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Les nouvelles littéraires, n° 322, 15 décembre 1928. Librairie Larousse.




Le Japon, qui s’isolait complètement au milieu de l’océan Pacifique, était contraint d’ouvrir ses portes, il y a soixante ans, par l’arrivée de navires de guerres américains. La civilisation occidentale introduite de cette façon n’était que la civilisation anglo-américaine. « Philosophie occidentale » signifiait alors pour nous « philosophie en langue anglaise ». L’utilitarisme de Stuart Mill et de Spencer est la première philosophie que nous ayons connue. Heureusement l’esprit japonais n’était pas fait pour accepter pleinement ce genre de pensée. Nous nous sommes détournés de lui sans y avoir trouvé aucune satisfaction. Aussi quand beaucoup plus tard ce même utilitarisme, déguisé sous le nom de « pragmatisme », a tenté de s’introduire chez nous, nous avons su lui fermer poliment nos portes.

La philosophie allemande est entrée au Japon vers 1885. Le premier parmi les philosophes occidentaux, Kant, nous a inspiré un profond respect. Ses principaux ouvrages sont traduits et commentés. Sa doctrine a fait l’objet de nombreux écrits. On a créé même des « soirées kantiennes » pour discuter de temps à autre sur la philosophie transcendantale. Fichte et Hegel sont également très estimés. Nous avons aussi connu un mouvement néo-kantien extrêmement marqué. On a étudié ardemment l’école de Marbourg comme l’école de Heidelberg. Ainsi Hermann Cohen et Heinrich Rickert ont eu parmi nous un grand prestige.

C’est à ce moment, où le criticisme et le logicisme représentait presque exclusivement la philosophie occidentale au Japon, c’est à ce moment même que surgit tout à coup le nom de M. Henri Bergson. C’était vers 1910. On a traduit d’abord l’Evolution créatrice, puis Matière et mémoire, puis l’Introduction à la métaphysique. De son Essai sur les données immédiates de la conscience nous ne possédons qu’une traduction abrégée. Son rôle chez nous a été principalement de nous rendre le goût de la métaphysique. Notre esprit trop desséché par le formalisme critique du néo-kantisme allemand a reçu une « céleste nourriture » de l’intuition métaphysique bergsonienne. Et la philosophie de Nishida, peut-être le plus profond penseur du Japon d’aujourd’hui, se présente comme un effort pour faire la synthèse de la philosophie transcendantale et du bergsonisme. C’est ce qu’indiquent déjà les titres de ses principaux ouvrages : Pensée discursive et expérience vitale, Intuition et réflexion dans la conscience de soi. On peut dire d’une manière générale que ses méditations ont pour but, en acceptant l’intuition de la durée pure, de sauvegarder les valeurs a priori.

Il faut aussi signaler deux effets secondaires produits par le bergsonisme et qui caractérisent précisément l’état actuel de l’étude de la philosophie au Japon.

Premièrement — phénomène assez curieux — c’est par l’intermédiaire de la philosophie bergsonienne, que nous avons appris à apprécier la phénoménologie allemande. Husserl d’abord, non pas tant comme l’auteur de la première partie de ses Recherches logiques, que comme celui de la deuxième partie, non pas tant comme « logicien pur » que comme phénoménologue. Et puis Max Scheler, philosophe de la vie, et tout récemment Martin Heidegger, l’auteur de l’Être et temps. Parmi les points communs entre la philosophie bergsonienne et la phénoménologie allemande, ce qui nous semble le plus caractéristique c’est ce qui justement les distingue toutes deux de la philosophie néo-kantienne : d’une part l’exigence bergsonienne d’abolir la distinction trop nette entre la matière de la connaissance et sa forme, d’autre part l’idée de l’« intentionnalité » chez Husserl ou la notion d’« être dans le monde » chez Heidegger. Ce point commun n’est peut-être qu’un résultat commun de la méthode d’intuition. En tout cas nous avons, au Japon, été amenés du néo-kantisme à la « phénoménologie » par la philosophie bergsonienne.

Le deuxième effet du bergsonisme est beaucoup plus naturel ; il nous a appris à apprécier la philosophie française en générale. Le peu que nous connaissons auparavant de la philosophie française n’était que le Montesquieu de l’Esprit des lois, le J.-J. Rousseau du Contrat social, et le Comte de la sociologie. Maintenant on a commencé à s’interroger sur Boutroux, Ravaisson, Maine de Brian. Dans la philosophie de la « contingence », dans la notion de « l’habitude » et dans la méthode de l’« aperception immédiate » on cherche à trouver le courant principal de la pensée française. On se demande aussi quel rapport la philosophie géniale de M. Bergson soutient d’une part avec Descartes et d’autre part avec Pascal. On approfondit le sens de « médiation », on apprécie l’« esprit de finesse ». Nous savons bien reconnaître l’arbre au fruit.

Maintenant, pourquoi avons-nous une aversion instinctive contre l’utilitarisme ? Pourquoi Kant a-t-il exercé une si grande influence, chez nous ? Pourquoi M. Bergson est-il tant estimé au Japon ? On nous fait parfois le reproche puéril de n’être que d’habiles « imitateurs ». Quand une civilisation s’affronte avec une autre civilisation, une réciprocité d’influence n’a rien que de naturel. Mais l’acceptation de l’idée ne signifie point l’imitation. Ce qui se produit c’est l’assimilation selon le choix. Et le mode du choix lui-même nous révèle toujours la spontanéité et l’activité caractéristique du sujet qui choisit. Or, il y a chez nous deux courants prédominants de la pensée : pensée shintoïste dans la forme du Boushido, et pensée bouddhique dans celle du Zen. Le Boushido, « la voie des Samouraï » est le culte de l’esprit absolu, le mépris du matériel. C’est une morale idéaliste de la « bonne volonté ». Il devait être ainsi la condition sine qua non de l’acceptation du kantisme au Japon. Le kantisme, sinon peut-être comme théorie de la connaissance, du moins comme « fondements de la métaphysique des mœurs », ne saurait, une fois importé, jamais mourir dans le pays du Boushido. D’autre part, le Zen, ou Dhyâna, ou « méditation » consiste en un effort pour saisir l’absolu par l’intuition. Et dans la pensée japonaise c’est lui précisément qui a frayé la voie à la philosophie de M. Bergson.

La méthode bergsonienne est « intuition simple et indivisible de l’esprit », « prise de possession directe » de la durée. Il dit : « On ne rejoindra pas la durée par un détour : il faut s’installer en elle d’emblée. » Un moine zéniste dirait la même chose. M. Bergson écrit : « Nous allons demander à la conscience de s’isoler du monde extérieur, et, par un vigoureux effort d’abstraction, de redevenir elle-même. » C’est aussi la méthode de la méditation du moine zéniste. En parlant de la durée, M. Bergson dit : sa « représentation… quoique clair pour une pensée qui rentre en elle-même et s’abstrait, ne saurait se traduire dans la langue du sens commun. » Pour la même raison, le Zen méprise le mot et le langage. Il est clair que la religion du zen et la philosophie bergsonienne ne sont pas la même chose. Mais il y a un esprit si évidemment commun à tous les deux qu’on ne saurait méconnaître leur affinité essentielle.

Non seulement, dans sa méthode mais même dans son contenu, la philosophie bergsonienne montre une grande ressemblance avec la pensée bouddhique. Nous ne mentionnerons que deux points principaux : 1° l’idée bergsonienne de la durée qui s’exprime dans l’image de « l’écoulement de l’eau » est justement l’idée fondamentale du bouddhisme : la fuite sans repos des choses, un flux d’eau ; 2° quand le bergsonisme admet la possibilité « d’accepter en même temps, et sur le même terrain, la thèse et l’antithèse des antinomies », il est tout proche de la vérité paradoxale qu’énonce le Zen : Nirvâna est Bouddha, Néant est Etre. Toutefois, cette ressemblance résulte de ce qu’ils se servent l’un et l’autre de méthodes d’intuition analogue, mais en toute indépendance. Et l’attrait fascinateur, qu’exerce le bergsonisme consiste précisément pour nous dans le fait qu’il nous montre cette affinité en toute spontanéité originelle. Chez Schopenhauer et chez Nietzsche par contre, quelques inspirations qu’ils nous inspirent, il y a trop de réminiscences orientales pour qu’on les regarde en Orient comme des philosophes vraiment occidentaux. M. Bergson reste dans les limites du génie occidental, et nous attire d’autant plus.