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Livre sixième
Chapitre III
Le baptême
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Quelques jours après la visite du médecin dont nous avons parlé, toute la maison de la rue Tirechape était en émoi, un inconcevable bourdonnement allait, venait, montait d’étage en étage ; et dominant sur le tout, on entendait glapir la voix aigre de la portière… gourmandant les uns et les autres :

– Un tas de curieux imbéciles, disait-elle, qui ne laisseraient pas ce pauvre cher homme mourir en paix.

En effet, M. Wil était au plus mal ; à la suite d’un long accès de démence, sa paralysie s’était portée sur l’estomac, et il se trouvait dans un effrayant état de faiblesse et de stupeur. Les fenêtres de sa chambre avaient été ouvertes par l’ordre du médecin, car l’odeur des potions, des drogues, épaississait encore l’atmosphère morbide et cet appartement. Debout, au pied de son lit, se tenait Atar-Gull, ses yeux constamment fixés sur les yeux du mourant…

Il ne voulait pas perdre un seul de ses regards…

Et une inconcevable expression de tristesse ridait le front du nègre… il voyait sa proie lui échapper, sa victime mourait.

Oh ! qu’il eût donné la moitié des jours qui lui restaient pour prolonger d’autant l’existence du colon ! Mais Dieu est juste…

Dans un autre coin de la chambre, le docteur était assis, pensif, quelquefois il levait la tête et contemplait Atar-Gull avec admiration…

– Voilà donc, disait l’Esculape, ces êtres auxquels, dans notre froid et cruel égoïsme, nous refusons presque le nom d’hommes… que nous reléguons à l’affreuse condition d’esclaves, de bêtes de somme… et pourtant voyez celui-ci… quelle délicatesse de dévouement ! quels soins attentifs… Pauvre homme, quelle tristesse est empreinte sur son front, quelle anxiété dans ses regards… oh ! il ne le quittera pas de l’œil un seul moment… Ô humanité, humanité !… que tes jugements sont faux… que tes préjugés sont cruels…

L’honnête médecin eût sans doute continué encore longtemps cette dissertation mentale, négro-philosophique, si un cri du noir n’eût interrompu le précieux cours de ses pensées.

Il se leva précipitamment et s’approcha du moribond.

– Eh bien ! eh bien ! lui dit-il en anglais, mon ami, comment allons-nous ?… du courage… du courage…

Le colon tourna la tête de son côté, les yeux secs, ardents, et, d’un geste aussi furieux que sa faiblesse lui permettait de le faire, montra le noir… immobile, silencieux au pied du lit.

– Je le vois, je le vois, mon ami, dit le docteur, je sais que c’est un digne et loyal serviteur… mais tel maître tel valet, et avec un maître comme vous…

Les yeux du colon brillèrent d’un feu inaccoutumé, et il fit violemment un geste négatif en secouant sa tête, qui bientôt retomba lourde et pesante sur son oreiller.

– Si, si, vous êtes un bon maître, reprit imperturbablement l’Esculape, aussi bon maître qu’il est bon esclave… bon ami, voulais-je dire…

Ici, M. Wil, brisé par la fièvre et la douleur, ne put faire un mouvement, seulement ses yeux s’emplirent de larmes, et il les leva au ciel avec un regard qui semblait dire :

– Mon Dieu, tu l’entends… toi, qui sais la vérité… tonne donc.

Dieu ne tonna pas, et le docteur, interprétant à sa manière ces pleurs et cette invocation tacite, ajouta :

– Oh ! oui, pleurez de reconnaissance, et recommandez-le au ciel, ce bon esclave… mon cher ami, c’est bien naturel… ces larmes-là sont douces, n’est-ce pas ?…

Et l’honnête médecin tendit la main à Atar-Gull en essuyant ses yeux humides.

– Je n’ose, monsieur le docteur, dit le nègre avec humilité.

– Allons donc, mon garçon, mon ami ; mais je m’honore moi, en pressant la main d’un modèle de vertu et d’héroïsme… car enfin c’est de l’héroïsme, disait le docteur en serrant Atar-Gull dans ses bras.

Ce spectacle fut au-dessus des forces du colon.

Sa figure, de pâle et livide qu’elle était, devint rose, rouge, pourpre et violacée.

Ses yeux s’ouvrirent, et la prunelle disparut sous la paupière.

Il fit entendre une espèce de cri guttural, rauque et métallique, et sa bouche écuma, et ses membres de roidirent.

– Son accès lui reprend, monsieur le docteur, dit le nègre, vite la camisole.

– Non, dit tristement le médecin, non, c’est inutile ; ce spasme, cet éréthisme vont consumer le reste de ses forces… Faible qu’il est, sa dernière heure approche… Pourquoi vous le cacher, mon ami ; dans une heure peut-être vous ne verrez plus votre maître… plus jamais… Allons, allons… du calme… faites-vous une raison… écoutez-moi.

Mais Atar-Gull ne l’écoutait plus.

– Déjà… déjà… hurlait-il en se tordant à terre… déjà mourir, lui… et il n’y a pas un an qu’il est ici avec moi… mais non… ce n’est pas possible.

Et, se relevant, terrible, menaçant, les yeux enflammés, il saisit le docteur de sa forte et puissante main, et, levant une chaise sur le crâne chauve du savant, il s’écria, furieux :

– Je ne veux pas qu’il meure encore, moi ! il n’est pas temps… et s’il meurt, je te tue.

Et il brandissait la chaise avec violence.

– Il ne mourra pas… il ne mourra pas, dit le docteur, pâle et tremblant, je vous le promets.

Atar-Gull laissa retomber la chaise et s’assit par terre, près du lit du colon, sa tête cachée dans ses mains.

– Il n’y a que les nègres pour aimer ainsi, disait le médecin en rajustant sa cravate et son collet, c’est du délire, mais c’est admirable ; on le dirait qu’on ne le croirait pas… mais il paraît pensif, absorbé… je vais profiter de cela pour m’esquiver. C’en est fait du colon… l’agonie approche, et, malgré ma promesse, je ne me soucie pas d’assister à sa mort.

Et le bon docteur se retira suspenso pede, en faisant le moins de bruit possible pour ne pas tirer le noir de sa rêverie. Il respira plus librement quand il se vit sur l’escalier, quoiqu’il eût à affronter le feu des questions de la Bougnol et les commères de chaque étage. Quand Atar-Gull revint à lui, il chercha le médecin, et, ne le trouvant pas, s’écria :

– Il s’en est allé, il n’y a donc plus d’espoir…

Et il se dressa debout pour contempler le colon qui agonisait.

D’un geste, il tira la mince et pauvre couverture qui dessinait les formes déjà cadavéreuses du malheureux Wil, comme pour ne rien perdre de ce hideux spectacle…

Le colon tressaillit de tous ses membres, réduits à un état de maigreur et de marasme effrayant. Ses mains s’agitaient en tous sens comme pour ramener quelque chose sur lui, par un geste familier aux mourants…

– Oh ! que ta mort est douce ! disait le noir, tu meurs dans un lit… toi… tu n’as souffert que six mois… toi… tu n’as pas été obligé de rire pendant que la haine te tordait le cœur… toi… Comment… des années de soumission… de tortures, de soins, ne m’auront servi qu’à te faire souffrir huit mois seulement ! mais c’est infâme. Oh ! les blancs ! les blancs ! m’écraseront-ils toujours sous le poids de leur infernal bonheur ?

À ce moment, la porte s’ouvrit… C’était un prêtre, deux enfants de chœur et un cortège de femmes.

– Que voulez-vous ? dit Atar-Gull.

– Aider ce chrétien à mourir, dit le prêtre… adoucir, consoler ses derniers moments…

– Consoler ses derniers moments ? dit le noir en rugissant… Oh non, non… il est fou…

– Ô mon Dieu !… dit le prêtre avec un accent de tristesse… ô mon Dieu ! recevez-le toujours dans votre saint paradis…

– Et puis, il est homicide, assassin ; il a tué mon père, dit Atar-Gull, hors de lui… en se tordant sur le lit du colon.

– Monsieur l’abbé, dit la portière, faites pas attention, ce pauvre M. Targu est fou lui-même de voir son maître s’en aller ; depuis un an qu’il est ici, il le soigne comme son père, il le nourrit ; à chaque heure du jour ou de la nuit, il est debout à ses côtés… la douleur l’égare… le pauvre garçon.

– Oh ! monsieur, dit Atar-Gull en se précipitant aux genoux du prêtre, les yeux baignés de larmes, oh ! monsieur, faites qu’il vive… On dit votre Dieu bon et juste… qu’il vive… voyez-vous, il le faut, il me faut sa vie… Vous ne savez donc pas que c’est par là seulement que je tiens à l’existence… Tenez… monsieur, qu’il vive… je foule aux pieds mes fétiches, qui furent ceux de mes pères… et j’embrasse votre religion… mais qu’il vive… oh ! qu’il vive… par pitié, qu’il vive !…

– Digne et cher serviteur, dit le prêtre attendri, Dieu l’appelle à lui… la volonté de l’homme n’y peut rien… mais si la religion ne peut vous le rendre… elle vous consolera de sa perte…

– Monsieur l’abbé, le locataire se meurt, dit la Bougnol… je puis mettre l’écriteau, n’est-ce pas ?…

L’abbé se tira des mains d’Atar-Gull et s’approcha du colon.

Le pauvre Wil était hors d’état de rien entendre, il reçut machinalement les sacrements et mourut…

Le médecin entrait au moment où il rendait le dernier soupir… Le nègre tomba comme si ses jambes se fussent dérobées sous lui.

– Saisissons cet instant pour l’entraîner hors d’ici, dit le bon médecin, je m’en charge…

– C’est moi, dit l’abbé… je vous en prie, monsieur, laissez-moi cette bonne œuvre… il m’a presque promis d’embrasser notre sainte religion.

– C’est une raison contre laquelle je ne puis rien objecter, répondit le docteur ; mais, de mon côté je vais faire mon rapport au maire de cet arrondissement ; car, si de telles vertus sont récompensées dans le ciel, elles doivent aussi l’être sur la terre…

– Nous nous entendons, je le vois, dit le vertueux prêtre en prenant la main du médecin.

Atar-Gull était sans connaissance, on le transporta chez l’abbé, et le commissaire vint mettre les scellés sur le misérable mobilier du colon.

On trouva dans la petite cassette l’espèce de journal dont nous avons parlé, qui faisait un si pompeux éloge d’Atar-Gull, et l’instituait légataire de tout ce que le colon possédait.

Le surlendemain de la mort du pauvre Wil, les passants se découvraient devant le corbillard des pauvres qui se dirigeait vers le cimetière de l’Est, suivi d’un nègre qui pleurait fort, soutenu par un prêtre et un homme à cheveux blancs (le médecin).

Environ deux mois après, Atar-Gull, suffisamment instruit dans notre religion, avait été solennellement baptisé à Sainte-Geneviève, sous le nom de Bernard-Augustin, et un soir, le 24 août, le jeune et digne prêtre qui l’avait recueilli lui parlait de je ne sais quelle imposante cérémonie où le nouveau néophyte devait jouer le principal rôle, grâce aux soins des démarches du docteur, secondé par tous les locataires de la rue Tirechape et les habitants du quartier, que la belle et vertueuse conduite de M. Targu pour son maître avait édifiés.







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