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(Tome Ip. 287-313).

XV

saint-martin et saint-barthélemy.

En tenant le cap à l’est, l’Alert allait faire route vers la haute mer. En effet, Saint-Martin et les îles Sombrero, Anguille, Barboude, Antigoa, sont les points les plus avancés de la chaîne antiliane dans le nord-est des îles du Vent.

Après avoir perdu l’abri des terres de Sainte-Croix, le trois-mâts rencontra les alizés qui soufflaient avec une certaine force. Il fallut louvoyer sur une mer assez dure. Néanmoins l’Alert put conserver ses basses voiles, ses huniers et ses perroquets. Il y eut fréquemment à virer de bord. Plusieurs fois, Tony Renault et Magnus Anders eurent permission de tenir la barre, ce dont ils ne laissèrent pas d’être très fiers.

La distance entre Sainte-Croix et Saint-Martin ne dépasse guère deux cents milles marins. Dans les circonstances les plus favorables, un voilier peut la franchir en vingt-quatre heures, lorsqu’il est de grande marche. Mais, avec vent contraire, et à refouler le courant qui se propage vers le golfe du Mexique la traversée fut allongée du triple.

Au surplus, l’Alert avait presque toujours en vue de nombreux navires à vapeur ou à voiles. Ces parages sont très fréquentés, et la navigation est active entre les îles depuis Saint-Thomas jusqu’à la Trinité.

Quant à Harry Markel, il ne se départissait pas de sa prudence habituelle ; il évitait de passer à portée de la voix ou de la vue de ces bâtiments ; il préférait se tenir sous le vent, afin d’éviter toute communication avec eux. Cette prudence ne faisait que donner satisfaction à son équipage. Après s’être heureusement tiré des relâches de Saint-Thomas et de Sainte-Croix, n’y avait-il pas lieu d’espérer qu’il en serait de même dans les autres îles ?… Aussi John Carpenter, Corty, les autres également, étaient-ils revenus de leurs premières appréhensions, et la confiance que leur inspirait leur chef se montrait-elle plus grande que jamais. Il leur tardait néanmoins d’en avoir fini avec cette exploration des Antilles !

Au cours de cette navigation contre le vent et la mer, M. Patterson ressentit bien quelque malaise ; mais, le noyau de cerise aidant, il n’eut point trop à se plaindre.

Au surplus, en ces mois de juillet et d’août, les gros mauvais temps ne sont point à redouter, — seulement des orages dus aux fortes chaleurs de la zone tropicale. Le climat de l’Antilie jouit d’une égalité remarquable et les oscillations de la colonne thermométrique ne comprennent que vingt degrés. Sans doute la variation est plus considérable pour les pluies que pour la température, et, s’il est rare que la grêle les accompagne, elles tombent fréquemment avec une torrentielle abondance.

En réalité, les îles de l’archipel exposées aux vents du large ont le plus à souffrir des perturbations atmosphériques. Les autres, telles Sainte-Croix, Saint-Eustache, Saint-Christophe, les Grenadines, baignées par les eaux de la mer des Caraïbes, sont moins visitées par les tempêtes. Du reste, la plupart des ports des îles du Vent s’orientent vers l’ouest ou le sud-ouest, et ils offrent de sûrs abris contre les fortes houles du large.

La soirée du 3 août était déjà avancée, lorsque l’Alert, retardé par les alizés, parut en vue de Saint-Martin.

Cependant, quatre à cinq milles avant d’arriver au mouillage, les jeunes lauréats avaient pu apercevoir le plus haut piton de l’île, dont l’altitude atteint cinq cent quatre-vingt-cinq mètres, et que doraient encore les derniers rayons du soleil.

On le sait, Saint-Martin appartient à la Hollande et à la France. Il en résulte que les Français et les Hollandais de l’Alert retrouveraient chacun un morceau de leur pays dans les Indes occidentales. Mais, si Albertus Leuwen allait mettre le pied sur le sol natal, il n’en serait pas ainsi de Louis Clodion et de Tony Renault, originaires, l’un de la Guadeloupe, l’autre de la Martinique. C’était à Philsburg, capitale de l’île, qu’était né le jeune Hollandais, et ce serait dans ce port que le trois-mâts irait jeter l’ancre.

Si Saint-Martin est à présent franco-hollandaise, elle a pour sentinelle avancée au nord-ouest la petite île d’Anguilla, on pourrait dire un îlot, rangé avec Saint-Christophe et Nevis sous une même présidence. Elles ne sont séparées que par un étroit canal dont la profondeur ne dépasse guère vingt-cinq à trente mètres. Il n’est donc pas impossible que le fond sous-marin, qui est de nature coralligène, ne se hausse, par le travail persévérant des infusoires, jusqu’à la surface de la mer, soit même par suite d’un soulèvement plutonique. Dans ces conditions, Saint-Martin et Anguilla ne formeraient plus qu’une même île.

Que deviendra alors cette Antille franco-anglo-hollandaise ?… Les trois nations y vivront-elles en bonne intelligence ? Méritera-t-elle mieux que la dernière de la chaîne antiliane de s’appeler Trinité, et est-ce la paix qui régnera à l’ombre des trois pavillons ?…

Le lendemain, un pilote embarqua à bord du trois-mâts, et le conduisit à travers les passes dans le port de Philsburg.

Cette ville occupe l’étroite plage que sépare une baie semi-circulaire d’une saline d’assez grande étendue, siège d’une exploitation très importante. Les marais salants, principale richesse de l’île, sont tellement productifs qu’on n’estime pas à moins de trois millions six cent mille hectolitres leur rapport annuel.

Il est vrai, un certain nombre de ces marais exigent un entretien continu. L’évaporation est telle qu’ils seraient rapidement à sec. Aussi, — et entre autres pour la saline de Philsburg, — est-il nécessaire de couper quelquefois la langue de terre qui la limite du côté du littoral, et d’y introduire, dans une forte mesure, les eaux de la mer.

Albertus Leuwen n’avait aucun membre de sa famille à Saint-Martin. Tous habitaient Rotterdam en Hollande depuis une quinzaine d’années. Lui-même avait quitté Philsburg si jeune pour venir en Europe, qu’il ne conservait aucun souvenir de l’île. De tous ces lauréats antilians, il n’était que Hubert Perkins dont les parents fussent restés dans la colonie anglaise d’Antigoa. Ce ne serait donc pour Albertus Leuwen qu’une occasion de remettre le pied, et la dernière fois sans doute, sur le sol natal.

Si Saint-Martin se partage entre la France et la Hollande, il ne faudrait pas croire que l’élément britannique n’y fût pas représenté. Sur une population de sept mille âmes environ, on compte trois mille cinq cents Français ; mais les Anglais sont au nombre de trois mille quatre cents, ce qui établit à peu près l’égalité numérique.

On voit ce qu’il peut rester de Hollandais.

La liberté du trafic est grande à Saint-Martin, et l’autonomie administrative presque complète. De là une véritable prospérité. Que les salines de l’île soient entre les mains d’une compagnie franco-hollandaise, peu importe. Les Anglais ont d’autres branches de commerce à exploiter, plus spécialement tout ce qui concerne les objets de consommation, et leurs comptoirs, bien fournis, sont toujours bien achalandés.

La relâche de l’Alert à Saint-Martin ne dura que vingt-quatre heures, du moins au mouillage de Philsburg.

Là, ni Harry Markel ni aucun des siens n’avaient à craindre d’être reconnus. À tout prendre, ce danger serait plus à redouter aux Antilles anglaises, Sainte-Lucie, Antigoa, la Dominique, où ils devaient se rendre, et plus particulièrement peut-être à la Barbade, résidence de Mrs Kethlen Seymour, où se prolongerait assurément le séjour des boursiers d’Antilian School.

M. Patterson et ses jeunes compagnons n’eurent qu’à se promener dans la longue rue que forme cette ville de Philsburg, dont les maisons s’élèvent sur l’étroite plage de l’ouest, au bord de la mer.

Il semblait que, la visite d’Albertus Leuwen accomplie, l’Alert n’aurait plus eu qu’à remettre à la voile. Mais, en leur qualité de Français, Louis Clodion et Tony Renault désiraient vivement faire acte de présence sur la partie française de l’île située dans la zone septentrionale, et qui occupe à peu près les deux tiers de sa surface totale.

Marigot en est la capitale, — un nom qui n’a rien de hollandais, on le voit. Aussi comprendra-t-on que Louis Clodion et Tony Renault eussent grande envie de passer une journée au moins à Marigot.

Le mentor fut pressenti à cet égard, et cette excursion ne modifierait en rien l’itinéraire.

Que l’on ne s’étonne pas si le digne homme estima la réponse toute naturelle.

« Puisque Albertus a foulé ici le sol de la Hollande, dit-il, pourquoi Louis et Tony, Arcades ambo, n’y fouleraient-ils pas le sol de la France ? »

En conséquence, M. Horatio Patterson alla trouver Harry Markel et lui fit connaître la proposition, qu’il appuya de sa haute autorité :

« Quel est votre avis, capitaine Paxton ?… » demanda-t-il.

Harry Markel, et pour cause, eût préféré ne point multiplier les points de relâche. Mais, cette fois, il n’aurait eu aucune bonne raison à refuser de conduire ses passagers sur un autre point de l’île. En partant le soir, l’Alert serait le lendemain à Marigot, d’où, après quarante-huit heures, il partirait pour Saint-Barthélemy.

Ainsi fut-il fait. Le 5, à neuf heures du soir, le trois-mâts mit dehors sous la direction d’un pilote de Philsburg. La nuit était claire, la lune presque pleine, la mer belle, couverte par les hauteurs de l’île dont on peut longer le littoral à moins d’un quart de mille. La brise favorable permettait de naviguer grand largue.

Les passagers restèrent sur le pont jusqu’à minuit sous le charme de cette traversée nocturne ; puis ils regagnèrent leurs cabines et ne se réveillèrent qu’au moment où l’Alert prenait son mouillage.

Marigot est une ville plus commerçante que Philsburg. Elle s’élève sur le bord d’un bayon qui établit la communication entre la baie et l’étang de Simpson. Cet ensemble constitue un port très sûr, bien défendu contre la houle du large. Là fréquentent en grand nombre les navires de long cours ou de cabotage, attirés par les franchises que Marigot leur assure. C’est la ville la plus importante de Saint-Martin.

Au reste les passagers ne devaient point avoir à regretter le voyage. Ils eurent leur part de l’excellent accueil que les colons français firent à deux de leurs compatriotes. La sympathie qu’ils témoignaient ne tint aucun compte des nationalités diverses, et, au banquet qui serait offert par les autorités de la ville, on ne verrait que des Antilians, réunis autour de la même table.

Ce fut un des principaux négociants de la ville, M. Anselme Guillon, qui organisa cette réception. Elle comprendrait une quarantaine de personnes, et, naturellement, dans sa pensée, le capitaine de l’Alert serait invité à figurer, parmi les convives.

M. Guillon se rendit à bord et pria Harry Markel de prendre part à ce banquet qui aurait lieu le jour même dans la salle communale.

Cependant, si audacieux qu’il fût, Harry Markel ne voulut point accepter l’invitation. En vain, M. Patterson joignit-il ses instances à celles de M. Guillon. Tous deux échouèrent devant l’inébranlable résolution que leur opposa le capitaine de l’Alert. Pas plus à Saint-Martin qu’à Saint-Thomas ou à Sainte-Croix, il n’entendait quitter son bord, et il ne permettrait à aucun de ses hommes de descendre à terre.

« Nous regretterons votre absence, capitaine Paxton, déclara M. Guillon. Le bien que nous ont dit de vous ces jeunes gens, les soins dont ils sont l’objet pendant cette campagne de l’Alert, le désir qu’ils avaient de vous témoigner publiquement leur reconnaissance, ces motifs m’ont encouragé à insister près de vous, et je suis fâché de ne point avoir réussi. »

Pour conclure, Harry Markel s’inclina froidement, et le négociant se fit reconduire au quai.

Il faut avouer que, de même qu’à M. Christian Harboe, le capitaine de l’Alert ne lui laissa pas une impression favorable. Cette physionomie dure et farouche, où toute une existence de violences et de forfaits avait laissé son empreinte, cela était bien pour inspirer l’antipathie sinon la défiance. Mais comment ne pas s’en rapporter aux dires des passagers et de M. Horatio Patterson, lorsqu’ils faisaient l’éloge du capitaine Paxton ?… N’avait-il pas été choisi par Mrs Kethlen Seymour ?… Cette dame ne s’était certainement pas décidée sans sérieuses informations et bonnes références…

Au surplus, il s’en était fallu de bien peu que la situation de Harry Markel et de sa bande n’eût été compromise et même perdue. Il est vrai, cette circonstance ne put qu’accréditer la confiance que M. Guillon et les notables de Marigot devaient avoir dans le capitaine et son équipage.

En effet, la veille de l’arrivée de l’Alert, le brick Fire-Fly, de nationalité anglaise, se trouvait encore à Marigot. Son capitaine connaissait intimement M. Paxton, dont il vantait les qualités comme homme privé et comme marin. S’il avait su que l’Alert allait venir, nul doute qu’il l’eut attendu, et avec quel plaisir il aurait serré la main de son vieil ami. Mais le Fire-Fly était en partance, et, pendant la nuit, il est très probable qu’il se croisa avec l’Alert sur les parages occidentaux de l’île.

Dans sa conversation M. Guillon avait parlé à Harry Markel du capitaine du Fire-Fly, et on imagine de quelle appréhension fut saisi ce misérable en songeant au danger qu’il eût couru en présence d’un ami du capitaine Paxton.

À présent, le brick était au large à destination de Bristol, et il n’y avait aucune chance de le rencontrer pendant la campagne à travers les Antilles.

Et, lorsque Harry Markel eut mis John Carpenter et Corty au courant, ceux-ci ne purent cacher leur impression :

« Nous l’avons échappé belle !… répétait le maître d’équipage.

— N’en parlez pas aux autres, ajouta Harry Markel. Inutile de les effrayer, et qu’ils soient plus prudents que jamais…

— Ce qu’il me tarde d’en avoir fini avec ces maudites Antilles ! déclara Corty. Il me semble voir pendre une corde à toutes les branches d’arbres ! »

Il avait raison, ce Corty, et, si le brick Fire-Fly eût été dans le port de Marigot le jour où arrivait l’Alert, c’en était fait d’Harry Markel et de ses compagnons.

Le banquet, aussi bien servi qu’il avait été joyeusement accepté, eut lieu le soir. Des toasts n’en furent pas moins portés en l’honneur du capitaine Paxton. On parla de la première partie du voyage, accomplie dans des conditions favorables. On exprima le vœu que la seconde n’aurait rien à envier à la première. Les jeunes Antilians emporteraient de leur visite aux Indes occidentales d’inoubliables souvenirs, après avoir respiré un peu de l’air natal.

Au dessert, Louis Clodion, se levant, lut un compliment très agréablement tourné à M. Anselme Guillon et aux notables de la colonie pour leur sympathique accueil, et il unit la France, l’Angleterre, le Danemark, la Hollande, la Suède, représentés à cette table, dans un même concert de fraternité.

Puis ce fut le tour de M. Horatio Patterson, qui ne laissait pas d’avoir fait raison plus que d’habitude aux nombreux, aux trop nombreux toasts portés après chaque service. Le mentor se redressa donc, le verre à la main, et prit la parole.

Tout ce que l’on peut introduire de citations latines au milieu de phrases bien senties, s’exhala de la bouche de l’orateur. Il parla des souvenirs que lui laisserait cette fête épulatoire, plus durable que le bronze, ære perennius avec Horace, de la fortune qui favorisait les audacieux, audentes fortuna juvat avec Virgile. Il était heureux d’énoncer ses compliments en public, coram populo. Cependant, il ne pouvait oublier sa patrie dont tout un océan le séparait alors, et dulces reminiscetur Argos, mais il n’oublierait pas davantage les satisfactions d’amour-propre qu’il rencontrait aux Antilles, et, à son heure dernière, pourrait répéter : Et in Arcadia ego, car les Antilles auraient été un morceau de cette Arcadie qui fut le séjour de l’innocence et du bonheur. Enfin, il avait toujours désiré visiter ce splendide archipel, hoc erat in votis, répétait-il avec Horace, déjà cité, et dans lequel, si parva licet componere magnis — Virgile déjà nommé, — lui, l’économe d’Antilian School, il venait de mettre le pied près de quatre cents ans après Christophe Colomb.

Que l’on juge du succès qu’obtint M. Horatio Patterson, et des bravos qui l’accueillirent quand il se fut rassis. Puis, tous remplirent une dernière fois leur verre en l’honneur de Mrs Kethlen Seymour. Des poignées de main furent échangées, et les boursiers reprirent le chemin du port.

Lorsqu’ils furent rentrés à bord, vers dix heures du soir, bien que la mer fût tranquille comme un lac, peut-être sembla-t-il à M. Patterson que l’Alert éprouvait quelques mouvements de roulis et de tangage. Convaincu qu’il les ressentirait moins dans la position horizontale, il regagna sa cabine, se déshabilla avec l’aide du complaisant Wagah et s’endormit d’un gros sommeil.

Le lendemain, toute la journée fut consacrée à des promenades dans la ville et aux environs.

Deux voitures attendaient les touristes, auxquels M. Anselme Guillon avait voulu servir de guide. Ce qu’ils désiraient visiter, c’était l’endroit même où avait été signé, en 1648, le partage de l’île entre la France et la Hollande.

Il s’agissait de gagner un morne, situé dans l’est de Marigot, et qui porte le nom significatif de montagne des Accords.

Arrivés à destination, les excursionnistes mirent pied à terre au bas du morne et ils en firent l’ascension, sans difficulté d’ailleurs. Et, alors, quelques bouteilles de Champagne, retirées de la caisse des voitures, furent débouchées, puis vidées en souvenir du traité de 1648.

Il est entendu qu’une parfaite union régnait entre ces jeunes Antilians. Peut-être, au fond de l’âme, Roger Hinsdale pensait-il que Saint-Martin et aussi les autres îles devraient être ou seraient un jour colonies anglaises. Mais ce fut une poignée de main fraternelle que se donnèrent Albertus Leuwen, Louis Clodion et Tony Renault, en souhaitant aux deux nations un perpétuel accord.

Puis, après que les deux Français eurent bu à la santé de Sa Majesté Guillaume III, roi de Hollande, le Hollandais leva son verre en l’honneur du Président de la République française. Ces deux toasts furent salués par les vivats et les hurrahs de tous leurs camarades.

Il est à noter que M. Horatio Patterson ne prit point la parole pendant cet échange de souhaits et de compliments. La veille, sans doute, il avait épuisé les trésors de sa faconde naturelle, ou, tout au moins, il convenait de lui donner quelque repos. Il est vrai, sinon des lèvres, du cœur assurément, il s’unit à cette manifestation internationale.

Après une visite aux sites les plus curieux de cette partie de l’île, après avoir déjeuné sur la grève et dîné sous les arbres d’une forêt superbe avec les provisions emportées pour cette excursion, les touristes revinrent à Marigot. Puis, prenant congé de M. Anselme Guillon, auquel les remerciements ne furent point épargnés, ils rentrèrent à bord.

Tous, — et M. Patterson fut du nombre, — eurent le temps d’écrire à leurs parents. Au surplus, ceux-ci connaissaient depuis le 26 juillet l’arrivée de l’Alert à Saint-Thomas. Elle leur avait été annoncée par dépêche, et les inquiétudes dues au retard de quelques jours étaient maintenant dissipées. Cependant il s’agissait de tenir les familles au courant, et les lettres écrites ce soir-là, mises le lendemain à la poste, partiraient dans vingt-quatre heures par le courrier d’Europe.

Aucun incident durant la nuit. Rien ne troubla le sommeil de ces jeunes garçons après une telle journée de fatigue. Mais peut-être John Carpenter et Corty rêvèrent-ils que des avaries obligeaient le Fire-Fly à revenir au port… ce qui ne se produisit point, heureusement pour eux.

Le lendemain, dès huit heures, profitant de la marée descendante, l’Alert sortit du port de Marigot à destination de Saint-Barthélemy.

Si la mer était un peu dure, le navire, tant qu’il se tiendrait sous l’abri de l’île, ne serait pas trop secoué. Il est vrai, après avoir repassé devant Philsburg, l’Alert ne serait plus défendu par les hautes falaises de Saint-Martin contre les houles du large. Aussi, à l’ouvert entre les deux îles, reçut-il la lame par le travers, et il y eut même lieu de réduire la voilure afin de ne point trop donner la bande.

Cependant, si la traversée était retardée, elle ne le serait que de quelques heures, et assurément le trois-mâts paraîtrait le lendemain en vue de l’île Saint-Barthélemy au lever du jour.

Comme d’habitude, les passagers prenaient part à la manœuvre, lorsqu’il s’agissait de mollir ou de raidir les écoutes. Il n’y eut point lieu de courir des bords et de virer vent devant. Tony Renault et Magnus Anders tinrent la barre chacun à son tour, — deux véritables timoniers, bien à leur affaire, ne laissant point le navire embarder d’un côté ni de l’autre, l’œil fixé sur la ligne de foi de la boussole.

Vers cinq heures du soir, un navire fut signalé dans le sud-ouest, courant de manière à dépasser l’Alert, dont il suivait la direction.

À ce moment, Corty se mit au gouvernail, l’intention d’Harry Markel étant bien d’éviter l’approche de ce steamer. L’Alert arriva donc d’un quart, afin de n’être pas coupé de sa route.

Ce steamer, de nationalité française, — on le reconnut à la flamme que le vent déroulait à son grand mât, — était un navire de guerre appartenant à la catégorie des petits croiseurs de l’État. Louis Clodion et Tony Renault eussent été heureux de le saluer au passage et de recevoir son salut. Mais, comme la plus courte distance qui sépara les deux bâtiments, grâce à la manœuvre d’Harry Markel, ne fut pas inférieure à un bon mille, il n’y eut pas lieu de hisser le pavillon.

En ce qui concerne ce croiseur, qui marchait à toute vitesse cap au nord-ouest, il semblait être à destination de l’une des Antilles. Il était possible, d’ailleurs, qu’il se rendit à l’un des ports méridionaux des États-Unis, Key West, par exemple, à l’extrémité de la Floride, et qui est un point de relâche pour les bâtiments de toute nationalité.

Du reste, le croiseur eut bientôt laissé l’Alert en arrière, et, avant le coucher du soleil, ses dernières fumées avaient disparu à l’horizon.

« Bon voyage, dit John Carpenter, et au plaisir de ne jamais se revoir !… Je n’aime pas à naviguer de conserve avec des navires de guerre…

— Pas plus qu’à me trouver au milieu d’une escouade de constables !… ajouta Corty. Ces gens-là ont l’air de vous demander d’où vous venez, où vous allez, et il ne convient pas toujours de le dire ! »

L’île Saint-Barthélemy, — la seule que possède la Suède dans les Indes occidentales, — occupe l’extrémité du banc que forme l’île anglaise d’Anguilla et l’île franco-hollandaise de Saint-Martin. Ainsi qu’on l’a remarqué, il suffirait d’un soulèvement de quatre-vingts pieds environ pour que les trois îles n’en fissent qu’une seule dont la longueur totale serait de soixante-quinze kilomètres. Or, avec ces fonds sous-marins de nature plutonienne, il ne serait pas surprenant que ce soulèvement se produisit dans l’avenir.

Et, à ce propos même, Roger Hinsdale fit observer que cet exhaussement pourrait s’étendre à l’ensemble des Antilles, aussi bien les îles du Vent que les îles sous le Vent. Voit-on, à une époque, très reculée sans doute, ces îles réunies les unes aux autres, et formant une sorte de vaste continent à l’entrée du golfe du Mexique, et, qui sait ! se rattachant aux terres américaines ?… En quelles conditions se trouverait-il, alors que l’Angleterre, la France, la Hollande, le Danemark prétendraient y maintenir leur pavillon national ?…

Très probablement, le principe de la doctrine de Monroe interviendrait pour mettre les puissances d’accord, en tranchant la question au profit des États-Unis. Toute l’Amérique aux Américains, et rien qu’aux Américains ! Ils auraient bientôt ajouté une nouvelle étoile aux cinquante qui, à cette époque, constellaient le drapeau de l’Union !

Quant à l’île Saint-Barthélemy, ses dimensions très restreintes ne lui mériteraient que la qualification d’îlot, puisque sa longueur ne dépasse pas deux lieues et demie, avec une superficie de vingt et un kilomètres carrés.

Saint-Barthélemy est défendue par le fort Gustav. Gustavia, sa capitale, une ville de faible importance, peut en acquérir, puisqu’elle est située au point de vue du cabotage entre les petites Antilles de ces parages. C’est là que, dix-neuf ans auparavant, naquit Magnus Anders, dont la famille était fixée depuis une quinzaine d’années à Gotteborg, en Suède.

Cette île s’était successivement abritée sous des pavillons divers. Elle fut française de 1648 à 1784. À cette époque, la France la céda à la Suède en échange d’une concession d’entrepôt sur le Cattégat, précisément à Gotteborg, et de quelques autres avantages politiques. Mais, bien qu’elle fût devenue scandinave à la suite de ce traité, ayant été jadis peuplée par les Normands, elle était demeurée française par ses aspirations, par ses goûts, par ses mœurs, et il est vraisemblable qu’elle le sera toujours.

Lorsque le soleil eut disparu derrière l’horizon, Saint-Barthélemy n’était pas encore en vue. Comme une vingtaine de milles au plus l’en séparaient, nul doute que l’Alert y prit son mouillage dès l’aube, bien que le vent eût calmi le soir, et qu’on ne dût faire que peu de route pendant la nuit.

Néanmoins, dès quatre heures du matin, le jeune Suédois quittait sa cabine, et, gravissant les enfléchures du grand mât, il se hissa jusqu’aux barres du grand perroquet.

Magnus Anders voulait être le premier à signaler son île, et il aperçut un peu avant six heures le principal massif calcaire, qui la domine au centre, d’une hauteur de trois cent deux mètres. Aussi cria-t-il d’une voix si retentissante : « Terre !… Terre ! » que ses camarades se précipitèrent sur le pont.

L’Alert se dirigea immédiatement vers la côte occidentale de Saint-Barthélemy, de manière à se présenter devant le port du Carénage, le principal, ou, pour mieux dire, le seul de l’île.

Bien que la brise fût modérée et qu’il fallût tenir le plus près, le trois-mâts gagnait assez rapidement, et, à mesure qu’il avançait, trouvait des eaux plus calmes.

Un peu après sept heures, un groupe de quelques personnes fut distinctement aperçu sur le sommet du morne, à l’endroit où la colonie arborait les couleurs suédoises :

« C’est la cérémonie réglementaire de chaque matin, déclara Tony Renault, et le pavillon suédois va être appuyé d’un coup de canon…

— Ce qui m’étonne, observa Magnus Anders, c’est que cela ne soit pas déjà fait !… D’habitude, c’est au lever du soleil, et voilà déjà trois heures qu’il est sur l’horizon ! »

L’observation était juste, et, au total, on pouvait se demander si c’était bien de la cérémonie en question qu’il s’agissait.

Le port de Gustavia offre aux navires, tirant de deux à trois mètres, d’excellents mouillages, abrités par des bancs contre lesquels vient se briser la houle du large.

Ce qui attira tout d’abord l’attention des jeunes passagers, ce fut la présence du croiseur qu’ils avaient rencontré la veille. Il était à l’ancre au milieu du port, ses feux éteints, ses voiles serrées, comme un navire pour quelque temps en relâche. Cela fit plaisir à Louis Clodion et à Tony Renault qui se promettaient de se rendre à bord certains d’y être bien accueillis. Mais la vue de ce croiseur ne laissa pas d’être très désagréable à Harry Markel, comme à ses compagnons, et peut-être inquiétante.

L’Alert n’était plus qu’à un quart de mille du port, et, quand même il l’eût voulu, quelle raison Harry Markel aurait-il imaginée pour ne pas y entrer, puisque Saint-Barthélemy était une des étapes ou escales de l’itinéraire ?… Donc, bon gré, mal gré, — en somme, moins alarmé que John Carpenter et les autres, — il évoluait pour suivre la passe, lorsqu’un coup de canon retentit.

En même temps, un pavillon montait au sommet du morne.

Quelle fut leur surprise, — surprise qui se changea en stupéfaction chez Magnus Anders, — lorsque ses camarades et lui reconnurent que ce n’étaient point les couleurs suédoises, c’était le pavillon français aux trois couleurs nationales !

Quant à Harry Markel et à l’équipage, s’ils montrèrent quelque étonnement, que leur importait que le pavillon fût de tel ou tel pays ?…

Ils n’en connaissaient qu’un, le pavillon noir des pirates, celui sous lequel naviguerait l’Alert lorsqu’ils écumeraient les parages du Pacifique :

« Le pavillon français !… s’était écrié Tony Renault.

— Le pavillon français ?… répétait Louis Clodion.

— Est-ce que le capitaine Paxton se serait trompé, fit observer Roger Hinsdale, et aurait fait fausse route sur la Guadeloupe ou la Martinique ? »

Harry Markel n’avait point commis une pareille erreur. C’était bien Saint-Barthélemy que l’Alert venait d’atteindre, et ce fut dans le port de Gustavia qu’il prit son mouillage, trois quarts d’heure après.

Magnus Anders ne laissait pas d’être assez chagriné. Jusqu’ici, à Saint-Thomas, à Sainte-Croix, à Saint-Martin, Danois et Français avaient vu flotter le drapeau de leur pays, et voici que le jour même où il allait mettre le pied sur la colonie suédoise, le pavillon suédois n’y flottait plus…

Tout s’expliqua. L’île Saint-Barthélemy venait d’être cédée à la France moyennant la somme de deux cent soixante-dix-sept mille cinq cents francs.

Cette cession avait été approuvée par les colons, presque tous d’origine normande, et, sur trois cent cinquante et un votants, trois cent cinquante s’étaient prononcés pour l’annexion.

Le pauvre Magnus Anders n’était point en situation de réclamer, n’est-il pas vrai, et il existait de sérieuses raisons, sans doute, pour que la Suède abandonnât sa seule possession dans l’archipel des Indes occidentales. Aussi ne put-il que faire contre fortune bon cœur, et, se penchant à l’oreille de son camarade Louis Clodion :

« À tout prendre, dit-il, et puisqu’il a fallu passer sous un autre pavillon, mieux vaut que ce pavillon soit celui de la France ! »