Bœufs roux/01

Éditions Édouard Garand (55p. 3-11).




I


J’ai deux grands bœufs dans mon étable,
Deux grands bœufs blancs marqués de roux :

Ma charrue est en bois d’érable,
L’aiguillon en branche de houx…


Les tranquilles et timides échos de cette matinée d’avril 1899 répétaient dans l’espace tiède, tout plein de vapeurs vermeilles, cette rustique chanson. La voix qui l’avait lancée était une de ces voix du sol canadien, comme il s’en élève tant tous les jours, vibrante, fière, sonore, avec ce cachet de foi et de patriotisme particulier à l’accent de l’agriculteur canadien-français. Sur les lèvres de ce grand paysan la chanson du pays alterne avec la chanson de France ; mais à l’heure des angélus le cantique jaillit de sa vigoureuse poitrine, et, émue, sa voix alors salue la Majesté du Dieu qu’il sert.

L’habitant du Canada français est demeuré le paysan-soldat de la Nouvelle-France…

Et là, toujours, en cette Nouvelle-France, l’amour du clocher, l’amour de la terre et l’amour de la famille éclatent triomphalement de toutes parts, et ce triple amour devient de plus en plus un granit inébranlable.

Il a pourtant subi bien des attaques, ce granit ; mais chaque fois qu’une force ennemie l’a heurté, il a résonné comme un bronze… il n’a ni oscillé, ni chancelé, ni tombé ! Un jour, cependant, il s’était affaibli et l’on avait craint pour son existence : car une épidémie, ou plutôt une hydre effroyable avait pris naissance. L’hydre s’appelait « l’émigration », et ce qui, aujourd’hui, est granit, n’était à ce moment que chaux et sable à peine solidifiés. Et la bête avait attaqué avec rage et furie ce mortier un peu frais. Il s’était bien un peu effrité, il avait même commencé à se désagréger… mais les deux matières — cette chaux et ce sable — étaient bonnes, saines, vivaces. Elles se solidifièrent rapidement, les coups portés par la suite eurent moins d’effet, et le monstre, fatigué, commença à retraiter devant l’invincible. Mais très âpre à l’attaque, elle revenait à la charge de temps à autre, et de ses dents usées elle égratignait bien le bloc, mais elle ne l’entamait point.

Oui, la voix qui venait de jeter cette chanson dans le ciel éclatant de lumières printanières avait bien cette sonorité des granits et des bronzes. Elle révélait la force et la puissance. En l’écoutant, on sentait la voix de l’homme naître de la terre. C’était ce même homme que naguère, Dieu avait établi en son Paradis Terrestre, en lequel il l’avait fait maître et roi. Ce maître-roi avait pour sceptre la charrue ; pour drapeau le clocher qui projeté sa flèche hardie dans l’azur des cieux : pour devise… Dieu ! — Patrie ! Foyer !

Ce maître et ses attributs rayonnaient pleinement dans les clartés puissantes de cette matinée de printemps.

Et le soleil montait toujours, plus brillant, plus chaud, plus joyeux, dissipant les dernières vapeurs du matin et dardant ses millions de rayons d’or, sur les neiges qui, en se fondant, prenaient l’apparence d’une belle nappe de diamants aux feux multiples.

On était à l’aube du printemps canadien.

De la merveilleuse nature canadienne on ne percevait, ce jour-là, que le premier aspect ; ou, peut-être mieux, le printemps canadien commençait sa première étape, et, d’étape en étape, il entrerait presque insensiblement dans toute sa splendeur.

À mesure que grandissait le jour, et à regarder fixement la nappe cristallisée des champs qui flottait par ondulations à peine saisissables, les rayons du soleil apparaissaient comme autant de ciseaux d’or taillant les facettes par millions, et de burins d’argent gravant des multitudes d’arabesques aux couleurs les plus variées et changeantes. La nappe, alors, se transformait, elle devenait une immense tapisserie aux figures les plus curieuses ; et, comme si elle eût été semée de perles, de rubis, de saphirs et d’émeraudes, selon que se mouvaient les rayons du soleil, elle éclatait dans un éblouissement prodigieux, ondulait de plus en plus et projetait dans l’espace d’innombrables paillettes qui reflétaient capricieusement et coquettement le rouge des rubis, le bleu des saphirs et le vert des émeraudes. Sous la chaleur des rayons la neige fumait doucement, et sitôt que la brise de l’Ouest s’apaisait ou s’attardait derrière un rocher, un bois ou un mont, une vapeur nouvelle s’élevait en frémissant, elle formait comme un rideau du plus léger tissu, elle oscillait, ondulait à son tour, puis elle planait, si légère, si diaphane, qu’elle devenait un prisme puissant à travers lequel on découvrait une mer de cristaux les plus étincelants et de formes et de contours les plus séduisants.

La fonte des neiges !… Résurrection de la nature dont la splendeur est inénarrable ! C’est le réveil de la déesse qui, nonchalamment et gracieusement, se dépouille de sa robe de nuit et s’apprête à revêtir ses somptueuses parures du jour ! Le tableau est si captivant, si magique et féérique, qu’on peut le regarder, mais non le décrire ; car l’œuvre du Tout-Puissant dépasse les meilleures facultés de l’homme.

Déjà l’on voyait poindre çà et là une tache de terre noire ou un morceau de chaume cuivré. La nappe de cristaux se déchirait, se trouait peu à peu, le sol depuis longtemps voilé, se découvrait joyeusement et une autre vapeur s’en échappait comme un encens. On aspirait déjà cet exquis parfum de saine terre, parfum qui, bientôt, se confondrait agréablement avec le parfum non moins exquis des lilas et des fleurs.

À ce point du jour, des grives, des passerines et des fauvettes acclament la renaissance de la nature, tout en voletant autour des étables où elles cherchent un petit coin pour reposer leurs ailes et dormir la nuit en attendant que les feuillages, une fois éclos, leur offrent un couvert pour acclamer le réveil de la nature, paraissent s’étonner beaucoup d’entendre une voix d’homme retentir dans les airs. Oui, une voix humaine, et non moins joyeuse et fière que la leur, chante… Et cette voix part de l’intérieur de l’étable au toit de chaume où elles viennent de poser leurs pattes.

Elles écoutent, très curieuses… Les fauvettes penchent leur tête et hérissent le duvet de leur col. Les grives, elles, regardent le ciel embrasé, comme si de là haut cette voix qui les stupéfie fût venue. Les passerines secouent leurs ailes, comme effrayées, et s’apprêtent déjà à reprendre leur vol.

Mais elle s’apaisent, parce que la voix s’est tue. Puis elles frémissent encore lorsque deux longs meuglements, très assourdis, s’élèvent de sous elles et font trembler l’étable et son toit.

Elles s’entre-regardent, puis demeurent très immobiles et silencieuses quand, un moment après, la même voix d’homme se fait entendre, plus forte et plus sonore…


J’ai deux grands bœufs dans mon étable,
Deux grands bœufs blancs marqués de roux…


La voix va se perdre dans le lointain, peut-être vers la terre de France !… Aussitôt du sein de l’étable éclate tout un concert : bêlements grêles d’agnelets, mugissements de bestiaux, cocoricos enroués ou sonores, hennissements, glouglous, pépiements…

De plus loin, un chien aboie…

Une volée de corneilles passe dans l’azur tirant de l’aile du Nord au Sud et croasse avec animation.

Alors, grives, fauvettes et passerines s’envolent en chantant.

Des étables s’étend et s’élève en pente douce un champ de cristaux plus brillants. Au bout de deux arpents environ ce champ s’arrête au bord d’une route. Durant tout l’hiver la neige s’est accumulée dans cette route par petits monticules, et on l’a sillonnée de fines balises de sapin. Ces balises, toujours vertes, on peut les voir en ce jour de printemps ; les unes très droites encore, telles qu’on les a posées à la Noël ; d’autres, à mesure que fond la neige, penchent vers le sol ; d’autres sont tombées. De l’autre côté de la route, qui se déroule de l’Est à l’Ouest, se dresse la maison de ferme, blanche sous sa couche de chaux, haute sur son socle de pierres des champs, avec sa galerie qui l’orne sur toute sa façade, et ses persiennes vertes. Cette maison est un grand carré, n’ayant qu’un rez-de-chaussée. Mais sous le toit à deux pentes recouvert de bardeaux peints en rouge on a aménagé des chambres à coucher, de sorte qu’on peut donner le nom d’étage à la partie supérieure de la maison.

Dans sa simplicité elle a un aspect serein et gai. Elle n’est pas loin du chemin, duquel elle est séparée par un étroit parterre qu’ombragent, en la saison d’été, les frênes, les peupliers, les lilas et les saules pleureurs. Nulle palissade, de sorte qu’elle présente une porte accueillante aux passants. En cette aube de printemps lumineuse et tiède, la maison semble, elle aussi, se réjouir du renouveau de la nature, car de la route on entend partir de ses murs de joyeux éclats de voix et surtout des rires clairs d’enfants espiègles. Car aussi portes, persiennes et fenêtres sont largement ouvertes pour recevoir les souffles chauds et parfumés d’avril. En prêtant l’oreille on saisit, outre les rires d’enfants, une voix très tendre de maman essayant de rappeler à l’ordre de petits turbulents, et, aussi, le fredonnement agréable d’une voix de jeune fille, un fredonnement qui ressemble à un chant d’oiseau. Comme on semble heureux là ! D’autres bruits non moins égayants charment l’oreille : un délicieux pétillement de bois d’érable dont on bourre un fourneau, des chocs argentins d’ustensiles et de vaisselles, et, mêlé à tout cela, le ronronnement monotone, mais non moins délicieux et qui ajoute au charme, d’un rouet. Le ronronnement de ce rouet nous fait imaginer quelque jolie fileuse à tête blonde, aux joues roses, aux lèvres rouges, en jupon de toile ; bref, une de ces poses de simplicité et de candeur comme on en voit sur les images. On s’imagine encore que la voix de jeune fille entendue ne peut-être que celle de la jolie fileuse !…

En écoutant ces bruits divers, on est saisi d’une émotion bien douce. Et quel charme se dégage de cet ensemble !

Et pourtant la nature n’a pas encore repris ses parures étincelantes de l’été !

À une autre époque de l’année, notamment à la saison des fleurs et des feuillages, cette maison de ferme si modeste, cette chaumière de paysans doit certainement ressembler à un Éden. En effet, et nous verrons bientôt combien il pouvait être agréable de vivre là, et combien l’esprit pouvait être séduit dans le splendide décor qui entourait la maison et ses champs.

Pour le moment qu’il nous suffise d’écouter encore le joyeux concert de la maison heureuse !… Puis de nouveau arrivé des étables la voix de l’homme finissant ce refrain :

Ils gagnent dans une semaine
Plus d’argent qu’ils m’en ont coûté !

S’il me fallait les vendre,
J’aimerais mieux me pendre…


Quand la voix se fut tue et que le dernier son se fut enseveli dans les voûtes ensoleillées, une femme à cheveux blancs parut sur la galerie et ses regards se dirigèrent vers les étables. En même temps elle parlait à quelqu’un à l’intérieur de la maison et qu’on ne pouvait apercevoir.

— Écoute donc, Dosithée… est-ce ton père qui chante de même ? Faut croire qu’il est gai cette matinée, ton père !…

Une jeune fille venait de paraître dans l’encadrement de la porte, souriante elle aussi. Une brunette ravissante, au teint blanc et rose, aux lèvres rouges et tout son épanouissement, d’une grâce aussi rayonnante que les cristaux de neige…

— Oui, c’est papa, répondit cette jeune fille d’une voix au timbre harmonieux. Il est à l’étable…

— Il peut bien chanter, ce bougre de Phydime, bougonna la vieille femme, il fait si bon !

Elle laissa errer ses regards sur la campagne enluminée, et avec un geste d’admiration, elle ajouta :

— Fait-il beau un peu !…

— Je n’ai jamais vu plus beau jour de printemps, maman, murmura la jeune fille en regardant le ciel, les arbres dénudés mais dont on pouvait sentir la sève vigoureuse s’agiter sous leurs fibres, les champs et leur manteau cristallisé… et là-bas, comme mouillant le pied de monts élevés aux sommets couverts de neiges, le fleuve Saint-Laurent charriant ses dernières glaces vers la mer.

Les deux femmes demeurèrent silencieuses et contemplatives.

Un homme parut sur la route du côté de l’Est. Il portait sur la tête un bonnet de peau de loutre fort usagé, et il était vêtu d’une toile grise et d’un pantalon de notre « étoffe du pays ». Ses pieds et ses jambes disparaissaient dans de longues bottes dites « bottes sauvages » qu’une lanière de cuir serrait sous les genoux. Il marchait avec précautions, évitant les bancs de neige et les mares d’eau, enfonçant parfois d’un pied, trébuchant, et fumant gaillardement et à grosses bouffées une courte pipe en bois.

La vieille femme vit venir cet homme et, le reconnaissant, dit :

— Tiens ! Dosithée, v’là le père Francœur !

La jeune fille tourna ses regards clairs dans la direction de l’homme qui, malgré le mauvais état du chemin, approchait rapidement.

C’était un type bien connu du paysan canadien. Il portait alertement ses soixante ans. Sa figure rasée et rubiconde conservait un air de franche jovialité sous le bonnet de peau de loutre et encadrée qu’elle était dans un collier de barbe blanche qui, en passant sous le menton, reliait une oreille à l’autre. Il était trapu et légèrement voûté, mais on devinait que la vigueur n’avait pas encore abandonné ce corps chargé d’années de dur labeur. Le père Francœur habitait la ferme voisine située à cinq arpents de là. Il venait souvent, comme un bon voisin, faire la causette dans la matinée, en ces jours où la terre ne requérait pas encore le bras de son maître.

— Bien le bonjour, Dame Ouellet ! Bien le bonjour, Mamezelle Dosithée !

C’était la manière de saluer du père Francœur.

Il monta l’escalier conduisant à la galerie, heurtant à chaque marche ses bottes couvertes de neige fondante.

— Les chemins sont pas beaux, hein ! père Francœur ? dit Dame Ouellet.

— C’est quasiment pas sortable, répondit le visiteur. Tout de même, j’ai pensé que je pourrais venir faire un petit tour.

Survint, en grondant, un gros chien à poil noir et long. Il dormait paisiblement sur le perron de la cuisine à l’arrière de la maison où le soleil dardait ses rayons chauds, lorsque la voix du paysan et ses coups de bottes aux marches de la galerie l’avaient réveillé en sursaut. Comme un bon gardien, il venait voir à quel intrus il avait affaire.

Le père Francœur le nargua :

— Ah ! ah ! Malo, as-tu envie de me sauter aux mollets ? Casse-nez, mon vieux !… T’arrives trop tard… me v’là en sûreté sur la galerie !

Il se mit à rire doucement, tandis que le chien, reconnaissant un voisin, battait gaiement de la queue et retournait à son poste.

Le père Francœur s’informa des gens de la maison, et Dame Ouellet s’enquit de Dame Francœur, puis l’on parla du beau temps, de la neige qui fondait à vue d’œil, du fleuve débarrassé de ses glaces, de la navigation qui allait reprendre, des prochaines semailles qui ne pourraient tarder beaucoup.

Le visiteur secoua sa pipe à la rampe de la galerie, la glissa sous sa blouse et dans une poche de sa veste et demanda :

— Et Phydime ?… Est-ce qu’il est pas à la maison, que je le vois pas ?

— Il est à l’étable, répondit la vieille femme, mais il va venir bientôt.

— Si vous désirez lui parler, monsieur Francœur, dit la jeune fille, je vais l’appeler.

Le père Francœur allait protester, dire qu’il n’était pas pressé, qu’il ne fallait pas déranger son voisin, que déjà la jeune fille appelait d’une voix claire et retentissante :

— Papa ! Papa !…

— J’vas vous dire, mamezelle Dosithée, interrompit le vieux paysan, je viens seulement pour faire un bout de causette. Non, faut pas déranger Phydime, s’il est occupé.

— Mais non, s’écria la vieille femme, il n’a rien à faire, père Francœur. Des fois, vous savez, il s’ennuie qu’on dirait, alors il s’en va à l’étable où il passe son temps à flatter ses animaux.

Et à son tour elle appela d’une voix grêle et perçante :

— Phydime ! Phydime !…

Dans une porte de l’étable se profila, cette fois, une silhouette d’homme, haute, vigoureuse, puissante.

— Eh ben ! qu’est-ce qu’il y a, Phémie ? cria la voix de l’homme.

— C’est le père Francœur qui est venu faire son tour ! répondit Dame Ouellet dans ses deux mains arrondies en trompe autour de sa bouche.

— Ben… ben… retourna le paysan de son étable, on va y aller ! Dis-lui de fumer sa pipe en attendant.

Il rentra dans son étable.

— Je vous ai pourtant dit, Dame Ouellet, reprocha doucement le père Francœur, que je ne voulais pas le déranger.

— Et moi, riposta la vieille femme, je vous ai dit qu’il a rien à faire. Entrez, entrez, vous fumerez votre pipe. Allons ! Dosithée, faut préparer le dîner… il est onze heures, je pense.

Le père Francœur leva la tête vers le ciel, regarda un moment le soleil et prononça avec assurance :

— Si je me trompe pas, il est juste onze heures moins quart…

On entra dans la maison.

Là-bas, à l’étable, l’homme qui était venu poser un instant sa silhouette dans la porte était rentré à l’intérieur. Il allait distribuant des brassées de foin ou de paille aux vaches à la chaîne, aux taures et aux génisses. À deux énormes bœufs roux attachés côte à côte dans une large stalle il apporta une formidable brassée de foin de mil et de trèfle. Les deux bêtes mugirent de joie et enfoncèrent le mufle dans ce foin odoriférant. Le paysan les caressa d’un regard attendri, puis alla soigner les autres animaux. Là à côté des bœufs, un poulain qui piaffait avec impatience. À une extrémité de l’étable se trouvait le poulailler, puis la bergerie, et bientôt l’on n’entendit plus que le bruit des mâchoires et le picotage de la volaille.

Le fermier promena autour de lui un regard content : puis il vint s’accoter contre la stalle des bœufs roux, et se mit à considérer avec amour les deux bêtes qui dévoraient à belles dents le mil et le trèfle.

Ah oui, ses bœufs… s’il les aimait ! Il les avait vu naître quinze ans passés, il les avait élevés, il les avait dressés, et les avait choyés presque comme des enfants. Et eux avaient été ses aides et ses compagnons de travail durant douze années. Ils avaient tracé tous les sillons de cette terre, hersé chaque année ce sol généreux, coupé le foin, le blé, l’avoine, l’orge, le seigle. Il n’était pas un coin de cette terre qu’ils n’avaient foulé de leurs pieds noirs, pas un coin où ils n’avaient, à l’occasion, tondu et souvent plus que « la largeur de leur langue ». Dans le pâturage on pouvait toujours reconnaître la trace de leurs pas. Ils avaient vécu là quinze ans au milieu du troupeau qu’aujourd’hui à titre d’aînés, ils commandaient. Deux générations presque avaient passé devant eux : de leur temps il ne restait plus qu’un vieux bélier et une vieille vache, et bientôt ces deux derniers auraient disparu et eux vivraient encore. Ils étaient fiers de leur ancienneté comme de leur souveraineté, et ils savaient mieux que quiconque paître l’herbe tendre et drue.

On les voyait, l’été, marcher gravement en tête du troupeau qu’ils conduisaient aux plus belles « talles » et aux plus touffues. Là, comme on broutait à l’envie ! Puis, une fois qu’on était bien repu, on tournait le regard satisfait du côté d’un bouquet de saules et d’érables, plus loin, à l’autre bout du pré. Les deux bœufs roux, encore, donnaient le pas : ils gagnaient le petit bois ombreux, s’allongeaient sur l’herbe et la mousse et ruminaient doucement. C’était pour tout le monde la bonne et douce sieste. Vaches, taures, veaux, brebis, agnelets se couchaient tout autour des deux bœufs, de même qu’une troupe de courtisans eussent rendu leurs hommages à deux monarques. Une heure… et souvent deux heures se passaient durant lesquelles les bêtes ruminaient, somnolaient, contemplaient les verdures environnantes, regardaient le ciel bleu et ensoleillé, humaient la brise odorante, chassaient d’un coup de queue la mouche importune. Bonnes bêtes, comme elles étaient heureuses ! Parfois, à la vue du maître qui franchissait le pâturage ou passait dans un champ voisin, elles dressaient la tête et le regardaient aller, curieuses et intéressées. Plus tard, les deux bœufs donnaient le signal du lever, ils s’étiraient, battaient de la queue et tournaient le nez dans la direction d’un ruisseau dont on entendait chanter l’onde claire. Ce lever était toujours un grand remue-ménage ; puis les deux bœufs, de leur pas lent, un peu alourdi par la longue sieste, se dirigeaient vers le ruisseau. Tout le troupeau suivait à la file. Mais souvent des génisses espiègles ou des brebis enthousiastes se mettaient à gambader follement, puis prenaient une course rapide vers le ruisseau. Mais elles ne s’y rendaient pas avant les autres ; elles s’arrêtaient net, regardaient les deux bœufs toujours imperturbables, les laissaient avancer puis se remettaient à la file, non sans exécuter encore quelques gambades. Non… nulle d’elles n’eût osé devancer les deux maîtres à l’abreuvoir. Les vaches elles-mêmes, bien qu’elles eussent pu prétendre à l’honneur d’être les premières en raison de leur rang, attendaient que les deux bœufs roux eussent trempé leurs mufles blancs dans le ruisseau avant d’y humer elles-mêmes.

Pendant quelques minutes tout le troupeau s’abreuvait en silence, puis, le mufle asséché par la langue, chacun écoutait en le regardant la chanson cristalline du petit cours d’eau. Un peu après, les grands bœufs roux promenaient autour d’eux un regard inquisiteur, et, satisfaits de voir que tout le troupeau était là, ils secouaient leurs oreilles et franchissaient le ruisseau pour se rendre à un certain endroit du pré où l’herbe était plus longue ; car ils se souvenaient qu’ils n’étaient pas allés tondre de ce côté depuis plusieurs jours.

Durant les quinze années écoulées Phydime Ouellet avait ainsi suivi la vie routinière de son troupeau, mais surtout de ses bœufs qu’il aimait entre tous. Entre l’époque des semailles et celle des foins, alors qu’il laissait presque tout ce temps ses bœufs au pré, il ne se passait pas une journée qu’il n’allât les voir. Il les caressait de la main et leur parlait un langage qu’eux paraissaient comprendre. Mais cette vie du pré semblait à la longue fatiguer les deux bœufs, l’oisiveté leur devenait un fardeau ; aussi avec quel mugissement joyeux ne saluait-il pas l’apparition de leur maître, quand celui-ci venait les chercher pour les atteler à la charrette à ridelles. Comme il leur plaisait de donner, durant cette saison des vacances, un coup de collier de temps à autre. Le travail ravivait leur appétit en les délassant et ils revenaient au pré plus dispos, la dent plus prompte, la langue plus déliée.

Oui, voilà quinze ans que Phydime Ouellet vivait en si bonne harmonie avec ses bœufs ! Certes, après quinze ans d’existence et douze ans de durs travaux, les braves bêtes n’étaient plus jeunes. Leur pas s’était alourdi et ralenti ; mais, tout de même, à la charrue comme à la herse, et à la charrette lourdement chargée de foin comme à la faucheuse mécanique et à la moissonneuse, ils valaient encore leurs rivaux pour l’endurance… les chevaux ! Et Phydime calculait en lui-même que ses bœufs pourraient lui donner encore plusieurs années de service.

Oui, mais tout en se rappelant les joies que lui avaient données ses bœufs, Phydime se souvenait aussi qu’ils avaient été la cause involontaire de disputes et de tracas. Ces disputes et ces tracas, quoique rares, avaient originé environ quatre années auparavant, alors que le gâs de Phydime — l’unique de ses enfants mâles qui était demeuré sur la terre — jeune gaillard de vingt ans, avait essayé de poser une main directrice dans les affaires du domaine paternel. Ce jeune gaillard avait vu que tous les cultivateurs de la paroisse travaillaient leur terre avec des chevaux, et depuis deux ou trois ans on ne voyait plus de bœufs tirer la charrue. Seul Phydime avait gardé ses bœufs. Aussi, dès qu’il essaya à la charrue, son fils, Horace, osa-t-il se plaindre.

— Papa, dit-il un jour, v’là que tous les habitants de la paroisse ont des chevaux pour travailler, il n’y a plus que nous autres à faire l’ouvrage avec des bœufs ! Pourquoi n’achetez-vous pas des chevaux ?

Phydime avait souri et branlé la tête d’une façon peu approbative.

— Mon garçon, répondit-il, j’veux pas mépriser les chevaux ; mais pour faire l’ouvrage qu’on a à faire, il n’y a pas de chevaux pour faire mieux que les bœufs.

— J’veux ben croire, reprit Horace, que les chevaux feront pas mieux, mais ils feront plus vite. Moi, si j’étais à votre place, je vendrais les bœufs et j’achèterais deux chevaux.

— Ta ! ta ! ta !… mon garçon, s’écria Phydime en secouant rudement sa pipe contre le fourneau de la cuisine, t’es pas encore à ma place, et t’as bien des croûtes à manger avant de l’être. Écoute, Horace : on a la jument grise et la pouliche noire pour atteler sur la « slague » ou sur le « quatre-roues », et on se trouve avoir assez de chevaux de même à nourrir et qui sont toujours quasiment à rien faire. Non… on va garder les bœufs !

Ces dernières paroles avaient été prononcées sur un ton définitif.

Phydime Ouellet était le maître dans sa maison et sur la terre, et il était autoritaire. Quand il avait parlé, il ne fallait pas regimber. Horace, le connaissant, s’était tu et n’avait pas insisté. Mais à mesure qu’il vieillissait, il acquérait de l’audace. En devenant homme il craignait moins l’autorité paternelle. Il connaissait aussi la valeur de ses services sur le domaine, et il pensait que son père lui devait en tenir compte en se soumettant aux vues qu’il exprimait. De ce jour, à chaque printemps et chaque automne, Horace avait essayé de faire passer à son père cet amour exagéré de ses bœufs. Il n’avait pas réussi, et l’on avait eu beau reprendre la même rengaine, les bœufs roux étaient demeurés à l’étable.

Phydime aimait ses bœufs, il les gardait, il les garderait longtemps encore.

Mais cette question n’avait pas été sans soulever des disputes et semer des froids. Entre le père et le fils s’était posé un sentiment de rancœur et de défiance qu’il ne serait pas facile de faire disparaître : Phydime en voudrait à son fils de vouloir lui disputer son autorité ; Horace en voudrait à son père de ne pas se rendre à ses désirs.

La mère, Dame Ouellet, ne pouvant prendre ouvertement ni pour l’un ni pour l’autre, essayait de niveler cette situation cahoteuse ; mais parfois elle penchait trop du côté de son enfant, et parfois aussi elle tentait de donner raison à son mari, si bien qu’elle ne parvenait pas à équilibrer les opinions, et la situation menaçait de s’envenimer.

Heureusement, survenait à ces moments difficiles le prestige d’une noble, douce et généreuse enfant… Dosithée, la cadette des enfants, apaisait les orages et conjurait les catastrophes. Sa voix harmonieuse et son sourire gracieux suffisaient le plus souvent à rétablir, du moins en apparence, l’harmonie.

Si encore cette question, uniquement domestique, n’était pas devenue sujet de discussion dans le domaine extérieur ! En effet, le père Francœur, le voisin de Phydime, était venu mettre les pieds dans les plats en osant conseiller Phydime de vendre ses bœufs et d’acheter des chevaux en leur lieu et place.

Phydime aurait bien pu dire au voisin : « Mon ami, mêlez-vous de vos affaires ! ». Il aurait d’autant pu le dire que cette intrusion d’un voisin dans ses affaires de famille l’irritait ; mais la courtoisie le retenait, et il se contentait de dire, mais sur un ton rude et résolu :

— Non… je garde mes bœufs, père Francœur !

On avait enfin paru comprendre que la volonté de Phydime était irréductible, et qu’il avait dit son dernier mot.

Une année s’était passée sans qu’on parlât de chevaux ou de bœufs.

Puis, un jour, Horace avait cru devoir mettre de nouveau la question sur le tapis. Une occasion, ou plutôt un incident s’était produit qui avait paru favorable au jeune homme pour revenir à l’attaque. En effet, l’un des bœufs roux était tombé malade juste à la veille de la fenaison.

De suite Phydime avait voulu détourner le sujet de la conversation ; mais Horace avait insisté en déclarant que les bœufs roux allaient faire manquer la récolte du foin. Pour comble d’imprudence Dame Ouellet s’était mise du côté de son fils.

Phydime s’était fâché. Il avait fait un geste grave et solennel, puis crié en montrant la porte toute grande ouverte :

— Allez-vous-en tous, si vous êtes pas contents ! Mais moi, j’veux garder mes bœufs !

À la fin, le tempérament de Phydime, qui était un homme aimant la paix et la tranquillité, s’était aigri. Cette paix et cette tranquillité, il eût donné gros pour ne pas les voir troublées, et il eût consenti aux plus durs sacrifices, hormis celui de se débarrasser de ses bœufs. Quoique peu parlant d’ordinaire, il était devenu taciturne ; et sans avoir été grand rieur, il riait rarement depuis ce jour, et le sourire qu’esquissaient parfois ses lèvres minces était peut-être un sourire contraint. Ces transformations dans le caractère du maître de la maison avaient été saisies et comprises sans efforts par Dame Ouellet et Horace ; mais une autre personne les avait encore mieux comprises, c’était Dosithée : la jeune fille, qui aimait son père tout autant que sa mère, en avait été cruellement chagrinée.

Phydime avait répété à son fils ces dures paroles :

— Ah ! oui, mon garçon, tu partiras s’il faut, et j’en serai ben peiné ! Mais, je te le dis, j’vendrai pas mes bœufs… pas à c’t’heure pour sûr et certain !

Partir !… Horace n’y avait peut-être pas songé sérieusement, car il était marié, il avait un enfant, et un autre petit viendrait bientôt.

— Bah ! s’était-il dit, je vais encore patienter un an ou deux, et le père finira bien par démordre de sa marotte.

Certes, le temps pouvait faire tout ce que n’auraient pu réussir les meilleurs conseils et les plus sages avis.

Quatre années s’étaient ainsi passées, et l’on entrait dans la cinquième avec la même perspective de faire le travail de la terre avec les deux bœufs roux.

Les enfants d’Horace étaient devenus deux petits marmousets turbulents, l’un âgé de trois ans, l’autre de deux ans. Ils étaient gais, tapageurs déjà et bégayaient suavement leurs premiers mots. Ils égayaient toute la famille et surtout le grand-père qui les dorlotait et les gâtait.

La cadette de la famille, Dosithée, était revenue du pensionnat où elle avait conquis un magnifique diplôme. C’était l’unique enfant que Phydime avait pu faire instruire.

Car Phydime ne faisait que commencer à connaître l’aisance. Il avait eu quatorze enfants dont trois, malheureusement, étaient morts dans la fleur de l’âge. Les autres, filles et garçons, étaient convenablement établis dans les paroisses environnantes, hormis l’un des garçons, l’aîné des survivants, qui, une fois marié, était allé gagner sa vie dans la ville de Québec. Ce dernier vivait bien pauvrement, comme tous les journaliers des grandes villes. Les autres garçons vivaient sur des terres, sinon richement, du moins à l’abri des privations. Les filles avaient épousé des cultivateurs et toutes étaient contentes de leur sort. Pour élever cette famille et pour établir convenablement ses enfants, il en avait coûté cher à Phydime. Mais il ne le regrettait pas, au contraire. Il avait établi quatre garçons sur des terres, et il avait payé en beaux écus sonnants terres et roulants. À l’aîné qui avait préféré aller vivre à la ville, il avait donné la jolie somme de cinq cents piastres qui, comme il s’en était bien douté, avaient tôt fondu dans la cité. À chacune de ses filles il avait donné comme dot cent piastres en argent et deux cents en nature. Il lui était resté le plus jeune des garçons, Horace, à qui il laisserait un jour le beau domaine qu’il avait édifié, et la plus jeune des filles, Dosithée, qu’il marierait un jour ou l’autre à un brave fils de cultivateur. Comme on le voit, il ne lui avait pas été facile de faire instruire ses enfants qui, d’ailleurs, n’avaient pas manifesté beaucoup d’attraits pour le collège ou le couvent. Tous, cependant, avaient reçu à l’école du village des éléments d’instruction suffisants pour leur permettre de mener leurs affaires à bonne fin.

Ce ne fut qu’après avoir placé ses enfants que Phydime put songer à faire des épargnes, et ce fut à même ces épargnes qu’il fit donner l’instruction à Dosithée. Celle-ci devint, de ce fait, la « demoiselle » de la famille comme elle en était la benjamine.

Phydime Ouellet dépassait la cinquantaine, il approchait même de la soixantaine, au moment où nous le présentons à notre lecteur, et il était content de sa vie. Aujourd’hui, il n’avait qu’un chagrin : celui de voir son aîné gagner misérablement sa vie dans la cité. Mais aussi c’était sa faute à celui-là, puisqu’il n’avait pas voulu de la terre que son père lui avait offerte. Phydime se consolait, toutefois, en pensant qu’un jour ou l’autre son Georges (c’était le prénom de l’aîné) se fatiguerait de la ville et reviendrait au pays natal. Phydime lui achèterait une bonne et belle terre dans le voisinage, et dès lors il n’aurait plus d’inquiétudes au sujet de ses enfants en les voyant tous bien établis autour de lui.

Phydime pouvait donc passer pour un homme heureux, et de fait il l’était, du moins autant qu’il est possible à un être humain de l’être. Il aimait sa femme, quoique fort souvent bougonneuse ; il aimait son fils Horace, qui était vaillant comme tout, malgré qu’il eût le petit défaut de vouloir mener les affaires ; et il adorait sa benjamine, sa jolie et gracieuse Dosithée. Et ses bœufs ?… Ah ! eux aussi avaient bien leur part d’affection !

Ce n’était pas tout : Horace était marié, nous l’avons dit, et il avait épousé une jeune fille accorte, pas laide, généreuse et vaillante. Sous bien des rapports c’était une perle de fille, et Phydime lui-même avait fait la trouvaille de cette perle dans une paroisse voisine. En voyant cette jeune fille, qui atteignait alors ses dix-sept ans, il s’était dit de suite :

— Tiens ! voilà bien ce qu’il faut pour Horace qui veut se marier, et pour moi ça pourra me faire une bru comme on n’en trouve pas tous les jours !

Le mariage s’était fait. Phydime ne s’était nullement trompé sur le compte de cette jeune fille : elle avait de suite fait une femme remarquable et une bru qui faisait l’orgueil du beau-père. Tout avait donc été pour le mieux. Et voilà qu’à présent deux petits feux follets trottinaient toute la journée dans les jambes de la grand’mère et du grand-père, et leur caquetage résonnait dans la grande maison comme un chant de merle. Phydime aimait surtout à entendre ces deux petites voix encore inhabiles chanter déjà distinctement : Pépère !… Pépère !… Et sitôt qu’apparaissait le pépère, les deux petits sautaient sur ses genoux. Lui, les caressait avec amour, il se sentait revivre tout entier et tout heureux dans cette nouvelle génération issue du sang de son sang.

Oui, on avait été vraiment heureux dans cette maison de paysans, on l’avait été jusqu’à ce jour de printemps magnifique qui malgré le grand soleil qui l’illuminait, allait tout à coup s’assombrir.