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Friedrich NietzscheCorrespondance

Billets de la folie, janvier 1889 - traduction Wikisource


Turin, 1er janvier 1889.
Dédicace des Dithyrambes de Dionysos à Catulle Mendès


Turin
Le 1er janvier 1889

C’est pour faire un bien infini à l’humanité que je lui offre mes dithyrambes.

Je les remets entre les mains du poète d’Isoline, le plus grand et le premier satyre vivant aujourd’hui ― et pas seulement aujourd’hui…

Dionysos



Turin, début janvier 1889.
Lettre à August Strindberg, à Holte


Monsieur Strindberg

Eheu ?… Plus de Divorçons ? …

Le Crucifié.



Turin, 3 janvier 1889.
Lettre à Meta von Salis-Marschlins, à Marschlins


Mademoiselle von Salis

Le monde est transfiguré, car Dieu est sur la terre. Ne voyez-vous pas comme tous les cieux exultent ? Je viens juste de prendre possession de mon royaume, je jette le pape en prison et je fais fusiller Guillaume, Bismarck et Stöcker.

Le Crucifié.



Turin, 3 janvier 1889.
Lettre à Cosima Wagner, à Bayreuth


On me raconte qu’un certain bouffon divin aurait achevé ces jours-ci les Dithyrambes de Dionysos



Turin, 3 janvier 1889.
Lettre à Cosima Wagner, à Bayreuth


À la princesse Ariane, ma bien-aimée

C’est un préjugé que je sois un être humain. Mais j’ai souvent vécu parmi les êtres humains et connais toutes les expériences que les êtres humains sont capables de faire, de la plus basse à la plus élevée. J’ai été Bouddha en Inde, Dionysos en Grèce ― Alexandre et César sont mes incarnations, tout comme le poète de Shakespeare, lord Bacon. À la fin, j’ai encore été Voltaire et Napoléon, peut-être également Richard Wagner… Mais cette fois-ci, je viens comme le Dionysos victorieux, qui fera de la terre un jour de fête… Non que j’aie beaucoup de temps… Les cieux se réjouissent que je sois là… J’ai également été accroché sur la croix…



Turin, 3 janvier 1889.
Télégramme à Cosima Wagner, à Bayreuth


Tu dois publier ce bréviaire pour l’humanité, à partir de Bayreuth, avec l’inscription :

La bonne nouvelle



Turin, 4 janvier 1889.
Lettre à Georg Brandes, à Copenhague


À mon ami Georg !

Après que tu m’as découvert, ce n’était pas compliqué de me trouver : la difficulté, maintenant, c’est de me perdre…

Le Crucifié.



Turin, 4 janvier 1889.
Lettre à Hans von Bülow, à Hambourg


À Monsieur Hans von Bülow…

Considérant que vous avez commencé et que avez été le premier membre de la Hanse, moi, en toute modestie, le troisième Veuve-Cliquot-Ariane seulement, je n’ai pas encore le droit de vous empêcher de jouer : je vous condamne plutôt au Lion de Venise ― il pourrait bien vous dévorer…

Dionysos



Turin, le 4 janvier 1889.
Lettre à Jacob Burckhardt, à Bâle


À mon vénérable Jakob Burckhardt

C’était la petite plaisanterie pour laquelle je me pardonne d’avoir créé un monde. Maintenant vous êtes ― tu es ― notre grand maître, le plus grand : car moi, ensemble avec Ariane, je n’ai qu’à être l’équilibre doré de toutes les choses, dans chaque pièce nous en avons qui sont au-dessus de nous…

Dionysos.



Turin, 4 janvier 1889.
Lettre à Paul Deussen, à Berlin


Une fois admis comme une chose irrévocable que j’ai à proprement parler créé le monde, l’ami Paul apparaît lui aussi comme ayant été prévu dans le plan du monde : il doit être, avec monsieur Catulle Mendès, un de mes grands satyres et animaux de fête

Dionysos



Turin, 4 janvier 1889.
Lettre à Heinrich Köselitz (Peter Gast), à Annaberg


À mon maestro Pietro

Chante-moi un chant nouveau : le monde est transfiguré et tous les cieux exultent.

Le Crucifié.



Turin, vers le 4 janvier 1889.
Lettre à Umberto Ier, Roi d’Italie


À mon cher fils Umberto

Que ma paix soit avec toi ! Je viens à Rome mardi et je veux te voir à côté de Sa Sainteté le pape.

Le Crucifié.



Turin, vers le 4 janvier 1889.
Lettre au Cardinal Mariani


À mon cher fils Mariani ..

Que ma paix soit avec toi ! Je viens à Rome mardi pour présenter mes respects à Sa Sainteté…

Le Crucifié.



Turin, 4 janvier 1889.
Lettre à Malwida von Meysenbug


Supplément aux Mémoires d’une Idéaliste

Bien que Malwida, comme chacun le sait, soit Kundry, celle qui a ri au moment où le monde chancelait, il lui sera beaucoup pardonné parce qu’elle m’a beaucoup aimé : voir le premier tome des Mémoires

Je respecte toutes ces âmes choisies autour de Malwida en Natalie vit son père et celui-ci était moi également.

Le Crucifié.



Turin, vers le 4 janvier 1889.
Lettre à Franz Overbeck, à Bâle


À l’ami Overbeck et à sa femme.

Bien que vous ayez démontré jusqu’à maintenant une croyance limitée dans ma capacité à compter, j’espère pouvoir encore démontrer que je suis quelqu’un qui paie ses dettes ― par exemple envers vous… Je viens de faire fusiller tous les antisémites…

Dionysos



Turin, vers le 4 janvier 1889.
"Aux illustres Polonais"


Aux illustres Polonais

Je vous appartiens, je suis Polonais plus encore que je ne suis Dieu, je veux vous rendre hommage, comme je sais le faire…

Je vis parmi vous en tant que Matejo[1]

Le Crucifié.



Turin, 4 janvier 1889.
Lettre à Erwin Rohde, à Heidelberg


À Erwin, mon ronchon

Courant le risque de t’indigner encore une fois par mon aveuglement à l’égard de M. Taine qui jadis a composé le Véda, j’ose te transférer chez les dieux et la plus adorable déesse à tes côtés…

Dionysos



Turin, 4 janvier 1889.
Fragment à Carl Spitteler, à Bâle


[…] appartenu à ma divinité : j’aurai l’honneur, pour cela, de me venger de moi…

Dionysos



Turin, autour du 4 janvier 1889.
Lettre à Heinrich Wiener, à Leipzig


À Monsieur le Conseiller de la Cour impériale Dr. Wiener

Bien que vous m’ayez fait l’honneur de juger Le Cas Wagner écrasant pour Wagner, ledit Wagner ose malgré tout montrer sa décadence en plein jour par une irresponsabilité historique ― in lucem aeternam

Dionysos



[Cachet de la poste Turin, 5.1.1889] 6 janvier 1889.
Lettre à Jacob Burckhardt


Le 6 janvier 1889
Cher Monsieur le Professeur,

Finalement je préférerais de loin être professeur à Bâle plutôt que Dieu ; mais je n’ai pas osé pousser si loin mon égoïsme privé au point que, pour lui, je me dispense de créer le monde. Vous dites qu’on doit se sacrifier, quelle que soit le manière et le lieu où l’on vive. Mais je me suis réservé une petite chambre d’étudiant située en face du palazzo Carignano (dans lequel je suis né en tant que Victor-Emmanuel) et qui me permet en outre d’entendre depuis mon bureau la magnifique musique que l’on joue, en bas de chez moi, dans la Galeria Subalpina. Je paie 25 francs, service compris, je prépare mon thé et je fais moi-même tous mes achats, je souffre de mes souliers percés et je remercie le ciel à chaque instant pour ce vieux monde envers lequel les hommes n’ont été ni assez simples ni assez tranquilles.

— Comme je suis destiné à distraire la prochaine éternité par de plaisanteries saugrenues, j’ai ici une paperasserie qui à vrai dire ne laisse rien à désirer, très jolie et pas fatigante du tout. La poste est à cinq pas, j’y dépose moi-même les lettres que j’adresse aux grands feuilletonnistes de la grande monde [sic, en français]. Je me trouve actuellement en relation étroite avec le Figaro, et pour que vous ayez une idée de ma naïveté, écoutez mes deux premières mauvaises plaisanteries :

Ne prenez pas l’affaire Prado trop au sérieux. Je suis Prado, je suis aussi le père de Prado, j’ose ajouter que je suis aussi Lesseps… Je voulais donner à mes Parisiens, que j’aime, une nouvelle idée ― celle du criminel honnête. Je suis aussi Chambige ― un autre criminel honnête.

Deuxième plaisanterie. Je salue les Immortels Monsieur Daudet appartient aux quarante.

Astu

Ce qui est désagréable et embarrassant pour ma modestie, c’est qu’au fond je suis tous les grands noms de l’histoire ; même avec les enfants que j’ai mis au monde, j’en suis à examiner avec une certaine méfiance, si tous ceux qui entrent dans le royaume de Dieu ne viennent pas aussi de Dieu. Cet automne, sans étonnement, j’ai assisté par deux fois à mon propre enterrement, d’abord comme comte Robilant (non, c’est mon fils, dans la mesure où je suis Carlo Alberto, ma nature d’en-bas), ensuite comme Antonelli. Cher Monsieur le Professeur, vous devriez voir ce monument ; puisque je suis totalement inexpérimenté dans mes propres créations, je vous serais reconnaisant de vos critiques, sans pouvoir vous promettre de les mettre à profit. Nous autres, artistes, nous sommes inéducables.

— Aujourd’hui, j’ai assisté à une opérette ― géniale-mauresque ― et à cette occasion, j’ai constaté avec plaisir que maintenant Moscou, ainsi que Rome, sont des affaires grandioses. Voyez-vous, même dans le paysage, on doit me reconnaître du talent. ― Si vous voulez, nous aurons de riches conversations ; Turin n’est pas loin, aucun devoir professionnel très sérieux ne presse, on ferait venir un verre de Valtline. La tenue négligée est de rigueur.

De tout cœur, votre

Nietzsche

[En marge] :

Je vais partout en tenue d’étudiant, ici et là je frappe sur l’épaule de quelqu’un et lui dis : siamo contenti ? Son dio, ho fatto questa caricatura…

Demain arrivent mon fils Umberto et la charmante Marguerite, que je recevrai, comme vous, en bras de chemise. Paix à Madame Cosima… Ariane… De temps en temps on fait de la magie.

Je fais mettre Caïphe dans les chaînes ; moi aussi j’ai été continuellement crucifié l’année dernière par les médecins allemands. Supprimé Guillaume, Bismarck et tous les antisémites.

Vous pouvez faire de cette lettre tout usage qu’il vous plaira, pourvu qu’il ne me rabaisse pas aux yeux des Bâlois.



Turin, 4 janvier 1889.
(Lettre ?) à Cosima Wagner, à Bayreuth


Ariane, je t’aime

Dionysos


  1. Note wikisource. — Nietzsche écrit Matejo, mais il s’agit certainement du peintre Jan Matejko (1838-1893).