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(Tome Ip. 186-207).

X

la brise du nord-est.

Penchés au-dessus de la rambarde, les jeunes passagers observaient avec attention aussi loin que leur permettait le regard. Avec quelle impatience il leur tardait d’avoir quitté ce mouillage et de ne plus être en vue de terre.

Le ciel laissait alors prévoir une modification prochaine dans l’état de l’atmosphère. Quelques nuages se levaient à l’est, et il était possible que la brise vint de la côte avant la fin du jour.

Eh bien, on en profiterait, dût-elle même souffler en tempête, pourvu qu’elle entraînât l’Alert à vingt milles de là, en plein Atlantique.

Mais cet espoir ne serait-il pas déçu ?… Ces nuages ne se dissiperaient-ils pas avec les derniers rayons du soleil !… Harry Markel en viendrait-il donc à se servir de ses embarcations pour gagner la haute mer ?…

Cependant, abrités sous la tente de la dunette, les jeunes garçons suivaient le mouvement qui s’effectuait à l’entrée du canal de Saint-George. Non seulement montaient et descendaient des steamers, les uns vers l’Atlantique, les autres vers les parages de l’Irlande, mais plusieurs voiliers se faisaient remorquer par les tugs de Queenstown.

Ah ! si Harry Markel l’eût osé, il aurait hélé un de ces tugs ; il aurait traité pour être conduit au large, et il eût payé d’un bon prix son remorquage !…

Tony Renault proposa même d’employer ce moyen. À cinq ou six milles plus à l’ouvert du canal, n’était-on pas assuré de rencontrer les brises du large ?…

À cette proposition, Harry Markel opposa un refus catégorique, et d’un ton sec qui ne laissa pas de surprendre. Après tout, un capitaine sait ce qu’il doit faire : il ne demande l’avis de personne.

En effet, Harry Markel, quelque intérêt qu’il eût à s’éloigner d’une côte si dangereuse pour ses compagnons et lui, n’eût jamais consenti à prendre un remorqueur. Que serait-il arrivé si le patron de ce tug, connaissant le capitaine Paxton ou l’un de ses hommes, ne les eût pas retrouvés à bord de l’Alert ?… Non ! mieux valait encore attendre.

Vers trois heures de l’après-midi, d’épaisses fumées se montrèrent dans le sud-ouest. Quelle intéressante distraction d’observer l’approche du steamer qui venait d’être signalé !

Ce bâtiment marchait à grande vitesse. Aussi, une demi-heure après, eut-on la certitude que c’était un navire de guerre se dirigeant vers le canal.

Toutes les lorgnettes furent braquées de ce côté. Tony Renault et les autres se disputaient à qui découvrirait le premier la nationalité de ce steamer.

Ce fut Louis Clodion qui l’eut, cette bonne fortune, et, après avoir assez distinctement reconnu la flamme déroulée à la pomme du mât militaire :

« C’est un français, s’écria-t-il, un navire de l’État…

— Si c’est un français, s’écria Tony Renault, nous le saluerons au passage ! »

Et il alla demander à Harry Markel la permission de rendre honneur à la France, représentée par un de ses bâtiments de guerre.

Harry Markel, n’ayant aucune raison de refuser, donna son consentement et ajouta même que, très certainement, on répondrait au salut de l’Alert. N’est-ce pas l’usage dans toutes les marines ?…

Ce bâtiment était un croiseur cuirassé de deuxième rang qui jaugeait de sept à huit mille tonnes, portant deux mâts militaires. Le pavillon tricolore flottait à sa poupe, il avançait rapidement sur cette mer si calme, que coupait son étrave effilée, et laissait après lui un long sillage plat, dû à la perfection de ses lignes d’eau.

Grâce aux lorgnettes, le nom de ce cuirassé put être lu au moment où il passa devant l’Alert.

C’était le Jemmapes, l’un des plus beaux types de la flotte française.

Louis Clodion et Tony Renault étaient postés sur la dunette, à la drisse de la corne d’artimon. Lorsque le Jemmapes ne fut plus qu’à un quart de mille, ils halèrent sur la drisse, et le pavillon britannique fut par trois fois amené aux cris de « Vive la France ! » Tous, Anglais, Danois, Hollandais, poussèrent ce cri en l’honneur de leurs camarades, tandis que le pavillon du Jemmapes descendait et remontait le long de sa hampe.

Une heure plus tard, même honneur fut rendu aux couleurs anglaises, lorsqu’elles apparurent à la corne d’un transatlantique.

C’était le City-of-London, de la ligne Cunard, établie entre Liverpool et New-York. Suivant l’habitude, il allait déposer ses dépêches à Queenstown, ce qui fait gagner à celle-ci une demie journée sur l’arrivée des paquebots.

Le City-of-London salua l’Alert, dont le pavillon avait été hissé par John Howard et Hubert Perkins, au milieu des hurras des jeunes passagers.

Vers cinq heures environ, il fut constaté que les nuages avaient grossi dans le nord-est et dominaient les hauteurs qui s’élèvent en arrière de la baie de Cork. Notable différence entre l’aspect du ciel et celui qu’il présentait à la même heure pendant les journées précédentes.

Si, ce soir-là, le soleil se couchait encore sur un horizon pur, il était à prévoir qu’il reparaîtrait le lendemain derrière ces lourdes vapeurs.

Harry Markel et John Carpenter s’entretenaient à l’avant. Par précaution, ils ne voulaient point se montrer sur la dunette, où ils auraient pu être aperçus et reconnus, soit de la falaise, soit même du rivage, bordé d’un semis de roches noirâtres.

« Il y a du vent là-dedans !… dit le maître d’équipage, en tendant la main dans la direction de Roche-Pointe.

— Je le crois… répondit Harry Markel.

— Eh bien, s’il se décide à souffler, nous n’en perdrons pas une prise… capitaine Paxton… oui, capitaine Paxton !… Ne faut-il pas que je m’habitue à t’appeler ainsi… au moins pour quelques heures ?… Demain… cette nuit même, j’espère bien que tu redeviendras définitivement le capitaine Markel, commandant… Ah ! à propos, je chercherai un nom pour notre navire !… Ce n’est pas l’Alert qui recommencera nos campagnes dans les mers du Pacifique !… »

Harry Markel, qui n’avait point interrompu son compagnon, demanda :

« Tout est prêt pour l’appareillage ?…

— Tout, capitaine Paxton, répliqua le maître d’équipage. Il n’y a qu’à lever l’ancre et à larguer les voiles ! Il ne faudra pas grande brise à un navire aussi fin de l’avant, aussi relevé de l’arrière pour se déhaler rapidement…

— Ce soir, déclara Harry Markel, si nous ne sommes pas à cinq ou six milles dans le sud de Roberts-Cove, j’en serai bien surpris…

— Et moi, plus vexé que surpris ! répliqua John Carpenter. Mais voici deux de nos passagers qui viennent te parler…

— Qu’ont-ils à me dire ?… » murmura Harry Markel.

Magnus Anders et Tony Renault — les deux novices, comme les désignaient leurs camarades — venaient de quitter la dunette, se dirigeant vers le gaillard d’avant, au bas duquel causaient Harry Markel et John Carpenter.

Ce fut Tony Renault qui prit la parole et dit :

« Capitaine Paxton, mes camarades nous envoient, Magnus et moi, vous demander s’il n’y a pas d’indices d’un changement de temps…

— Assurément, répondit Harry Markel.

— Alors il est possible que l’Alert appareille ce soir ?… dit Magnus Anders.

— C’est possible, et c’est même de cela que nous parlions, John Carpenter et moi.

— Mais, reprit Tony Renault, ce ne serait que dans la soirée sans doute ?…
c’était le « jemmapes ».

— Dans la soirée, répondit Harry Markel. Les nuages montent très lentement, et, si le vent se déclare, ce ne sera pas avant deux ou trois heures…

— Nous avons remarqué, continua Tony Renault, que ces nuages ne sont pas coupés, et ils doivent descendre très bas, au-dessous de l’horizon… C’est, sans doute, ce qui vous fait penser, capitaine Paxton, que le changement de temps est probable ?… »

Harry Markel fit un signe de tête affirmatif, et alors le maître d’équipage d’ajouter :

« Oui, mes jeunes messieurs, je crois que nous tenons le vent cette fois !… Ce sera le bon, puisqu’il nous poussera dans l’ouest… Encore un peu de patience, et l’Alert aura enfin quitté la côte d’Irlande !… En attendant, vous avez le temps de dîner, Ranyah Cogh a mis toute sa cuisine en branle pour votre dernier repas… le dernier en vue de terre, s’entend !… »

Harry Markel fronçait le sourcil, comprenant bien les abominables allusions de John Carpenter. Mais il était difficile d’enrayer les bavardages de ce bandit qui avait la férocité plaisante ou la plaisanterie féroce, comme on voudra.

« Bien, fit Magnus Anders, nous nous mettrons à table quand le dîner sera prêt…

— Et, insista Tony Renault, si vous appareillez avant qu’il soit fini, ne craignez pas de nous déranger !… Nous voulons être tous à notre poste pour l’appareillage. »

Cela convenu, les deux jeunes garçons regagnèrent la dunette. Là ils continuèrent de causer, en examinant l’état du ciel jusqu’au moment où un des matelots nommé Wagah vint les prévenir que le dîner les attendait.

Ce Wagah avait été affecté au service de la dunette. À lui revenait tout ce qui concernait le carré et les cabines, comme s’il eût été le steward du bord.

C’était un homme de trente-cinq ans, et la nature avait fait erreur en lui donnant une physionomie franche, une figure sympathique : il ne valait pas mieux que ses compagnons. Son obséquiosité n’eût peut-être point paru exempte de fourberie, et il n’avait pas l’habitude de regarder les gens bien en face.

Ces détails devaient échapper aux passagers trop jeunes encore, trop inexpérimentés pour découvrir ces indices de la perversité humaine.

Il va sans dire que Wagah avait particulièrement séduit M. Horatio Patterson, sinon moins jeune, mais aussi inexpérimenté que Louis Clodion et ses camarades.

En effet, par sa minutie dans le service, par le zèle qu’il affectait, Wagah devait plaire à un homme, on peut le dire, aussi naïf que l’économe d’Antilian School. Harry Markel avait eu la main heureuse en le choisissant pour ces fonctions de steward. Personne n’avait mieux joué son rôle. Eût-il eu à le continuer pendant toute la traversée que M. Horatio Patterson n’aurait jamais soupçonné ce misérable. Or, on ne le sait que trop, ce rôle allait prendre fin dans quelques heures.

Donc, le mentor était enchanté de son steward. Il lui avait déjà indiqué la place de ses divers ustensiles de toilette et de ses habits dans la cabine. Il se disait que, s’il était éprouvé par le mal de mer, — éventualité peu probable puisqu’il avait fait ses preuves pendant la traversée de Bristol à Queenstown, — Wagah lui rendrait les meilleurs services. Aussi parlait-il déjà de la bonne gratification qu’il comptait prélever sur la caisse du voyage pour reconnaître tant d’empressement à lui être agréable et à prévenir ses moindres désirs en toutes choses.

Le jour même, causant avec lui, s’inquiétant de tout ce qui concernait l’Alert et son personnel, M. Patterson avait été amené à parler d’Harry Markel. Peut-être trouvait-il « le commandant » — c’est ainsi qu’il le désignait — un peu froid, un peu réservé, et d’un caractère peu communicatif, en somme.

« C’est justement observé, monsieur Patterson, lui avait répondu Wagah. Il est vrai, ce sont là des qualités sérieuses pour un marin… Le capitaine Paxton est tout à son affaire… Il sait quelle est sa responsabilité, et ne pense qu’à bien remplir ses fonctions… Vous le verrez à l’œuvre, si l’Alert est aux prises avec le mauvais temps !… C’est un des meilleurs manœuvriers de notre flotte marchande, et il serait capable de commander un bâtiment de guerre tout autant que sa Seigneurie le premier lord de l’Amirauté…

— Juste réputation dont il jouit à bon droit, Wagah, avait répondu M. Horatio Patterson, et c’est en ces termes élogieux qu’on nous l’a dépeint ! Lorsque l’Alert a été mis à notre disposition par la généreuse Mrs Kethlen Seymour, nous avons appris ce que valait le capitaine Paxton, ce Deus, je ne dirais pas ex machina, mais ce Deus machinæ, le Dieu de cette merveilleuse machine qu’est le navire capable de résister à toutes les fureurs de la mer ! »

Ce qu’il y eut de particulier, et ce qui causa un sensible plaisir à M. Horatio Patterson, c’est que le steward avait l’air de le comprendre, même lorsqu’il lui échappait quelque citation latine. Aussi ne tarissait-il pas en éloges sur ledit Wagah, et il n’y avait aucune raison pour que ses jeunes compagnons ne le crussent pas sur parole.

Le dîner fut aussi joyeux que le déjeuner l’avait été, et, on voudra bien l’admettre, aussi bon que convenablement servi. De là, nouveaux éloges à l’adresse du cuisinier Ranyah Cogh, où les mots de potus et cibus s’entremêlèrent dans les superbes phrases de M. Horatio Patterson.

Du reste, il faut l’avouer, malgré les observations du digne économe, Tony Renault, que son impatience rendait instable, quitta fréquemment le carré afin de voir ce qui se passait sur le pont où s’occupait l’équipage. La première fois, ce fut pour observer si le vent se maintenait en bonne direction, la seconde pour s’assurer s’il prenait de la force ou tendait à calmir, la troisième pour voir si l’on commençait les préparatifs de l’appareillage, la quatrième pour rappeler au capitaine Paxton la promesse de les prévenir lorsque le moment serait venu de virer au cabestan.

Inutile de dire que Tony Renault rapportait toujours une réponse favorable à ses camarades, non moins impatients que lui. Le départ de l’Alert s’effectuerait sans autre retard, mais pas avant sept heures et demie, au renversement de la marée, et le jusant le porterait rapidement au large.

Ainsi, les passagers avaient tout le temps de dîner sans être obligés de mettre les morceaux doubles, — ce qui eût vivement contrarié M. Horatio Patterson. Non moins soucieux de la bonne administration de ses affaires que de celle de son estomac, il conduisait ses repas avec une sage lenteur, ne mangeant qu’à petites bouchées, ne buvant qu’à petites gorgées, ayant toujours soin de bien mâcher les aliments avant de les laisser s’introduire dans le canal musculo-membraneux du pharynx.

Et souvent il répétait, à l’édification des pensionnaires d’Antilian School :

« C’est à la bouche qu’est dévolue la tâche du premier travail… Elle a des dents faites pour la mastication, tandis que l’estomac en est privé… À la bouche de broyer, à
les passagers se placèrent aux barres.
l’estomac de digérer, et l’économie vitale en ressentira les plus heureux effets ! »

Rien d’aussi juste, et M. Patterson ne pouvait avoir qu’un regret : c’est que ni Horace ni Virgile ni aucun poète de l’ancienne Rome n’eussent rédigé cet aphorisme en vers latins.

Ainsi se passa ce dîner au dernier mouillage de l’Alert et dans des conditions qui n’avaient point obligé Wagah à installer la table de roulis.

C’est pourquoi, au dessert, Roger Hinsdale, s’adressant à ses camarades, porta la santé du capitaine Paxton, en regrettant qu’il ne dût point présider aux repas du carré. Quant à Niels Harboe, il émit le vœu que l’appétit ne leur manquât pas pendant toute la traversée…

« Et pourquoi l’appétit nous ferait-il défaut ?… répliqua le mentor, un peu animé par un verre de porto. Est-ce qu’il ne sera pas incessamment renouvelé par le grand air salin des océans ?…

— Eh ! eh ! dit Tony Renault, en le regardant d’un œil ironique, ne faut-il pas compter avec le mal de mer !…

— Peuh !… fit John Howard, on en est quitte pour quelques nausées.

— D’ailleurs, observa Albertus Leuwen, on ne sait encore si le meilleur moyen, pour le braver, est d’avoir l’estomac plein ou vide…

— Vide… assura Hubert Perkins.

— Plein… assura Axel Wickborn.

— Mes jeunes amis, intervint M. Horatio Patterson, croyez-en ma vieille expérience, le mieux est de s’accoutumer aux mouvements alternatifs du navire. Comme nous l’avons pu faire pendant le trajet de Bristol à Queenstown, il est probable que nous n’avons plus à craindre ce mal !… Rien de tel que de s’habituer, et tout est habitude en ce bas monde ! »

C’était évidemment la sagesse qui parlait par la bouche de cet homme incomparable, et il ajouta :

« Tenez, mes jeunes amis, je n’oublierai jamais un exemple qui vient à l’appui de ma thèse…

— Citez… citez… s’écria toute la table.

— Je cite, poursuivit M. Patterson, en renversant un peu la tête en arrière. Un savant ichtyologiste, dont le nom m’échappe, a fait, au point de vue de l’habitude, une expérience des plus concluantes sur les poissons. Il possédait un vivier, et, dans ce vivier, une carpe, qui y passait son existence exempte de tout souci. Un jour, ledit savant eut l’idée d’accoutumer ladite carpe à vivre hors de l’eau. Il la retira du vivier, quelques secondes d’abord, quelques minutes ensuite, puis quelques heures, puis quelques jours, si bien que l’intelligente bête finit par respirer à l’air libre…

— Ce n’est pas croyable !… dit Magnus Anders.

— Les faits sont là, affirma M. Patterson, et ils ont une valeur scientifique.

— Alors, fit observer Louis Clodion très en défiance, en suivant ces procédés, l’homme arriverait à vivre dans l’eau ?…

— C’est infiniment probable, mon cher Louis.

— Mais, questionna Tony Renault, peut-on savoir ce qu’est devenue cette intéressante carpe ?… Vit-elle toujours ?…

— Non, elle est morte, après avoir servi à cette magnifique expérience, conclut M. Patterson, morte par accident, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus curieux… Un jour, elle retomba par mégarde dans le vivier et s’y noya !… Sans cette maladresse, elle eût vécu cent ans comme ses pareilles !… »

À cet instant, un ordre se fit entendre.

« Tout le monde sur le pont ! »

Ce commandement d’Harry Markel interrompit le mentor, au moment où les hurras allaient accueillir sa véridique histoire. Aucun des passagers ne se fût dispensé d’assister aux manœuvres de l’appareillage.

Le vent paraissait bien établi, une brise moyenne qui soufflait du nord-est.

Déjà quatre hommes étaient au cabestan, prêts à virer, et les passagers se placèrent aux barres pour leur venir en aide. De son côté, John Carpenter et plusieurs matelots s’occupaient à larguer les huniers, les perroquets, les focs, les basses voiles, puis à hisser les vergues, afin de les amurer et les border dès que l’on serait à pic.

« Dérapez », ordonna un moment après Harry Markel.

Les derniers tours du cabestan firent remonter l’ancre à son bossoir, où elle fut traversée.

« Amurez et bordez partout, commanda Harry Markel, puis cap au sud-ouest. »

L’Alert, ayant pris de l’erre, commença à s’éloigner de Roberts-Cove, tandis que les jeunes garçons arboraient le pavillon britannique en le saluant de leurs hurras.

M. Horatio Patterson se trouvait alors près de Harry Markel devant l’habitacle. Et, après avoir déclaré qu’il était enfin commencé, le grand voyage, il ajouta :

« Grand et fructueux, capitaine Paxton !… Grâce à la générosité princière de Mrs Kethlen Seymour, il assure à chacun de nous une prime de sept cents livres à notre départ de la Barbade ! »

Harry Markel, qui ne connaissait rien de cette disposition, regarda M. Patterson, et s’éloigna sans prononcer une parole.

Il était huit heures et demie. Les passagers apercevaient encore les lumières de Kinsale-Harbour et le feu de Corrakilly-Bay.

À ce moment, John Carpenter, s’approchant de Harry Markel, lui dit :

« C’est bien cette nuit ?…

— Ni cette nuit ni les autres !… répondit Harry Markel. Nos passagers vaudront chacun sept cents livres de plus au retour ! »