Architecture rurale, second cahier, 1791/Du tems qu’on emploie à bâtir une maison et un mur de clôture en pisé

Du tems qu’on emploie à bâtir une maison et un mur de clôture en pisé.

Lorſque le ſoubaſſement en maçonnerie d’une maiſon eſt élevé à environ deux pieds au-deſſus du ſol, on commence, comme je l’ai dit, la première aſſiſe de piſé, & on continue ce piſé ſans aucune interruption juſqu’à ce que l’on ſoit arrivé au toit : on trouve donc dans ce genre de conſtruction, outre l’économie & la ſolidité, la promptitude du travail.

A l’égard d’un mur de clôture, on établit le moule dans un angle ou contre un bâtiment, ſi le mur y vient aboutir ; les ouvriers, de là, font parcourir le moule, juſqu’à l’autre extrémité de la clôture ; & lorſqu’ils ont parachevé ce premier cours d’aſſiſe, ils montent ou établiſſent le moule au-deſſus, & travaillent à la ſeconde aſſiſe en revenant du côté où ils ont commencé la première : voy. la planche X du premier cahier, fig. première, où le moule eſt élevé au-deſſus de l’aſſiſe inférieure de piſé, & l’on voit que les joints des pans de mur ſont inclinés en ſens oppoſé par ce retour du moule.

Mais lorſqu’il eſt queſtion de conſtruire de grandes clôtures pour un vaſte tennement, par exemple, pour un parc, il faut alors pour expédier l’ouvrage mettre pluſieurs moules, par conſéquent pluſieurs bandes d’ouvriers à piſer. Pour éviter une longue diſſertation, je ne parlerai que d’une longue clôture à faire ſur un fonds qui borderoit un chemin ; cet exemple ſuffira pour l’appliquer à toutes les autres clôtures de la plus grande étendue.

Pour avancer l’ouvrage d’un long mur de clôture ſur le bord d’un chemin, & qui doit mettre en sûreté des récoltes ou des objets précieux, il faut placer à chacune de ſes extrémités un moule avec une bande d’ouvriers : alors ces deux bandes travaillent à la fois & viennent ſe rencontrer au milieu de la clôture où elles cloſent la première aſſiſe de piſé : après quoi, elles ſurmontent chacune leur moule pour faire la ſeconde aſſiſe, & de ce milieu elles repartent en travaillant & retournant inſenſiblement toutes les deux à chacune des extrémités d’où elles ſont parties : c’eſt donc encore ſans interruption de travail que l’on conſtruit les murs de clôture, & que l’on trouve l’expédition de l’ouvrage.

Pour ſavoir le tems qu’il faut pour conſtruire les maiſons & les clôtures de piſé, je dirai au lecteur qu’un maçon piſeur, & ſon manœuvre, qui le ſert & lui porte la terre, peuvent faire dans un jour, lorſque la terre eſt près de leur moule, à-peu-près une toiſe quarrée de piſé. Si donc deux ouvriers peuvent faire dans une journée une toiſe de mur, ſix ouvriers qu’il faut pour l’équipage (ſavoir trois piſeurs dans le moule & trois qui piochent, préparent & leur portent la terre) feront dans l’eſpace de ſeize jours ou de trois ſemaines au plus, la maiſon qui eſt deſſinée dans les planches IV & V du premier cahier ; la preuve en eſt que cette maiſonnette ne contient que 48 toiſes quarrées de mur ; d’où il faut conclure qu’il eſt facile de ſe procurer en bien peu de tems de petites habitations ſolides & durables.

D’après cette expérience que j’ai faite mille fois pour avoir conſtruit toute ma vie en piſé, chacun peut calculer le tems qui ſera néceſſaire pour faire ſon bâtiment, en ſachant d’avance la quantité de toiſes qu’il devra contenir : il peut auſſi calculer d’avance le tems qu’on emploiera à lui faire une clôture : par exemple, ſi le mur avoit 90 toiſes de longueur ſur une de hauteur, cette clôture ſeroit parachevée dans un mois, en n’y employant qu’un moule avec une bande de ſix ouvriers ; mais on en met le double, c’eſt-à-dire, deux bandes, alors la même clôture ſeroit finie en quinze jours. Ce ſont des inſtructions bien ſimples, mais que je crois très-eſſentielles à donner, parce qu’il y a tant de cas où les cultures & récoltes gênent les propriétaires, la crainte qu’ils ont de les voir retardées ou endommagées par la conſtruction de ces clôtures, fait qu’ils les négligent ou ne les font jamais faire, aimant mieux ſupporter des pertes annuelles, que de ſe mettre entre les mains des ouvriers. A préſent qu’ils ſeront inſtruits de la promptitude du travail & de ſon économie, j’eſpère qu’ils ſe livreront à ces petites entrepriſes, vu qu’ils peuvent inſérer, dans le marché qu’ils contracteront avec les maîtres maçons, que l’ouvrage ſera commencé tel jour pour être fini & parachevé à tel autre jour, ſous peine de leur faire ſupporter la perte qui réſulteroit de leur négligence.

Ajoutons que l’art du piſé a de grands avantages ſur la maçonnerie : celle-ci fait éprouver mille embarras ; elle exige l’extraction des pierres, leur tranſport & leur voiture ; & ſi l’on veut faire conſtruire promptement une maiſon ou des murs de clôture, il faut s’y prendre long-tems d’avance pour les achats des matériaux & leur préparation : les approviſionnemens conſiſtent en pierre, en ſable, en chaux, en échafaudages conſidérables ; & toutes précautions que l’on prenne, il eſt difficile de doubler le nombre des ouvriers, parce qu’il manque toujours quelques matériaux, tandis que le ſeul qui ſuffit à la conſtruction du piſé ſe trouve partout, à toute heure, à tout moment ; & ſi on n’a pas l’entier bonheur de rencontrer toute la terre à pied d’œuvre, on en eſt quitte d’en voiturer une petite partie de meilleure. Qu’on ajoute à ces réflexions qu’il faut de l’eau pour faire le mortier, & que la plupart du tems on en manque dans un champ où l’on veut bâtir ; qu’on faſſe attention que l’on ne peut raiſonnablement ſe paſſer de chaux, autrement on fait de la maçonnerie qui ne vaut rien, abſolument rien lorſqu’on n’y emploie que la terre pétrie en guiſe de mortier, en chaux & ſable ; qu’on ſe rappelle auſſi qu’il faut acheter la chaux & bien ſouvent le ſable ; enfin que la maçonnerie exige des échafaudages & autres frais qu’on épargne avec le piſé : cet art eſt ſi économique & ſi peu embarraſſant, que les habitans qui le connoiſſent s’en ſervent, quoiqu’ils aient leurs habitations au pied des carrières de pierres. Eh, pourquoi ? parce que le payſan ſait bien compter ; il calcule que s’il conſtruit avec les pierres, il lui faut d’abord les acheter ou les faire extraire ou faire cet ouvrage lui-même, ſacrifier ce tems qu’il pourroit mieux employer à ſon champ ; il calcule, que, quoiqu’il ſoit voiſin des carrières, il eſt toujours obligé à un petit tranſport un peu coûteux ; il juge qu’il peut mettre dehors ces frais, ou ſon tems, parce que le prix de la main d’œuvre de la maçonnerie en pierre eſt le même que celui de la main d’œuvre du piſé ; il voit plus loin & ſait que la pluie fait couler ſur les murs de pierres le mortier de terre ſans chaux qui les lie, & que s’il veut éviter les éboulemens ſucceſſifs qui arrivent à ces conſtructions factices, il ſe conſtitue en des frais ruineux pour lui ; car l’enduit en chaux & ſable que l’on eſt obligé de mettre à diverſes repriſes, c’eſt-à-dire, à pluſieurs couches pour pouvoir regarnir les joints ouverts ou dégradés de ces murs de pierres, cet enduit, dis-je, conſumant une grande quantité de chaux, cauſeroit la ruine d’un pauvre cultivateur, s’il lui falloit faire cette réparation urgente à ſa maiſon & aux murs qui encloſent ſa cour. Outre tous ces inconvéniens, on a encore celui de ne pouvoir jamais ſe ſervir de ces murs de pierre faits ſans le vrai mortier pour y appuyer ou exhauſſer une maiſon, tandis qu’avec le piſé, on peut toutes les fois qu’on le deſire, même dans 10, 20 ou 30 années adoſſer contre cette ſolide conſtruction une bâtiſſe ou un mur de clôture ; on peut même charger ce mur, ou cette bâtiſſe de piſé d’un ou de deux étages : en un mot, le piſé n’eſt pas ſujet aux réparations continuelles comme les autres conſtructions.