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(Tome Ip. 1-20).

PREMIÈRE PARTIE


I

le concours.

« Premiers classés : ex æquo, Louis Clodion et Roger Hinsdale », proclama, d’une voix retentissante, le directeur, Julian Ardagh.

Et les bruyants vivats, les hurrahs multiples d’accueillir avec force battements de mains les deux lauréats de ce concours.

Puis, du haut d’une estrade élevée au milieu de la grande cour d’Antilian School, continuant à lire la liste placée devant ses yeux, le directeur fit connaître les noms suivants :

« Deuxième classé : Axel Wickborn.

« Troisième classé : Albertus Leuwen. »

Nouvelle salve d’applaudissements, moins nourrie que la précédente, mais qui venait toujours d’un auditoire très sympathique.

M. Ardagh reprit :

« Quatrième classé : John Howard.

« Cinquième classé : Magnus Anders.

« Sixième classé : Niels Harboe.

« Septième classé : Hubert Perkins. »

Et, l’élan étant donné, les bravos se prolongèrent, grâce à la vitesse acquise.

Il restait un dernier nom à proclamer, ce concours très spécial devant comprendre neuf lauréats.

Ce nom fut alors lancé à l’assistance par le directeur :

« Huitième classé : Tony Renault. »

Bien que ledit Tony Renault arrivât au dernier rang, les bravos et les hips ne lui furent point ménagés. Bon camarade, aussi serviable que dégourdi, nature de prime-saut, il ne comptait que des amis parmi les pensionnaires d’Antilian School.

À l’appel de son nom, chacun des lauréats était monté sur l’estrade pour recevoir le shake hand de M. Ardagh ; puis il avait été reprendre sa place au milieu de ses camarades moins favorisés, qui l’acclamaient de grand cœur.

On n’est pas sans avoir remarqué la diversité des noms des neuf lauréats, qui indiquait des origines différentes au point de vue de la nationalité. Cette diversité s’expliquera par cela seul que l’établissement que dirigeait M. Julian Ardagh à Londres, Oxford street, 314, était connu, et très avantageusement, sous la dénomination d’Antilian School.

Depuis une quinzaine d’années, cet établissement avait été fondé pour les fils de colons originaires des grandes et petites Antilles, — de l’Antilie, comme on dit actuellement. C’était là que les élèves venaient commencer, continuer ou achever leurs études en Angleterre. Ils y restaient généralement jusqu’à leur vingt et unième année, et recevaient une instruction très pratique, mais aussi très complète, à la fois littéraire, scientifique, industrielle, commerciale. Antilian School comptait alors une soixantaine de pensionnaires, qui payaient un prix assez élevé. Ils en sortaient aptes à toutes les carrières, soit qu’ils dussent rester en Europe, soit qu’ils dussent retourner en Antilie, si leurs familles n’avaient point abandonné cette partie des Indes occidentales.

Il était rare, au cours de l’année scolaire, qu’il ne s’y rencontrât pas, en nombre inégal, d’ailleurs, des Espagnols, des Danois, des Anglais, des Français, des Hollandais, des Suédois, même des Venizolans, tous originaires de cet archipel des îles du Vent et des îles sous le Vent dont les puissances européennes ou américaines se partageaient la possession.

Cette école internationale, uniquement affectée aux jeunes Antilians, était alors dirigée, avec le concours de professeurs très distingués, par M. Julian Ardagh. Âgé de cinquante ans, sérieux et prudent administrateur, il méritait avec juste raison toute la confiance des familles. Il avait un personnel enseignant d’une incontestable valeur, fonctionnant sous sa responsabilité, qu’il s’agît des lettres ou des sciences ou des arts. On ne négligeait pas non plus, à Antilian School, ces entraînements physiques, ces exercices de sport si recommandés, si pratiqués dans le Royaume-Uni, le cricket, la boxe, les joutes, le crocket, le foot-ball, la natation, la danse, l’équitation, le bicyclisme, le canotage, enfin toutes les branches de la gymnastique moderne.

M. Ardagh s’appliquait aussi à resserrer, à fusionner les divers tempéraments, les caractères si mélangés que présentait une réunion de jeunes garçons de nationalités différentes, à faire autant que possible de ses pensionnaires « des Antilians », à leur inspirer une sympathie durable les uns pour les autres. Il n’y réussissait pas toujours comme il l’aurait voulu. L’instinct de race, plus puissant que le bon exemple et les bons conseils, l’emportait parfois. Enfin, ne restât-il que quelques traces de cette fusion au sortir de l’école, et cela dût-il avoir quelque résultat dans l’avenir, ce système de co-éducation valait d’être approuvé et faisait honneur à l’établissement d’Oxford street.

Il va de soi que les multiples langues en usage dans les Indes occidentales étaient courantes entre pensionnaires, M. Ardagh avait même eu l’heureuse idée de les imposer à tour de rôle pendant les classes et les récréations. Une semaine, on parlait l’anglais, une autre, on parlait le français, le hollandais, l’espagnol, le danois, le suédois. Sans doute les pensionnaires de race anglo-saxonne se trouvaient en majorité dans cet établissement, et peut-être tendaient-ils à y imposer une sorte de domination physique et morale. Mais les autres îles de l’Antilie y étaient représentées en proportion suffisante. Même cette île de Saint-Barthélemy, la seule qui dépendît des États scandinaves, possédait plusieurs élèves, entre autres Magnus Anders, placé au cinquième rang dans le concours.

À tout prendre, la tâche de M. Ardagh et de ses collaborateurs n’était pas exempte de certaines difficultés pratiques. Ne fallait-il pas un véritable esprit de justice, une méthode sûre et continue, une main habile et ferme, pour empêcher, parmi ces fils de familles aisées, des rivalités de se produire lorsqu’elles perçaient malgré la volonté de les contenir.

Or, précisément, à propos de ce concours, on aurait pu craindre que les ambitions personnelles eussent amené quelque désordre, des réclamations, des jalousies, lorsque les lauréats seraient proclamés. En fin de compte, le résultat avait été satisfaisant, un Français et un Anglais occupaient le premier rang, ayant obtenu le même nombre de points. Il est vrai, si c’était un sujet de la reine Victoria qui venait à l’avant-dernier rang, c’était un citoyen de la République française qui figurait au dernier, Tony Renault, dont aucun des pensionnaires ne se fût montré jaloux. Intermédiairement, aux autres places se succédaient divers natifs des Antilles anglaises, françaises, danoises, hollandaises, suédoises. Pas de Venizolans, ni d’ailleurs d’Espagnols, bien que le personnel scolaire de l’établissement en comptât une quinzaine à cette époque. Il y a lieu d’observer, au surplus, que, cette année-là, les élèves originaires de Cuba, de Saint-Domingue, de Porto-Rico, les grandes Antilles, compris entre douze et quinze ans, se trouvaient parmi les plus jeunes et n’avaient pas été en état de prendre part à ce concours qui exigeait au moins dix-sept ans d’âge.

En effet, le concours avait porté non seulement sur les matières scientifiques et littéraires, mais aussi, — on ne saurait s’en étonner — sur les questions ethnologiques, géographiques, commerciales, qui se rattachaient à l’archipel des Antilles, son histoire, son passé, son présent, son avenir, ses relations avec les divers États européens, qui, après le hasard des premières découvertes, en avaient relié une part à leur empire colonial.

Et, maintenant, voici quel était le but dudit concours, quels avantages devaient en résulter pour les lauréats : il s’agissait de mettre à leur disposition des bourses de voyage et de leur permettre de satisfaire pendant quelques mois ce goût des explorations, des déplacements, si naturel à des jeunes garçons n’ayant pas encore dépassé la vingt et unième année.

Ainsi donc, ils étaient neuf qui, grâce à leur rang, allaient pouvoir, non point courir le monde entier, comme la plupart d’entre eux l’auraient voulu, mais visiter quelque intéressante contrée de l’ancien ou même du nouveau continent.

Et qui avait eu l’idée de fonder ces bourses de voyage ?… C’était une riche Antilienne d’origine anglaise, Mrs Kethlen Seymour, qui habitait la Barbade, une des colonies britanniques de l’archipel, dont le nom fut alors prononcé pour la première fois par M. Ardagh.

Que l’on juge si ce nom fut salué par les hurrahs de l’assistance et avec quel entrain ces cris retentirent :

« Hip !… hip !… hip !… pour mistress Seymour ! »

Toutefois, si le directeur d’Antilian School avait révélé le nom de la bienfaitrice, de quel voyage s’agissait-il ? Ni lui ni personne ne le savaient encore. Mais, avant vingt-quatre heures, on serait fixé à cet égard. Le directeur allait câbler à la Barbade le résultat du concours, et Mrs Kethlen Seymour lui répondrait par un télégramme indiquant tout au moins en quelle région les boursiers effectueraient ce voyage.

Et l’on imaginera volontiers avec quelle vivacité les propos s’échangèrent entre ces pensionnaires qui s’envolaient déjà en idée vers les plus curieux pays de ce monde sublunaire, les plus lointains comme les plus inconnus. Sans doute, selon leur tempérament ou leur caractère, ils s’abandonnaient ou se réservaient, mais la vérité est que c’était un emballement général.

« J’aime à croire, disait Roger Hinsdale, anglais jusqu’au bout des ongles, que nous irons visiter quelque portion du domaine colonial de l’Angleterre, et il est assez vaste pour qu’on y puisse choisir…

— Ce sera l’Afrique centrale, affirmait Louis Clodion, la fameuse portentosa Africa, comme dirait notre brave économe, et nous pourrions marcher sur les traces des grands découvreurs !…

— Non… une exploration dans les régions polaires, disait Magnus Anders, qui eût volontiers marché sur les traces de son glorieux compatriote Nansen…

— Je demande que ce soit l’Australie, disait John Howard, et, même après Tasman, Dampier, Burs, Vancouver, Baudin, Dumont d’Urville, il reste bien des découvertes à faire, peut-être de nouvelles mines d’or à exploiter…

— C’est plutôt quelque belle contrée de l’Europe, souhaitait Albertus Leuwen que son caractère de Hollandais ne portait point aux exagérations. Qui sait, même, une simple excursion en Écosse ou en Irlande…

— Allons donc ! s’écriait cet exubérant Tony Renault. Je parie, à tout le moins, pour un voyage autour du monde…

— Voyons, déclarait le sage Axel Wickborn, nous ne disposerons que de sept à huit semaines, et l’exploration ne pourra être que restreinte aux pays voisins. »

Il avait raison, le jeune Danois. D’ailleurs, les familles n’eussent pas accepté une absence de plusieurs mois, qui aurait exposé leurs enfants aux dangers d’une expédition lointaine, et M. Ardagh n’en eût pas pris la responsabilité.

Alors, après avoir discuté sur les intentions de Mrs Kethlen Seymour relativement à l’excursion projetée, autre discussion sur la manière dont s’accomplirait le voyage.

« Est-ce que nous le ferons à pied, en touristes, sac au dos, bâton à la main ?… demanda Hubert Perkins.

— Non, en voiture… en mail-coach !… prétendit Niels Harboe.

— En chemin de fer, répliqua Albertus Leuwen, avec billets circulaires et sous les auspices de l’agence Cook…

— Je crois plutôt qu’il s’effectuera à bord d’un paquebot, peut-être un transatlantique, déclara Magnus Anders, qui se voyait déjà en plein Océan.

— Non, en ballon, s’écria Tony Renault, et en route pour le pôle Nord ! »

Et la discussion de continuer de plus belle, inutilement on en conviendra, mais avec la fougue si naturelle à de jeunes garçons, bien que Roger Hinsdale et Louis Clodion y missent plus de réserve, personne d’ailleurs ne voulant démordre de son opinion.

Le directeur dut donc intervenir, sinon pour les mettre d’accord, du moins pour leur intimer d’attendre la réponse qui serait faite au télégramme expédié à la Barbade.

« Patience ! dit-il. J’ai envoyé à mistress Kethlen Seymour le nom des lauréats, leur classement, l’indication de leur nationalité, et cette généreuse dame nous fera connaître ses intentions relativement à l’emploi des bourses de voyage. Si elle répond par dépêche, dès aujourd’hui, dans quelques heures, nous saurons à quoi nous en tenir. Si elle répond par lettre, il y aura lieu d’attendre six ou sept jours. Et, maintenant, à l’étude, et soignez vos devoirs…

— Six jours !… répondit ce diable de Tony Renault. Jamais je ne pourrai vivre jusque-là ! »

Et peut-être exprimait-il sous cette forme l’état d’âme de quelques-uns de ses camarades, Hubert Perkins, Niels Harboe, Axel Wickborn, de tempérament presque aussi vif que le sien. Louis Clodion et Roger Hinsdale, les deux ex æquo du concours, montraient plus de calme. Quant au Suédois et au Hollandais, ils ne se départissaient pas de leur flegme originel. Mais si Antilian School eût possédé des pensionnaires américains, très probablement ce n’est pas à ceux-ci qu’aurait été décerné le prix de patience.

En réalité, la surexcitation de ces jeunes esprits s’expliquait. Ne pas savoir en quelle partie du monde Mrs Kethlen Seymour allait les envoyer ! Il faut remarquer, d’ailleurs, qu’on n’était qu’à la mi-juin, et, si le temps qui serait consacré au voyage devait être celui des vacances, le départ ne s’effectuerait guère avant six semaines.

Et cela était supposable, ainsi que le pensait M. Ardagh, d’accord à ce sujet avec la majorité d’Antilian School. Dans ces conditions, l’absence des jeunes boursiers ne durerait pas plus de deux mois. Ils seraient de retour pour la rentrée des classes en octobre, ce qui satisferait à la fois les familles et le personnel de l’établissement.

Donc, étant donnée la durée des vacances, il ne pouvait s’agir d’une expédition en des régions lointaines. Aussi les plus sages se gardaient-ils bien de voyager en imagination à travers les steppes de la Sibérie, les déserts de l’Asie centrale, les forêts de l’Afrique ou les pampas de l’Amérique. Sans quitter l’ancien continent ni même l’Europe, que d’intéressantes contrées à visiter en dehors du Royaume-Uni, l’Allemagne, la Russie, la Suisse, l’Autriche, la France, l’Italie, l’Espagne, la Hollande, la Grèce ! Que de souvenirs à noter sur l’album du touriste et quelle nouveauté d’impressions pour ces jeunes Antilians, dont la plupart n’étaient encore que des enfants lorsqu’ils avaient traversé l’Atlantique en venant d’Amérique en Europe. Même réduit aux États voisins de l’Angleterre, ce voyage devait exciter dans une large mesure leur impatience et leur curiosité.

Enfin, comme le télégramme n’arriva ni ce jour-là ni les jours suivants, c’est que celui du directeur aurait une lettre pour réponse, une lettre partie de la Barbade à l’adresse de M. Julian Ardagh, Antilian School, 314, Oxford street, London, Royaume-Uni, Great Britain.

Et, un mot explicatif à propos du mot Antilian, qui figurait au-dessus de la porte de l’institution. Nul doute qu’il n’eût été fabriqué tout exprès. En effet, dans la nomenclature de la géographie britannique, les Antilles sont appelées Carribee Islands. Sur les cartes du Royaume-Uni comme sur les cartes de l’Amérique, on ne les désigne pas autrement. Mais Carribee Islands, cela signifie îles des Caraïbes, et ce mot rappelle trop fâcheusement les farouches indigènes de l’archipel, les scènes de massacre et de cannibalisme qui désolèrent les Indes occidentales. Voit-on sur les prospectus de l’établissement cet abominable titre : École des Caraïbes ?… N’aurait-il pas donné à penser qu’on y enseignait l’art de s’entre-tuer avec les recettes de la cuisine de chair humaine ?… Aussi « Antilian School » avait-il paru plus convenable pour des jeunes garçons originaires des Antilles et auxquels il ne s’agissait que de fournir une éducation purement européenne.

Donc, à défaut de dépêche, c’était une lettre qu’il fallait attendre, — à moins que ce concours pour bourses de voyage ne fût qu’une mystification de mauvais goût. Mais non ! une correspondance avait été échangée entre Mrs Kethlen Seymour et M. Ardagh. La généreuse dame n’était point un être imaginaire, elle habitait la Barbade, on l’y connaissait de longue date, et elle passait pour l’une des plus riches propriétaire de l’île.

Et, maintenant, il ne restait plus qu’à faire bonne provision de patience, en guettant chaque matin et chaque soir l’heure du courrier de l’étranger. Cela va de soi, c’étaient plus particulièrement les neuf lauréats qui se mettaient aux fenêtres donnant sur Oxford street afin d’apercevoir le facteur du quartier. Du plus loin que se montrait sa tunique rouge — et l’on sait si le rouge est visible à grande distance, — les intéressés descendaient l’escalier quatre à quatre, se précipitaient dans la cour, couraient vers la grande porte, interpellaient le facteur, l’étourdissaient de leurs questions, et, pour un peu, eussent fait main basse sur sa boîte.

Non ! aucune lettre des Antilles, aucune ! Dès lors, n’y avait-il pas lieu d’envoyer un second câblogramme à Mrs Kethlen Seymour, afin de s’assurer si le premier était bien parvenu à son adresse, et en la pressant de télégraphier sa réponse ?…

Et, alors, en ces vives imaginations surgissaient mille craintes dans le but d’expliquer cet inexplicable retard. Est-ce que le paquebot qui fait le service postal entre les Antilles et l’Angleterre avait été désemparé par quelque gros temps ?… Est-ce qu’il avait sombré, à la suite d’une collision ?… Est-ce qu’il s’était échoué sur quelque bas-fond inconnu ?… Est-ce que la Barbade avait disparu dans un de ces tremblements de terre qui sont si terribles aux Indes occidentales ?… Est-ce que la généreuse dame avait péri dans l’un de ces cataclysmes ?… Est-ce que la France, la Hollande, le Danemark, la Suède, le Royaume-Uni venaient de perdre les plus beaux fleurons de leur empire colonial dans le Nouveau-Monde ?…

« Non, non, répétait M. Ardagh, une telle catastrophe serait connue !… Tous les détails en seraient arrivés aux journaux !…

— Voilà ! répondait Tony Renault. Si les transatlantiques emportaient des pigeons, on saurait toujours s’ils font bonne route ! »

Très juste, mais le service des colombogrammes ne fonctionnait pas encore à cette époque, au grand regret des pensionnaires d’Antilian School.

Cependant cet état de choses ne pouvait durer. Les professeurs ne parvenaient pas à réduire le trouble des esprits. On ne travaillait plus ni dans les classes ni dans les salles d’étude. Non seulement les primés du concours, mais leurs camarades, pensaient à tout autre chose qu’à leurs devoirs.

Pure exagération, on en conviendra. Quant à M. Ardagh, il ne ressentait aucune inquiétude. N’était-il pas assez naturel que Mrs Kethlen Seymour n’eût pas répondu par un télégramme qui n’aurait point été assez explicite ? Seule une lettre, et une lettre détaillée, pouvait contenir les instructions auxquelles il y aurait lieu de se conformer, faire connaître ce que serait ce voyage, dans quelles conditions il s’effectuerait, à quelle époque il devrait être entrepris, combien de temps il durerait, comment les dépenses en seraient réglées, à quel chiffre s’élèveraient les bourses mises à la disposition des neuf lauréats. Ces explications, à tout le moins, exigeraient bien deux ou trois pages et ne pouvaient se formuler dans ce langage négro-grammatique que parlent encore les noirs des colonies indiennes.

Mais toutes ces justes observations demeurèrent sans effet et le trouble ne se calmait pas. Et puis, voici que les pensionnaires qui ne bénéficiaient pas des avantages du concours, jaloux au fond du succès de leurs camarades, commençaient à les plaisanter, à les « blaguer », pour employer un mot qui figurera bientôt en bonne place dans le dictionnaire de l’Académie française. C’était là une mystification complète… Il n’y avait ni un centime ni un farthing dans ces prétendues bourses de voyage… Ce Mécène en jupons, qui avait nom Kethlen Seymour, n’existait même pas !… Le concours n’était qu’un de ces « humbugs » importés d’Amérique, leur pays d’origine par excellence !…

Enfin M. Ardagh s’arrêta à ce projet : il attendrait l’arrivée à Liverpool du prochain paquebot qui apportait le courrier des Antilles, annoncé pour le 23 courant. Ce jour-là s’il n’y avait pas une lettre de Mrs Kethlen Seymour à son adresse, il lui enverrait une seconde dépêche.

Ce ne fut pas nécessaire. Le 23, dans le courrier de l’après-midi, vint une lettre timbrée de la Barbade. Cette lettre était de la main même de Mrs Kethlen Seymour, et, suivant les intentions de cette dame — ce que l’on tenait surtout à savoir, — les bourses étaient affectées à un voyage aux Antilles.