second ? et le troisième emprunt ?… Les allemands émettent ces emprunts de leur propre autorité, à notre insu. J’ai vu dernièrement Mr X, membre du comité de surveillance, il ignore que les allemands ont fait de nouveaux emprunts. »

Naturellement je raconte ces faits chez Godart. Nous les faisons connaître non seulement aux habitants, mais surtout aux maires qui viennent au ravitaillement.


Les jours raccourcissent, les soirées sont longues. Depuis quelque temps, nous avions rapporté de Douai du fil électrique, des lampes, et les accessoires pour installer des branchements. Nous ne connaissions rien à l’électricité. Quand la guerre survint en 1914, on installait les poteaux pour la canalisation.

Tous les officiers avaient l’électricité dans leur chambre.

Milon et Morel entreprennent de capter le courant partout où la canalisation existe. Chez nous, le courant passait dans le corridor, du coté de notre salle à manger. Morel a branché un fil à l’endroit de la porte, notre lampe se trouvait au dessus de cette porte. Quand nous montions coucher, nous enlevions l’ampoule. Cela a tres bien marché trois semaines.

Il était fatal que les allemands s’en aperçoivent tres vite. Malgré nos précautions d’apposer des sacs contre les persiennes, la lumière filtrait au travers ; les officiers, les ordonnances passaient à coté des branchements ; peut-être aussi s’est-on rendu compte à l’usine que la consommation électrique augmentait. Un jour des soldats ont supprimé tous ces branchements. Plusieurs ⁁habitants les ont rétablis le lendemain. Nous nous disions avec raison que les allemands ne nous croiraient pas capables de récidiver de cette façon. Cette seconde période a duré quinze jours. Cette fois les soldats nous ont menacés de nous dénoncer à l’officier de l’usine électrique.

L’officier qui logeait dans notre chambre sur le jardin allait régulièrement passer une semaine sur deux aux tranchées. Pendant son absence, Rose et les enfants voulaient s’installer s’installaient dans sa chambre pour coudre réparer les bas.


Nous commençons à voir circuler des gros camions, dont les roues sont garnies d’une jante ferrée d’un gros bandage. La moindre gelée immobilise ces voitures.

Les soldats ont beau mettre des chaines au travers des roues, nous les voyons en panne jusqu’au dégel. Depuis longtemps on ne voit plus les officiers se promener en auto. Il ne circule que de rares voitures en service commandé.

Évacuation page 20

Dans le courant de Décembre 1915, un officier annonce, dans la maison où il loge, que les allemands préparent, en France, un fait d’armes qui aura une répercussion décisive sur tous les fronts.

« Trois jours apres l’exécution de cet exploit, nous serons à Paris, les français seront vaincus. Dans les siècles à venir, l’Histoire citera, à la gloire de l’Allemagne, ce fait d’armes incomparable. » Cuisiné par les habitants, il a toujours répété, avec le même enthousiasme, la même prophétie.

Il s’agissait de l’attaque de Verdun.


En cette fin d’année 1915, les allemands n’ont plus le même entrain pour la fête de Noel. Il paraît que l’empereur leur avait promis la victoire pour cette date : ils sont déçus, ils ne coupent plus les sapins, il n’y a pas d’arbres de Noël. Cependant ils organisent pour minuit un service religieux à grand orchestre.

Seuls deux hommes R et S, amateurs de musique, y sont allés.


Il y a longtemps que les officiers ont perdu l’enthousiasme du début de la guerre. Quant aux soldats ils se découragent de plus en plus.

Depuis son arrivée à Croisilles, le sous-officier de culture, Albert, loge chez Mme Lancial, rue de Fontaine. Il paraît que cette dame a le même âge que la grand’mère d’Albert.

Après un an passé sous le même toit, il s’est établi quelques contacts d’habitude. Albert confie ses appréhensions à Mme Lancial. Elle apprend que le père d’Albert verse au trésor public mille marcks chaque mois pour que son fils ne soit pas combattant. Ce sous-officier ajoute : « la guerre dure bien longtemps, mon père pourra-t-il continuer à verser mille marcks par mois. Le jour où il cessera de payer, je serai envoyé au front et placé aux endroits les plus périlleux. »

Les soldats sont de plus en plus découragés. Ils ne touchent plus que la moitié d’un broot chaque jour, alors qu’au début ils recevaient un broot entier. (Le broot pesait à peu pres un kilo. Il était panifié d’un mélange de farine de blé et de seigle. Sa couleur se rapprochait de celle du pain d’épices. J’eus parfois l’occasion d’en acheter à la foire d’empoigne ; ce pain n’était pas désagréable.)

Mais la restriction ne se borne pas au broot. Les soldats non combattants, les sanitaires, les infirmiers reçoivent deux repas de viande par semaine ; les combattants en ont trois. Le menu des autres jours se compose habituellement de deux cuillerées d’une marmelade quelconque ; parfois sept ou huit pruneaux remplacent la marmelade ; de loin en loin, un hareng saur. Ces festins étaient toujours complétés par un morceau de fromage du volume d’un huitième de camembert.

La plupart des soldats étaient honteux de leur menu ; ils s’efforçaient de le dérober à notre regard. Au cours de l’été 1916, ils ne toucheront plus qu’un quart de broot par jour.

Cette pénurie leur est d’autant plus poignante qu’ils constatent que le ravitaillement nous arrive régulièrement, de plus en plus abondant et varié.

Nous recevons 350 grammes de pain chaque jour.

Nous recevons chaque semaine 350 grammes de riz : 250 grammes de gras de lard, de saindoux, de haricots, de lentilles : 125 grammes de sucre, de café vert.

Nous recevons encore de l’huile et du vinaigre, du lait concentré sucré et non sucré, de la céréaline, des poissons conservés en fûts, d’autres choses encore dont le souvenir m’échappe.


Le jardin de la brasserie Morel est contigu à notre petite pâture. Il existait dans le mur de séparation une porte que papa utilisait lorsqu’il était copropriétaire de la brasserie.

Depuis longtemps les allemands avaient supprimé cette porte ; je passais également par là pour aller à la commandature.

Dans l’encoignure de la pature fermée par les murs entre les propriétés Morel, Rebout et Delury, les allemands creusent une fosse longue de quatre mètres, profonde de deux mètres et large de quatre-vingts centimètres. Ils ont rejeté toute la terre contre le mur d’a coté de Morel. À chaque bout, ils installent un croisillon solidement étançonné. Ils placent dessus un arbre bien lisse de vingt centimètres de diamètre.

C’est tout simplement un chalet de nécessité rendu indispensable par leur nourriture laxative.

Ce chalet était installé en plein air, sans abri contre le vent, le soleil, ni la vue. Il était fort achalandé. J’y voyais presque toujours des clients ; parfois le siège était garni sur toute la longueur. Le sentier passait à deux mètres de là.


Le commandant me donne l’ordre de faire publier par le garde que les propriétaires de chiens doivent payer à la commandature, dans un délai de trois jours, une taxe de quatre marcks par chien qu’ils possèdent.

Je fais un signe d’assentiment. Le commandant me regarde surpris, il est déçu. Il s’attendait à une protestation de ma part, qui aurait ramené sur le tapis la question des Bons Communaux.

Nous conseillons aux propriétaires de tuer leurs chiens, plutot que de donner aux allemands de l’argent qui serait transformé en obus contre leur mari, leurs enfants.

Le lend jour de l’épicerie une trentaine de dames amenèrent leur chien, nous priant de les supprimer nous-mêmes.

Sept ou huit chiens seulement survécurent à cette hécatombe de plusieurs centaines.


Le lieutenant Nimann décida de couper les petits bosquets situés sur le terroir. Les allemands et les français chargés de ce travail rivalisent au ralenti. Au cours de l’automne et de l’hiver, ils n’ont rasé qu’un hectare de taillis. Ils en font des rames à pois.

Un autre bosquet d’un hectare et demi est garni de taillis et de frènes. L’autorité militaire fait couper les arbres à grosseur de rondins pour renforcer les mauvais chemins.


Un jour d’hiver, Mme Constance Vve Paul-Chocque est seule dans sa maison, rue de St  Léger. Elle se chauffe à son poêle, assise, les deux pieds posés sur le carré qui encadre le cendrier.

Un obus de petit calibre pénètre par la fenêtre, ricoche sur le sol pres du poêle, brise un support du foyer sous les pieds de la femme, brise le bâti de la machine à coudre, et pénètre d’un tiers de sa longueur dans le mur où il reste fixé.

Quand je suis allé la voir, son beau-fils, menuisier avait cloué une planche à la fenêtre, il remplaçait par des briques, le pied du poêle cassé. Constance avait jeté un torchon sur l’obus, elle désirait le conserver, en souvenir.


Au cours d’une apres-midi, une bombe tombe dans le bas du village. Je me trouvais dans la cour avec quelques enfants. Un éclat tombe en avant de nous, à deux mètres. Rose se précipite sur cet éclat, avant que j’aie le temps de la prévenir, et se brûle les doigts.

Je vais voir apres cette bombe.

Elle est tombée au bas de la rue du moulin, entre le rio et la propriété d’Arbeltier, dans un petit pré, planté de gros bois bancs, de soixante centimètres de diamètre. La bombe n’a pas creusé de trou ; elle n’a fait qu’une petite cuvette que combleraient deux brouettées de terre. Mais on ne saurait imaginer les effets multiples que cette bombe a produits.

Telles les raies d’une roue, de petits rubans d’herbe calcinée, partent du centre vers la périphérie ; le mur de cloture d’Arbeltier, situé à vingt mètres de la bombe, a reçu une cinquantaine d’encoches sur toute sa longueur, à trois endroits, le projectile a traversé le mur ; les arbres d’alentours ont tous été touchés ; la plupart ont été traversés, certains à plusieurs endroits, par un éclat qui n’a laissé apres son passage qu’un petit trou, où l’on peut enfoncer le doigt. Et, fait extraordinaire, ce projectile est sorti de l’autre côté de l’arbre, tantot en contrebas, tantot en surélévation du niveau de l’entrée.

Un dimanche à St Léger, pendant que les allemands sont assemblés à St Léger, pour un service religieux, une bombe tombe à cent mètres de là sur un dépot de chevaux. Il n’y eut aucun accident de personne.


Mr Loth m’apprend que les allemands ont envoyé en Allemagne Mr Henri Bachelet.

Il me dit : « Je suis fondé à croire que lorsque Bachelet s’est rendu compte qu’il avait été roulé dans cette émission de bons Communaux, quand il a compris à quel désastre financier étaient vouées les Communes syndiquées, Bachelet dis-je a voulu… mettons disparaitre. Les allemands ont trouvé sous le Maitre-Autel de l’église de Vaulx, quelques fusils de dragons français, cachés là depuis le début de la guerre ; Bachelet a revendiqué la responsabilité de ce dépot, il a été expédié en Allemagne.


Au début de 1916, arrivent soixante civils d’Allemagne. D’où viennent-ils ? Il n’ont rien du type allemand : ils sont plus petits, ils ont la démarche légère. Ces hommes sont parqués dans la maison de Gogneau, rue de Boyelles.

Le matin, nous les voyons partir vers Fontaine, ils en reviennent le soir. En allant à Douai, je les vois travailler dans le petit bois, à la sortie de Fontaine.

Quelques semaines plus tard, ce bois est entouré d’une barrière impénétrable de barbelés, haute de deux mètres. De temps place en place un écriteau : défense de pénétrer sous peine de mort.

Bientot nous apprenons que les allemands construisent des casemates, des emplacements pour de grosses pièces d’artillerie.

Plus tard, au début de Novembre 1916, quand nous verrons construire la ligne Hindembourg, nous saurons que dans ce bois les allemands ont construit un fort de protection pour la ligne.

C’est donc qu’au début de 1916, le Haut Commandement allemand envisageait déjà l’éventualité d’un repli.


Le commandant me demande quel est le montant total des contributions imposées chaque année à la Commune. Je réponds huit à neuf mille francs. — « Pas plus ? » — « Je ne crois pas. » — « Pourriez-vous me le dire exactement ? » — « Peut-être car je dois vous prévenir que les archives furent pillées au début de l’invasion. » Je sais que l’instituteur a encore le dernier budget, il s’élève à environ trente sept mille francs. Le premier feuillet indique la somme dûe à l’État, soit 12 000 F. Si je dois fournir une justification, je donnerai cette feuille.

Quand chez Godart, je fais part de cette prétention des allemands et de mes intentions, Grandy me dit : « Vous allez vous enferrer. Vos collègues déclareront le chiffre exact. »

Je répondis que les allemands nous ont dit souvent qu’ils remplacaient aupres de nous l’État français ; ils ne doivent donc pas exiger plus que l’État. En second lieu les allemands cultivent nos terres à notre place : ce sont eux qui doivent payer les contributions.

Le commandant me demanda de lui prouver que la Commune ne payait que douze mille francs ; je lui remis le premier feuillet. J’avais brûlé les autres feuillets du budget.

Quelques jours plus tard, je me trouve en présence du commandant et d’un intendant. Ce dernier tient en main le feuillet de notre budget.

« Combien payez-vous de contributions ? — Douze mille francs. — Vous n’avez pas d’autres contributions à payer ? — Non. — Sauriez-vous m’expliquer comment il se fait que Quéant paie trente-six mille francs, et Croisilles douze mille ? — Très facilement, Monsieur : En France nous sommes en république, les Communes s’administrent chacune à sa guise. Celles qui font fo des dépenses de constructions doivent les payer. À Quéant, la municipalité a construit tout récemment : une mairie, deux écoles, un garage pour le corbillard ; elle a créé et empierré de nouveaux chemins ruraux ; toutes ces dépenses se paient. À Croisilles nous possédons de vieilles écoles ; nous construisons une mairie, tant qu’elle n’est pas achevée, nous n’avons rien à payer.

Commandant et intendant restent songeurs et me congédient.

Six semaines plus tard, les allemands nous réclament pour contribution : vingt cinq mille francs à Croisilles, trente six mille francs à Quéant. Les sommes nous importaient peu, nous n’avons jamais payé.

Cette contribution fit diversion avec les Bons Communaux, les commandants réclamaient alternativement pour l’une ou l’autre chose.


À Quéant, en passant devant l’école communale, nous voyons les fenêtres de l’étage garnies de femmes. Elles se pressent les unes contre les autres, avides de voir ; leurs visages témoignent d’une grande détresse et d’une grande fatigue. Je les salue, la plupart me répondent avec un salut attristé.

Pendant que son mari est occupé, Mme Loth me dit : « Les allemands font courir le bruit qu’ils ont dû enlever ces femmes, au nombre d’une trentaine, parce qu’elles sont malades, qu’elles contaminent les militaires. » Mme Loth ajoute : « C’est à vérifier ces mauvais bruits ! Les  allemands sont tellement fourbes et menteurs ! »

Cependant au retour, nous sommes passés par une autre rue.

La semaine suivante à l’aller, nous évitons de passer sous les fenêtres de l’école.

Mme Loth m’attendait, elle vient vivement me trouver. « Je vous ai induit en erreur la semaine dernière : ces dames font partie de la meilleure société de Lille. Ce sont des otages, enlevées en représailles. Sont-ils canailles ! ces sâles boches ! »

Au retour, je les salue avec respect, je leur témoigne ma sincère sympathie.

Elles sont restées à Quéant 4 semaines.

En allant au ravitaillement, je vois travailler à l’installation d’une voie ferrée, à la sortie de Noreuil. Cette voie part de la gare de Quéant, suit la vallée du rio l’hirondelle vers Vaulx.

Mr Loth m’apprend que les allemands ont relié la gare d’Inchy à Aubigy au Bac, sur la ligne de Douai à Cambrai. Ils ont réalisé le tracé fait par des ingénieurs quinze ou vingt ans auparavant, et auquel la Compagnie du Nord s’est toujours opposée.

Les allemands ont aménagé au-delà de la gare d’Inchy de nombreuses voies de garage. Ils ne tarderont pas à agrandir également la gare de Croisilles et celle de Boyelles.


Quand l’approche du printemps permet de travailler la terre, Nimann fait planter des pois sur tout le Badoulet. Il en plante également à gauche et à droite du chemin d’Héminel.

À gauche du chemin de Fontaine, Nimann fait semer d’immenses plants de persil, de cerfeuil, de salades qu’il fera repiquer à la suite dans toute cette vallée. Cependant cinq à six hectares contigus au chemin sans ville, sont ensemencés en oignons. Vers le chemin de Cherisy on plante des fèves et des aulx.

Quand les pois lèvent, les travailleurs et les allemands commencent à les ramer. Mais ils n’auront pas le temps d’utiliser un dixième des rames préparées, car il faut planter des choux.

Nimann convoque les jeunes filles et les garçons ; tous sont occupés à planter des choux. Nimann en fait planter cinq cents hectares, jusqu’au chemin de Boyelles.

Malgré l’entrain des français à saboter ce travail, en s’efforçant de replier les racines, ce⁁tte plantation dans dans l’ensemble réussit, car il pleut souvent.

Au-delà du chemin de Boyelles, les allemands sèment de l’avoine, mais ils doivent laisser inculte, un tiers du terroir.

Brusquement, durant les derniers jours de semis d’avoine, les allemands mélangent dans le grain des quantités de graines d’herbe de toutes provenances.

Si les allemands avaient été certains de conquérir notre région, ils n’auraient pas semé cette herbe.

Les officiers ne se rendaient pas compte qu’en agissant de cette façon ils soutenaient notre moral.


Mr Bordier, instituteur à St Martin, arrive au ravitaillement. Il nous informe que le commandant a fait mettre Mr le maire en prison, pour refus d’adhésion au groupement des Bons Communaux. Je lui réponds : « Vous direz à Mr Soualle que je lui adresse toutes mes félicitations. » — Surpris Mr Bordier me demande : « Y rester, car il lui est impossible de se sauver » — Naïvement le brave homme ajoute : « alors il ne doit pas signer ? » — « Oh ! non. Plus il sera énergique, catégorique dans son refus, plus vite il sortira de prison. »

La semaine suivante, Soualle vient au ravitaillement.

Il nous raconte qu’un officier est venu le voir en prison, et lui a dit : « J’ai mission de visiter les prisonniers. L’Autorité allemande exige que les habitants se soumettent aux ordres qu’ils reçoivent, mais ne veut pas qu’ils subis⁁sent des peines trop graves. » Alors, il m’a demandé comment j’étais traité, et pour quel motif j’étais arrêté. À la suite de mes réponses, l’officier m’a dit : « J’espère que cela va s’arranger ; je vais intervenir en votre faveur. Je vais demander à votre commandant de vous faire comprendre que c’est uniquement dans l’interet de vos concitoyens, qu’il vous demande votre adhésion, et vous vous rendrez à l’évidence. »

Le soir le commandant est venu me délivrer, en me disant d’un ton tres calme : « Nous reviendrons sur cette question dans quelques jours. »

Il n’y revint jamais.

Évidemment le commandant s’était mis dans une impasse, dont ce camarade l’a tiré.


Un jour, le commandant me dit : « Je ne vais pas vous mettre en prison pour obtenir votre signature ; mais je vais arrêter les Messieurs Sauvage, Dumont, Lesage, (il me cite une dizaine de personnes) et chaque jour, vous aurez la visite de la Madame Dumont, la Madame… qui viendront vous dire : « Nous ne voulons pas que notre mari meurt en prison pour une question d’argent » ; toutes les Communes ont donné leur adhésion ; vous serez contraint de signer. »

« Mr le commandant vous ne ferez pas cela, dis-je, ce serait peine perdue. Je vous affirme que si vous arrêtez ces messieurs, on montera la garde devant ma maison ; dès que l’une de ces dames paraîtra, on fermera ma porte à clef, je ne la recevrai pas. Ces dames ne pourront jamais me parler. »

Le commandant ne les a pas arrêtés.

Il avait trouvé un bon moyen : il n’a pas persévéré.


Vers cette époque, au cours d’un voyage à Douai, Legrand m’apprend que les soldats préposés au service de la gare, recouvrent les plaques indiquant Douai, par des plaques au nom d’Arras, chaque fois qu’il arrive des troupes par la voie ferrée. En outre, ces allemands ne descendent pas à Douai, ils continuent à rouler jusque deux ou trois gare au-delà, ils descendent même parfois en pleins champs.

C’est une façon de bourrer le crâne aux soldats, de leur faire croire qu’ils sont avancés vers Paris, au-delà d’Arras.


Après le décès de Mr Ficheux, un docteur allemand réussit à se faire désigner pour le remplacer aupres des habitants.

Il devait spécialement veiller qu’il ne se propage pas d’épidémie susceptible de contaminer les troupes.

Cette situation privilégiée l’exemptait du tour de service aux tranchées. Elle suscita des jalousies. Dès lors, il fallut que ce docteur justifiât de la nécessité de ses fonctions.

Il réédita le procédé des hulans de la mort à Boyelles. Il dit au commandant qu’il était prudent de mettre en observation quelques habitants, en prévision de la fièvre typhoïde.

Ce docteur eut à sa disposition la petite maison isolée, d’un cordonnier, située derrière le chœur de l’église.

Il y fit enfermer quelques « suspects ».

Ce docteur parcourait les rues, et, au hasard des rencontres, disait à quelques hommes : « Demain à neuf heures vous viendrez chez moi. » Il prenait une goutte de sang pres de l’oreille, il fit enfermer plusieurs personnes.

Un farceur auquel on demandait ce que le docteur lui avait fait, répondit : « Il m’a demandé si je pouvais aller au cabinet ; il m’a indiqué un petit local où il y avait un seau hygiénique. » Dès lors on l’appela le Dr K K.

Mais Nimann le prévint qu’il ne devait pas enlever les travailleurs.

Le docteur tourna ses recherches du côté des femmes et des enfants.

Durant plusieurs mois, il y eut toujours une dizaine de personnes séquestrées dans cette petite maison. Elles y restaient une ou deux semaines. Les personnes qui étaient libérées étaient aussitot remplacées par d’autres. J’allais parfois les voir pour sous différents prétextes.

Presque toutes ces personnes étaient remises en liberté, mais de temps en temps, il le docteur envoyait quelques malheureuses à Cambrai. Les deux ou trois premières revinrent apres une courte absence. Puis on ne vit plus jamais revenir personne.

Un jour ce docteur jette son dévolu sur un petit garçon de sept ans. Sa mère, Stéphanie Bédu, ne voulant pas le laisser partir seul, l’accompagne avec ses deux autres enfants.

Plusieurs mois après dans le courant du mois d’Aout, un dimanche, un sanitaire vient me dire : « Le docteur a décidé d’envoyer à Cambrai Mme Sy, qui a le cerveau dérangé. (c’était exact.) Mr le commandant vous a désigné pour nous accompagner. Nous partirons à quatorze heures. »

Quand j’arrive chez Mme Sy, une ambulance stationne devant la maison. Deux voisines achèvent de ficeler ses hardes. Nous montons tous les deux, et la porte est fermée à double tour.

À Cambrai la voiture s’arrête devant l’ancien grand séminaire, transformé en hopital, à la suite des décrets de 1904 et 1905.

C’est une dame qui nous reçoit. Apres avoir examiné les papiers, elle me demande de l’accompagner jusqu’à la salle réservée à Mme Sy. Les deux allemands qui sont à Croisilles depuis tres longtemps, me disent : « Nous partirons dans deux heures. » Les voyant hésiter, la dame dit : « Mrpeut rester ici. » Ils me confirment à dix sept heures.

Nous montons quatre étages. La salle où nous pénétrons est spacieuse, des alcoves sont alignées dans le fond, les fenêtres sont grillagées. Sept femmes accueillent la nouvelle venue avec indifférence ; elles me regardent avec une curiosité non dissimulée. Elles voudraient savoir d’où je viens, quelles sont les nouvelles.

La dame me dit : « mieux vaut ne pas parler. Sortons. » Dans l’escalier j’émets l’avis que ces personnes paraissent bien calmes. — « Oui, elles le sont généralement, cependant elles ne sont plus normales. »

Lorsque nous arrivons au rez-de-chaussée, je sais que cette dame est originaire de la Bretagne ; qu’elle fut surprise ici par l’invasion, alors qu’elle était infirmière ; qu’elle est chargée, avec une autre infirmière du soin de ces personnes que nous venons de voir, et d’un autre groupe de malheureuses logées au grenier.

Tout en regardant sa montre, cette dame ajoute : « Il se trouve des personnes de Croisilles, voulez-vous risquer de les voir ? À cette heure le dimanche, il ne vient jamais d’allemands, il n’y a que quelques infirmiers de service aupres des blessés. »

Nous grimpons vivement un escalier de service. En entrant dans ce vaste grenier, je vois une soixantaine de personnes. Stéphanie Bedu et ses enfants accourent aussitot : « Comment ! Vous aussi, on vous amène ici ? » Elle est avide de nouvelles, de sa mère, de sa famille, de tous, et de tout. Je vois également Laure Tallendier, la femme de Constant Meunier, la femme de Louis Bédu, la femme de Lucas (Augustine), la femme d’Alexandre Legrand de St Léger… etc. Les personnes de St Léger sont nombreuses, mais il y a également des personnes de Cambrai et des environs.

Toutes ces femmes désirent tant savoir ce qui se passe, si la guerre sera bientot fini. Elles sont pâles : les trois enfants de Stéphanie se portent bien. Ils ne sont pas les seuls enfants.

Ces personnes ne sont jamais descendues depuis leur entrée dans ces combles.

Bientot la dame me fait signe qu’il est prudent de descendre. Dans l’escalier, elle me dit qu’elle est convaincue que jamais aucune de ces personnes a eu la fièvre typhoïde.

Sous le porche, je lui dis que je vais voir Mr Lollivier-Milon, que je reviendrai pour dix sept heures.

Une clef tourne dans la serrure, un Mr boiteux entre, me dévisage d’un air inquisiteur.

La dame lui dit : « Mr vient d’amener une personne pour la salle No X. » Il disparaît dans l’escalier.

À la porte, l’infirmière me dit : « C’est un allemand. Ils sont ici plusieurs estropiés, auxquels on n’ose pas donner l’uniforme. »

Je lui réponds qu’à St Leger, un officier supérieur a pour ordonnance, un bossu en uniforme ; que j’ai vu, dans le rang, un soldat borgne, un autre auquel il manquait deux doigts.

À dix-huit heures, j’étais rentré à Croisilles.


Le sous-officier, gardien des clefs de la grange, arrive avec des soldats et des voitures pour enlever du foin. Il ouvre la grange du côté de la batteuse. Je me trouvais à la maison ; je sors aussitot dans la cour, pour passer là auprès, par hasard.

Ce feldwebelle ne sait pas dissimuler sa déception à la vue du tas de foin, aux deux tiers xx vidés. Il avance vivement vers le tas d’avoine. La disparition des sacs est moins importante. Il me regarde aussitot. Mais il constate que je suis tout aussi étonné que lui de cette disparition. C’est alors seulement qu’il remarque dans le mur le trou par où passe l’arbre qui actionne la batteuse. Il me le montre, je lève les bras, je pense comme lui que c’est par là que l’on a dû passer.

Afin de ne pas être puni pour négligence, il a laissé Nimann ignorer le fait.

Le lendemain, nous avons mis les chevaux en pâture, nous étions arrivés au printemps.


Un dimanche, vers quatorze heures, Mme Leon Morel arrive à la maison accompagnée de ses deux enfants. Tous les trois sont en larmes, accablés de désespoir.

Dans la matinée quatre feldwebels jouaient aux cartes dans la tonnelle où, quelques jours avant l’invasion, Morel a caché les quatre uniformes des soldats fallemands, faits prisonniers à la Raperie, par le garde de Bullecourt.

L’un des sous-officiers tape vigoureusement du pied, quand il réussit un bon carté. Les allemands se rendent compte que la terre sonne creux ; ils font creuser un trou.

Le général, à St Léger, informé aussitot désigne trois officiers pour le conseil de guerre. À quatorze heures, Morel, condamné à six mois de prison, était embarqué pour l’Allemagne. (Tous avons trouvé qu’il se tirait d’affaire à bon compte. Quant à moi, je ne fus pas interrogé.)

Le commandant signifie à Mme Morel que pour seize heures elle doit avoir quitté sa maison, qu’il lui est interdit d’y pénétrer encore.

J’envoie prévenir Milon et deux personnes pour aider au déménagement. Michel et Victor attèllent des voitures ; Joséphine, tite-sœur et Juliette accompagnent Mme Morel.

Je pars à la recherche d’un logement.

Mme Morel s’est installée chez Constance Elipot, rue Neuve. Elle disposait de deux petits cabinets et de la cuisine en commun avec la propriétaire. Elles vécurent en commun, n’était-on tous logés à la même enseigne ?


L’officier, chargé de l’entretien du cimetière allemand, s’adresse directement à moi afin d’avoir une voiture pour transporter des cailloux cornus destinés à la décoration des tombes. (Serait-il en mesintelligence avec Nimann ?)

À ce moment là, notre fils Alexandre vient d’avoir treize ans, il est grand et fort, je crains qu’il soit convoqué pour travailler aux champs. Je réponds à l’officier que je mettrai à sa disposition une voiture à cheval, trois jours la semaine : les lundi, mercredi, jeudi. Mon garçon conduira le cheval ; il fera charger les cailloux par ses hommes.

Jusqu’au mois de septembre, aux jours convenus, Alexandre partira vers huit heures, toujours accompagné du même soldat ; ils iront au chaufour de Chérisy et ramèneront pour midi un petit tombereau de cailloux cornus bleus et blancs, qu’ils basculeront à l’entrée du cimetière, et la journée d’Alexandre et du cheval estsera terminée.


Depuis quelque temps, les garçons en partant aux champs par rangs de quatre, fredonnent la marseillaise dès qu’ils sont sortis du village. Ils ne tardent pas à la fredonner dans le village et à la chanter dès qu’ils sont sortis. Le soldat n’a aucune autorité sur eux.

Un jour ils la chantent au départ, dans la cour de la commandature. Les sous-officiers interviennent, ils ne peuvent obtenir le silence.

Je suis appelé à la commandature. Je trouve le commandant aupres de ces enfants, alignés, prê⁁ts à partir. Il me dit : « Vous allez défendre à ces enfants de chanter. Quand on est en rang, on doit observer le silence. » — Je répondis : « Mr le commandant, c’est vous qui avez convoqué ces enfants. Dès qu’ils sont entrés dans la cour de la commandature, ils sont tous sous vos ordres, je n’ai plus d’autorité sur eux. Que diriez-vous, si à la sortie, alors que le soldat leur commande d’aller à droite, je leurs commandaits d’aller à gauche ? »

Les gamins partent en chantant la Marseillaise et ont continué.

Le commandant ne prit jamais des mesures contre eux. D’ailleurs Que pouvait-il faire ? Les mettre en prison ? Ils le désiraient, leurs sœurs y étaient allées.

Depuis quelque temps, nous constations que l’autorité des officiers était bien affaiblie. Les soldats ne les saluaient plus, leur criaient souvent : « marmelade. »

À Hénin, le 39 Rt Iie vient d’être dissous. Il y a plusieurs mois qu’il refusait de marcher.

Les soldats ne nous cachent plus leur mécontentement. Ils nous disent que lorsqu’ils montent à l’assaut, les feldwebells se tiennent derrière eux revolver à la main, prets à tirer sur les soldats qui hésitent. (Songeons qu’en ce moment les troupes viennent d’être copieusement servies de ce cognac frelaté, qui fait perdre tout contrôle, et que les sous-officiers en ont bu également.)

Un sanitaire m’a raconté plus tard, au cours de l’automne, qu’un jour étant allé relever des blessés à Miraumont, son camarade et lui rapportaient un officier sur une civière. Ils doivent, durant deux à trois cents mètres, emprunter un chemin creusé dans l’argile assez profondément pour dérober les attelages à la vue des ennemis. À un moment donné, ils sont dans la boue jusqu’au haut des jambes, ils ne peuvent plus avancer avec la civière. Ils la déposent sur un espace où la terre paraît plus raffermie, et partent tous les deux chercher du renfort. Au retour, ils trouvent l’officier et la civière enlisés.

À tous propos, les soldats nous répètent : « Apres la guerre, révolution : Kaiser, président ; officiers, capouts. »

Guillaume reste toujours l’idole des soldats. Ces derniers en veulent terriblement aux officiers sur lesquels ils font retomber impitoyablement toutes les responsabilités.


Un jour à Écourt un soldat montre à Demory-Mouvielle la photo de Guillaume sur un journal. Demory inconsidérément crache dessus. Il passe en conseil de guerre, et il est envoyé en Allemagne.


Les congés payés Les congés forcés depuis quelque temps, j’en entendais parler, je ne voulais pas y croire.

Notre fillette Eugénie devient souffrante. Le docteur Ficheux est décédé. Je prie le docteur qui loge chez nous d’examiner l’enfant. Il la soigne, Eugénie guérit tres vite.

À la suite de cette intervention quand nous nous rencontrons dans le corridor, nous échangeons quelques propos.

Un soir le docteur entre chez nous, il a peine à dissimuler l’émotion qui l’étreint. Il nous annonce qu’il part en congé. Je le félicite. Si vous saviez… Brusquement il éclate, il parle.

« Je pars en congé forcé de huit jours. Le lendemain de mon arrivée, je recevrai la visite d’un monsieur, qui viendra me solliciter une contribution volontaire pour la Caisse de la guerre. Je ne pourrai pas verser une somme quelconque, on m’affirme que les familles sont taxées à une somme proportionnée à leur fortune supposée. » — « Qu’allez-vous faire ? » ai-je demandé. — « Je ne souscrirai pas. Nous avons un enfant ; notre situation de fortune permettra à ma femme de l’élever dans les mêmes conditions que nous avons été élevés, si je disparaits. Mais si je verse la contribution que je pressens, et si je ne reviens pas, ma femme sera dans la gêne durant toute son existence. » — « Alors, dis-je, la Nation allemande ne se contente pas de demander à ses enfants le sacrifice de leur vie, elle les met dans l’alternative d’avoir à choisir entre la ruine ou la mort. »

Nous nous serrâmes cordialement la main, je le plaignais sincèrement.

Douze jours apres, nous l’entendîmes rentrer un soir entre vingt et vingt et une heures. Le lendemain à cinq heures, il partait, emportant sa cantine. Nous ne le revîmes plus. Je n’ai pas pu savoir ce qu’il est devenu.

À quelque temps de là, je croise dans la rue Émile Sauvage. « Tu connais la nouvelle ? » me dit-il, « tu sais que le docteur X était logé chez moi depuis le début de l’invasion. Quand il est parti en congé forcé, il m’a dit qu’il ne verserait pas d’argent. Il est rentré avant hier soir à 21 heures. À 23 heures il partait aux tranchées vers Douchy. Le lendemain dans la matinée, il a été tué. » — « Tué ? » ai-je répondu, « ou assassiné ? »


Le commandant nous donne l’ordre de mettre nos pendules à l’heure allemande, (une heure en avance sur nous). Les soldats s’assurent de l’exécution de cet ordre.


Mon ami Charles Démiautte maire de Saint Leger continue à occuper le vieillard qui depuis toujours soigne le jardin. En repiquant un massif de fleurs, cet homme a eu l’idée d’écrire : « qui vivra verra ».

L’officier logé dans la maison en prend ombrage, il porte plainte à la commandature.

Démiautte fut condamné à une amende de deux cents marks qu’il refusa de payer.

Il fit huit jours de prison.


On a jeté du pétrole dans un puits, rue de St  Leger, en face de la ferme d’Émile Delplanque. Fait exceptionnel, les allemands n’accusent pas les civils de ce méfait.

Le docteur K K profite de l’occasion pour demander que l’on contrôle l’eau des puits, au point de vue des bacilles de la typhoide.

En ce moment là un docteur logeait chez Mme Delattre-Demiautte. C’était un ivrogne qui rentrait saoul chaque soir. Son ordonnance devait souvent l’aider à se coucher. Un jour, F. Démiautte m’avait app montré l’escalier que ce docteur venait de faire peindre. L’ordonnance avait enduit de ripolin blanc les marches de chaque coté du tapis. Comme ce docteur montait presque chaque soir l’escalier à quatre pattes, il espérait que, guidé par cette couleur, il ne cognerait plus la tête contre la rampe, ou contre le mur.

Le commandant désigne ce docteur pour examiner les eaux. je dois assister à l’opération.

Cette commission comprend : le commandant, ce docteur, un scribe et deux soldats.

Nous visitons tous les puits de la Commune. À chaque puitschacun, les soldats remontent une seille. Le docteur puise de l’eau avec son gobelet, en prend une gorgée, la fait osciller de la langue au palais, la crache, et, d’un air sentencieux, dit sans rire : bonne ou douteuse, ou pas bonne. (Comment, à notre époque, peut-on encore imaginer pareille comédie !)

Le lendemain les puits, où l’eau n’est pas bonne, sont bouclés, condamnés. Là où l’eau est douteuse un écriteau indique : « pour les bestiaux. » L’écriteau des autres puits porte : eau potable.


Il arrive à Croisilles une trentaine de jeunes gens de dix-sept et dix huit ans. Ce sont des aspirants officiers. Ils viennent se familiariser au bruit du canon, à la vue des avions.

Chaque jour, vers neuf heures, ils viennent dans notre cour ; ils s’alignent sur deux rangs et, durant pres d’une heure, un officier leur fait la théorie.

Cet officier articule tres bien ses mots, parle avec emphase et fait de grands gestes.

Nos plus jeunes enfants assistent à ces cours, avec beaucoup d’intéret. Il vient également des enfants du voisinage.

Un jour ⁁apres ce cours Marie, qui a dix ans, aligne ses frères et les autres enfants, se place devant eux, et imitant les intonations, les gestes de l’officier, elle émet des sons rauques, donnant une vague idée d’un discours en allemand. Elle recommence les jours suivants. Les officiers s’en amusent. L’officier instructeur est resté parfois à l’écouter.


Vers le mois de juin, nous recevons de France quelques cartes qui ont passé par la Croix de Genève. Toutes les cartes destinées aux Communes du canton sont groupées à la commandature de Croisilles. Le commandant me remet un laissez-passer pour ⁁les porter ces cartes aux intéressés. L’interprête, qui ne m’accompagne plus à chaque voyage, estime que ce parcours ne présente pas la sécurité requise, il me laisse partir seul.

Ces cartes sont au nombre de vingt cinq, réparties dans une quinzaine de Communes ; elles sont datées de trois mois. Elles donnent des renseignements sur la santé : « Mme une telle à tel endroit, et ton père, ta mère vont bien. — Ta mère, tes frères et sœurs vont bien, ton cousin François est prisonnier, etc. » On peut répondre à ces cartes ; nous avons tous le droit d’écrire. Le commandant nous limite à trois lignes. Nous fumes trop nombreux à écrire : nos cartes furent jetées au panier.

Je pars donc avec ces cartes, faire une tournée de facteur, qui dura deux jours. Partout je fus accueilli avec une surprise qui se transforme aussitot en explosion de joie, de bonheur. À Courcelles, Mr et Mme Leprand sont d’abord tout interdits, inquiets ; puis brusquement Mme Leprand se jette sur moi, m’embrasse avec effusion comme si j’étais son fils.

J’avais hate d’arriver à Bucquoy, à Essart qui se trouve à quinze cents mètres de la tranchée.

À Bucquoy une grande partie des habitants sont évacués. Les deux destinataires des cartes ne sont plus là.

J’ai une carte pour Essart, le destinataire y habite encore. Il reste dans cette localité deux ou trois ménages dont les habitations se trouvent situées sur le versant Sud-Est. De ce fait, les balles passent au-dessus des maisons.

L’Autorité allemande maintient là ces habitants en guise de talismans contre les bombardements, contre les avions.

Ces habitant sont stupéfaits de ma visite ; ils ne peuvent rien m’apprendre sur la situation militaire.

Au retour, en approchant d’Hamelincourt, je constate que les allemands ont réparti quelques trains de tombereaux (roues avec l’essieu) le long de haies des jardins, du coté du front. Ils ont ajusté sur ces essieux des troncs d’arbre pour simuler des canons. Ils ont même esquissé un semblant de camouflage. Nos alliés ne se sont pas laissés prendre au piège ; ils n’ont pas gaspillé leurs obus.


Ce jour là, Joséphine et moi empruntons la route de Bullecourt, puis de Bapaume à Douai.

En arrivant à Gouy-sous-Bellonne, Joéphine reconnait devant nous, Mme Doré. Cette dame est une religieuse séculari ursuline, sécularisée, du Pensionnat Jeanne d’Arc, d’Arras. Joséphine l’appelle, cette dame retourne à Douai, elle monte avec nous au haut du siège de notre camion de brasseur. Mme Doré réside à Douai. De temps en temps elle obtient un laissez-passer pour venir voir Mme Ropion qui, elle aussi, est une religieuse sécularisée du même pensionnat Jeanne d’Arc. (Je ne me rappelle plus par suite de quelles circonstances, ces deux dames se trouvent l’une à Gouy, l’autre à Douai).

À l’entrée de ce village, sur un long parcours, il n’y a des maisons que sur le coté gauche de la rue. À notre droite, ce sont les champs. Bientot nous arrivons à une belle avenue, plantée d’arbres magnifiques ; à quatre cents mètres de la route se trouve la propriété.

Mme Doré nous conte cette anecdote : « Au cours de l’apres midi du dernier dimanche avant l’invasion, je me rendais aux Vêpres. Arrivée ici je vois un groupe d’allemands qui viennent par cette avenue. Je m’efforce de garder mon avance sur eux, et d’arriver au plus vite à l’église. Il faisait un temps magnifique et même chaud. Sur la place, je vois des soldats français, étendus sur l’herbe, plusieurs ont enlevé leur tunique. Je leur signale l’arrivée des allemands. Ils ne veulent pas m’écouter, plusieurs se moquent de moi. Je me hate d’entrer à l’église, qui se trouve sur la place.

Dès que les allemands apparaissent, au premier coup de fusil, ces malheureux français, déconcertés, s’enfuient dans la direction opposée, prennent la route de Douai. »

À la sortie du village, Mme  Doré nous montre à trois cents mètres ⁁à notre droite un talus parallèle à la route. Au delà du talus, la terre est en contre bas. Et poursuivant son récit, cette dame ajoute : « Les allemands avaient dissimulé deux mitrailleuses derrière ce talus. Quand les français vinrent passer devant, ils furent tous fauchés. »

Mme  Doré nous raconte encore que cinq allemands ont habité durant toute une semaine avant l’invasion, un moulin à vent abandonné. Durant la nuit, ils rôdaient aux alentours. Quand le village fut envahi, ils vinrent s’y installer, se vantèrent de leur séjour dans ce moulin, auprès des habitants ; ils ont rapporté, en témoignage, un jeune chat huant.


À Croisilles, les allemands ont installé un dépot de munitions dans la grange et dans les bergeries d’Eugène Sauvage, située vers le haut de la rue d’Arras.

Alors que l’on accède dans nos granges en les traversant dans le sens de la largeur, celle de Sauvage longue de quarante mètres, perpendiculaire à la rue, présente cette particularité que l’on entre par un bout et que l’on sort par l’autre extrémité. Cette disposition fait qu’il n’y a qu’un tas d’un bout à l’autre, sans discontinuité.

Les allemands ont empli ce tas d’obus, de grenades, de cartouches. Tout le long de l’aire, c’est-à-dire entre le passage et les munitions, ils ont déposé des bidons d’essence.

Un soir vers vingt et une heure, des artilleurs garent dans la grange, comme chaque jour, leur camion anti-avions. À peine sont-ils sortis, que le camion prend feu. En un instant, toute la grange est embrasée, les munitions éclatent.

Je monte au grenier voir ce qui se passe. J’aperçois un spectacle magnifique : ce qui reste de la toiture de la grange saute en l’air et retombe pour alimenter encore ce foyer inimaginable. Cette grange se trouve à proximité de notre maison, les éclats d’obus passent au-delà. Je descends dire à tous d’aller voir du grenier. Je monte à la chambre à coucher éveiller les plus jeunes enfants, pour leur montrer ce spectacle. Nous sommes aux premières loges. Entre cette grange et notre maison, il n’y a pas de construction.

Nous percevons un bruit d’éclatement d’obus inconcevable ; à chaque seconde, sans interruption, des centaines d’obus explosent. Au-dessus de nos têtes, c’est le sifflement sinistre des éclats d’obus projetés dans tous les sens. L’incendie nous offre un spectacle grandiose. De tout ce brasier montent des flammes bleues foncées, qui deviennent rouges foncées, puis rouge clair et finissent en rouge pâles. Elles sont sans cesse renouvelées, entre-mélées. Malheureusement quelques petits éclats tombent sur le toit de la maison, nous descendons. Quand les éclatements cessent, les enfants montent se coucher.

Je vais voir. Les soldats, qui font un barrage au bout de la rue de Fontaine, me laissent passer. Le felwebell du bureau me dit : « Nous l’avons échappé bel⁁le ! Si les gros obus dans les bergeries avaient sauté, tout le village aurait été anéanti.

Notre maison n’a reçu que les cinq ou six éclats qui nous ont fait descendre. Bien des toitures furent endommagées ; entr’autres le toit de l’église. Victor et moi sommes allés y clouer des plaques de tôle.


Au début de son arrivée, Nimann m’avait demandé le plan cadastral du terroir. Il y avait longtemps que le carton, contenant ce plan, était adossé contre un mur du bureau. Au cours d’une apres-midi, pendant que je suis à la commandature avec le feldwebell et les deux scribes, survient un avion. Les trois allemands me font signe de les suivre, en se précipitant à la cave, comme des lapins au terrier. Je retire le plan de son carton, et le cache autour de moi sous mon gilet. Quand les allemands remontent de la cave, ils me trouvent assis à les attendre.


Vers cette époque, je vis pour la première fois les effets d’une torpille d’avion. J’étais à Ayette, en compagnie de Mr Lardier qui venait chaque semaine au ravitaillement.

En passant pres d’un jardin, mon attention est attirée par une boursouflure du terrain de 0 m 40 de haut et 1 m 50 de diamètre. Mr Lardier m’explique que c’est l’emplacement d’une chute de torpille, perdue par un avion. Demain, dit-il, cette terre sera tombée au fond d’un trou de sept à huit mètres de profondeur, en forme de poire de cinq à six mètres de diamètre. Ces torpilles sont destinées à démolir les casemates, les abris.

Un peu plus loin, il me fait voir un trou de torpille.


La personne de Boyelles qui vient au ravitaillement m’informe que Mme Forgeois désire me parler.

Apres avoir cédé à leur fils la ferme qu’ils occupaient à Boyelles, Mr et Mme Forgeois s’installent à Bapaume.

Quand survient la guerre, Mme Forgeois est veuve, elle vient rester auprès de sa belle-fille, dont le mari est mobilisé.

Dans le courant de septembre, les habitants de Boyelles sont pris de panique, ils s’éloignent.

Malgré son grand âge, (elle a soixante dix ans), Mme Forgeois ne veut pas abandonner la ferme, le mobilier de la maison, elle reste.

Au jour de l’invasion, elle est seule, isolée dans cette grande ferme. Elle vit au milieu des allemands, qui occupent toute sa maison.

Je la trouve assise dans un fauteuil dans sa grande salle à manger. Il est presque dix neuf heures, une dizaine d’officiers debout, répartis dans la salle causent entr’eux. Mon arrivée suscite une vive curiosité. J’aborde Mme Forgeois au milieu d’un silence profond. Je lui dis que je veux faire une enquête sur le fonctionnement du ravitaillement. Mme Forgeois me parle tres bas, elle a mal à la gorge, dit-elle, elle attire ma chaise pres d’elle. Quant à moi, je parle haut pour que les allemands puissent suivre notre conversation. Dès que j’ai posé quelques questions, les officiers reprennent peu à peu leur conversation. Bientot j’interroge ravitaillement, elle me répond en m’expliquant sa cachette. À ce moment je répète les qu réponses qu’elle est supposée faire à mes réponses questions. Ce dialogue est tres intéressant.

Quand j’ai compris que deux jours avant l’invasion elle a enterré dans son petit jardin ses valeurs, ses titres, ses bijoux ; que personne ne connait cette cachette ; qu’elle compte sur moi pour informer ses enfants, si elle disparait, elle ajoute : « Quand vous partirez, je vous accompagnerai jusqu’à la rue. À l’endroit où je m’arrêterai, j’aurais la cachette à un mètre derrière moi. Vous vous tiendrez à ma gauche. »

Alors, je me lève et je la remercie. Je lui dis de ne pas se déranger.

Elle répond qu’elle veut m’accompagner, qu’elle veut me donner cette marque de politesse.

Deux officiers sortent devant nous. Deux autres nous suivent : nous sommes encadrés. Arrivés presqu’au milieu du jardin, Mme Forgeois s’arrête disant : « Ah ! mes pauvres jambes, elles ne peuvent plus me porter. » J’insiste pour qu’elle rentre. Elle répond qu’elle m’accompagnera jusqu’à la porte. Là je la remercie de nouveau, nous nous donnons une poignée de main. Les officiers nous surveillaient étroitement, nous n’aurions pas pu nous passer un bout de papier.

(Au printemps de 1919, je revins d’Arras par Boyelles ; cette cachette venait d’être déterrée.)


Voila que les allemands ramassent les chiffons, les loques, les vieux papiers, les cahiers de classe des enfants. Ils recueillent également les vieilles fé⁁rrailles ; ils enlèvent tout le cuivre, les poignées de portes, les appliques aux serrures, les chandeliers, les statuettes, les poids et les balanciers dans les vieilles horloges, etc.


Depuis quelques semaines, un général est installé chez Mme Burgeat, la femme du notaire.

Les soldats annoncent l’arrivée d’un deuxième général.

Deux officiers viennent trouver notre sœur Marie (Mme Losties). Tres gentiment, ils demandent à visiter la maison. Sans attendre la réponse, ils parcourent tous les appartements. « Madame, nous avons le regret de vous informer que nous avons besoin de votre maison pour loger un général. Les deux officiers qui sont ici vont partir ; mais ne craignez rien, nous ne vous mettrons pas dans la rue. Nous allons mettre le maire en demeure de vous procurer un logement. Nous constatons que vous avez un beau mobilier, transportez dans la chambre du fond les meubles qui ont le plus de valeur, les objets auxquels vous tenez le plus. Vous fermerez la porte et garderez la clef. De cette façon apres le départ de Mr le général, vous retrouverez tous ces souvenirs. »

Malgré mes conseils, Marie et Lucie ont bourré de mobilier cette chambre du fond ; puis viennent avec leur bonne s’installer à la maison. — À ce moment, les ⁁pièces appartements dont nous disposons encore sont garnies à l’excès.

Marie consentit à me confier cette clef de la chambre du fond.

Michel, Victor et moi avons rapporté plusieurs pochetées de linge et des bibelots ; nous les avons déposés dans la salle du ravitaillement.

Peu de temps apres l’installation du général — (Bouchez) — deux camions arrivent chez Marie, et vident la maison à commencer par la chambre du fond.

Ce général n’a rien innové, il a employé un procédé mis en usage par beaucoup d’officiers.

À plusieurs reprises, on m’a cité le fait qu’un officier, à son arrivée, insistait aupres des habitants, pour qu’ils enferment dans l’armoire de sa chambre les objets les plus précieux, sous prétexte de les sauvegarder. Or au départ de l’officier, on constatait la disparition de ces objets ; le fond de l’armoire était décloué.

Quand le temps de la chasse sera venu, un soldat chassera tous les jours, pour procurer du gibier au général Bouchez.

On voyait peu d’officiers chasser. Nous constatons que la plupart ignoraient ce sport. Je vis un jour une vingtaine d’officiers faire une battue.

Ces chasseurs improvisés s’étaient placés tres rapprochés les uns des autres, dans le rio à gauche du chemin de Fontaine. Une centaine de soldats bien alignés, à deux mètres les uns des autres, descendaient du chemin sans ville vers le fossé. Le gibier qui ne s’échappait pas sur les cotés, passait tres haut au dessus de la vallée.


Les soldats combattants affluent de plus en plus nombreux.


Je n’ai pas mentionné que lorsque les épinards furent poussés à point, nous ne nous sommes pas privés d’en manger. C’étaient les enfants et parfois Michel qui faisaient cette cueillette. Il n’y avait que la clôture de la pature à franchir au chemin d’Héninel : il suffisait de choisir le moment propice.

Quant aux pois, j’en étais le pourvoyeur, car il fallait sortir du village.

Quand les oignons arrivent à maturité, les jeunes filles les récoltent. Elles en rapportent en quantité, en pourvoient tous les ménages. Le soldat vérifiait leur musette, le sac qu’elles emportent en prévision de la pluie. Mais elles ont imaginé de serrer le bas de leur pantalon, et elles emplissent les jambes d’oignons. Le soldat connait bien leur cachette, mais comment pourrait-il s’y prendre ? Dès qu’il fait mine de vouloir contrôler, toutes crient au scandale, l’insultent. Et les oignons fournissent des projectiles bien plus maniables que les betteraves.


Le commandant m’ordonne de publier que tous les habitants doivent coller sur le côté extérieur de porte de la pièce qu’ils habitent, un feuillet indiquant les nom, prénom, âge de tous les occupants.

L’instituteur dressa ces listes.


Par une apres-midi, nous voyons un avion venir en vol plané de Bullecourt vers Douchy. Il se trouve à douze ou quinze cents mètres d’altitude, il doit encore parcourir huit à neuf kilomètres pour rentrer. Nous voyons les obus éclater autour de lui. C’est une cible imprévue pour les soldats de Croisilles. Nous assistons à une pétarade inconcevable. Les soldats de St Leger renforcent les détonations de leurs voisins. Nous ne comprenons pas comment l’avion ne tombe pas sous cette avalanche fantastique de projectiles. Nous avons su par Mr Lardier d’Ayette que l’avion était rentré dans ses lignes.


De temps en temps, il arrive à Croisilles des civils, que nous devons les loger, les nourrir. À quoi sont-ils occupés ? Apres un séjour de deux, de quatre ou cinq jours, ils partent comme ils sont venus.


Le six octobre 1916 le commandant fait publier que, ⁁le lendemain sept octobre, tous les habitants doivent rester chez eux.

Ce jour-là, le commandant, accompagné du feldwebell et des deux scribes, va chez tous les habitants et désigne personnellement ceux qui vont faire partie de la prochaine évacuation. Il brise les foyers. Telle famille composée de quatre[6] membres fera partie des quatre évacuations qui vont se succéder.

À la maison le commandant désigne Rose et les huit enfants. Nous devons rester trois : Michel, Victor et moi. ⁁Instantanément Joséphine se serra contre moi. xxxxAlors je lui fais remarquer ⁁à l’officier que lorsqu’il m’appellera à la commandature, le ravitaillement sera à l’abandon. Il regarde Michel, puis se décide à laisser Joséphine. Le commandant désigne tous les hommes qui ne travaillent pas à l’exception de Michel, Milon, Plouviez, Victor et le boulanger. Mes sœurs font partie du convoi ; mais ma parente Nelly Müller et Adalbert restent. Le commandant laisse également les femmes qui font la lessive pour les soldats, et leurs enfant en bas âge.

Il va partir 794 personnes.

Nous resterons 253.


Le lendemain huit octobre, les hommes se rendent au travail, comme à l’habitude.

Dans le courant de l’apres-midi, le commandant fait publier que toutes les personnes désignées pour partir, doivent se rendre à la gare ⁁le lendemain à neuf heures. Elles sont autorisées à prendre les colis qu’elles peuvent emporter à la main.

Michel reste de garde à la maison ; nous partons tous en groupe.

Avant de sortir de la ferme, il me vient à la pensée de dire : « Mes enfants retournez-vous, regardez bien la maison, c’est peut-être la dernière fois que vous la voyez. »

À la gare, nous trouvons également des habitants des villages voisins.

Le train comporte des wagons de troisième classe et des wagons à bestiaux.

À l’appel de leur nom, les évacués sont dirigés vers les wagons.

Rose et les enfants se trouvent dans un wagon à bestiaux, muni sur le pourtour d’une planche formant banquette. Lucie et Marie, leur bonne Mme Fontaine et son fils, se trouvent également dans ce wagon : vingt cinq personnes.

Le convoi est organisé depuis longtemps, cependant le train ne part pas. Joséphine et moi revenons à la maison prendre le repas que Michel nous a préparé, et nous retournons à la gare en emportant en plus une cruche de café pour tous les occupants du wagon.

Pendant ce temps, Victor s’activait à récupérer les poules et les lapins dans les maisons abandonnées (une vingtaine de bêtes).

La cousine Nelly Müller et Albert reviennent s’installer à la maison.

Le train ne partit que vers six ou sept heures.


Le général installé chez Mme Burgeat quitte Croisilles ; mais il est aussitot remplacé. Dès le lendemain de son arrivée, son successeur fait ouvrir un passage sur la rue du Villebrequin au mur de clôture du jardin de Mme Burgeat. Nous voyons des allemands creuser un puits au milieu du jardin, et durant quatre mois, nous verrons chaque jour, même le dimanche, enlever parfois une, presque toujours deux et trois voitures de décombres.


La veille de son départ, Mme Caron, femme du tonnelier, au haut de la rue de St Leger, est venue m’informer qu’elle a réussi à tenir cachées vingt cinq rondelles neuves et quantité de douves également neuves, dans une cave dissimulée sous sa grange.

Victor va démolir ces rondelles et les charrie chez le boulanger qui les brûle dans son four.

Les allemands regardaient ce transport d’un air furieux. Cependant le commandant ne m’en a jamais parlé.

Ces tonneaux pouvaient servir à transporter de l’eau aux tranchées. Lorsque ces tonneaux étaient détériorés, les soldats enlevaient un fond, les plaçaient en avant de leurs tranchées, les emplissaient de terre.


Les travaux aux champs continuent. Comme l’année dernière, les allemands sèment des épinards.


Le 28 Octobre vers quinze heures, des feldwebells partent à cheval faire dételer tous les attelages.

Les instruments aratoires restent aux champs. Les travaux sont interrompus définitivement.


Nous entendons du côté de Bapaume un bruit formidable d’éclatements d’obus, tel que nous n’en avons jamais perçu. Nous apprenons vaguement que c’est la bataille de la Somme. La canonnade augmente encore, l’atmosphère est ébranlée. Durant une semaine les vitres, les portes intérieures de nos maisons vibrent jour et nuit sans arrêt. C’est un ouragan de mugissements, dont ne peuvent se faire une idée les personnes qui ne l’ont pas entendu.


En sortant de la ferme, je vois arriver de Fontaine une centaine de soldats magnifiques. Ce sont de beaux hommes, tous de même taille : 1 m 85 à 1 m 90 ; ils sont larges des épaules. Ils n’ont pas été nourris de marmelade ; les uniformes sont à l’état neuf.

J’emboîte leur pas et marche à côté d’eux. « Où sommes-nous, ici ? Où allons-nous ? — Vous êtes à dix kilomètres de Bapaume ; vous allez vraisemblablement à la bataille de la Somme. — À la Somme ! » répètent plusieurs avec une surprise extrême. « Nous ne sommes pas de la chair à canon, nous autres ! Vous verrez cela. »

J’eus la bonne fortune de les voir revenir huit jours plus tard. Ils me dirent : « Voyez-vous que nous nous ne sommes pas restés ! »

Il me fut facile de faire causer Henrick, le planton qui venait chaque jour à la maison depuis vingt mois. Il me dit que ces hommes faisaient partie d’un régiment d’infanterie de Marine, régiment de parade. Ce régiment servait uniquement à rendre les honneurs au cours des réceptions officielles de l’Empereur. Ces soldats avaient eu le privilège de rester à Berlin, de ne pas faire la guerre.


En allant à Hamelincourt, je vois qu’à mi-chemin entre St Leger et la ferme Carlier, là où il y a un bosquet à gauche, les allemands ont installé au travers


Carnet de guerre n° 3 d'Alexandre Poutrain (page 1 crop).jpg
Les deux guerres 1870 1914


Souvenirs


La Guerre 1914 - 1918


suite 3ème Cahier

Dans le courant de l’été 1916, les allemands nous avaient enlevé, en pature, un des six chevaux affectés aux transports du ravitaillement. Ils nous avaient mis à la place un cheval aveugle. Ce cheval provenait de l’écurie d’Eugène Sauvage, il était excellent de service.

Apres le départ des évacués, le commandant me dit : « Vous n’avez plus besoin d’autant de chevaux. Vous devez faire moins de transport. » Je proteste : « Ces six chevaux ⁁nous sont concédés pour la durée de l’invasion. » Il me réponds que je dois être bien géné pour le nourrir ; (cette gène allait devenir bien réelle) il me donne l’ordre de les conduire à la ferme de Milon. Il met à ma disposition une écurie qu’il fera fermer à clef chaque soir ; et il pourvoiera à la subsistance de ces chevaux. Malgré mes protestations, je dois les livrer.

À la fin de la semaine, nous retournons à Douai, bien que ce voyage ne soit pas indispensable. Nous tenons à faire acte de propriété des chevaux. Nous rapportons une ample provision de tabac et quelques articles d’épicerie.

À ce moment, nous constatons que les quelques chevaux qui restaient encore chez Milon sont disparus. Puis le commandant utilise nos chevaux du ravitaillement, les jours libres, pour faire des transports dans le village. Il y a donc pénurie de chevaux dans l’armée allemande.

Cependant le ravitaillement continue à venir comme avant l’évacuation. Il faut prendre livraison de toutes ces denrées qui sont en cours de route. Mr Loth est débordér, il me demande de l’aider à caser toutes ces denrées.

En ce moment nous allons à Quéant trois et même quatre fois au cours d’une semaine avec nos deux voitures. Un matin à l’écurie chez Milon, nous trouvons le cadenas ouvert, il nous manque un cheval. Je vais à la commandature… le commandant me fit livrer un cheval des troupes, et à chaque voyage j’en eus toujours un à ma disposition jusqu’à la fin. (Or six semaines plus tard je retrouve ce cheval volé, il est attelé à une voiture de l’armée. J’amène le commandant à constater le fait, je lui montre que le conducteur porte le même no d’unité que lui mème. Il me répond en riant : « C’est la guerre, on se débrouille comme on peut. Vous savez bien qu’en ce moment tout le monde est plus ou moins filou. »

Vers la fin de Novembre, l’écurie pres de l’abreuvoir était pleine de sacs jusqu’à la voute. Le poulailler était également rempli ; notre corridor. Il y avait même des sacs dans notre salle à manger, qui servait à l’épicerie. Nous avions ici pres de quinze cents sacs : en grande partie de la farine, puis du riz. Des lentilles, etc.


Depuis deux mois presque dans toutes les Communes, il est question de souterrains. Les allemands savent que des souterrains existent, ils les recherchent avec acharnement. Le commandant emploie tous les moyens, la ruse, les menaces, il fait faire des sondages, il fait agrandir des boves ; il n’a pas réussi.

Un jour il va trouver une vieille femme, un peu simple d’esprit, qui habite le bout du village. Il lui dit : « Mme montrez-moi la sortie du souterrain. » Elle ne connait pas le souterrain. Le commandant profère des menaces. Il lui échappe de dire « Nous avons l’entrée. Nous savons que la sortie se trouve ici. » Cette femme réplique aussitot : « Si vous avez l’entrée, vous n’avez qu’à aller jusqu’au bout, vous aurez la sortie. » Le commandant partit tout penaud.

À ma connaissance, les allemands ont découvert le souterrain d’Ecourt et celui de Riencourt.

À Ecourt le souterrain avait deux entrées, l’une visible dans la grange d’Alfred Bachelet, l’autre dissimulée (?) sous le confessionnal à droite de l’église. J’y suis descendu quand j’avais une quinzaine d’années. Nous étions ce jour-là toute une bande de jeunes gens chez Herdhebaut durant trois cents mètres, nous avons suivi un couloir large de 0m80, haut de 1m80, la voute taillée en ogive. Quand nos bougies ont commencé à s’éteindre, nous avons fait demi-tour.

À Riencourt, le souterrain fut trouvé à la suite de l’imprudence, de l’inconséquence d’une femme.

Ici à Croisilles, mon père en avait dit que l’entrée se trouvait à quinze mètres du milieu de l’église du coté Ouest ; qu’il se trouvait une écurie sous la ferme de Delaire (au moment de la guerre : Chéret) ; que le puits de Coquelle, rue de Pinghem traversait le souterrain… Je vais trouver Henri Legrand, cultivateur au bout de notre rue. C’est un vieillard, sa famille est installée à Croisilles depuis un temps immémorial. Il est tres surpris que je sois renseigné sur le souterrain. Le brave homme se croyait seul à en connaître l’existence. Patriote ardent, il n’en aurait parlé à personne. Il me confirme que l’entrée se trouve a quinze mètres du milieu de l’église ; mais il est en desaccord avec mon père quant au coté. C’est lui qui se trompait.

Ces souterrains avaient été construits à l’époque des invasions, pour de défendre contre les Huns et les autres barbares. Leurs descendants, les allemands, auraient voulu les utiliser à leur profit.

Je m’étends sur cette question ; c’est que dans un an, quand je serai de l’autre coté de la tranchée, j’y reviendrai, je le visiterai ce souterrain.


Malgré les occupations et les préoccupations de l’heure actuelle, le commandant qui n’est pas combattant revient sans cesse sur la question des contributions. Un jour il me dit qu’il n’accepte plus mes réponses verbales, il exige une réponse écrite.

Le lendemain, avant mon départ pour Quéant, je lui remets cette réponse : « Considérant que depuis le début de l’invasion, c’est l’autorité allemande qui administre toutes les sources de revenu de la Commune, aux lieu et place des habitants, dans ces conditions, le maire de Croisilles estime que si l’intendance allemande se croit en droit de réclamer une somme à la Commune, il appartient à l’autorité allemande de payer cette somme. » (Cette réponse fut transcrite sur le registre de délibérations.)

Je communique cette réponse à Mr Loth. Il me dit « Quand vous partirez tout à l’heure, je vous ferai mes adieux. Cette fois les allemands vont vous enlever. » Je ne crois pas lui dis-je : « Il y a longtemps que nous serions en allemagne s’ils pouvaient nous y envoyer. »

Le commandant ne m’a plus jamais parlé de cette contribution.


Au cours d’une apres-midi, par une belle journée bien claire, nous assistons à un combat d’avions, au Nord de Croisilles, à cinq cents mètres de nous : un anglais contre trois allemands. Cette lutte dure dix à quinze minutes ; nous sommes tous en proie à une émotion crispante. L’anglais est nettement supérieur aux allemands. Il évolue au milieu de ses ennemis avec une dextérité remarquable. À trois reprises il parait tomber comme s’il allait s’écraser au sol. Les soldats poussent des hourras frénétiques, applaudissent, trépignent. Mais trois fois l’anglais remonte perpendiculairement au milieu des allemands, sur le même plan, pour que les allemands ne puissent le mitrailler sans risquer de s’entretuer. Ce combat n’eut pas de résultat. Quand l’anglais voulut se dégager, il prit de la hauteur semant en arrière ses adversaires.


Au début de Novembre, en allant à Quéant, nous voyons un nombre considérable d’hommes travailler entre Fontaine et Bullecourt.

Le lendemain nous retournons à Quéant, nous passons par Bullecourt et le chemin de terre qui mène directement à Quéant. Ce chemin nous fait passer à un kilomètre des travailleurs, que nous avons vus la veille. Nous constatons que ce sont des équipes qui creusent une tranchée. Ils sont trois hommes à se relayer pour travailler avec le même outil. Un soldat dirige deux équipes de trois hommes. Quand l’homme No 1 a travaillé activement durant quinze minutes, il place passe l’outil à l’homme No 2 et prend la place du No 3. Chaque équipe entreprend la longueur de terrain suffisante pour ne pas être génée par les équipes voisines.

Nous ne tardons pas à savoir que les allemands font une tranchée en ligne droite d’Arras à Reims, dans le but de raccourcir le front. C’est la tranchée Hindenburg. Elle passe à dix-huit cents mètres de Croisille dans perpendiculairement à la route de Fontaine.

J’ai déjà signalé qu’au début de 1916 il est arrivé des civils allemands qui travaillent au bois de Fontaine. Nous savons à présent, qu’ils construisent dans ce bois un fort destiné à soutenir la tranchée.

Les allemands ont évacué les derniers habitants de Bullecourt à la fin d’Octobre ; ils construisent un second fort dans ce village.

Les soldats nous vantent la perfection et la solidité de cette tranchée. Ils refusent de nous dire le nombre de milliers d’hommes qui y travaillent. Nous savons cependant que ce sont en grande partie, des Russes et des Belges.

Quand apres la guerre, j’ai visité cette tranchée, j’ai constaté qu’elle avait été construite avec solidité et sécurité. Tous les cent mètres, il y avait un nid de mitrailleuse construit en béton armé.

À dix mètres au dessous du niveau du sol il existait, en dessous de la tranchée une galerie étroite, le long de laquelle un homme tout équipé circulait à l’aise. Deux hommes pouvaient s’y croiser. De chaque côté de cette galerie il y avait alternativement des chambres-abris. On accédait à ces abris par des passages creusés de chaque coté au fond de la tranchée, et en déclivité vers ces chambres. Toutes les voutes étaient taillées en ogives.

La terre est constituée d’une argile compacte qui tient et tiendra jusqu’à ce que ça croule. (Nos deux champs à la voie des charrettes sont minés de cette façon.)

Les boyaux que suivaient les soldats pour accéder à la tranchées, sont également pourvus de chambres-abris, pour se garer en cas d’alertes.


Un soir, le commandant m’appelle au bureau : « M. le maire, vous allez me remettre une liste de trente hommes qui iront travailler quelques jours dans une autre commune. — M. le commandant voila trente hommes qui vont être arrachés à leur famille, et ne reviendront pas. — C’est l’ordre de M. le général en chef. — Je connais votre mensuétude pour les habitants. Permettez moi de vous dire que vous étes plus puissant que votre général en chef dans la Commune. Il suffirait que vous lui disiez qu’au moment où vous recevez son ordre, vous lui écriviez pour lui demander des travailleurs supplémentaires… Si vous faites cela, M. le Commandant, après la guerre, quand nous causerons de l’invasion, les habitants diront : « de tous les commandants que nous avons eus, c’était le commandant Meyer le meilleur. »

Le commandant reste un instant rêveur et me dit : « je verrai demain. »

Deux jours plus tard, je suis informé qu’il va arriver soixante civils. Nous devrons les loger, les nourrir.

Il arrive soixante hommes d’Oisy le Verger. Ces malheureux me racontent que le matin les allemands ont rassemblé sur la Place tous les hommes pour l’appel, comme cela se fait souvent. Un sous-officier aligne pres de lui les soixante hommes que vous voyez. Arrivent quatre soldats, le fusil armé, baïonnette au canon ; ils nous alignent par rangs de quatre et nous sommes partis pour une destination inconnue, enlevés à l’improviste, dépourvus de linge, de vêtements. Une voiture nous suivait pour reconduire les soldats.

À ce moment, Michel, Milon, Plouviez apportent du pain, du saindoux.

Je vais demander au commandant un laissez-passer pour Oisy.

Encore sous l’impression que les habitants parleront de lui apres la guerre, le commandant m’accorde ce laisser-passer. Je vais prévenir les intéressés, et le lendemain, vers le soir, je rentrais, ma voiture remplie de vêtements, de linge.

Ici à Croisilles, nous eumes le privilège qu’il n’est parti personne en colonne.

Quelques jours plus tard, vingt autres civils, encore d’Oisy, arrivent de Boiry St Martin et de Boyelles.

Durant un mois, tous ces hommes démolissent les murs de cloture, les étables inutilisées, font tomber la cheminée de la sucrerie.

Les allemands ne se préoccupaient pas du travail fourni, ils se contentaient d’exiger la présence de ces hommes sur les chantiers.

Ces briques servaient à entretenir les routes. On faisait là un mauvais travail : elles étaient rapidement pulvérisées, et augmentaient la boue sur la chaussée.

À Ecourt, aux abords du pont, nos chariots roulaient dans la boue, qui dépassait le moyeu de la roue de devant.

Nous tenions la comptabilité de ce ravitaillement délivré aux civils en colonne, en vue d’un règlement de compte avec leur Commune le cas échéant.

Je me rappelle parfaitement la facture de ravitaillement fourni à quatre civils pendant quinze jours. Nous leurs avons livré du pain, du lard, saindoux, riz, haricots, lentilles, café, sucre, etc en nous conformant au barême établi par le Comité Hispano.

Cette facture s’élevait a vingt cinq francs.


Les soldats sont de plus en plus nombreux, on les évalue à six mille hommes.

Dans toutes les maisons, il y a des lits militaires appropriés aux appartements. Ils consistent en quatre chevrons assemblés à 0m80 de large, la longueur varie entre 1m75 et deux mètres suivant l’appartement. Chaque lit comprend trois couches superposées, faites de grillage et distantes l’une de l’autre d’apres la hauteur du plafond.


À la mie-Novembre, tous les habitants qui se trouvent encore à Azette, environ soixante, sont évacués à Croisilles.

Quatre jours plus tard arrivent les habitants de Douchy. Ils sont quarante.


Broyez était homme d’équipe à la gare au moment de la guerre.

Dans le courant de l’été 1916 les allemands l’envoient avec sa famille habiter la maison du garde barrière, route d’Ecourt : il est chargé de cette barrière.

Au début de Novembre, alors que Michel et moi partons à Quéant, sans être accompagnés, Broyez nous dit : « Depuis quelques temps je suis intrigué par un wagon qui passe chaque matin à six heures en direction d’Ecourt. Ce wagon couvert d’une bache est accroché en queue du train. Il y a parfois deux wagons semblables. Je vois souvent tomber des gouttes du wagon ; dans ce cas, il dégage une odeur infecte. J’ai dit à ma femme d’observer ce wagon, sans lui faire part de mes soupçons. Elle m’a dit sans hésiter : ça sent le cadavre. »

À la gare, je ne puis obtenir aucun renseignement. Cependant j’apprends que les allemands n’enterrent plus de corps à leur cimetière.

Peu de temps après, vers sept heures, un voisin de la rue d’Héninel accourt m’informer qu’à cent mètres du village, il y a, tombés sur la route, quatre corps complètement nus, liés ensemble avec du fil de fer. Quand j’arrive vers le bout de la pâture, j’aperçois une voiture couverte d’une bache, qui rentre à Croisilles. Je ne vis que m’emplacement visqueux, mal odorant. Plusieurs voisines qui ont vu, me confirment le fait.

À quelque temps de là M. et Mme Roussel, dont la maison est située au milieu de l’avenue de la gare, me disent que la nuit précédente, ils ont été éveillés par du bruit dans la rue, vers cinq heures. Ils ont vu, à travers les volets de la persienne, des soldats recharger sur une voiture un objet volumineux et lourd. Ils utilisaient de forts gros bâtons.

Il nous était interdit de pénétrer dans la gare. Je suis cependant allé demander si le charbon signalé par le Comité Hispano, n’était pas arrivé. Bien qu’il n’y eut rien d’annoncé. Je vis une petite grue ⁁aupres d’une voie de garage.

Peu de temps apres, M. Loth m’apprit que les allemands brûlaient leurs cadavres dans les usines Arbel à Douai, et dans les Hauts Fourneaux à Haumont près de Lille.

À cette époque on évaluait à huit mille le nombre de soldats enterrés à Croisilles.


M. l’abbé Béhal a été évacué lors de la grande évacuation le neuf Octobre.

Nous avons parfois une messe d’un prêtre allemand.

À Ecourt, j’apprends qu’un prêtre vient d’y être évacué. Je vais lui proposer de venir à Croisilles. « Volontiers, me répond-il, mais nous avons ici un commandant terrible, on ne peut l’aborder. – Allons le voir, si vous voulez. » — Au premier abord, je constate que ce commandant est habitué à terroriser les habitants. Cependant, nous ne tardons pas à causer. Il autorise ce prêtre à venir à Croisilles.

Quand le lendemain matin, j’arrive le chercher, j’apprends que les allemands l’ont emmené à Douai le matin.

Une personne d’Ecourt me dit : « Si vous pouviez entrer chez X ⁁Corbeau ?, vous verriez une installation pittoresque.  »

Le ravitaillement me procure toute facilité de pénétrer dans toutes les maisons. Ce cultivateur habite vers le haut d’Ecourt, dans la rue sous Longatte, la première ferme à droite.

En entrant dans cette maison, je bute contre une armoire à trois portes placées dans le milieu de la pièce entre la cuisinière et la porte. Trois allemands sont assis à une table placée contre le mur sous les fenêtres.

La contrepartie de la pièce, c’est-à-dire l’espace derrière l’armoire, constitue l’emplacement réservé aux habitants.

Cette famille comprend : le père, la mère et trois enfants, presque des jeunes gens. Ils disposent d’un lit de camp dont la tête est appuyée au mur, le pied arrive à 0m80 de l’armoire. Ils ne disposent d’aucun autre siège que ce lit.

Pour les repas, ils placent sur deux tréteaux étroits une planche qui a deux mètres de long, dans cet espace entre le lit et l’armoire. Le repas terminé on dresse la planche dans un coin, les tréteaux sont glissés sous le lit. De chaque coté du lit, je vois la marmite, un faitout en bordure sous le lit, une lessiveuse et un petit casier. Ils disposent de deux compartiments dans la petite armoire à trois portes, où ils remisent vaisselles, linges et vêtements. La cuisinière est commune.


Madame Dhénin de la maison rouge, ferme située sur la Grand’Route d’Arras à Bapaume, me demande si je puis porter du linge à son fils prisonnier à Ecourt.

Cet enfant a dix-sept ans, il est versé dans un groupe de deux cents jeunes gens que les allemands ont enlevés un peu partout : à Lille, à Douai, dans les villages. Ils ont de seize à dix-huit ans. Ils sont parqués dans une petite pature étroite, de vingt cinq ares, close de barbelés, comme un camp de prisonniers.

Quand j’arrive vers le soir à l’entrée de la pâture, un soldat bayonnette au canon, me demande mes papiers. Je lui montre ma carte de commissaire du Comité Hispano. Il s’écarte en présentant l’arme. Il pleuvait. À cette époque de l’année, cette petite pature piétinée par deux cents jeunes gens, constitue un cloaque inconcevable. Le logement consiste en un seul baraquement tout en longueur. Il y a deux rangées de lits appuyés perpendiculairement aux parois. Les couchettes sont formées par trois bandes de grillage superposées. Entre les lits il existe un passage de 0m50 ; l’allée du milieu a un mètre. À chaque bout, à la distance du pignon, du quart de la longueur totale, il y a un petit foyer dans le milieu de l’allée.

J’appelle à tue-tête Dhenin. Ce jeune homme a peine à sortir du groupe pour arriver.

Cette baraque leur sert également de réfectoire. À l’heure des repas, on les fait sortir. En rentrant, ils reçoivent leur pitance.


Un jour que nous dinions tard, un jeune homme arrive à la maison. Je lui dis : « Tu dois être un prisonnier d’Ecourt. Assied toi et mange de bon appétit. »

Il nous dit qu’ils sont une cinquantaine à travailler sur la route pres de Croisilles. Il s’est échappé.

Tout en mangeant, il regarde un chat couché en rond. Il me vient à la pensée qu’il voudrait bien l’avoir. — « Oh ! oui, dit-il nous ferions un bon repas à quelques camarades. » Victor sort avec ce chat et le rapporte roulé dans un sac. Il nous promet de revenir, mais nous ne le revîmes plus.


Dès que ce jeune homme s’est éloigné, Josephine s’écrie : « Manger du chat ! est-ce possible ? » Dans l’apres midi, Michel et moi convenons de lui faire manger un chat.

Le soir nous causons des lapins, nous descidons d’en manger un demain.

Michel écorche un chat. En le remettant à Joséphine, il lui conseille de bien le faire cuire parce qu’il doit être vieux ; il ajoute qu’il a enlevé la tête parce qu’elle avait un petit abcès à l’œil ; il a enlevé le foie qui ne paraissait pas normal. Joséphine informe sa cousine Nelly Muller qu’elle lui donnera son dîner tout cuit.

Tous les quatre nous mangeons ce chat de bon appétit. Nelly et son neveu, qui sont en avance sur nous, entrent dans la salle : « tous mes compliments ! Joséphine, ton lapin est délicieux, nous nous sommes régalés. »

Joséphine retourne au plat.

Vers la fin du repas, je dis à Michel et à Victor : « On ne voit pas ce chat gris ; qu’est-il devenu ? »

En les voyant sourire, Joséphine s’écrie : « Ce lapin est un chat ! »


Les soldats installent un baraquement dans la pature de Ryckelynck, au bas du village.

Ils y amènent des chevaux morts ou blessés mortellement. Ils les font écorcher par des civils.

Dès lors nous sommes approvisionnés de viande. Ces garçons bouchers improvisés trouvent le moyen de nous en procurer copieusement.


Les allemands avaient installé un corps de garde au bureau de la Poste, situé au coin de la rue d’Arras et de Fontaine.

Au début de Décembre 1916, ils amènent à Croisilles vingt soldats français faits prisonniers à la bataille de la Somme. Ces prisonniers sont logés à l’étage du bureau de Postes, au-dessus du Corps de Garde.

Ils vont travailler sur les routes.

Je vais demander au commandant l’autorisation de leur procurer du ravitaillement. Il me répond qu’il nous est formellement interdit d’avoir avec eux le moindre rapport. — « Je le sais, M. le commandant, mais si ces prisonniers étaient en Allemagne, ils recevraient des colis de leurs parents ; n’est-il pas juste que nous remplacions leur famille ? » — « Si vous avez de la nourriture en trop, apportez la ici, on la leur remettra. »

Le soir, Michel et moi portons à la commandature chacun un sac de dix pains de un kilo.

Le feldwebelle nous dit de déposer nos sacs, qu’il les fera remettre. Nous répondons que nous n’avons pas le droit de nous dessaisir de ce ravitaillement, que nous devons le remettre directement aux français. Il envoie chercher deux prisonniers.

Nous les saluons et nous leur disons que tous les deux jours, nous leur remettrons dix Kgr de pain.

La seconde fois Michel reste à la porte du corps de garde avec les sacs. Je vais m’expliquer au bureau ; je reviens avec le planton, qui appelle un homme au corps de garde, et nous montons tous les quatre porter ces pains. On nous fait vider les sacs.

Bientot, je ne vais plus chercher le planton. Dès que nous arrivons, un homme de garde nous accompagne.

Nous ne tardons pas à faire ce qu’en terme militaire on appelle : du fourbis.

Nous leur portons de temps en temps un morceau de la viande de cheval toute cuite, du pâté de cheval. La première fois que nous avons mis deux bouteilles de vin dans chaque sac ; il a suffit de leur dire : « attention le pain est sec, il casse comme du verre. » Aussitot trois loustics nous entourent, nous causons, l’allemand rit avec nous. Les bouteilles disparaissent avec une dextérité parfaite.

Parfois Joséphine leur fait des gâteaux de céréaline, il luixx est arrivé de nous accompagner.


À deux ou trois reprises, les allemands renouvelèrent de grandes évacuations, comme celle du mois d’Octobre. Ils amenèrent des habitants de douze, quinze kilomètres à la ronde, prendre le train à Croisilles.

Dès que nous étions informés, quelques personnes se hataient de faire du café ; nous le portions dans des cruches aux voyageurs. Nous prélevions ce café sur la masse du ravitaillement. Ne risquions nous pas de le perdre s’il survenait une évacuation précipitée.


Dès leur arrivée, les hommes d’Ayette et de Douchy avaient été groupés avec les travailleurs de Croisilles. Ils sont occupés à l’entretien des routes.

Les allemands ne tardent pas à faire travailler les jeunes filles. Ils les installent dans une salle chez Eugène Sauvage. Elles sont seules, elles ont un foyer et du charbon à leur disposition ; elles sont installées autour d’une table, et trient des lentilles. Elles s’amusent à compter les grains pour savoir celle qui en fera le moins.

Il est de toute évidence que les allemands ne cherchent qu’à ennuyer les civils et à écouler le plus possible de Bons Communaux.


Les allemands abattent tous les noyers, les expédient en Allemagne. Ils serviront à faire des crosses de fusils.


Appelé à la commandature, le commandant termine son entretien avec le feldwebell.

Je vois sur le bureau une lettre écrite en français. Elle est datée de La Bouverie. Je puis lire : « Mon mari qui a été condamné à… » D’autres papiers recouvrent la suite. 

C’était Mme Morel qui écrivait au commandant que son mari avait accompli les six mois de prison, et elle lui demandait de le faire revenir à Croisilles. Le commandant s’informe vaguement de cette affaire.

Aucun prisonnier civil n’est revenu d’Allemagne dans son pays. Quelques uns parmi les plus âgés furent rapatriés ; les autres restèrent exilés jusqu’à la fin de la guerre.

Mais cette lettre nous apprit que Mme Morel et probablement les autres évacués étaient à la Bouverie ou aux alentours, car nous sûmes par Plouviez que la Bouverie est une petite localité aupres de Bavay (Nord).


La fête de Noel fut calme, plus calme encore que l’année précédente.

Un prêtre catholique nous offrit son ministère. Il y eut une messe de Noel pour les civils.


Mme Burgeat, la femme du notaire, avait obtenu du commandant de Bavay l’autorisation de se faire expédier les minutes de l’étude de son mari. Elle demande au commandant de Croisilles de m’autoriser à les expédier. Il me remet cette lettre qui donne des précisions sur l’emplacement des registres. Quelques uns étaient restés au grenier dans l’étude. D’autres étaient montés au grenier, les plus importants étaient à la cave.

Michel, Adalbert et moi et Victor les avons apportés à la maison en trois voyages de voiture. Flahaut d’Ayette ⁁les rangeait dans les grandes caisses au lard du ravitaillement.

Quand nous descendons dans la cave de Mr Burgeat, nous voyons un deuxième escalier d’une vingtaine de marches, qui aboutit à une galerie dans la direction du jardin.

Nous comprenons l’utilité du puits au milieu de la propriété.

Je profite de cette occasion pour envoyer également les registres de la Commune et ceux du bureau de l’Enregistrement.

Nous avons expédié neuf caisses à l’adresse d’un notaire à Bavay.

Tous ces registres furent récupérés.


Un dimanche au début de Janvier 1917 le commandant me donne l’ordre d’évacuer tous les habitants logés au sud des rues d’Arras et du pont, cette partie du village est la plus grande, la plus peuplée. Il est treize heures, il faut que ce quartier du village soit libre pour seize heures. J’obtiens que le boulanger reste dans sa maison à l’entrée de la rue de Boyelles.

Michel, Milon, Plouviez vont prévenir ces malheureux. Avalbert, Victor et des voisins attèlent aux tombereaux les chevaux du ravitaillement. Ils aident à l’enlèvement du peu de mobilier que l’on va chercher à caser.

Je parcours cette partie Nord du village, j’organise les logements. Ce n’est pas chose facile, mais tous y mettent de la bonne volonté ; nous savons tous ce que c’est : la guerre.

Je ramène à la maison deux jeunes filles qui s’adjoignent à Joséphine pour transcrire trois listes de la répartition des logements.

De cette façon nous sommes quatre pour renseigner les intéressés. Car il ne va pas tarder à arriver des voitures, et les personnes qui les accompagnent ne savent pas où elles vont échouer.

Notre petite salle est débarrassée en partie des sacs de farine. Nous rangeons le tout contre une paroi et nous recueillons Fabius, le maréchal d’Ayette, sa femme et son fils.

Pendant ce temps là, le moulin à vent de Dupin, audela de la gare brûle.


À la tombée de la nuit, il arrive des troupes en quantité. Le feldwebell du bureau me dit qu’il y a plus de huit mille soldats à Croisilles.


Une douzaine de voitures du centre d’Eterpigny viennent chercher leur ravitaillement. La maison se trouve presque complètement débarrassée.

Ces Communes reviendront les semaines suivantes.


J’ai déjà dit que dans nos écuries, les voutes sont ceintrées. Ce genre de construction laisse aux quatre coins, sous le carrelage un espace utilisable xxxx que l’on a comblé avec des scories. Nous y cachons le mobilier de notre salle à manger : le buffet avec ses empreintes de clou. Nous démontons ces meubles, le pied de la table y trouve sa place et même un beau guéridon en acajou massif dont nous avons pu démonter le pied. Nous recouvrons ces meubles de sacs ; puis nous nivelons avec les scories et nous maçonnons le carrelage.


Vers cette époque, il se produit une attaque dans la direction de Douchy. La chambre de Joséphine est orientée de ce côté. Les projections sur le front sont tellement puissantes et nombreuses qu’elle peut lire la nuit, sans interruption ou presque. lors


Les allemands creusent une petite tranchée de cinquante sur cinquante centimètres au ⁁fond de laquelle ils enterrent des tubes garnis de fils électriques. Cette tranchée part de l’étude Burgeat, traverse la Place, notre petite pature, la propriété de Froment, la rue d’Héninel et va dans la direction du chateau d’eau actuel.

Quand je suppose que ces travaux sont terminés, je vais voir. — N’ai-je pas toujours mon laissez-passer pour surveiller les travaux des champs ? Si je suis surpris, si on m’interroge, je dirai que je cherche apres mon semoir pour le rentrer à la ferme. —

Arrivée au chateau d’eau actuel, la tranchée traverse la route. De l’autre coté, j’aperçois un tas d’argile. Je vais traverser la route plus loin, et je reviens passer aupres de ce tas. Je passe devant un escalier rapide qui conduit à une cave à dix mètres de profondeur. C’est là qu’aboutit cette tranchée aux fils électriques. Au point de départ se trouve le logement d’un général.


Il restait dans les Communes d’Hamelincourt et de Moyenneville une dizaine d’habitants ; les allemands nous les amènent pour renforcer notre communauté.

Ils évacuent à l’arrière tous les habitants de Fontaine, à l’exception de quatorze femmes qui restent pour travailler, et d’un vieillard de soixante quinze ans, un ouvrier, auquel ils délèguent les fonctions de maire.


Le Comité Hispano a cessé depuis longtemps, les envois de denrées à Quéant. Mr Loth commence à avoir de la place dans ses magasins. Il me demande de lui reconduire ces sacs que j’ai en excédent. Au début de Février, il évaluait à cinquante wagons la quantité de ravitaillement qu’il aurait à réexpédier à Valenciennes, le cas échéant.

Michel et moi reprenons donc cette route de Quéant. Nous voyons de nombreux russes occupés à couper ces beaux grands arbres, qui décorent ce chemin de grande communication. Ils sont quatre russes aupres de chaque arbre. Deux d’entr’eux travaillent alternativement avec la tronçonnoire à hauteur des reins. Les arbres gisent sur le bas coté, prets à encombrer la route.

En approchant de Quéant, la ferme du chateau se trouve dans la vallée, à notre gauche à cinq cents mètres du village et de la propriété de Mme de Bessant.

Nous voyons que presque toutes les ardoises sont enlevées aux toitures. À Quéant nous apprenons que les allemands ont amené à l’extrémité du parc du chateau une grosse pièce d’artillerie, à l’aide de la voie installée depuis la gare, jusque là. Le premier jour cette pièce a tiré cinq coups dans la direction d’Albert. Les obus passaient au-dessus de la ferme, ils ont produit les effets d’un ouragan d’une violence inconcevable. Les vitres se brisent, les portes sont ébranlées, les plafonds se fendent et tombent.

Or les allemands ont établi leur dépot de ravitaillement dans cette ferme. Ils occupent toutes les écuries, toutes les constructions, les caves et la maison. Cependant ils ont conservé la fermière, Mme Bachelet, sa fille qui a vingt ans, un vieillard Pinchon, chef de culture. Ces malheureux sont condamnés à rester là comme talisman.

Ce jour là les allemands ont tous quitté la ferme, sans rien dire ; ils ont fermé toutes les portes à clef. Quand ces commotions de l’air se produisent, ces trois français ne savent où se réfugier. Ils doivent rester là sous la chute des platras, confinés dans leurs chambres.

Chez Cappelle nous trouvons un commensal.

Les allemands ont amenés à Quéant trois des ⁁deux cents jeunes gens d’Ecourt. Ils sont occupés à décharger des sacs de cent kilos dans les magasins.

L’un de ces jeunes gens est prend pension chez Cappelle. Il est le fils d’un industriel de Lille.

Un jour à midi, que nous prenons part au repas, ce jeune homme arrive tout bouleversé. Il nous conte cette odyssée : « Un jeune homme et une jeune fille qui travaillaient tous les deux à l’usine de son père, s’étaient promis l’un à l’autre. La fille était jolie. Il arrive à l’usine un jeune ingénieur qui s’éprend de cette beauté et l’épouse. Survient la guerre. L’ingénieur est mobilisé, prend part aux combats de Belgique. Au cours de la retraite, il tombe frappé d’une balle, au milieu de ses camarades qui le croient tué, l’abandonnent.

Profitant du desarroi, quelques soldats débrouillards vont voir leur famille à Lille, racontent que l’ingénieur est tué, servent de témoins à la mairie où l’on dresse l’acte de déces. La jeune veuve n’a pas d’enfant. Un an plus tard elle épouse son premier fiancé qui n’est pas soldat. Elle a un enfant.

Or, ce matin, ce jeune homme voit arriver en gare un groupe de prisonniers français ; il reconnait l’ingénieur, ils se parlent. Le prisonnier a demandé des nouvelles de sa femme…


Au cours d’un voyage ultérieur, Cappelle me dit que la veille, dimanche, il est encore arrivé un groupe de prisonniers français. Cappelle les a vus passer dans la rue ; il a reconnu Louis Wedeux de Croisilles. Ils se sont causé durant quelques mètres.

Il se trouvait un second prisonnier de la région dont le nom m’échappe.

J’ai su par la suite que les allemands les avaient emmenés travailler à Achiet, à six kilomètres du front.


Les Communes de Vitry, d’Etaing, de Saudemont et les Communes intermédiaires continuent à venir chercher leur ravitaillement à Croisilles.

Michel et moi continuons à faire deux ou trois transports à Quéant chaque semaine.

Nous convenons, Mr Loth et moi qu’en cas de force majeure, nous détruirons ce qui nous restera de ravitaillement plutot que de l’abandonner.

Mr Loth et moi constatons que les officiers deviennent de plus en plus nerveux.


À la fin d’une matinée, je vois des soldats sortir de l’église. Dès qu’ils sont éloignés, je vais voir ce qu’ils font. Aux pieds des piliers, je vois des instruments : marteaux, burins, villebrequins, mèches. Les allemands percent un trou jusqu’au centre du pilier à une hauteur à leur convenance.

Je vais demander au commandant l’autorisation d’enlever de l’église les objets les plus précieux. — « Pourquoi demandez-vous cela ? — Parce que l’on perce dans l’église des trous pour la faire sauter. — Nous n’allons pas la détruire. — Quand vous quitterez Croisilles pour la tranchée vers Fontaine, vous démolirez notre village. — Monsieur les allemands ne reculent jamais. — Ce n’est cependant pas pour avancer que vous construisez cette tranchée à l’arrière. — Sortez ! »

J’eus la bonne fortune de rencontrer, quelques jours après, le prêtre catholique. Il fit une démarche aupres du commandant, j’eus l’autorisation.

Flahaut, menuisier à Adinfer, démonte la chaire, qui est magnifique, en chène sculpté, comme toutes les boiseries, elle est classée comme monument historique ; il démonte tout ce qui est démontable, ne laisse qu’un autel latéral et un confessionnal. Michel, Adalbert, Victor et moi commençons aussitot les transports dans les caveaux du cimetière. Nous enlevons d’abord les statues, le chemin de Croix, les tableaux pendant que Flahaut prépare les boiseries. Ce travail a duré deux jours. Nous replacions les pierres tombales au fur et à mesure que le caveau était rempli.

Dès que nous eûmes terminé, nous avons transporté dans le chœur l’autel latéral, nous avons adapté un chevron aux ferrures du banc de communion et nous y avons cloué la nappe.


Je profite de cette occasion pour rappeler à mes petits enfants que les douze medaillons placés sur les boiseries autour du chœur, figuraient les douze apotres. Ils avaient été sculptés en 1817 par un artiste qui est venu s’installer à Croisilles et a pris comme modèles les descendants des plus anciennes familles. Le medaillon qui représentait mon grand père était le troisième du coté de l’évangile, en face de la porte de la sacristie. J’ai inscrit le nom au verso de ce médaillon.

Apres la guerre, nous n’avons retrouvé que trois médaillons, ⁁dont celui de mon grand père. était


Le sept Février, le commandant désigne les personnes qui vont faire partie de la troisième évacuation. Deux cent soixante habitants vont partir demain. Nous resterons cent vingt.

Notre parente Nelly Muller part. Adalbert reste.

Plouviez est décidé désigné pour partir. Il possède un diamant de vitrier. Il passe trace un trait contre le pourtour des vitres de ses fenêtres et passe le diamant à son voisin. Ce diamant circule chez tous les partants ; et m’est remis.


Les allemands démolissent les citernes en comblant. Ils démolissent de même façon les puits isolés des bâtiments.

Nous comprenons que c’est le prélude de la fin tres prochaine de notre village, que nos foyers vont être anéantis. Alors une sorte de rage de destruction s’empare de tous. On ne veut rien laisser que les allemands puissent utiliser. Les habitants démontent leurs meubles, les portent chez le boulanger, ficelés à dimension pour pénétrer dans le four. Ce four brûle jour et nuit. Le boulanger doit le laisser refroidir avant de cuire le pain. Dans toutes les maisons, on brise ce que l’on ne peut brûler.

Les allemands sont furieux. Cette fureur nous réjouit, et surexcite notre ardeur.

À la maison, le four ne résiste que deux ou trois jours à cette épreuve du feu. La voute est sans doute moins épaisse que celle du boulanger. Un soir le feu se déclare au dessus de la voute, les chevrons du toit commencent à bruler. Nous éteignons facilement ce commencement d’incendie. Mais cet incident nous suggère l’idée d’essayer de provoquer un incendie apres notre départ.

Quand le four est refroidi, nous perçons un trou dans la voute, nous y mettons des fétus en communication avec de la paille, du menu bois orienté vers les chevrons. Si ces chevrons s’allument, la maison ne tardera pas à brûler.

Puis nous bourrons le four avec des débris de mobilier. En avant nous jetons des déchets, des balayures, de façon à donner l’impression que c’est là un dépot d’ordure ; si on veut s’en débarrasser, il suffit d’y mettre le feu.


Depuis l’évacuation du huit, apres chaque repas nous lançons par la fenêtre notre vaisselle sur le trottoir. Cette façon de laver les assiettes exaspère les allemands, d’autant plus que nous utilisons la vaisselle à profusion.


Cependant nous essayons de mettre en lieu sûr quelques objets. Nous enfermons du linge, des vêtements dans les tonneaux qui ont contenu le saindoux du du ravitaillement. Nous descendons ces futs dans la pente qui sert à l’écoulement des eaux dans la courette. Nous creusons dans ce puisard des petites cavités ; nous y plaçons quelques pendules, différents petits objets, et les cinquante bouteilles qui nous restent de ce vieux vin qui a échappé à la guerre de 1870. (Les autres bouteilles ont été ⁁en partie cachées dans le jardin. Nous les avions xxx enterrées debout le long des murs ; nous ne les avons pas retrouvées. Mais apres la grande évacuation, en Octobre, nous en buvions de temps en temps, quand on y pensait.)

Ensuite au dessus de l’ouverture, nous maçonnons une voute épaisse. À la surface nous façonnons la rigole qui se prolonge au delà vers le jardin. Enfin nous brûlons dessus du bois, pour sécher la voute et la salir.


La citerne, dans la courette, qui reçoit l’eau de pluie est construite en forme d’œuf. Nous la vidons en partie, nous établissons au dessus de l’eau un cadre en bois, dont les extrémités, taillées en biseau, reposent sur les parois de la citerne. Nous descendons dans l’eau notre plus belle vaisselle et celle de mes sœurs, les verres en cristal. Nous plaçons des traverses sur le bâti, puis des fagots bien serrés, et nous démolissons la citerne tout comme les soldats.

Nous possédions encore au grenier (où les allemands ne sont jamais monté, parce qu’ils n’avaient pas l’escalier sous les yeux,) nos meu sièges du salon, les chaises de la grande salle et en plus une centaine de chaises et de sièges à des habitants. Les fonds et les dossiers en cuir furent lacérés, les montures en bois furent brisées. Nous ne faisions pas des journées de 8 heures.


De leur côté, les allemands travaillent activement.

Ils font des trous pour placer des mines au pourtour intérieur du clocher. au bas de chaque trumeau des vitraux de notre l’église.

Ils préparent également les emplacements de mine dans toutes les caves, dans les fondations de toutes les constructions, aux arceaux des ponts, à tous les carrefours des rues.

À un mètre de notre puits, ils creusent un carré, à dimension requise pour y travailler à l’aise, jusqu’à trois mètres soixante quinze. À cette profondeur, ils creusent aux coins du côté du puits deux niches pour les mines. Et ils disposent dans le fond huit petits sacs remplis de terre.

Ils font ce même travail à tous les puits.


J’ai omis de signaler qu’au cours du mois de Décembre les allemands ont fait tomber les cloches et les ont expédiées en Allemagne.


Le quinze au soir, le commandant m’envoie chercher.

Dès mon arrivée, il prend sur le bureau une serviette volumineuse et m’emmène rue de Boyelles.

Un intendant s’était niché dans une maison d’ouvriers. Il est seul à une table encombrée de papiers.

Il s’agit encore une fois de l’adhésion au groupement des Bons Communaux.

L’intendant essaie d’abord la manière douce : il est aimable, flatteur, puis brusquement devient menaçant, violent. Quand il est fatigué, il regarde le commandant d’un air qui semble dire : « marche donc, parle à ton tour. »

Le commandant ouvre sa serviette, sort à moité une liasse de papier : « Mr le maire tous vos collègues ont signé ; — Ça m’est égal. — Je vais vous montrer leur signature. — Vous pourriez me montrer leur signature, sans me convaincre qu’ils ont donné leur adhésion. » Il ne m’a rien montré.

Enfin au bout d’une heure, l’intendant fatigué de toujours répéter la même chose, à bout de salive et d’argument, me crie furieux « Sortez ! — Je ne demande pas mieux. »

Je rentre souper.

Joséphine comme toujours quand je tarde à rentrer, avait descendu ma valise qui est toujours prête.


Le dix neuf, le commandant m’avertitinforme que demain tous les hommes valides partiront. « Ils iront à pied à un village pas bien éloigné. » Il m’avertit que je ferai partie de ce convoi — « Mr le commandant, avez-vous pensé au ravitaillement. Va-t-il m’accompagner ? Vous savez que je n’ai pas de droit de l’abandonner. — Je verrai demain. »

Adalbert annonce dans les rues ce prochain départ.


Michel, Adalbert, Victor, Fabius vont partir. Nous ne resterons à la maison que Joséphine, la femme de Fabius, leur garçon et moi. Nous utilisons cette dernière soirée à l’achèvement de la destruction.

Nous jetons dans une citerne au purin les objets qui n’ont pas trouvé place dans la perte : plusieurs pendules et garnitures de cheminée, la bicyclette de Jacques Losties qui est à l’état de neuf… les quelques sacs de blé qui nous restent.

(Il est peut-être bon de rappeler que lorsque le ravitaillement fut installé chez nous, les allemands n’ont plus jamais pénétré dans notre salle. Bon nombre d’habitants me demandèrent d’y apporter certains objets. C’est ainsi que nous avions encore notre piano, que nous avons brûlé.)

Muni du diamant de vitrier, Adalbert va passer le trait aux vitres des maisons qui vont être abandonnées.


Dans la matinée du vingt, nous assistons au départ de ces hommes, ils sont soixante, ils partent sac au dos.

Adalbert, Milon font partie du convoi.

Nous restons une soixantaine : quelques vieillards, des femmes et des enfants.


Le commandant m’informe que nous partirons demain vingt et un Février 1917.

Rassemblement sur la Place à huit heures.

J’emmènerai le ravitaillement. Le commandant livrera deux voitures pour le transporter à la gare. Quelques prisonniers français viendront le charger, et l’installer à la gare.

Joséphine fait les derniers préparatifs.

Il reste au grenier des livres de classes et de prix, que nous n’avons pas pu brûler dans le four. Le fils de Fabius les jette dans les cabinets d’aisance. Il les remplit au point de les rendre inutilisables.

Le temps est calme, le diamant du vitrier exécute sa dernière tournée.

Le soir, ainsi que la chose est convenue depuis plusieurs jours, je porte aux prisonniers français en plusieurs voyages, du riz, des lentilles, des haricots, des caisses de lait sucré et non sucré…

Joséphine et moi passons une dernière revue de la maison. Il ne subsiste que quatre chaises, une petite table, nos lits. Nous nous couchons, satisfaits de notre travail.

Nous avons bien dormi.

De bonne heure le matin du vingt et un, je vais m’assurer, dans quelques maisons, que tout va bien, que les préparatifs sont terminés.

De son coté Joséphine emplit de café les deux bouillottes que Rose n’a pas voulu emporter.

Nous déjeunons et attendons les voitures qui doivent enlever le ravitaillement.

À notre grande surprise, arrivent cinq voitures, alors que le commandant en avait promis deux. Ces voitures viennent se ranger pres de la maison. Je comprends qu’elles viennent pour enlever notre mobilier. Je rentre vivement pour ne pas rire dans la cour.

Nous observons la mine déconfite du feldwebell, des soldats, en voyant sur le trottoir ce tas de vaisselles cassées mélangées aux détritus d’os de poules, de lapins.

Les deux voitures promises arrivent accompagnées de quelques prisonniers. Nous chargeons : vingt deux sacs de farine, une dizaine de sacs contenant : riz, lentilles, céréaline. Nous avions pris la précaution d’insérer au milieu de ces sacs de légumes des petits sacs de pommes-de-terre. Nous emportons également des caisses de lait, du sucre et du café.

Nous bâchons soigneusement les voitures, car le brouillard épais commence à tomber en pluie fine.

Huit heures vont sonner. On doit partir.

Je vois Joséphine rentrer précipitamment dans la maison.

Le feldwebell regarde sa montre et se hate de la suivre.

Je me précipite à leur suite, j’arrive à l’étage en même temps que l’allemand.

Joséphine venait de se rappeler que nous avions oublié de briser les deux glaces au dessus de la cheminée de nos chambres.

Quand nous arrivons Armée d’un bout de bois, elle avait déjà brisé la première glace quand nous arrivons, elle courait vers la seconde. L’allemand, furieux, n’a pas le temps d’intervenir : la glace est en miettes.

Pour couper court à toute discussion, je lui dis « Ces glaces sont à moi, et non pas à vous. »

Nous partons sans hate.

Nous abandonnons une maison où il n’est jamais mort personne.

Sur la Place, nous attendons jusque dix heures. Enfin, le commandant arrive, suivi des membres du bureau.

C’est notre dernier appel et nous partons.

Mais, déception ! ⁁Nous n’allons pas à la gare de Croisilles nous suivons la route d’Ecourt. Il ne cesse de tomber une pluie fine, pénétrante, nos vêtements commencent à tremper.

À l’entrée d’Ecourt, nous montons sur le talus, nous longeons le bas-fond de la route encombrée de quatre-vingt centimètres de boue ; nous passons sur les décombres des constructions. Nous avons l’impression que les habitants sont partis.

À la gare, nous voyons groupés des habitants des alentours, il en arrive encore apres nous. Mais nous ne voyons personne d’Ecourt.

Nous nous posons à tous les mêmes questions, auxquelles personne ne peut répondre.

Nous voyons arriver un prêtre tenant en laisse un Setter Écossais.

C’est le curé des deux Boiry : Ste Rictrude et St Martin.

Je vais saluer Mme François, ses deux filles, sa belle-sœur. J’apprends qu’hier matin François était sur le seuil de sa grand’porte, regardant un avion vers le front. Un allemand fumant la cigarette, vient se placer à côté de lui et regarde également. Survient une balle perdue, le soldat est tué. François est arrêté et emmené.

La pluie ne cesse pas de tomber. Nos vêtements sont percés, nos chaussures trempées : depuis le matin nous pataugeons dans la boue.

À seize heures, les deux voitures se dirigent vers un wagon couvert placé en queue du train. Nous les suivons. Les français embarquent le ravitaillement. Ils nous aménagent un canapé avec les sacs de riz : banquette et dossier.

En même temps, les civils embarquent à la tête du train.

Nous montons nous asseoir sur les sacs de riz. Aussitot Joséphine fait chauffer du café, elle est munie d’une casserolle et d’un réchaud. Quand l’embarquement est terminé, nous offrons une tasse de café aux français, nous échangeons une dernière et cordiale poignée de mains, nous nous souhaitons bon courage et nous allons chacun vers sa nouvelle destinée.

Bientot un allemand vient nous demander, d’un ton poli, si nous voulons accepter un ménage qui n’a pas de place. Ce sont deux braves vieux de Cagnicourt. Ils sont transis de froid.

Pendant que le café chauffe, nous mangeons une tartine de pâté de cheval, que nos compagnons de voyage trouvent excellent. Ils ne dissimulent pas leur étonnement de nous voir voyager avec un tel confort.

On ne part pas encore !

Évidemment nous devons voyager dans l’obscurité, cependant le temps est couvert.

Enfin ! nous partons.

Où allons-nous ?

Vers Douai ? Vers Cambrai ?


En 1919 des habitants de Monchy-le-Preux m’ont dit : « Le 24 Février 1917, nous avons perçu une détonation formidable et une commotion de l’atmosphère telle que nous n’en avions jamais perçu ressenti. »

Le lendemain nous sûmes que les allemands avaient fait sauter Croisilles.

Les habitants de Monchy furent évacués le 27 Février.

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Les all. nous donnent l’ordre de nous aligner le long du train et de placer nos bagages devant nous. Dans la cour de la gare stationnent une dizaine de chariots, amenés, à raison d’une voiture par chaquevenus de dix des Communes du Canton. ⁁A tour de role Un habitant de chaque lachaque Com. pénètre dans la gare ; les all. confient à chacun d’eux un tronçon de cette file d’évacués. Ce tronçon est plus ou moins long, suivant l’importance de la Com. Guidés par ce français, les évacués vont caser leurs colis dans la voiture qui leur est désignée. La place restée libre est occupée par les personnes les moins valides ; les autres suivent à pied.

Dès que ce convoi se met en marche un autre tronçon de la ligne d’évacués avance vers sa voiture.

Ce n’est qu’en cours de route que ces malheureux apprennent qu’ils vont à Tégnières ou à Hon-Hergiesle nom de la Commune vers laquelle ils sont dirigés. Mais que leur importe ! ⁁partout ils vont vers l’inconnu.

Ce fractionnement et cet acheminement des évacués est long. Il est passé 23 h. quand arrive notre tour de partir. Mr Senocq était venu nous rejoindre. Il avait amené pres de nous ce prêtre qui était arrivé de Boiry Ste Rictrude, avec un chien.

Nous avons tout le temps de causer de Rose et des enfants. Joséphine et moi apprenons les vicissitudes que connurent Rose et les enfants au cours de leur séjour en évacuation. « Le chariot que suivaient Rose et les enfants le 9 Obre 1916 (seul Joseph, qui va avoir 5 ans, a trouvé place sur la voiture) les conduit à Malplaquet. Il est plus de minuit quand la voiture s’arrête sur la Place. De nombreux habitants s’empressent aupres des évacués. Chacun dit : « moi, j’en prends un ; j’en prends deux, trois, quatre.  » Mais personne ne s’offre de prendre hui une famille deune mère accompagnée de sept enfants et la mère. Rose et ses enfants, vont-ils être laissés pour compte ? là, abdandonnés ? Une évacuéeTante Lucie qui est seule propose de partager son lit avec une fillette. L’impression est donnée : les habitants emmènent un ou deux enfants. Rose les voit partir sans savoir ils vont ses enfants. Elle ne connait même aucun nom.

Elle reste avec Joseph, qui, pleurant, s’est cramponné à sa robe, ne veut pas quitter sa maman. La femme qui a emmené Rose, l’introduit dans une misérable petite maison, et met une botte de paille à sa disposition pour passer. C’est sur cette botte de paille que, adossée au mur, son enfant blotti contre elle, Rose a passé la nuit. Elle n’entrevit aucun dérivatif au chagrin immense qui l’en la submergeait.

Le lendemain on lui fit voir une maison neuve, dont on venait de vitrer les fenêtres la veille. Les murs ruisselaient d’humidité. Les pièces sont nues ; les murs ruissellentsuintent d’humidité. Un voisin s’offre de lui procurer des bottes de pailles !…

Une personne conseille à Rose d’aller au village voisin ; à la Longueville là elle trouvera plus facilement à se loger.

À la Longueville, Mr Leck, brasseur, habite avec sa femme une maison presqu’ensise en face de l’Église. ⁁Ce Mr est brasseur. La brasserie est située pas loin de là sur la rue de Maubeuge à Bavay. Depuis la mort des parents de Mr Leck la belle et grande maison de la brasserie est inhabitée. Mr et Mme Leck ont l’amabilité de mettre à la disposition de Rose cette maison avec le mobilier et le linge dont elle aura besoin. Rose y arrive avec tante Lucie.

Tante Marie a trouvé à Malplaquet une toute petite cabanemaison, d’une seule pièce qui ne mesu. C’est là qu’elle va rester jusqu’au jour de son rapatriement.

Le Comité de ravitaillement Hispano fonctionne dans toutes les régions envahies. Mais ces localités, si voi près voisi proches de la Belgique pr bénéficient ⁁en partie du régime spécial dont jouit la Belgiquece pays. Les cultivateurs peuvent cultiver leur terre et disposent de leurs récoltes. Par contre tous les animaux sans exception sont recensés et les propriétaires ne peuvent en disposer. Les habitants doivent fournir aux all.des œufs, du lait du beurre et même du fromage, des œufs.

Dans ces conditions, le ravitaillement est moins abondant, en quantité et en variété, qu’il étaient à Croisilles. ⁁Plus tard, je sus que Rose et ses enfants ont souffert de la faim. Durant les quatre mois qu’a duré leur séjour à la Longueville Rose n’a pu qu’une seule fois se procurer 50 Kgr de p. de t.À La plupart du tempsdes repas, le plat de « résistance ! » était fourni par des rutabagas, payés ⁁achetésF 35 le Ko. Les enfants étaient écœurés de cette nourriture fade.

Dans q.q. Communes du canton de Bavay Dans le courant de Décembre, les all. annoncent un départ pour la France libre. Peuvent partir : les femmes et les enfants ; les hommes reconnus malades, ou âgés de plus de 60 ans. Rose et tante Lucie se font inscrire. Au jour convenu les partants se rendent à Bavay. Il est de règle que durant trois jours, ces personnes soient isolées à l’École Jeanne d’Arc. Elles couchent sur la paille. Q.q. personnes de bonne volonté font la cuisine pour tous.

Quand les 3 jours sont expirés, il y a contr’ordre : le départ est ajourné. Ces personnes sont renvoyées dans leur résidence. Toutes avaient cedé aux voisins les quelques provisions qu’elles possédaient : bois, charbon, q.q. ustensiles de cuisine. Certaines personnes, au retour, ne trouvent même plus de logement. C’est la détresse.

Rose revient à la brasserie. Mais bientot des gendarmes viennent, à l’improviste, s’installer à la Longueville. Ils prennent l’habitation de la brasserie. Brusquement, Rose, ses enfants, tante Lucie se trouvent sur la rue. De nouveau la famille est dispersée. Rose, tante Lucie, les enfants vont coucher sont recueillis par 5 ou 6 ménages qui se partagent ces neuf personnes.

Sur ces entrefaites Mr Leck et un Mr Brasseur sont emmenés en Allemagne comme otages de représailles. Mme Brasseur n’a pas d’enfants, elle part retourne dans sa famille. Mais auparavant, elle laisse met à la disposition de Rose sa maison et le mobilier indispensable. Alex continue à se rendre chaque soir chez Mme Gras. Il couche avec le fils de cette dame : Claude. Les deux enfants sont du même âge.

Vers le 2 Février 1917, nouvelles propositions de départ pour la France libre. Malgré la déception du mois de Décembre toutes les personnes, qui avaient essayé de partir, retournent à l’école Jeanne d’Arc à Bavay. Cette fois le départ eut lieu le 12. Les voyageurs pénétraient dans une salle où avait lieu la fouille des personnes et des bagages. De là les partants étaient acheminés directement dans les wagons. Rose eut q q. difficultés à faire passer Alex. Les all. prétendaient qu’il était plus âgé que l’âge déclaré. Soutenue dans ses affirmations par des concitoyens, elle put partir.

Les réfugiés de Malplaquet et d’autres villages sont partis deux jours plus tard le 14. Ma sœur Marie fit partie de ce convoi.

Enfin notre tour approche.

L’all. qui remplit les fonctions de chef de gare me propose de fermer avec un cadenas la porte du wagon en y laissant les provisions du ravitaillement. J’obtiens qu’il me laisseun délai de 2 jours pour enlever ce ravitaillement.

Quand nos bagages sont chargés en voiture, Mr le curé de Boiry, Joséphine et moi montons dans la charrette de Mr Senocq et nous partons à la Longueville : 5 Ktres. Nous descendons au presbytère. Le curé, Mr l’abbé Sueur, était décidé à nous recevoir quand nous viendrions, Joséphine et moi. Mais il n’avait pas prévu l’arrivée inopinée d’un confrère. Je suis convaincu que l’abbé Hoyez ne s’aperçut pas de ce surcroît. La bonne Émilienne et un douanier retraité qui depuis le début de la guerre logeait au presbytère installèrent, en vitesse, un second lit dans l’une de 2 chambres qui nous étaient destinées. Mr Sueur, tout simplement s’excusa de nous faire coucher, Joséphine et moi dans la même chambre.

Le lendemain matin, Mr Senocq irait nous voir. De concert avec Mr le Curé, nous envisageons ce que nous pouvons faire du ravitaillement que j’ai amené. Tous deux sont surpris que j’aie pu amener une telle quantité de farine, de riz, etc. Je vais aller trouver le maire, Mr Boer, je lui demanderai de mettre à ma disposition un local à la mairie. Cette demande fut est agréée. J’apprends, qu’actuellement, il y a des évacués enfermés à l’École Jeanne d’Arc. Peut-être qu’il y as’y trouve-t-il des habitants de Croi. Dès cette 1re journée, Mr l’abbé Hoyez, Joséphine et moi mangeons avecà la table de Mr le curé. De suite nos rapports sont agrémentés de la plus cordiale sympathie. Sitot après le diner, je pars seul à Bavay. Avant de me rendre à la commandature, je passe par la rue de l’école Jeanne d’Arc. De loin je reconnais la maison, un soldat monte la garde devant la maisonporte. Je marche lentement. Les fenêtres de l’étage sont garnies de xx monde à l’affut de distraction, dans cette rue où il ne passe personne. Je reconnais vite Mme  Delattre de Croisilles, sa mère Mme Flament, d’autres personnes des environs. Je m’arrête face à l’homme de garde. Je le dévisage ayant l’air de me demander ce qu’il fait là. Puis machinalement, je lève les yeux avant de continuer mon chemin. Par son geste expressif, Mme Delattre me fait comprendre que ces personnes ont faim. À peine ai-je fait quelques pas, que je me retourne vivement, comme si quelqu'un m'interpellait du bout de la rue, je lui fais signe de la main et je lui crie de toutes mes forces : « Oui nous sommes tous partis de Croisilles. Joséphine et moi sommes logés à la Longueville chez Mr le curé. » L'allemand avance pour voir la personne qui interpelle. Cette curiosité permet à Mme Delattre de me faire signe qu'elle a compris, qu'elle écrira.

À la commandature, je trouve le même all. que la plupart des commandants de Croisilles. Il est hautain, dédaigneux, méprisant. Il ne comprend pas que l'on m'ait laissé emmener ce ravitaillement. Il me remet un sauf-conduit pour le transporter à la Long. Il ajoute : « il vous est formellement interdit de le transporter partout ailleurs ; je vous ferai surveiller. »

Je lui demande un laissez-passer pour visiter mes administrés répartis dans le canton de Bavai. J’ajoute qu’il est indispensable que je sois accompagné d’un secrétaire ; je demande le même laissez-passer pour ma fille.

Le com.t me regardedévisage d’un air indéfinissable, puis me donne ce laissez-passer commun, valable un mois.

Au sortir En sortant de la comture je m’informe du boulanger qui fournit le pain aux sequestrés de l’école Jeanne d’Arc. Je conviens avec lui que je vais lui remettre demain six sacs de farine, destinée à augmenter la ration de pain des personnes qui doivent être rapatriées.

Le boulanger conservera l’excédent de farine pour les départs ultérieurs.

Le lendemain, j’accompagne le chariot à quatre chevaux et les deux hommes que Mr Senocq a mis à ma disposition pour transporter ce ravitaillement. Quand la voiture est chargée, nous allons à l’école Jeanne d’Arc. Pendant que les deux hommes prennent l’un un sac de riz, l’autre un sac de haricots, au milieu duquel se trouvent des p.de t., je montre au planton à l’allemand de garde ma carte de commissaire du ravitaillement Hispano. Ce planton ne comprend rien, il est tout surpris de notre façon d’agir, et nous regarde passer sans réagir.

J’informe ces pensionnaires que leur ration doit être augmentée. Ensuite nous déposons six sacs de farine chez le boulanger et nous rentrons à la Long. sans encombre.

Il se trouve à la Longuev. des évacués de plusieurs Com. de chez nous, notamment de Cagnicourt, de Boiry. Mr Danel, inspecteur des raperies d’Escaudœuvres, vient s’informer de mes intentions. Je lui réponds que nous allons mangerpartager ce ravitaillement tous ensemble. Séance tenante, nous convenons que nous ferons chaque semaine une distribution comme à Croisilles. Pour simplifier la comptabilité, dont Mr Danel se charge, nous porterons au nom de la Com. la totalité des denrées réparties entre les habitants d’un même village. Les évacués devaientvront se présenter à la distribution, groupés par Com..

Joséphine et moi parcourons les rues de la Longueville, ébauchons la connaissance de nos nouveaux concitoyens. Mr le curé nous avait indiqué quelques familles qui avaient spécialement rendu service à Rose. Nous allons rendre visite à Mr Senocq ⁁cultivateur et marchand de chevaux : il est veuf. Sa mère encore valide tient son ménage. Il a une jeune fille d’une vingtaine d’années. Nous allons voir rendons visite à Mme Leck ; ⁁nous allons voir la dame chez qui Alex allait coucher et un cultivateur en face, qui, de temps en temps, livrait du lait en cachette à Rose.

Puis nous entreprenons de visiter les Com. du canton. Mr le curé nous procure un attelage : un fort poney et son att sa charrette découverte. La propriétaire est une bonne vieille dame qui nous confie son équipage moyennant 5 marks par jour. Elle est la belle-mère d’un Mr Valère, voyageur en brasserie, chez ma belle-sœur Louise Duquesne.

Nous constatons qu’un grand nombre de Croisilliens sont ont été rapatriés. À Taisnières, nous trouvons la famille Grandy.

À Malplaquet la famille Froment est installée à l’écart du village, sur la grand-route de Bavay à Binche (Belgique). Quatre personnes. La belle-mère, la mère et ses deux enfants. Elle ne peuvent partir parce que les all. n’autorisent pas le départ du fils qui a 17 ans.

Ces dames personnes nous disent qu’elles ont faim. Joséphine et moi décidons de leur porter de la farine, du riz, des haricots.

Par une belle journée de fin de Février, nous avons mis mettons sous la banquette ⁁de la voiture deux fonds de sac du riz, des haricots, et 30 kgr de farine, et nous partons pleins de confiance : nous n’avons encore rencontré qu’une fois les gendarmes en patrouille. Quand nous sommes en pleine campagne, le temps exceptionnellement beau agréable nous incite à marcher derrière la voiture. Nous avons jeté négligemment la couverture sur la banquette. Cependant, placée de biais, elle dissimule les sacs. Nous suivions un chemin encaissé. Nous approchions de la grand’route, que traversait notre chemin à 90 mètres de là. La maison habitée par la famille Froment se trouvait à cent mètres à droite sur cette grand’route. Deux gendarmes à cheval débouchent, venant de Bavay. Ils s’arrêtent tournés vers nous, nous dévisagent, hésitent… Joséphine et moi continuons à causer avec un calme impassible. Les all. font mine de continuer leur route, mais s’arrêtent de nouveau vers le milieu de la croisée. Évidemment ils font cette feinte pour se rendre compte si nos visages ne vont pas déceler quelque chose. Mais tous les deux étions aguerris depuis longtemps. Les all. continuent leur route. Cependant avant de disparaître, l’un d’eux se tourne encore vers nous.

Nous avons toujours eu, en toute circonstance, une chance providentielle.

Vers ces jours là, François de Boiry Ste Ric. vient rejoindre sa famille à la Longueville. J’ai raconté plus h. précédemment qu’il avait été arrêté à la suite de la mort du soldat, frappé à son coté d’une balle perdue. François fut emmené à Fontaine après q. q. jours de prison, il est passé en conseil de guerre. Il fut acquitté et dirigé sur Bavay.

Dans les premiers temps de mes nos allées et venues au milieu de ces populations, je fus très surpris d'être interrogé à plusieurs reprises sur les motifs de notre départ de Croisilles. Des personnes, bien intentionnées, nous demandent avec une candeur surprenante : « Pourquoi avez-vous quitté votre village ? Comment se peut-il que vous ayez abandonné votre maison, votre mobilier ? » La La guerre a passé dans cette région, au-dessus et à coté des populations. On ne voit nulle part la moindre que de rares traces de combat. Les habitants ne soupçonnent même pas ce que c'est qu'est la guerre !

Dans toute cette région de pâturage, les maisons ne sont pas groupées comme chez nous ; les fermes sont séparées par des pâtures.

Un peu au-delà du presbytère habité un douanier retraité. Mr et Mme Barbet ont recueilli leur fille, mariée depuis q.q. années et dont le mari est aux armées. Ils ont offert un asile à Mr et Mme Lalou. Ce Mr  Lalou, qui a passé la soixantaine, est maire de Boiry St Martin. Dans la maison au dessus, sont installés Mr et Mme François et leurs deux jeunes filles ⁁ainsi que Mlle François. Il y a encore dans ces parages Mlle Bury, jeune fille de 28 ans, ⁁jeune institutrice à Cagnicourt. Joséphine noue avec ces trois j. f. des relations agréables.

Mr Lalou, Mr François venaient assez souvent au presbytère. On causait, on faisait une partie de carabin. Mr Lalou avait la main pour faire les xxxx réparations aux objets usuels. Je vois encore la désolation de Joséphine un jour qu’elle avait coincé la tige de la pompe, Mr Lalou arriva bien à propos pour rétablir le fonctionnement. Je ne parle pas de Mr Hoyez, curé de Boiry St Martin et Ste Rictrude, ce prêtre est resté peu de temps à la Longueville. La paroisse de Bellignies (si ma mémoire est exacte), n’avait plus de prêtres, Mr Hoyer y est allé exercer son ministère.

Les habitants de la Longueville s’approvisionnaient en charbon à Labouverie, en Belgique. Cette fosse se trouvait trouve à q.q. Ktres de la frontière, au-delà de Malplaquet. De concert avec les autres cultivateurs, Mr Senocq organisait de temps en temps un convoi de voitures en vue de l’approvisionnement de la population.

Quelques jours apres notre arrivée, Mr Senocq organise un voyage à la ferme afin de procurer du charbon aux évacués.

À chaque voyage une cultivateur, ou tout autre personne, accompagnait les voitures. C’était le convoyeur, chargé de remplir les formalités à la Fosse la frontière, à la Fosse, de régler le charbon et de surveiller le convoi. Mr Senocq me propose d’accompagner ce convoi. Il me dit qu’il a entendu parler vaguement d’évacués qui seraient arrivés en Belgique, dans ces localités.

Vainement, j’ai parcouru les rues de Labouverie, j’ai questionné des habitants, je n’ai recueilli aucune indication. Dès mon arrivée à la Longu. j’avais confié à Mr le Curé, que j’avais près de moi apporté la comptabilité du ravitaillement et que je voudrais bien mettre en lieu sûr ces documents qui intéressent dix huit Com.. Mr l’abbé Sueur me dit : « Ma sœur est Prieure au couvent des Dominicaines à Maffle, pres d’Ath. Si vous pouviez lui porter vos registres, ils seraient en sécurité. » Avec Mr Senocq, nous envisageons la possibilité d’exécuter ce transfert. Sa plus grande difficulté consiste à franchir la frontière, au-delà ce transport a grand chance de réussir, à la condition de faire la route à pied : soit 28 Ktres en partant de Labouverie. Mais comment franchir ce poste frontière gardé par des soldats ? Nous abandonnons vite la possibilité de passer en tenant ce colis à la main : il est trop volumineux. Évidemment, ces documents n’ont rien de compromettant, mais si les all. s’en emparent, ils vont les examiner minutieusement, les transmettre à un bureau en vue de rechercher tout indice d’espionnage. Pendant ce laps de temps, je serai arrêté pour de longs mois.

Mr Senocq nous dit : « Les conducteurs emportent du foin pour leurs chevaux, je n’ai vu qu’une fois vérifier le contenu de ces bottes de foin. Si vous voulez risquer ?… » C’est ce que je fis.

Cette fois encore la Providence m’a protégé. Nous étions partis à cinq voitures. J’étais monté sur le chariot de Mr Senocq, assis sur un coté, je ménageai mes jambes pour la suite du voyage. L’attelage était de 5 chevaux, donc cinq grosses bottes de foin, car la cinquième ne comportait que la quantité de foin nécessaire pour cacher mon colis. Est-ce ma présence sur ce chariot cette voiture qui a attire l’attention du soldat ? L’allemand monte dans sur la voiture, soulève les 4 premières bottes, pour soulever la 5ème, il fallait qu’il se déplace. À ce moment le soldat me regarde et descend.

Nous étions au début du mois de Mars ; le temps était incertain ; un brouillard épais pouvait tomber en pluie. J’assujettis mon colis aux épaules et jette ma pèlerine par dessus. Je me rends compte que cette bosse doit attirer l’attention des personnes qui me voient passer ; mais je n’ai pas pensé à envelopper mes cahiers registres dans ma pèlerine pour les garantir contre l’humidité.

En approchant de St Ghislain, je vois une petite tour en bois à vingt mètres sur la droite du chemin que je suis. Au même instant, je constate qu’un all. tourne lentement autour de cet édicule, examine minutieusement l’horizon, il a une longue vue. Je constate qu’il s’attarde à me regarder. Je me crois pris. Que faire ? Je ne puis fuir, le pays est plat, complètement à découvert. Je ne puis même pas modifier mon accoutrement. Je continue ma route. Quand je suis en face du poste, le soldat me regarde passer. J’appris au retour que c’était un poste de surveillance des avions.

Le temps se met au beau. Le soleil dissipe le brouillard, j’ai un temps superbe. À Maffle la sœur de Mr le curé m’accueille avec une joie qu’elle ne cherche nullement à dissimuler. Il y avait bien des mois qu’elle n’avait reçu une lettre de ses frères France. Elle me questionne sur la santé, la situation de ses frères. Car elle a un second frère curé à St Waast la Vallée. Je suis allé le voir avant d’entreprendre ce voyage.

Mr le curé m’avait recommandé de lui donner force détails sur notre vie à Croisilles ; il avait recommandé à sa sœur de me questionner. Elle s’intéresse beaucoup aux détails que je lui donne.

Le lendemain de bonne heure, je prends le chemin du retour. Je dois être à Labouverie entre vers 15 h. pour convoyer une voiture de charbon, venue afin de me faciliter le passage de la frontière. Je traversais Paturages, quand j’aperçois Léon Milon qui vient vers moi. Il m’apprend que le 20 Février, apres trois jours de marcheles all. ont conduit leur colonne dans un baraquement aux environs de Douai. Il y avait là des évacués, il en vint encore le lendemain et le surlendemain. Les all. les ont amenésen ch. de fer à St Ghislain les vieillards, les hommes inaptes au travail. Michel est avec lui, mais nous ne l’avons pas trouvé. Par hasard il me cite le nom d’une dame Bury. Cette dame, dit-il, vivait aupres de sa fille institutrice à Cagnicourt. Les all. les ont séparées au cours d’une évacuation. Nous allons la voir. Je ne saurais décrire les transports d’émotion de cette mère en apprenant que sa fille est à la Longue.

À q.q. jours de là je demande à Mr Senocq s’il ne serait pas possible que je conduise Mlle Bury voir sa mère. Nous convenons qu’il va demander un laissez-passer autorisant cette demoiselle à aller chercher du charbon accompagnée d’un domestique.

C’est ainsi que nous sommes partis tous deux un matin avec le poney et sa charrette. Nous sommes allés directement à Pâturages chez Mme Bury. Je suis revenu charger 300 Kgr de charbon. J’ai mis mon cheval à l’écurie à Labouverie et suis retourné à Pâturages. J’ai vu Michel et Milon. Vers 15 h., nous avions franchi la frontière, nous revenions paisiblement à pied à La Longue.

À la fin de Février, au début de Mars, il y eut nous avons joui d’une courte période de temps relativement beau ; mais ensuite il survint une recrudescence de l’hiver, qui se prolongea jusqu’apres Pâques. Vers le 18 Avril il est encore tombé de la neige.

Joséphine et moi profitions des jours sans pluie pour visiter les re évacués les repartis dans le canton. Un jour en passant à Malplaquet un Mr Vanesse nous invite à entrer chez lui. Il nous dit qu’il nous connait, qu’il a entendu parler de nous par Mme Fontaine qui logeait d chez lui. Il nous conduit voir le logement de Mme Losties, ma sœur. C’est tout simplement une cabane d’une seule petite pièce basse… [illisible]

Nous voyageons beaucoup à pied. Mais à la fin du mois le comt refusa de renouveler le laissez-passer de Josép. .

Cependant le temps passait, nous étions toujours occupés. Joséphine aidait Émilienne, entretenait notre linge, nos vêtements. Aidées des Dlles François, Bury, elle remit en ordre les linges d’autel, les ornements sacerdotaux.

Quant à moi, grace à mon laissez-passer permanent, j’avais parfois l’occasion de rendre service : j’allais à Bavay chercher des médicaments pour des personnes malades, je servais d’intermédiaire entre personnes qui habitaient des localités différentes.

Quand le temps fut propice aux semailles, j’ai de temps en temps conduit un attelage aux champs, chez Mr Senocq. Profitant de mon laissez-passer, je suis allé à Obies herser les patures de Mr Senocq. J’ai conduit des bœufs chez lui ; je fus surpris de leur docilité à répondre à la main. J’ai même attelé un jeune bœuf.

Nous jardinions également chez Mr le curé. Son enclos était assez grand. MM. Lalou et François se joignaient à nous, le travail avançait vite. Mr le curé venait nous appeler pour faire de temps en temps une partie de carabin. Mais nous étions toujours sans nouvelles de notre famille.

Un jour cependant à Taisnières un habitant qui avait hébergé Mr Dujardin, me remit communiqua une carte de son fils prisonnier en All.. Mr Dujardin avait expliqué à ses hotes que mon fils Louis et mon neveu Jacques Losties étaient partis de Croisilles avant l’occupation, que nous n’avions jamais eu de leurs nouvelles. Nous supposions que ces jeunes gens étaient chez leur oncle Dujardin à Hautesavesnes ou chez l’oncle Duquesne à la Tronche près de Grenoble. Muni de ces simples indications, transmises à l’a par cartes ouvertes, comment ce soldat prisonnier a-t-il pu transm donner ces renseignements ? qui sont exacts ?

« Le cousin Louis brigadier, son cousin Jacques, qui fait ses classes, il vont bien. »

Je compris alors que Louis s’était engagé, puisqu’il était brigadier. C’était exact.

Vers la fin du mois de Mai, les all. affichent que les évacués, qui se trouvent dans les conditions requises pour être rapatriés, doivent peuvent se faire inscrire. Joséphine et moi sommes en tête de cette liste. François ne veut pas se faire inscrire. Il ne veut pas donner aux all. la satisfaction d’opposer un refus à sa demande. Je lui réponds que toute avanie, venant d’un all. me laisse indifférent. J’ajoute que, ne faisant pas la demande, il est certain de ne pas partir, alors que moi, je cours la chance d’être accepté.

Depuis longtemps, je ne me rasais plus. Je ne coupais plus les q.q cheveux qui me restent autour de la tête, les poils du cou. Cette négligence me donnait un air minable.

Je vais trouver le Dr à Bavay. Je le connaissais bien. La bonne m’introduit dans la salle à manger. Il finissait de dîner. Nous prenons Tout en prenant le café, le Dr me dit : « Vous êtes un singulier client. C’est la 1re fois que l’on me demande d’indiquer une maladie possible imaginaire. Vous me mettez dans l’embarras. Bien que votre teint ne s’y prête pas, dites que vous souffrez du foie. Les all. ne pourront y aller voir.  » Le Dr m’indique le point douloureux et la douleur que je dois ressentir. À q.q. jours de là, je rencontre le ce Dr sur la route. Il saute à bas de bicyclette, me fait passer l’examen médical : « Vous souffrez du foie ? Montrez-moi à quel endroit… Ah ! non, ce n’est pas là, c’est là. Ne vous trompez plus. Bonne chance. »

Un samedi matin, j’allais déjeuner, un all. me remet l’ordre d’aller me présenter à la visite le à Bavai le lendemain à 8 h. Je ne déjeune pas, je décide de ne pas manger, de ne rien absorber avant cette visite, car la faim me déprime, me tire les traits. Je vais encore une fois prendre mon attelage, et je fais une tournée d’adieu aux amis et connaissances. Quand j’arrive à midi chez Grandy, je trouve la famille installée à la table de leurs propriétaires. Malgré l’insistance de tous, je n’ai rien accepté, pas même un verre d’eau. Au moment des adieux, Grandy me dit : « Vous allez les rouler pour la dernière fois. Certainement vous partirez. Bon voyage » Mme Grandy m'avait demandé d'aller voir son père à xxx si par hasard j'allais chez Pruvost à Bourthes.[7]

Le soir quand tout le monde est couché, je vais à la remise scier du bois, je me mets en transpiration. Puis armé d’un balai, je ramone les parois, la toiture dans le but de cacher mon teint coloré sous cette poudre spéciale. Vers le matin je me promène pieds nus dans la pâture. J’escompte que la rosée, la fraicheur de l’herbe vont augmenter ma faim, accentuer encore la dépression de mes traits.

Nous sommes cinq de la Longueville à passer cette visite. J’emportais un copieux déjeuner, que je dépose à proximité de la commandature.

Quand mon tour arrive, à peine ai-je franchi la porte que le Dr m’arrête de la main ; il ne veut pas que je l’approche, il me regarde avec une expression de mépris et de dégout. « Vous voulez partir ? — Oui. » Il m’inscrit et me congédie.

Lorsque je rentre à la Longueville, la première personne que je rencontre c’est François, qui attend sur la route. Je fus peiné en voyant l’expression de regret qu’il ne put dissimuler. Nous avions été admis à partir tous les cinq.

Le 26 Mai 1917 nous nous rendons à l’école Jeanne d’Arc à Bavai. Le 29 au matin, ⁁nous passons la visite et les all. nous acheminent à la gare. Nous passons la visite et nous montons dans le train. Nous sommes huit par compartiment dans des wagons de 3ème classe. Nous sommes sous la garde d’un all. par wagon. Nous avons pour compagnons de route : Mr  et Mme Lalou, Mme Bernard, femme de l’instituteur de Boiry Ste Rictrude et trois autres personnes.

Nous partons par l’All. et la Suisse. Le voyage dure trois jours et deux nuits. En cours de route, les all. nous donnent le matin du bouillon chaud ou du café. À midi et au soir, nous descendons, nous mangeons dans la une gare.

Quand nous sommes en Suisse, à chaque station, les habitants nous font des ovations, nous offrent des consommations, des gateaux, du chocolat, des bouquets aux couleurs de la France.

Dans l’apres midi du 3ème jour, nous arrivons à xxx les all. nous remettent aux autorités françaises. Nous sommes reçus à la gare où nous faisons un arrêt de pres de 2 heures. Des dames, des messieurs s’empressent autour aupres de nous. Nous avons recevons un accueil empreint d’une telle sympathie qui nous émotionne. Chacun de nos groupements est accaparé par une personne qui se met à sanotre disposition pour luinous procurer tout ce dont il anous avons besoin. Les enfants en bas âge reçoivent des vêtements.

Si mes souvenirs sont exacts, Joséphine et moi fûmes séparés, du fait qu’une jeune fille l’entraina, pendant qu’un jeune homme insistait pour me m’emmenait au café, insistait pour me faire accepter des gateaux… s’intéressait à notre vie durant l’occupation. Il me propose de me faire couper la barbe, les cheveux. « Il vaut mieux, dit-il, que vous vous présentiez à votre famille tel qu’elle vous a toujours vu. » Avant que cette coupe ne soit terminée, il va en régler le prix.

De nouveau nous sommes en chemin de fer pour notre dernière étape.

Nous arrivons à Évian vers 19 heures. Le maire, q.q. personnes nous attendent. Nous sommes conduits dans une salle immense ; on nous offre un repas chaud. Le maire nous fait un discours très aimable, tout émaillé de fleurs de rhétorique.

Nous sommes acheminés par groupes vers des hotels où nous passons la nuit. Le lendemain les chefs de famille passent dans un bureau où 3 ou 4 personnes messieurs installés chacun à une table nous demandent si nous avons des réclamations à formuler, des si nous pouvons donner des renseignements. Je constate que cet interrogatoire n’est qu’une simple formalité. Ce monsieur qui se trouve en face de moi, ne s’intéresse pas aux indications que je lui donne sur l’emplacement de dépôts de munitions à Noreuil. Il est inutile que je lui précise ces emplacements sur la carte d’État Major, que je vois sur la table. Il est vrai que depuis 3 mois le front s’est déplacé comme je vais l’apprendre par mon beau-frère.

Nous passons dans un second bureau. Ici nous déposons tous les Bons Communaux que nous possédons. On nous remet deux cents francs en monnaie courante ⁁par personne, et un reçu qui nous donne droit à toucher chaque mois, chez le percepteur de la localité où nous nous trouvons résidons, un pourcentage de la somme que nous avons déposée en Bons.

Dans un 3ème bureau, on a classé les lettres des personnes qui⁁ habitent au Sud de Paris et de la Normandie et ont réclamé des parents ou des amis à leur arrivée à Évian. Ces privilégiés reçoivent une feuille de route qui leur donne droit à la gratuité du parcours, jusqu’à destination. Les rapatriés qui ne sont pas réclamés, mais qui désirent aller chez telle personne dont ils donnent l’adresse, sont hébergés à Évian durant 4 ou 5 jours. Passé ce délai, s’il n’est pas arrivé une réponse, aux termes de laquelle les personnes sollicitées s’engagent à recueillir et à pourvoir à la subsistance des évacués de ces rapatriés, ces derniers sont dirigés sur un centre d’évacuation. Quant aux rapatriés qui n’ont ni parents, ni amis au delà de Paris et de la Normandie, ils non réclamés, ils sont immédiatement dirigés vers certaines villes, telles que Lyon, Bordeaux, Angers, Clermont Ferrand, etc. et sont répartis dans ces villes et dans les campagnes environnantes.

Joséphine et moi étions réclamés par mon beau-frère, J. D. à la Tronche par ma sœur Marie, Mme Losties. Nous sûmes par sa lettre qu’elle était installée à Angers. Elle avait été réclamée par Mr Énaud de Loudéac. Rose et moi nous étions donné rendez-vous à la Tronche.

Nous ne pouvions plus partir ce jour-là pour Grenoble où nous serions arrivés la nuit. Nous allons rejoindre à l’hotel les personnes qui attendent anxieusement une réponse à leur lettre.

Le lendemain, je ne me rappelle plus par suite de quelle circonstance, nous n’arrivons à Grenoble qu’apres 19 h.

Nous n’avions pas annoncé notre arrivée, nous voulions faire la surprise de nous présenter. Je n’étais jamais venu à Grenoble ⁁bien que mon beau-frère J. D. fût professeur de Droit à cette faculté depuis 10 ans. Mais Joséphine y était venue passer q.q. temps, elle reconnait bien le chemin de la Tronche.

En approchant de la villa St Aurat, j’ai le cœur serré, je redoute d’apprendre de mauvaises nouvelles de Louis.

C’est ma belle-sœur Madeleine qui vient ouvrir la porte sur la rue, mais c’est Louis que je vois d’abord derrière elle, il était en permission. Quand nous entrons dans la maison, la bonne avait crié la nouvelle, Rose accourt, les enfants, déjà couchés, s’étaient élancés pieds nus[8].

Il manquait 2 enfants pour que la réunion soit complète. Apres les vacances de Pâques, Eugénie et Juliette sont parties en pension à Jeanne d’Arc. Dès le mois d’Octobre 1914, ce pensionnat ⁁a quitté Arras et s’est installé à Berck. Mon beau-frère Joseph, qui est attaché au Service des renseignements à Paris, a profité d’un congé pour conduire ses nièces à leur pensionnat.

Le lendemain matin, Louis et moi allons au bureau de la Place demander la prolongation de la permission à laquelle Louis a droit, du fait de mon arrivée. Louis obtient 3 jours, alors que s’il avait été à son Corps il aurait eu 5 jours.

Louis est sous-officier il est affecté au xx Rt d’artillerie.

Le jour de ses 18 ans, le 18 juin 1915, Louis s’est engagé au xxx en garnison à Lyon. Apres six mois, quand ses classes sont terminées, Louis arrive à Verdun au début de l’attaque. ⁁Il se présente à son capitaine ⁁qui le fait causer etpuis lui dit : « Jeune homme, vous arrivez bien à propos. Ma batterie est en débandade. Je n’ai plus d’officier. Sur quatre officiers, trois viennent d’être tuéssont tués, ne sont pas remplacés, le 4ème est à l’hopital. Je n’ai plus qu’un maréchal des logis et un brigadier. Je n’ai personne pour remplir le rôle d’observateur ; je vais vous confier ce poste. » Au bout de q.q. temps Louis est nommé brigadier et six mois apres marechal des logis. Il remplit encore actuellement le rôle d’observateur, il n’a jamais fait autre chose, même quand la batterie fut reconstituée. ⁁Il fut observateur durant toute la durée de la guerre. Un jour que Louis se trouve dans la tranchée, il dit à ses camarades d’infanterie, qui sont autour de lui : « Je vais essayer de ramper jusqu’à ce trou d’obus là-bas à 20 mètres en avant, il me semble que j’y serai mieux placé pour observer le tir de ma batterie. » À peine y était-il installé, qu’un obus tombe sur la tranchée à l’endroit qu’il vient de quitter, tue les camarades qui se trouvaient aupres de lui. xx Louis n’a jamais reçu la moindre blessure.

Un jour que la batterie est au repos, un officier lui propose de l’accompagner pour aller choisir l’emplacement des pièces. Au cours de cette reconnaissance, ils les 2 hommes se rendent compte que l’air est vicié. Ils en furent quittes pour être incommodés durant q.q. heures.

À plusieurs reprises le capitaine veut envoyer son jeune observateur à l’École de Fontainebleau. Louis a toujours refusé : il ne tient pas à devenir officier.

Quand son congésa permission est expirée, Louis rentre au Corps apres une absence de 18 jours. À ses dix jours de permission, il faut ajouter les 3 jours supplémentaires dus à mon retour, plus les ⁁2 voyages, avec toutes les longues pauses dans les gares et les multiples complications des transports. Lorsque Louis arrive, la batterie est groupée devant le capitaine. Louis va saluer son chef. Ce dernier, sans attendre aucune explication, admoneste son maréchal des logis « Que ferait-on si à la batterie, il y avait beaucoup de Poutrain ? Vous viendrez tout à l’heure me trouver à mon bureau, je vous infligerai votre punition. »

Quand Louis se présente au bureau explique le motif de son retard, le capitaine lui dit : « Malgré vos explications, voici la sanction que je vous impose : je vous inscris d’office pour le premier concours d’admission à l’École de Fontainebleau. Louis lui répond que ses études ont été orientées vers les lettres, qu’il n’a pas fait de sciences. Qu’à cela ne tienne ! répond le capitaine, je vous donnerai des leçons, ce qu’il fit.

Quelques mois plus tard Louis entrait à cette École transférée à xxx.

Louis est revenu officier titulaire de la Croix de Guerre et de plusieurs citations.

Pour le moment, nous sommes à la Tronche, tout à la joie de nous retrouver au complet.

Ma belle-sœur Madeleine, qui est excellente marcheuse, avait organisé pour le lendemain de notre arrivée, une excursion à la Grande Chartreuse qu’elle devait faire avec sa nièce Rose et Louis. Joséphine et moi prîmes part à cette excursion le surlendemain de notre excursionretardée d’une journée.

Rose et ses enfants étaient arrivés à la Tronche vers le 20 Février. Apres les vacances de Pâques, Alexandre à la Salette. Cette fois Rose nous accompagnait.

Mon beau-frère obtint une permission. Il est venu nous voir à La T chez lui.

Il fit un temps superbe pendant notre séjour à la Tronche. Les habitants se plaignaient de la chaleur plus forte qu’à l’habitude. Quant à nous, nous trouvions le temps tres agréable. Cette chaleur sèche n’était nullement fatigante comme la chaleur humide de chez nous.

Nous fumes un jour surpris par l’orage dans la montagne. Les éclatements de la foudre au milieu de cette solitude ont une impression de force prodigieuse. Les échos, en se renvoyant les percutions, prolongent la magie de ces bruits grandioses.

En partantquittant la Tronche, nous rompions le charme d’une vie de famille, que nous ne connaissions plus depuis longtempsplusieurs années. Nous quittions un pays enchanteur. Il me semble voir encore ces couchers de soleil à travers les sapins. Ce sont des visions magnifiques, dont on ne peut se faire une idée.

Et nous ne ⁁nous doutions pas que nous allions reprendre une vie d’aventure dont nous étions si heureux d’être sortis.


Les relations de mon beau-frère me (valurent ou) procurèrent l’occasion de recevoir des propositions pour entreprendre une culture de 90 hect. dans la vallée du Grésivaudan.

Henri Pouchart, qui depuis 30 ans était varlet à la ferme, était évacué dans cette région. Je suis allé le voir. Il me Je le trouve aux champs. Il me dit que la terre est excellente, se travaille facilement ; que les récoltes sont magnifiques, bien que les cultivateurs n’apportent pas beaucoup de soins dans les façons culturales.

L’affaire était tentante. Elle était également réalisable, car le gouvernement avançaitfaisait généreusement et largement des avances aux personnes qui entreprenaient s’installaient dans des cultures abandonnées. Mais pour entreprendre cette ferme, il fallait abandonner Croisilles, la terre ancestrale, le foyer de nos aïeux depuis tant de générations !

C’était peut-être une bonne occasion de caser un enfant, malgré l’isolement, l’éloignement de la famille ?

Mais nous savions que nous ne devions pas compter sur Louis pour entreprendre une carrière dans le monde. Alexandre était trop jeune…

Carnet de guerre n° 5 d'Alexandre Poutrain (page 1 crop).jpg

Quand Rose vint au monde, elle était la 3ème enfant et la 2ème fille, nous l’appelâmes Tite Sœur. On l’a toujours désignée ainsi. Je vais lui continuer ce nom pour la distinguer de sa mère.

Ma fille RoseTite Sœur et moi arrivons à Hauteavesnes vers le 22 juillet 1917.

Deux jours apres mon arrivée, je coupais, avec un attelage, un coin de pâture envahi par les chardons.

Deux officiers viennent me trouver : un anglais et un interprète. Nous nous asseyons sur le talus, nous causons longtemps. Ces messieurs abordent la question du souterrain ; c’était le but de leur visite.

Apres m’avoir questionné sur mes raisons de croire à l’existence du souterrain, sur l’emplacement de l’entrée, ils me disent : « Si l’on mettait à votre disposition quelques travailleurs, comment vous y prendriez-vous, pour découvrir ce souterrain ? » Je réponds que je rechercherais à l’angle de la rue du Presbytère et de la rue de Pinghem, au coin de la grange de Coquel, un ancien puits, où périodiquement, tous les 15 ou 20 ans, il se produit un affaissement du sol. Cet affaissement ne peut s’expliquer que par la crevaison de la voute du souterrain.

L’officier étale une feuille de papier sur sa serviette, me demande de faire le plan de Croisilles, et d’indiquer l’emplacement de ce puits.

Quinze jours plus tard, je reçois une lettre : le signataire me remercie des renseignements que j’ai donnés. On a trouvé le souterrain. Il ajoute «  quand vous désirerez quelque chose, quand vous voudrez aller visiter votre ancien village, adressez-vous au colonel X à Etrun.  »

J’étais bien désireux d’aller à Croisilles, j’attendis que Louis vienne en permission.

Rose était arrivée avec les enfants. La ferme de mon beau-frère était occupée en grande partie, par les anglais. Deux officiers disposaient chacun d’une chambre. La grande salle à manger servait de mess. De ce fait, la cuisine, la cuisinière étaient en communauté d’usage entre les anglais et ma sœur. Il ne fut pas possible d’accueillir les pensionnaires de Berck : Eugénie et Juliette. Elles ont passé les vacances chez leurs cousins, les Gauchy à Pont d’Ardres.

Depuis plusieurs jours, nous sommes en pleine moisson. Le personnel est tres restreint. Je conduis une lieuse. Les enfants rassemblent les bottes. Rose fait le ménage et la plupart du temps, Berthe vient aux champs.

Cependant je m’informe de différents côtés pour trouver une situation. Je voudrais entreprendre une petite ferme, qui me permette de constituer un cheptel, de me pourvoir de grains, de foin, de paille et être prêt à retourner à Croisilles, dès que la chose sera possible.

Ne trouvant rien, je m’adresse à Mr Pruvost à Bourthes. Ce monsieur avait épousé la veuve de mon cousin germain : Raoul Guilbert. Il était cultivateur et faisait le commerce de chevaux, de bestiaux. Depuis longtemps, je faisais des affaires avec lui.

Quand la récolte fut rentrée, je pars à Bourthes. J’apprends que la ferme de Baudimont, à quinze cents mètres d’Arras, sur la route de St Pol, est libre. Mr Pruvost ne m’a pas signalé cette ferme, parce que les anglais refusent à tous les postulants de venir s’y installer.

J’apprends alors l’odyssée de Paul Ramon. Je connaissais les relations d’amitié qui unissaient Mr Pruvost à un Mr Ramon des environs de Lille. Je connaissais ce Monsieur, je lui avais vendu un cheval.

Un de ses fils, Paul, a loué la ferme de Baudimont en 1913. Une femme veuve tient son ménage, il a un domestique. En causant, je comprends qu’il existe des projets de mariage entre Paul Ramon et la fille de Mr Pruvost : Yvonne.

Quand la guerre éclate, Paul Ramon se trouve seul dans sa ferme. Le domestique est mobilisé, la veuve s’est sauvée auprès de sa fille, dont le mari part aux armées. Quant à lui, il part dans deux jours. Il est seul, desemparé, avec quatre chevaux, six vaches laitières. Il écrit sa détresse à son père, à son futur beau-père.

Les quatre fils de Mr Ramon sont mobilisés. À Bourthes, cinq garçons et un beau-fils partent sous les drapeaux. Partout c’est le desarroi.

La veille du départ, Paul est sur la grand’route. Comme sœur Anne, il regarde…

Survient un ménage et leur fillette. Ils sont du Nord, ils se sont enfuis de la frontière. Ils vont à l’aventure. L’homme a été réformé quand il a passé le conseil de révision. Paul les introduit chez lui, leur abandonne son mobilier, ses armoires garnies, ses chevaux, ses vaches. Il part. Cependant, il a trouvé le moyen d’envoyer deux chevaux à Bourthes.

Le ménage soigne les bêtes, vend du lait. Quand, au mois d’Octobre, le front se stabilise tout contre Arras, de l’autre côté, l’homme utilise les chevaux à des transports. Mais quand lorsqu’au printemps 1915, les anglais viennent remplacer les troupes françaises, l’attelage sert sans arrêt à transporter du vin. Il en va ainsi jusqu’au printemps 1917. À cette époque, le gouvernement français récupère les hommes en âge d’être mobilisés. Ce négociant en vins est envoyé travailler aux Fosses au charbon. La femme avertit Paul Ramon, lui demande de mettre quelqu’un à sa place. Elle va partir rejoindre son mari.

Mr Pruvost envoie chercher la voiture attelée de ses deux chevaux. À l’arrièreDerrière on a attaché trois vaches.

Il reste trois vaches. On espère ainsi encourager la femme à rester encore quelque temps, en lui facilitant de subvenir à ses besoins par le produit du lait. Mais il y a en outre un taureau, qui est un encombrement.

En Septembre, cette femme est encore à Baudimont. Ses lettres sont de plus en plus explicites : elle va partir.

Je dis à Mr Pruvost que je vais solliciter l’autorisation de m’installer à Baudimont.

J’adresse ma requête au colonel à Étrun. Ma demande est agréée sous réserve de l’autorisation du propriétaire de la ferme.

Mr d’Attecourt a quitté Arras au début de l’investissement. Il s’est réfugié à Amiens. Je reçois l’attestation demandée.

J’écris à Mr Pruvost de me procurer deux chevaux, de trouver du foin. J’ajoute que Louis aura prochainement une permission. Nous partirons à Bourthes avec deux chevaux. (Mon beau-frère me prêtera un cheval. J’ai retrouvé à Haute-Avesnes, Cléry le cheval normand qui a transporté Louis et ses cousins, lorsqu’ils se sont repliés chez leur oncle à la fin de septembre 1914.)

Quand Louis arrive en permission, vers le 20 Octobre, nous allons d’abord à Croisilles. Mr Dujardin père nous accompagne. Aux abords d’Arras, à la sortie de la ville, jusqu’à Mercatel, on examine des fois sans cesse nos laissez-passer. Au delà nous circulons en toute liberté.

Nous passons par Mercatel, Boyelles et St Léger. De cette façon nous abordons Croisilles perpendiculairement à la tranchée Hindenbourg. Ces villages que nous traversons sont anéantis. Il ne reste pas debout un pan de mur, ni un arbuste. Nous laissons notre voiture à St Léger, dissimulée contre un baraquement. Nous attachons Cléry à un arbre couché abattu sur le sol.

Quand nous abordons Croisilles, nous avons l’impression que la destruction est plus profonde, plus totale que dans les autres villages.

Ailleurs les obus ont abattu les constructions et les décombres sont restés sur place. Ici, les mines, en explosant, ont projeté sur les routes, sur tous les terrains, des matériaux, des gravois de toutes sortes.

Les anglais ont débarrassé sur les routes de St Leger à Fontaine, et d’Hénin à Écourt, un passage qui n’a pas trois mètres de large. À certains intervalles, ils ont déblayé sur le côté un espace, où les voitures se garent pour laisser passer celles qui arrivent en sens inverse. Quand nous passons en face des rues latérales, il nous est impossible de les situer. On ne voit partout qu’une surface confuse de décombres.

Nous sommes dans la rue de Fontaine. L’un de nous dit : « Nous voici à l’emplacement de la ferme. » En effet, les pierres mélangées aux briques indiquent nettement la maison. Nous n’avons pas su nous mettre d’accord pour indiquer où commencait et où finissait la grange. Des soldats emportaient des débris de charpente vers l’église. On voyait des bouts de bois calcinés. Est-ce que l’incendie que nous avions préparé, aurait eu un commencement de résultat ?

Louis et moi montons à la pâture. Elle est parsemée de trous d’obus. On ne pourrait trouver un carré de quatre mètres où la terre est intacte. Louis⁁, le bras tendu vers Fontaine, me dit : « Voilà la tranchée Hindenbourg ! Comme on la voit bien ! Les allemands nous voient encore mieux. ⁁S’ils le voulaient, ils tireraient apres nous. » Je lui réponds : « ils sont maladroits, et partout nous avons des trous d’obus pour nous abriter. » Ils n’ont pas tiré. Nous étions à quinze cents mètres de la tranchée.

Nous constatons qu’il ne reste pas un arbre dans le jardin. Les groseilliers eux-mêmes ont été coupés, ils ont repoussé en taillis. ⁁Le cimetière n’a pas été épargné. Cependant de nombreux caveaux sont encore intacts. Je pense aux boiseries de l’Église. Les décombres du clocher sont massés sur un tas de cinq à six mètres d’élévation.

Les anglais aménagent le souterrain. L’entrée se trouve bien à l’endroit indiqué par mon père. Un officier vient nous causer ; il nous propose d’aller demander l’autorisation de nous faire visiter le souterrain. Nous acceptons bien volontiers.

Les anglais ont élargi la voie primitive, ils l’ont rehaussée en lui enlevant sa forme en ogive, et ils ont boisé ce plafond. À ce niveau (dix ⁁à douze mètres de profondeur) la terre est constituée d’une argile compacte, résistante. Les Anglais enlèvent les décombres avec un Decauville. Actuellement ils creusent des chambres de chaque côté de la voie. Ces chambres sont profondes de cinq à six mètres ; elles ont la largeur nécessaire pour disposer ⁁perpendiculairement de chaque côté de l’allée du milieu, une rangée de lits superposés, où peuvent coucher trois soldats. Ces lits sont les mêmes que ceux des allemands : des montants, des traverses et des grillages. Il y a quatre lits de chaque coté. Les chambres peuvent donc habriter vingt quatre hommes. Tous ces abris sont boisés. Entre chaque chambre, les anglais ont laissé un pilier de deux mètres de large. Les entrées des chambres sont placées en face des piliers de l’autre côté de la voie.

Dans cette voie centrale, les anglais ont installé de part en part, à travers la voute, des tubes d’aération qui affleurent à la surface du sol.

Plus loin, la voie primitive bifurque. Un tronçon va vers la route de Fontaine, expire sous la propriété de Chéret ; à l’angle de lacette rue de Fontaine. Cette voie contourne le puits de Coquel. À cet endroit on pouvait donc s’alimenter en eau.

L’autre tronçon passe sous la propriété des Fulloy-Véret, de Thuilliez actuellement. À cet endroit, il y a trois chambres contigues, où l’on peut loger cent vingt hommes dans chacune. Le souterrain, toujours garni de chambres, se prolonge jusqu’à l’extrémité de la propriété d’Augustin Dumont. C’est à-dire à l’emplacement actuel du baraquement du fils Thuilliez, presqu’en face de l’atelier de Thorel charron, de l’autre coté de la rue de Pinghem.

À cette extrémité, les anglais ont creusé une descente en ligne droite. Elle part à un mètre sur la gauche de la rue de Pinghem. Cette descente comporte soixante et quelques marches constituées avec des madriers.

Au bas se trouvent une cuisine avec foyer et cheminée. Deux salles ne sont pas garnies de lits.

L’autre descente, sous la propriété de Mr Peugnet, qui est l’entrée primitive, est maçonnée, possède un escalier en briques d’une vingtaine de marches. ⁁Cette maçonnerie remonte à la construction du souterrain. Ses briques, très bien conservées, sont minces, plus larges et plus longues que les briques actuelles. Puis la voie descend en pente, jusqu’à la profondeur de ⁁dix à douze mètres. Les anglais ont installé une canalisation d’eau. Par la suite ils installeront la lumière électrique.

La journée a été claire et belle. Les belligérants n’ont pas tiré. Nous retrouvons Cléry bien paisible aupres de son arbre.

Nous nous installons sur l’arbre pour manger. Louis nous signale deux canons placés à cent cinquante et à deux cents mètres de nous, les bouches tournées vers nous, vers Fontaine.

Ces canons se mettent à tirer alternativement. Les allemands ne ripostent pas. Nous mangeons assis sur l’arbre, tout en surveillant ces pièces. À chaque coup nous voyons sortir de la bouche du canon une buée noirâtre, en même temps, nous avons l’impression d’entrevoir une tache grisatre, durant l’espace d’un mètre ; et, nous entendons l’obus siffler au dessus de nous sans le voir.

Ces canons tirent chacun quatre ou cinq coups.

À seize heures, nous reprenons la même route que le matin.

À Baudimont Louis et moi entrons à la ferme. Nous confirmons à cette dame que nous arriverons dans cinq jours, la remplacer.

Elle nous promet de rester tout en affirmant qu’elle partira ce jour-là.

Le lendemain Louis et moi partions de grand matin pour Bourthes.

Nous étions assis, chacun sur un cheval, ⁁Louis en militaire et moi dans la même tenue que les cultivateurs se rendant aux champs.

On nous avait signalé un poste de Police sur la route, au delà d’ Aubigny. Le soldat en faction, en nous voyant arriver sous cette tenue, d’un air indifférent, nous laisse passer.

À Bourthes, nous trouvons deux chevaux, nous nous procurons de la farine, quelques denrées : pommes de terre, haricots, et en pleine nuit, à deux heures, nous partons emmenant un gros chargement de waras.

La voiture avait été faite par un réfugié d’Écuries, localité pres d’Arras, elle n’était pas assez serrée, elle nous créa bien des ennuis le long de la route. Il est vingt deux heures quand nous arrivons à Haute-Avesnes. Nous avions parcouru soixante kilomètres. Le lendemain vers midi nous sommes à Baudimont. Ma fille RoseTite sœur nous avait accompagnés ⁁et un voisin vacher en permission nous aide à décharger la voiture. La femme était partie de la ferme depuis le matin.

Dans l’après midi, Louis reconduit le cheval de son oncle et ramène en voiture avec Cléry, sa maman et ses deux plus jeunes frères.

Faisant suite aux installations si variées à Malplaquet, à la Longueville, cette nouvelle installation nous trouve accoutumés aux situations fortuites que nous impose la guerre.

Nous sommes arrivés bien à point pour sauvegarder la vie du taureau. Depuis plusieurs jours, la femme ne le rentrait plus à l’écurie. Ce taureau vivait en liberté dans l’immense terrain laissé inculte en arrière de la butte de Hochettes, depuis que l’autorité militaire avait établi un champ de tir sur le terrain de courses. Ce taureau beuglait, grattait la terre avec les pieds, la labourait des cornes, il effrayait les habitantspassants. Apres plusieurs injonctions d’avoir à rentrer cet animal, la municipalité avait prévenu que demain il serait abattu. Louis et moi l’avons ramené à l’écurie.

Nous retournons coucher à Haute-avesnes.

À cette époque, Eugénie et Juliette, qui sont venues ⁁à la fin des grandes vacances passer quelques jours à Haute-Avesnes, pour ajuster leur trousseau, sont rentrées au Pensionnat à Berck.

Marie est à Pernes, chez Mme Braure. Cette dame est la belle-mère de mon ami Mr Picard. Elle a pres d’elle sa petite fille Louise Picard, la grande amie de Joséphine. Mme Braure a offert d’accueillir Eugénie qui est la filleule de Mr Picard. C’est Marie qui est partie à Pernes.

Alexandre est en pension à Doullens. Dès notre retour dans le Pas-de-Calais, nous avons avons cherché un Collège pour lui. L’Institution de Monseigneur Affringue à Boulogne a toujours accueilli les élèves. À la suite de notre demande, le supérieur nous répond qu’il acceptera notre fils comme externe. Il nous faut trouver une famille qui accepte de l’héberger. Rose s’adresse à son amie de pension, qui habite Boulogne, et qui, dans sa correspondance, faisait toujours précéder sa signature des plus chauds baisers de son cœur. Cette dame ne peut recevoir Alexandre, et ne peut nous indiquer aucune personne susceptible de l’accueillir.

Ne trouvant nulle part un établissement pour lui faire continuer les Humanités, nous nous sommes adressés aux Frères sécularisés de Doullens, dont le Supérieur est originaire de Noreuil.

Quand nous fûmes installés à Baudimont, Pierre et Joseph vont au Bon Pasteur. Une religieuse leur fait la classe. Quatre fois par jour ils font un parcours de près de deux kilomètres12 à 1500 mètres.

Un cultivateur d’Haute-avesnes me cède une dizaine de voitures de betteraves fourragères. Le silo est situé sur la grand’route de St Pol, à un kilomètre au delà du village, à dix kilomètres de Baudimont.

Je suis seul pour charger ces betteraves, et, au retour, je dois faire un crochet par Dainville Duisans pour peser la voiture. Je partais de grand matin. L’apres midi RoseTite sœur et moi transportions ces betteraves dans une remise. Cette construction, placée à l’angle de deux bâtiments, était inaccessible à la voiture.

Nous avons acheté trois vaches laitières. Nous avons trouvé à la ferme trois vaches et un taureau. Nous achetons trois vaches laitières. Tite sœur trayait les vaches, préparait leur nourriture. Quand le temps le permettait, elle aménageait le jardin en vue des semis du printemps. Rose s’occupait du ménage. Elle était accaparée par l’entretien du linge, des vêtements, peu abondants et qui avaient supporté 3 ans de guerre. Nous vendons le lait, les acheteurs affluent. Chaque jour je portais au Bon Pasteur 20 à 25 litres de lait que les religieuses remettaient aux voisins. Le reste était distribué aux Anglais. Nous n’en avions jamais assez. Les clients le trouvaient meilleur que n’importe quel lait. Nous leur répondions que c’est la qualité de l’herbe des patures qui donne ce lait supérieur. Un jour un laitier vint nous expliquer que notre lait est trop bon : nous gâtons le métier. Il insinue que nous pourrions vendre quelques litres en plus.

Nous avions donc des bêtes à l’étable, et, pas de paille. Pour obvier à cette pénurie, le matin, quand les vaches et le taureau ont pris un copieux repas de betteraves, nous les mettons dans la petite pâture que les Anglais ont laissée à la disposition de la ferme. Le soir en rentrant, les bêtes trouvent les auges garnies d’un breuvage appétissant de betteraves cuites. Quand elles sont habituées à ce repas qui leur plait, nous lâchons les sept bêtes sur ce terrain vague, derrière la butte de tir ; elles n’ont que la route à traverser. Les soldats nous préviennent que nous courons le risque de mort pour ces bêtes. Nous acceptons ce risque, que je considère imaginaire. Chaque soir, vers la même heure, les sept bêtes sont toujours revenues en bande.

Cependant, je cherche partout de l’avoine, du foin, de la paille. Mais, par suite de la guerre, bien des champs sont incultes, on récolte peu et l’armée accapare les quelques denrées disponibles. Je ne trouve rien.

Je me rappelle qu’un de mes condisciples, Boutin, est cultivateur au delà de St Pol. Je pars de confiance le trouver. Je connais également dans cette Commune, Mr Deneuville conducteur des Ponts et Chaussées, à Croisilles, avant la guerre.

Je prends le train. L’autorisation de résider à Baudimont comporte les allées et venues inhérentes à mon installation. À la descente de train je suis cueilli par deux gendarmes français. Il parait qu’un règlement défend de voyager en chemin de fer sans un permis spécial. Ces gendarmes m’emmènent vers leur brigadier. En cours de route, craignant que xx Boutin ne me reconnaisse pas, je parle de Mr Deneuville. Les gendarmes se sont regardés, sans que je comprenne leur coup d’œil. Nous entrons dans une propriété. Apres avoir frappé à une porte, les gendarmes me poussent en avant. Je me trouve en face de Mr Deneuville, qui, tout souriant, s’avance vivement. Les gendarmes se retirent. Ils sont rassurés sur mon identité.

Mr Deneuville ne croit pas que ma démarche aboutira, ni ici, ni aux environs. Boutin me confirme ces facheux pronostics. Tous les deux m’ont conseillé de ne pas reprendre le train, je m’exposerais à trop de désagréments.

Le lendemain, lundi, je vais à St Pol. C’est jour de marché, je trouverai bien une occasion vers Arras. Arrivé versà treize heures, je prends la route d’Arras. La première voiture qui me rejoint est une ridelle attelée de deux chevaux, sur le siège sont installés deux gendarmes. Je me suis arrêté. Les gendarmes me demandent où je vais. — « Montez, disent-ils, nous allons à Marœuil. » C’est ainsi, qu’apres avoir été escorté par deux gendarmes à ma descente du train, je fis le trajet en sens inverse, encore entre deux gendarmes.

Ceci me rappelle qu’au moment de mes pourparlers pour Baudimont, je vais ⁁à cheval d’Haute-avesne à Étrun en selle. Je rencontre un gendarme, il me dit : « Malheureux que faites-vous ? Il est formellement interdit de circuler à chevalen selle. Vous étes passible de sanctions sévères. Allez à pied, je vous conseille de ne pas remonter. »

Au retour, je rencontre un autre gendarme. Il est furieux que mon cheval porte une selle. Je n’ai pas le droit de monter à cheval. Je lui demande si, pour lui faire plaisir, je dois mettre la selle sur mon dos ! Je compris que j’avais à faire à un gendarme auxiliaire, et que ce brave faisait du zèle pour conserver cette fonction, ne pas aller au feu.

Entre temps, je labourais.

J’ai semé trois hectares de blé, à droite de la route, au delà de la propriété sportive du Séminaire. Mes chevaux étaient malheureux, ils avaient faim.

La ferme était occupée par un vétérinaire qui avait le grade de capitaine. Elle servait de dépot d’infirmerie pour les chevaux blessés.

Cet officier était humain, tres bienveillant. Il me disait : « Vous devriez trouver de l’avoine, du foin. Je ne puis pas dire aux soldats de voler ces nourritures pour vous les donner. » Mes sondages, à cette intention, étaient infructueux.

Au mois de Janvier, il arrive des recrues d’Angleterre. Il se trouve un jockey, qui a habité Chantilly durant plusieurs années. Je lui fais voir mes chevaux. Dès lors ils sont sauvés, ils ont de l’avoine, du foin. Ce jockey me déposait ces sacs, ces ballots de foin dans une petite remise, chez une voisine que j’avais mise au courant.

La ville d’Arras avant la guerre comptait 28 000 habitants. À la Toussaint 1917 il reste environ trois cents personnes.

Mr Rohart est maire. Il habite rue des Écoles, derrière l’église St Nicolas.

La Préfecture est abandonnée, le Préfet, tous les services sont installés à Boulogne.

Les bureaux de la Place ont quitté la Citadelle. Ils sont installés dans la propriété d’un Monsieur de Bonnières rue XXXXX pres du marché aux vaches.

La caserne de gendarmerie est vide. Cependant je rencontre dans les bureaux de la Place le capitaine de gendarmerie, Mr Duhamel que je connais depuis longtemps.

L’évéché est installé à Boulogne.

Il reste quelques prêtres, (trois ou quatre je crois). Entr’autres le curé du faubourg Rouville, Mr  l’abbé (Bonnière ?). Il rendit de multiples services. Les habitants s’étaient enfuis précipitamment. De nombreux Arrageois s’adressèrent à ce prêtre pour récupérer chez eux des objets précieux. Il y a un boulanger qui habite à l’extrémité de la ville, à gauche dans la Petite rue Rouville. La boulangerie existe encore sur le même emplacement.

Il y a ⁁également un boucher : Pierre Ferré : l’avant dernière maison à gauche, au bout de la rue Ernestale, sous leen deçà du Neptune.

Chaque mois la municipalité faisait une distribution de charbon dans la cour de l’établissement des Beaux-Arts, au bout de la rue de l’Arsenal. Le groupe de Baudincourt comptait sept maisons. Toutes les sept habitées. Béliard et moi, à tour de rôle, ramenions le charbon pour tous. Le paiement… comptant.

La ville a beaucoup souffert des bombardements. Le beffroi est en tres grande partie démoli. Je me rappelle, qu’à Croisilles, les allemands ont fêté la chute du lion lorsqu’il est tombé de la tour.

La plupart des maisons sont éventrées, un grand nombre sont anéanties.

Vers cette époque, des soldats se réunissaient dans une maison située à l’angle de la rue St Maurier et de la rue Méaulens. Ils y trouvaient des salles de récréation. Un jour une bombe tombe : dix huit soldats furent tués.

Mr l’abbé Millecamp habitait contre la clinique de Bon Secours. Ce prêtre desservait le faubourg d’Amiens. Un dimanche il revenait de chanter les vêpres ; il se rappelle qu’il devait visiter un malade en cours de route. Il retourne sur ses pas. Pendant cette visite, sa maison est anéantie par une bombe.

J’allais chercher la provision de pain tous les trois jours. À mon second voyage (je puis employer ce terme, j’ai pres de trois kilomètres à parcourir), je m’attarde à causer avec les habitants. Je connaissais un nommé Martin, bourrelier, établi au rez-de-chaussée deà la troisième maison au bas de la rue Baudimont. Nous bavardons longtemps sur le trottoir, sa femme est avec nous. Un obus éclate derrière la maison. Nous entendons le bruit de vitres brisées. Sans même aller voir le dégat, Martin dit à sa femme : « tu iras prévenir le vitrier. » Sa femme répond toute contrariée : « Tu prends toujours tout en riant. Tu sais bien que nous n’avons plus de papier huilé pour remplacer les vitres. Si nous continuons à employer des planches en guise de carreaux, nous ne tarderons pas à avoir une maison éclairée comme un terrier de lapins. »

Il est extraordinaire, jusqu’à quel point on s’habitue au danger ! On y devient indifférent. Il semblerait que l’on est fataliste. On vit, on circule au milieu des obus comme si la mort ne peut survenir qu’à l’heure et à la place assignées par la Providence, pour chacun de nous.

Les jours sont courts en cette saison. Quand j’arrive Petite rue Rouville, il fait nuit. J’avais constaté que les façades de la boulangerie et des maisons avoisinantes étaient démolies. Elles étaient remplacées par une palissade uniforme. Je me demandais comment j’allais retrouver l’entrée de la boulangerie. Un obus éclate presque au-dessus de moi ; profitant de cette clarté, je cours vers la porte. Quelques minutes plus tard un second obus me facilite l’entrée.

Cet hiver 1917-1918 fut moins rigoureux, moins long que l’hiver précédent. Cependant, il y eut quelques jours de tres forte gelée. Notre petit Joseph eut les pieds gelés. Il a bien souffert. Il en souffre encore parfois.

Le bureau de l’octroi, près de la Porte Baudimont, était habité par un employé. Cet homme à l’âge mûr, passait le temps à faire les cents pas. Il aimait causer. À plusieurs reprises, il m’a parlé de Pierre et de Joseph. Il me disait : « Qu’ils sont gais ! Je surveille leur arrivée. Dès que je les aperçois, je vais au-devant d’eux, et je fais demi-tour pour les précéder de quelques pas. Ils causent sans arrêt, souvent tous les deux en même temps, et ils rient toujours. »

Dans le courant de Janvier, je suis allé voir Marie à Pernes. La famille Bourdon de Vraucourt s’y est réfugiée chez les parents de Mme Bourdon : Mr et Mme de Bonnières. Joseph est garde-voie. Il garde un pont à proximité du village. En dehors des heures de gardefaction, il passe le temps en famille. L’intendance militaire fait des économies de subsistance.

Je trouve Louise Picard couchée depuis quelques jours. Quand je suis seule aupres d’elle, elle pleure, elle est démoralisée. Sa grand’mère, qui aura bientot 80 ans, est une femme solide qui n’a jamais été malade. Elle ne comprend pas qu’on puisse l’être ; elle prétend que l’on doit se secouer. Le docteur ne sait que diagnostiquer. Serait-ce la grippe espagnole dont on parle tant actuellement  ?

Marie est bien portante. Elle va en classe, elle passe les jours de congé avec les Bourdon : le fils aîné est de son âge.

Quelques jours plus tard, nous sommes informés de la mort de Louise Picard. L’enterrement aura lieu dans trois jours.

Le même jour dans l’apres-midi, ma belle-sœur, Mère St Joachim, me fait remettre une lettre par un camionneur : Joséphine est tres malade. Elle a la grippe espagnole. Mr Martin a prié Mère St Joachim de venir d’urgence aupres de sa nièce. Il parait que Mr Martin nous a écrit : nous n’avons pas reçu sa lettre.

Nanti d’un permis de circuler en chemin de fer, je m’informe des horaires aupres du chef de gare. Un train doit partir d’Arras à six heures, arrivée à Dannes-Camiers à dix heures. Au retour le train doit passer Dannes à treize heures et demie, rentrer à Arras vers dix-neufvingt heures. Je pense que c’est parfait. Je resterai vingt quatre heures aupres de Joséphine, je rentrerai le soir et repartirai le lendemain pour aller à l’enterrement à Pernes. Mais le chef de gare ajoute aussitot : « On ne peut compter sur ces horaires, il y parfois des écarts de douze heures. »

Je vais à la Place. L’officier français, chargé d’organiser les transports entre Arras et Boulogne, me dit que quatre ou cinq jours par semaine il envoie un ou deux camions jusqu’à Boulogne. Aujourd’hui il n’a encore reçu aucun ordre ⁁pour demain, pas même pour St Pol. Mais il n’est pas trop tard, il reçoit parfois des ordres la nuit.

Le lendemain, l’officier m’exprime ses regrets de ne pouvoir me rendre service. Nous supputons les chances de faire la route. Il me conseille de partir à pied, à l’aventure. Tous les conducteurs s’arrêtent quand on leur fait signe et vous font monter. Si la chance me favorise, je puis tres bien arriver à Dannes-Camiers. D’ailleurs il est trop tard pour prendre le train, s’il est parti à l’heure.

En sortant de la ville, je monte en camion. Quand j’ai parcouru quatre kilomètres, le camion s’arrête, l’anglais me dit : fini. Il est arrivé à destination. Je continue la route et ne tarde pas à monter en voiture. J’ai eu la malchance de toujours faire des tronçons de route tantot à pied, tantot en camion.

J’arrive à St Pol vers midi. Je vois deux camions au fond de la Place du Marché. J’ai l’impression que l’on ferme les portes. Je me hate, je cours, je fais des signaux, je crie : les camions partent quand je suis à cinquante mètres d’eux. Ils vont à Boulogne. Je continue ma route. L’apres-midi les occasions sont rares. Je croise des voitures, aucune ne me dépasse.

À seize heures, à Hesdin, le chef de gare me dit : « Vous arrivez bien à point. Chaque jour entre seize ⁁heures et demie et dix-sept heures et demie, il passe un train de permissionnaires anglais. Ce train s’arrête également à Dannes-Camiers. Vous monterez dans le fourgon, personne ne s’occupera de vous. »

À vingt deux heures, ce train n’est pas encore passé. Le chef de gare, avant de se coucher à vingt-deux heures, vient me dire de ne plus compter sur ce train de permissionnaires, mais que vers trois heures, il passe un train de charbon. Je monterai dans le fourgon. Ce train est passé à quatre heures. À neuf heures j’arrive aupres de ma fille. Depuis la nuit Joséphine était hors de danger. Sa tante l’avait quittée le matin. La veille au soir le docteur avait prévenu que la malade était à toute extrémité, qu’elle ne passerait sans doute pas la nuit. Mlle Laure Martin dit à son amie : « Il n’y a plus que la Ste Vierge qui puisse te sauver. Je vais te faire boire de l’eau de Lourdes. » Dès la première gorgée, Joséphine se sent mieux. Chaque fois qu’elle prend de l’eau de Lourdes, l’amélioration continues’accentue. Elle se remit tres vite de cette maladie.

À treize heures et demie, sur le quai de la gare, j’attendais le train qui devait me ramer à Arras vers vingt heures. Je devais repartir le lendemain à Pernes pour l’enterrement de Louise Picard.

Ce train n’est arrivé qu’à dix-neuf heures et demie. Il était vingt-trois heures quand j’arrive à St Pol. Je descends, je vais attendre le train qui demain à neuf heures me conduira à Pernes.

Versmée, notaire à Bertincourt, accompagné de son fils qui a huit ans, descend également de ce train. On nous dit que nous ne trouverons pas une chambre en ville. Les deux portes de la salle d’attente, qui sont en face l’une de l’autre n’ont plus de vitres. Il fait un vent du Nord tres froid. Au milieu de la salle il y a un foyer à colonne, chauffé à blanc par une dizaine de personnes qui fontforment un cercle serré autour du feu. Nous inspectons la gare, cherchant un abri. Nous trouvons un corps de garde de chasseurs français. Sur le lit de camp, il y a des places, des couvertures inoccupées. Nous installons l’enfant bien enveloppé, et nous nous asseyons à coté de lui. Nous étions là depuis une heure, l’enfant survient dormait. Survient un sous-officier qui de suite s’emballe, se fache d’une façon ridicule. Je dis à Versmée que si j’étais le père de cet enfant, je ne sortirais pas. J’ajoute que s’il ne sort pas, je me solidarise avec lui, je reste. Versmée tout contrarié prend son enfant et nous partons. Dans la salle d’attente, il y a toujours le même cercle autour du foyer. Deux femmes qui ont des enfants, se serrent et accueillent le petit garçon. Quant à nous, nous nous installons dans le coin, le plus abrité du vent ; nous n’avions même pas de siège.

À neuf heures trente, je prenais le train pour Pernes. Sur cette petite ligne, les trains sont réguliers : ils emmènent et ramènent des ouvriers qui travaillent aux Fosses au charbon.

L’apres midi, on m’a ramené en voiture, à St Pol, pour que je sois en gare à l’heure du train d’Arras à seize heures et demie. Le train est arrivé apres une heure ⁁du matin et je suis descendu à Arras à cinq heures et demie.

(Je me demande comment mes petits enfants accueilleront le récit de ce voyage, cependant je n’ai rien exagéré ; tous ces incidents de trains sont rigoureusement exacts).

Au cours de cet hiver, quand le temps le permet, je laboure, en vue des semailles de printemps.

Nous avons avec le Capitaine Vétérinaire des relations sympathiques.

Un jour il me déclare : « J’aime beaucoup l’Agriculture. Je veux vous aider pour faire les semailles. Je dispose d’un nombreux personnel, de beaucoup de chevaux. Je ferai travailler aux champs les chevaux dont les blessures le permettent. Pour cela, il vous faut des instruments. »

Sur le terrain de la Citadelle, il y avait de nombreux instruments aratoires, qu’un officier français avait récupéré chez nous, dans la région abandonnée par les allemands, apres leur repli dans la tranchée Hindenbourg.

Quatre soldats maréchaux, qui ne sont pas de notre contrée, réparent ces instruments qu’ils ne connaissent pas.

L’officier m’avait prêté quelques instruments divers. Quand je retourne demander des instruments supplémentaires, cet officier me les refuse catégoriquement. Le capitaine anglais est indigné de ce refus. Il me dit : « Nous allons voir. » Il ramène à la ferme des quantités d’instruments.

Au mois de Mars, il y eut parfois cinq et six attelages anglais à travailler aux champs. Le rendement n’était pas excessif, mais ⁁le nombre d’attelages y suppléait. Ces soldats laboureurs y mettaient de la bonne humeur, nous leur donnions assez souvent un litre de pinard.

Vers cette époque le capitaine fait labourer une belle grande pature attenant à la ferme, que les anglais se sont réservée. J’exprime mon étonnement au capitaine. Il me répond que le gouvernement anglais vient d’ordonner de supprimer les 2/3 des pâtures pour les mettre en culture. Il va planter des p. d. t. Il fit préparer la terre. Les événements ne lui permirent pas de planter. L’année suivante, il était repoussé une herbe magnifique.

Le vingt Mars, je sème un hectare et demi d’avoine, à gauche de la route, au delà de la ferme de Mme Garbé. L’apres midi, j’y retourne donner les dernières façons pour semer enfouir le grain.

Les anglais avaient un dépot de munitions sur le terroir de Dainville en direction de Duisans. Vers quinze heures, les allemands cherchent à faire sauter ce dépot. Durant deux heures sans arrêt, ils le bombardent. Les obus sifflaient au dessus de ma tête, je les voyais éclater à un kilomètre de moi. Le dépot se trouvait cinq cents mètres plus loin. Le capitaine me dit que si ce dépot avait sauté, Dainville Baudimont auraient été anéantis.

Le vingt et un Mars, à cinq heures et demie, un éclatement formidable d’obus, tel que nous n’en avons jamais entendu ⁁ici, ébranle l’atmosphère, fait vibrer la maison.

Un moment apres, nous percevons un second éclatement semblable, mais un peu plus éloigné. Puis par intervalle il arrive des obus ordinaires.

Un anglais m’apprend que Lantoine, chef cantonnier, qui habite à deux cents mètres de la ferme est tué. Je pars rendre visite à sa femme, elle est peut-être blessée. Je vois la maison encore debout. Seule l’entrée a été ébréchée. Mais en arrivant, quel spectacle ! Du sang, des débris d’intestins jonchent le sol. Des lambeaux de chair sont collés ⁁aux murs, au plafond. Le corps est informe, les os brisés constituent un ensemble lamentable, méconnaissable.

Quand M ces éclatement se sont produits, Madame Lantoine a couru chez sa fille qui habite à proximité. Justement son mari était arrivé la veille en permission. Elle leur propose de venir s’abriter dans sa cave. De son côté, Mr  Lantoine propose s’avance sur le seuil de sa porte, appelle un soldat francais qui allumait le foyer de son rouleau, car il cylindre la route. C’est à ce moment que survient l’obus qui l’a tué. Sa femme, le jeune ménage et leur fillette arrivait presqu’au même instant.

Quand le corps fut ensevellienseveli dans un linceul, on l’enveloppa dans une couverture pour lui conserver une apparence de corps humain.

En sortant de cette maison, je vois le jockey anglais qui revient d’Arras.

Cette attaque allemande lui donnait le baptême du feu. Il n’avait encore jamais vu des obus éclater si pres de lui, ni entendu un tel vacarme d’explosion. Il était ému, mais restait calme, maitre de lui.

Nous marchions côte à côte. Un obus, éclate derrière nous, un petit éclat passe entre nos têtes, s’arrête au sol à quelques mètres de nous. Le jockey se précipite pour le ramasser. J’ai beau crier : ne le touchez pas, il se brule les doigts. Nous le poussons sur un morceau de journal, il va conserver ce souvenir de guerre.

Dans le courant de l’apres midi, deux mulets attelés, furent tués sur la route en face de la ferme. Les anglais m’en abandonnèrent un pour nourrir le porc que nous avions à l’engrai.

Dans la Mr et Mme Lantoine étaient originaires de Duisans. Dans la journée, les anglais y transportèrent le cercueil.

L’enterrement avait lieu le lendemain.

Nous voyons arriver le prêtre, marchant à grande allure : sa physionomie dénote une émotion intense. La levée du corps se fait rapidement, le cortège se rend à l’église à une allure anormale. Le prêtre monte aussitot en chaire et nous dit : « Mes Frères, armons-nous de courage, pour entendre avec calme et force d’âme la communication que je suis chargé de vous faire. L’autorité militaire a décidé l’évacuation de toute la population sur un rayon de six kilomètres d’Arras. En conséquence, s’il y a ici des habitants de Dainville, de Wagnonlieu, etc. je prie ces personnes de retourner immédiatement chez elles, en vue de cette évacuation. »

Une quinzaine de personnes quittent l’égliseNous sommes 20 à sortir de l'église qui sortons de l’église.

Quand je rentre à la ferme, Rose n’a reçu aucune information. Je pars à Arras, me renseigner.

À la Place on est tres surpris que les gendarmes ne soient pas venus nous prévenir. On me dit que nous devons être partis pour dix-sept heures.

Dans la ville, je vois une allée et venue insolite de camions. Des voitures stationnent aux carrefours des rues, on les charge. La plupart des habitants sont partis. Il est resté une quarantaine de personnes qui n’ont jamais voulu abandonner leur foyer.

Pendant ma courte absence, les gendarmes étaient venus nous signifier notre départ.

Il existait à la ferme une fourragère (longue charrette qui sert à transporter les récoltes). Nous la chargeons du mobilier de Paul Ramon, de literie. À dix-huit heures les gendarmes viennent voir si nous sommes partis, nous partons à dix-neuf heures. Nous abandonnons le porc dans son étable ⁁et une génisse de 3 mois. Nous lui avons donné ⁁au porc tout un quartier du mulet, survenu bien à propos. La génisse dispose d’une provision de betteraves coupées. Derrière la fourragère, nous avons attelé attaché le taureau et trois vaches. RoseTite sœur, armée d’un bàton, doit les faire avancer, elle tient ⁁de l’autre main les trois autres vaches accouplées. Pierre, tenant en main un bàton, est derrière pour les faire avancermarcher.

Rose (la maman) est installée dans le cabriolet où est attelé Cléry. Elle a pres d’elle Joseph et la voiture est bourrée.

Je leur recommande de serrer les rangs, de ne permettre à personne de s’intercaler entre nous.

Je profite d’une éclaircie sur la route, nous partons.

Au cours de mes voyages de ravitaillement à Quéant, je m’étais déjà trouvé dans des convois de troupes. Mais je ne pouvais pas me figurer le branle-bas d’une armée en marche pour un combat.

Dans la direction d’Arras, il deux files de canons, de caissons, de fourgons, de camions, alternés avec de l’Infanterie se serraientsuivaient sans solution de continuité. Dans la direction de St Pol, les gendarmes postés tous les cents mètres ne toléraient qu’une seule file de véhicules. Mais à tout instant, un troisième rang de véhicules encombrait la direction vers Arras.

Les gendarmes faisaient instantanément garer sur le coté le convoi qui s’éloignait d’Arras. Il fallait prendre sa droite aussitot, on ne pouvait gagner sa place en avançant en oblique, le convoi était trop serré. Les gendarmes criaient les ordres avec autorité. Comme si l’on pouvait arrêter ou repartir de la même façon que l’on allume un éclairage électrique. Ces arrêts duraient depuis cinq minutes jusqu’à soixantequarante et plus. Parfois on avancait à peine de cent mètres. Nous avons mis trois heures pour arriver à la route de Duisans. En faisant ce tournous engageant par ce chemin, nous avons évité de faire six à sept kilomètres en plus sur la grand’route.

Nous dûmes attendre bien longtemps, rangés sur le bas côté, pour nous engager surgagner la route de Duisans, qui se trouve à notre gauche.

Il est onze vingt trois heures passé quand nous arrivons à Haute-Avesnes. Mon beau-frère n’était pas prévenun’avait pas connaissance de cette évacuation.

Le lendemain, Tite sœur et moi retournons à Baudimont avec les trois chevaux. Nous chargeons les betteraves le chariot de betteraves et du le mobilier que nous n’avions pu emporter la veille. La journée est calme, on n’entend presque pas tirer. Nous décidons de ne pas emmener le cochon, ⁁ni le veau, nous lui donnons un morceau de muletrenouvelons leurs provisions. Nous laissons également une provision à la petite génisse de trois mois que nous élevions. Nous l’approvisionnons en betteraves coupées ; nous laissons derrière elle un tas de ces betteraves. Peut-être un soldat aura-t-il la bonne inspiration de la nourrir.

Le troisième jour, Tite sœur et moi retournons à Baudimont avec le chariot. Nous passions par Duisans. Nous approchions de la grand’route, lorsqu’un gendarme nous arrète : « Malheureux ! où allez-vous ?  Vous n’entendez pas ce bruit de bataille ? Les allemands font un tir de barrage au deçà de Baudimont, vous serez sûrement tués. » Nous faisons demi tour.

Nous agençons dans le bout du chariot un compartiment pour y attacher la génisse et le cochon. Nous repartons le quatrième jour.

Arrivés sur la grand’route nous voyons à droite et à gauche deux énormes canons, d’autres canons plus petits échelonnés sur le parcours survers Baudimont.

RoseTite sœur et moi étions assis sur une planche placée en travers du chariot. Quand nous eûmes dépassé ces grosses pièces, elles tirent toutes les deuxà tour de rôle. Le déplacement de l’air est si puissant, que sous la poussée de l’air chaud qui nous surprend, nous inclinons horizontalement la tête et les épaules.

Pendant que RoseTite sœur commence à charger des betteraves, je vais à la Place m’informer si réellement il faut partir. Quand j’arrive à la hauteur de l’église des Ardents, je rencontre le Capitaine de gendarmerie, Mr Duhamel. Il me fait faire demi-tour. « Certainement que vous devez partir, et de suite. L’attaque allemande est sérieuse. Elle peut être tres grave de conséquence. »

Nous venions de passer en face de la trésorerie. Un obus tombe dans le jardin contigu à ces bureaux. Un gros éclat passe au-dessus du bureau mur, tombe dans la rue à quinze mètres de nous. « Le voyez-vous ? » me dit le capitaine. ⁁Je riposte : « Voyez-vous qu’il y a plus de place à côté de nous, que sur nous. » D’un geste impulsif, le capitaine lève la main sur moi. Je le regarde tout surpris. Il me saisit le bras, et tres calme, me dit d’un ton amical : « Partez, et ne revenez plus. »

Au retour je constate que dans les patures, les bâtiments de la ferme abritent une douzaine de canons. Ces pièces tirent.

RoseTite sœur n’avait pas perdu son temps, nous nous hâtons de finir le chargement de la voiture. Nous passons une dernière revue dans la maison. Quand les grosses pièces tirent, elle tremble.

Nous n’apercevons personne qui puisse nous aider à charger nos animaux. Nous allons dans la pature voir tirer les anglais.

Chaque pièce fait feu tous les quarts d’heure. Entre deux coups, les artilleurs se blotissent derrière les arbres. Nous restons là, intéressés, à les regarder.

Un anglais s’approche : « Grand combat, et vous ici ? pas peur ? »

Vingt minutes plus tard le même anglais vient nous dire : « Combat fini. » « Comment combat fini, vous ne savez pas si les allemands ne vont pas continuer à tirer ? » Il me répète : «  combat fini.  » Et c’est exact.

Les artilleurs nous aident à charger le veau et le cochon. Nous partons.

À Duisans, nous entendons le garde publier que tous les habitants doivent partir demain matin. Le village doit être évacué pour midi. Des camions seront à la disposition des personnes qui ne disposent pas de moyen de transport.

Cette publication me nous bouleverse. Peut-être la fait-on également à Haute-Avesnes. C’est le premier village au delà, à trois kilomètres.

La ville de Doullens fut évacuée. Le pensionnat partit s’installer à Berck. Alexandre et ses camarades firent la route à pied en trois xxxx étapes.

À Haute-Avesnes nous sommes tous atterrés de cette évacuation des habitants de Duisans. Nous décidons que demain, à la première heure, je partirai à Bourthes. Il nous faut absolument trouver un logement au plus vite.

Mr et Mme Pruvost ne s’attendaient pas à cette évacuation d’Arras et des environs. Ils ne connaissent pas de maison disponible. Cependant Mr Pruvost ajoute : « On dit que les anglais viennent de quitter la ferme qu’ils occupent depuis le début de la guerre à Ecuire, hameau de Thiembronne. » Mais cette maison est inhabitable, il ne subsistereste que les murs et la toiture. Les anglais ont brulé tout le bois qui n’est pas indispensable pour soutenir les toits de la maison et des bâtiments de la ferme. Il ne subsiste aucune porte, aucune fenêtre. »

Je réponds que si la maison a encore son toit, nous serons à l’abri de la pluie. Pour le reste nous aviserons. Avec quelques planches et du papier huilé, nous ferons des fenêtres.

Le lendemain matin, Mr Pruvost m’emmène en voiture. Arrivés à une bifurcation Mr Pruvos me dit : « à gauche, nous allons voir la ferme ; à droite, nous allons chez le propriétaire. » — « Partons à droite, de crainte qu’un autre évacué arrive avant nous. »

Mr Pruvost m’apprend que cette ferme était louée à un jeune ménage qui venait de s’installer quand survint la guerre. Au bout de quelques mois, quand la jeune femme connut le malheur qui l’accablait, elle s’est réfugiée aupres de ses parents.

Le propriétaire, Mr Leclercq, habite Fauquembergues. Il me loue la ferme, un hectare et demi de pâture, et quelques hectares de terre inculte, pour huit cents francs. Il ajoute : « Nous sommes d’accord, il est inutile de faire un bail. Mr Pruvost est temoin de notre convention. »

Nous allons saluer ma cousine Eugénie, femme de Charles Guilbert, qui est sous les drapeaux. Elle se montre d’une tres grande amabilité compatissante, nous offre l’hospitalité à notre passage, pour nous rendre à Écuire. Durant notre séjour dans le Boulonnais, elle nous a rendu tous les services possibles.

Nous n’allons pas voir la ferme. J’ai hate de rentrer, de savoir ce qui se passe à Haute-Avesnes.

À mon passage à Fruges, je rencontre Dhénin, cultivateur à la maison rouge sur la route d’Arras à Bapaume, il est gendarme. Il m’apprend que les allemands n’ont pas rompu le front, ils n’occupent pas Arras ; mais la bataille continue. Rassuré par cette nouvelle, quand je passe à Anvin, je ne résiste pas au désir d’aller embrasser Marie. Je sais qu’elle est à un kilomètre de distance, à Teneur, chez Mme de Bonnières. Mme Bourdon, avec ses enfants et Marie, passe les vacances ⁁de Pâques chez sa cousine.

Mme de Bonnières me connait vaguement, elle sait que j’ai été le condisciple et l’ami de son mari, décédé en 1913, à la suite d’un accident. Cette dame insiste pour que nous nous arrêtions chez elle en nous rendant à Écuire : « Il est impossible que nous parcourions 70 kilomètres en une étape avec des vaches. » J’accepte.

Mais Rose ne verra pas Marie, car Mme Bourdon retourne à Pernes ce même jour.

À Haute-Avesnes, j’apprends que les habitants de Duisans ne sont pas évacués, mais vivent sous la menace d’un ordre de départ.

Nous faisons nos préparatifs, et de grand matin nous partons de la même façon que nous sommes partis de Baudimont.

En cours de route, le taureau témoigne de la lassitude. Tite sœur a peine à le faire avancer. Nous étions à cinq cents mètres de la ferme de Mme de Bonnières, lorsque ce taureau se laisse tomber. Nous devons l’abandonner.

Quand les vaches, les chevaux furent installés à l’écurie, je revins, accompagné de deux hommes auprès de ce taureau. Il nous fut impossible de le relever. Il avait les pieds usés, le sang perlait. Nous l’avons trainé sur le bas coté, il y est resté trois jours. Mr Pruvost, prévenu aussitot, l’a vendu à un boucher.

Nous avons séjourné à Teneur. Et nous reprenons la route pour Écuire : une étape de 42 kilomètres. Nous arrivons à Fauquembergues assez tard dans l’apres midi. Malgré les instances d’Eugénie, ⁁qui veut nous faire coucher, nous reprenons la route, apres avoir pris, bêtes et gens, un repas réparateur. Je crois me rappeler qu’Eugénie nous donna du pain et un gros morceau de viande cuite. Un homme nous accompagne, pour nous guider, nous aider au déchargement.

C’est la nuit, quand nous arrivons à la ferme, mais le temps est clair, la lune donne.

Dans le fond de la cour, la maison en surélévation, nous montre ses baies dénudées. La ferme est bien telle que Mr Pruvost me l’a dépeinte. Plus une porte, plus une planche. Les mangeoires, dans les étables, ayant disparu nous dûmes attacher les bêtes avec des moyens de fortune.

Rose et Joseph étaient entrés directement dans la maison. Nous les trouvons sanglotants tous les deux. Rose est écœurée de la saleté, du délabrement. Pour comble cinq rats se sont enfuis de la pièce où ils ont pénétré. Joseph pleure sans trop savoir pourquoi, pour imiter sa maman.

Nous parvenons à installer trois lits dans l’un des deux cabinets que dans toute maisonhabitation de ferme on installetrouve contre le pignon du côté des écuries. Le cabinet sur la cour, destiné au cultivateur est muni d’une lucarne qui permet au cultivateur de voir de son lit dans l’écurie. Cette petite porte et son encadrement ont disparu.

Nous allions nous coucher quand la cour est envahie par un troupeau de moutons. Le berger est tout surpris de nous trouver là. Cet homme est d’Écuire. Il est revenu dimanche dernier passer la journée en famille. Son patron habite dans la région de Béthune. Cette Commune vient d’être évacuée à la suite de l’avance des allemands sur Béthune et sur Hazebrouck dès les premiers jours de la Bataille des Flandres au début d’Avril. Quand, hier, on a publié dans la Commune que tous les habitants devaient évacuer, le berger a signalé à son maitre cette ferme abandonnée des anglais. Au petit jour, le berger est parti de confiance avec son troupeau. Dans la journée le cultivateur est allé trouver le propriétaire à Fauquembergues. Mr Leclercq lui a dit que sa ferme était louée.

Nous installons les moutons dans la grange. Nous démontons les fourragères de la voiture et barricadons les deux ouvertures de la grange.

Le lendemain le berger fait pâturer ses moutons sur le bas côté des routes . Il attend son patron, il ramènera son troupeau le soir. Il attend son patron.

Quand ce premier matin, nous nous levons, le chagrin de Rose est aussitot avivé de plus bel. Nous avions placé le pot en grès, aux trois quarts rempli de crême, au milieu d’une table ronde. Le pourtour de la table dépassait largement le cadre et les pieds, nous étions convaincus que les rats ne pourraient pas atteindre le dessus de table. Or, il y avait quatre rats noyés dans la crême. Rose était désespérée ; les chiens du berger furent r se pourléchèrent les babines.

Nous nous mettons à gratter le g carrelage avec des bèches. Il s’y trouvaitétait recouvert d’une couche épaisse de boue ⁁amassée, tassée, piétinée depuis plusieurs années. Nous dûmes employer la pioche. Nous n’avions pas d’eau, le puits était hors de service. Nous allions nous approvisionner chez le voisin à cent mètres de la maison. Notre parente Eugénie donn nous avait donné des planches, quelques chevrons. J’ajuste de mon mieux des cadres aux fenêtres, j’y fixe du papier huilé ; je bouche avec de l’argile les interstices entre le cadre et les murs. La porte d’entrée, faite de portesplanches mal jointes, est recouverte également de papier huilé.

Nous reçumes la visite du propriétaire du troupeau. Ce Monsieur était bien allé à Fauquembergues la veille. Mr Leclercq lui avait dit que la ferme était louée, qu’il n’était pas homme à renier sa parole donnée. Je consens à héberger les moutons durant quelques jours, pour lui faciliter de trouver un refuge.

Quelqu Par la suite, Mr Pruvost m’apprit que ce cultivateur avait essayé de faire revenir Mr Leclercq sur sa parole donnée.

Il avait aligné sur la table soixante Louis de vingt francs, payés d’avance alors que moi je ne devais payer que huit cents francs, en papier, à la fin de l’année.

Sitot que nous eumes fait connaissance avec nos voisins, que Rose se fut familiarisée dans notre nouvelle habitation, je retournai à Teneur avec les trois chevaux. Là se trouvait le chariot de Paul Ramon, chargé de betteraves, de quelques sacs d’avoine et ballots de foin. Sur le bout nous avions aménagé une toute petite place pour loger le veau. Quant au cochon, il avait fait la route dans un saloir. Mme de Bonnières me fit cadeau d’une poule et de 25 poulets d’une dizaine de jours, ainsi que d’un chien ratier.

Mr Godart, cultivateur xxxx de la ferme, ⁁un de nos bons voisins, avec qui nous eumes d’amicales relations que nous entretenons par l’échange de cartes, me fait connaitre les pièces de terre de la ferme. Dans cette contrée, la terre est bieffe, caillouteuse, excessivement dure. Il est impossible de faire pénétrer actuellement la charrue dans ce sol inculte depuis plusieurs années ; il faut attendre les pluies de l’automne. Seule une petite pièce de vingt ares, pres du village offre un sol plus accesible. Je la travaille en vue d’y mettre des pommes de terre.

Sur ces entrefaites arrive dans le village un groupe de chasseurs alpins. Quatre ou cinq soldats s’installent chez nous. Ces jeunes gens sont de Marseille ; ce sont de vrais boute-en-train. Ils sont gais, aimables, ne demandent qu’à rendre service. Ils viennent planter les pommes de terre.

Thiembronne possède sept hameaux.

Écuire, qui n’est pas le plus éloigné, se trouve à trois kilomètres. Pour aller à la messe, en comptant l’aller et le retour, nous avons sept kilomètres à parcourir à pied, car nous n’avons pas de voiture.

À l’entrée du village habitent Mme Porquet et sa fille, institutrice retraitée. Cette personne consent à donner des leçons à Pierre et à Joseph. Chaque jour, ces enfants font la route seuls, à pied. À midi, ils mangent avec ces dames.

Un Mr Cornu qui habite à l’autre extrémité de Thiembronne me loue pour cent francs une bonne mesure d’excellente minette. Malheureusement, je ne puis ce champ se trouve à six kilomètres de la ferme ; je ne puis y mettre au piquet que les trois chevaux et une vache qui ne donne pas de lait actuellement. Durant plusieurs jours, je vais matin et soir changer l’emplacement des bêtes et le soir les ramener boire au village à deux kilomètres. Bientot un cultivateur met ses chevaux au piquet dans un champ voisin. Dès lors, je n’y vais plus que le soir pour les ramener ⁁les bêtes boire. ⁁Pour me rendre à ce champ je passais en face de la ferme de Mr Cornu. Mme Cornu m’attend au passage, me fait entrer. {rature|Ce sont de}} Ce vieux ménage, dont les titulairesCes personnes qui ont passé 65 ans, vit vivent avec une belle-fille, qui est veuve, et sa fillette, Stéphanie, âgée d’une dizaine d’années. Ce sont de tres bonnes personnes, nous nous lions d’amitié avec elles. Trois ou quatre fois la semaine, Mme Cornu me donnait un énorme panier rempli de légumes. Je le portais posé sur l’épaule ; le bras qui le maintenait était tellement engourdi qu’à l’arrivée je ne pouvais me décharger seul.

Les maigres patures de la ferme étaient nos seules ressources pour nourrir nos vaches. J’apprends alors que dans ces pâtures pousse une variété de renoncules qui empoisonnent les bovins. Seuls peuvent y vivre les animaux élevés dans ces pâtures. En effet notre petit veau ne fut jamais malade. Mais nous avons perdu deux ou trois vaches, je ne me rappelle plus le nombre – 3 vaches)

Nous avions d’excellents rapports avec notre voisine Mme Delozières. Cette personne consent à nous remplacer durant trois ou quelques jours. Mr Pruvost m’avait prété une voiture, nous partons tous les cinq à Berck, voir les enfants, ma belle-sœur : Mère Ste Joachim. Nous y voyons également notre parente : Thérèse Duquesne de Cambrai, ainsi que ses trois enfants et sa mère. Elle connait son malheur, elle sait que son mari est tombé à Bouchavesnes, pres de Péronne. Nous allons voir aussiNous voyons également Joséphine, à Dannes-Camiers notre cousine Aline Boulant⁁-Guilbert. Elle a quitté St Omer quand cette ville reçut la visite des avions allemands. Elle s’est réfugiée, avec sa fille Marie à Verchocq, où elle est propriétaire de la ferme de sa maman. La locataire de cette propriété consent à lui céder une pièce de dimension moyenne, un petit cabinet et une arrière-cuisine, sans aucune parcelle du jardin, pour le prix total de location qu’elle paie.

Ceci me rappelle qu’à St Pol on m’a signalé plusieurs maisons où la locataire restée seule, par suite du départ de son mari, se contentait d’habiter une pièce et la cuisine, ⁁sous-louait isolément chacune des autres pièces, et réclamait de chaque sous-locataire le prix total pour lequel elle avait loué l’habitation. La plupart de ces locataires refusaient une chambre au propriétaire et par surcroit ne le payaient pas.

Du fait que nous ne pouvons pas cultiver, les chevaux sont inutiles. Nous vendons les deux chevaux de culture pour ne pas épuiser trop vite le champ de minette. Nous conservons Cléry : le seul animal qui nous reste d’avant guerre. Il est d’ailleurs excellent à la culture et à la voiture.

Les circonstances nous ont forcés à vendre ces deux chevaux trop vite tot. Vers cette époque Mr Godart avait acheté pour sept cents francs, à une vente de l’Armée anglaise, un bon jeune cheval légèrement blessé. Quand il eut terminé les semailles de printemps, Mr Godart vendit ce cheval 1 400 F. Six semaines apres, le second acquéreur le vendait 1 800 F. Peu apres, ce 3ème acquéreur le vendait 2 400 F à un brasseur. Ce dernier refusa de le vendre ⁁3 000 F avec bénéfice, parce que le cheval était excellent.

Louis nous annonce qu’il viendra prochainement en permission. Joseph allaitva bientot avoir 7 ans. Il se préparait à faire sa 1re Communion privée. Nous alertons Joséphine, les pensionnaires de façon que tous les enfants assistent à cette cérémonie. C’est la 1re fois que nous allons nous trouver tous réunis en famille depuis la fin du mois de Septembre en 1914.

Cette cérémonie eut lieu un Dimanche. Nous fumes onze alignés au banc de communion. Joseph entre ses parents.

À l’issue de la messe, une dame nous attendait. Elle insista pour que nous allions déjeuner chez elle. Elle ne voulut pas nous laisser retourner à jeun. L’apres midi une personne des alentours, qui fait de la photographie, vint prendre notre groupe.

J’ai pu acheter une mesure de foin que j’ai récolté. À la récoltemoisson un cultivateur vendit sur pied quelques mesures de blé, d’avoine ; je les ai achetées. Le grain fut battu à Tiembronne, chez un entrepreneur qui avait une scierie et une batteuse actionnées par la rivière l’Aa. Cléry avec une petite ridelle me faisait ces transports. Je livrais le blé à notre parente Eugénie, car Charles Guilbert faisait, et fait encore le commerce de grains. J’ai déposé chez elle une grande partie de la paille et de l’avoine. En effet on escomptait la fin prochaine de la guerre et le chemin de fer, qui passe à Fauquembergues, facilitera l’expédition de ces denrées vers Arras, quand je serai rentré.

Dans le courant du mois de Juillet, l’Armée française vient faire à Thiembronne une réquisition de chevaux. Quelques instants avant l’heure indiquée, je vais trouver l’officier qui préside cette Commission, je lui expose que je suis un évacué, que j’ai retrouvé chez mon beau frère le cheval avec lequel mon fils et deux neveux se sont enfuis au moment de l’investissement de mon village. J’ajoute que cet animal est le seul souvenir qui me reste de ma culture : ma ferme, mes instruments aratoires, tout ce que je possédais a été pillé, anéanti par les allemands. L’officier me répond : « Je comprends que vous teniez à ce cheval. La France gagnera la guerre sans lui. Je vais vous remettre un certificat de réforme. De cette façon, si l’on vient encore faire des réquisitions, vous n’aurez plus à le présenter. »

Dois-je signaler que j’ai vu des jeunes gens réformés à la suite de la perte d’un petit doigt, un autre n’a perdu qu’une phalange ; un troisième a reçu une blessure à la jambe qui lui permet de conduire un attelage aux champs, il marche toute la journée. Et alors ma pensée se reporte vers les soldats allemands du front que j’ai vus : borgne, mutilé de deux doigts à la main gauche, légèrement boiteux. Les plus extropiés étaient utilisés dans les hopitaux, dans les magasins, comme ordonnances.

Avant de clore ce récit de mes souvenirs de guerre, je veux signaler le cas d’Émile Pruvost. Ce jeune abbé était brancardier. Durant toute la guerre il fut plein d’entrain, de confiance. Vers le mois d’Aout 1918, il commença à perdre cet optimisme ; il s’en ouvrait parfois à sa sœur Yvonne, lui demandait l’assistance de ses prières. Dans ses lettres, il s’ingéniait à ne rien laisser soupçonner à ses parents. Cependant on pouvait pressentir une nuance de pessimisme. Or le dernier dimanche d’Octobre, vers 17 heures, je me trouvais à Bourthes chez Mr Pruvost en même temps qu’un autre visiteur. Mme Pruvost nous servit à tous les trois une tasse de café. Pendant que nous buvions leur fils Émile recevait le coup mortel en relevant des blessés.

Enfin ! le onze Novembre, les cloches nous transmirent le message de la victoire, de la cessation des combats.

Mais durant plusieurs jours les parents qui savaient que leur fils était au front, vécurent dans l’angoisse la plus pénible. Ils espéraient une carte qui les fixe sur le sort de leur enfant et les jours passaient sans apporter de nouvelle. Au bout de huit jours, les lettres affluèrent. Nous sûmes alors que dans l’enivrement de la cessation des hostilités et de la victoire, les vaguemestres ne faisaient plus leur service, toute correspondance était en souffrance.

  1. Nous avons d’autres souvenirs. Dans un trumeau de la maison sur le jardin, un obus est scellé dans les briques. Des balles de shrapnell sont scellées dans les persiennes, une balle est scellée dans une porte d’intérieur.
  2. Les allemands les conduisaient à la gare. Ils les ont expédiés en Allemagne.
  3. Mr Loth était alsacien. Ses parents avaient quitté l’Alsace en 1871.
  4. Ce doit être : 72 Communes.
  5. La contribution de guerre fut complètement réglée dans le courant de l’été 1915. Les allemands menaçaient d’enlever des otages en Allemagne. Je n’ai pas voulu courir ce risque.
  6. Le père, la mère et deux jeunes filles
  7. décrire ?
  8. J’apprends que mon beau-frère Joseph est affecté au service des renseignements à Paris ; qu’il doit remettre chaque jour un compte rendu de la situation aux bureaux de la Présidence.

    J’apprends que ma belle-mère est décédée à Arras le 13 Octobre 1914. À cette date le cimetière d’Arras sert de barrière aux all. La ville est tellement bombardée que l’on ne peut se rendre au nouveau cim., faubourg d’Amiens. Mme Duq fut enterrée dans son jardin.