Paul Ollendorf, éditeur (p. 107-117).


X


Ils avaient repris le chemin du Nord, vers le centre de la Bretagne. Une belle fin d’été les favorisait. Les grandes routes blanches montaient et descendaient parmi les fougères rouillées des collines et l’ombre consolante des vallons.

Il leur restait de la journée de Succinio l’impression à la fois physique et morale que leurs mains ne s’étaient pas disjointes. Elles seraient toujours l’une dans l’autre parce qu’elles-mêmes l’avaient voulu en une minute d’harmonie profonde, et ils songeaient à eux comme à deux enfants qui marchent en mêlant leurs doigts.

La sérénité de leur accord ne s’atténuait pas quoique, depuis, nulle autre émotion ne l’eût prolongée. Tout au plus s’étaient-ils intéressés aux dolmens de Locmariaquer, aux remparts de Vannes, aux tours d’Elven. Et cependant il leur semblait que le bienfait de la douce minute se renouvelait indéfiniment.

— Aucune femme, disait Claude, ne m’apporta ce que vous m’apportez, Armelle, le bien-être de vivre et le charme tranquille d’une présence.

À peine ainsi, de temps à autre, une phrase énonçait-elle leur béatitude. Ils savaient que de regarder silencieusement les forêts et les horizons suffisait à entretenir leur alliance, car la nature les entourait, et chaque heure les fondait un peu plus en elle.

Au déclin du jour ils arrivèrent à l’emplacement où jadis eut lieu le combat des Trente. Une pyramide de granit marque le centre d’une pelouse circulaire ceinte d’un double rang de sapins farouches. Sur leurs bras raidis, les arbres de mort tendent autour de la salle des voiles de verdure mélancolique. C’est encore un temple clos où se célèbre la religion d’un héroïque passé.

Là Jean de Beaumanoir, capitaine français à Josselin, et Richard Bembro, gouverneur anglais de Ploërmel, ont amené chacun trente gentilshommes, des meilleurs. Et là, ils se sont rués les uns contre les autres, bardés de fer, hérissés de lances.

Avec une grande force les assaillit la vision certaine du combat.

— Est-ce spécial à nous, à quelques êtres, songea Claude à voix basse, cela qu’on pourrait appeler la sensation de ce qui fut ? On dirait que tout geste se sculpte dans l’air, d’autant plus exactement et durablement qu’il fut plus énergique et plus excessif. Nous sommes comme environnés de bas-reliefs où luttent les chevaliers, où se tordent les blessés et où les morts reposent.

Vers le couchant des arbres se massaient en un taillis lugubre et le rouge soleil, déchiré par la lame des rameaux, éventré par la pointe des tiges, saignait tragiquement.

Armelle prit le bras de son compagnon et murmura :

— Oh ! Claude, si j’étais seule, je sais, je sais que j’éprouverais bien peu de chose.

Il répondit :

— Moi de même, et n’est-ce pas une grande douceur de savoir que notre rêve s’accomplit ? De ce que nous sommes ensemble, notre sensibilité s’affine au point qu’une évocation nous impressionne autant que la réalité.

— Oui, fit-elle si bas qu’il l’entendit à peine, seulement quand nous ne serons plus ensemble ?…

Ils s’assirent au pied de la pyramide. Et longtemps après, Armelle reprit :

— J’ai eu peur, Claude… mon émotion m’en rappelait d’autres analogues, éprouvées les rares fois où j’ai cru aimer… C’était la même félicité, le même effarement, et surtout, à la fin, la même angoisse de penser que cela ne se représenterait plus quand l’autre ne serait plus là… Alors, j’ai soupçonné que peut-être, à notre insu, nous nous aimions, Claude…

Il dit simplement :

— Nous nous aimons, mais pas comme vous l’entendez.

— Oui, nous nous aimons en dehors de l’amour. Seulement, bien que nos émotions soient plus pures et plus saines, il arrive qu’elles se manifestent comme si nous nous aimions d’amour.

Il réfléchit et prononça :

— Elles se manifesteront sans doute de manière plus semblable encore. Qu’importe ! ne nous soucions jamais de la forme de nos sentiments. Les siècles ont consacré des mots et des gestes à l’usage de ceux qui s’aiment. Employons-les, même sans amour. Il n’en est pas de meilleurs.


Ils dînèrent dans une auberge et le soir, se remirent en route vers Josselin. Il y avait clair d’étoiles, et sur la campagne indistincte couraient les bruits nocturnes.

Ils les écoutaient et ils considéraient la vie du ciel, l’agitation des mondes qui s’allument, qui s’éteignent, qui brillent et qui se mêlent. Leurs regards se cherchaient en l’une de ces petites lueurs. Ils épiaient les étoiles filantes pour leur jeter un vœu au hasard. Quand leurs bêtes marchaient au pas et que les quatre sabots qui heurtaient le sol ne faisaient qu’un bruit sec, ils s’en réjouissaient naïvement comme d’une harmonie plus complète.

Ils menèrent les chevaux à l’hôtel, et la ligne des bastions, des murs crénelés et des douves qui protègent la cour d’honneur et les flancs du château, les conduisit au bord de la rivière où se dresse l’antique forteresse des Clisson et des Rohan.

Ils avançaient lentement, avec cette timidité que donne l’approche des grands spectacles. Celui-ci les troublait déjà quand ils atteignirent, les yeux baissés, le parapet d’un vieux pont qui enjambe l’eau. Cependant, ayant levé la tête, ils eurent un gémissement de détresse.

Sur son piédestal de roches taillées, l’effroyable citadelle, escalade le ciel, aussi haute, aussi abrupte que la falaise des océans. Trois énormes donjons la soutiennent dont la base est le roc lui-même arrondi par quelque travail surhumain, et dont le faîte jaillit, ainsi qu’un pic hors des montagnes. À travers la baie des fenêtres brillaient des flammes immobiles ou fuyantes. Et de la masse grandiose, parmi le cône des toits et l’angle des cheminées et la pointe des lucarnes, émergea la lune, comme un disque de feu qu’eût fondu cette forge de colosses.

Ce fut presque de la douleur. Ils restaient étourdis et béants sous l’afflux des sensations qui s’engouffraient en eux avec une brutalité de torrent. Ils furent vaincus, brisés, éparpillés, ainsi que des choses inconsistantes.

Leurs mains se joignirent.

Le ciel obscur s’ouvrait devant la lune. Autour des étoiles et au ras de la terre, sa clarté blanche s’épanouissait. Elle flotta dans l’eau, sur l’image renversée de la citadelle. L’immensité lui appartenait. Elle y versait de la lumière, du silence, du mystère, de la poésie.

— Comme, nous sommes seuls ! dit l’un d’eux.

Jamais nulle solitude ne leur avait paru plus complète. L’autre désigna le château.

— C’est cela qui fait l’isolement si profond…

Toute la vie, tout le mouvement se concentraient en cette prison formidable qui domine la contrée. Pendant mille ans, elle absorba le terreurs et les espoirs. Le paysan s’en souciait plus que de sa chaumière. Elle est ceinte de vide.

À leurs yeux aussi la forteresse prit une importance considérable, une valeur de symbole. Elle représenta la société, les lois, l’ordre, l’habitude, la coalition de toutes les puissances, l’asservissement de toutes les misères. En face d’elle, eux, ils étaient seuls, à part.

Ils en conçurent plus intimement la notion de leur liberté réelle. Ils vivaient en dehors du monde et de ses règles, et le bénéfice de l’isolement les délivrait chaque jour de ce que leur passé pouvait avoir de factice et d’inutile. Se souvenant de leurs premières entrevues, ils ne se reconnurent pas pour ce couple d’ennemis qui cherchaient à accorder leurs déceptions, leur égoïsme, leur volonté de bonheur personnel. Ils étaient morts ceux-là. D’autres naissaient à la vérité de l’homme et de la femme. Leurs mains se pressèrent.

Ils se sentirent très purs. Ils avaient une âme d’enfant. Ils avaient une âme claire et légère, non pas même lavée de ses taches et pansée de ses plaies, mais une âme neuve, jamais souillée et jamais blessée.

— C’est ainsi qu’elle apparaît quand on peut la voir, dit Claude, car on ne le peut qu’en ces moments de bonté et d’allégresse. Vraiment il y a quelque chose en moi de limpide, d’impalpable et de transparent, quelque chose qui a la couleur des nuits d’été sous la lune.

— Autrefois, murmura la jeune femme, j’éprouvais cela en communiant.

Oui, c’était bien cela. Communion de petite fille, prière des grands, extase de tous, quel que soit le nom du Dieu avec qui l’on communie, c’est l’éternel retour de notre âme vers l’âme extérieure. Et le mélange en est si délicieux et s’accomplit dans un air si suave que toutes les plaies se ferment et que s’évanouissent toutes les poussières.

De la lune tombaient des bénédictions. Armelle balbutia :

— Oh ! Claude, tout ce qui est autour de moi m’envahit… Pourquoi, au lieu d’être plus forte, suis-je si faible ?

— Ce n’est pas de la faiblesse, Armelle, fit-il, c’est de l’humilité devant la nature, devant la beauté de l’univers, devant la gloire du passé, devant l’infini. Et cette faiblesse-là nous fortifie, Armelle.

Un nuage couvrit la lune. L’espace s’emplit d’ombre et d’angoisse. Leur poitrine se serra dans une attente anxieuse de vie et de joie.

Puis, de nouveau, la lumière resplendit, et, à la paix radieuse de la nuit, s’ajouta la volupté d’une résurrection.

Sur l’épaule de Claude, Armelle appuya sa tête. Il sentit qu’elle pleurait.