Betzi/2/02


Betzi ou L’Amour comme il est : Roman qui n’en est pas un ; précédé d’Entretiens philosophiques et politiques
A.-A. Renouard (p. 290-297).
◄  Chapitre I
Livre II


CHAPITRE II.


Situation singulière.




Dans le nombre des hommes qui formaient alors ma société, je négligeai même assez long-temps de remarquer plus particulièrement le comte d’Eglof. Ses soins plus assidus peut-être, semblaient moins empressés que ceux de beaucoup d’autres. Il avait une figure douce et distinguée qui devait même avoir été fort belle, mais que de profonde chagrins avaient déjà fort altérée, quoiqu’il fût de quelques années au moins plus jeune que Séligni ; étranger, il ne parlait pas très-facilement notre langue ; son esprit, sans avoir rien de fort séduisant dans la conversation, y répandait pourtant un intérêt aimable ; tout annonçait en lui les avantages d’une excellente éducation. Il avait du goût et quelques talens agréables, celui du dessin et de la peinture ; bientôt ces talens ne furent plus employés qu’au service de ma toilette, à la décoration de mon boudoir ; sa fortune était au-dessous du médiocre, mais il savait y suppléer par beaucoup d’ordre, une intelligence très-active, infiniment de réserve et de modestie. Ce qui le caractérisait de la manière la plus remarquable, c’était l’opiniâtreté de volonté la plus décidée, quoique la plus douce et la plus patiente ; dans l’abattement même où le plongeaient souvent le souvenir de ses malheurs passés et l’embarras de sa situation présente, beaucoup de constance, de noblesse et de dignité. Victime des vengeances et de la lâcheté d’un favori de son maître, il s’était vu forcé de s’expatrier, et condamné, pour ainsi dire, aux pénibles incertitudes d’une vie errante. Quelques amis puissans qu’il avait retrouvés en France s’étaient empressés à lui chercher plusieurs ressources qui pouvaient lui convenir ; mais il trouvait toujours de fortes raisons pour se refuser à celles qui l’auraient à jamais séparé de moi. La plus légère espérance de pouvoir subsister dans les lieux que j’habitais ne tardait pas à l’y ramener, quelques avantages que pussent lui promettre encore pour l’avenir les projets qui l’en avaient éloigné. Ces absences forcées interrompaient souvent l’espèce de liaison qui s’était formée entre nous ; elles empêchèrent sans doute aussi Séligni d’en observer les commencemens avec une attention fort jalouse. Je lui en avais parlé d’abord comme d’un ami dont les complaisances m’étaient fort agréables, mais dont les soins ne devaient lui donner aucune inquiétude ; et je disais alors parfaitement vrai. Vous savez déjà qu’il n’en fut pas toujours de même ; la liberté dont me laissait jouir ma manière d’être avec Séligni, le danger de ses systêmes, et peut-être encore plus l’exemple trop imprudent de quelques-unes de ses inconstances, finirent par me rendre plus attentive que je ne l’avais encore été jusqu’alors aux tendres empressemens de son rival, à la délicatesse de ses sacrifices. Je me crus heureuse de pouvoir l’en récompenser sans cesser d’être pour Séligni ce que j’avais toujours été. Je me garderai bien de décider si les principes d’une morale pure nous permettent de faire en même temps le bonheur de deux êtres qui nous paraissent le mériter également ; je prononcerais peut-être aujourd’hui contre moi-même ; mais ce que j’ai bien éprouvé, c’est la fausseté de principe romanesque d’après lequel on assure qu’il n’est pas même possible d’aimer avec la même tendresse, avec la même bonne foi, deux hommes auxquels on peut se livrer tour-à-tour avec le même charme, avec la même confiance. On ne partage point son cœur, on le donne tout entier au moment de la plus douce jouissance ; et l’on conserve plus sûrement encore deux amans que l’on ne conserve deux amis, parce que l’intérêt qu’inspire l’amour a des soins, des attentions, un instinct de prévoyance et de délicatesse, que n’atteint guère l’intérêt de l’amitié la plus vive. Quelque différence qu’il y eût d’ailleurs entre Eglof et Séligni, quant à l’esprit, au caractère, aux habitudes de la vie, leurs manières de m’aimer avaient des rapports si doux, une vérité si parfaite et si touchante, qu’en les connaissant, bien loin de s’étonner que j’eusse pu les aimer tous deux à-la-fois, on aurait beaucoup plus de peine à comprendre comment il m’eût été possible d’aimer l’un sans aimer l’autre, sans les aimer tous deux également. Ce qu’ils craignaient le plus l’un et l’autre, c’était d’obscurcir par le plus léger nuage l’heureuse sérénité de toutes mes pensées et de toutes mes affections ; c’est à moi, c’est à moi seule au monde qu’ils rapportaient l’un et l’autre l’emploi de toutes les ressources de leurs facultés, de leur travail, de l’emploi de leur fortune ; ce n’est que pour ajouter à l’agrément de ma vie que l’un desirait de conserver et d’augmenter sa fortune, l’autre d’en acquérir. J’étais le premier objet de tous leurs efforts, de tous leurs vœux, de toutes leurs espérances ; la sensibilité de l’un et de l’autre avait été profondément éprouvée, ce n’est que dans mon sein qu’elle retrouvait du calme et du bonheur, j’en étais devenue le repos et la vie. Eglof, avant que je me fusse donnée à lui, connaissait tout mon attachement pour son rival ; loin de chercher à m’arracher à ce premier engagement, la crainte de me faire perdre un ami tel que Séligni, un ami dont lui-même jugeait la tendresse si nécessaire à mon bonheur, l’engagea de la meilleure foi du monde à me conseiller de dérober encore à ses yeux l’intimité de notre liaison : il m’en coûta beaucoup de suivre ce conseil ; je comptais bien plus sur la franchise de mon caractère, sur la sincérité de ma tendresse, que sur des efforts de prudence ou de dissimulation qui n’étaient guère à mon usage. Je cédai cependant avec regret à l’ascendant d’une raison que je devais croire supérieure à la mienne : mais heureusement, ou malheureusement, je me trouvai bientôt débarrassée d’un rôle trop pénible pour mon humeur, pour mes principes, et sur-tout pour la naïve candeur de de tous mes sentimens.