Caprice (Derème)/Épître béarnaise


Tristan Derème Caprice

Épître béarnaise


De Bayonne où je vous écris,
Mon cher Tristan Derème,
Combien je regrette Paris…

Francis Carco.


Du Béarn où je vous écris
Où les troènes sont fleuris,
Loin de Paris
Vous dirai-je quelques nouvelles ?
Nul tigre ne miaule aux chemins vicinaux ;
Le tonnelier voisin tape sur ses tonneaux ;
Et nous jouons aux dominos
En écoutant les tourterelles.

Elles roucoulent vers l’azur ;
Trois lézards dorment sur le mur
Et les deux veaux tettent la vache ;
Le sureau se balance et l’herbe-des-pampas
Lève au soleil son blanc panache,
À côté des bleus catalpas.

Le jour succède à la journée ;
La nuit est toute illuminée :
Ce n’est qu’astres et vers-luisants ;
Et je sens que ma destinée
Enfin s’épanouit aux charmes paysans.

Qu’ai-je à faire de votre Ville
Et de la Seine aux quais fameux ?
Dans ce calme, les gens ont l’âme plus tranquille ;
Ils sourient et je fais comme eux.

Ils n’ont souci de nos histoires,
Ni des vers que nous publions.
Ils ont du pain dans leurs armoires
Et des près emplis de grillons.
On n’en voit aucun qui s’enivre
À tourner les pages d’un livre ;
Mais ils décrochent un jambon ;
Le gros pain jaillit de sa toile ;
Tomates et piments fredonnent dans la poêle ;
Vous jugeriez que c’est fort bon.

C’est d’une mâle gourmandise ;
Et je n’attends pas qu’on me dise
Que pour nous dont le sort se lie à l’encrier,
Cela n’est point toute la vie !
Je ne méprise pas le songe du laurier,
Mais ces gens-là, je les envie.

Qui ne satisferait son rêve et sa raison
À vivre son destin dans la même maison,
À revoir tous les ans fleurir les mêmes roses,
À voir verdir les blés et les grappes jaunir,
Et le cœur appuyé sur la bonté des choses,
À glisser sans douleur vers un même avenir ?

Je sais ; cela n’est point ce que rêvent les hommes.
Je ne veux, disent-ils, être un pauvre animal.
Le repos leur déplaît ; la paix leur fait du mal.
Pourtant meurent-ils moins que l’autre sous ses pommes,
Et ne sont-ils aussi vaincus
Lorsque l’heure leur dit de laisser leur couronne
Ou le coffre de fer qu’ils ont empli d’écus ?

Belle leçon que je vous donne !
Elle n’est pas très neuve ; elle traîne en tous lieux.
Elle nous fait lever la tête vers les cieux ;
Je la crois encore assez bonne.