Biographie nationale de Belgique/Tome 1/BARBANÇON, Octave-Ignace de Ligne-Arenberg, prince DE

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BARBANÇON, Octave-Ignace de Ligne-Arenberg, prince DE



BARBANÇON (Octave-Ignace de Ligne-Arenberg, prince DE), fils du précédent, né en 1640, mort en 1693. Les renseignements nous manquent, malgré toutes les recherches auxquelles nous nous sommes livré, sur les commencements de sa carrière militaire ; nous savons seulement qu’en 1671, il était parvenu au grade de sergent général de bataille dans l’armée royale aux Pays-Bas[1]. L’auteur anonyme du tableau de la cour de Bruxelles, que nous avons eu déjà l’occasion de citer[2], faisait de lui, vers cette époque, un portrait flatteur : « Il a, disait-il, beaucoup d’esprit et d’agrément et un certain air de gaieté qui plaît fort aux dames et déplaît fort aux hommes : car il a eu assez de querelles avec ces derniers, comme il a eu assez les grâces des premières. Une privauté avec une fort belle chanoinesse lui a attiré sur les bras toute une famille de braves gens qui ont employé le duel et un projet d’assassinat pour en tirer raison ; mais il s’en est démêlé avec beaucoup de cœur, d’adresse et d’honneur. Il a peu de biens, quoiqu’il en mérite beaucoup par son penchant à la générosité et à la gloire ; et, à en parler franchement, c’est un des plus brillants génies des Pays-Bas. »

Le prince Octave de Barbançon épousa, à Madrid, le 7 janvier 1672, doña Teresa Manrique de Lara, dame de la reine Marie-Anne d’Autriche, fille de feu don Iñigo Manrique de Lara, comte de Frixiliana, et de dona Margarita de Távora. Cette union, outre les avantages matériels qu’elle lui procurait, car doña Teresa Manrique apportait à son mari une dot de cinquante mille ecus, lui assurait la faveur de la reine et des ministres espagnols[3]. Au mois d’avril 1674, le comte de Monterey, gouverneur général des Pays-Bas, l’envoya à Londres[4], pour féliciter le roi de la Grande-Bretagne sur le rétablissement de la paix entre cette couronne et les Provinces-Unies[5]. Charles II, en 1675[6], lui conféra la charge de gouverneur et souverain bailli de la ville et province de Namur ; le 15 mars 1682, il le décora de la Toison d’or[7], dont le collier lui fut remis, le 8 octobre suivant, à Ruremonde, par le prince de Nassau, gouverneur de Gueldre, doyen de l’ordre aux Pays-Bas[8] ; enfin il l’éleva, en 1687, au grade de mestre de camp général de ses armées[9].

Nous avons dit, dans la notice consacrée au marquis de Gastañaga (don Francisco-Antonio de Agurto), comment Louis XIV, sans égard pour la trêve qu’il avait conclue à Ratisbonne, recommença les hostilités contre les Pays-Bas en 1689, et comment il s’empara de Mons en 1691[10]. L’année suivante, il résolut d’assiéger Namur, la plus forte place qui restât à l’Espagne dans ces provinces ; il l’investit, le 25 mai 1692, avec une armée de quarante bataillons et quatre vingt-dix escadrons (trente-deux mille hommes) qu’il conduisait en personne, tandis que le maréchal de Luxembourg, à la tête de soixante-six bataillons et de deux cent neuf escadrons[11], tenait la campagne et couvrait les opérations du siége. Le prince de Barbançon, en sa qualité de gouverneur, commandait dans la place. La garnison n’était pas de neuf mille hommes, comme le disent les historiens français[12] : la ville et l’ancien château étaient défendus par les trois régiments d’infanterie espagnole du sergent général de bataille don Juan Francisco Manrique, de don Gaspar de Zúñiga et de don Gaspar de Rocafulle, offrant un effectif total de mille hommes ; par les quatre régiments d’infanterie wallone du sergent général de bataille comte de Thiant, du comte de Mouscron, du comte de Fallaix, du comte de Grobbendoncq, et la compagnie libre du lieutenant du château Rondeau, faisant ensemble six cents hommes ; par deux régiments de Brandebourg comprenant mille hommes, trois régiments d’infanterie hollandaise qui en comptaient quinze cents, et deux cents hommes de cavalerie du régiment du mestre de camp Wodemont, de la compagnie libre du capitaine Petit et de la compagnie de dragons du sergent-major Ferrara[13]. Il y avait, dans le fort Guillaume, nouvellement érigé par le colonel Coehoorn et dont la défense avait été confiée à lui-même, six régiments d’infanterie hollandaise[14]. Le document officiel auquel nous avons emprunté les chiffres qu’on vient de lire ne fait pas connaître la force de ces régiments ; mais on peut admettre qu’elle n’excédait pas deux mille cinq cents à trois mille hommes. Ce serait donc de sept mille hommes au plus que la garnison aurait été composée.

Les Français ouvrirent la tranchée dans la nuit du 29 au 30 mai. Le 5 juin, la ville demanda à capituler ; après quelques pourparlers, Louis XIV accorda : que les bourgeois seraient maintenus dans leurs priviléges ; que la garnison aurait quarante-huit heures pour se retirer dans le château, et que, pendant ce temps, il y aurait cessation d’armes ; que les assiégeants n’attaqueraient pas le château du côté de la ville, et que ceux du château ne tireraient pas du même côté. Les efforts des Français furent, dès le 7, dirigés à la fois contre le château et contre le fort Guillaume. Le 22 juin au soir, ils donnèrent l’assaut au fort avec tant de vigueur que Coehoorn, blessé dans cette action, fit battre la chamade. Il sortit le lendemain avec les honneurs de la guerre ; il lui restait environ quatre-vingts officiers et douze cents soldats, qui furent conduits à Gand, par un très-long détour, car ils durent prendre le chemin de Dînant, Charlemont, Rocroi, Avesnes, Landrecies, le Quesnoy, Valenciennes, Tournai et Courtrai[15]

Devenus maîtres du fort Guillaume, les Français y dressèrent des batteries d’où ils ne cessèrent de canonner et de bombarder le château. Le 28 juin, ils s’emparèrent des chemins couverts et de la contrescarpe ; l’ouvrage à cornes tomba en leur pouvoir dans la nuit du 29 au 30. La reddition de la place ne pouvait plus dès lors être longtemps retardée. Le prince de Barbançon envoya, le 30, des parlementaires aux avant-postes ennemis, pour offrir de l’évacuer à des conditions raisonnables. La capitulation fut signée le même jour. Le prince sortit, le 1er juillet, par la brèche, à la tête de la garnison, qui défila, tambour battant, mèche allumée, devant le’prince de Condé et le maréchal d’Humières, entre deux haies formées des régiments des gardes françaises et suisses et du régiments d’infanterie du roi[16] ; elle était réduite à quatre cents Espagnols, trois cents Wallons, six cents Brandebourgeois et six cents Hollandais : la désertion, plus encore que les balles et les boulets français, avait éclairci les rangs des troupes de ces deux dernières nations[17]. Aux termes de la capitulation, les Espagnols emmenaient quatre pièces de canon et deux mortiers aux armes d’Espagne, et les Hollandais deux pièces de canon aux armes des états généraux[18]. Si l’on en croit Saint-Simon, le prince de Barbançon fit un assez mauvais compliment au prince de Condé, et se montra désespéré de la perte de son gouvernement, dont il tirait cent mille livres de rente[19]. Nous laissons à l’illustre écrivain la responsabilité des mauvais compliments et du désespoir du prince, tout en n’y croyant guère[20] ; mais, quant aux cent mille livres que le gouvernement de Namur lui aurait rapportées, nous pouvons certifier qu’elles ont été, comme beaucoup d’autres choses, imaginées par l’auteur des Mémoires. Les comptes conservés aux Archives du royaume font foi que le prince de Barbançon ne recevait du trésor aucun traitement en qualité de gouverneur, et qu’il devait se contenter de sa solde de général. Ce qu’il recevait de la province et de la ville ne pouvait s’élever qu’à quelques milliers de florins.

La perte d’une place aussi importante que Namur répandit la consternation dans tous les Pays-Bas. L’opinion publique en fit un grief à Guillaume III, qu’elle accusa de n’avoir pas essayé de faire lever le siége en livrant bataille au maréchal de Luxembourg ; le mécontentement du peuple était tel que, en plusieurs villes, les Hollandais se virent exposés à des insultes[21]. Le prince de Barbançon encourut lui-même quelque blàme : on trouva généralement que la défense du château n’avait pas répondu à ce qu’on en pouvait attendre[22]. A la suite d’une enquête ordonnée par l’électeur Maximilien-Emmanuel de Bavière[23] sur la conduite des généraux et des officiers qui avaient commandé dans la place, le prince sollicita et obtint la permission de se rendre à Madrid pour se justifier[24]. Il y réussit vraisemblablement, puisque, à l’ouverture de la campagne suivante, il fut appelé à un commandement dans l’armée qui, sous les ordres de Guillaume III et de Maximilien-Emmanuel, devait tenir tête aux Français. Il déploya une grande valeur, le 29 juillet 1693, à la bataille de Landen ou de Neerwinden, l’une des plus sanglantes dont fassent mention les annales militaires, et dans laquelle, durant six heures, la victoire demeura indécise, les Français ayant été repoussés jusqu’à cinq fois à l’aile droite, que commandait l’électeur, ayant échoué dans toutes leurs attaques contre l’aile gauche, où était le roi de la Grande-Bretagne, et n’ayant été enfin redevables de la victoire qu’au peu de résistance que leur opposa le corps de bataille formé des troupes de Hanovre et de Brandebourg. Il fut tué dans cette affaire, au moment où il exécutait une charge[25].

Octave-Ignace de Ligne-Arenberg ne laissant pas de postérité mâle, la maison de Barbançon s’éteignit par sa mort.

Gachard.


  1. Ce titre lui est donné dans un acte authentique du 8 décembre 1671, que nous avons sous les yeux.
  2. Biogr. nat., p. 409. Ce tableau inédit de la cour de Bruxelles fut écrit en 1668 ; il est intitulé : Discours contenant les portraits des personnes de qualité et de considération qui sont attachées au service de S. M. C. aux Pays-Bas.
  3. Relations véritables, gazette des Pays-Bas, année 1672, pp. 43 et 78.
  4. Gazette de France, année 1674, p. 321. — Relations véritables, année 1674, pp. 360 et 385.
  5. Par le traité conclu à Westminster, le 19 février 1674.
  6. Au mois de juillet. Il prêta serment le 29 octobre (Archives de l’État, à Namur).
  7. Historia de la Orden del Toison de oro, par don Julian de Pinedo γ Salazar, t. I, p. 421.
  8. Relations véritables, année 1682, p. 652.
  9. Ibid., année 1687, p. 152.
  10. Biogr. nat., pp. 132-133.
  11. C’est le chiffre que donne Sismondi, Histoire des Français, t. XVIII, p. 172 (édit. de la Société typographique belge). D’après la Gazette de France, année 1692, p. 252, le maréchal de Luxembourg n’aurait eu que soixante-six bataillons et cent quatre-vingt-onze escadrons.
  12. Sismondi, l. c.
  13. Lettre de l’électeur de Bavière à Charles II, du 17 juillet 1692. (Archives du royaume).
  14. Ibid.
  15. Gazette de France, année 1692, pp. 273, 285-287, 298-299, 309-311. — Mercure historique et politique, t. XII, p. 657 ; t. XIII, p. 108-109.
  16. Mémoires de Saint-Simon, t. I, p. 7, éd. in-12.
  17. Lettre de l’électeur de Bavière, du 17 juillet 1692, ci-dessus citée.
  18. Mercure historique et politique, t. XIII, pp. 110-116. — Gazette de France, année 1692, pp. 320-324.
  19. Mémoires, l. c.
  20. La Gazette de France, qui donne les plus minutieux détails du siége et de la prise de Namur, contient seulement ces mots : « Le prince de Barbançon salua le prince de Condé avec l’épée… » (Numéro du 12 juillet 1692, p. 379.)
  21. Gazette de France, année 1692, pp. 378 et 388.
  22. L’électeur de Bavière, dans sa lettre du 17 juillet 1692, dit à Charles II : « Selon le rapport des officiers qui se trouvèrent au siége, il me parait que la défense ne fut pas aussi vigoureuse qu’on nous l’avait promis, car j’apprends que la plupart des ouvrages ont été abandonnés sans motif raisonnable. » (Segun la relacion que hazen los oficiales que se hallaron en el sitio, me pareze que la defensa no fué tan vigorosa como se nos havia prometido, pues tengo entendido que la mayor parte de las obras han sido abandonadas sin razonado motivo.)
         Les bulletins français confirment ce qu’écrivait au roi l’électeur de Bavière, en rapportant que l’armée assiégeante éprouva peu de résistance dans l’attaque des fortifications du château.
         Le Mercure historique et politique, publié à la Haye, avec privilége des états de Hollande, s’exprime ainsi : « Le château de Namur s’est rendu dans le temps qu’on croyait qu’il se défendait avec le plus de vigueur et qu’on s’attendait le moins à entendre dire qu’il pensait a capituler. En effet, il y avoit apparence qu’il devoit résister plus qu’il ne fit, puisqu’il est certain qu’il y avoit encore deux murailles à défendre et plusieurs travaux à emporter avant que les Français eussent pu s’en rendre maîtres par assaut. » (T. XIII, p. 106.)
  23. Maximilien-Emmanuel exerçait le gouvernement général des Pays-Bas depuis le 26 mars 1692 (Biogr. nat., p. 133).
  24. Gazette de France, année 1693, pages 5, 30, 59.
  25. Lettre de don Francisco Bernardo de Quiros à Charles II, du 2 août 1693. (Arch. du royaume.)
         Quiros, ambassadeur d’Espagne à la Haye, se trouvait en ce moment au camp des alliés.