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La Nouvelle Revue,
octobre 1896

Marcelle Tinayre

Avant l’amour



AVANT L’AMOUR


« J’ai mes droits à l’amour et ma place au soleil. »
A. de Vigny. (La Prison.)


I

J’avais huit ans. Je venais de perdre ma mère et j’arrivais à Paris.

La main dans la main de mon tuteur, je descendais l’escalier de la gare, toute petite dans les vêtements noirs du premier deuil. De la ville énorme, des masses régulières des maisons où le couchant incendiait les enseignes dorées, des vastes perspectives rayonnant autour de la place centrale, il m’est resté de confuses sensations d’étendue, de bruit, de mouvement et, sur l’ardoise violette des toits, sur les platanes effeuillés, sur la foule bariolée ou sombre, la gloire fantastique d’un ciel vert traversé de flammes roses. Mon tuteur, déjà voûté, me conduit doucement, sa bonne face placide alourdie de mélancolie. Puis mes souvenirs deviennent vagues. Je revois un escalier, une antichambre obscure et soudain le luxe d’un salon blanc et or où une grande femme blonde tente vainement de m’embrasser.

— Ah la petite sauvage s’exclame-t-elle devant le mouvement de recul involontaire qui me rejette vers mon tuteur.

Celui-ci répond. Un colloque s’engage et, pendant ce temps, j’examine le mobilier en velours de Gênes, la photographie d’un petit garçon qui me regarde d’un air renfrogné, les beaux candélabres de la cheminée et surtout la dame, la belle Mme Gannerault, la femme de mon parrain, dont on a parlé devant moi deux ou trois fois dans ma vie. Elle ressemble, cette dame, aux portraits d’actrice entrevus tout à l’heure à la vitrine d’un papetier. Elle a la coiffure ondulée et longue, le décolletage encadré de ruches blanches, le médaillon d’or au cou, l’embonpoint naissant, le galbe un peu lourd des cantatrices à la mode. Sa traîne où se mêlent des nœuds et des volants compliqués la rend plus majestueuse encore. Des bracelets tintent dans les dentelles de ses manches. Elle sent bon la poudre de riz. Ah ! certes, dans mes songeries d’enfant, pendant le voyage d’Auray à Paris, je n’imaginais point que parrain Gannerault, humble et bonhomme, pût avoir une épouse si parfaitement imposante, digne en tout point du salon blanc et or.

— Mon ami, vous pouvez y compter. Je serai sa mère. L’enfant de cette pauvre Jeanne ! Elle a huit ans, dites-vous ? Voilà une bien petite sœur pour notre grand Maxime. Allons, ne crains rien, mignonne. Il faut m’embrasser.

— Oui, madame.

— M’aimer un peu.

— Oui, madame.

— Et m’appeler maman.

L’appeler maman ! Je ne sais quel sentiment où se mêlaient la religion de l’habitude, l’effroi du deuil récent, une antipathie inexplicable pour cette élégance, cette poudre de riz, ces grâces maniérées, me fit révolter tout entière, Je détournai la tête. Je repris la main de mon parrain et de nouveau je fondis en larmes.

La dame blonde restait consternée. Pendant que M. Gannerault, ému, me consolait, cherchant de douces paroles : — Marianne ! Voyons, Marianne, mon enfant ! — un désespoir puéril, immense, me secouait. Maman ! maman ! Non, je ne pourrais pas, je ne voulais pas l’appeler maman, cette dame trop grande, trop belle, trop élégante, près de qui j’allais vivre désormais. Il demeurerait, le nom cher et sacré, premier balbutiement des lèvres innocentes, à la pauvre morte endormie dans le cimetière d’Auray. Ce nom l’évoquait tout entière, mince, blanche sous ses bandeaux noirs, l’air délicat, la voix faible et douce, telle que je la voyais tout le jour assise à son bureau avec ses livres, ses papiers, son menu bagage d’institutrice étalé devant elle. Car elle était institutrice et de la plus modeste catégorie, suppléant les religieuses enseignantes du couvent voisin et donnant des leçons mal rétribuées dans quelques familles de vieille noblesse, altières et pauvres. Pourquoi ma mère, si jeune vingt-sept, vingt-huit ans au plus vivait-elle ainsi toute seule, sans parents qui m’eussent été un aïeul indulgent, une tendre grand’maman toute blanche ? Je savais que mon père était mort. Où donc ? En quelles circonstances ? Il y avait dans l’histoire de ma famille un tas de noms, dei détails, de mystères que je ne comprenais pas. D’ailleurs, je pensais rarement à ce père dont je n’avais gardé nul souvenir, dont aucun por trait ne m’avait révélé le visage et je savais par instinct et par expérience qu’il en fallait parler le moins possible, pour ne pas attrister maman.

Et voilà que la destinée agrandissait le vide autour de moi. Ma mère mourait. Les bonnes soeurs qui m’avaient emmenée dès les premiers jours de sa maladie m’appelaient à la chapelle et, avec d’infinies et maladroites précautions, m’apprenaient que maman était partie bien loin, pour bien longtemps, pour toujours peut-être. « Où donc ? ma soeur, où donc ? » Hélas il est un pays où s’en vont les enfants loin des mères, les mères loin des enfants et d’où les enfants et les mères ne reviennent jamais. Oui, j’avais pressenti la vérité. Maman, ma pâle petite maman aux cheveux noirs, était au ciel, avec Jésus et les anges. De là-haut, elle m’aimait encore, elle me surveillait, elle me parlerait tout bas si je savais l’écouler dans mon coeur. Mais Jésus, le ciel, les anges, tout ce merveilleux mystique dont on entourait pour le voiler et l’adoucir le sinistre mystère de la mort, rien ne pouvait me consoler, soulever le poids qui oppressait ma poi- trine et sécher les premières larmes vraies qu’eussent pleurées mes yeux d’enfant.

Mon parrain m’avait emmenée alors et les incidents du voyage, la patiente douceur de l’excellent homme, avaient distrait mon petit esprit mobile et docile. Un mot de Mme Gannerault rouvrait en moi la source des pleurs. Peu à peu ; cependant, elle me con- sola, m’attirant sur ses geMux, apprivoisant l’oiselet sauvage. Je ne devais pas m’effrayer, ni croire qu’elle voulait me faire oublier ma mère. Mais puisque j’allais vivre aupr ès d’elle, dans sa maison où je serais si heureuse, où parrain me gâterait tant, où Maxime serait mon grand frère, il fallait bien l’aimer un peu, la traiter comme une tante, une cousine, une marraine. Et ravie de son idée, de ce nom qui flattait sa sensibilité de bourgeoise romanesque, elle conclut


C’est ça tu m’appelleras marraine, puisque je suis la femme de ton parrain..

Et elle ajouta :

Cela vaut mieux à cause de Maxime. Il serait peut-être jaloux ! Il m’aime tant !

C’est ainsi que je fis mon entrée dans la famille Gannerault.


II

Il me fallut bien des jours pour accepter la vie nouvelle. Mme Gannerault, l’intérêt de la nouveauté affaibli, me laissait vite à moi-même. Ma petile vie s’organisa dans la vie générale, remplie d’étroits devoirs, de naïfs soucis, bornée par les livres d’étude, l’autorité des grandes personnes, le sourire peint des poupées. Je fus l’enfant taciturne et douce qui joue toute seule, rêve des heures dans un coin et parfois ouvre ses oreilles et ses yeux étonnés aux échos, aux aspects de la vie. Les souvenirs d’Auray pâlissaient dans ma mémoire et de la nuit confuse du passé émergeaient seulement quelques scènes, le parloir du cou- vent, la chambre de ma mère un jour que la fenêtre était ouverte et qu’il pleuvait, puis des paysages décolorés, le Loch, la chapelle Sainte-Anne, le quai de Saint-Goustan, comme des lambeaux arrachés à quelque ancienne et splendide tapisserie. J’oubliais le nom des religieuses, la direction des rues, l’aspect des mai- sons et des visages qui me revenait parfois tout déformé. Ma mère elle-même était une orrbre dans un pays de limbes, une silhouette qui s’effaçait sous la fine cendre des jours et des jour s.

Bien nourrie, bien vêtue, bien traitée, je trouvai chez mon parrain toute espèce de petites douceurs auxquelles je n’étais pas habituée. Mais je ne sais quel malaise me rendait la maison triste au retour des promenades était-ce la gêne de vivre dans un lieu qui ne m’était point familier, le silence des repas de famille, l’hostilité latente qui s’épanchait en paroles aigres, en reproches dont je ne comprenais pas le sens et clouait toute la soirée le mari devant ses livres, la femme devant son piano ? Les enfants ont la sensation presque physique des choses anormales. Je sentais avant de le savoir que parrain et marraine ne vivaient pas en bonne intelligence. M. Gannerault, brave homme peureux et doux, ancien proviseur d’un lycée de province, révoqué après le Seize-Mai pour avoir étalé trop naïvement ses sentiments légitimistes, avait gardé les allures un peu gourmées et dignes, l’innocent pédantisme du langage qui révélaient le vieil universitaire. D’ailleurs, il avait lui, si bon et si faible il avait sur la règle, la loi, le devoir, les théories les plus absolues qu’il exprimait à toute occasion et qu’il aurait mieux fait d’appliquer à la direction de son ménage. Mme Gannerault, ma marraine, n’était pas aimable tous les jours. Elle avait été fort jolie et faisait encore un bel effet, aux lumières, quand un fard léger rendait à soir visage un éclat faux et charmant. Ses cheveux blond foncé, tordus très bas, laissaient glisser deux longues boucles sur les belles épaules mûres, savoureuses comme un fruit de fin d’été. Jadis, dans la bonne société de avant la guerre, elle avait eu des succès de beauté et de toilettes et, ruinée, vieillie, elle ne désarmait pas. Comme, après tout, on n’était pas riche, elle s’était résignée à donner des leçons de chant et, tous les ans, elle brillait dans quatre ou cinq concerts chez la baronne Z. et la comtesse T. ses élèves. Aimable, d’une bonté facile et superficielle, elle plaisait beaucoup et s’enorgueillissait de ses relations si, distinguées. Mon parrain était-il assez distingué pour les relations de sa femme ? Je ne sais, mais en tout cas on ne le voyait guère, les dimanches de réception, dans le grand salon blanc et or. Certes, devant les étrangers, Mme Gannerault ne se permettait pas les petites moues méprisantes réservées pour la vie intime. Au contraire, elle ne manquait jamais l’occasion de dire « Quand M. Gannerault a payé de sa situation la fermeté de ses opinions politiques. » Dans les familles bien pensantes, cette petite phrase ne ratait jamais son effet.

Et pourtant, dans cette âme faite de jolies frivolités, de sensibleries quasi ridicules et de sentiments médiocres, une passion s’était développée, unique, absolue, aveugle et touchante. Mme Gaunerault n’avait aimé, n’aimait et n’aimerait jamais que son fils. Maxime était tout pour elle. Il remplaçait l’époux que M. Gannerault ne savait plus être, l’amant que Mme Gannerault n’aurait pas pris, la fortune qu’elle n’avait pas eue, la gloire qu’elle aurait pu avoir. Il était la vivante revanche de la faiblesse et de la médiocrité auxquelles son sexe la condamnait. Elle le chérissait avec cette maternité animale, tantôt sublime, tantôt féroce, des femmes qui n’ont pas eu la vocation de l’amour, mères jalouses, mères douloureuses, qui n’achèvent jamais d’enfanter. Tout était permis à Maxime toutes ses fautes étaient excusées d’avance. Il était le seul beau, le seul bon, le seul fort, promis dès le berceau aux plus rares destinées. Je n’avais point vu Maxime et déjà je devinais en lui l’âme de la maison. Je revois sa chambre aux rideaux fleuris, sa chambre étroite et claire qu’on avait aménagée pour moi. Je couchais dans le petit lit en sapin et bambou qu’il avait quitté pour le dortoir du lycée. J’écrivais mes devoirs à la table où il avait ébauché ses premiers bâtons, La petite bibliothèque était pleine des livres qu’il avait reçus aux distributions de prix, et, sur la cheminée, des photographies le représentaient tout petit enfant, demi-nu sur un coussin avec un hochet et un collier d’ambre ; puis en robe courte, à cinq ans, perché sur un cheval mécanique, et la série continuait, allant du baby au jeune homme en passant par le collégien de huitième et l’inévitable premier communiant. Quand donc le verrais-je, ce Maxime qui allait être mon grand frère et que j’aimais déjà, sincèrement ?

Je le vis un dimanche matin, après quelques semaines mélancoliques qui avaient suffi pour étioler l’enfant menue, mais vivace que M. Gannerault avait ramenée d’Auray. Adossé au poêle de la salle à manger, les mains dans ses poches, les sourcils froncés, d’un mouvement nerveux il semblait écouter impatiemment une semonce de son père. Maxime, à dix-sept ans, avait l’air d’un homme. Une moustache brune ombrait sa lèvre fine et dure. Son menton net et arrondi à la romaine, ses joues creuses, ses durs yeux d’onyx, son front aux méplats accusés, décalaient l’intelligence et l’obstination. Et cet adolescent, droit et froid comme une lame d’épée, avait grand air à côté de son père, pauvre bonhomme doux et gauche qui s’efforçait de paraître imposant.

— Tu m’entends bien ! Ne recommence pas. Si je reçois encore une plainte de ce genre, je sévirai, je t’en préviens. Je sévirai.

Il fallait voir le demi-sourire de Maxime quand M. Gannerault passa dans la pièce voisine, répétant :

— Introduire des livres infâmes dans un lycée ! Mon fils Je sévirai !

Il fallait voir aussi ma marraine s’approcher de l’enfant chéri, écarter ses cheveux sur ses tempes, le baiser au front d’un indulgent baiser qui pardonnait tout.

— Gamin ! grand gamin ! Ah ! les garçons quels chenapans incorrigibles !

Cependant je m’étais avancée. Il fallait bien que Maxime m’aperçût.

— Ah ! la petite Taverley, sans doute.

La petite Marianne, dit Mme Gannerault. Embrasse Maxime, ma mignonne. Tu n’es pas jaloux, mon Nlax ? dit-elle en me repoussant doucement comme pour ménager la suscepti- bilité du Benjamin.

Pas le moins du monde, répondit Maxime avec insouciance. Il m’embrassa du bout des lèvres et mon parrain ayant reparu, tout le monde se mit à table. Maxime racontait les histoires du bahut, expliquant les causes de sa dernière consigne. Je crus comprendre qu’il s’agissait d’un livre introduit par fraude. Mais ce n’était pas la faute de Maxime ; il le prouvait clair comme le jour

Tu vois bien, papa.

Je ne vois rien. Je sais que tu es un truqueur, un rebelle, un indiscipliné. Avec ton intelligence une intelligence remarquable ! avec ta facilité, tes qualités brillantes, avec. avec. tu ne feras jamais rien, que chercher tes aises, aux dépens d’autrui s’il le faut.

La voie irritée de ma marraine s’éleva :

— Pierre, en voilà assez. Vous êtes l’homme le plus sévère, le plus dur. Vous exagérez tout. Laissez donc cet enfant tranquille. Rien n’est plus mauvais que les querelles pendant le repas. Ce pauvre enfant n’est pas si solide, avec la mauvaise nourriture du lycée

— Mais, mon amie.

Non, non, c’est trop ! Il faut que vous empoisonniez l’existence de mon fils, comme vous avez empoisonné la mienne. Si au moins j’avais des compensations d’une autre espèce ! Mais vous n’avez même pas su garder votre situation.

Le déjeuner est brusquement interrompu. Ma marraine crie, Maxime plaisante, M. Gannerault courbe le dos et se réfugie dans son cabinet, et moi, petite fille de neuf ans, que personne ne semble voir, j’apprends à connaître un nouvel aspect de la famille. Ces scènes instructives se renouvelèrent souvent pendant les années qui suivirent. Maxime, bachelier, fit son volontariat d’un an, puis prépara sa licence en droit. Je grandissais sans qu’il parût s’intéresser à la gamine brune et pensive qui tenait si peu de place dans la maison. Parfois, accompagnée de la bonne, je le rencontrais dans les allées du Luxembourg. S’il était seul, il me donnait un baiser froid « Tu vas bien, petite ? Là se bornaient nos effusions. L’intimité s’arrêtait au tutoiement, à certaines formes d’un sans-gêne, sans comporter le moindre échange d’affection. Je ne me rappelle aucune circonstance de ma vie où Maxime ait pris un rôle intéressant.

Aussi je l’aimais peu, ce garçon hautain, concentré et sarcastique et je devinais qu’il flattait l’orgueil de ses parents, sans satisfaire leur tendresse. Il semblait incapable d’émotion. Personne ne pouvait dire l’avoir vu pleurer. Épris d’un petit livre qu’il relisait sans cesse et que je trouvai un jour, le Rouge et le Noir, d’Henri Beyle, il affectait d’admirer les impassibles, les audacieux, les hommes d’action. Nul n’avait pénétré ses plaisirs, ses amours, ses dépenses, l’intimité secrète de sa vie ; nul ne pouvait l’accuser d’imprudences ni de débauches. Il était sérieux. Il travaillait. De petites revues de jeunes avaient publié des articles de lui, signés d’un pseudonyme et qui surprenaient par leur éloquence agressive. Et dans la famille Gannerault régnait un malaise, une méfiance, l’attente angoissée des destinées de ce fils. Son avenir était mystérieux et menaçant comme son âme son âme close et profonde. S’il était bon ou mauvais, personne n’eût osé le dire, mais dans sa bouche les paroles de bienveillance même prenaient un goût amer.

J’avais douze ans. J’étais formée déjà comme une jeune fille et Mme Gannerault s’avisa tout à coup de songer sérieusement à mon éducation. Mon parrain m’avait donné quelques leçons et je savais à peu près autant d’histoire et de géographie que les fillettes de mon âge. Seule, mon instruction religieuse avait subi un singulier retard. On m’envoya donc rue des Feuillantines chez Mme Dumarquet, une institutrice osseuse et jaune, qui, mariée, avait l’air d’une vieille fille. Le pavillon qu’elle habitait, au fond d’une cour, datait peut-être de l’époque où cette même rue des Feuillantines avait vu passer les enfants du général Hugo. Les classes étaient situées au premier étage et nous prenions le repas de midi dans la grande pièce du rez-de-chaussée, qui ouvrait sur la cuisine et sur le prétendu jardin. Le mur était garni de porte-manteaux où pendaient des tabliers noirs, des cartables de toile cirée, des chapeaux et des cordes à sauter, pêle-mêle. Je sens encore l’odeur particulière de cette pièce, quand des paniers ouverts s’échappait un complexe arome de chocolat, de viande froide, de fruits mûrs et de vin répandu. Une tourterelle familière roucoulait sur l’épaule de la sous-maîtresse et nous nous querellions pour lui offrir des miettes de pain. La récréation nous débandait dans une cour plantée de lilas grêles, ces pauvres lilas de Paris étiolés et malades comme des enfants grandis en prison. Alors devant nous fuyaient les moineaux, et les rondes tournoyaient sur des airs très vieux et mélancoliques qui parlaient du beau mois de mai, des marjolaines et des filles de rois prises d’amour. Ah 1 que nous les chantions légèrement, ces airs qui flottent dans toutes les mémoires, et qu’on sait sans les apprendre, pour les avoir respirés tout enfant dans la simple poésie populaire ! Dans le coin des grandes, où je pénétrai l’année suivante, les conversations, les distractions n’étaient pas à ce point innocentes. Le mystère de l’amour hantait ces filles de quatorze à dix-sept ans, qui mettaient en commun leurs troubles rêveries, leur demi-science, leurs divinations et leurs répugnances. Des lectures hâtives, des phrases entendues, la négligence impudique de certains parents avaient instruit plus d’une ; mais les notions qu’elles avaient reçues, incomplètes ou trop précises, se déformaient dans leur esprit en certitudes aussi étrangères la réalité que l’ignorance de leurs cadettes.

Et quand je me rappelle aujourd’hui ce souci inévitable et constant des choses de l’amour qui naît avec l’adolescence dans l’âme de la vierge contemporaine, quand j’évoque la terreur, le dégoût, la tristesse que je reçus de certaines confidences, je me demande si la délicate et prudente révélation de la vérité ne vaudrait pas mieux que l’hypocrisie obligatoire. Mais combien de mères sauraient entreprendre et achever cette éducation spéciale de la jeune fille qu’elles élèvent pour le mariage et qu’elles négligent d’élever pour l’amour ? La plupart de ces mères demeurent attachées de bonne foi à la superstition de l’ignorance virginale et, volontairement, elles oublient que leur virginité, si chaste qu’elle fût, n’était qu’à demi ignorante. Soumise au respect des convenances, modelée sur le type conventionnel de la demoiselle comme il faut, préparée pour donner des garanties apparentes aux futurs épouseurs, la jeune fille apprend, dès la première robe longue, cet art de dissimulation et de simulation qu’elle exercera plus tard contre ces mêmes épouseurs devenus des maris.

Si par hasard les livres trop éloquents, les amitiés trop curieuses sont écartés du gynécée, la vierge conservée jusqu’à dix-huit ans dans cet état de candeur idéale arrive au mariage dépourvue de tout recours contre la conspiration des familles et des jeunes gens. On lui présente un fiancé pareil à la moyenne des hommes qu’elle a rencontrés dans le monde. Parfois sans déplaire, l’étranger ne plait qu’à demi. Mais le père, la mère, la nécessité de s’établir, la vanité d’être madame, se liguent contre ces légères et significatives répulsions que la jeune fille elle-même trouve déraisonnables ignorante qu’elle est des raisons profondes et des conseils de l’instinct. Elle se marie donc elle accepte un contrat dont elle ne connaît point la principale clause, cette clause qui l’eût fait reculer et se reprendre dans une révolte de pudeur elle jure une fidélité dont elle ignore le prix, une obéissance dont elle ignore le caractère. Le lendemain des noces, brutalisée, écœurée, elle se soumet comme un animal passif ou médite déjà des revanches dont seront seuls responsables les parents, le mari, les absurdes mœurs qui ont tendu le piège légal, patenté et fleuri, où tombe la vierge pour s’y réveiller femme.

Hélas ! diront les mères, une fille instruite, avouant qu’elle sait, ne rencontrera pas un homme assez courageux pour l’épouser. L’innocence de la fiancée est le gage de la fidélité de l’épouse, En êtes-vous bien sûres, pauvres mères ? Quant aux hommes qui n’auraient pas le courage dont vous parlez, leur prudence prouve la médiocrité de leurs mérites. Ils sentent qu’ils ne peuvent se faire accepter que par ruse et que la vierge, capable de sacrifier sa pudeur l’amour, ne la sacrifierait point, peut-être, à leurs ignobles calculs et à leur souverain égoïsme. Ils suppriment la dirrieile, glorieuse et charmante conquête qu’accomplira, plus tard, le vengeur, l’amant Ils ne se doutent pas que l’épouse qui sort épouvantée et révoltée de la nuit des noces est vouée à l’adultère où du moins sa personnalité, sa volonté consciente, agiront pleinement et librement.

L’époque de ma première communion étant arrivée, je fus conduite, sous les auspices de Mme Dumarquet, au catéchisme de Saint-Jacques. J’y brillai peu. Était-ce à cause des instructions techniques sans émotion ni simplicité, était-ce l’effet d’une préparation incomplète et maladroite, mais la religion qu’on me révélait n’émut ni mon imagination, ni mon cœur. Trois prêtres étaient chargés de nous instruire le curé d’abord, bonasse et lourd ; l’abbé Lescot, bourru, très savant, dont je revois la face de paysan, la bouche amère et l’œil sceptique l’abbé Borromel, onctueux et pimpant, très apprécié par les mères des enfants libres, comme on appelait les catéchumènes conduites par leurs parents ou par des institutrices particulières. Ma marraine m’eût souhaité pour confesseur ce suave abbé Borromel aux soutanes de drap fin, aux ceintures de belle soie, aux boucles blondes fleurant l’eau de Cologne. Mais la foule des pénitents encombrait les approches de son confessionnal et je dus porter l’aveu de mes fautes au dur abbé Lescot qui ne s’humanisait pour personne. Il ne m’écoutait guère, assoupi dans la chaleur et le silence de la petite boite, à cette heure crépusculaire si solennelle dans les églises vides où le moindre bruit de chaise remuée se répercute en sonore écho. Il m’adressa enfin quelques banalités pieuses « Il faut aimer Notre-Seigneur, obéir aux parents, votre excellente famille, vos bonnes maîtresses. Et la très sainte Vierge que vous aimez de tout votre cœur, n’est-ce pas, mon enfant ?… » Je me crus obligée de répondre, la très sainte Vierge m’étant complètement indifférente, que je ne l’aimais pas autant que je l’aurais voulu. L’abbé Lescot parut surpris « Vous n’êtes donc pas une enfant sage ? » me dit-il non sans rudesse. Je répondis que j’allais à l’office parce qu’on m’y conduisait, que je n’avais aucune ferveur et que je ne demandais pas mieux que de devenir dévote. « Il ne s’agit pas d’être dévote » Il mêla la grâce à la persévérance, le démon à la Vierge, dans un discours filandreux et me ferma au nez la petite porte. Ce prêtre n’était ni psychologue, ni pédagogue !…

Dans la semaine qui précéda la première communion, Mme Dumarquet m’affranchit, ainsi que mes compagnes, de toute espèce de devoirs. Nous fûmes reléguées dans le petit salon de la directrice et là, entre les offices, nous 111mes des livres pieux Songez-y bien Le grand jour approche. Lettres d’un missionnaire. C’étaient des histoires attendrissantes et fades, sans grandeur vraie, et dont aucune ne contenait la phrase, le mot simple et profond qui eût fait passer dans nos âmes innocentes et toutes de bonne volonté le tremblement intérieur d’une révélation divine. Ah les douces, les adorables paraboles de l’Évangile, comme on les déformait, comme on les mutilait dans le style emphatique et plat des écrivailleurs catholiques… À l’église, un dominicain, prêchant la retraite, nous épouvantait avec l’enfer. Enfer théâtral et puéril, enfer de féerie, flammes de Bengale, fourches de carton, pyrotechnie religieuse qui ne m’effraya guère, mais qui bouleversa jusqu’à la terreur les fillettes nerveuses et faibles. Des enfants fondaient en larmes ; d’autres demeuraient stupides. Ils étaient rares, ceux qui portaient dans leurs yeux la sérénité confiante, le joyeux espoir de la foi. Et pourtant quel puissant levier posséderait l’Église pour soulever les âmes d’un tel élan vers l’infini qu’après la chute dans la réalité vulgaire cet élan fût inoubliable à jamais Elle allumerait dans l’ombre discrète des cœurs la lampe d’idéal qui luit jusqu’à la mort, malgré les coups de vent de la vie. Mais la poésie a déserté l’autel où officient des fonctionnaires. Le catholicisme, dans les grandes villes, n’a plus d’apôtres, ni de martyrs. Il n’inspire plus les artistes. Quelle parole vraiment divine trouverait un écho dans ces sanctuaires où tout est tarifé la chaise où l’on prie, les cierges des noces, le drap banal des morts ; où le lucre, la haine, le mensonge éternisent leurs agitations stériles parmi le mauvais goût effroyable des Sacrés-Cœurs en plâtre peint ?

Cependant, l’encens, les fleurs, les harmonies parlaient à mes sens délicats d’enfant précoce, si Dieu n’était point sensible à mon cœur. Le matin de ma première communion, je ne me vis pas sans émotion transfigurée dans les blancheurs transparentes qui bruissaient comme des ailes autour de moi. Toute la famille était là mon tuteur, ma marraine, quelques parents et amis des Gannerault convoqués pour la circonstance. Oh ! le clair, le gai matin de mai ! Le soleil riait aux vitraux et sur l’autel la flamme des cierges pâlissait, or atténué jusqu’à des douceurs d’étoile. Et nos lèvres chantaient le cantique d’amour

Mon bien-aimé ne paraît pas encore.

Trop longue nuit, dureras-tu toujours ?

Rends-moi Jésus, ma joie et mes amours

Avec les autres, je chantais ces vers de Fénelon qui me charmaient par leur langueur profane. Un trouble se répandait en moi. Ce voile blanc, ces cérémonies, n’étaient-ce pas le simulacre des noces qui hantaient déjà nos imaginations d’enfant ? Pourquoi, quand les garçons demeuraient indifférents et raides sous leur frisure, la frange du brassard battant leurs coudes, un frisson passait-il sous les mousselines virginales ? Ces gamins de douze ans étaient bien des gamins, mais beaucoup parmi ces filles de douze ans étaient presque femmes et leurs lèvres se plaisaient à prononcer ces mots de bien-aimé, d’union, d’amour dont elles pressentaient la volupté future, le sens terrestre, la douceur encore défendue. Mais quand nous allâmes à l’autel, je me ressouvins de tout ce que j’avais lu dans les livres, de la joie, de l’extase ineffable qu’on nous promettait. Et la communion accomplie, à me sentir si parfaitement maîtresse de moi, si calme, si tiède, j’éprouvai le sentiment d’une vague duperie, le froid d’une déception.

Beaucoup, parmi mes compagnes, pleuraient d’émotion nerveuse et les mères pleuraient comme elles quel sentiment faisait couler les larmes de ces femmes de trente ans dans la force de leur jeunesse mûre et qui se frappaient en secret la poitrine devant le voile blanc de leur enfant ? Piété, tendresse, regret, remords ? Combien étaient venues avec un mystère dans le cœur, amour défendu, délices du péché, espoir coupable, inavoué désir ? Douloureusement, elles se rappelaient le jour de blancheur et d’innocence, la sérénité de leurs douze ans et combien, parmi les petites fiancées de Jésus étaient prédestinées aux mêmes amours, aux mêmes fautes, aux mêmes douleurs ?

Maxime arriva pour le déjeuner. Nous avions une dizaine d’invités pour la plupart cérémonieux et roides, une douairière dévote et sa fille, un colonel d’artillerie, deux couples bourgeois, deux vieux musiciens et une seule jeune femme, Mme Estelle Laforest, dont les cheveux teints, les lèvres peintes, la toilette excentrique et indiscrète effarèrent les dames de Corhouët. Le colonel Tabat s’empressait près d’elle, mon parrain semblait hypnotisé par les grâces de cette bourgeoise légère une des bonnes leçons de Mme Gannerault et les autres dames, toutes laides et mûres, séchaient de mélancolie dans leur coin. Ce fut bien autre chose à l’arrivée de Maxime, l’unique jeune homme de la société. À ce moment, Mme Laforest, assise au piano pour faire prendre patience à nos convives lançait d’une voix aigrelette la Sérénade d’Holmès :

Hier comme aujourd’hui, ce soir comme demain,

Je t’adore !…

Maxime s’offrit à tourner les pages. Mme Gannerault souriait à son élève, Mme Laforest chantait faux avec aplomb, le colonel était béant, et personne ne songeait à l’héroïne de la fête qui froissait sa jupe blanche à la place d’honneur.

Après les compliments d’usage, Maxime se souvint que j’existais. Il m’embrassa, m’appela sa petite amie, et me tourna le dos à table, Mme Laforest m’interrogea sur mes impressions.

— Elle est bien heureuse, la chère petite, bien heureuse ! C’est le plus beau jour de la vie, assurément. Oh ! ce voile blanc !… Quel rêve ! Dès huit ans, madame, j’y pensais. Ça m’a donné des distractions, par exemple !… J’étais folle à l’idée de me marier… pour le voile et la couronne. Croyez-vous ! Il n’y a plus d’enfants !

Le fait est, appuya l’un des vieux musiciens, que, sans l’attrait du costume et des cérémonies, bon nombre de jeunes personnes prolongeraient, avec raison, leur séjour dans leur famille.

Et l’on verrait moins de femmes écervelées, ajouta Mme Tabat aigrement.

Mon Dieu ! fit Mme de Corhouël, de quoi allons-nous parler devant cette enfant !

Tout le monde convint qu’il fallait respecter le recueillement du petit ange. Au dessert, on but à mon bonheur, à mes progrès, à ma famille adoptive. Ma marraine, émue, s’essuyait les yeux. Comme on se levait de table, elle demanda à son fils Ne veux-tu pas nous accompagner ?

— À vêpres !

Il sourit

— Non, chère maman. Je dois passer au Tan~6our. et même… je le regrette !… mais je suis attendu à Versailles pour dîner.

Mon parrain répliqua…

— Bon bon ! C’est toujours la même chose. Nous ne te voyons plus. Aujourd’hui, pourtant, pour cette fête de famille… j’aurais cru.

Pierre ! Pierre ! fit Mme Gannerault.

Les dames s’engouffraient dans la chambre de ma tante pour mettre leurs manteaux et leurs chapeaux. Mme Laforest avait prié Maxime de l’aider à chercher sa musique. Je me trouvai seule dans l’antichambre, et l’idée me vint d’avertir la jeune femme qu’une page de la Sérénade avait glissé derrière le piano. J’allais tirer le battant de la porte qui n’était pas fermée, mais poussée tout contre l’autre battant, quand un spectacle aperçu par l’étroite fente me cloua net derrière le vantail.

Maxime, assis sur le canapé, tenait sur ses genoux Mme Laforest, très rouge, les cheveux défrisés, le corsage fripé. Il l’enlaçait hardiment, tandis qu’elle se renversait en arrière avec un rire muet. Soudain, elle sembla céder. Ses mains s’ouvrirent, ses bras se dénouèrent. Maxime se pencha et je vis leur baiser leur avide, leur lascif baiser qui me sembla durer une heure. Une voiture passa, ébranlant les vitres. Des cristaux s’entre-choquèrent. Brusquement ils furent debout, tous les deux.

— Bête ! dit la jeune femme, d’un ton de reproche.

Ils écoutaient. Rassurée par le silence, elle continua

— Tu as perdu la tête ! Ici !… Eh bien ce serait drôle si ta mère nous surprenait !

— Bah dit tranquillement Maxime, quand c’est dangereux, c’est bien meilleur.

Il prit Mme Laforest par les épaules

— Ta mère ! Ça la flatterait pour moi, voilà tout. Que j’aie vingt maitresses, elle s’en moque, pourvu que j’épouse, au bon moment, une demoiselle à sac. Allons, Mimi à ce soir. Ton mari ne nous fera pas la blague de nous surprendre !

— Ah le pauvre homme Il est loin !

Elle lui offrit sa bouche. Je me rejetai dans la salle à manger.

Mon cœur battait. Il me semblait que j’étais témoin et complice d’un crime. Certes, je ne comprenais qu’à demi jusqu’à quel point pouvaient être coupables ces deux êtres que j’avais surpris enlacés. Mais ce baiser, ce tutoiement !… Je sentais, avertie par l’instinct naissant de la femme, qu’ils faisaient ou voulaient faire quelque chose de mal.

Ma marraine me trouva fort pâle quand elle revint. L’émotion, la fatigue, le jeûne de la matinée expliquèrent mon malaise. Nous reprîmes le chemin de l’église.

Si pendant la messe j’avais péché par involontaire froideur, je péchai par indifférence aux vêpres de l’après-midi. J’avais souvent ouï dire que l’avenir de toute une vie dépendait de la première communion, et je m’attristai de ma propre frigidité. J’avais beau m’évertuer à chercher des pensées pieuses, chanter à l’unisson les cantiques d’actions de grâces, je sentais que ce jour était souillé. Sans cesse, je revoyais Mme Laforest sur les genoux de Maxime ; j’entendais le bruit de leur baiser. J’entrevoyais je ne sais quels abîmes de hontes mystérieuses et une noire tristesse m’envahissait peu à peu. J’avais froid dans l’âme. Vainement gémissait la voix infinie des orgues, vainement brûlaient les cierges purs dans le pur encens, le charme était rompu. Je n’avais point trouvé le céleste amour dont parlaient les prêtres, et j’avais entrevu, avec ses mensonges et ses brutalités, le coupable mystère des amours humaines.


III

Tu peux t’habiller, ma petite Marianne. Je n’ai plus qu’à passer ma robe. Eh bien, n’est-pas superbe ainsi, notre salon ?

— Très beau, marraine.

Mme Gannerault, en peignoir flottant, déjà chaussée, juponnée, coiffée comme pour le bal, regardait autour d’elle avec complaisance. Les candélabres brûlant haut de toutes leurs bougies égayaient d’une clarté de fête la solitude du grand salon. Ma marraine clôturait par une soirée musicale et dansante la série de ses réceptions d’hiver. Le programme était particulièrement chargé, ce soir-là duos, soli, musique de chambre, chœurs d’élèves, jusqu’à minuit. Le concert ensuite se transformerait en un bal d’autant plus animé que les présentations seraient faites, les relations ébauchées depuis trois heures. Nous avions passé la journée à préparer le buffet non moins chargé que le programme ! et nous avions réalisé des miracles d’économie, car le terme d’avril allant échoir, cette soirée quasi obligatoire compromettait gravement l’équilibre du budget. Mme Gannerault était passée maîtresse dans cet art tout parisien de faire beaucoup d’effet avec peu d’argent. Nul, parmi nos invités, n’aurait soupçonné que les galantines, les viandes rôties, les salades russes avaient été préparées à la maison par ma marraine elle-même ; que les vins étaient pris à crédit et qu’un petit glacier des Batignolles avait fourni les glaces. Moi-même je m’étais levée à cinq heures pour accompagner la servante aux grandes Halles, puis au Marché aux Fleurs, et toute la journée j’avais râpé du chocolat et beurré des sandwiches. Maintenant les lilas s’effeuillaient en neige odorante jusque dans les branches du petit lustre de Saxe, les chaises s’alignaient en demi-cercle, les bougies flambaient, et le maître d’hôtel à vingt-cinq francs, tout noir, semblait célébrer devant le buffet, blanc et éblouissant, l’office de la gourmandise. Les amies de ma marraine allaient jaunir de jalousie, et les riches élèves penseraient que Mme Gannerault leur faisait une grâce en daignant accepter leur argent. C’est une triste vérité qu’on ne prête qu’aux riches, et qu’à Paris il faut paraître pour être et offrir des truffes à ceux qui nous permettent de gagner le pain quotidien.

J’étais rentrée dans ma chambre et, avant de m’habiller, je nouais mon épaisse, rebelle et sombre chevelure. Le miroir de la toilette me renvoyait mon visage. Entre les moulures du bois laqué, dans l’eau mystérieuse de la glace où tremblait le reflet des bougies je voyais une fille point très jolie, pas laide non plus, assez forte pour ses dix-sept ans, la gorge bien formée, la taille mince dans le corset de batiste blanche, les bras encore un peu menus. Et je l’examinais, cette ombre de moi-même, avec une naïve curiosité. Ah pourquoi l’ovale du visage n’était-il pas un peu plus allongé, plus fin l’arc mobile de la bouche ?… Le nez, délicatement aquilin, donnait quelque noblesse au profil. Les yeux, d’un bleu violet très foncé, paraissaient noirs ; mais quand une émotion les pâlissait, ils rappelaient le profond velours des pensées. Et sur le front mat, sur les tempes où couraient des veines d’azur, sur les épaules frêles de fillette, une énorme et magnifique chevelure roulait en cascade de soie noire. Les bras levés, je tordais ces cheveux dont l’opulence était presque gênante, et une pensée traversait mon esprit, une pensée qui me revenait sans cesse par les soirs de toilette et de gala « Suis-je assez belle pour être aimée ?… Serai-je aimée, un jour ? »

Et tout en plantant dans le casque noir et parfumé les épingles d’écaille légère, je regardais le crucifix d’ivoire accroché au chevet de mon lit et qui semblait me reprocher mon souci profane de la beauté et de l’amour. Dire que j’avais été si pieuse et que j’étais devenue si indifférente presque aussi tiède qu’au lendemain de ma première communion !

Elles ressuscitaient, les heures mornes, les lentes années d’adolescence. À quinze ans, après avoir quitté la pension de Mme Dumarquet, j’avais commencé ma vie de jeune fille. Maxime, devenu secrétaire intime d’un diplomate connu, voyageait en Russie et en Allemagne. Ma marraine était toute à ses leçons, à ses visites, à ses plaisirs, et mon parrain, qui vieillissait rapidement, s’enterrait dans ses livres. En vain, pour compléter mes études, il m’ordonnait des lectures sérieuses dont je devais écrire le commentaire, excellent exercice qui m’a permis d’étudier et de formuler mes impressions. En vain le piano, le chant, le dessin se partageaient mes journées. Dans ce vaste appartement que la mélancolie et le désordre habitaient, je ne me sentais pas vivre. Ma fenêtre ouvrait sur un confus horizon de jardins et de toits dont les nuances grises et vert foncé ressemblaient à la triste couleur de mes rêves. J’avais peu d’amies, et je les recevais rarement… D’ailleurs les jeunes filles de mon âge ne m’intéressaient guère. Les meilleures étaient simples et niaises ; les plus intelligentes étaient gâtées par des succès d’école et affectaient une pédanterie qui m’agaçait ; certaines m’avaient gênée par des velléités de tendresse un peu trouble. Toutes commençaient l’âpre chasse aux maris, et les jalousies dénigrantes se heurtaient dans leur petit groupe où toutes se sentaient rivales. Leur rêve allait à l’époux gentil et bien habillé, pourvu d’une bonne position, qui leur promettrait peu d’enfants et beaucoup de toilettes.

— Ne te monte pas la tête, ma pauvre fille me disait Mme Gannerault quand on annonçait les fiançailles d’une amie. Tu n’es ni riche, ni belle. Ne pense pas au mariage. Ça t’évitera des déceptions…

Je n’étais pas riche, évidemment, car six cents francs de rente, dans ce monde de bourgeois cossus où nous vivions, ne pouvaient constituer une dot décente. Je n’étais pas belle et Mme Gannerault, qui ne comprenait aucun type de beauté, hormis le sien, exagérait la sévérité de la nature et sa parcimonie à mon endroit. Elle n’aimait ni les femmes brunes, ni les femmes minces, ni les femmes pâles. J’étais brune, mince, pâle donc j’étais laide, et cette certitude m’attristait.

Indépendante d’esprit, bourrée d’idées fausses qui peu à peu se transformaient, curieuse comme Psyché et comme Ève, je traversai la période romantique de la première jeunesse. Impatiente de tout connaître, avide de sentir, j’aurais voulu embrasser à la fois toutes les formes de la vie. Je sentais en moi une flamme sans aliment, des impulsions sans but, des vouloirs sans objet, toute une force inemployée qui se dépensait en agitations vaines. J’avais perdu l’insouciance joyeuse de l’enfant avant d’avoir conquis la libre responsabilité de la femme. Mon âme s’étonnait de la puérilité de mon corps ; elle tendait en avant, vers l’inconnu de la vie, gênée par ce compagnon mal assorti et retardataire. Il avait quinze ans, elle vingt peut-être… Bientôt je m’étiolai dans une langueur muette qui n’était pas sans douceur. J’aimai la solitude de ma chambrette que les livres, lus au hasard, peuplèrent bientôt de formes fascinantes. Les classiques austères prêtés par mon tuteur, et soigneusement expurgés, glaçaient mon imagination comme des pensums. Mais j’avais découvert la clef de la bibliothèque où l’enfer moderne se dissimulait sous de modestes couvertures jaunes. Pêle-mêle, Vigny, Musset, Flaubert, Balzac me tombèrent dans les mains. Ceux-là du moins parlaient, non plus de Rome et de César ; mais de la vie contemporaine et familière, des amours, des fautes, des douleurs que je coudoyais dans la rue et que j’aspirais à ressentir. J’étais trop inexpérimentée pour apprécier les graves études de psychologie le naturalisme, avec ses violences, m’écœurait un peu ; j’ignorais complètement les problèmes sociaux. J’allai, d’instinct, à la poésie pure, au roman, aux œuvres de tendresse et de volupté.

Toutes dangereuses qu’étaient ces œuvres, elles me passionnèrent sans me dépraver. Comme la plupart de mes compagnes, je connaissais la théorie de l’amour… Mais mon cœur était trop exalté pour n’être point pur et d’inévitables dévergondages d’imagination n’avaient point entamé mon absolue chasteté physique. Cette exaltation même de mes sentiments et l’action puissante de la nature me sauvèrent de tout égarement.

Mais le désir de l’amour, imprécis et hallucinant, entra soudain dans ma jeunesse. Il se manifesta d’abord par une vive douleur de me sentir laide, incapable peut-être d’inspirer ces passions admirables dont la flamme m’avait brûlée, à travers les mensonges de l’art. Pourtant mon corps se formait. La seizième année fleurissait mes lèvres et mon sein ; mes yeux étaient doux comme des caresses, et je ne sais quel instinct m’avertissait que l’heure était proche où la caresse de ces yeux prendrait un sens. Mon cerveau fermentait ; une angoisse triste et délicieuse oppressait déjà mon cœur et s’épanchait en larmes dont j’ignorais la cause. Quelquefois, la nuit, quand tout dormait dans la maison, je me sentais étouffer dans ma chambre étroite. Demi-nue, je me penchais à la fenêtre ; l’air frais apaisait cette fièvre singulière qui brûlait mon sang et le vent d’automne, effleurant ma poitrine, semblait emporter le cauchemar qui l’écrasait. Alors je considérais ma destinée. Je pensais à l’Inconnu qui traversait parfois mes songes, à celui qui dormait ou veillait sous ces mêmes étoiles, par cette même nuit, tout près de moi peut-être, et si loin !…

Ni Mme Gannerault ni mon parrain ne semblaient comprendre la crise que je traversais. Pour eux, j’étais une enfant, une enfant taciturne et bizarre dont le caractère les inquiétait. Mes amies préférées, Madeleine Larcy, Suzanne Exelmans étaient l’une trop naïve, l’autre trop frivole. À qui parler, à qui confier mon intime misère, le mal d’ennui et de désir qui me tourmentait ? Je me sentais étrangère à tout et à tous. Les livres, les conversations surprises, les choses vues, entendues, devinées surtout, me faisaient pressentir un monde d’hypocrisies, de lâchetés, d’égoïsmes féroces, le règne universel de la médiocrité. Je souffrais de cette prescience. À ce moment critique et décisif de la puberté morale, je me sentais sans guide et sans soutien. Et voici qu’un jour pluvieux de novembre, un caprice de ma marraine nous fit entrer dans une église où prêchait un prêtre inconnu. Il développait avec un art délicat cette parole de saint Jean « Mes bien-aimés, Dieu est amour !… » et comme s’il eût parlé pour moi seule, ses paroles versaient une myrrhe embaumée, une fraîche lumière dans les ténèbres de mon cœur.

Aussitôt l’extrême jeunesse a de ces ressources généreuses les souvenirs troubles des scènes qui avaient accompagné ma première communion, s’atténuaient, s’effaçaient, reculaient dans un passé chimérique. Et les rares élans religieux de mon enfance se coloraient des mirages de mon imagination. Trop jeune pour goûter la vie, trop mûre pour ne point la désirer, je trouvais un aliment à l’ardeur d’amour qui me consumait en silence. Dieu seul, lui qui est amour, me révélerait les joies de la tendresse partagée, l’extase des effusions, la douceur des confidences. Et brusquement, sans réfléchir ni m’interroger, je me jetai dans la foi comme je me serais jetée dans la passion. Je balbutiai, dans la prière, le langage instinctif de l’amante. La lecture de l’Imitation acheva de m’affoler. Certes, je ne le comprenais qu’à demi, et je l’interprétais étrangement, ce poème ardent et désolé du mystique amour, livre de vie, livre de mort qui tue dans les âmes la volonté de l’action et les stupéfie comme un narcotique. L’odeur du cloître m’enivra. Je vécus tout un hiver sur les confins de la réalité et du rêve, et je reçus du plus sévère des maîtres l’éducation même de l’amour.

Mon confesseur s’en effraya. Il m’interdit ces méditations, ces lectures, ces minutieuses pratiques qui occupaient et distrayaient mon cœur. Il voulut me ramener à la vie régulière, aux étroits devoirs, à cette médiocrité de sentiment qui m’avait révoltée naguère. Alors s’écroula l’édifice de ma vaine religiosité. Le ridicule des Sacré-Cœurs en plâtre, la laideur des monuments modernes, la niaiserie de la littérature catholico-sentimentale, m’apparurent tout à coup. Le désir de vivre la vie refleurit en moi avec les premiers bourgeons de mars, avec le soleil, avec le flux des sèves,…

Et de la chrysalide de l’adolescente s’évada une femme que je ne soupçonnais pas. Elle respirait, affranchie de l’hiver et de la tristesse. Elle devinait la puissance de son sexe ; elle se révélait sa propre beauté. Ce charmant printemps de 188… qui poudrait d’un vert si délicat la grisaille des hautes branches, j’en sens remonter à mon cœur la lointaine ivresse. Riche de l’inconnu et de l’espoir que contenaient les années proches, je savourais avec des gaietés d’enfant les petites vanités de la parure. Chaque ajustement imprévu m’enorgueillissait comme les galons d’un nouveau grade. Et quand je marchais avec ma marraine, sur les trottoirs lavés des tièdes pluies d’avril, je sentais errer sur moi, hardi et doux, le regard détourné des hommes.

C’est à cette époque que je rencontrai, dans plusieurs soirées intimes, sortes de demi-bals blancs, un brave jeune homme, un peu lourd, point spirituel et que je croyais malheureux et mélancolique. Francis Perclaud m’avait invitée à plusieurs reprises ; il avait ébauché de vagues compliments et tenté, pendant deux ou trois mois, un flirt innocent et timide. Assurément, ce pauvre garçon, qui est aujourd’hui substitut en province, n’avait rien de bien dangereux. Mais j’aimais trop l’amour pour n’en pas chérir l’apparence et, de bonne foi, la petite sotte passionnée se mit en devoir d’adorer Francis. Niaiserie de la dix-septième année !…

Il est encore présent à ma mémoire, le soir où je lus dans les yeux du jeune homme l’émotion passagère d’une tendresse, qui était peut-être un inconscient désir des femmes animées, les hommes excités par la libre gaieté du souper, riaient autour des petites tables éparses dans un désordre de débandade. J’étais plus hardie que de coutume, un peu grise, embellie par cette griserie même et Francis semblait transformé. Il était galant, il était espiègle. Et sur une repartie un peu vive, oubliant le souci des convenances dont il ne se départait jamais, il mit un baiser sur mon bras nu.

Soyons sincère tout à fait. Mon indignation ne fut qu’apparente. Je ne sais quel sentiment de vanité me rendit la clémence facile. Cependant quand, revenue dans ma petite chambre, je tentai l’analyse de mes impressions, je sentis, à ma grande surprise, que j’étais émue à peine et pas heureuse du tout. Quoi ! c’était cela l’amour ?… J’étais, bien malgré moi, d’une froideur désespérante et l’image de Francis ne me donnait pas, quand je l’évoquais, cette secousse au cœur, cette émotion lancinante qu’il me semblait nécessaire d’éprouver.

Pauvre Francis ! Si je fus avec lui ingénument coquette et provocante sans m’en douter, je m’efforçai de l’aimer de la meilleure foi du monde. Malheureusement, ni son caractère paisible, ni sa lourde personne trop bien portante, ne favorisaient l’exaltation sentimentale qu’il m’eût été si doux de ressentir. Aussi quand je revis M. Perclaud, à le trouver si placide, avec, dans les yeux, je ne sais quelle béate fierté, j’éprouvai un sentiment de colère, de honte, de ridicule infini. Décidément, je n’avais pas de chance et mon « premier amour avortait dans la banalité la plus désolante. Francis ne comprit pas grand’chose au changement qui s’opérait en moi. Il dut se dire que j’étais une gamine capricieuse. Mais, sans grand effort, sans souffrance, il se résigna aux seconds plans.

Ma toilette achevée, mes gants mis, un œillet blanc piqué à la ceinture de ma robe de tulle, je restais pensive, interrogeant l’avenir. Que me réservait-il, cet avenir plus mystérieux pour moi que pour tout autre ? Mais la jeunesse vit dans le présent et le présent, pour moi, c’était une nuit de fête, la joie de la parure, l’espoir de triomphes que je ne précisais pas.


IV

Une heure après, dans le salon déjà plein, j’étais assise entre mes deux amies, Laurette et Madeleine. Nous nous groupions ainsi, d’instinct, sûres de former une belle harmonie. Vêtues de blanc, dans un triple nuage de tulle où chatoyait la nacre des ceintures de satin, nous réalisions les trois aspects de la jeune fille la passionnée, la passive, la frivole. Et près de la grâce blonde, un peu mièvre, de Madeleine Larcy, près de la gaie mutinerie de Laurette, vraie fille de Paris aux tresses châtain, aux yeux couleur d’eau, ma petite tête aux lignes fermes, couronnée de cheveux noirs, accentuait son caractère de tendre énergie. Vous êtes jolies comme les Grâces, nous avait dit le père Perronnet, le musicien qui aimait encore les comparaisons mythologiques et les compliments surannés.

Cependant les duos, les cavatines, les romances sévissaient. J’exécrais cet art italien, ces trilles, ces roulades, ces effets qui mettaient en valeur la souple voix de ma marraine. Chanteuse experte, excellente pianiste, elle n’était guère plus artiste qu’un joueur d’orgue de Barbarie et la plupart de ses invités se pâmaient aux tours de force qu’elle exécutait hardiment. Mme Gannerault se piquait d’être réactionnaire en art comme en politique, et pour une heureuse inspiration de Rossini et de Meyerbeer, elle nous servait vingt ritournelles vulgaires, larmoyantes, raccrocheuses comme des courtisanes, habiles à susciter les émotions de pauvre qualité. Que de Plus blanche que la blanche hermine ! que de Nobles seigneurs, salut ! nous furent infligés ! Les élèves de ma marraine se gargarisaient de vocalises, à la grande admiration de l’auditoire composé de ces riches bourgeois qui aiment le café-concert, le couplet égrillard, la littérature sentimentale et la peinture bien finie.

Quel malheur ! disait Mme Gannerault, Marianne, avec sa jolie voix un contralto étonnant ! Marianne n’aime pas la musique !

Assurément je n’aimais point cette musique qui ravissait ma marraine et mon tuteur. Mon culte allait à Beethoven que je connaissais peu, remontait à Haydn, à Rameau, à Lulli même. J’ignorais complètement les maitres modernes, Schumann, Wagner, Berlioz, que je devais tant aimer.

Le concert était presque terminé quand Mme Gannerault, traînant sa longue robe de velours noir, fit un petit geste qui commandait le silence.

Mesdames, dit-elle en promenant sur ses élèves et amies le bienveillant regard du professeur satisfait, une surprise charmante nous a été réservée, à mon insu. Mme Laforest a eu la bonne pensée de nous amener un artiste, inconnu encore parmi vous, mais dont vous saurez bientôt par cœur les œuvres charmantes. Votre modestie ne doit point s’effaroucher, monsieur Rambert.

Dans le silence qui s’était fait, apaisant même le bruissement ailé des éventails, Mme Laforest s’était levée et j’aperçus près d’elle un jeune homme de trente ans, ni grand ni beau, portant les cheveux châtains coupés courts, la barbe en pointe, la moustache en croc, un monsieur pareil à tous les messieurs de son âge et de son monde. Il semblait à la fois ennuyé et timide. C’était Jacques Rambert, le compositeur.

— Ciel ! dis-je à Laurette. Il va nous jouer quelque simili-menuet, du Mozart en toc !

— Pas très chic, le compositeur ! fit Laurette. Il ne porte pas souvent le frac, ça se voit.

— Pourquoi riez-vous ? dit Madeleine avec douceur. Il a peut-être beaucoup de talent, ce jeune homme. Moi, je le trouve assez gentil.

Mme Laforest avait déroulé un cahier de musique manuscrite qu’elle posa sur le piano. Rambert avait pris son violon. Mme Gannerault annonça :

Scènes populaires. Le crépuscule des moissonneurs.

On écouta.

C’est le soir, en août. Le couchant rougit les meules. La neige d’or des nuages se fond dans un ciel verdissant. La terre, encore brûlante et craquelée, exhale une odeur vivante et la sauterelle, âme des blés, jette sa note grêle entre les chaumes. Les moissonneurs reviennent par les sentiers d’herbe et de pierres, entre les champs rasés. Et à pleine voix, à l’unisson, ils chantent une légende très naïve, très ancienne, qui monte dans la sérénité du soir.

La complainte de la marée ! annonça ma marraine.

Un chant de pêcheur breton, raccommodant ses filets sur la grève, en face du flux montant de l’Atlantique. Je ferme les yeux. Et des brumes de la lointaine enfance émergent des paysages de landes et de grèves, les falaises de Quiberon, monstres de granit qui semblent dévorer les vagues engouffrées dans leurs cavernes, le calme petit port de la Trinité, la plage de Carnac, hérissée de chardons bleus, si blonde, si désolée. Les petites notes toutes simples contiennent la mélancolie et le mystère et l’éternel sanglot des mers.

— Eh bien ! dit Madeleine, tu vois bien qu’il a du talent.

On applaudissait. Mme Laforest semblait fière d’avoir produit son musicien et le regardait avec complaisance. Il lui parlait bas. Tandis qu’en hâte on rangeait les chaises pour le bal, je vis la robe rose et l’habit noir disparaitre dans l’antichambre. Je pensai avec un sentiment de déception

Il part. Il s’est ennuyé sans doute. Il devine que ces gens qui nous entourent ne l’ont compris qu’à moitié.

Francis Perclaud s’inclinait devant moi et je m’aperçus que le pianiste attaquait un quadrille. La vue du bon jeune homme produisit sur moi un effet particulièrement désagréable. Laurette s’en aperçut

— Tu es bien nerveuse, ce soir.

— Toute cette musique me fatigue, Et puis je meurs de soif. Si j’osais vous conduire au buffet ! dit Francis.

Laissant s’entre-croiser les chaînes des danseurs, nous parvinmes jusque dans la salle à manger.

— Je ne veux pas vous retenir, monsieur Perclaud. Voyez donc si Mme de Corhouët n’est pas libre. Il serait aimable à vous de l’inviter.

Débarrassée de Francis, je m’assis sur une chaise, sans penser même à boire un verre d’eau. Le maître d’hôtel vint me présenter un plateau chargé de sirops et de thé,… Comme je me penchais pour prendre une tasse, mon éventail tomba

— Mademoiselle ! fit une voix tout près de moi.

« surprise ! Celui qui me tendait l’éventail de dentelle, celui qui me regardait avec un demi-sourire un peu moqueur et indulgent, c’était Jacques Rambert lui-même. Il reprit avant que j’aie pu le remercier

— Vous ne dansez donc pas, mademoiselle ? Vous ne savez donc pas qu’on danse ? C’est ma musique qui vous a fait fuir. Elle est mauvaise, ma pauvre musique ! Je crois qu’elle n’a pas eu beaucoup de succès,

— Je ne suis pas bon juge, répondis-je en riant. Mais, monsieur, j’aime beaucoup votre musique. Oh beaucoup plus que la Favorite et le Domino noir !

— Alors, dit-il, vous avez dû bien souffrir, de neuf heures à minuit, mademoiselle.

Il ne soupçonnait pas que j’étais la « demoiselle de la maison ». Je répondis d’un air d’intelligence

— Et vous, monsieur !

Moi Je me ménageais déjà une honorable retraite, mais Mme Laforest avait pris la responsabilité de ma bonne tenue. Hélas on ne devrait jamais mener les artistes dans le monde ! Et puis, Mme Gannerault m’a si cordialement reçu ! Et vous pousserez le dévouement jusqu’à danser.

— Ah ! non, par exemple !

Je me mis à rire malgré moi. Il paraissait s’amuser à notre dialogue.

— Vous devez me trouver bien impoli. Mais trois heures de musique italienne et un bal, c’est au-dessus de mes forces. Ah ! si on nous avait donné du Schumann, du Glück, du Wagner… J’aurais rengainé mes petites complaintes, mais je serais content. Êtes-vous musicienne, mademoiselle ?

— Je chante un peu.

— De l’Auber ?

— Du Rameau, du Lulli. Vous connaissez l’air d’Amadis « Bois épais ? » C’est de la musique très simple, un peu vieillotte, n’est-ce pas ?

— Eh ! elle a du caractère et du charme, cette musique. Êtes-vous soprano ou mezzo ?

— Contralto grave.

— Vraiment ? C’est singulier. Vous n’avez pas le type physique du contralto. Le contraste doit être amusant. Pourquoi n’avez-vous pas chanté, ce soir ?

— Ma marraine ne le permet pas encore.

— Votre marraine ?

— Mme Gannerault.

Rambert demeura stupéfait

— Mme Gannerault, votre marraine. Alors, vous êtes… vous êtes…

— Marianne Taverley, la pupille de M. Gannerault.

— Eh bien ; dit le musicien, je vois que j’ai fait une jolie gaffe.

— Parce que vous n’aimez ni la musique à roulades, ni les bourgeois que ma marraine est obligée de recevoir ? Bah je ne raconterai pas vos impressions, soyez tranquille. Et si vous vous ennuyez chez nous, je vous pardonne votre ennui à cause de votre belle musique.

— Vous êtes trop bonne, mademoiselle. Je suis confus. Ça m’apprendra à parler à la légère Mais je suis un être impulsif qui ne peut ni dissimuler ses impressions, ni surveiller son langage. Ah mademoiselle, mademoiselle, que vous êtes aimable d’aimer Glück et Rameau Que vous avez mille fois raison d’être un contralto grave !… Vous me chanterez l’air d’A~~aczdis, mademoiselle, car j’espère rester en bonnes relations avec votre marraine, la meilleure personne qu’on puisse voir

J’étais étourdie par ces discours mi-plaisants, mi-sérieux que débitait Rambert avec un charme de fantaisie incomparable. Et peu à peu, ce visage qui m’avait paru banal s’embellissait d’une expression charmante. Brun, la barbe pointue accusant le sarcasme léger du sourire, il avait des yeux d’un doux bleu grisâtre, des yeux d’azur cendré sous des cils sombres. De taille moyenne, il était si svelte qu’il semblait grand.

— Voici le quadrille fini, dit-il. Me ferez-vous l’honneur et le plaisir de m’accorder cette valse ?

— Mais, monsieur, vous détestez le bal !

— Ça dépend des jours… et des danseuses. Oh ! mademoiselle, au nom de la bonne musique, ne refusez pas ? Je croirai que vous me gardez rigueur de mes étourderies qui furent presque des impolitesses.

Quand je reparus dans le salon au bras de Rambert, ma marraine ouvrit des yeux dilatés par un étonnement quasi comique qui fit bientôt place à une expression voulue de noble sévérité.

— Tiens Monsieur Rambert avec Marianne !… Où donc est notre amie Mme Laforest ?

— Rambert hésita, vaguement gêné.

— Mme Laforest a dû se retirer de bonne heure et n’a point osé vous déranger. Je n’ai pas voulu me retirer encore, trop heureux, madame, de votre charmante hospitalité.

Et prestement, il m’enlaça, il m’emporta dans les cercles élargis de la valse. Son bras robuste pressait ma taille et je sentais son haleine dans les petits cheveux égarés sur mon front. Nous tournions, toujours plus rapides, toujours plus proches et soudain la valse que j’avais machinalement dansée me révéla sa volupté harmonieuse, ses vertiges délicieux. Je croyais défaillir et tomber dans un espace ouvert sous nos pas, dans un tourbillon de lueurs et de musique. Mais à travers les couples, à travers les méandres de nos O"lC :¡, Rambert me soutenait, légère et solide.

Il m’emportait dans un capricieux voyage, vers un but qui reculait toujours. Soudain, il s’arrêta si brusquement que la force de l’impulsion me jeta presque sur sa poitrine. Je rouvris les yeux, un peu égarée, tout à fait éblouie, je chancelais.

— Quelle valseuse intrépide dit-il en riant.

Il me conduisit vers un fauteuil, puis se mêla aux groupes des hommes. Ce fut à contre-cœur que je dansai, cette nuit-là.


V

Je craignais une verte réprimande pour le lendemain, mais aucune admonestation ne m’eût fait payer trop cher le souvenir délicieux de cette soirée. Mme Gannerault se montra d’humeur indulgente. Elle comptait patronner Rambert dans le monde artistique et se tailler un joli petit rôle de Mècène féminin. Sa vanité était doucement émue par l’éclat que le musicien, devenu célèbre, répandrait sur son salon. Sans beaucoup apprécier les scènes populaires dont l’écriture l’effarouchait, elle déclara que Rambert avait un immense talent.

La semaine suivante, Mme Laforest nous réunit tous à un grand dîner. Bien que je fusse placée loin de Rambert, nos yeux se rencontrèrent assez souvent pour me donner l’illusion d’une sympathie croissante et partagée. Mais la causerie générale qui suivit, m’interdisant tout aparté avec le jeune homme, me laissa je ne sais quelle impression de désenchantement que la nuit ne put dissiper. Déjà le visage brun aux yeux bleus hantait mes rêves, rêves tout platoniques, puérils ; indécis et charmants. Mme Laforest partait en voyage et je ne savais quand je reverrais mon nouvel ami. Le hasard, aidé peut-être par d’ingénieuses supercheries, nous remit plusieurs fois en présence, sans que je prisse conscience du sentiment qui germait dans mon cœur… Ah je n’analysais pas alors ces sensations savourées dans leur douceur brève ! ! Je ne savais pas si j’aimais Rambert ou plutôt si j’aimais l’amour suggéré par sa voix, par ses yeux, par ses attitudes. Dans la splendeur de l’été, le ciel, l’univers, la ville, revêtaient des aspects imprévus,… Tout était joie et bienveillance. Un souffle d’espoir m’emportait, légère, le cœur dilaté et pénétré d’un fluide infiniment doux. Attendrie, dans l’attente d’un bonheur poignant, je souhaitais prolonger ce rêve où je vivais et chaque soir me semblait effeuiller un des jours les plus radieux de ma jeunesse…

Un soir, Rambert se présenta chez nous et, dès l’étreinte de nos mains, je sentis que nos rapports d’étrangers sympathiques s’étaient transformés en rapports tout autres que je ne savais définir. Il avait apporté les lieds de Schumann, les mélodies de Grieg, la partition de Lolaengrin. Une impatience d’enfant me prit de déchiffrer cette musique toute nouvelle pour moi et qui m’était révélée par l’amour, au moment où j’étais capable enfin de la comprendre. Mais Rambert m’arrêta

— Et l’air d’Amadis Vous oubliez vos promesses ?

Je dus me mettre au piano, un peu tremblante. Il m’écoutait comme un juge sévère à la fois et amusé.

— Allons ! du courage, mademoiselle Marianne. Ce n’est pas long. Six vèrs !… des vers de Quinault !

Bois épais, redouble ton ombre !
Tu ne saurais être assez sombre,
Tu ne peux trop cacher mon malheureux amour.
Je sens un désespoir dont l’ardeur est extrême,
Je ne dois plus voir ce que j’aime !
Je ne peux plus souffrir le jour.

Je chantai tant bien que mal, d’une voix qui s’affermissait à mesure qu’elle s’élevait. Ma marraine, anxieuse, me faisait de petits signes. Rambert déclara

La voix est fort belle, étendue, vibrante. Mais, mademoiselle, l’expression n’y est pas, non, pas du tout !

Je le regardai

— Évidemment. Que faites-vous du « désespoir dont l’ardeur est extrême » ? Un petit chagrin bien tranquille, une mélancolie bien résignée. Pensez donc, mademoiselle, que le monsieur qui va se cacher dans les bois épais « ne peut plus souffrir le jour !… » Il voudrait s’enterrer ! C’est très pathétique. Il ferma le cahier et ajouta en souriant

— D’ailleurs, j’aurais été fort surpris et désagréablement surpris si vous aviez compris cette sorte de pathétique.

— Pourquoi cela ?

Il baissa la voix.

— Parce que vous ne pouvez pas, vous ne devez pas avoir l’expérience de ces désespoirs « dont l’ardeur est extrême. » et parce que j’aime en vous la naïveté, si intelligente, de vos dix-sept ans.

Avant que j’aie pu répondre, il s’était mis au piano.

— Je vous apporte Lohengrin. Il y a un rôle pour vous Ortrude.

— Qui est-ce, Ortrude ?

— Une méchante femme… qui ne vous ressemble pas…

— Je fis la moue…

— Vous aimeriez mieux chanter Elsa.

— Elsa ?

— La princesse de Brabant, l’adorable Psyché du Nord, l’amante virginale du Chevalier au Cygne. Tant pis pour les contraltos graves !

— Mais ça m’ennuie de chanter les méchantes femmes, les duègnes et les belles-mères.

Il se mit à rire

— Je ferai un drame lyrique où l’amoureuse sera un contralto grave. Ah ! si vous vouliez entrer au théâtre !

— Je n’y pense guère. Et puis, ma marraine n’y consentirait jamais.

Il joua négligemment les premières mesures du duo du second acte. Puis, s’interrompant tout à coup

— Oui, je veux faire un drame lyrique et je rêve un rôle de femme un rôle noble et tendre que vous puissiez chanter.

— Ma voix vous plait.

— Votre voix ?… Elle ressemble à vos yeux. Elle est profonde, sombre et veloutée. Ah ! ! j’en suis obsédé ! dit-il en tournant violemment les pages de la partition.

Je restais interdite ! M. et Mme Gannerault faisaient un whist avec M. Laforest, sous la lampe, à l’angle opposé du salon. Par la fenêtre ouverte, le roulement des voitures venait jusqu’à nous, mêlé aux frissons de la nuit sans lune, aux aromes du jardin. Un héliotrope fané mourait dans un vase, avec un parfum de chaude vanille. J’étais émue à pleurer.

— Écoutez c’est Elsa qui chante au balcon, pendant qu’Ortrude et Telramund méditent leur vengeance. Les lueurs de fête s’éteignent dans la Kemenate et sous la claire lune du Nord, la vierge évoque le sauveur aux armes d’argent, venu des mers lointaines.

D’une voix faible et souple, il murmura la divine phrase d’Elsa, cette musique vraiment céleste qui évoque toute la pureté de l’argent, du cristal, du clair de lune. Et se tournant vers moi avec une douceur inconnue dans ses yeux bleus

— N’est-ce pas, c’est beau ?… C’est l’amour virginal dans toute sa grâce. Elsa a votre âge, dix-sept ans, dix-huit ans au plus. Écoutez maintenant le dialogue de la chambre nuptiale. Jamais la tendresse humaine n’a trouvé des accents plus chastes. Le duo d’amour est pur comme la prière. Et quelle jeunesse, quelle jeunesse !

Penchée, je tournais lentement les pages, et la tête brune de Rambert frôlant mon épaule, il semblait chanter à mon oreille, pour moi seule, de cette voix parlée qui ne s’élève pas au-dessus du murmure. Ah ! que nous étions loin des joueurs paisibles, du salon en peluche et satin, du boulevard où gémissaient les tramways Comme elle chantait divinement, ma jeunesse, à l’unisson de la jeunesse d’Elsa !

Quel recueillement religieux, quelle sérénité dans nos âmes ! D’où venait que j’étais prête à pleurer ?…

Permettez-moi de vous laisser la partition, dit Rambert.

— Oh ! oui, fis-je avec joie.

Il se leva et s’appuya au balconnet de la fenêtre. Invinciblement, une force me conduisit près de lui. Je murmurai

— Je voudrais. Je voudrais chanter votre musique. Pourquoi ne m’apporteriez-vous pas.

— Oh ! dit-il, la musique que vous chanterez, je l’écrirai pour vous seule. Vous l’aurez inspirée. Votre voix lui donnera la vie. Et ce sera beau, je vous jure, ajouta-t-il avec un accent d’enthousiasme. Je vis dans ce rêve, depuis que je vous connais.

Mon cœur battit. Je ne songeai ni à me retirer, ni à feindre l’indifférence, ni à jouer la coquetterie. Ma pauvre petite âme était suspendue aux lèvres de Rambert.

— Jusqu’à ce jour, dit-il encore, j’ai travaillé peu et mal. Je suis un impulsif, je vous l’ai dit. L’inspiration ne me vient qu’avec la fièvre. Je vis d’émotion… et quand je me sens compris et encouragé, une audace joyeuse rue soulève. Seul, je retombe à plat dans l’ennui de la vie bête et médiocre. Ah ! pour me faire aimer, je me trouverais du génie !

Je me taisais. Il reprit

— Peut-être n’ai-je même pas du talent !

— Ne dites pas cela, m’écriai je, vous avez du talent. Vous triompherez. Oh ! j’ai foi en vous. Je vous comprends si bien Vous m’avez révélé la musique. Il me semble que, moi aussi, guidée par vous, j’aurais du talent.

— Pourquoi ne pas nous entr’aider tous deux ? dit-il avec une expression de tendresse qui me bouleversa tout entière. J’ai deviné que vous êtes, chez votre tuteur, comme un pauvre petit rossignol perdu dans une volière de perroquets. Pardonnez mon irrévérence. Vous êtes une étrangère parmi ces bons Philistins. Ah ! quand je vous ai parlé, la première fois, j’ai bien senti que vous étiez de ma race. N’est-ce pas, Marianne, vous n’êtes pas heureuse toujours ?

— Non, pas toujours, répondis-je sans savoir ce que je disais.

— Voulez-vous que je sois votre ami ?

L’émotion m’étouffait. Rambert, oubliant tout, se rapprochait de moi

— Je vous aime, je vous aime tant balbutia-t-il, dans l’ombre où nul ne pouvait nous entendre. Marianne, Marianne !

— Prenez garde ! murmurai-je, la tête perdue. Vous ne savez pas… Je…

La voix de mon parrain, s’élevant, inquiète et surprise, nous sépara brusquement. Je quittai la fenêtre, toute défaillante. Rambert, presque aussitôt, prit congé.

« J’aime ! J’aime et je suis aimée ! » Un hymne de triomphe éclata dans mon cœur pendant une nuit inoubliable. La vie était belle, la vie était bonne ! Tous mes rêves à la fois s’étaient réalisés. La pauvre fille qui pleurait sur sa laideur prétendue et sa pauvreté certaine, la pauvre Marianne, élevée quasi par charité, destinée au célibat, à la vie pénible, au professorat fastidieux et humiliant, s’éveillait d’un long cauchemar, belle, heureuse, amoureuse, aimée par un homme dont le charme et le talent auraient séduit les plus difficiles. Et ne séparant pas, dans ma naïveté, le rêve du mariage du rêve de l’amour, je me voyais devenue la femme de Rambert. « Oh comme je l’aiderai, comme je saurai le soutenir et le comprendre Je me dévouerai à son œuvre je lui ferai la vie si douce qu’il chérira notre foyer J’ignore s’il est riche ou pauvre, estimé ou méconnu. Qu’importe je ne sais rien de sa vie et tout de son cœur. Il m’aime ! il m’aime ! Me voilà donc sortie de ces régions de trouble et de ténèbres où je me suis agitée si douloureusement ! Me voilà délivrée de ces hantises qui me faisaient rougir ; délivrée de ces orgueils, de ces colères, de ces désirs indignes de moi et qui me saisissaient devant ma destinée. J’aime mon cœur dst j jeune, mon cœur est pur ! Je chante avec Elsa le cantique de reconnaissance… Qu’il soit béni, celui qui est venu vers moi »

Mais après avoir rêvé, pleuré, chanté, vécu deux jours et deux nuits dans une folie d’allégresse, je pensai qu’il fallait averti ceux qui remplaçaient ma famille. Je leur devais bien cette marque de déférence, ne doutant pas que Rambert n’eût pris ma stupeur muette pour un entier consentement. Quelle émotion ! et quel effort je dus faire quand, assise sur les genoux de mon tuteur, comme une petite fille, j’avouai le grand secret de mon amour ! L’adorable bonté du père Gannerault se manifesta spontanément

— Marianne ma chérie ! Est-ce possible ? Rambert t’aime et tu aimes Rambert !

— Si je l’aime… Ah mon parrain… Je l’aime tant que je n’ose vous le dire.

— Tu as bien fait d’être confiante. Ah les filles, les filles ! Comme elles savent bien filer leurs amourettes sous le nez des vieux papas aveugles et sourds… Alors, comme cela, mademoiselle, vous n’entrerez pas au couvent ?

Il reprit d’un ton plus sérieux :

Ma petite Marianne, cette grave circonstance me permettra d’avoir avec toi un entretien qui doit rester secret. Si vraiment Rambert veut t’épouser, nous le mettrons dans la confidence. S’il se dédit, qu’importe ! Tu as l’âge de connaitre ta situation en ce monde et…

— Mais, mon parrain, pourquoi M. Rambert se dédirait-il ?

— Parce que tu n’as pas de dot, ma petite amie, et que ta pauvreté rend plus ombrageux les épouseurs qu’effraye toujours l’irrégularité de la naissance.

— Stupéfaite, je le regardai

— Marianne, dit-il avec émotion, Dieu nous garde de juger les morts. Ta mère était la pureté, la loyauté, la bonté mêmes. Un homme a abusé de son inexpérience. Tu n’as pas de père, mon enfant.

Je comprenais. Toute pâle je demandai…

— Je n’ai pas de père légal, soit. Mais celui dont vous parlez…

— Il est mort. Ton aïeul dont tu dois ignorer le nom a voulu réparer un abandon inique par l’offrande dérisoire de quelques milliers de francs. Ta mère, malade et désespérée, n’avait aucun moyen d’assurer ton avenir. Elle vint à moi, ton parrain, son ami dès son enfance, et je lui conseillai d’accepter. Tu devines le reste, Marianne. Tes souvenirs confus te représentent encore le couvent d’Auray, la vie cachée de cette malheureuse femme qui t’a confiée à nous en mourant. Ah ma fille, que cette révélation n’ébranle pas le culte que tu as voué à sa mémoire… Elle a tant aimé, tant expié, tant souffert

Je pris ma tête dans mes mains. Chère maman Dieu sait que rien ne prévaudrait contre le tendre respect que je gardais pour elle. L’auréole d’un amour tragique et douloureux embellissait sa beauté maladive, sa grâce touchante que mon souvenir ressuscitait. Plus que jamais je la chérissais dans sa tombe avec le poignant regret de n’avoir pu grandir près d’elle et réparer, à force de tendresse, l’injustice de son destin. Mais au fond de moi germait une secrète colère contre ce père dont j’ignorais le nom, ce père dont je n’avais reçu ni soins, ni amour, sauf le dangereux héritage du tempérament et des instincts. Car je pressentais que je devais lui ressembler plus qu’à ma faible et douce mère. Il m’avait transmis ces yeux de violette, ces cheveux de ténèbres, cette ardeur du sang qui se révélait en moi dès l’enfance. Et l’ignorance et l’impuissance de connaitre le mystère du passé, le drame dont j’étais sortie, la honte qui avait plané sur mon berceau, dominèrent les émotions récentes, les heureuses émotions de mon jeune amour. Je fondis en pleurs que mon tuteur essuya paternellement en me répétant qu’il fallait être courageuse et confiante, que mon bonheur était son plus grand souci. Maxime me donne si peu de joies fit-il avec tristesse. Il me serrait encore dans ses bras quand sa femme entra toute surprise de me trouver baignée de larmes. En quelques mots, il la mit au courant de la situation elle eut un cri :

— Rambert veut épouser Marianne. Ah quelle chance… Voilà un parti inespéré. C’est ça qui va relever la maison ! Et se tournant vers moi…

— Il aurait dû s’adresser à nous, ton Rambert… ç’eût été plus correct. Il faut que je lui écrive.

— Marie Marie ! fit M. Gannerault, n’allez pas si vite en besogne. Il faut, avant de donner notre consentement, réfléchir, prendre des informations, étudier le caractère du jeune homme. Nous le connaissons à peine et…

— Mon Dieu interrompit-elle avec impatience, n’allons pas chercher midi à quatorze heures. Marianne sait maintenant que, pour beaucoup de raisons, elle n’a point le droit d’être difficile. Mme Laforest nous fournira toute espèce de renseignements. Elle connait Rambert mieux que nous… et puis ce mariage me convient. Rambert a du talent, un talent selon les formules nouvelles… il pourra m’être infiniment utile. Que demander de plus ? Tu as de la chance, Marion, dit-elle en me caressant les cheveux, car tu n’étais pas facilement mariable dans le monde où nous vivons.

Piquée, je répondis :

— Pourquoi, marraine ? Il me semble que je ne suis pas faite pour faire peur.

— Si, si, plus que tu ne crois. Tu es hardie, tu parles à tort et à travers, tu n’es pas une beauté et tu n’as ni dot ni famille. Je n’espérais guère te caser, mais je suis contente, très contente. Va dans ta chambre. Nous avons à causer, ton parrain et moi. Ce soir j’écrirai à Mme Laforest et nous verrons bientôt s’il t’aime comme il le dit, ce sournois de Rambert.

(À suivre.)

Marcelle TINAYRE.


AVANT L’AMOUR[1]

VI

Mme Laforest étant absente, mes parents convinrent de reculer jusqu’à son retour l’explication qui devenait nécessaire. En attendant, ils parurent tout ignorer. Je riais en pensant que la dame aux cheveux rouges, la bourgeoise galante que j’avais surprise cinq ans auparavant sur les genoux de Maxime, jouerait peut-être un rôle providentiel dans mon existence. Néanmoins, je me demandais avec angoisse si je n’avais pas eu tort de parler avant d’avoir revu Rambert.

Et voilà qu’une idée me vint, imprudente et naïve, telle qu’une âme très jeune et très loyale peut la concevoir. Pourquoi remettre au hasard l’occasion d’un entretien délicat et difficile ? N’y avait-il pas entre Rambert et moi, par le fait seul de ses aveux, un lien sacré, un engagement d’honneur ? Je pouvais lui écrire. Cette démarche, dictée par un sentiment de franchise excessive, ne devait point me compromettre à ses yeux. Les convenances me l’interdisaient… mais Rambert n’était-il pas un être exceptionnel, affranchi de ces préjugés vulgaires qui entravent et mutilent l’amour ? L’idée germa dans mon esprit ; elle crût, elle fleurit et peu de jours après le jour mémorable, seule, dans le secret de ma chambre, j’écrivis une courte lettre que je sais par cœur. « Je vous écris, monsieur Rambert, spontanément, à l’insu de tous ceux qui m’aiment, avec une terrible frayeur de paraître ridicule et sotte. Mais vous êtes si intelligent, vous semblez si bon que vous aurez pour moi beaucoup d’indulgence. Je crois de mon devoir, à cette heure décisive pour tous deux, de vous apprendre qui je suis, d’où je viens, ce que je puis vous offrir. Je suis bien étonnée que vous m’aimiez et que vous me souhaitiez pour compagne, lorsque tant de jeunes filles plus belles et plus riches que la pauvre Marianne seraient heureuses de vous épouser. Moi, monsieur Rambert, je suis orpheline ; je n’ai point de fortune et je porte le nom de ma mère. Je ne vous apporterai que ma jeunesse, ma bonne volonté, la tendre reconnaissance d’avoir été aimée et choisie par un homme tel que vous. Je serai cette amie encourageante et consolatrice qui vous est nécessaire et je me dévouerai à vous de tout mon cœur.

« Vous savez ce que vous deviez savoir. Pardonnez-moi ma hardiesse. J’ai écrit cette lettre en tremblant et en pleurant. N’est-ce pas que je n’ai point mal fait Pourtant j’ai peur. Si cette démarche allait me coûter votre affection et votre estime !

« MARIANNE TAVERLEY. »


Quatre jours passèrent sans nous apporter des nouvelles de Rambert. Mme Laforest annonça son retour et l’appréhension des événements inévitables oppressa tout à coup mon cœur. Le silence du musicien n’ébranlait pas ma certitude. Il m’eût paru sacrilège de douter de lui. J’inventais mille excuses, je donnais mille explications à son absence et tout le jour, sans me lasser, je répétais les mélodies où j’entendais sa voix, où je sentais son âme. J’avais bien mon âge, par ces heures enchantées où l’azur de l’illusion me cachait les tristes réalités, où je ne doutais ni de moi-même, ni de ce Dieu paternel, ni des hommes. La chimère de l’amour m’emportait sur ses ailes, quand Mme Gannerault reçut un mot de Mme Laforest annonçant sa visite pour le soir même. Rambert, disait-il, se ferait un plaisir de l’accompagner.

Il vint — et je fus glacée d’une terreur sans causes en voyant la mélancolie de ses yeux, la lassitude de ses gestes et tout un ensemble d’expressions et d’attitudes qui n’étaient pas celles d’un fiancé triomphant. Mme Laforest et son mari avaient engagé une conversation aussi animée que banale et la volontaire inattention de ma marraine s’emblait encourager Rambert. Je crus enfin comprendre qu’il désirait me parler et je manœuvrai pour me réfugier sur le balconnet où il m’avait fait naguère sa surprenante déclaration.

Il vint, en effet, s’accouder auprès de moi. L’abat-jour orange éclairait le salon, derrière nous, d’une chaude lumière. J’entendais la voix de mon parrain, les exclamations de ma marraine, le rire aigrelet de la dame aux cheveux rouges… Devant nous, c’était la nuit, l’abîme, le silence. Les hauts marronniers de l’avenue, éclairés à revers par le gaz, montraient des branchages presque nus déjà, par places, où tremblaient des feuilles rouillées qui se détachaient, une par une, lentement. Le dôme pâle évoquait la sphère d’un astre mort, un cadavre d’astre, desséché et immo- bile. Un vagabond dormait sur un banc.

Et j’attendais la première parole de Rambert… Toutes sortes de pensées que j’avais volontairement écartées, m’assaillirent malgré moi. Quel était-il, cet homme que j’aimais sans le connaître, pour une heure d’intimité sentimentale, pour un chant ébauché, pour quelques paroles dont lui-même ne mesurait pas la portée et ne comprenait pas le sens, pour la forme de son visage, la redoutable douceur de ses yeux ?… Combien je le sentais étranger et combien je l’aimais pourtant, d’un amour absurde et passionné, qui me serrait la gorge et voilait ma vue !… Cet amour ne m’avait-il pas ôté jusqu’au loisir de m’émouvoir longuement sur les malheurs de ma mère ! Ne m’avait-il pas poussée à une action que j’entrevoyais avec effroi ? Ah quand pourrais-je me reposer dans la certitude définitive, la main dans la main de Rambert, sûre enfin de ma destinée !…

— Mademoiselle Marianne…

Dans l’ombre il murmurait :

— Écoutez-moi… oh ! de grâce, écoutez-moi jusqu’au bout, sans rien dire… J’ai lu votre lettre. Je…

— Oh ! fis-je malgré moi, toute frémissante d’une tardive pudeur…

— Chère lettre ! dit-il, qui trahit une âme naïve, généreuse et bonne !… Ah ! je l’ai lue avec un amer regret. J’aurais pleuré sur ma fatale imprudence. N’ai-je pas été bien léger, peut-être bien coupable ! — en vous avouant un sentiment qui… doit rester stérile… que vous ne pouvez partager ?…

Je restai muette, froide, prête à m’évanouir. Peut-être, plus âgée, plus expérimentée, eusse-je découvert dans l’accent de Rambert, dans son attitude, un indice de sa pensée, les causes profondes de sa résolution… Mais je ne voyais qu’un homme gêné, ému, comme combattu par un sentiment contraire aux paroles qu’il prononçait. Il reprit

— Je vais partir… J’emporterai votre image dans mon exil. Je lui devrai des inspirations si tendres, si belles, que l’art au moins, éternisera le fugitif accord de nos rêves…

— Mon Dieu ! fis-je tout bas.

Et malgré moi :

— Vous mentiez donc !… Vous ne m’aimiez pas… et moi… et moi…

Ah ! comme je l’aimais !… Dans cette agonie de douleur à laquelle il assistait, peut-être malheureux, impuissant peut-être, rivé à des devoirs que j’ignorais, soumis à des influences étrangères, je ne trouvai pas d’autre reproche. Je courbai la tête et tout à coup mes yeux débordant, des larmes invisibles coulèrent, chaudes et lentes, sur mes joues, sur ma poitrine, sur le fer rouillé du balcon.

Il ne soupçonnait pas ces larmes. Et d’une voix plus affectueuse et plus résolue :

— Mademoiselle Marianne, quelle joie c’eût été de vivre près de vous !… Pourquoi ne suis-je qu’un pauvre musicien sans notoriété, sans fortune, condamné à l’âpre conquête du pain quotidien ?… Je ne puis pas, je ne dois pas vous faire partager mon existence aventureuse. Mais, au moins, dites-moi que vous me pardonnez…

Je voulus parler… Un sanglot me coupa la voix. Rambert tressaillit.

— Ah ! fit-il, pauvre enfant !

Et comme se parlant à lui-même :

— Je ne me pardonnerai jamais ces larmes… La vie est cruelle, décevante et torturante… Me voilà contraint de jouer un rôle de bourreau… Pauvre Marianne ! J’ai tué une illusion dans votre cœur.

— Ah ! si vous aviez voulu !…

— Je ne peux pas, dit-il avec tristesse.

Je pressais ma tête dans mes mains… La nuit était obscure, tiède, douce à ma première douleur. Les feuilles rousses tombaient en silence et le décor où se dénouait le court roman de notre tendresse, le décor des hautes maisons, des dômes pâles, du ciel sans lune, n’avait point changé. Et il me semblait que dix années pesaient sur moi, dix années vécues en quelques minutes. Tout en moi était aride, froid, désolé, mort…

Une main toucha mon épaule. Ma marraine rompait le tête-à-tête. Et je dus me ressaisir, parler, servir les gâteaux et les boissons fraiches, sous les yeux anxieux de mes parents, les yeux méfiants des Laforest, les yeux troublés de Rambert… J’avais perdu la notion du temps et du lieu. J’agissais mécaniquement, par la force de l’habitude… Mon supplice enfin s’acheva… Nos invités se retirèrent. Il y eut des compliments, des plaisanteries, des rires… Puis Rambert me salua. Il pressa ma main tendue ; il m’enveloppa tout entière d’un regard inexprimablement tendre, triste et confus… Je le vis, derrière les Laforest, mon parrain haussant la lampe, descendre et disparaitre dans la spirale de l’escalier… « Adieu ! » criai-je dans mon cœur… Je devais pourtant le revoir encore.


VII

Nous rentrâmes dans le salon vide… Simultanément M. et Mme Gannerault s’exclamèrent :

— Eh bien ?…

Je racontai tout. Il m’eût été impossible de feindre. Je laissai voir ma déception, ma douleur, mon amour. Une scène terrible éclata.

Ma marraine ne pouvait sans fureur voir s’écrouler ses espérances. Elle me gardait rancune de les avoir fait naître innocemment. À l’heure où, le cœur meurtri, j’aurais voulu pleurer dans les bras d’une mère aimante, je trouvai des regards irrités, une voix dure, des reproches maladroits et blessants.

Je me tenais immobile contre la cheminée. Mon parrain, très ému, mordait sa moustache, et Modèle:MMR Gannerault, hors d’elle-même, allait de l’un à l’autre avec des gestes exaspérés.

— Eh bien !… Je ne suis pas fâchée, mademoiselle, que vous ayez reçu cette leçon… Ça vous apprendra… Ah ! vous vous êtes offerte à ce monsieur, et il vous a refusée… Non, non ; quand j’y pense, c’est grotesque, c’est comique… Il y aurait de quoi rire, s’il n’y avait de quoi pleurer… Car j’en pleurerais ! Une fille que j’ai élevée dans les meilleurs principes Au premier compliment d’un petit musicien sans talent, elle prend feu, elle jure qu’il demande son cœur et sa main… Un peu plus, elle nous engageait dans des démarches ridicules, nous, les bonnes bêtes de parents !… Va, va, pleure, tu n’as pas volé l’humiliation que tu reçois !… Est-ce que tu t’imagines que tu es facile à marier ?… Mais, ma pauvre fille, on ne pense pas au mariage quand on n’a pas le sou… Est-ce que les filles sans dot se marient ?… Vois autour de nous Claire, Berthe, Elisabeth… Elles sont plus riches et plus jolies que toi, et elles frisent vingt-cinq ans… Personne n’en veut… Ah ! tu ne connais pas les hommes !… Mais tu es coquette, vaniteuse, extravagante… Au lieu de travailler ton chant, au lieu de te mettre en état de gagner bientôt ta vie, tu te jettes à la tête du premier chien coiffé qui t’a fait la cour…

— Marie, Marie, tu exagères ! murmurait mon tuteur.

— Et c’est votre faute, aussi ! riposta-t-elle avec colère. Vous avez écouté les niaiseries de cette petite sotte. Vous l’avez aidée à se monter l’imagination… En vérité, vous croyiez la chose faite… Vous étiez prêt à bénir les fiancés…

— Marie, tu dépasses la mesure. Et toi, Marianne, viens ici, mon enfant…

Les fiancés !… Ce mot avait touché mon coeur à la place vive. Je tombai dans les bras de mon cher parrain, ne maîtrisant plus mes sanglots. Mme Gannerault sortit en faisant claquer les portes. Mon tuteur parut inquiet. Il pressentait une scène conjugale, et son naturel craintif s’alarmait déjà…

— Allons, ne pleure plus… Ce gros chagrin passera… Va dormir, ma petite fille…

Je ne songeai même pas à me déshabiller… Je me jetai sur mon lit, mordant l’oreiller pour y étouffer ma plainte. Ah ! comme ils s’étaient tous coalisés pour me blesser dans ma tendresse, dans ma confiance, dans ma pudeur même… Désespérée de l’abandon de Rambert, j’imaginais pourtant des excuses à sa conduite ; je le sentais malheureux et repentant, et mon naïf amour était si sincèrement généreux qu’il excluait la rancune. Mais ma marraine !… Celle qui était ma mère d’adoption, ma confidente naturelle, comment avait-ette pu se révéler si opiniâtrement injuste, mesquine, aveugle !… Oh ! quel mal elle m’avait fait !… Et en quoi étais-je coupable, moi, dont la première pensée avait été pour l’aveu sans artifice des sentiments de Rambert, moi qui avais suivi les recommandations de mon tuteur en remettant entre ses mains ma destinée… Je croyais les entendre dire, lui compatissant, elle irritée « Chagrin d’enfant ! ça passera !… » Ah ! quoi qu’il advînt désormais, l’enfant supporterait seule la responsabilité de ses paroles et de ses actes. La confiance, tuée maladroitement, ne renaîtrait plus.

Et la vie de famille reprit, monotone et lente, coupée de leçons, de visites, de réceptions et de querelles. Après huit jours de mélancolie, M. et Mme Gannerault me crurent tout à fait consolée… « À cet âge, pensaient-ils, on oublie vite… » Mais j’étais de celles qui peuvent tout apprendre et ne veulent rien oublier.

Jamais je ne prononçais le nom de Rambert et je pensais à lui sans cesse… J’espérais encore je ne sais quel miracle qui devait nous rapprocher. Aussi mon émotion fut-elle violente le jour où Mme Laforest demanda une entrevue confidentielle à Mme Gannerault. J’étais au salon. Un regard de ma marraine m’invita à me retirer… Je passai dans la pièce voisine… Et soudain une idée m’assaillit qui me cloua derrière la porte, immobile, pâte, glacée, tout mon sang refluant au cœur… Je prêtai l’oreille et j’entendis Mme Laforest qui disait :

— Vous comprenez, chère madame, que tout ceci est fort ennuyeux… Rambert m’a parlé. Il est au désespoir. Il craint que vous ne soupçonniez sa délicatesse… Marianne est une enfant charmante… mais imprudente, un peu coquette… elle n’a pas compris… ce n’est pas un crime…

— Nous avions bien besoin de toutes ces histoires, répondit Mme Gannerault avec humeur… Votre Rambert a été trop léger… Mais j’ai vertement tancé la petite, croyez-le bien… Après tout, ce n’était pas invraisemblable qu’il l’eût trouvée à son goût…

— Oh ! fit Mme Laforest, d’une voix sèche, Rambert sait bien qu’il n’est pas mariable… D’ailleurs, pourrait-il se marier maintenant, qu’il choisirait un autre parti que Marianne… La chère enfant n’est pas votre fille… Je puis vous parler librement…

— Eh ! ma chère, Marianne est aimable ; elle chante à ravir, et puis elle a dix-sept ans, et Rambert préfère sans doute la jolie jeunesse aux beautés mûres… comme vous et moi…

— Je crus voir Mme Laforest pâlir de rage. Elle répliqua :

— Rambert n’épousera jamais une fille sans dot et sans nom, si cette fille n’a pas une tenue irréprochable… Or Marianne…

— Que voulez-vous dire ?

Le ton de la conversation devenait aigre-doux. L’amour-propre de Mme Gannerault la poussait à me défendre, et je ne sais quel sentiment animait Mme Laforest. Elle reprit :

— Allez, Marianne est une fine mouche… Elle voulait se faire épouser… Mais elle a été maladroite. Elle n’aurait pas dû écrire à Rambert.

Ma marraine eut un cri :

— Elle a écrit à Rambert !

— Et voici sa lettre… Rambert est honnête. Il m’a chargée de remettre à qui de droit ce document compromettant…

Je n’en entendis pas davantage… Je courus dans ma chambre. Je m’enfermai à double tour… Je ne comprenais plus rien à l’attitude de Rambert. Il me semblait que j’étais abandonnée de tous, méconnue par tous, odieusement jouée et trahie… Je ne pleurai pas cependant. Une fureur me prit… Quoi ! j’étais calomniée par cette misérable Laforest qui, si elle était capable d’avoir des amants, était absolument incapable d’avoir jamais un amour ! Entre ma famille adoptive et moi se creusait désormais l’abîme d’un malentendu irréparable, et l’expérience que j’avais faite me faisait mesurer les chances de bonheur que me réservait l’avenir… Ma marraine, représentant le monde et la famille, me montrait le mariage impossible, chimérique ou reculé indéfiniment… Mes origines, ma pauvreté, l’égoisme des hommes, la médiocrité des âmes, tout me condamnait au célibat… « Moi, m’écriai-je, je ne renonce à rien. Je ne tuerai pas mon cœur ; je ne sacrifierai pas ma jeunesse à ces dieux aveugles et sourds qu’on appelle les usages, les convenances, le monde… Je vivrai la vie… J’ai droit à l’amour… Si je ne puis le trouver dans le mariage… alors… »

Cet alors, désormais, occupa toutes mes pensées.


VIII

J’étais assise, un livre à la main, dans le jardinet de notre maisonnette des Yvelines. Chaque été, mon parrain louait pour trois mois cette maison mi-bourgeoise, mi-paysanne, dont nous occupions l’unique étage, quatre grandes pièces froides et claires meublées dans le goût provincial.

Sur la rue, ouvraient la salle à manger, la petite pièce réservée aux amis, la chambre de marraine, tapissée de papier jaune et meublée d’acajou. J’habitais une pièce contiguë, mais indépendante, dont la porte ouvrait sur le palier et la fenêtre sur le jardin. En bas, dans une espèce de cellier, couchait la servante.

Mes parents partis en promenade au hameau voisin de Galluis, j’étais seule, sous le poirier où pendaient lesfruits rougis et dorés par l’automne… Les prunes blondes se fendaient avec une odeur de miel, et sur l’espalier, le vol des abeilles frémissait plus lourd, ivre du parfum des pêches mûres. Les juliennes, les œillets d’Inde, les basilics, humbles fleurs des humbles parterres, mêlaient leurs forts aromes à l’arome des hauts fenouils, évoquant les cortèges fleuris des processions campagnardes. Le ciel se fonçait déjà sur les chaumes de la ferme voisine et j’entendais le meuglement des troupeaux invisibles qui revenaient de l’abreu- voir. Soudain, la clochette tinta. Un homme parut au seuil du long couloir qui divisait le rez-de-chaussée, un homme jeune, robuste et brun qui regarda de tous côtés et parut me reconnaître.

— Je ne me trompe pas, dit-il, c’est vous… c’est toi… la petite Marianne !

— Maxime ! m’écriai-je, en courant à lui.

Nous nous embrassâmes et Maxime, m’écartant de lui, me contempla avec un rire affectueux :

— La petite Marianne, vraiment !… Et bien changée ! J’ai quitté une gamine noiraude et grognon ; je revois une femme. Où as-tu pris ces yeux-là ? Tu avais les yeux noirs, il me semble.

— Non, bleu foncé…

— Je ne les avais jamais regardés… Et ce teint !… et cette chevelure !… Te voilà bonne à marier.

Je ne répondis pas. Il s’assit sous le poirier, sans cesser de me regarder. Je le reconnaissais à mon tour, malgré la barbe qui modifiait l’expression de son visage. Sa taille s’était élargie et achevée, et, dans ce type brun, pâle et puissant, je retrouvais un vague reflet de la beauté blonde de sa mère. Les cheveux frisés, très courts, découvraient un front têtu, aux saillantes arcades sur les yeux pas très grands, nuancés comme des agates changeantes. Le nez, droit, manquait de finesse, et la forte ossature des mâchoires révélait une énergie toute proche de la brutalité. Certes, Maxime n’avait point cette grâce câline et physique qui fait dire aux femmes qu’un homme est charmant. Mais il intéressait sans séduire par la flamme d’intelligence qui brûlait dans ses prunelles couleur d’or. Il était vigoureux et dur ; il n’était point vulgaire.

— Tu ne nous faisais pas pressentir ton retour, dis-je quand je lui eus parlé de sa famille. Tu ne devais pas t’ennuyer, pourtant. Secrétaire intime d’un ambassadeur ! Que de romans et de drames tu as dû surprendre

— Tu te trompes, dit-il brièvement. Je m’ennuyais.

— Et madame l’ambassadrice ? Était-elle belle, jeune, aimable ? Je parie que tu lui as fait la cour.

Il murmura :

— Je la voyais peu.

— Et maintenant, que vas-tu faire ?

— Tu verras. Je me débrouillerai… J’ai rapporté des documents curieux, très curieux… mais cela ne t’intéresse guère.

Je n’osai insister. Il me prit familièrement par les épaules et, côte à côte, nous fîmes le tour du jardin.

— Ah çà ! dit-il, quand te maries-tu ?

— Me marier !… Est-ce que j’ai le droit de penser au mariage ? dis-je avec un rire un peu amer.

— Et pourquoi pas ?… Tu es jolie.

— Jolie… ça dépend… Et puis je n’ai pas de dot. Qui m’épouserait, sans famille, sans fortune et sans vraie beauté ? Je suis difficile. Je ne me donnerais pas au premier venu… Mais ta mère a tranché la question. Elle m’a nettement fait comprendre que je devais me résigner à coiffer sainte Catherine.

— Ah ! fit-il… Et tu acceptes le célibat par vocation ou par contrainte ?

— Que t’importe ?

— Je suis indiscret… Tiens, petite Marianne, tu m’amuses. Tu dois avoir des arrière-pensées qu’il serait curieux de connaître… Dis donc, la vie n’est pas drôle, ici !

Je soupirai.

— Drôle !… Oh ! non.

— Papa doit être plus maniaque que jamais… et maman… Je parie qu’elle se teint,… Toujours belle, n’est-ce pas ? Elle aime le monde, les soirées, les toilettes, et on vit de saucisses et de pommes de terre… Oh je connais cela !

L’accent sardonique du jeune homme, quand il parlait de ses parents, me causa un secret malaise. It reprit, en frappant de sa canne les feuilles tombées dans l’allée où nous marchions

— Et leurs amis ? Toujours les mêmes fantoches, hein ! Les Exelmans, les Larcy, les Laforest… Que devient-elle, cette petite canaille de Mme Laforest ?

— Elle devient… mûre.

— Sans désarmer… Dis donc, Marianne, est-ce qu’on te la donne comme chaperon ?

— Mais je ne l’accepterais pas ! répondis-je avec une vivacité qui égaya Maxime.

— Tu ferais bien… D’ailleurs… — il hésitait — une fille sagace et délurée comme toi peut deviner bien des choses…

— Oh ! je l’exècre, cette Laforest !

Je me rappelais la scène que j’avais surprise le jour de ma première communion et j’admirais la reconnaissance que les hommes gardent à leurs anciennes maîtresses. J’eus un matin plaisir à feindre l’ingénuité.

— Mais toi, Maxime, je croyais que tu l’aimais beaucoup, Mme Laforest !

Il rit encore :

— Qui t’a dit ça ?

— Je le sais…

— Tu as deviné ça toute seule ?

— J’ai vu tant de choses ! dis-je d’un ton las.

— Vieux philosophe ! répliqua-t-il… Tu me feras des confidences, petite… Dis, nous serons bons amis ?

— Je veux bien… mais quant aux confidences…

— Tu te méfies ?

— Mes petits secrets te paraîtraient bien puérils… Tu dois mépriser les jeunes filles.

— Elles m’assomment, en général… Mais toi, tu ne ressembles pas aux autres, je le parierais… Tu as des yeux !… des yeux !…

— Bons pour pleurer.

— Des yeux qui doivent regarder la vie en face… J’aime les esprits vaillants… et toi, petite, tu es énergique, je le devine… Pauvre Marion ! J’imagine ton existence chez mes ancêtres… Le chant, hein ? les visites, les convenances, la bohéme bourgeoise et les sentiments religieux mêlés ! Tu as bien un petit amoureux, ma chère ?

Je haussai les épaules. Il riait toujours, de son rire sans gaieté…

— Ah ! je voudrais bien savoir ce qui se passe dans cette tête ! dit-il en posant son index sur mon front… Es-tu romanesque ?

— Je ne crois pas… Mais tu prends des allures d’inquisiteur, mon cher Maxime. Je suis une demoiselle bien élevée, ni plus, ni moins.

— Sois ce qu’il te plaira d’être… mais ne gâche pas ta vie ! dit-il en suivant une pensée qu’il ne formulait pas… C’est égal ! entre ma famille et toi il y aura des conflits…

— Où vois-tu ça ?

— Dans tes yeux.

Il devenait taquin. Vexée, je changeai la conversation.

Presque aussitôt les Gannerault survinrent. Aux caresses exaltées de sa mère, aux questions inquiètes de son père, Maxime répondit en homme préparé d’avance à toutes les éventualités. Il avait quitté M. de Charny parce qu’il s’ennuyait à l’étranger, parce que l’ambassadeur le traitait quasi en domestique, parce qu’il voulait faire sa vie, seul et indépendant.

— D’ailleurs, ajouta-t-il d’un ton de défi, je ne demande rien à personne. J’ai des économies. Un journal m’est ouvert. Je rapporte des documents curieux et qui pourront inquiéter bien des gens. Je serai craint. C’est une force.

— Et ce journal !

— La Conquête.

Mon parrain posa sa fourchette. L’émotion l’étranglait.

— La Conquête… ce journal que… qui… que je qualifierai de perturbateur… qui raille… qui bafoue… la société, la propriété, la famille ?…

— Eh ! mon cher père, dit Maxime d’un air de condescendance, je ne voudrais point te contrarier, mais tu as tes opinions, j’ai les miennes.

— Pourtant… mon expérience…

— Mon pauvre papa, ne discutons point. Je respecte ton expérience, mais j’entends faire la mienne, à mes dépens, s’il le faut. J’ai l’âge de me conduire moi-même. J’aime mieux te le dire franchement.

— Laissez de côté votre vilaine politique ! interrompit Mme Gannerault, toute au bonheur de revoir son fils. Maxime a vingt-six ans. Il fera comme il lui plaît. Mais tu habiteras chez nous, Maxime ?

— C’est tout à fait impossible, ma chère maman.

— Cependant…

— N’insiste pas. J’ai des raisons. Il faut que je sois complètement libre… Pourtant, je compte rester un mois encore ici, avec vous, si tu ne me renvoies pas.

— Gamin ! dit-elle, en l’embrassant avec tendresse.


IX


Septembre allait finir, mais mon parrain ne comptait guère rentrer à Paris qu’aux premiers jours de novembre. La grande plaine qui s’étendait devant nos fenêtres, toute houleuse naguère des blonds frissons du blé, offrait maintenant des espaces rasés, des bouquets d’arbres d’un vert changeant, des lointains bleus sous les ciels tourmentés de l’automne. Les pommes jonchaient l’herbe courte autour des pommiers, et leur acide relent mêlait aux agonies de la saison une odeur de décomposition proche. Les matins gris pleuraient dans les brumes basses. Les couchants revêtaient une gloire tragique, un théâtral appareil de pourpre, de sang, d’or, de flammes fauves et dans les bois violets, au crépuscule, croassaient les vols affamés des corbeaux. Partout s’érigeaient les huttes des hautes meules piquées d’une perche, flanquées d’échelles hospitalières aux vagabonds. La vigne rougissait aux façades des chaumières, comme brûlée, étendant ses vrilles, offrant ses fruits noirs. Sur la route, oscillait le rideau des peupliers dont chaque bouffée de vent usait la trame.

Quand Maxime revenait de Paris, par le train de cinq heures et demie, après des courses, des démarches dont il ne rendait compte à personne, je guettais le floconnement léger de la fumée à l’horizon. Le train passait à cinq cents mètres de la maison, net et menu comme un jouet mécanique et un point blanc — mouchoir ou journal — agité à une portière m’avertissait que Maxime était là. Alors, jetant un châle sur mes épaules, une dentelle sur mes cheveux, j’allais en me promenant jusqu’à la gare. Maxime me serrait la main affectueusement et nous reprenions notre route ensemble.

D’autres fois, en revenant du marché de Galluis, je le rencontrais, fumant sa cigarette, assis au revers d’un talus. À quoi pensait-il ? À ses projets, à ses ennuis, à ses amours peut-être… La bonne harmonie n’avait pas duré longtemps chez les Gannerault. Ma marraine semblait créer à plaisir mille petites discussions qui énervaient Maxime. Elle le fatiguait de sa sollicitude maladroite, de ses questions, de ses remontrances. Assurément, elle souffrait de trouver son fils si peu tendre, uniquement préoccupé de ses affaires, parfois impatient, toujours dédaigneux. Et elle dissimulait mal une mauvaise humeur dont je supportais toujours les conséquences. Depuis l’histoire de ma lettre à Rambert, nos relations s’étaient tendues, et ma pauvre marraine, dont les bonnes intentions étaient mal servies par un jugement faux et une intelligence étroite, se croyait obligée à d’excessives sévérités.

— Qu’a donc ma mère à te tourmenter ainsi ? me dit Maxime, un jour, dans une promenade en tête à tête. Quel crime as-tu commis pour provoquer ces réticences, ces menaces, ces allusions lancées avec le tact habituel ?

J’hésitais. Puis, n’osant encore me confier à Maxime, jalouse de mon triste et cher secret, j’excusai ma marraine sans expliquer son attitude. Maxime me regarda :

— Tu n’as pas confiance en moi. Tu as tort. Je vois bien que tu n’es pas heureuse.

— Ne me rends pas ingrate.

— Ingrate !… Ah si tu as la superstition de la famille, tu es sacrifiée d’avance, crois-moi !

Je n’insistai pas. Maxime pourtant m’étudiait avec une curiosité croissante. Il se plaisait à développer devant moi les paradoxes les plus inattendus. Pressentant une épreuve, je me renfermais dans une réserve extrême, mais souvent je lui donnais raison. Trop inexpérimentée pour discuter, je le voyais démolir pierre à pierre le vieil édifice des principes et des lois, qui m’apparaissait respectable, malgré moi, et pourtant haïssable, temple de l’Intérêt, éternel Moloch avide de sacrifices. Et Maxime lui-même m’attirait, non par un charme de tendresse, mais par la secrète certitude de trouver en lui un allié, peut-être un défenseur. Sans rien connaître de sa vie sentimentale, je le devinais aigri comme moi, blessé comme moi, implacable adversaire des idées, des mœurs, des croyances, au nom desquelles on me persécutait.

J’avais été un peu effrayée d’abord de ses violentes diatribes et peu à peu je convenais qu’il n’avait point tout à fait tort, puis qu’il devait avoir raison. Il me montrait l’injustice et l’hypocrisie établies par le règne de l’argent dans ce monde bourgeois dont nous avions tous deux subi la contrainte, sans en accepter l’esprit. Les grands mots de liberté et de solidarité éveillaient dans mon cœur ces généreuses émotions qui honorent la jeunesse.

— Ne t’épouvante pas, me disait-il, quand mon père maudit ces révoltés dont je suis et dont tu seras peut-être. Le brave homme chérit son joug. Est-ce une raison pour que nous ne haïssions point le nôtre ? Pardieu trouves-tu toutes choses si bien faites qu’il soit criminel de démolir l’édifice croulant pour en bâtir un autre ? Et ton cœur ne sera-t-il point notre complice si nous promettons à la femme la réhabilitation et la liberté de l’amour ?…

Je détestais d’instinct les passifs, tout près d’être des lâches. Les opinions de Maxime étaient bien faites pour enivrer une âme de dix-huit ans que l’étude et l’observation précoces avaient mûrie sans lui enlever le pouvoir et le désir de croire fortement fût-ce à des chimères. J’entrevis un monde bouleversé et harmonieusement rétabli, une société où les enfants grandiraient sans superstitions, sans préjugés, sans habitudes de mensonge, où les filles porteraient leur dot dans la douceur de leurs yeux et la tendresse de leurs cœurs, où chacun aurait sa part d’amour et de vie. Incapable encore de m’intéresser aux formes multiples de gouvernement, aux complexes, aux abstruses questions politiques et sociales, je formais des souhaits de femme dont mon rude camarade, parfois, souriait. Et sans douter qu’il fût sincère, je l’admirais et je l’encourageais.

Cette admiration, cette sympathie restaient tout intellectuelles. Bientôt une reconnaissance plus tendre s’y mêla. Maxime avait pris ma défense contre sa mère, souvent jusqu’à l’exaspérer. Alors, les obsécrations tombaient sur le jeune homme qui n’en prenait pas grand souci. Pendant les absences de Maxime, mon parrain ne cachait plus sa tristesse, ma marraine étalait ses désespoirs. Ils gémissaient sur la dureté de leur fils, sur les chagrins prévus pour leur vieillesse. Et si, par malheur, je donnais prise au moindre blâme, Mme Gannerault éclatait, me jetant à la face le souvenir de Rambert.

Elle fut, un jour, si injuste et si maladroite que le flot déborda. Je m’insurgeai. Aux reproches rétrospectifs dont on m’accablait, je répondis :

— Je vois que vous ne me pardonnerez jamais de vous avoir fait espérer un mariage qui vous aurait débarrassés de moi. Mais soyez tranquille ! Vous serez délivrée de ma présence, soit par le mariage, soit autrement.

— Qu’entendez-vous par cet autrement, mademoiselle ?

Je ne répondis pas.

— Mais réponds donc, effrontée ? s’écria-t-elle. Est-ce que tu aurais l’intention de te faire enlever ? Quelle jeune fille es-tu donc ? Malheureuse tu nous récompenses bien mal de nos sacrifices ! Que nous chantes-tu donc avec ton amour pour Rambert ? Le premier venu t’aurait aussi bien tourné la tête ! Ah ! tiens, une fille qui court aux hommes… c’est… oui, c’est dégoûtant, c’est…

— Je vous défends de me parler ainsi répliquai-je avec des larmes de rage.

— Petite misérable !

Affolée de fureur, elle me lança un soufflet et me prenant par les épaules :

— Va-t’en ! Je ne veux plus te voir, insolente, dévergondée, ingrate ! Tu tourneras mal ! Tu finiras dans le ruisseau.

Mon parrain était accouru au bruit. Il me trouva la joue rouge encore du soufflet que j’avais reçu, échevelée, pleurante, pendant que ma marraine essayait de s’évanouir.

— Marianne m’a insultée. Marianne est une ingrate. Elle veut nous quitter pour se mal conduire. Elle veut…

— Sors d’ici ! me dit mon tuteur.

Je descendis l’escalier, je traversai le jardin et, passant entre les haies vives, je me dirigeai vers la petite rue des Plombelles dont les maisons coiffées de chaume forment le coin vraiment rustique du bourg. Le soleil oblique dorait les murs des fermes où grimpaient des rosiers sans roses. Par les éclaircies des jardins, dans l’infinie perspective des champs, blondissaient les meules entre les premiers labours. Les fonds de sapinières, les croupes des collines, se nuançaient de bleus différents dans un délicat brouillard. J’allais, gagnant la hauteur, le plateau où meurent les bruyères pauvres sous la noble mélancolie des grands pins. Mais, sans admirer la dégringolade des verdures, les creux où frémissaient des trembles d’argent, la ligne des saules coupant la prairie et plus loin la plaine d’automne où l’ombre violacée des nuages courait en mouvants flots, je m’enfonçai dans un petit bois de châtaigniers et de chênes. Étendue sur les mousses flétries, la tête dans mes mains, je pleurai librement. Ah ! comme ils m’accablaient alors, le sentiment de mon impuissance et l’injustice d’autrui et la vanité des devoirs sans sanction !… Je ne demandais plus si Rambert était un imprudent ou un misérable ; je ne cherchais plus un mystère dans l’attitude de Mme Laforest ; je voulais oublier les indices qui éclairaient d’une trouble lueur les dessous de leurs caractères. Je ne me souvenais que d’avoir aimé. Et ce bonheur entrevu, ce bonheur pressenti, le plus légitime espoir de toute créature, ma seule raison de vivre, on me rappelait sans cesse que je devais le sacrifier. Et à qui ? Pour qui ? Dans quel but ? Je ne savais plus même si je croyais en Dieu et déjà je méprisais l’opinion du monde. Maxime avait raison. Que m’importaient les Gannerault et leurs semblables ? Le souvenir du soufflet reçu me soulevait de fureur.

— Non me disais-je. Je ne pardonnerai jamais cela.

Puis ma colère fondait en tristesse affreuse. Pauvre Marianne ! Seras-tu aimée ? Dans ces salons où tu parades, les épaules nues pour éveiller le désir, les yeux baissés pour rassurer les gardiens des traditions honnêtes, parmi ces commerçants, ces banquiers, ces fonctionnaires, prudents ingénieurs en quête de dots, gommeux fatigués en quête de flirts, entre les marchés du mariage et les petites combinaisons de l’adultère, le trouveras-tu, l’homme au large cœur, au ferme esprit, l’ami, le compagnon, le maitre ? Et cependant, dans la ville où tu traines ta rancœur précoce, que de jeunes gens appellent l’amour ! Ah ! qu’il vienne, celui qui voudra m’aimer Ma jeunesse l’attend, mon cœur et mes sens l’espèrent, et mon dévouement, ma tendresse obstinée, ma foi, ma patience lui sont promis ! Qu’il vienne, inconnu, humble et pauvre, que je sois amante, femme et mère par lui !…

Longuement, silencieusement, je pleurais… Autour de moi, le bois compatissant refermait ses allées tournantes, barrées de bruyères où restaient quelques rares fleurs dont le rose violacé, l’amer parfum évoquaient des lieux plus sauvages. Dans le sentier taché d’ombres mouvantes, une voix tout à coup prononça mon nom

— Marianne !

Je relevai la tête. Maxime, au milieu du chemin, me regardait. Je me redressai violemment :

— Laisse-moi. C’est ta mère qui t’envoie sans doute ! Je n’ai plus même le droit de pleurer.

— Ma mère est folle ! dit-il. Je lui ai dit son fait et je suis parti à ta recherche, pauvre petite !

Je ne répondais pas. Il reprit :

— Si je te gêne, je m’en irai. J’aurais voulu te consoler pourtant, car tu sembles bien malheureuse.

— Ah murmurai-je, j’ai tant de chagrin !

Il vint s’asseoir près de moi et doucement prit mes mains dans les siennes. Il est bien peu d’hommes qui puissent voir sans émotion les larmes d’une femme, quand cette femme pleure devant eux pour la première fois. Maxime fixait sur moi des yeux attendris, dont le dur onyx semblait se fondre en un fluide d’or, sous les cils sombres. Et, à demi-voix, il répétait :

— Pauvre petite ! pauvre petite !

Mon cœur éclata. L’heure, le lieu, ma douleur, tout disposait mon âme aux confidences. Dans l’ombre rayée de rayons obliques où se rafraichissaient mes yeux, assise avec Maxime dans les menthes sauvages et les véroniques du bois, je parlai enfin ; je racontai l’histoire courte et sans doute banale et toujours lamentable du premier amour déçu. Maxime m’encourageait par une pression de main, par un mot affectueux, et comme je m’excusais, confuse :

— Pourquoi rougir ? dit-il en se penchant vers moi. Est-ce que je ne suis pas ton frère ? Est-ce qu’à notre ancienne fraternité ne doit pas s’ajouter le sentiment plus délicat d’une amitié d’élection ? Va, ma chère Marianne, parle-moi de tout ce qui t’intéresse, de tout ce qui t’afflige, de ton ennemie Mme Laforest, de ton don Juan de Rambert. Je t’aime bien et pourtant je ne suis pas prodigue de ma tendresse. Je suis — et cela t’effraye ! — peu facile à l’émotion, sceptique, détaché de bien des cultes de tout genre. Mais crois-moi, j’ai été malheureux, humilié, déçu. Je comprends tout et j’excuse tout. Et puis, j’ai besoin d’être aimé un peu.

— Ah ! Maxime ! m’écriai-je spontanément, je suis prête à t’aimer tendrement, fraternellement, avec reconnaissance.

— Donne-moi ta pauvre joue ! dit-il avec un sourire, je veux effacer le soufflet.

Il m’embrassa doucement, sans trop appuyer ses lèvres ; puis me prenant par la taille, il me releva

— Allons, viens ! Je vais préparer ton retour. Et ne pleure plus, belle Ariane.

Côte à côte, nous redescendîmes le sentier. Au coin de la rue des Plombelles, j’arrêtai Maxime.

— Non, je ne puis rentrer avec toi. Ta mère est si injuste ! Elle m’accuserait de chercher à te séduire. Prends les devants. Retourne seul.

Il me regarda d’un air indéfinissable.

— Quand donc pourrons-nous causer librement ? dit-il. Ma mère ne sort presque jamais et il vaut mieux, en effet, pour beaucoup de raisons qu’elle ne soupçonne pas des intentions que nous n’avons ni l’un ni l’autre.

Je fis un geste d’ignorance. Il reprit :

— Écoute, j’irai me promener, tous les matins, dans le pré des saules. Si tu désires me parler, tu m’y trouveras. Souviens-toi que je suis ton ami, petite Marianne.

Il me serra la main et s’éloigna. Sa haute silhouette disparut au bas de la côte. Pensive, je le regardais s’éloigner avec la secrète, l’indécise sensation que j’avais remporté une victoire.


X

La paix faite avec ma marraine, il me resta de ce jour une impression complexe, pénible et douce. J’étais profondément touchée de l’intérêt que me témoignait Maxime, et cependant ce frère adoptif, cet ami, m’inquiétait. Le mystère de nos entrevues suscita bientôt de nouvelles émotions. Souvent, sous un prétexte futile, je m’échappais le matin ; je descendais le sentier caillouteux et roide, mal assurée sur mes petits souliers de cuir jaune, accrochant ma robe aux tenaces orties, aux clôtures, aux angles éboulés des murs. Puis, dans le remous frôleur des hautes herbes, plus légère, je courais au ru bordé de saules, d’églantiers et de chênes verts. Maxime m’attendait. L’étroit ravin où s’entre-croisaient des ramilles sur le filet d’eau presque tari, nous séparait encore. Le jeune homme me tendant ses deux mains, d’un bond je franchissais le fossé et toute haletante, toute rose et rieuse, je le saluais d’un gai bonjour.

Alors, nous nous asseyions sur un tronc renversé et nous parlions de nos rêves, de nos ennuis, de nos lectures, des gens qui nous entouraient. La solitude rendait notre causerie plus affectueuse. Derrière nous montait la côte rapide jusqu’au plateau des grands pins devant nous se massaient les toits fauves des chaumières, les tuiles rouges des hangars, l’ardoise des maisons dominées par le clocher. Sous l’azur lavé des ciels d’octobre, les saules égrenaient des feuilles blondes ; quelques branches, dans l’épaisseur, gardaient des gris délicats de perle, des verts d’argent. Des vaches paissaient l’herbe flétrie étoilée d’ombelles blanches et de soucis sauvages, d’un or violent, presque orangé. Mêlée à l’odeur des chèvrefeuilles, montait l’odeur aromatique de la dernière fenaison. Étroit paysage, fermé par les saules, les murs des fermes, la côte à pic, site familier qui reposait nos âmes de l’inquiétude des grands horizons.

Maxime, par ces matins charmants, me raconta longuement sa vie. J’appris qu’il avait aimé une femme dont il était encore aimé. Le nom de Mme de Charny s’imposa à ma pensée. Le jeune homme ne me détrompa point. Je connus peu à peu les détails lamentables de cette histoire, la catastrophe d’un flagrant délit qui avait brisé la carrière de Maxime, la fuite de sa maitresse, sommée par le mari de disparaître sans scandale. Riche, déjà mûre, elle vivait seule aux environs de Paris. J’imaginai entre eux une passion romanesque et exaltée. Plus expérimentée, j’aurais deviné la misère d’une liaison devenue une chaine que la femme, âpre à l’amour, alourdissait sur l’amant trop jeune.

— Pourquoi ne divorce-t-elle pas ? demandai-je. Tu pourrais l’épouser.

Il haussa les épaules.

— Divorcer ? Elle ? C’est difficile à cause des enfants. Et puis, et puis, on n’épouse pas une femme de quarante ans.

— Mais si tu l’aimes ?

— Je l’aime, je l’aime ! Évidemment, je l’aime. Elle a été parfaite pour moi. Mais je ne l’aime plus comme tu sembles le croire.

Il alluma une cigarette. Curieuse, j’insistai :

— Elle est jolie ?

— De beaux restes. Avec de la toilette, un peu de truquage, ça fait encore de l’effet. Surtout aux lumières. Mais je ne devrais jamais la voir le jour.

Il me flatta la joue du bout de ses doigts :

— Ce n’est plus ce velours de pêche. Et puis, vois-tu, les femmes de cet âge ne supportent pas l’épreuve de l’intimité. Hors du corset point de salut. Ah ! Marianne, que tu es fine, svelte et légère ! Que cette robe à mille plis te sied bien ! C’est beau la jeunesse, Marianne, Mariette, Marion !

D’autres fois, c’était moi qui parlais. Je disais mes rêves puérils d’adolescente, la crise religieuse, l’indifférence où j’étais tombée, la volonté que j’avais de vivre toute la vie. Je racontais l’histoire de mes amies, jaunissant dans la chasse au mari, achetant enfin ce mari parfois nul, souvent médiocre. Et je me révoltais en songeant aux misérables manèges, aux mesquines compromissions qu’impose la conquête de l’amour légitime. Mais ces fiançailles, ces mariages, avaient-ils quelque rapport avec l’amour ?

— Tu t’indignes dit Maxime, un jour. Dans un an, dans deux ans, tu subiras la fascination du mariage. Tu te lasseras d’attendre l’époux rêvé. Effrayée des dangers de l’amour illégal et résignée, tu tendras, toi aussi, l’éternel piège.

— Les hommes ne tombent que dans des pièges d’or, dis-je en soupirant. Dans le monde où nous vivons, la dot décide la destinée des femmes. Vois tes amis, Payrol, Champsey, Figeac. Ils cherchent la demoiselle à sac, comme ils disent dans leur joli langage. Et les jeunes filles qui n’ont point ce sac idéal, les Suzanne Maury, les Laurette Exelmans et tant d’autres, elles commencent leur rôle — je ne dirai point de vieilles filles — mais de femmes célibataires. Les sports, les bals, les voyages étourdissent en elles ce malencontreux désir d’aimer qu’on dissimule comme une honte. Et cependant Laurette et Suzanne ont trente mille francs chacune. Pourquoi ne les épouse-t-on pas ?

— Parce que, dit Maxime, une demoiselle de trente mille francs exige un mari de quarante mille ; un monsieur de quarante mille francs veut une fiancée de cent mille. Ceux qui n’ont rien souhaitent dans le mariage une assurance à vie contre la misère. Nul ne veut courir aucun risque.

— Mais les femmes qui travaillent ?

— Les institutrices, les employées, les ouvrières ? En as-tu rencontré dans les salons où tu vas ? Pas chic, la femme qui travaille. Son salaire est médiocre, son travail incertain. Quant aux femmes artistes, les snobs les réservent pour y recruter d’amusantes maîtresses. Va, Marianne ! Tu ne te marieras jamais dans ton monde. Ce sont les pauvres diables qui épousent les filles sans le sou.

— Mais j’épouserais un pauvre diable, si je l’aimais !

— Et où le rencontreras-tu, ce pauvre diable ? Les amis de ma mère sont bien posés et bien pensants. Un pauvre diable intelligent et fier ne se fourvoiera pas dans leurs soirées. Il s’y embêterait trop ! Souviens-toi de Rambert.

— Maxime, je me troublai un peu, devines-tu pourquoi Rambert ne m’a pas épousée ?

— Parce que tu es pauvre, jeune, ignorante et que tu ne pouvais lui servir à rien.

— Oh !

— C’est la vie.

— Je ne puis croire cela.

— Garde tes illusions.

— Mais, Maxime, la vie est laide.

— Comme ceux qui la vivent. Il faut, pour triompher, se débarrasser des superstitions, des scrupules, des préjugés, se cuirasser de mépris et marcher vers son but, sur tout le monde.

— Tu as un but, toi ?

Ses yeux d’or brillèrent :

— Certes. Je veux être fort, je veux être craint. Je veux ma part de ce que les prêtres appellent « les biens de ce monde ».

— Et tu épouseras une fille riche ?

— S’il le faut.

Je fis un mouvement de surprise. Maxime se mit à rire.

— J’épouserai une femme que j’aimerai et qui m’aidera. Il y a tant de façons d’être égoïste

— Oui, tu rêves l’amour sans risques, toi aussi !

Il rit encore :

— Tu m’en veux ? Bête ! C’est une plaisanterie. Il est probable que je ne me marierai point. Ne me retire pas ton estime parce que je ne suis pas un don Quichotte de sentiment. Il faut regarder la vie hardiment, Marianne.

— Ah ! soupirai-je, l’avenir me fait peur !

— Lâche ma famille. Entre au théâtre ou déclasse-toi ; épouse un de ces pauvres diables dont tu parlais. À moins que tu ne tournes mal, comme dit ma mère. Les mornes célibataires ont des maîtresses.

— Mais tu ne me conseilles pas de prendre un amant ?

— Est-ce que je sais ? dit-il en s’étendant dans l’herbe, contre ma robe. Ce serait au moins une distraction. Et si l’amant t’aimait, je ne vois pas ce que tu aurais à regretter.

— L’estime.

— Allons, tu te moques pas mal de l’estime des Exelmans, des Maury, des Laforest. Je te croyais brave.

— Je suis brave.

Il fixa ses yeux sur les miens et d’un air de nonchalance :

— Si tu aimais un homme qui ne pourrait pas t’épouser, te suivrais-tu ?

Il y eut un silence, très sincèrement je répondis :

— Oui.

— Bien, cela !

Une douceur inconnue passa dans ses yeux. Je retrouvai l’homme qui m’avait attendrie, le jour de mes premières confidences. Sa main frôlait l’étoffe de ma jupe, paresseusement.

— Ah petite révoltée ! Tu es quelqu’un, toi ! Tu as un cœur, une âme, des sens !… Tu l’aimeras bien, celui que tu aimeras.

Je murmurai :

— Qui sait ? J’aime encore Rambert.

— Comment ! fit Maxime en fronçant les sourcils. Tu ne t’es pas guérie de cette petite rougeole d’âme, de cette petite maladie de gamine sentimentale ?… Dans six mois, tu l’auras oublié, ton Rambert… Quoi ! Tu pleures ?…

Il arracha une touffe d’herbes, et riant, me la jeta au visage.

— Tu vas t’enlaidir ! Marion, console-toi. Tu seras aimée, adorée, encensée… Tu marcheras sur les cœurs… Tu…

— Cesse tes plaisanteries… Tu m’irrites !

Je me levai ; je voulus repasser le ruisseau. Maxime fit un geste pour me retenir. Je m’élançai un églantier retint ma robe et je glissai, les pieds dans l’eau.

— C’est bien fait ! criait Maxime.

Pleurant de colère, je m’assis sur la rive. Il s’approcha de moi.

— Tu ne t’es pas fait mal ?

— Non. mais j’ai les pieds mouillés. Mes pauvres petits souliers !

Avec une sollicitude presque tendre, il m’interrogeait :

— Tu vas t’enrhumer… N’as-tu pas froid ?… Il faut ôter tes chaussures… Le soleil les séchera vite…

Confuse, redoutant les questions de ma marraine, je me laissai convaincre. J’enlevai mes souliers, puis mes bas. Maxime m’offrit des feuilles pour essuyer mes pieds nus.

— Tu t’y prends mal, dit-il. Laisse-moi faire…

Délicatement, il promena, une poignée d’herbe sur la peau blanche, veinée de bleu tendre. Il riait pour me rassurer.

— Ce ne sera rien… Quel petit peton tu as !… Mince et cambré, il raconte toute ta personne… Vois comme il est joli dans ma grosse main

Je rougis tout à coup et mon pied disparut sous ma robe. Maxime, étonné, me regarda :

— Eh bien !

— Il faut rentrer…

— Je comprends… je t’ennuie…

Il éparpilla l’herbe et les feuilles dans le lit du ruisseau.

— Tiens ! Il vaut mieux que je te laisse… Rechausse-toi, je vais en avant.

La gaieté était tombée et une sourde inquiétude, sans causes précises, pesa sur mon cœur. Je ne sais pourquoi, il feignit de m’éviter pendant une longue semaine.


Mais bientôt nos entrevues recommencèrent. Maxime devenait triste et je voulus le consoler. Il m’avoua des embarras d’argent ; la mauvaise volonté des camarades, la morgue des solennels imbéciles qui refusaient ou discutaient ses articles. Sa belle audace s’émoussait. Mon affection pour lui se fit prévenante et caressante et, à ma grande surprise, — mêlée d’un secret orgueil, — je découvris que j’étais puissante sur cette âme indomptable. Oui, un mot, un geste, un sourire écartaient ou ramenaient les ombres sur le front de mon ami. Il l’appuyait parfois, ce front abattu, sur la main que je lui tendais, fraîche et sans fièvre, et ce contact semblait l’apaiser. Chaque jour se resserrait l’intimité charmante. Des étrangers auraient pu s’étonner. Mais en courant au rendez-vous matinal, en pressant la main de Maxime, en prolongeant les entretiens et les promenades, je demeurais calme comme une sœur. Cette tendresse que je ressentais pour lui et qu’il voulait rare et exceptionnelle, les circonstances, sa volonté, mon ennui l’avaient fait naître. Elle pouvait ne pas précéder l’amour ; elle pouvait lui faire obstacle. Goûtant le plaisir d’être aimée, plus que le bonheur d’aimer, j’étais tendre pourtant par instinct, par besoin, par reconnaissance. Je ne jugeais point celui qui m’aidait à trouver la vie moins monotone. Je lui étais douce avec orgueil. Innocemment, j’apprenais à me servir de mes armes de femme, à conquérir le cœur de l’homme, à séduire sa conscience, à modifier ses décisions, à éveiller ses désirs. Chastes étaient nos attitudes et chaste ma pensée ; mais l’ambiguïté du sentiment qui nous unissait irritait en nous d’obscurs éléments la vanité féminine, la sensualité masculine, la curiosité de tous deux. Parfois grondaient tout bas ces voix discordantes que l’amour seul rend harmonieuses. Je me plaisais à être belle, je me plaisais à être bienfaisante, parce que je ne savais où ni pour qui épanouir ma jeune beauté, exercer mes forces de tendresse. Maxime ne s’y trompait pas.

Le temps approchait où nous devions quitter les Yvelines. La pluie, les préparatifs du départ, des caprices de ma marraine me retinrent plusieurs jours à la maison. Maxime, entre ses parents et moi, se montra plus triste. Chaque matin, le courrier lui apportait des lettres mystérieuses. Je devinai l’impatience de Mme de Charny. « Que doit-elle penser ? me disais-je, pendant que Maxime, enfermé dans sa chambre, écrivait ou lisait assidûment. Il a espacé ses visites depuis un mois. Il lui écrit des billets ennuyés et raisonnables. Si elle l’aime, elle doit souffrir. Mais pourquoi une femme de quarante ans s’éprend-elle d’un jeune homme ? Elle doit être jalouse horriblement. Une idée singulière me traversa l’esprit. Maxime lui a-t-il parlé de moi ? Peut-être… mais il n’a pas dû lui raconter nos rendez-vous sous les saules. Si elle savait ! Certes, elle croirait Maxime amoureux de moi ! » Une vanité puérile et confuse me venait à cette pensée qu’une femme très belle et très amoureuse pouvait être délaissée pour la pauvre petite Marianne qu’avait méprisée Rambert. Je ne souhaitais pas que Mme de Charny souffrit, ni que Maxime l’abandonnât, mais il ne me déplaisait pas d’être secrètement préférée. La veille de notre départ, la lettre quotidienne arriva en l’absence de ma marraine. M. Gannerault, qui dirigeait la cueillette des pommes réservées pour l’hiver, me tendit l’enveloppe mauve.

— Tiens ! porte cette épitre à Maxime. Il est dans sa chambre, je crois.

Il avait parlé avec une nuance de dédain. Le vélin mauve, la longue écriture anglaise, l’arome évaporé du white-rose révélaient le sexe du mystérieux correspondant. Mon brave tuteur s’indignait que Maxime osât se faire adresser chez ses parents les lettres de sa maîtresse. Je montai lestement l’escalier. Sur le palier du premier étage, prise d’une étrange curiosité, je regardai le timbre de la poste, portant en exergue le nom de Chaville et la date du 3 novembre. Puis, élevant la lettre à contre-jour, je tâchai de déchiffrer quelques mots, mais l’épaisseur du papier trompa mon attente. Alors une honte me prit de cette petite indélicatesse. Je murmurai :

— Que m’importent les amours de Maxime ! Il est libre après tout.

Cachant la lettre mauve dans un pli de mon tablier, je heurtai à la porte de Maxime. Il ouvrit, étonné et content.

— Toi, petite ! Que veux-tu ?

— Je t’apporte une surprise. une surprise qui te fera plaisir.

— Qu’est-ce donc ?

Il referma la porte.

— Ma mère est ici ?

— Non.

— Mon père ?

— Au jardin.

— Tu peux rester quelques minutes ?

— Mais, dis-je malicieusement, quand je t’aurai remis la surprise, tu voudras rester seul pour la savourer.

— Parle donc ! Tu me mets sur des épines. Cette surprise. vient de toi ?

Sous la lumière pâle des fenêtres voilées de blanc, il penchait vers moi son visage aux durs méplats, aux arêtes dures où chatoyait l’agate dorée des prunelles entre les cils noirs. Assis près de la table couverte de livres, le coude sur un manuscrit déployé, la joue sur la main, il souriait avec une indéfinissable angoisse. Je jetai la lettre mauve devant lui.

— Tiens ! voilà ta pâture d’amour… Tu dois être heureux… Elle t’aime !…

— C’était donc cela s’écria-t-il désappointé.

Je feignis de me retirer.

— Marianne, tu pars ?

— Ta lettre

— Bah ! J’ai bien le temps.

Il repoussa le carré de vélin parfumé avec ce geste irrité des amants qui n’aiment plus et semblent écarter d’eux l’image et le souvenir de la maîtresse importune.

J’insistai.

— Lis… Il faut que tu lises… J’attendrai…

Il lut. Assise dans l’unique fauteuil, je regardais tour à tour les meubles vulgaires de la chambre, le papier à fleurs bleues, la mousseline usée des rideaux, les titres des volumes épars, les cendriers pleins de débris de cigarettes et Maxime lui-même, dont le désordre matinal, les cheveux emmêlés, la chemise lâche accusaient l’air las et chagrin. Il n’était pas beau, décidément. Jamais ce profil sévère, ce front hautain, n’éveilleraient en moi un désir de tendresse plus intime, l’émoi amolli d’une langueur. Près de lui, je respirais un air de bataille ; mes forces d’agression et de résistance s’exaltaient sa voix sonnait dans mon cerveau comme une charge. Mme de Charny pouvait dormir tranquille. Maxime n’était pas l’amant que j’attendais.

Cependant cet homme aux nerfs d’acier, aux yeux de métal et de pierre, cet être sans douceur et sans faiblesses, une femme l’avait aimé. Elle avait trouvé dans ces rudes éléments qui composaient la personnalité de Maxime une séduction que je ne découvrais pas. Matée par lui, elle avait adoré l’implacable. Et je rêvais au roman de leurs amours que je connaissais à peine, aux pressentiments, aux aveux, à la faute. Ma pensée hésitait devant le mystère de l’acte d’amour, ce petit fait honteux et effrayant à quoi aboutissent toutes les idylles, toutes les tragédies, et les coquets manèges des rieuses, et les songeries des sentimentales, et l’exaltation des passionnées. Quelles émotions, quelles sensations ils avaient dû connaître, le premier jour ! Cependant je ne sais quelle pudeur dégoûtée me détournait de leur image et peu à peu renaissait en moi, devant la passion évoquée de l’étrangère, la cruauté ignorante des vierges qui ne connaissent qu’une forme de l’amour.

— Eh bien, tu es content ? dis-je à Maxime, quand il jeta la lettre dans un tiroir où s’accumulaient les enveloppes mauves.

Il haussa les épaules.

— Des récriminations, des reproches !… Ah ! que les femmes sont maladroites, quelquefois !

— Elle t’aime…

— Elle m’aime… Parbleu ! je le sais bien… mais elle m’obsède… Elle devrait comprendre… Ah ! quel malchanceux je suis !

Il tordait sa moustache, d’un geste agacé et impatient. Je ne savais que dire, vaguement gênée par le pressentiment des confidences possibles.

— Malchanceux ! Oh ! combien !… Toutes les portes se ferment devant moi. Je ne sais même plus si j’ai du talent. Et par surcroit, je me sens devenir ingrat envers cette pauvre femme que j’ai aimée naguère… Mais cela ne pouvait durer ! — il frappa sur la table. — Je te le répète, Marianne, elle devrait comprendre que nous ne pouvons plus être que des amis… J’ai vingt-sept ans, je veux faire ma vie… Est-ce m’aimer que m’attacher au pied le boulet d’une liaison sans tendresse ?… Elle prétend que je lui fais du mal, qu’elle souffre… Et moi donc, suis-je sur des roses ?

Son regard glissa sur moi, hésita, s’adoucit.

— Ta présence m’a été douce, Marianne. Sans toi j’aurais pris en dégoût la maison de mes parents. Tu es si singulière, si intelligente, si énergique ! Oh ! nous nous comprenons bien, dis ? Chère petite amie, quelles bonnes heures nous avons passées dans le pré, sous les saules ! Tu te souviens du jour où tu glissas dans le ruisseau ? Nous ne les revivrons plus, ces heures.

— Oui, répondis-je. À Paris, nous nous verrons rarement en tête à tête. Je vais perdre mon confident.

— Sans regrets ?

— Oh Maxime !

Sa main erra sur la table, joua dans les papiers, frémit nerveusement sur les crayons, puis, tout à coup, toucha la mienne, la caressa mollement, timidement, l’enferma dans une étreinte indécise qui se resserra soudain…

— Marianne, dis, nous ne renoncerons pas à cette intimité charmante ? Tu seras triste encore, inquiète, irritée et tu m’écriras.

— Volontiers…

— Je me confierai à toi. Tu as beaucoup de défauts, petite… mais tu as les qualités que j’aime, l’énergie dans la grâce, la hardiesse dans la douceur, l’orgueil dans la simplicité. Ah si elle te ressemblait ! Mais tu aurais la royauté de ta jeunesse. Ah Marianne, je ne te connaisais pas, je ne t’appréciais pas. C’est au moment de nous séparer que je te vois telle que tu es.

Ses yeux se détournèrent.

— Si tu savais combien je suis triste !

Un sentiment de délicate pitié me fit presser la main qui tenait la mienne. Je me levai et, m’accoudant au dossier de la chaise de Maxime, je penchai mon visage vers le sien.

— Ne sois pas triste, mon ami, je t’assure que je t’aime bien et que je partagerai tes joies et tes peines.

— Tu ne me trouves pas méchant ?

— Non, tu ne m’effrayes plus. Courage, Maxime, tu réussiras et nous nous réjouirons ensemble. La vie n’est pas gaie que notre amitié nous aide à la vivre. Je ne te manquerai jamais.

— Tu es bonne, murmurait-il, tu es bonne.

— Je te consolerai dans tes chagrins. Je serai ta petite sœur sincère et fidèle et tu seras mon frère au cœur indulgent. Je sens si bien que tu n’es pas heureux, cher Maxime !

— Parle-moi ainsi, parle encore dit-il en appuyant sur son front ma main qu’il avait reprise. Tu ne sais pas le bien que tu me fais.

Mais la compassion n’a pas l’éloquence de l’amour. Je me tus, vaguement troublée par cette mélancolie trop tendre qui me révélait un nouveau Maxime. Confuse, victorieuse, saisie d’un malaise intolérable, j’aurais voulu fuir cet homme que je sentais en mon pouvoir. Mon silence l’avertit que son émotion n’était qu’à demi partagée. Il se ressaisit aussitôt.

— Oui, tu es bien gentille dit-il en lâchant ma main et en se levant, et je suis, moi, bien ridicule. Allons, Marion, au revoir. N’oublie pas de m’écrire. Il faut que je te chasse ; papa s’impatienterait.

Il souriait, hautain et tranquille, mais je n’étais pas dupe de sa fausse sérénité. La porte refermée sur moi, au milieu de l’escalier, je me surpris à prononcer tout haut avec stupeur

— C’était cela, c’était donc cela !

Par la fenêtre grillée j’apercevais mon tuteur empilant les pommes dans un panier, sur l’herbe jaunie de la pelouse. La servante secouait les branches. Mme Gannerault, assise sur un pliant, les regardait. Et il me semblait que je prenais contre elle et contre lui une revanche inespérée et terrible. J’étais sûre que Maxime m’aimait.

(À suivre.)

Marcelle TINAYRE.


AVANT L’AMOUR<ref>Voir la Nouvelle Revue des 15 octobre et 1er novembre 1896.

XI

« Maxime m’aime Je puis donc plaire encore ! Je puis reconquérir Rambert si jamais le hasard le remet en ma présence. Ah qu’il vienne ! je lui dirai « Un homme m’a aimée et son amour, son dévouement, le don même de sa vie n’ont rien pu contre votre souvenir. Soyons heureux, et que le pauvre garçon à qui je dois un renouveau d’espoir et de courage se résigne au rôle un peu ingrat d’amoureux devenu ami. »

Êgoïsme de la femme éprise, d’autant plus féroce qu’il est plus naïf ! Certes, je plaignais Maxime et je me promettais de ne point irriter la passion naissante prête à déchaîner sur lui d’inutiles douleurs. Il était l’ami, le sûr confident qui satisfaisait un des besoins de mon âme et mettait dans ma vie monotone le prestigieux intérêt de son roman. Les jours qui suivirent notre arrivée à Paris, je l’observai avec la plus ardente curiosité, mais le premier billet qu’il me remit, prudemment fraternel, déconcerta ma vanité prête au triomphe. Puis, après quelques semaines de correspondance, les lettres de Maxime, ses visites même s’espacèrent. Je feignis de ne point remarquer son visage durci, ses attitudes contradictoires, pressentant une victoire de l’ancien amour, l’influence de la maîtresse retrouvée et reconquise. Ma vanité s’émut. Je doutai amèrement d’être aimée et le désir me vint, puéril et cruel, de forcer Maxime à avouer sa défaite. De nouveaux amis fréquentaient le salon des Gannerault. Certains me courtisaient avec une audace prudente. Un gentilhomme riche et maladif, M. de Montauzat, m’honorait de ses galanteries où Maxime pouvait pressentir le vœu secret et combattu du mariage. Je fus coquette un peu innocemment et maladroitement et le viveur blasé se troubla au parfum de perversité ingénue qui lui venait de ma jeunesse. Il devina dans la vierge des promesses d’inconnue et fraîche volupté, une espèce de joie plus délicate que la vulgaire luxure des filles, plus rare que l’émotion vite épuisée des adultères mondains, plus complexe que la banalité des fiançailles bourgeoises. Incapable de comprendre ce sentiment qui m’eût fait horreur, je vis dans les assiduités de Montauzat un hommage amusant, un jeu nouveau où s’exerçaient mes énergies toutes neuves, la petite guerre de la coquetterie entre les batailles de la passion. Muet, Maxime subit l’épreuve. « Allons ! me disais-je, je me suis trompée. Il ne m’aime pas » Je lui reprochai sa froideur. Il resta huit jours sans m’écrire et tout à coup je reçus une lettre singulière où la jalousie, la rancune, la tendresse se contredisaient pour affirmer l’amour. « Qu’as-tu besoin de moi ? Que suis-je dans ta vie ? Un homme a passé, mûr, flétri, usé, riche. Un mari possible ! L’ami de la veille n’est plus rien. » Et il ajoutait « Permets-moi, chère Marianne, un affectueux conseil : tu sembles confondre l’amorçage d’un mari et la conquête d’un amant. Prends garde de suggérer à Montauzat un autre désir que celui d’un établissement légitime. Tu devrais te mettre à plus haut prix. Dans les mariages de ce genre où l’amour n’a que faire, s’il est répugnant de se vendre, il est ridicule de s’offrir. »

Le soir même, je revis Maxime. Pendant que les Gannerault faisaient leur whist accoutumé avec les Laforest et Montauzat, le jeune homme s’approcha du piano où j’égrenais des notes capricieuses. Il était étrangement ému. Craignait-il de m’avoir irritée ? Espérait-il qu’un retour de fierté me rendrait plus ombrageuse devant les tentatives de cour que risquait Montauzat ? Avant même qu’il eût parlé, je murmurai à demi-voix avec un sourire…

— Maxime, rien n’est changé. Tu n’as donc pas confiance dans mon cœur ?

Il me regarda…

— Tu n’as pas pu croire, repris-je, en désignant du geste le gentilhomme chauve, pâle et gras, qui nous tournait le dos, tu n’as pas pu croire que ce débris de la haute noce… Ah ! Maxime, tu me connais mal !

— J’ai vu, dit-il, les singuliers incidents de la course au mariage et…

— Allons donc ! Montauzat ne m’aime pas.

— Il te désire, répondit-il d’une voix basse et irritée. Oh ! ses yeux sur toi ! Quand il te regarde ainsi, je voudrais… Oh je voudrais !…

— Que t’importe ?

— Que m’importe ? fit-il, tu me demandes ce qui m’importe ? Mais…

Il hésita :

— Fais ce que tu veux. Je n’ai aucun droit sur toi. Je suis ridicule et fou. Ah ! Marianne, je voudrais ne jamais t’avoir connue !

Derrière nous, Mme Laforest leva la tête. Mes doigts s’assurèrent sur le clavier, hâtant les accords qui couvrent les voix et déconcertent l’oreille aux écoutes. Maxime s’était éloigné. Perdu dans l’ombre, à l’angle du divan, la main sur ses yeux, il barricadait son rêve contre l’attention des indifférents. Et tout à coup, prise de mélancolie, étrangère à tout ce qui m’entourait, je m’épouvantai de sentir frémir autour de moi ce pauvre et tremblant amour qui s’efforçait peut-être à l’espérance « J’ai voulu être puissante sur le coeur d’un homme et voici que je pourrai tout sur ce coeur, sauf l’apaiser. Je le sens, jamais je n’aimerai Maxime. Pourquoi ? Il n’est ni laid, ni vulgaire, ni médiocre. Je ne puis l’aimer… Il va souffrir… » À la mélancolie succéda la pitié, et la pitié, dans mon âme, se nuançait si vite de tendresse ! « Pauvre Maxime pauvre ami ! » J’allai m’asseoir près de lui sur le divan pendant que les joueurs se penchaient sous l’abat-jour orange. Il laissa tomber sa main. Nous ne parlions pas. Nos yeux s’interrogeaient dans l’ombre, éperdus d’une angoisse différente et douloureuse également. « M’aimeras-tu ? suppliaient les prunelles d’or. Hélas ! répondaient les miennes. » — Et plus triste, dans ce silence qui s’éternisait, j’évoquais, dressés entre nous, le musicien, mélancolique et rieur, l’inconnue voilée, hôtes constants de nos âmes, et je songeais que ni la patiente persévérance, ni le dévouement, ni une réciproque volonté ne peuvent créer en nous ce sentiment que la couleur d’un regard suscite et qui meurt comme il nait, malgré nous.


« Marianne, écrivit Maxime le lendemain, tes pressentiments ne te trompaient qu’à demi. Je ne suis plus le Maxime que tu aimais à rencontrer sous les saules des Yvelines. La vie qui m’a tant meurtri achève de m’écraser.

« Marianne, je n’ai aucune illusion, aucune espérance et l’aveu que je te fais n’engagera que mon cœur. Tu connais ma situation. Une femme me tient — non par le cœur ni les sens — mais par la dette de reconnaissance que j’ai contractée envers elle, bon gré mal gré. Je ne suis ni riche ni célèbre, ni libre. J’engage contre la destinée une lutte où je puis être vaincu. N’est-ce pas la pire folie d’ajouter aux chances contraires, aux néfastes fatalités, à la menace de maux innombrables, la certitude d’une suprême douleur ?

« Et pourtant cette douleur, je l’accepte, je l’aime, oubliant qu’elle a conduit aux défaillances des hommes mieux armés que moi. Dans ma pauvre chambre d’hôtel, par ces jours pluvieux de décembre, le découragement, l’infinie lassitude m’ont ramené vers toi, triste à mourir. J’ai compris tout à coup que tu me manquais et que le mal dont je souffrais, c’était la nostalgie d’une absente. Hélas comme ils me sont apparus lumineux et doux, les frais matins des Yvelines ! Tes larmes, chérie, m’ont hanté, et j’ai posé ma plume, au milieu d’un travail aride, pour rêver à tes pieds nus que je n’avais pas baisés. Suis-je donc un collégien romanesque ? Ai-je oublié ma volonté d’être fort, ma répugnance pour les fadeurs sentimentales, ce cynisme volontaire qui t’indignait ? Marianne, Marianne, qu’as-tu fait ? Quand je suis près de toi, petite amie fraternelle, j’oublie que tu aimes ou que tu crois aimer ; j’oublie que ton affection pour moi est celle d’une sœur, j’oublie… hélas ! un mot de toi me rappelle aux réalités implacables. Et pourtant, si tu pouvais m’aimer !… »

Je répondis simplement « Je serai seule mardi. Il faut que je te parle. Viens ! »

Il vint. Nous nous retrouvâmes côte à côte sur le canapé du salon. La pluie battait les vitres ; le feu triste mourait et sur une console, lentement, s’effeuillaient les derniers chrysanthèmes. Maxime me prit les mains, me regarda jusqu’à l’âme et prononça

— Tu ne m’aimeras jamais ?

J’eus le pressentiment qu’il disait la vérité, mais il m’était impossible de ne pas soulager sa souffrance. Malgré moi, je répondis :

— Qui sait ?

Il secoua la tête :

— Je n’aurais pas dû parler… Nous ne pourrons plus être amis.

— Pourquoi ?

— Tu me feras souffrir…

— Me crois-tu coquette et méchante ?…

— Non, pas méchante, non ; mais tu es trois fois femme, toi ! Comment ai-je pu me laisser prendre ainsi ?

— Je n’ai rien fait pour cela.

— Tu as aguiché Montauzat… Ah ! Marianne, je t’ai haïe !… Si tu savais.

Je lui pressai doucement la main…

— Pardon, Maxime !

Il semblait agité par des sentiments contraires. Je voulus le calmer.

— Mon amitié…

— Oh ! dit-il, l’amour déteste l’amitié !… Toi, Marianne, mon amie !… À dix-neuf ans, avec ces yeux-là !…

Il retira sa main :

— Quelle folie ! Tu vas bien rire !… Car si tendre, si intelligente, si délicate que soit une femme, elle n’est jamais généreuse tout à fait… Je vais devenir le pantin dont tu tiendras les ficelles… Oh ! dire que le repos de mes nuits, le calme de mes jours, mon talent, ma vie seront dans les mains d’une petite fille !…

— Tu parles comme si je te détestais !

— Ah ! s’écria-t-il, pourquoi ne me détestes-tu pas ? Je pourrais te conquérir !…

Et redevenant suppliant et tendre :

— Marianne, je t’aimerais tant !… Oh ! écoute ton cœur, s’il parle jamais pour moi… Ne sois pas effrayée de ma rudesse. Je me ferais si doux !… Dis, si j’étais libre, si j’étais riche, si j’étais illustre, m’aimerais-tu ?…

— Maxime, si je dois t’aimer, je t’aimerai inconnu et pauvre…

— Essaye dit-il en me baisant les mains…

Ses lèvres effleurèrent mon poignet, remontèrent vers le coude… Je murmurai :

— Mais j’aime toujours Rambert !…

— Eh bien ! dit-il en se levant, j’aurai de la patience… Je suis terriblement obstiné, ma chérie… Je veux que tu m’aimes,… tu m’aimeras…

— Je voudrais t’aimer ! La solitude me pèse… Peut-être à nous deux, nous serions forts. Mais quoi qu’il arrive, tu restes mon ami…

— Je t’appartiens tout entier,… chère Marianne !

Il referma ses bras sur mes épaules et appuya ma tête contre son cœur… Un peu gênée, un peu émue, je ne bougeai pas. Il s’écarta en soupirant :

— Ton heure n’est pas venue. Mais je suis sûr de moi-même ; j’attendrai.


Ce furent les jours les plus doux, les plus mélancoliquement doux de notre intimité sentimentale… J’abdiquai tout orgueil. Je me plus au rôle de consolatrice et j’allai vers Maxime, souhaitant l’apaiser et le guérir. Je me penchai sur cette âme meurtrie comme une chaste hospitalière dont le geste soulage, dont la voix berce et endort. La chimère du platonisme me fascina et pendant des semaines et des mois je vécus dans cette généreuse et vaine ivresse. La nuit, quand me harcelaient les démons de la solitude, je m’attendrissais sur l’insomnie devinée de mon ami ; j’accueillais, à travers le silence et les ténèbres, la voix confuse de sa pensée exhalée vers moi, et je songeais que je n’étais plus seule dans le vaste monde peuplé d’âmes hostiles, de visages étrangers. Et le jour, assise près de Maxime, écoutant l’histoire lamentable de sa vie, je cédais à la douceur de mettre un peu de joie dans le présent et d’étendre ma tendresse comme un voile sur le passé et l’avenir. Enfermés dans l’instant délicieux, la main dans la main, nous jouissions de rêver ensemble, lui frémissant, moi paisible, sans méfiance, sans crainte, sans honte, parce que j’étais sans amour. Alors, comme appesantie d’une tendre langueur, la tête de Maxime cherchait mon épaule : ses lèvres effleuraient ma joue de timides baisers et je ne me dérobais plus, heureuse de lui faire cette pauvre aumône d’un bonheur que je ne partageais pas. J’aimais à le sentir si doux et si faible et passant mon bras autour de son cou, caressant ses cheveux, j’endormais dans un dangereux délice cette passion d’homme, humble comme un chagrin d’enfant… « Ah ! quelle ivresse !… », balbutiait-il dans mes cheveux, vaincu par une émotion dont je ne soupçonnais pas le caractère. « Quelle ivresse, Marianne et quelle tentation !… » « Chut répondais-je… Sois sage !… » Mais une brume ternissait soudain les yeux d’or ; la bouche volontaire se détendait avec un pli las et la main qui pressait la mienne lui communiquait sa fièvre

subtile, sa nervosité, ses frissons. « Marianne, tu m’aimeras oh ma douce, ma chère Marianne, amie indulgente à ma chi- mère, répète-moi les mots qui m’empêcheront de souffrir ! Maxime, je voudrais t’aimer ! » 11 se laissait glisser à genoux et je ne savais quelle hantise le forçait à chercher l’oubli, la nuit, l’anéantissement de la pensée et du désir dans les plis de ma robe, au creux de mes genoux, dans la douceur de ma poi- trine. 11 souffrait d’une souffrance qui échappait à ma puis- sance consolatrice et sur son orgueil vaincu, sur sa tristesse et sa faiblesse, je laissais descendre ma pitié. Et voici que peu à peu la nostalgie de l’amour me gagna, contagieuse et dissol- vante. Les baisers incertains de Maxime multiplièrent la sug- gestion d’autres baisers et j’oubliai la bouche qui me donnait ces baisers pour savourer les baisers mêmes. Sur le cœur du jeune homme, je parus m’attendrir et m’enivrer, d’autant plus docile que je me sentais plus étrangère. Le souvenir de Rambert m’obséda. Et la curiosité me prit, âpre, invincible, de savoir ce qu’était devenu le musicien.

Un jour, je me confiai à Maxime.

Écoute, lui dis-je. Peux-tu me donner une grande preuve d’amour ?

Demande tout ce que tu voudras, ma chérie.

Eh bien ! je voudrais, je voudrais.

Je n’osais achever. Maxime me prit la tète entre ses mains et me regarda dans les yeux

C’est donc bien difficile à réaliser, ce rêve ? Mais, mignonne, pour un amoureux bien amoureux, l’impossible n’existe pas. Je voudrais savoir ce qu’est devenu Rambert.

Maxime recula.

Et comment pourrais-je ?.

Tu peux facilement savoir s’il est encore à Paris, s’il est marié.

S’il a des maîtresses, ajouta-t-il ironiquement. Un joli rôle, en vérité, que tu me proposes !

Tu vois bien, tu ne veux pas.

Rambert toujours Rambert 1. Qu’a-t-il fait, qu’a-t-il dit pour s’imposer ainsi à ta pensée ? Tu crois l’aimer vraiment ! Je l’aime.

Tu es une gamine romanesque. et tu oublies que je t’aime, moi.

Bien ! N’en parlons plus ! dis-je, un peu irritée. Tu exiges trop. Le dévouement n’exclut pas la fierté. Ce que tu me demandes, aucun amant ne l’a jamais fait. Par- dieu Faudra-t-il que j’ouvre la portière de votre voiture, le soir de tes noces, quand tu t’en iras avec ton Rambert ?. H parlait avec un accent de haine qui me choqua désagréable- ment. Je haussai les épaules.

N’en parlons plus Mais je saurai que pour toi, comme pour le commun des mortels, l’impossible existe.

Je ne ferai pas un métier de laquais.

Deux jours après, je recevais le billet suivant

« Je suis allé chez Rambert sous prétexte de lui acheter une partition. Ton amoureux est absent. II n’est pas marié. Tu sais maintenant ce qu’il t’importait de savoir et tu ne m’en aimeras pas davantage. »

Ah pauvre Maxime m’écriai-je, les larmes aux yeux. Je lui écrivis une lettre plus affectueuse que les récentes lettres où j’invoquais sans cesse la prudence et la raison. Mais, à ma grande surprise, Maxime accueillit fort mal mes remerciements. Il me gardait rancune de l’étrange faiblesse qui l’avait décidé à une démarche quasi humiliante. Je sentis que malgré ses dénégations l’espoir d’être aimé persistait en lui et que sa patience s’épuisait dans l’attente. Orgueilleux et sensuel, il subissait une crise sentimentale qui ne pourrait pas durer sans susciter soit le péril, soit la rupture. Mais la rupture m’effrayait plus que le péril.


XII

Le rideau s’était !evé sur le premier acte de Bornéo et Juliette. Maxime n’était pas encore arrivé, et dans la loge, offerte par M. de Montauzat, sa place vide me causait un malaise. Nous nous étions quittés la veille, après une longue discussion, sur un adieu aigre-doux, avec des regards de colère. J’espérais, entre deux actes, ébaucher la réconciliation.

Un remords me venait d’avoir été coquette, capricieuse et dure après une période d’exquise douceur, après des indulgences qui ressemblaient à des encouragements. Maxime était malheureux. Je le savais engagé dans toutes sortes d’embarras financiers dont l’aide secrète de ma marraine n’avait pu le délivrer complètement. On ne vit pas, à Paris, avec quelques articles publiés à longs intervalles, avec quelques leçons intermittentes et mal rétribuées ; et Maxime, s’il habitait une très modeste chambre dans un très modeste hôtel garni, ne différait en rien des jeunes gens aisés, sinon riches, que sa famille fréquentait. Vêtu correctement, il se montrait au théâtre, aux courses, dans les brasseries littéraires, répudiant toute excentricité bohème, n’évitant point les occasions d’offrir un cigare et un bock à un camarade. Plus expérimentée, je me serais demandé sans doute comment et de quoi il vivait. Mais j’ignorais la valeur de l’argent et les articles que j’avais lus, misérablement payés, me paraissaient plus que suffisants pour le budget d’un jeune homme. Aussi m’étonnais-je d’ouïr des réflexions malveillantes dans la bouche des soi-disant amis de Maxime. Je savais que le talent comme l’amour, si la pauvreté les accompagne, trouvent dans les « gens du monde » d’impitoyables ennemis. Et je plaignais Maxime. Ma rancune sympathisait avec ses haines. Je le rêvais riche un jour et triomphant.

Cependant Juliette apparaissait au centre de la galerie où dansaient des jeunes filles couronnées de roses et des adolescents coiffés du rouge toquet florentin. Blonde, en robe de satin blanc, un peu grasse, elle montrait des épaules de pro/i’OHa~ &esM( !/ et la face poupine d’un baby américain. Sa voix claire et fraiche montait comme le cristal d’un jet d’eau, éparpillant les perles glacées des vocalises. Autour d’elle s’agitaient des satellites, la nourrice, le vieux père, le romantique Tybalt, Mercutio l’ironique, Roméo masqué de noir. Et les abonnés, séduits par les formes opulentes de la chanteuse, les femmes émues par la facile mélodie et la caresse des mots d’amour, écoutaient avec un enthousiasme convenable.

Venez-vous au foyer ? dit un vieux mélomane assis derrière ma marraine. On étouffe ici, belle dame, et je serais heureux de vous offrir le bras.

— Vieux roquentin murmura Montauzat, appuyé à ma chaise, tandis que Mme Gannerault se levait. Il a été fort galant sous Louis-Philippe, ce brave père Rochambeau.

— Ne vous moquez pas de lui. C’est mal, dis-je avec humeur.

— Vous ne semblez pas contente, ce soir, mademoiselle Marianne ?

Je le regardai de côté, avec une impatience dédaigneuse. Certes, il avait une belle audace de ridiculiser le pauvre père Rochambeau ! Soigneusement teint, il se maintenait presque jeune d’apparence par un sage emploi de l’hydrothérapie, du massage, de l’escrime et une plus sage économie de ses plaisirs. Médiocrement riche pour le monde des grands viveurs, il éblouissait les gogos de la bourgeoisie. Beaucoup de femmes l’eussent accepté pour amant, beaucoup de jeunes filles le souhaitaient pour mari. Sceptique, d’intelligence ordinaire, de sens dépravés, de goûts brutaux, il tirait parti de ses vices mêmes, et ce débauché sans furie et sans grâce revêtait près des snobs la gloire de don Juan.

Mme Gannerault s’éloignait dans le couloir. Montauzat prit sa place. Assis près de moi, jouant avec mon éventail, il souriait d’un vilain sourire gêné qui enlaidissait sa face grasse et blême.

— Que vous êtes jolie, ce soir ! Cette petite robe blanche vous sied à merveille. Et ce petit cou si rond, ces petits bras.

— Mon Dieu ! fis-je avec ennui, n’avez-vous pas autre chose à me dire ?… Comment trouvez-vous Mme Wilson ?

— Pas si jolie que vous.

Sa main, abandonnée le long du fauteuil de velours rouge, frôlait vaguement mon genou.

— Vous avez le plus joli teint ! Et cette ligne d’épaules ! J’aime beaucoup votre robe.

— Prenez garde ! vous me chiffonnez ! dis-je en me reculant.

Il reprit sa place derrière moi et me glissa presque dans l’oreille

— Vous êtes méchante ce soir. Que vous ai-je fait ?… Vous êtes méchante… méchante…

Sa voix fade susurrait désagréablement ces banalités et je sentais glisser et couler dans mon dos son haleine chaude qui me révoltait comme un attouchement. Rouge de honte, d’ennui, de colère, je pensais :

— Dire que tant de filles, à ma place, se prêteraient complaisamment à l’admiration de cet imbécile ! Ah ! pourquoi Maxime n’est-il pas ici ?…

— Vous seriez si gentille, si vous vouliez, si gentille !…

Je n’écoutais pas. Irritée, je me levai enfin.

— Si nous allions rejoindre ma marraine ?

— Volontiers.

Nous fîmes quelques pas dans le couloir des loges et j’aperçus Mme Gannerault pérorant au milieu d’un groupe de dames. Maxime, arrêté près d’elle, ne nous voyait pas. Il tressaillit quand sa mère prononça mon nom.

— Marianne, mon enfant, viens apprendre la grande nouvelle. Tu seras demoiselle d’honneur le mois prochain. Notre petite Madeleine se marie. Elle veut te présenter son fiancé. Viens, Marianne ! Je suis si contente !

Madeleine Larcy, rayonnante, me sauta au cou, puis, me séparant de Montauzat, m’entraîna vers un joli garçon brun, myope, taillé sur l’uniforme patron des fiancés bien élevés et suffisamment épris, idéal des mères bourgeoises. Mme Larcy exultait, louant les diamants de la bague et les qualités de cœur du futur gendre.

— Cent mille francs et les espérances, murmurait-elle à l’oreille de ma marraine. Villa à Houlgate… tante octogénaire… capacités supérieures… sera député un jour.

Je regardais les fiancés. S’il était banal, elle était exquise et vraiment amoureuse de ce gentil petit amour de demoiselle qui attend pour se déclarer la permission des parents, la certitude d’une fin légitime avec soirée, contrat, bal et grand’messe au flamboiement des cierges bien payés. L’âme étroite de Madeleine était comblée. Mon âme, élargie par d’immenses désirs, souffrait le tourment d’être vide. Élans avortés, aspirations confuses, volonté d’en chasser le bonheur sous toutes ses formes fuyantes, rêve de sentir, d’aimer, de comprendre, de décupler la vie de l’intelligence par la vie du cœur chimère des chimères Mieux valait accepter la médiocrité sans risques, les petits sentiments, les petites joies, le port sans horizons, mais sans orages. Qu’il vienne, le jeune homme bien cravaté, ingénieur, médecin, fleur des grandes écoles, espoir des vierges prudentes ! Folle ! la médiocrité même des honnêtes félicités est interdite à la pauvre sans dot. On apprend à compter dans les grandes écoles ! Oh ! pourquoi s’est-il éloigné, celui qui suscita en toi le vœu d’être aimée ? Pourquoi te fit-il entrevoir une vie close, des devoirs acceptés gaiement, le doux rôle d’épouse inspiratrice ? Ton virginal amour eût récompensé sa belle audace. Où est-il, où est Rambert ?

Je l’attendrai. Je veux l’attendre. Il reviendra. Le deuxième acte allait commencer. Montauzat m’offrit de me reconduire vers la loge où Maxime et sa mère nous avaient précédés.

— Eh bien, mademoiselle, votre amie est fiancée. À quand votre tour ?

— J’ai bien le temps.

— Oui, vous êtes si jeune.

— Et puis, dis-je avec ironie, je n’ai ni dot ni espérances, moi !

Il feignit de ne pas comprendre.

— Votre mariage causera bien des regrets.

— Vraiment ?…

— Celui qui vous aura… celui-là…

Il s’embrouillait dans ses phrases, et son bras pressait mon bras contre son torse trapu. Sa voix coulait comme une eau tiède. Et les narines battantes, l’œil noyé, le sourire gras, il promenait sur mon corps un regard lent, appuyé, répulsif comme le contact gluant d’une limace. Ce regard glissait par l’échancrure du corsage, s’attardait, hésitait, fouillait les plis des vêtements, et tout mon sang me monta soudain au visage sous cette curiosité qui me déshabillait.

Le rideau se releva bientôt sur le balcon de Juliette. Maxime avait pris la place libre derrière moi ; Montauzat était près de lui et tout au fond de la loge, les deux mélomanes dodelinaient de la tête comme deux bons vieux magots qu’ils étaient. L’éventail de Mme Gannerault, effleurant mon épaule de ses marabouts gris, m’envoyait, avec un fort parfum, un flux caressant d’air tiède. Une électricité subtile, émanant des corps pressés, des sens émus, des âmes attentives, circulait dans la lumière artificielle où s’exaspéraient l’éclat mouillé des yeux, l’éclat dur des pierreries, l’éclat changeant des étoffes. Les gorges nues haletaient sous le frisson des plumes, dans la lourde atmosphère chargée des mille fluides de la musique et de l’amour. Et des voix chantaient le baiser, la nuit, l’étreinte. Sur la plainte déchirante des violoncelles, sur le rire des flûtes, sur le grave appel des cors, montait l’invocation de Roméo conjurant les astres de pâtir et la bien-aimée de paraître. Tout à coup, le père Rochambeau murmura

— Là… dans la baignoire à gauche… notre jeune confrère.

— Chut ! fit l’autre. N’insistez pas. Vous avez reconnu la dame ?… Ils ont de l’audace. S’afficher en public.

Maxime fit un mouvement. Il avait entendu. Malgré moi mes yeux se dirigèrent vers le côté gauche de la salle. Roméo et Juliette, enlacés, achevaient leur serment. Mais je n’écoutais plus. Immobile, muette, couverte d’une sueur glacée, je regardais, à dix mètres, dans l’ombre de la baignoire, la tache claire du plastron de Rambert, la robe rose de Mme Laforest. Je les voyais se pencher l’un vers l’autre et sourire. Je comprenais, enfin, je comprenais ! « Ils ont de l’audace. s’afficher ainsi en public ! » Les paroles du père Rochambeau avaient dissipé toute équivoque. La liaison, connue, étalée, expliquait le mystère de l’attitude de Rambert. Il était l’amant de cette coquine ! Ah ! les soirées de juin, le duo de Lohengrin, plus divin que celui de Roméo, l’air d’Amadis chantant dans ma mémoire, et la tendre pitié des yeux bleus cherchant les miens, la pudeur de l’aveu, mon trouble, ma joie… Tout le naïf roman de ma jeunesse m’apparaissait ridicule et sali. À l’heure délicieuse où, sous les étoiles, les cheveux de Rambert frôlaient mes cheveux, il gardait sur les lèvres le goût des baisers d’une autre, l’image d’une autre dans son cœur. Sa fantaisie m’avait élue pour jouet et j’avais payé son caprice du don de mon âme. Dérision ! triste dérision ! Qu’ils avaient dû rire, plus tard, de ma sottise, railler ma simplicité de pensionnaire, et ma confiance imprudente et la pauvre lettre où parlait mon cœur ! Et cet homme dont les prunelles, l’accent, le geste m’avaient conquise, en qui j’incarnais mon rêve de fidèle et fier amour, cet homme que j’attendais avec tant de ferveur, avec tant d’humble tendresse, le hasard le remettait sur ma route, sa maîtresse au bras, à l’instant même où croulait ma foi dans la justice du destin…

Oublier ! Oublier ! Ce sentiment puéril et torturant, né de ma chimère, nourri par elle, ce n’était pas, ce ne pouvait pas ctre l’absolu, l’éternel amour. Je me consolerais ; je guérirais. Oui, pour échapper à la fascination de l’impossible, je substituerais au vertige de l’idéal le vertige de la réalité. Silence au cœur ! Que la nature parle, et l’instinct et la jeunesse ! Il est tant d’ivresses différentes, tant de chemins vers l’oubli, tant de voluptés à découvrir ! N’est-il pas tout près de moi, l’homme hardi, jeune et fort, qui m’aime ?

Comme elles chantaient faux, les voix naguère harmonieuses Ah ! quel instrument, dans la profondeur des ondes sonores, raille le mensonge des poètes, la comédie de la passion qui rit sous les pleurs ?… Julietle est une lourde gaillarde. Roméo semble un coiffeur de province. Qu’ils sont piètres et gauches dans le jardin de fer et de carton ! Et là-bas, dans la loge, au-dessus de la baignoire où s’étale, confiant, l’heureux adultère, Madeleine Larcy et son ingénieur savourent leur chaste amour que l’État, la famille, la tante octogénaire et les beaux cent mille francs étayeront de toutes leurs garanties. Plus loin, n’est-ce pas cette belle Mme Aizelin qui, pauvre, s’est vendue à un banquier pourri jusqu’aux moelles ? Plus loin encore, le duc de Sevrèzes qu’une opulente et laide épouse entretient fort convenablement. Dans le monde où je vis, les jeunes filles qui semblent tout ignorer n’ont plus rien à apprendre. Les journaux m’ont instruite et je sais que l’Opéra, aux soirs de gala, ouvre une succursale du musée Tussaud. Voici les monstres parisiens, Cythère et Lesbos, les adultères, les prostituées, les voleurs, les nigauds, snobs à duper, maris à acheter, vierges à vendre… le Monde !

Et depuis mon enfance, on m’a tenue agenouillée devant le dieu. Il faut être considérée. Il faut être estimée. Il faut accepter les usages, les traditions, les mœurs ou se déclasser, mal tourner, comme dit ma marraine. Va ! ma fille, demeure la demoiselle comme il faut ! Étouffe les révoltes de ton cœur et de ta chair, mais garde ta situation sociale. Le monde te verra vieillir, vierge et morose ; il ridiculisera le célibat que tu auras supporté par pusillanimité, par lâcheté d’âme, par stérile et vaine vertu !

Non ! Cela ne sera pas ! crièrent des voix dans mon âme. Sur le velours du balcon, ma main tremblait. Mme Gannerault vit ma pâleur, mon trouble, cette fureur concentrée qu’elle prit pour une souffrance physique. Sa sollicitude s’alarma. Mon enfant, tu es malade.

— Je ne sais. Il me semble. Je vais m’évanouir.

— Mon Dieu ! mon Dieu !… Nous allons partir. Quel dommage, ma petite ! Ces derniers actes sont si beaux.

Maxime intervint :

— Mais, maman, si Marianne ne se sent pas trop mal, je pourrais bien la reconduire.

Je tournai vers lui des yeux éperdus. Ma marraine m’interrogea :

— Veux-tu rentrer avec Maxime ?… Il n’est pas mélomane, tu sais. C’est ton frère, après tout. Je ne vois pas ce qu’on pourrait dire.

— Allons ! dit Maxime, c’est convenu. Jouis de ton plaisir jusqu’au bout, chère maman.

J’admirai comme il avait su dissimuler sa joie d’amoureux sous l’espèce d’un sacrifice fait par le bon fils à la tendre mère. Mme Gannerault m’enveloppa de mon burnous, me remit un flacon de sels et multiplia les recommandations affectueuses. Au bras de Maxime, je sortis.

— J’ai tout deviné, me dit-il, quand nous fûmes arrivés sous le péristyle. C’est une dure, mais salutaire leçon. Ton Rambert…

— Ah ! Maxime, je t’en supplie ! Ne prononce plus ce nom.

Il me fit monter en voiture. L’air était sec ; le galop des chevaux martelait le pavé sonore. De brèves lueurs, coupant l’ombre où nous étions blottis, nous révélaient nos visages. Et soudain, les bras de Maxime s’ouvrirent « Je t’aime, moi Je t’aime » Je me sentis saisie, emportée, brisée sur une poitrine haletante, dans une étreinte où s’exaspéra ma colère, où fondit ma douleur, où tressaillit en moi le désir de la bravade et de la revanche. Me perdre. Oh ! me perdre délicieusement, volontairement. Oublier. vivre ! « Marianne, Marianne, je t’aime ! Maxime, je veux t’aimer ! » Comme elles soupiraient, nos lèvres confondues… En vain, une rétraction intérieure, un reploiement de tout mon être, le geste instinctif de la vierge qui se défend me raidirent, glacée, sous le baiser de Maxime. « Aime-moi Je veux t’aimer » Et ma bouche s’ouvrait, et mes bras défaillaient et une fièvre me brûlait avec une douceur abominable dans les bras de cet homme que je n’aimais pas. La volupté coulait dans mes veines avec l’oubli, la fureur, le désespoir. Et le fiacre nous emportait et je me sentais rouler dans le vertige, dans les ténèbres, vers un abime où je souhaitais mourir.


XIII

Je m’éventai, le lendemain, brisée, fiévreuse, avec un cri de honte et de douleur :

— Qu’ai-je fait, mon Dieu ! qu’ai-je fait ?… Je n’aime pas Maxime !

Non, je ne l’aimais pas ! Ma courte folie de la veille, cette étreinte dans la nuit, ces baisers où je n’avais rien mis de mon âme, ne me laissaient que tristesse infinie, rancune et dégoût. J’avais trop présumé de mes forces en tentant sur moi-même une odieuse et vaine suggestion. Je ne pouvais aimer Maxime ; je ne voulais pas lui appartenir. Et pourtant mes paroles, mon attitude, je ne sais quel morne et bref délire semblaient m’avoir promise à lui.

J’imaginai ses pensées, ses vœux, la fièvre de sa nuit triomphante. Il fallait m’expliquer, m’excuser, le détromper ! Quelle humiliation ! Et surtout il fallait suspendre notre correspondance, rompre notre périlleuse intimité, oublier le mauvais rêve de ces dernières semaines. Certes, Maxime m’était cher et je souffrais de la souffrance même que j’allais lui infliger ; je mesurais la chute de l’espérance à la déception, après l’inutile supplice de Tantale imposé longtemps à son désir. Mais je ne pouvais me donner par pitié, par ennui, par dépit, par scrupule. Un instinct tout-puissant m’avertissait que je devais me garder pour l’amour. Hélas ! le sentiment que j’éprouvais n’avait ni la sérénité de l’amitié, ni la plénitude de la passion ; il oscillait de l’une à l’autre, misérablement mobile et indécis. Certaines taches me gâtaient le caractère de Maxime. Je ne pouvais le chérir avec une estime tout à fait rassurée et ses qualités môme, intelligence, énergie, opiniâtre audace, m’inspiraient plus de crainte que de respect.

Je me décidai à écrire. Maxime ne répondit pas. De tristes jours coulèrent dans l’incertitude et l’attente. Puis le jeune homme annonça son départ pour Bruay. Le journal socialiste la Conquête l’envoyait étudier les causes et l’organisation d’une grève de mineurs. M. Gannerault accueillit cette nouvelle d’un air consterné. Il voyait déjà son fils coiffé du bonnet phrygien et plantant un drapeau rouge sur des barricades arrosées de sang bourgeois. Ma marraine s’émut de voir Maxime tourner au révolté, au révolutionnaire, et fréquenter les gens grossiers, mal vêtus, mal éduqués, qu’elle avait en horreur. Les chances du beau mariage rêvé devenaient problématiques. Mais les Gannerault commençaient à comprendre qu’il ne fallait pas discuter avec Maxime. C’était, disaient-ils amèrement, « une tête de fer ». Maxime absent, les assiduités de Montauzat reprirent leur ancien caractère. Cependant, j’y crus remarquer une nuance de déférence et de vague compassion. La maison était plus morne que jamais. Mon tuteur souffrait de points au cœur, d’oppressions, de fréquents vertiges. Sa femme, devenue inquiète, voulut consulter un grand médecin. M. de Montauzat s’entremit avec la meilleure grâce du monde auprès du docteur Merbelet, son ami, qui consentit à soigner M. Gannerault dans des conditions toutes particulières. D’autre part, il me procura ma première élève, une gamine de douze ans, riche et prétentieuse, à qui j’enseignai les éléments de la musique, le solfège, un peu de piano…

— Vous semblez toute changée, mademoiselle Marianne, me dit-il un jour où le hasard nous réunit en tête-à-tête. Vous êtes pâle, silencieuse et soucieuse. Je suis certain que vous mourez d’ennui.

— Je ne m’ennuie pas, répondis-je. Mais n’ai-je pas le droit et le devoir d’être grave quand je pense à l’avenir ? J’ai dix-neuf ans. Je ne suis plus une petite fille.

— Et vous vous résignez sans trop de peine au dur métier de professeur ?

— Il le faut bien. Je ne me fais pas d’illusion sur mon talent.

— Et vous n’admettez l’hypothèse d’aucun événement qui puisse modifier votre destinée ?

— Quel événement ?

— Eh dit-il, un héritage, un oncle d’Amérique qui tombe un matin dans vos bras, le prince Charmant qui passe, vous admire et vous épouse.

— Ne vous moquez pas de moi, dis-je tristement. Je suis rangée d’office dans la catégorie des vieilles filles, gouvernantes, professeurs, demoiselles de compagnie, etc.

Il se rapprocha de moi :

— Pauvre petite !

Ses yeux, dont l’éclat grisâtre me déplaisait si fort, expriprimaient une bizarre tendresse.

— Pauvre petite ! Vous accepterez de mourir sans avoir vécu ! C’est de l’héroïsme, cela. Mais, dites, vous pouvez bien me confier vos pensées, puisque je suis un ami, un vieil ami, êtes-vous bien sûre que ce petit cœur ne battra jamais ?… Voyons, si vous rencontriez un homme, un homme sérieux, intelligent, ayant une grande expérience et que cet homme vous fit comprendre.

Sa main molle et pâle, appuyée sur mon épaule, tremblait un peu. Son visage penchait vers le mien.

— Vous êtes si mignonne !… si mignonne ! On ne peut pas s’empêcher de vous aimer. Pauvre petite Marianne ! Heureusement que vous avez des amis.

Je tournai la tête. Un baiser frôla ma tempe. Je me mis à pleurer.

— Marianne ! Marianne ! Qu’avez-vous ! Je veux vous consoler. Écoutez, ma jolie petite amie. Je vous aime bien, bien, bien. Mais pourquoi pleurez-vous ?… Je vous ai fait de la peine.

Ses mains pressaient mes mains, frémissaient sur mes bras, sur mes épaules. Et la voix fade, la voix d’eau tiède coulait dans mon oreille, intarissablement. J’essuyai mes yeux ; je m’excusai. L’arrivée de ma marraine fit diversion.

Depuis quelques mois, la maison résonnait des louanges de Montauzat. Ses flatteries avaient séduit la vanité de ma marraine ses prévenances endormirent les scrupules de mon tuteur. Il était l’excellent ami, l’homme indispensable. Moi-même je me reprochais de l’avoir jugé trop sévèrement.

Peut-être ai-je subi l’influence d’une répulsion toute physique. Peut-être la malveillance jalouse de Maxime a-t-elle faussement interprété les attitudes et les paroles de Montauzat. Et considérant le présent, l’avenir, les fatalités acharnées sur moi, la défection de Rambert, les dangereuses tentations que suscitait la présence de Maxime, ma folie, enfin, et ma faiblesse, je songeais :

Allons, Marianne, ma fille, renonce aux chimères ; rentre dans le rang. Combats le bon combat pour le mariage. Un mariage de raison. avec Montauzat ! Ça ne te sourit guère ? Rappelle-toi le soir de l’Opéra. Le mariage qui t’assure la liberté, l’aisance, la sécurité, vaut mieux, pour ton bonheur même, qu’une chute stupide, sans amour.

Mais l’amour, s’il traverse ma vie, s’il vient à moi à l’heure où, lasse de l’avoir cherché, je me reposerai dans la médiocrité, sur les débris de mon rêve !

L’amour ! invention des poètes, éternelle duperie ! Mais je me vendrai comme toutes ces filles avides de mariage que j’ai raillées et méprisées si longtemps.

Regarde-toi ta fraîcheur, ta jeunesse seront à peine payées par la fortune de Montauzat. Ton corps, qui appelle un corps jeune et vigoureux, se résignera à l’embrassement d’un libertin fatigué. Tu ne devras rien à ton mari pas même la reconnaissance.

Ainsi dialoguaient mon cœur et cet égoïsme hypocrite qu’on appelle souvent le bon sens. Le prestige du mariage m’aveugla. Où était alors la fière, la tendre, la chaste Marianne qu’avait créée Rambert et que Rambert avait tuée ?… Je me soumis aux tristes nécessités du rôle que je jouais ; je fus la « demoiselle à marier », prête à toutes les compromissions, à toutes les comédies, à toutes les résignations. Ah ! l’horribte époque où sombrèrent peu à peu mes rêves et mes beaux orgueils d’adolescente ! Le sang me monte aux joues quand je remue ces souvenirs.

Et tant de calculs avilissants, tant d’humiliations subies, tant de révoltes comprimées ne devaient servir à rien Ma pudeur se réveilla le jour où Montauzat voulut baiser mes lèvres. Il devina mes invincibles répugnances et pressentit un piège tendu. Quinze jours après, nous apprîmes son mariage avec une héri- tière de l’Amérique du Sud. Je n’eus pas à me consoler. Il me sembla que l’air et le soleil rentraient dans la maison. Je détestai ma lâcheté, soulevée tout à coup d’une étrange allégresse. Qu’il se marie ! Peu m’importe ! Ce dénouement, m’épargnant un suprême dégoût, complète mon éducation sentimentale. Mes derniers préjugés sont tombés. Au gré de mon désir, hardiment, je disposerai de moi-même.


XIV

Maxime, loin de moi, voyageait au noir pays des mines. Il nous écrivait rarement, mais, presque chaque jour, la CoM~M~ë publiait un fragment de ses ItKpfM~OMs. Je me plaisais à retrouver dans ces lignes le souvenir de nos entretiens des Yvelines et Maxime révolté, Maxime menaçant me rendait plus cher le tendre Maxime que j’avais si mal récompensé. Je saluai en lui une gloire et une force, l’espoir d’un revendicateur.

Pourquoi ne l’ai-je pas aimé ? me disais-je pendant que M. et Mme Gannerault, épouvantés, voyaient leur fils compromis dans des émeutes, envoyé à « la Nouvelle » ou à l’échafaud. Nous avons les mêmes intérêts et les mêmes haines. Il me reprochait les préjugés imposés par l’éducation. Il verra comment mon esprit s’en est affranchi. Ah ! si Maxime est sincère, quelle belle tâche nous ferions à nous deux Je jetterais avec joie, derrière nous, tout le fatras de fausses croyances et de fausses pudeurs dont la loi du monde m’affuble encore !

L’absence poétisa Maxime. Je souhaitai le revoir. Le printemps naissait, ardent et précoce, et, comme la sève aux marronniers, le désir de l’amour me remontait à l’âme. Le soleil de mars qui rend fou, dit le peuple, me baisa et me brûla de ses rayons. L’azur frais, les bourgeons neufs, l’odeur amère des premières feuilles, l’air où la dernière neige errait, tout me fut douceur et délice. Autour de moi soufflait un vent d’hyménée. Mes compagnes, l’une après l’autre, revêtaient la robe nuptiale et le voile blanc. Je les accompagnais à l’autel, quêteuse vêtue de bleu ou de rose, admirée, fêtée, souriante, avec une nostalgie mortelle dans le coeur. Qu’avais-je de moins que mes sœurs plus heureuses ? Un peu de cet argent qui déshonore jusqu’à l’amour. Et cette pensée seule me retenait au bord de l’envie, car je connaissais les petits mystères de ces mariages bourgeois. Certes, pensais-je en écoutant les fadaises de mes cavaliers, si j’avais cent mille livres de dot, je pourrais choisir à mon gré parmi les mieux cravatés de ces ingénieurs. Tous ces gens, hommes et femmes, sont à l’encan. Mais que diraient-ils, si, tout à coup, ils devinaient les réflexions de l’innocente Marianne, cette naïve jeune personne dont les rêves ne semblent peuplés que de princes Charmants et d’oiseaux bleus ? Ah si j’aimais Maxime, j’irais avec lui, dans la misère, dans la révolte, vers l’amour connu.

Ainsi, entre des jours de colère, l’ennui secouait sa cendre sur mes dix-neuf ans. Je comptais avec désespoir les jours inutiles de ma jeunesse, et la nuit, baignée de larmes, brûlée de fièvre, j’embrassais le vide et les ténèbres, je me pleurais moi-même comme la fille de Jephté. L’aube me trouvait blême et défaillante, sans forces pour le jour.

Et ce sera ainsi toute la vie !

Viennent donc les temps promis par Maxime, où le règne de l’amour remplacera le règne de l’argent 1 Mais dans ces temps, où seras-tu, pauvre Marianne ? Jamais tu ne t’affranchiras du joug. Car si tu l’acceptes, ce joug, c’est la vie médiocre, mais assurée, et si tu le brises, si tu te déclasses, c’est le mépris des gens comme il faut, c’est la misère. Beau risque à courir, s’il ne paye pas la certitude de l’amour !

Maxime revint.

J’appréhendais et je souhaitais l’occasion d’un tête-à-tête. Par un jour bleu d’avril, dans le salon parfumé des premiers lilas, je me trouvai seule, enfin, avec celui en qui je mettais mes espérances. J’étais assise sur le canapé, les deux mains tendues vers lui, et il me regardait sans paraître comprendre.

— C’est, bien toi, Marianne, qui me tend la main ?

— Maxime. Tu es irrité contre moi ?

— Pardieu ! Est-il bien généreux, ma chère amie, de dire à l’homme qui vous aime « Va-t’en, oublie-moi ! à à la minute précise où l’oubli lui est devenu impossible ? J’ai suivi tes conseils pourtant Je suis parti.

— Et tu m’as oubliée ?

— J’ai essayé, pendant que tu flirtais avec Montauzat.

Je baissai la tête. Maxime s’assit près de moi

— Folle ! dit-il, folle et infortunée qui cherches dans les images l’amour que je lui offrais. Sois sincère ! Tu as voulu te faire épouser ?

— Oui, répondis-je accablée. Je ne peux plus mentir. Pense ce qu’il te plaira. J’ai été folle comme tu dis… et bien malheureuse.

— Et tu n’aimes plus Rambert ?

— Oh ! non !

— Et personne ne t’aime ?

— Personne.

— Marianne. sa voix se nuança de tendresse pendant ces mauvais jours, as-tu quelquefois souhaité me voir ?

Je levai les yeux. Et tout à coup, presque malgré moi

— Ah je n’ai que toi au monde, je n’ai que toi… Aime-moi ! Apprends-moi à t’aimer. Oh ! cher Maxime !

J’étais dans ses bras, sous ses lèvres, et la chaine distendue se resserra dans un baiser.

Dès lors, je me consacrai à Maxime. Je l’encourageai au travail, tt rapportait de son voyage un peu d’argent, quoique notoriété, une ambition immense. Ses Souvenirs d’un diplomate publiés dans la Conquête, sous un transparent pseudonyme, avaient ému la presse officieuse. On accusait le mystérieux Poadès d’exciter les sentiments internationalistes par la révélation et la défiguration des petits mystères de la politique extérieure. Les mots de lèse-patrie, de crime social, furent prononcés sans que Maxime s’en émût. Il soutenait un candidat communiste, le tanneur Guillemin, fort honnête homme qu’embarrassaient un peu les procédés violents de son cornac. En lisant les articles de Maxime où il affichait l’orgueil de sa pauvreté et de son désintéressement, j’oubliais les singulières théories qu’il avait mises en pratique. Et considérant son dévouement, sa persévérance, son amour que mes caprices n’avaient point découragé, je me persuadais que les défauts de Maxime n’étaient que l’excès magnifique de ses rares qualités.

Je ne lui disais point que je l’aimais. Cet aveu me semblait prématuré encore ; mais, confiante, je me laissais conduire vers l’amour. Nous avions convenu de dérober à tous le secret de nos cœurs et de préparer lentement les Gannerault à un événement qui susciterait leur colère. Je n’ignorais pas que Mme Gannerault n’abandonnait point ses anciennes espérances et je me souciais peu d’être traitée en intruse. D’autre part, je voulais que la rupture, commencée — disait Maxime — au grand désespoir de Mme de Charny, s’achevât avec tous les ménagements que l’honneur commande… Des mois, des années passeraient peut-être avant que Maxime pût m’épouser.

Quel mystère, quelle prudence nous apportâmes dans nos rendez-vous ! H fallait choisir les jours où Mme Gannerault s’absentait, éloigner la servante à l’affût de tous les prétextes pour rejoindre dans le square de l’Observatoire un municipal qui la courtisait. Un ruban attaché au balcon signifiait que la place était libre. Maxime apparaissait à l’angle du trottoir, sous les marronniers. Je reconnaissais sa haute taille, sa démarche, le balancement de sa canne et derrière le rideau soulevé, je pensais avec une émotion souvent mélancolique « Voilà celui que j’ai fait maître de ma destinée, de qui dépendront désormais mes peines et mes joies » Le jeune homme entrait sous la voûte. Son pas, dans l’escalier, devenait plus rapide, il franchissait les dernières marches d’un seul bond. Et avant que le timbre retentit, dans l’entre-bâillement de la porte, je lui souriais, furtive silhouette, avec un baiser muet au bout des doigts.

Nous nous réfugions dans ma chambre, dont Maxime aimait la tapisserie gris bleu, les meubles simples et les mousselines voilant le lit tout blanc. Dans un angle, une vierge de faux ivoire étendait ses mains bienveillantes sur un bénitier garni de velours bleu. Des flots de rubans, de minuscules tambourins, puérils trophées des cotillons, ornaient le cadre de la glace. Une seule rose trempait dans un vase de cristal. Aucun parfum évaporé, flottant sur la toilette, aucun vêtement d’intimité oublié sur les fauteuils. Le jour égal et comme assoupi, le silence, les blan- cheurs de l’alcôve et de la fenêtre, éternisaient dans cette petite chambre le souvenir et l’espoir du sommeil. Elle gardait le charme froid de la virginité et, parmi les nuances neutres, les sièges rigides, près du lit étroit, l’amour se sentait mal à l’aise.

Contre le fauteuil où j’étais assise, Maxime se plaçait sur un tabouret bas, presque à mes genoux, le front à la hauteur de mes lèvres. Tendres ou railleuses nos confidences se répondaient. Un jour vint pourtant où, comme Paolo et Françoise, nous ne lûmes pas plus avant au livre de nos coeurs. L’âme de l’été errait dans l’air avec l’odeur des jeunes roses ; et Maxime, enivré par le cré- puscule couleur perte, par la solitude, par le silence, laissa sa bouche s’égarer. Baiser délicieux aux lèvres qui s’aiment, prélude éternel de la suprême possession, baiser qui trouva sans forces ma jeunesse affamée d’amour. Pourquoi me laissa-t-il triste infi- niment, oui, infiniment triste et déçue ? Maxime vit ma mélancolie qu’il prit pour le trouble des premières voluptés et tendre- ment

— Je le sens, dit-il, maintenant, tu m’aimes

J’étais presque étendue sur ses genoux. Ma tête reposait sur son coeur et ses paroles glissaient avec ses baisers sur les ondes de ma chevelure.

— Tu m’aimes ! tu m’aimes ! Oh ! Marianne, tu es à moi ! Laissons s’achever le rêve. Savourons la félicité tout entière. Marianne… à moi !

Ses yeux se noyaient dans une langueur inconnue. Je le sentais brûler et frémir, et plus augmentait sa fièvre, plus se glaçait mon sang, plus grondait en moi un instinct de révolte, le désir de fuir, d’être loin, d’être seule. Ma torpeur le trompa. Éperdu, il ne mesura plus sa hardiesse. Mais déjà je me dérobais, je m’arrachais à lui, convulsée et frissonnante ; je fondais en pleurs, réfugiée sous les mousselines du lit.

— Enfant ! enfant ! murmura-t-il, à genoux, son bras pressant mes épaules. Ne pleure plus ! n’aie pas peur ! Je n’exige rien de toi. Oui, j’ai perdu la tête. Je me suis montré trop ambitieux et trop avide possesseur de celle que j’aime. Va ! calme-toi ! Je reconnais que j’ai eu tort.

Doucement, il me releva. Ses baisers séchèrent mes yeux. Je tremblais comme un oiseau pris au filet, mais peu à peu rassurée, je m’efforçais de sourire.

— Tu m’aimes pourtant ? dit Maxime. Je ne te fais pas horreur ?… Ah ! j’ai oublié que tu étais une jeune fille. Il faut que tu t’apprivoises, que tu t’habitues à moi.

— J’ai honte… Oh ! j’ai honte !

— Chérie ! tu perds la raison. Est-ce que nous devons garder des scrupules et des préjugés quand nous sommes seuls ensemble ? Qui sait quand nous serons époux ! Et ce serait si délicieux d’être amants !

— Il me semble que je ne pourrais jamais, que je t’aimerais moins si…

Tu m’aimerais bien davantage ! Ah ! petite bête romanesque ! L’amour, mignonne, est un instinct auquel nous avons ajouté un sentiment ; mais si beau, si pur que soit le sentiment, sans l’instinct il s’égare ; il périt ; il se consume lui-même. Ce trouble que tu as ressenti, Marianne, et dont tu t’es épouvantée, c’est le triomphe du désir sur tes pudeurs et tes ignorances.

Je me taisais.

— Tu as peur des mots ! ajouta le tentateur avec un léger dédain. Toi, si vaillante, tu t’effares parce que les voiles de la chimère sont tombés, parce que tu te trouves femme aux bras d’un homme ? Et tu songes peut-être, avec tristesse, que cet homme n’est ni ton mari, ni ton fiancé. Mais pourquoi nous arrêter devant les barrières des superstitions ? Tu m’aimes — puisque tu es dans mes bras — et je t’aime… Et pendant que nous languirons dans l’attente, des êtres jeunes comme nous, libres comme nous, goûteront des ivresses dont nous nous serons privés ! Si tu savais, si tu voulais, Marianne !

— Tais-toi, Maxime J’ai peur de te croire. Je ne veux pas t’écouter.

— Bah ! dit-il, le temps, la nature, l’amour te persuaderont plus vite que tu ne penses. Ne crains rien de moi. Je ne veux te tenir que de toi-même… mais je te veux et je t’aurai.

On ne respire pas impunément un air pernicieux. Maxime avait fait ce perfide calcul de m’abandonner à moi-même en multipliant les suggestions et les ivresses qui me jetteraient, vaincue, dans ses bras. Il sauvait ainsi sa responsabilité, oubliant que ses étranges conseils aidaient puissamment ceux de la nature. Et peu à peu, de baisers en baisers, notre liaison dévia, changeant de caractère, à mesure que s’abolissaient ma confiance et le respect de mon amant. Proclamant le droit au plaisir, raillant les préjugés dont la pudeur se fortifie, Maxime n’était ni assez pur, ni assez noble, pour me chérir sans me dépraver. Ses leçons portaient leurs fruits et une terreur me prenait quand je me sentais devenir pareille à lui, inconsciente, orgueilleuse et cynique. Certes il m’avait aimée autrement sous les saules des Yvelines, au bord du ruisseau, dans les bois d’automne violacés par le soir. Il avait subi l’inévitable crise sentimentale mais l’irritante volupté de la lutte et de la conquête, la certitude de la possession, tout ce que les caresses incomplètes ont de trouble et de douloureux, exaspéraient en lui une sensualité sans tendresse. Convaincue que la brutale énergie réussirait où avait échoué la douceur, il me traita comme ces femmes qui aiment à s’humilier et adorent la main qui les frappe. Ses sarcasmes le vengèrent de mes refus. Pourtant un lien subsistait entre nous ; le souvenir des baisers m’attachait à lui et je m’efforçais d’aimer Maxime pour n’être point obligée de me mépriser tout à fait.

— Il faut bien que je l’aime, puisque je lui ai tant donné de moi-même !

Hélas ! plus se resserrait l’équivoque intimité, mieux je sentais qu’il me serait difficile de me donner tout entière, sans que cet abandon revêtit l’aspect d’un sacrifice. Loin de Maxime, par les nuits orageuses, l’obsession de l’amour tendait mes bras vers lui, ouvrait ma bouche à sa bouche invisible, domptait mes répu- gnances et pliait ma volonté. « Il a raison, me disais-je. Pour- quoi attendre ? »

— Es-tu sûre d’aimer ? répondait mon cœur. Hélas ! quand le jeune homme me reprenait dans ses bras, quand je m’étais enivrée à l’enivrer, quand j’appelais le vertige, ma factice et brève ardeur tombait d’un coup. Je comprenais que Maxime n’en était que le prétexte et l’occasion et que sur ces lèvres familières mon rêve baisait un inconnu. Cependait Maxime me suppliait. Il défaillait presque de désir et d’impatience. À ses prières, une volonté mystérieuse opposait mes pleurs et mes remords. Alors éclataient des scènes où nous nous renvoyions l’un à l’autre les plus blessantes accusations. Je ne pouvais lui pardonner l’humiliation où j’étais réduite ; je l’accusais de me dépraver. Il jurait de se venger de mes dédains par un acte de violence. Mais il me connaissait trop bien pour compromettre les joies qu’il escomptait. Il pensait que son heure viendrait, que je perdrais la tête un jour ou l’autre, mon consentement assurant à ses rancunes un double triomphe et de moins périlleux plaisirs.


XV

Et madame de Charny ? dis-je brusquement à Maxime, un jour où, plus tendre que de coutume, il racontait ses nostalgies et ses regrets.

Que vient faire Mme de Charny entre nous ? Je devrais te reprocher cette évocation maladroite, Marianne, je n’aime que toi.

— Vraiment ? dis-je, avec une ironie où perçait je ne sais quelle aigreur. Il me semble que tu fais traîner la rupture. Me ferais-tu l’honneur d’être jalouse ? J’en suis très flatté. Je regardai Maxime dans les yeux

— Je ne suis pas jalouse, mon cher, je suis étonnée désa- gréablement.

Ce sujet de conversation déplaisait à Maxime. Les sourcils froncés, un dur éclat dans ses prunelles, il m’écarta de lui.

— Ma chère Marianne, je ne puis ni ne veux me conduire comme un goujat.

— J’admire ta délicatesse. Mais comment cette excessive délicatesse s’accommode-t-elle de la situation ? Tu m’aimes ; tu me répètes que nous sommes liés, que je suis ta fiancée — plus que ta fiancée. Ton amour ne mesure plus ses exigences. Et quand tu viens au rendez-vous, tu apportes le souvenir de ta maîtresse — la vraie, celle-là ! Ma bouche essuie tes baisers, et je le sais. Non, Maxime, je ne puis supporter cette pensée. Ma fierté se révolte. Tu humilies la femme qui t’aime et celle que tu dis aimer. Il faut prendre un parti. Choisis.

Il resta silencieux un long moment. Debout devant lui, je l’étudiais du regard, bien résolue à provoquer une explication définitive. Il tenta de plaisanter

— Tu n’as pas l’air tendre. Depuis quelques jours tu me traites mal. Si ton mauvais caractère ne doit point me consoler des scènes que me fait la pauvre Mme de Charny, je serais bien naïf de me séparer d’elle.

— Comment ?

— Certes… Elle m’aime… Elle ne me refuse rien. Et toi, Marianne, tu me mets à la torture.

Ses bras se nouèrent à ma taille et la firent plier. Il me tenait assise sur son genou.

— Marianne, reprit-il plus bas, avec tendresse, je voudrais être à toi seule, mais il faudrait que tu fusses à moi… Comprends. Mme de Charny n’a plus que le charme du souvenir. Elle m’a aimé elle m’aime. Je redoute un aveu qui sera pour elle un châtiment aussi cruel qu’immérité. Mais, si tu le veux bien, Marianne, je ne partagerai ni mes baisers, ni mon cœur… Décide !

— Tu sais bien que je ne le puis pas. Prends patience ! D’ailleurs, tant que tu reverras cette femme, je ne pourrai t’aimer comme je le voudrais à cœur perdu. Mais, Elle ! ne se doute-t-elle de rien ? Joues-tu si bien la comédie que son instinct ne l’ait pas avertie du péril ?

— Ah ! la malheureuse ! Elle est jalouse, affreusement. Elle devine que j’ai changé. Elle a surpris des enveloppes de lettres, un bouquet fané, un ruban. Scène épouvantable, colère, reproches, crise de nerfs !… Ah ! ses visites ne me sont pas une joie !… bien qu’elle se montre cent fois plus tendre que toi, petite rebelle.

— Et tu peux, tu peux rester son amant, en pensant à moi ? C’est cela qui me surprend et m’indigne.

Il eut un sourire énigmatique :

— Tu ne peux pas comprendre. Précisément, quand je devrais t’oublier, je pense à toi. C’est toi que j’étreins, toi que j’embrasse.

— Tu es cynique.

— Je suis franc.

— Non dis-je en repoussant son baiser, ce n’est pas ainsi que je rêvais d’être aimée… Un homme délicat…

— Ah çà ! dit Maxime, qui devenait nerveux, ne me parle pas tant de délicatesse. Tu n’as pas le droit de me donner une leçon… Quand tu allumais Montauzat…

— Tu veux donc te rendre odieux m’écriai-je avec des larmes de rage.

— Ma petite, crois-moi, brisons la discussion. Tu me dirais des choses désagréables à entendre et je te répondrais dans le même style, sur le même ton. Parbleu je ne suis pas un ange, mais fichtre ne pose pas pour la candeur. Ça ne te sied guère, mignonne Et puis, ajouta-t-il sans paraître remarquer mon indignation mal contenue, nous nous devons au moins l’indulgence. Réfléchis. Tu m’as donné des espérances qui me sont chères. Je t’aime et je te veux, entends-tu. Et je t’aurai ! Pourrais-tu m’oublier maintenant que j’ai baisé ta bouche, que j’ai appuyé ma tête sur ton cœur, sur tes genoux ? Crois-tu, enfant, que la possession consiste dans la suprême caresse que tu hésites à m’accorder ?

— Ah ! dis-je en cachant ma figure dans mes mains, je suis désespérée !

— Enfantillage dit-il avec un accent plus doux. Tu ne veux pas te laisser être heureuse.

— Maxime, il me semble que tu ne m’estimes pas !

— Ne dis pas de banalités. Je t’estime assez puisque je t’aime. Folle ! je suis enivré de toi !… Ah ! reprit-il avec un éclair de férocité dans les yeux, si tu m’étais moins chère, de gré ou de force, je t’aurais prise ! Ma déférence te garantit mon affection.

— C’est vrai Pourquoi ne réussis-tu pas à me convaincre ? Je suis dans un trouble affreux.

— Et moi !… Ah si je n’avais la certitude de te conquérir sur toi-même, je te fuirais, Marianne ! Ces baisers, ces baisers me font mourir ! Ton inexpérience de vierge ignore le supplice qu’elle m’impose… Je t’aime tant ! je t’épouserai, je t’emporterai. Nous serons heureux. Hélas nous pourrions l’être tout de suite. Ah ! Mme de Charny, les journaux, la politique, l’élection de Guillemin, comme j’oublierais tout avec bonheur ! J’ai rêvé d’être riche, d’être fort, d’être envié. Près de toi, Marianne, je ne rêve que l’ivresse d’une heure ou d’une nuit. Et puis, vienne le déluge !

— Près de moi, dis-tu. Je te crois sincère, mais quand tu m’as quittée, Maxime, le souci d’arriver te reprend… et tu retournes aux journaux, à la politique, à Mme de Charny.

— L’homme est fait de contradictions. Ne nous querellons plus, Mariette. J’ai beaucoup de tourments et d’inquiétudes. Mets ta main sur mes yeux sois-moi douce. J’ai besoin d’oublier.

Peu de jours après, nous apprîmes que Maxime quittait la Conquête.

Il prétendit qu’un dissentiment s’était élevé entre les directeurs et lui, qu’on lui avait préféré un pot-de-vin, mais qu’il ferait tourner ce vin en vinaigre. Quand nous nous retrouvâmes seuls, il démentit son premier récit.

— Quelqu’un m’a perdu. Un homme qui me hait et qui se venge en me calomniant.

— Tu as un ennemi ?

— M. de Charny.

Je restai stupéfaite.

— Comment M. de Charny, ancien fonctionnaire, peut-il être en relations avec la Conquête ?

— Le fait est que des relations se sont établies. Favrot m’a fait appeler. 11 m’a demandé des explications, sous prétexte que l’homme privé est solidaire de l’homme public et qu’il veut pouvoir répondre de ses collaborateurs. J’ai trouvé ses prétentions excessives et nous nous sommes fâchés. Ce Favrot est un brave homme, mais trop naïf, trop exalté, un libre penseur mystique. Quant à Charny, c’est un type du même genre et je ne m’étonne qu’à demi de leurs trop bonnes relations. N’oublie pas qu’il a démissionné. Il est libre.

— Et sa femme ?

— A peur de lui.

— Mais, Maxime, que pouvait-on te reprocher ?

— Cela ne saurait t’intéresser. Tu connaîtras plus tard cette vilaine histoire… Quand je me serai vengé !

— De qui ?

— De Charny, de Favrot, de tous mes anciens amis.

— Mais tes corivictions.

— Oh mes convictions ! Chacun pour soi Je ne crois plus qu’aux théories qui rapportent.

— Mais tu te contredis toi-même.

Errare humanum est. Un chemin m’est barré. J’en trouverai un autre.

— Et de quoi vivras-tu ? Tu m’as avoué des dettes.

— Sois tranquille. J’ai encore des amis. Je ne suis pas de ceux qui se résignent à la misère.

Je ne dissimulai qu’à demi ma désillusion. Quoi ! ces généreuses pensées, ces belles colères, ces revendications qui avaient suscité mon enthousiasme, n’étaient que des procédés d’ambitieux ? Maxime tombait de son piédestal. L’honnêteté de Favrot était proverbiale, même parmi les adversaires de son parti. Je ne pouvais croire qu’il se fût séparé de Maxime par scrupule puéril et sans examen.

— Je ne suis pas de ceux qui se résignent à la misère.

Cette phrase était restée dans ma mémoire. Qu’allait faire Maxime ? Je compris bientôt que, dans la presse socialiste, une secrète réprobation pesait sur lui. La brusque décision de Favrot faisait soupçonner quelque secret peu honorable pour Pradès. Mais tout cela était bien obscur pour moi et pénible. Une méfiance s’éveillait dans mon coeur.

Mon parrain s’entremit pour procurer un emploi à son fils dans l’administration où il était estimé et aimé depuis des années. Maxime ne paraissait point espérer que cet effort aboutit, bien qu’Héribert, le directeur de la compagnie, fût presque un ami pour M. Gannerault.

Le jeune homme ne modifiait point son existence. Il fréquen- tait les cafés, les champs de courses, les lieux de plaisir, tou- jours correct, affectant une simplicité élégante. Et une question se posa pour nous

— D’où vient l’argent ?

— Maxime a des amis.

— Il ne parle jamais de ces amis assez dévoués pour l’aider à vivre.

— Si Héribert peut le caser, tout ira bien.

Un soir — je n’ai point oublié cette date — mon parrain revint de son bureau, tout bouleversé et chancelant.

— J’ai écrit à Maxime. Il va venir. Vous nous laisserez seuls ensemble.

Mme Gannerault s’étonna.

— Tu as vu Héribert ?

— Oui, je l’ai vu.

— Et il n’y a rien de décidé ?

— Tu le sauras.

Il ne voulut donner aucune explication. Énergique pour la première fois de sa vie, il résista aux supplications de sa femme. Maxime, prévenu par dépêche, arriva à la fin du dîner. Passe dans le salon, dit M. Gannerault.

Ma marraine me regarda et cacha sa tête dans ses mains.

— Qu’y a-t-il, mon Dieu, qu’y a-t-il ? Qui sait, Marianne, ce que M. Héribert a pu dire à ton parrain ?

Des sons confus parvinrent jusqu’à nous, puis l’écho d’une altercation violente. Soudain la porte se rouvrit et Maxime passa devant nous sans nous regarder.

Sa mère se précipita :

— Mon enfant !

— Je n’ai plus rien à faire ici, dit-il, en se dégageant de l’étreinte de ma marraine. Laisse, maman… Puisqu’on me soupçonne, puisqu’on suspecte mon honneur, je pars. Adieu, maman, adieu !

Il sortit. Nous trouvâmes mon parrain affaissé dans un fauteuil, pleurant à chaudes larmes.

— Marie, dit-il, en tendant les bras vers sa femme, Marie, nous n’avons plus d’enfant.

(À suivre.)

Marcelle TINAYRE.

  1. Voir la Nouvelle Revue du 15 oclobre 1896.