Bord… R……

(p. Titre-16).


BORD…R……

Suivi d’un entretien ſecret entre la Reine et le Cardinal de Rohan, après son entrée aux États-généraux.

Le B. se trouve à Verſailles, dans l’appartement de la Reine.




LA REINE
ET SA
FEMME-DE-CHAMBRE.


La Reine.

Voilà enfin le moment où mon esprit, fatigué du cri rauque des grenouilles de la Seine, va se délasser et jouir à son aise des plaisirs qu’on ressent à Cythere. Je croyois rester veuve depuis la proscription de mon frere le Comte d’Artois ; mais non, ce soir je dois avoir la visite du Chevalier de B…, du Baron de B…, du Marquis d’H…, de l’Évêque de R…, leur présence me consolera de cette perte dont je croyois être inconsolable. Qu’en dis-tu, fileuse de mes plaisirs ?

La Femme-de-Chambre.

Vous vous consolez facilement… Je ne suis pas de même. Depuis le départ de la Polignac ; je me lasse d’être la fileuse de vos plaisirs. Quitte à déplaire aux grenouilles de la Seine, je voudrois le retour du Comte d’Artois et de la Polignac… vous fileriez alors tous les trois.

Antoinette.

Te voila bien impertinente… mais voici les ramoneurs de Cythere… va, gentille, préparer six bouillons que nous prendrons dans deux heures d’ici, quand j’aurai grivoisé avec eux.

La Femme-de-Chambre.

J’y vais… mais prenez garde de trop baiser. Laissez seulement travailler l’Évêque de R… c’est un fouteur qui en vaut bien quatre.

Antoinette.

Ne crains rien… six comme eux ne me font point peur. Va-t-en donc ? Prépare ce que je t’ordonne…

« Antoinette entre dans l’appartement où se trouve les personnages ci-dessus nommés. Elle les trouve tous nuds, leurs pistolets bandés, et tout prêts à tirer. La Reine, dans l’excès de sa joie, veut se mettre de même. Des nœuds s’opposant au prompt desir qu’elle a de montrer le gîte du pucelage qu’elle a perdu trois ans avant son mariage, les coupe avec des ciseaux pour avoir plutôt fait, et ne songe pas en ce moment qu’après ses plaisirs elle aura besoin de cordons pour attacher son cotillon. Sa tête volage n’y songeoit pas. Elle fut bien attrappée, comme on le verra dans la suite.
Le Chevalier de B… montre ſes C…
en chantant ces vers.

Bonſoir, Antoinette,
Voyez mes appas,
Voyez ma sonnette,
Chaudiere à cervellas.
Au ſon de cet inſtrument
Je carillonne joliment.

Antoinette ouvrant les portes du temple de l’amour.

Ah ! Chevalier, je ne vous répondrai point en vers. Je ne parle qu’en prose. Perſonne ; comme vous, ne réunit le double talent d’être bon poëte & bon f..... Ce n’eſt pas au premier titre que je vous ouvre la porte, c’eſt au ſecond, celui de bon f… ; il m’eſt plus nécessaire, entrez ; la porte est ouverte.

Le Chevalier tenant son v… en main.

L’amour me fit poëte… c’eſt vous qui m’avez inspiré ces vers… Ah ! doux : & heureux moment…

« Alors il ſe couche ſur elle… Le Baron, le Marquis & l’Évêque s’enculent en attendant leur tour.


Antoinette en s’adressant aux enculeurs.

Vilains paillards, que vous êtes bien impatients ! Ne falloit-il pas attendre que le Chevalier ait achevé ſon ouvrage. Vous auriez infusé votre bouillon génératif dans ma chaudiere.

L’Évêque.

J’en ai encore, & même plus que vous n’en demanderez. J’ai de quoi remplir la chaudière.

Le Baron.

Non pas, calotin, laiſſez-m’en mettre ma part.

Le Marquis.

Je crois bien que le mien ne ſera pas perdu.

La Reine.

Vous êtes des braves… Je vois bien… J’ai affaire à de bons lurons. Allons, dépêchez vous, chevalier ; vous êtes assez long tems sur moi… C’est maintenant à l’Abbé.

Le Baron.

Je ne veux pas. N’y consentons pas, Marquis, quand ce f… est sur la jument, il ne veut jamais en descendre.

L’Évêque.

Quoique je fasse un grand sacrifice, je consens cependant que vous montiez les premiers… Je me dédommagerai bien, quand vous l’aurez f…

Antoinette.

L’Abbé, vous êtes aujourd’hui raisonnable… C’est bien… Aussi vous resterez autant que vous voudrez, déguêne, Marquis, tire, f… vîte, tu ne resteras qu’un quart d’heure[1].

« Le quart-d’heure écoulé, le Baron en fait autant. Vient ensuite le tour de l’Évêque ».
La Reine.

L’Abbé, baptise mon c…, efface la tache du péché originel. Rien de plus salutaire que cette eau.

L’Évêque.

Vous avez raison… Rien de plus salutaire que cette eau. C’est comme une eau forte. Elle enleve aux pucelles leur pucelage, et jamais il ne revient. C’est une eau contre la gripette du mois de Mai. Si elle se vendoit en bouteille, quel débit on en feroit ! Mais nous avons la maladresse d’en offrir en secret aux jeunes pucelles & à celles qui se font passer pour telles ; nous avons, dis-je, la mal adresse de leur offrir de l’argent, et encore nous avons bien de la peine à en faire un bon débit.

Antoinette.

Ne vous plaignez point, l’Abbé ; il s’en faut beaucoup qu’il en coûte à votre bourse. Je vous ai bien payé votre eau… Je vous ai fait donner un évêché pour avoir dix fois arrosé mon jardin. Vous avez outre cela de bonnes abbayes. Que vous faut-il davantage ? L’Abbé, prenez en main votre arrosoir ; arrosez mon jardin.

L’Évêque.

Votre jardin est comme une éponge, et même plus qu’une éponge ; car si-tôt qu’elle a ce qu’elle peut contenir d’eau, elle cesse de boire. Au contraire, votre jardin reçoit toujours de l’eau sans pouvoir jamais avoir une humidité suffisante. Si-tôt répandue, si-tôt il est sec. Je vois bien… votre jardin est sur la ligne, il y fait très-chaud.

Antoinette.

Que veux-tu faire ? Je suis de même. Mon jardin a besoin d’être arrosé souvent. Sans cela il deviendroit bientôt une croûte desséché. Dépêche-toi donc… je brûle…

« L’Évêque se couche sur elle, et y reste une demi-heure ».


Le Chevalier.

Dépêche-toi, l’Abbé, que tu es long-tems. Voilà comme sont tous ces calotins, quand ils sont dans la citadelle de Cythere, ils ne veulent plus en descendre. Descends-donc, calotin, tu fatigues notre complaisante Lydia.

Antoinette.

Entendez-vous, grippe-con ; descendez maintenant : il est tems que nous prenions un bouillion ; c’est assez grivoiser. Je vais appeller ma femme-de-chambre. (Elle tire aussi-tôt la sonnette, l’Abbé descend, la femme-de-chambre apporte cinq bouillons)

La Femme de chambre.

Tenez, mes grivois, voila un restaurant, vous en avez besoin. (Ils en prennent chacun un).

» La Femme de chambre s’adressant à la Reine.


Pouvez-vous, Madame, donner audience au cardinal de Rohan. Il vient vous présenter ses hommages, dites-moi, s’il faut le faire entrer.

Antoinette.

Je le veux bien, je veux paroître me reconcilier avec lui… Le voilà vainqueur des embûches que je lui ai dressées. C’est pourquoi j’ai intérêt de lui faire bonne mine. Je lui ferai oublier par-là les torts que j’ai vis-à-vis de lui. Pour vous, mes amis, allez doucement dans cette chambre ; il y a des lits. Comme vous avez pris vos ébats, allez vous reposer ; ne faites point de bruit.

» Ils sortent. La Reine aussitôt reprend ſon cotillon. Pendant ce moment entre le Cardinal de Rohan.


La Reine.

Ah ! vous voila, Cardinal, excusez-moi, je vous prie. Je n’ai point encore pris mon cotillon. Les cordons sont caſſés. Mon cher Cardinal, si vous vouliez m’aider à les renouer, je vous aurais une grande obligation.

Le Cardinal.

Avec bien du plaisir. (Il ſe met aussitôt en devoir de le faire. Il lui met ſon cotillon et passe sa main dessous. Ce n’était pas dans ſa poche… Mais…)

Antoinette.

J’ai bien du plaisir, Cardinal, à vous voir aux états-généraux[2]. J’eſpere que vous ne serez plus fâché contre moi. Je me repens bien d’avoir été la cause de votre disgrâce.

Le Cardinal.

Je vous le pardonne de tout mon cœur. Mais permettez-moi de faire de petites observations. Depuis près de quatre ans que je ne vous ai vue ; il est bien temps que je vous ouvre mon cœur, & que je vous demande le ſujet de votre haine contre moi.

Antoinette.

Je ne voulais plus en parler. J’aurais désiré que vous eussiez mis cette affaire dans l’oubli. Mais puisque vous me le demandez ; je vais vous le dire en deux mots. Vous rappellez-vous qu’un ſoir, lorsque je vous demandai de venir coucher avec moi, vous me dites que vous alliez vous rendre chez moi. Vous manquâtes à votre parole. J’appris que vous étiez chez la Lamotte. Je fus si vivement piqué de cette ſottise que dès lors je vous jurai une haine éternelle. Mais je l’ai oubliée. Vivons désormais en bonne intelligence.

Le Cardinal.

Je m’en rappelle bien. Je n’avais pas tort. Vous vouliez que je vinsse coucher avec vous. Je vous avais caressé quatre fois dans la journée. Il fallait bien me reposer. Est-ce que vous n’auriez pas dû avoir plus d’égards pour le pere du Dauphin & peut-être de la Dauphine.

La Reine.

Allons, j’ai tort. Faisons la paix. Oublions le passé. Vous ſerez toujours mon Mari. Je vais faire mon possible pour vous reconcilier avec le Roi.

Le Cardinal.

C’est fort bon. Mais vous ne pourrez jamais me faire ravoir ma Grande-Aumônerie. Le Cardinal de Montmorency n’est pas disposé à s’en démettre.

La Reine.

N’ayez point d’inquiétude. Je vous promets de vous la faire remettre. Puisque j’ai eu le pouvoir de vous en déplacer, j’aurai également celui d’en faire autant à l’Évêque de Mets. Pour cet effet j’irai mignoner le Roi ; je lui ferai entonner dans le gozier deux bonnes bouteilles de vin. Avec cela je le ferai consentir à tout, (la Reine lui ſautant au col), allons, mon cher Cardinal, oubliez tout le mal que je vous ai fait. Je vous annonce en peu la possession de la Grande-Aumônerie en attendant j’ai une grace à vous demander. On fait paroître à Paris ma vie, les mémoires de la Comtesse de Lamotte. Faites enlever tous les exemplaires ; apportez-moi-les tous.

Le Cardinal.

Il n’est pas poſſible. Presque tous les Pariſiens en ont chez eux un exemplaire. Ne dites rien. Consolez-vous. Le Français revient facilement de ses impressions. J’ai un conſeil à vous donner si vous voulez ratrapper ſon amitié, faites lui des largesses. Priez Dieu en vous levant & vous couchant. Faites en sorte que le public en ait connaissance. Je vous promets qu’il vous adorera autant qu’il vous outrage maintenant.

La Reine.

Je ſuivrai votre conseil. Dès aujourd’hui je vais commencer. Quand vous voudrez grivoiser, venez ici secrettement. On n’en saura rien. Je ferai la dévote.

Le Cardinal.

Vous ferez bien, ce ſoir j’irai coucher avec vous. Je ferai habiller un de mes domestiques en Cardinal. Je l’enverrai à mon hôtel à Paris. On croira que c’est moi. Nous travaillerons cette nuit à un nouveau Duc de Normandie. Je me retire tout-à-l’heure, je reviendrai ce soir.

La Reine.

C’est une chose faite. Je vous attends.


  1. Telles sont les expressions familières de cette femme lascive, nous rapportons mot à mot sa conversation, qui réellement a eu lieu depuis l’arrivée du Cardinal de Rohan. Le lecteur nous pardonnera notre exactitude à rapporter les faits. Nous ne sommes que l’écho de cette Messaline.
  2. Il paraît que la fauſſeté eſt héréditaire dans la maiſon d’Autriche. Toutes les Cours d’Europe ſe défient de la Cour de Vienne. Elle l’a apporté pour dot à notre bon Roi Louis XVI. Conſiderez ſa fauſſeté dans ſa converſation. Une tigreſſe à qui on aurait enlevé ſes petits, n’aurait pas été plus acharnée contre le ravisseur qu’elle l’a été contre le Cardinal de Rohan. Quoiqu’elle n’ait pas changé de ſentiment à ſon égard, elle lui a fait cependant bonne mine… Le lecteur judicieux peut en deviner facilement la cauſe.