Ouvrir le menu principal

Apulée et son temps - L’Amour et Psyché
Revue des Deux Mondes3e période, tome 28 (p. 421-443).
APULE ET SON TEMPS

L’AMOUR ET PSYCHE

Le plus aristocrate des écrivains de notre temps, l’auteur des Origines du Christianisme, vient de publier un volume de mélanges qui renferme, entre autres morceaux de critique historique et philosophique, une étude sur l’impératrice Faustine. C’est le propre de M. Renan de savoir tout de suite vous faire aimer le sujet qu’il traite ; il a le charme, l’abondance, l’émotion, et ne demande pas mieux que. de se laisser doucement glisser à l’apologie pour peu que le personnage qui l’occupe appartienne à ces hautes classes dont son esprit semble irrémédiablement subir la fascination. « Il est des natures qui, j’ose le dire, appellent la calomnie, la créent autour d’elles, s’y livrent de gaîté de cœur. » Belle, élégante, aristocratique et légère, la femme de Marc-Aurèle était de ces natures-là, du moins c’est ce que pense d’elle M. Renan, qui voudrait tien l’arracher à la famille des Julie et des Messaline pour la placer dans l’histoire des héroïnes sentimentales, entre Marie-Stuart. et Marie-Antoinette. Mais alors que deviennent ces hontes et ces infamies dont la voix publique accusa la fille d’Antonin ? Ici, s’écrie l’apologiste, la calomnie est facile, car la réfutation est impossible. Et justement parce que la-réfutation est impossible, le voilà taxant de commérages et méchans propos toutes ces anecdotes que les générations se sont transmises et dans lesquelles un peuple résume ses colères et ses mépris. Commérages sans doute aussi et méchans propos les anecdotes qui nous racontent les prouesses d’une Catherine ou les gaîtés champêtres d’une Dubarry ?

Famosa adulteriis ! L’impératrice Faustine remarque au cirque un beau gladiateur, et la tentation l’entreprend ; aux rêveries solitaires bientôt succèdent les fiévreuses ardeurs, l’insomnie que hante Aphrodite attachée tout entière à sa proie. Le mal empire à ce point que le hon empereur lui-même finit par s’apercevoir de ses ravages et s’en émeut. Pour un moment, il quitte la stoa, interrompt ses spéculations sur les élémens, sûr l’âme, sur l’honnête et le juste, et moins étranger aux choses qui le touchent de plus près, il interroge sa compagne avec tant de douceur persuasive, la presse tellement que celle-ci avouera passion. Imperturbable sous ce coup, l’auguste philosophe réunit ses devins de Chaldée, et les oracles ainsi consultés décrètent que le gladiateur objet de cette flamme insensée sera d’abord égorgé et qu’ensuite l’impératrice remontera au lit conjugal après avoir pris un bain dans le sang du misérable. Noces abominables dont un monstre devait être le fruit et qui permettaient à l’imagination populaire de s’expliquer comment un père tel que Marc-Aurèle avait engendré un fils tel que Commode. Est-ce à dire maintenant que de pareilles légendes aient pu se former autour d’une personne irréprochable ? Non certes, M. Renan le reconnaît, ce qui ne l’a pourtant point empêché quelques lignes plus haut de s’inscrire en faux contre « les fables relatives au gladiateur. »

On nous parle de l’affection touchante de Marc-Aurèle, de la parfaite confiance qu’il eut sans cesse en l’honnêteté de sa femme, quel argument ! Marc-Aurèle avait l’âme d’un simple, c’était une de ces natures extraordinairement pures et sereines que leur propre vertu livre désarmées à toutes les perfidies de ce monde et qui se refusent à voir le mal même alors qu’il leur crève les yeux. D’ailleurs la philosophie n’a jamais, que je sache, sauvegardé les philosophes contre certaines mésaventures de la vie conjugale ; elle en console quelquefois, c’est le plus qu’on puisse dire. Marc-Aurèle, avec son tempérament débonnaire et contemplatif, son air presque monacal, habitué à ne vivre que parmi des grammairiens et des mystagogues et ne s’occupant que de dogmatismes comparés, devait être le dernier et se douter de ce qui se passait chez lui. Cet homme vertueux, mais fort négligé dans sa personne, ce grand moraliste toujours dans la lune était évidemment du bois dont Molière et La Fontaine font leurs maris trompés ; et c’est ne rien prouver en faveur de l’épouse que de mettre en avant l’absolue confiance du mari. En outre, sur quelle autorité s’appuie-t-on ? Sur le témoignage d’un Fronton, qui dans une lettre de sa correspondance avec Marc-Aurèle, son ancien élève, s’étudie à célébrer les joies intimes de la famille impériale : « J’ai vu ta petite couvée, et rien ne m’a jamais fait tant de plaisir. Ils te ressemblent à un tel degré qu’on ne vit jamais au monde pareille ressemblance. Je te voyais doublé, pour ainsi dire ; à droite, à gauche, c’était toi que je croyais voir. Ils ont, grâce aux dieux, les couleurs de la santé, et une bonne façon de crier. L’un d’eux tenait un morceau de pain bien blanc comme un enfant royal ; l’autre un morceau de pain de ménage en vrai fils de philosophe. Leur petite voix m’a paru si douce, si gentille que j’ai cru reconnaître dans leur babil le son clair et charmant de ta parole. » Adulations officieuses, dont un esprit aussi avisé que M. Renan ne saurait être dupe un seul instant, lui qui doit connaître mieux que nous la valeur morale du personnage. Un courtisan, doublé d’un pédagogue, tel était ce Fronton ; sérieusement, à pareil tableau qui pourrait croire ? Est-ce assez arrangé, assez fardé ! Les deux enfans symétriquement opposés l’un à l’autre, celui-là tenant son morceau de pain blanc comme il sied au fils d’un souverain, celui-ci, en vrai fils de philosophe, attaquant son croûton de pain bis ! Vous diriez un Greuze du siècle des Antonins, qui fut également pour l’art et pour tes lettres une période de rococo. Au reste ce Marcus Cornélius Fronton, très haut placé dans la faveur du prince, n’exerça jamais qu’une influence des plus limitées sur le tempérament intellectuel de son élève. Marc-Aurèle nous apprend qu’il lui devait de savoir quelles proportions de basse envie, d’hypocrisie et d’intrigue entrent dans la composition de la tyrannie et combien d’ordinaire manquent de cœur les classes supérieures, mais c’est à peu près là tout le profit que le César philosophe tira des leçons d’un si grand maître ; l’époux plus ou moins abusé de la belle Faustine, quoique vivant au milieu des grammairiens, des mathématiciens, des poètes, des musiciens et des rhéteurs, loin de se laisser distraire par eux de ses méditations, se plaisait au contraire à remercier les dieux de l’avoir préservé de goûts et d’aptitudes qui l’eussent probablement accaparé. Et c’est bien de quoi se plaint Fronton, qui ne cesse de multiplier les argumens en faveur de la rhétorique et de maudire les beaux yeux de la philosophie, cause de toutes ses disgrâces professionnelles. On aurait peine à s’imaginer la somme énorme de pédantesques billevesées que ces lettres contiennent ; exercices de style sur toutes les matières, dissertations, gloses, amplifications sur la paresse et sur la goutte, réminiscences d’Horace et de Virgile, de Lucrèce et de Salluste, froide et bizarre mosaïque où se trahit à chaque tour de phrase un archaïsme particulier à cette période de la littérature romaine ; tout cela saupoudré de formules obséquieuses et de flagorneries à l’adresse du stoïcien couronné. Impossible, après avoir feuilleté ce fatras, de conserver l’ombre d’une illusion à l’endroit du témoin dont M. Renan invoque si bénévolement l’autorité. Il est vrai que ce pédagogue sans conviction n’en faisait pas moins bonne figure dans l’état ; il habitait sur l’Esquilin le palais qui un siècle auparavant avait appartenu à Mécène, et là, vêtu à l’athénienne, mollement étendu, voyait autour du divan où le clouait la goutte accourir et se presser la clientèle la plus nombreuse et la plus variée, patriciens, financiers, artistes et savans. L’architecte déployait ses plans pour quelque salle de bain projetée, et, quand elle avait assez longtemps roulé sur les détails somptuaires, la conversation prenait son train vers la philologie, terme de prédilection, sujet inévitable auquel il fallait toujours aboutir. On pesait la valeur des mots, on remontait aux origines, et telle expression proscrite par la bonne compagnie, et repoussée des jeunes mondains comme entachée de grossièreté, allait trouver un avocat passionné dans le maître de la maison, qui n’admettait point qu’en sa présence on manquât de respect au moindre adverbe dont un auteur ancien avait consacré l’usage. Toute littérature qui tire à sa fin ou qui se sent en voie de renaissance remonte à sa source ou cherche à se retremper à l’étranger. A cette heure de caducité que les amateurs du vieux-neuf historique traiteraient volontiers de renaissance, Rome hellénise ; l’empereur Marc-Aurèle parle, écrit en grec, un peu comme, à des siècles de distance, un autre monarque philosophe, le roi de Prusse Frédéric le Grand, écrira en français.

Le naïf avait eu son temps, l’ère s’ouvrait de la virtuosité, du composite :

Tous les monstres d’Égypte ont leur temple dans Rome,


a dit Corneille dans un de ces beaux vers d’image trop rares chez nos grands classiques, d’ailleurs si riches en vers de pensée. Tous les rhéteurs, tous les grammairiens, tous les philosophes d’Athènes, de Smyrne, d’Éphèse et d’Alexandrie avaient dans Rome leurs écoles, leurs villas et même leurs palais, car la plupart de ces beaux esprits faisaient fortune, quelques-uns en arrivèrent à compter par millions de sesterces. Hérodès Atticus, qui fut aussi professeur de Marc-Aurèle, menait une existence de prince ; c’est que les choses avaient beaucoup marché depuis Vespasien, qui le premier imagina de rattacher à l’administration tout ce monde des lettres jusqu’alors assez vagabond et quelque peu bohème, comme nous dirions aujourd’hui. Ces histrions de la veille, devenus professeurs de l’état, touchaient de gros appointemens sur la cassette impériale, et leur titre de fonctionnaires publics leur servait à quadrupler le prix de leurs leçons particulières. En outre, quand ils voyageaient en tournée de conférences, comme nos chanteurs et nos pianistes modernes vont en tournée de représentations et de concerts, c’était à qui leur prodiguerait l’or, les couronnes et la bonne chère. L’empereur Hadrien, de même que son noble et sympathique successeur Antonin le Pieux, ne se contenta point de confirmer ces privilèges, il les augmenta, moins encore par amour des lettres et de la science que par politique et pour resserrer davantage le faisceau de la monarchie. Grammairiens, rhéteurs, médecins, furent dispensés du service militaire, affranchis des curatelles et charges civiques, et distribués entre différentes villes de province dont ils étaient commis à faire l’ornement ; emploi souvent très mal tenu, car, s’il y avait- la fleur du panier, il y avait aussi le dessous, et, pour quelques brillans coryphées, que d’astrologues faméliques, de cuistres affublés de robes monacales et qui, les reins ceints d’une corde, le bâton noueux à la main, la besace au dos, promenaient leur gueuserie sous les portiques de l’athénée d’Hadrien !

Cet âge frivole et pédantesque, ondoyant et divers, travaillé de toute sorte de dilettantismes amusans, et dont Lucien nous peint le tableau avec tant de grâce, d’esprit, de verve humoristique, — cet âge au demeurant très littéraire, — eut de bien curieux représentans, Apulée, Aulu-Gelle et d’autres. Nous reviendrons tout à l’heure à l’auteur de l’Amour et Psyché, voyons d’abord Aulu-Gelle. Il était le familier de la villa Fronton et l’acolyte inséparable de son illustre maître, le rhéteur Favorinus. Poussant jusqu’à la manie l’ardeur des recherches, il ne quittait ses livres que pour courir disserter de omni re scibili avec tous les passans. En visite, en voyage, au Forum, à la promenade, dans les boutiques et les bibliothèques, il écoutait, prenait des notes ; aux produits de cette chasse perpétuelle aux anecdotes, à cet incessant grappillage dans la vigne du prochain s’ajoutaient d’immenses trésors de lecture ; les Nuits attiques formeront toujours un répertoire utile à consulter, grâce au bénéfice acquis à ces sortes de compilations dont l’unique mérite est d’avoir survécu aux documens manipulés par leur auteur. Les hommes de cette époque ont la rage d’être universels ; ils mettent tout dans tout : caractère spécial de la littérature alexandrine alors prédominante. Leurs œuvres en apparence les plus légères, — romans, contes, poésies, — sont chargées à fond et jusques à en couler bas de mathématiques, d’astronomie, de philosophie, de jurisprudence et de rhétorique ; celui-ci, par exemple, pourrait tout aussi bien s’appeler le seigneur Microcosme, du nom dont Méphistophélès salue le vieux docteur en entrant à son service, et puisque je suis en train de citer Goethe, je continue en retournant l’admirable invocation de Faust pénétrant chez Marguerite : « Dans cette pauvreté quelle abondance ! » et profite de la circonstance pour m’écrier à propos de cette énorme somme de compilations : Dans cette abondance quelle pauvreté ! Histoire des sciences naturelles, anatomie et physiologie, médecine et théologie, tous les sujets de thèses sont évoqués pêle-mêle, les plus sérieux à côté des plus frivoles dans un accouplement inimaginable ; des problèmes de métaphysique et d’économie sociale coudoyant des questions d’étiquette empruntées à quelque manuel de la civilité puérile et honnête, comme quand l’auteur se demande s’il est permis de bâiller à l’académie, question, parait-il, controversée au ir5 siècle et qui dans le nôtre n’en est plus une.

On se figure aisément l’ennui que devaient projeter autour d’eux des académiciens de cette espèce, et cependant ils avaient accès partout. C’était alors le bel air de s’occuper de littérature et de science ; on avait son philosophe et son rhéteur avec qui on affectait de se montrer en public et qu’on traitait chez soi comme des domestiques ; car tous ces parasites que la disette littéraire des Romains attirait, tous ces marchands de philosophie avaient l’échiné souple et s’entendaient aux métiers les plus divers. Ce qu’on voulait de ces Grecs, ce n’était pas leur enseignement, c’était leur présence et leur complaisance en toute occasion ; ils allaient et venaient à côté du maître, montant et descendant les escaliers, parcourant les rues, les musées en sa compagnie de manière à bien faire voir aux gens qu’il s’occupait de science ; ils devaient aussi composer ses vers, et, quand les salons étaient pleins de monde, proclamer sa louange à tout propos. Secrétaires et bibliothécaires, ils donnaient aux enfans des leçons et servaient à la femme de messagers galans. Il leur arrivait aussi de pratiquer la magie, de fabriquer secundum artem des philtres pour l’amour et des maléfices pour la haine ; race de bouffons et de laquais soumise aux plus capricieux traitemens, tantôt choyée, tantôt vilipendée, et qui, radoubant les harangues du maître, rédigeant ses bons mots, présidant sub rosa aux banquets académiques, partait en voyage le lendemain dans le fourgon des cuisiniers ! Et néanmoins de tels emplois étaient recherchés à cause des gros bénéfices et des nombreux avantages qu’ils rapportaient ; ces professeurs de rhétorique, quand ils savaient s’y prendre, ne tardaient pas à gouverner toute la maison. Prompts à s’emparer du mari par une habile direction de ses travers pédantesques, de sa jactance et même de ses vices, ils accompagnaient bientôt aussi madame dans ses promenades, pérorant et gesticulant autour de la litière. Admis dans les petits appartemens, ils assistaient à sa toilette, comme nos petits abbés du dernier siècle, et parfois interrompaient la leçon de morale pour laisser à leur noble patronne, aux mains de sa coiffeuse, le temps de recevoir un billet d’amour et d’y répondre. Des classes gouvernantes énervées, routinières, sans nul reste de conviction dans leurs goûts en apparence les plus prononcés, et, chez ceux qu’elles appellent pour les enseigner, la fourberie professionnelle remplaçant les forces productives, c’est l’histoire de toutes les décadences littéraires et autres. Ce qui n’empêche pas certaines œuvres faites pour survivre d’éclore à ces momens crépusculaires.

J’ai parlé plus haut des Dialogues de Lucien, l’Ane d’or d’Apulée mérite une égale mention. C’est encore là de l’atticisme, et, si le premier de ces deux écrivains se recommande plus particulièrement de Platon et de Démosthène, l’autre, sans renier ses titres à cette double tradition, emprunte beaucoup aux formes homériques, qu’il emploie avec élégance en rapprochant les perspectives et limitant le contour. Africain de naissance comme Fronton, Apulée, après de longues études poursuivies à Athènes et de nombreux voyages, vient à Rome exercer la profession d’avocat. Plus tard, nous le retrouvons en Afrique enseignant l’éloquence et renommé déjà par ses écrits. Marié à trente-quatre ans, avec une veuve beaucoup plus âgée que lui, il eut à soutenir un procès contre les parens de sa femme, qui l’accusaient de captation et de sortilèges. Son plaidoyer, d’ailleurs victorieux, pour sa défense nous montre en pleine lumière l’homme et son temps : science et démonologie, dispositions naturelles à l’originalité et mauvais goût, archaïsme et néologisme ; toutes les fantasmagories en train de réussir à cette heure, toutes les végétations luxuriantes du latinisme à son déclin enveloppant, étouffant un génie africain. On a pu dire de Fronton qu’il avait en lui le sable de l’Afrique sans en avoir le soleil de feu ; chez Apulée, les deux subsistent à la fois, emmêlés, confondus, le baroque et le simple à côté l’un de l’autre, une vraie arabesque, s’il est permis de ramener le terme à son acception primitive. Comme Hadrien, il écrivait dans les deux langues, et sur quoi n’a-t-il pas écrit ! C’étaient des encyclopédies ambulantes que ces hommes ; nous venons de voir Aulu-Gelle, celui-ci levasse, non point seulement comme talent, la chose va sans dire, mais comme productivité. A ne parler ni de la rhétorique, ni de l’arithmétique, ni de la philosophie, ni des beaux-arts qui forment son domaine spécial, il s’occupe de sciences naturelles, compose des traités sur l’agronomie, des thèses médicales et pharmaceutiques, des odes, des romans, et pour peu que les circonstances et la somme à gagner s’y prêtent, cet apologiste des dieux et de la beauté, ce poète illuminé, ce thaumaturge ne dédaignera nullement de scander çà et là quelques vers bien sentis à la louange d’un onguent ou d’un dentifrice : « Sois vanté, ô Calpurnius ! dans mes vers légers, pour cette poudre incomparable qui rend à la touche son éclat frais et vermeil et qui, nettoyant la gencive de tout impur résidu, permet aux lèvres que le rire épanouit de ne montrer que de l’émail. » Quand un romancier nous a donné une telle histoire que Psyché, on n’est guère en droit de lui faire de querelle, on lui passe beaucoup, et on le remercie surtout quand il a joint tout auprès tant d’historiettes familières et piquantes qui n’ont aucunement besoin qu’on, leur pardonne. C’était l’avis de. Sainte-Beuve, et c’est aussi le nôtre. Heureux le roman, fût-il inégal, où il y a de la vérité et qu’a visité la grâce. Laissons de côté la métaphysique et le symbolisme, oublions Creutzer et ne voyons que l’invention riante ; tout dans ce récit d’un écrivain de soixante-dix ans respire la jeunesse, mieux encore l’adolescence.

Il semble que ces poètes de l’antique Grèce empruntent à leurs dieux le privilège de ne pouvoir vieillir. Le livre des Métamorphoses a traversé les siècles ; l’épisode de Psyché qui s’en dégage portait en soi la prédestination et conserve même aujourd’hui pour nous le duvet exquis, le parfum et la saveur d’une pêche qu’on viendrait de cueillir sur l’arbre. En le goûtant et m’en délectant, je ne puis me défendre de penser à Manon Lescaut, œuvre d’un esprit également prolixe et qui, au milieu de ses vulgarités, de ses compilations et de ses avortemens, un matin, par occasion et sans le vouloir, crée une merveille. Le romancier met toujours quelque chose de lui dans ses fictions ; on a dit que l’abbé Prévost revivait par maints côtés en Desgrieux, parcourons les Métamorphoses et nous y retrouverons de même Apulée. C’est aux livres d’un auteur qu’il faudra toujours s’adresser pour se renseigner sur les points obscurs de sa biographie. Prenez par exemple l’introduction de l’Ane d’or ; quel pittoresque anecdotique et quel joli tableau de genre avec portrait ! Lucius, parti pour un voyage en Thessalie, est métamorphosé en âne par une magicienne qui le punit ainsi de ses débauches ; et, jusqu’à ce qu’il puisse manger des roses, âne il restera. Sous cette forme nouvelle, Lucius tombe aux mains de voleurs qui, peu après, lui amènent dans leur caverne une belle jeune fille de haute condition. Laissés seuls ensuite à la garde d’une vieille servante, celle-ci, pour distraire sa prisonnière, lui raconte la fable de l’Amour et Psyché. La fable terminée, le récit de Lucius reprend aussitôt. Le fiancé de la noble jeune fille parvient à les délivrer tous les deux ; ils gardent l’âne et lui font la vie douce ; mais à leur mort, le pauvre Lucius recommence une série d’infortunes. Enfin, dans une procession en l’honneur d’Isis, il lui arrive de pouvoir tondre de la langue un bouquet de roses que le grand prêtre tient à la main et de recouvrer à l’instant sa forme première. Sur quoi, il se fait lui-même prêtre d’Isis par reconnaissance. Maintenant, rien n’empêche que ce prêtre d’Isis soit le seigneur Apulée en personne, Apulée, l’ex-compagnon de mauvaise vie, l’ancien pourceau d’Épicure, se relevant par la magie des roses de l’abrutissement bestial où les plaisirs l’avaient plongé.

On sait quel sens mystique l’antiquité attache à la rose, à cette fleur, blanche à son origine et dont un accident d’ordre divin avait teint la robe des couleurs de la pourpre. Tantôt c’était une gouttelette du sang d’Aphrodite blessée au pied par une épine, tantôt une goutte de nectar échappée de la coupe d’Eros ou même simplement son sourire ou son baiser qui d’émotion avait fait rougir l’immaculée, tantôt c’était dans le sang d’Adonis que la rose avait pris naissance, pendant que des larmes de Vénus répandues sur cette infortune la pâle anémone était issue. Ælien raconte que la plus belle des hétaïres grecques, Aspasie, avait à la joue, près du menton, une petite excroissance qui la chagrinait ; les médecins et leurs remèdes n’y pouvaient rien ; un jour, prise de désespoir en se regardant au miroir, elle résolut de se laisser mourir de faim ; mais, quand vint la nuit, un songe apporta le salut. La colombe d’Aphrodite, se montrant sous les traits d’une jeune fille, lui conseilla de recueillir les couronnes déposées au pied des statues de la déesse et d’en écraser les roses sur sa joue. Aspasie ayant obéi, le mal disparut, et sa beauté non-seulement reconquit son premier éclat, mais devint bientôt dans l’Hellade le modèle de la perfection. Demandons encore au rhéteur Libanius sa poétique théorie : « Lorsque les trois déesses qui se disputaient le prix de la beauté arrivèrent sur le mont Ida, Hérè et Athénè déclarèrent ne point vouloir entrer en lice aussi longtemps qu’Aphrodite garderait la ceinture où sont renfermées, d’après Homère, toutes les séductions et toutes les magies de la volupté. La déesse répondit que ses deux rivales n’étaient point venues au combat désarmées ; n’avaient-elles donc point, elles aussi, leurs parures : Hérè son diadème enroulé dans ses cheveux, Pallas son casque d’or ? D’ailleurs cette ceinture ensorcelée, cause du débat, elle acceptait de s’en défaire, pourvu qu’on lui permît un autre ornement. Sa requête accordée, Aphrodite s’achemine vers une prairie au bord du Scamandre et prend un bain dans l’eau vive et transparente, puis elle ramasse des lys et des violettes ; mais bientôt les roses l’enivrant de leur parfum, elle en tresse une guirlande et s’en couronne. La voyant ainsi reparaître, les déesses proclament elles-mêmes sa victoire, et, sans attendre l’arrêt du pâtre, elles s’éloignent après avoir de leurs mains pieusement décoiffé Aphrodite de sa couronne, qu’elles portent à leurs lèvres et replacent ensuite sur son front. »

Poète, rhéteur et mystagogue, initié aux secrètes pratiques des sanctuaires égyptiens, Apulée connaissait bien la fleur talismanique, et c’est, on peut le dire, sous l’incantation des roses que son divin petit livre se met en route pour la postérité.

Fuge, quo descendere gestis :
Non erit emisso reditus tibi…


Horace, en adressant cette épître à son livre, savait bien d’avance où il l’envoyait ; l’épicurien de la cour d’Auguste déjà pressentait le public délicat et restreint qui devait se l’approprier à travers les âges. Apulée ne se doute de rien, ne prévoit rien ; il écrit au jour le jour pour une grande ville en train de se dénationaliser, pour cette Rome alexandrine des Antonins, où le mythe grec, la poésie et le roman d’art trouvent seuls désormais des amateurs. Et cependant voyez l’aventure : cette œuvre, en apparence toute de mode, survivra, et son influence s’éternisera sur les imaginations bien autrement universelle et fécondante que tel volume dont le public célèbre l’auteur. Horace a ses dévots, sa petite église, qui, de génération en génération, se perpétuent ; ceux-là même qui ne l’ont jamais lu se font un devoir de le citer ; le nom d’Horace est plus gros que lui. Pour Apulée, c’est le contraire ; en dehors des érudits et des curieux, nul ne s’en informe. Cela tient, je crois, à deux causes : la première qu’il faut certaines conditions climatériques pour rendre un nom intéressant et le pousser avec avantage vers la postérité. Il y a des siècles tout en lumière où quelques pages réussies de prose ou de vers vont classer un homme. Du siècle d’Auguste, on goûte, on retient tout, autant pour celui de Louis XIV, où c’est assez d’un sonnet pour qu’on devienne immortel ; en revanche, qui s’occupe aujourd’hui des poètes, grands ou petits, de l’ère byzantine ; qui voudra servir de clientèle à ces écrivains de la décadence romaine ? Leurs ouvrages, passe encore ; mais leurs personnes ! Il n’y a qu’heur et malheur sur cette terre : ici le soleil rayonnant sur tous, là l’ingrate nuit couvrant tout. Quelle idée aussi d’aller vivre au IIe siècle ! Comment peut-on être Persan ? disait Montesquieu. La seconde des causes dont j’ai parlé vient du sujet même de ces œuvres : légendes, romans, contes de fées. Dans ces livres dont s’empare bientôt l’imagination de tous, l’auteur finit par ne plus compter, ou plutôt ces livres-là n’ont pas d’auteur ; celui-ci tout le premier, qu’il nous plaît d’attribuer à l’invention d’Apulée et qu’Apulée emprunte aux mythologies de la Grèce égyptianisée : Dissertatio qua fabula Apulejana de Psyche et Cupidine cum fabulis cognatis comparatur. Délicieux motif de thèse sur lequel un savant allemand, le docteur Friedländer, s’est exercé jadis et, que je recommande, car il prête aux variations. Qu’importe d’ailleurs que ce roman de Psyché soit de seconde main, s’il nous a valu dans tous les arts des créations dont quelques-unes sont des chefs-d’œuvre ? La renaissance en est peuplée ; on l’a dit, cette amourette enchantée, qui se termine par le mariage d’une mortelle avec un dieu après une étonnante succession d’aventures diverses, devait tenter le génie des maîtres. Psyché tenant la torche, — Psyché abandonnée, — Psyché aux enfers, — les noces de l’Amour et de Psyché, — sujets toujours nouveaux, toujours et partout reproduits, annotés, commentés par la peinture, la sculpture et la gravure ! Des fresques de Raphaël à la Farnésine, aux plafonds de Natoire à l’hôtel de Rohan-Soubise, du groupe de Canova au marbre de Pradier, qui nombrera tous les tableaux, toutes les statues, toutes les estampes et gravures sur pierre auxquelles cet adorable épisode a servi de programme ? Raphaël, Titien, Rubens, Annibal Carrache et Jules Romain, les plus grands comme leurs élèves, l’ont tourné, retourné sous toutes ses faces sans pouvoir l’épuiser jamais, puisqu’après tant de fresques et tant de toiles nous est né, presque de nos jours, ce gracieux chef-d’œuvre de Prud’hon : Psyché enlevée par les Zéphirs. Voilà pourtant ce qu’en peinture ce petit livre a produit jusqu’à présent, et de son action sur la littérature comment ne pas toucher un mot [1] ?

« Les classiques français, éternels imitateurs d’imitations successives ! » s’écriait Villemain dans un de ces fiers mouvemens où le critique s’élève d’un coup d’aile au-dessus des vieux préjugés. A ce compte, le roman d’Apulée avait tous les droits pour émouvoir nos écrivains du XVIIe siècle. Il y a des natures, et ce ne sont pas les moins intéressantes et les moins sympathiques, qui ne vibrent que par le dehors et mettent tout leur génie à sentir, à penser avec les autres. Notre littérature classique porte ce caractère négatif, il lui faut toujours procéder de quelqu’un ou de quelque chose qui vient du dehors, et dans cette absence de spontanéité, vous la verrez s’adresser de préférence aux modèles secondaires, tant il semble que partout l’original et l’immédiat lui répugnent. Prenez Télémaque, un exemple entre vingt. Assurément l’inspiration. homérique n’est là pour rien ; l’auteur rencontre à mi-coteau le style néo-grec, et son goût délicat, modéré, s’y arrête. Ce style cultivé à outrance n’offre aucun inconvénient dont puissent s’alarmer les bienséances du langage. Il prête à la rhétorique fleurie, au maniérisme si cher à tous les arrangeurs, et la belle prose descriptive va couler de source. Le dirai-je ? Télémaque m’a toujours fait l’effet d’une traduction. Vous croiriez lire un roman de cette époque gréco-latine mis en belle prose française cadencée. C’est la même abondance ornée, le même paysage héroïque, et encore, par bien des côtés, l’épisode galant, d’Apulée garde l’avantage ; les tableaux s’y déploient avec harmonie et grâce ; déesses et dieux s’y meuvent librement, et sans air d’emprunt : « Elle dit, et ses lèvres à demi entr’ouvertes prodiguent à son fils de longs et brûlans baisers. Gagnant, ensuite le prochain rivage que la mer baigne de ses flots, et de ses pieds de rose effleurant la surface humide des vagues onduleuses, elle s’assied, et son char s’avance sur la nappe azurée du profond océan. Les divinités de la mer s’empressent de l’entourer de leurs hommages. Ce sont les filles de Nérée chantant en chœur, et Portune avec sa barbe bleuâtre et hérissée ; c’est Salacia chargée de poissons dans les plis de sa robe ; c’est le petit Palémon qui dirige un dauphin ; ce sont les troupes de tritons qui bondissent de tous côtés sur les mers ! Celui-ci tire des accords mélodieux d’une conque sonore ; celui-là, avec un tissu de soie, repousse les ardeurs d’un soleil importun ; un autre tient un miroir sous les yeux de la déesse ; d’autres soulèvent, en nageant par-dessous, son char à deux coursiers. Tel est le cortège qui accompagne Vénus allant rendre visite à l’Océan. » Tout cela s’appuie de plus près sur l’antique ; vous êtes au pays d’Homère, sinon chez lui, et en même temps vous pressentez le Raphaël de Galatée. Voyez comme les deux peintures se font écho : la Vénus océanide, Galatée, est assise dans sa conque traînée par deux dauphins qu’elle même dirige ; un triton enlace de ses bras nerveux la nymphe qui l’accompagne, et devant elle chevauche sur son coursier marin la plus adorable des sirènes. Galatée se montre à nous de face, et, ses cheveux dénoués, ses voiles flottans, promène sur l’humide plaine un regard humide. C’est groupé, rendu, enlevé d’inspiration. En présence d’un si éclatant témoignage, comment douter que la perfection soit de ce monde ? on ne discute pas, on est entraîné. Cette poésie de l’Océan poursuivit Goethe jusque dans ses vieux jours, et sa Galatée de la deuxième partie de Faust n’est autre que la Galatée de Raphaël. Nous n’en finirions pas à vouloir relever chez Goethe tous les élancemens et paroxysmes de cette passion pour l’antiquité. Par momens, c’était du délire ; au moins peut-on remarquer qu’il en perdait toute indépendance de jugement à l’égard des autres arts. Ce qu’il y a de certain, c’est que, si pour sauver du naufrage la seule Noce aldobrandine, il lui avait fallu sacrifier tout ce qui s’est peint en Italie depuis Cimabué jusqu’à Francia, Pérugin et Fra Bartolomeo, son choix n’eût pas été douteux. Michel-Ange définit la peinture antique un bas-relief ayant en plus la perspective et remplaçant le modelé matériel par le jeu combiné de la lumière et des ombres. Les premiers plans et les lointains, que le bas-relief se contente d’indiquer d’une manière enfantine, de symboliser en quelque sorte, ici deviennent une vérité pour notre œil ; grâce à la couleur, se répand sur l’ensemble une vie nouvelle, et cette couleur n’est elle-même que la remise en vigueur d’un essai adopté et presque aussitôt sagement abandonné par la statuaire arrivée à son point culminant. Les anciens l’entendaient ainsi, et leurs fresques, qui sont des bas-reliefs perfectionnés, nous le prouvent. Où s’arrête la parole, la musique commence, où le bas-relief s’arrête, commence la peinture antique ; voyez la Noce aldobrandine, ce tableau du mariage de Bacchus avec Cora nous en dit assez pour rendre inutile tout autre témoignage. Où trouverons-nous que les modernes aient mieux accusé l’expression du sentiment ? Cette Cora, que Vénus endoctrine à sauter le grand pas, n’a point d’égale ; assise au bord du lit, enfermée dans ses triples voiles, elle écoute gravement, et les secrets qu’on lui souffle à l’oreille la pénètrent moins encore de curiosité que d’effroi. Comme attitude, comme trait de physionomie, c’est incomparable ; et ce Bacchus s’appuyant plus bas, impatient, tout de feu sous les roses de sa couronne, quelle pose, quel regard et quel style dans cette jambe qu’il déploie ! A gauche, les Grâces offrent un sacrifice ; à droite, les Muses chantent ; entre le groupe des Muses et le lit, une femme brûle des parfums sur un brasier, préparant même l’atmosphère au mystère qui va s’accomplir. On cherche ce que Raphaël et le Vinci ont pu jamais produire de plus noble que cette figure détachée du chœur des Muses. — Un esthéticien allemand, M. Karl Grün, compare les fresques de la Farnésine à ce que l’art pompéien a produit de plus merveilleux, et nous voici ramenés à notre sujet, dont ces fresques de Raphaël sont comme une souveraine illustration. Vous contemplez l’apothéose de l’amour physique ! Les formes, les attitudes, tout cela respire la beauté ; c’est la plus étonnante reconstitution de l’antique, et vous admirez là le fruit des études faites d’après les bains de Titus sur l’Esquilin ! Il s’agissait de représenter le triomphe d’Éros depuis l’instant où sa mère Vénus livre Psyché à ses persécutions, jusqu’à l’heure de réhabilitation suprême où Jupiter ordonne à Mercure de la ramener dans les cieux : « Lui présentant alors une coupe d’ambroisie, prends, lui dit-il, et sois immortelle. Jamais Cupidon ne se dégagera des liens qui l’attachent à toi. Je vous unis ici à jamais par les nœuds du mariage. »

Ces fresques sont tout le poème ; il y faut voir le malin petit dieu courant et gambadant entre les jambes des Olympiens, dupant, raillant, bafouant tout ce monde, sans égard même pour le terrible Kronion. Dans la scène du jugement, c’est à peine si le père des dieux peut conserver sa gravité, l’austère Junon sent sa majesté se détendre, et la chaste Diane ébauche un sourire, et tout cela n’est encore qu’à moitié l’œuvre de Raphaël, qui s’est contenté de donner le trait et la composition, laissant faire ensuite à Jules Romain. N’importe, c’est assez beau pour qu’on puisse ne rien regretter. Amenez devant ces peintures le Sophocle du Latran, et soudain il entonnera son fameux chœur : « Dieu Éros, vainqueur en tout combat, dieu Éros dispensateur de la richesse, tu veilles la nuit en cachette sur les joues de la tendre pucelle, tu traverses l’immensité des mers, pas un immortel n’échappe à ta puissance, et tout homme, dans le cours terrestre de sa vie, devient ton prisonnier. » Ce que Voltaire un jour devait traduire à sa façon par deux vers narquois bien français, bien du temps en leur épigrammatique concision :

Qui que tu sois, voici ton maître,
Il l’est, le fut, ou le doit être.


Le roman d’Apulée se termine comme un conte de fée : « Vulcain cuisinait, aux fourneaux, les Heures empourpraient tout de roses et d’autres fleurs, les Muses chantaient en chœur, un satyre jouait de la flûte, et un élève de Pan accompagnait avec son chalumeau. C’est ainsi que Psyché passa juridiquement sous la puissance de Cupidon, et il leur naquit, au bout de neuf mois, une fille que nous appelons Volupté. »

Comédie ou ballet, la pièce de Corneille et Molière a tout à fait le caractère d’un conte de Perrault. Vous diriez de l’antique emprunté à la bibliothèque bleue, quelque chose comme une féerie à laquelle l’Olympe, avec ses dieux, servirait de cadre, une Cendrillon mythologique par exemple. En effet, c’est la même histoire, des deux côtés vous avez les méchantes sœurs conspirant la ruine de leur cadette, et des deux côtés l’aventure finit par d’illustres noces, avec cette simple différence que Cendrillon épouse un prince, tandis que Psyché se marie avec un dieu. Il ne tiendrait qu’à moi de proclamer chef-d’œuvre cet intermède en cinq actes, dû à la collaboration de Corneille et de Molière. Je m’en garderai bien et pour cause. En France, quand nous parlons de nos poètes du XVIIe siècle, c’est toujours le chapeau à la main, et dans une attitude d’humilité béate dont il semble que les courtisans du roi-soleil nous aient légué la tradition. Où conduisent de tels partis pris, et pourquoi ne point parler de ces grands hommes familièrement et tout à son aise, comme on parle des contemporains ?

Ah ! ma sœur, c’est une aventure
A faire perdre la raison,
Et tous les maux de la nature
Ne sont rien en comparaison !


S’il arrivait à quelqu’un d’aujourd’hui d’écrire de pareils vers, nous l’enverrions tous se faire siffler à l’Opéra-Comique ; et pourtant ces méchans vers sont de Molière, et la pièce de Psyché est écrite presque tout entière dans ce style :

Ah ! cherche un meilleur fondement
Aux consolations que ton cœur me présente,
Et de la fausseté de ce raisonnement,
Ne fais pas un accablement
A cette douleur si cuisante
Dont je souffre ici le tourment.


Avouons que le grand Alceste aurait beau jeu s’il lui prenait fantaisie d’appliquer ici la poétique dont il use si vertement à propos du sonnet d’Oronte. La négligence devient par momens insupportable, les règles de la prosodie cessent d’être observées, et les rimes de même genre se succèdent sans entre-croisement de la façon la plus agaçante pour l’oreille :

Laissons cela, Zéphire, et me dis si tes jeux
Ne trouvent pas Psyché la plus belle du monde ;
Est-il rien sur la terre, est-il rien dans les cieux
Qui puisse lui ravir le titre glorieux
De beauté sans seconde ?
Mais je la vois, mon cher Zéphire,
Qui demeure surprise à l’éclat de ces lieux.


Et ces affreuses dissonances, qui mettaient Lamartine hors de lui, se reproduisent à tout bout de champ ! De loin en loin cependant un couplet bien venu se rencontre :

Oui, je me suis galamment acquitté
De la commission que vous m’avez donnée,
Et du haut du rocher, je l’ai, cette beauté,
Par le milieu des airs doucement amenée
Dans ce beau palais enchanté
Où vous pouvez, en liberté,
Disposer de sa destinée.


A la bonne heure, voilà qui nous sort de la platitude ambiante.

Je l’ai, cette beauté,
Par le milieu des airs doucement amenée.

Ce verbe séparé de son régime par le substantif mis à la rime, il y a là le coup d’aile d’un Molière ! Nombre d’amateurs répondront sans doute à nos critiques en citant la célèbre scène de Corneille entre l’Amour et Psyché au troisième acte. L’argument ne nous effraie pas. Cette scène, objet toujours nouveau d’admirations et d’exclamations routinières, est un morceau de conservatoire, rien de plus, vous n’y trouvez que rhétorique,

Et ce n’est pas ainsi que parle la nature !


Ces vers même dont on nous rebat aujourd’hui les oreilles :

Et je dirais que je vous aime,
Seigneur, si je savais ce que c’est que d’aimer, ne respirent que pure afféterie et mignardise. C’est le langage d’une petite pensionnaire pervertie, d’une mijaurée qui sophistique et vous montre qu’elle en sait trop en voulant avoir l’air de n’en point savoir assez. Laissons s’extasier les panégyristes à la suite, et tenons ces hyperboles pour ce qu’elles valent. On nous répète, en citant Pélisson : « C’est à soixante-quatre ans que l’auteur du Cid, des Horaces, de Cinna, fit cette charmante scène de l’Amour et de Psyché, » et là-dessus l’étonnement de se donner carrière.
Ne les détournez point ces yeux qui m’empoisonnent,
Ces yeux tendres, ces yeux perçans, mais amoureux,
Qui semblent partager le trouble qu’ils me donnent.
Hélas ! plus ils sont dangereux,
Plus je me plais à m’attacher sur eux.
Par quel ordre du ciel que je ne puis comprendre,
Vous dis-je plus que je ne dois,
Moi de qui la pudeur devrait du moins attendre
Que vous m’expliquassiez le trouble où je vous vois ?
Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire,
Vos sens comme les miens paraissent interdits :
C’est à moi de m’en taire, à vous de me le dire,
Et cependant c’est moi qui vous le dis.


Oui, ce sont là d’aimables vers et qui, toujours selon l’opinion du commentateur que nous venons de citer, « égalent ce que Quinault a fait depuis de plus gracieux ; » mais qu’un homme de soixante-quatre ans ait pu les écrire, je n’y vois aucun sujet d’être surpris. Ces vers, tout agréables qu’ils soient, n’ont rien de jeune, vous n’y trouvez ni l’imprévu, ni la flamme, ni la vérité dans l’accent. Ils se contentent de raisonner et de dire galamment les choses, ce qui, avec de l’esprit et du talent, se peut faire à tout âge. Si vous voulez des vers qui sentent la jeunesse, des vers frémissans de vie et battant des ailes

Comme de gais oiseaux que le printemps rassemble,
Et qui pour vingt amours n’ont qu’un arbuste en fleurs,


ouvrez Rolla ; mais les oiseaux de cette espèce ne chantent qu’au matin, ils se taisent passé l’été. C’est l’inspiration qui les fait, et le poète n’y a nul mérite, tandis que les vers de Psyché sont au contraire le produit d’un art sans naïveté et travaillant de parti pris. Goûtons ces jolis vers, mais défions-nous des exagérations transmises et surtout ne nous étonnons plus que Corneille les ait écrits à soixante-quatre ans, car ces enfans de sa muse sont enfans de vieux, les qualités qui les distinguent, et que personne d’ailleurs ne pense à contester, sont de celles où le cœur n’a pas. besoin d’intervenir et qui ne relèvent que de la tête.

Mais ceux à qui, dans une héroïde, un peu de fantaisie comique ne déplaît pas trouveront certainement leur compte au cinquième acte. Je veux parler de la rencontre de Psyché aux enfers avec ses deux amoureux d’autrefois. Agénor et Cléomène, par désespoir de l’avoir perdue, se sont précipités du haut du rocher, et ces deux rivaux incomparables recommencent chez Pluton leur conversation sentimentale interrompue sur terre.

Pauvres amans, leur amour dure encore,
Tout morts qu’ils sont, l’un et l’autre m’adore !


Corneille très souvent touche au comique, et c’est presque toujours quand il y pense le moins, comme dans Polyeucte, lorsqu’il s’échappe à mettre dans la bouche d’un personnage tragique des vers tels que ceux-ci :

J’entre en des sentimens qui ne sont pas croyables,
J’en ai de violens, j’en ai de pitoyables,
J’en ai de généreux qui n’oseraient agir,
J’en ai même de bas et qui me font rougir,


ou comme dans la mort de Pompée, lorsque César parlant de Cléopâtre dit à Marc-Antoine :

Antoine, avez-vous vu cette reine admirable ?


et qu’Antoine lui répond :

Oui, seigneur, je l’ai vue, elle est incomparable !
Le ciel n’a point encor, par de si doux accords,
Uni tant de vertus aux grâces d’un beau corps.


Mais ici l’effet a surtout son charme, et je ne sais rien de plus original que ces trois ombres emperruquées roucoulant sur un quai du Styx leurs ritournelles de l’hôtel Rambouillet.

Pour prix de vous avoir servie,
Nous jouissons ici d’un trépas assez doux.
Qu’avions-nous affaire de vie
Si nous ne pouvions être à vous ?
………..
Vous avez pu sans être injuste ni cruelle,
Nous refuser un cœur réservé pour un dieu ;
Mais revoyez Vénus. Le destin nous rappelle,
Et nous force à vous dire adieu.


Cependant la belle Psyché, toujours femme, même au pays des ombres, tient à conserver dans ses fers de si précieux adorateurs, et, pour ne les point perdre de vue et même au besoin échanger avec eux quelques petits billets galans, les prie de lui laisser en partant leur adresse.

Quel est ici votre séjour ?


à quoi l’attentif Cléomène répond vaguement et sans préciser davantage le renseignement topographique :

Dans des bois toujours verts où d’amour on respire,
Aussitôt qu’on est mort d’amour !


Sainte-Beuve écrivait jadis au bas d’un de ses sonnets : « Il y faudrait de la musique de Gluck. » Pourquoi de Gluck ? On ne l’a jamais su ; et lui-même, Sainte-Beuve, eût été fort embarrassé de vous le dire. Ne cherchons pas non plus à sonder le secret de M. Renan, formulant le vœu de voir M. Gounod mettre en symphonie je ne sais quelle fantasmagorique pantomime de son Caliban. Mais pour Psyché, c’est autre chose ; tout de suite, vous pensez à Mozart, à cet idéal musical qu’en l’absence de toute certitude théorique son instinct se fait de l’antique. Il se dit que cet art devait être en musique ce que nous savons par d’irrécusables témoignages qu’il était en architecture, en peinture, en statuaire, et c’est à la symétrie, à l’harmonie du style, aux grâces naturelles de la mélodie la plus noble à la fois, la plus savante et la plus simple, qu’il demande leur secret pour atteindre à cette perfection du beau. La symphonie de Jupiter nous raconte ce que Mozart aurait fait du sujet qui nous occupe. Opéra, ballet ou symphonie, nous aurions en musique l’olympe joyeux d’Apulée et de Raphaël à la Farnésine, un Jupiter qui se déride et qu’une pointe de nectar met en liesse, bon vivant et gaillard compère avec Sémélé, Danaé et tutte quante, capable aux noces de Thétis de pincer un menuet, ni plus ni moins que son descendant le grand roi Louis XIV, et capable en même temps, comme nous l’indiquent Y adagio et le finale fugué, de remplir glorieusement son métier de père desi ieux et de présider du haut de l’empyrée aux destins des mortels.

« Cette fable, disait La Motte en parlant de Psyché, aurait pu faire inventer l’opéra, tant elle y est propre. » Et pourtant nous ne voyons pas qu’elle ait jamais inspiré de chef-d’œuvre en ce genre. On ne saurait en effet citer autrement que pour mémoire l’Empire de l’amour de Moncrif et du chevalier de Brassac (1733) et l’Histoire des amours de Cupidon et de Psyché, spectacle à machines en cinq actes par Bazin, ingénieur, musique de Blaise (1751). Quant au ballet de Gardel, tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il est resté célèbre par son succès dans les fastes de notre ancienne Académie royale. à tout prendre, la Psyché de M. Thomas, qu’on représente en ce moment à l’Opéra-Comique, serait encore la meilleure illustration musicale du charmant épisode antique. Sans doute l’élément parisien y prédomine, et cela fleure d’une lieue l’opérette ; mais il y a aussi bien du joli, bien du piquant, et si vous consentez, à ne regarder qu’aux détails, bien du talent. Le malheur veut que toute cette recherche vous laisse froid et même à la longue, vous assomme. Deux erreurs ; ne font pas une vérité, et toutes les curiosités de style imaginables ne font pas le style : qu’on sente donc, une bonne fois son cœur et qu’on l’écoute, ne-fût-ce que quelques instans. Ingénieux et leste à courir au succès, M. Thomas possède un acquis énorme qu’il emploie le plus savamment du monde au service de son affaire. S’il y eut jamais un musicien prompt à se transformer, c’est lui. Depuis tantôt quarante ans qu’il compose, M. Thomas a changé huit ou dix fois de manière, passant de Boïeldieu à Rossini, de Meyerbeer à Verdi, de Schumann à Richards Wagner, tous les styles lui sont bons pendant qu’ils réussissent. Mais ne craignez pas qu’il en invente aucun ; -je me trompe, c’est à lui que revient l’honneur d’avoir inventé l’opérette. En effet, dira-t-on, le Caïd, cette turquerie ? Oui, le Caïd d’abord, mais surtout Psyché, qui, représentée sous sa première forme en 1857, un an avant Orphée aux enfers, donna la note. Une forme nouvelle était née, la parodie du vieil Olympe, et grâce à l’esprit moutonnier de la gent versifiante et musicante, grâce aux mœurs de l’époque, à ce goût du frivole et de l’absurde, du frelaté, qui caractérise si tristement la fin du second empire, les grands ravages pouvaient commencer. Il y a toujours quelque part un Thémistocle que les lauriers de Miltiade empêchent de dormir, l’auteur de cet opéra de Psyché eut son Thémistocle que vingt autres à-leur tour imitèrent, et, le troupeau des faunes lâché, la forêt sacrée, touffue, épaisse, verdoyante fut bientôt dévastée à jamais. La vie parisienne, ayant promené sa lampe de Psyché dans le ciel d’Éros, de Vénus et de Minerve, ne tarda pas à vouloir inventorier l’enfer d’Orphée et d’Eurydice ; avec la Belle Hélène, l’épopée homérique reçut, comme dirait Molière, son paquet. Puis la pastorale dut comparaître, et nous eûmes Daphnis et Chloé ; Virgile et Longus, Arcades ambos, quelle drôlerie ! Restait le moyen âge et son romantisme ; patience, voici venir Geneviève de Braband, Chilpéric, Héloïse et Abélard. Et Venise, vous croyez peut-être que l’ombre de Titien, la protégera, erreur ! Le Pont des Soupirs brilla sur l’affiche, et Venise elle-même, ce beau rêve de l’Adriatique fut jeté en pâture à Turlupin. Je ne vois guère que la Divine Comédie qui jusqu’à présent ait échappé aux entreprises de ce mardi gras ; mais qui pourrait répondre de l’avenir et qui sait si Françoise de Rimini, cette partition en cinq actes dont l’Opéra nous menace, ne renouvellera pas quelque jour, pour l’épopée du grand Florentin, cette œuvre de destruction inconsciente si bien inaugurée jadis pour les dieux d’Homère, par la Psyché du même auteur. Le mot de La Fontaine sur les maladroits amis n’aura jamais été plus vrai, et les musicologues de l’avenir ne manqueront pas d’enregistrer parmi les curiosités les plus rares de notre temps cette ironie du destin qui fait qu’un artiste éprouvé, sérieux, que tout grand idéal préoccupe, un compositeur de la valeur et du rang de M. Thomas, aura sans le vouloir prêté la main aux empoisonneurs de toutes les sources vives, à ces honnêtes gens qui se de mandent en ricanant s’il y a dans l’art quelque modèle, quelque chose qui mérite d’être respecté.

Je viens seulement de nommer La Fontaine, mais son regard depuis longtemps déjà parlait au mien. Il est après Raphaël le commentateur par excellence ; nul mieux que le bonhomme n’a compris le sens anecdotique et milésien de cette fable exquise, nul ne l’a mieux dégagée de toute surcharge métaphysique ; c’était assez que le mot grec ψυχὴ (psuchê) signifie âme pour ouvrir la porte aux psychologues, et pour que ce nom de Psyché, comme plus tard le nom de Laure également mystique et symbolique, servît de texte à la paraphrase des lyriques amphigourisans. La Fontaine n’en veut, lui, qu’à la donnée originelle, à ce conte de vieille femme uniquement destiné à divertir une belle enfant et à l’empêcher de pleurer. Que de grâce et de malicieuse ironie dans les deux livres de cette narration délicieuse ! Où découvrir pareil virtuose dans cet art galant, si difficile, de mélanger la prose avec les vers ? Il a l’air de n’y pas toucher, et ses mains sont pleines de trouvailles ; il va comme sans y penser où son humeur le pousse, et ses zigzags le mènent aux plus frais recoins du vallon. — L’entrée en matière est dans le goût de Lulli et de Lenôtre et devrait avoir pour frontispice un Apollon en perruque frisée et justaucorps de satin jouant un pas de bourrée sur son violoncelle. Comme Apulée, La Fontaine crée à son récit des alentours, un paysage, seulement, au lieu de nous montrer l’antique Égypte, le décor ici représente Versailles et ses jardins. Avant de se lancer in medias res, l’auteur met en scène quatre personnages de sa façon, tous poètes et beaux esprits. L’un d’eux, Polyphile, a traduit en français le roman grec, et, pour en donner plus librement lecture à ses amis, leur propose d’aller tous ensemble passer une journée à Versailles. « La partie fut incontinent conclue ; dès le lendemain, ils l’exécutèrent. Les jours étaient encore assez longs, et la saison belle ; c’était pendant le dernier automne. » On commence par visiter la ménagerie et l’orangerie, puis vient l’heure du dîner, et pendant tout le repas il n’est question que des choses qu’on a vues et du monarque pour qui tant de beaux objets sont assemblés : « Après avoir loué ses principales vertus, les lumières de son esprit, ses qualités héroïques, la science de commander, ils revinrent à leur premier entretien et dirent que Jupiter seul peut continuellement s’appliquer à la conduite de l’univers. Les hommes ont besoin de quelque relâche. Alexandre faisait la débauche, Auguste jouait, Scipion et Lœlius s’amusaient à jeter des pierres plates sur l’eau : notre monarque se divertit à faire bâtir des palais, cela est digne d’un roi. Il y a même une utilité générale, car par ce moyen les sujets peuvent prendre part aux plaisirs du prince et voir avec admiration ce qui n’est pas fait pour eux. » Sur cette réflexion assurément on ne peut plus correcte, nos quatre amis quittent la table, ils retournent parcourir le château, redescendent aux jardins et s’installent dans une grotte. « Acante, Ariste et Gélaste s’assirent autour de Polyphile, qui prit son cahier, et ayant toussé pour se nettoyer la voix, il commença par ces vers :

Le dieu qu’on nomme Amour n’est pas exempt d’aimer.
A son flambeau quelquefois il se brûle ;
Et si ses traits ont ou la force d’entamer
Les cœurs de Pluton et d’Hercule,
Il n’est pas inconvénient
Qu’étant aveugle, étourdi, téméraire,
Il se blesse en les maniant ;
Je n’y vois rien qui ne se puisse faire,
Témoin Psyché dont je veux vous conter
La gloire et les malheurs chantés par Apulée…


Ainsi, pittoresquement, la narration s’engage, tantôt prose, tantôt vers, comme dans un opéra où la phrase mélodique succède au récitatif. De temps en temps intervient un bout de dialogue, une observation d’Acante, qui « était sérieux sans être incommode, » une boutade de Gélaste « qui était fort gai. » Par exemple, Polyphile, arrivant au triomphe de Vénus, s’écrie tout à coup, haussant le ton : « Ceci est proprement matière de poésie : il ne siérait guère bien à la prose de décrire une cavalcade de dieux marins ; d’ailleurs je ne pense pas qu’on pût exprimer avec, le langage ordinaire ce que la déesse parut alors :

C’est pourquoi nous dirons en langage rimé
Que l’empire flottant en demeure charmé.
Thétis lui fait ouïr un concert de sirènes,
Tous les vents attentifs retiennent leurs haleines ;
Le seul Zéphyre est libre, et d’un souffle amoureux
Il caresse Vénus, se joue à ses cheveux,
Contre ses vêtemens parfois il se courrouce,
L’onde pour la toucher à longs flots s’entre-pousse,
Et d’une égale ardeur chaque flot à son tour
S’en vient baiser les pieds de la mère d’Amour. Ici le facétieux Gélaste, glissant dans une interruption sa note grivoise, nous rappelle le La Fontaine des Contes, tandis que Polyphile semble s’approprier exclusivement le côté lyrique du poète : « Cela devait être beau, dit Gélaste, mais j’aimerais mieux avoir vu votre déesse au milieu d’un bois, habillée comme elle était quand elle plaida sa cause devant un berger. Chacun sourit de ce qu’avait dit Gélaste ; puis Polyphile continua. » J’en ai dit assez pour indiquer le mouvement de l’œuvre, mais non pour donner au lecteur une idée de ce qu’elle contient de ravissant. Il faudrait pouvoir citer à l’infini, car c’est un bijou presque enfoui que ce poème ; on le connaît trop peu, et nombre de gens n’en parlent que par ouï-dire. Tout le monde a les Fables et les Contes, mais le poème de Psyché ne se trouve que dans les œuvres complètes, et pour se le procurer à part, force vous est de recourir à des éditions de bibliophiles tirées à cent exemplaires sur papier rose et sur vélin et coûtant des prix fous que ceux-là seuls savent payer qui ne lisent pas les livres qu’ils achètent. Pourquoi l’imprimeur de ce joli volume d’Apulée dont j’ai parlé plus haut ne publierait-il point, comme pendant, une édition de ce petit chef-d’œuvre de La Fontaine ? Dans un temps comme le nôtre où le goût se pervertit par l’excès de culture, où partout la théorie tue l’inspiration, je ne vois pas de plus grand service à rendre au public que de le ramener au simple en popularisant certains modèles.
Tout l’univers obéit à l’Amour,
Belle Psyché, soumettez-lui votre âme ;
Les autres dieux à ce dieu font la cour.
Et leur pouvoir est moins doux que sa flamme.
Des jeunes cœurs c’est le suprême bien.
Aimez, aimez, tout le reste n’est rien.
Sans cet amour, tant d’objets ravissans,
Lambris dorés, bois, jardins et fontaines,
N’ont point d’appas qui ne soient languissans,
Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines ;
Des jeunes cœurs c’est le suprême bien :
Aimez, aimez, tout le reste n’est rien [2]. Des vers tels que ceux-là devraient être dans toutes les mémoires comme dans tous les cœurs ; rien ne se peut de plus pur, de plus aimable et de plus doux, c’est, en poésie, la grâce, l’émotion, le style des Raphaël et des Mozart.

Il y a, nous le savons, deux classes d’auteurs, ceux qui ne vivent dans la postérité que par leurs œuvres et ce qu’on en lit, et ceux qui prêtent à la légende, et dont à travers les générations l’esprit d’autrui vient grossir le trésor. Chacun y découvre ce qu’il veut y voir et souvent même bien des miracles de fantaisie qui n’ont jamais existé pour les contemporains. Le roman d’Apulée appartient à ce dernier genre, l’écrivain proprement dit compte à peine, et ressemble à ces maîtres de maison qui se dérobent lorsque vous les cherchez pour faire les honneurs de chez eux. La fable n’est pas de lui, le style emprunte le meilleur de ses grâces à l’hellénisme finissant, et cependant cette œuvre d’arrangement a bravé les âges, elle a mieux fait que vivre et survivre, elle a procréé, d’elle sont nées d’autres merveilles, et dans ce palais des génies, dans cette Farnésine qu’a peinte Raphaël, où Corneille, Molière et La Fontaine ont promené leur fantaisie, dont peut-être, qui sait ? un jour quelque Mozart éveillera les échos, le nom d’Apulée de plus en plus s’est obscurci. C’est qu’on ne bâtit pour la postérité qu’avec le style ; ajoutons que ce récit de l’Amour et Psyché n’est point un roman, c’est une légende, une de ces insufflations mystérieuses que l’esprit humain lance à travers les éternels espaces et qui voyagent sans fin au caprice de tous les zéphyrs, colorées, irisées par toutes les aurores. Il s’agit bien en effet d’Apulée ; d’e ce pauvre Romain d’Afrique né sous Trajan, qui s’en préoccupe ? Apulée s’efface dans l’atrium ; parlez à l’Amour !


HENRI BLAZE DE BURY.


  1. On comprend que je n’entends parler ici ni des traductions dans toutes les langues, ni des éditions si nombreuses dont la première, imprimée sur l’ordre du cardinal Bessarion et par les soins d’un évêque remonte à 1464. On ne peut tout dire, et je renvoie le lecteur à l’excellente notice bibliographique de la récente et fort belle édition due à M. Quantin : l’Amour et Psyché, gravures d’après Natoire, notices par Pons. Paris, A. Quantin, 1877.
  2. Rapprochez de ces vers un vers de la même famille au début des Animaux malades de la peste :
    Les tourterelles se fuyaient,
    Plus d’amour, partant plus de joie !
    et remarquez avec quel art il est jeté là incidemment au plein du courant épique, comme pour s’y noyer et s’y perdre, ce qui le met au contraire en toute valeur. J’ai beaucoup étudié nos grands classiques au point de vue spécial de la facture du vers, de la technique, du métier ; eh bien ! le plus savant, le plus fort, le plus malin, c’est encore La Fontaine ; il les battrait tous. Nos modernes n’ont pas un secret qu’il n’ait deviné. Bonhomme, il l’est, mais en même temps très artiste ; son vers volontiers archaïque se relève à chaque instant par des originalités de tour, des audaces d’enjambement à rendre jaloux un André Chénier :
    Mais un ordre est venu plus pressant et plus fort
    Que la raison…
    Quant au sentiment, nous le connaissons et savons de quel imprévu cette muse est capable, et comme elle vibre naturellement à ce divin mot d’amour, thème obligé de tant de lieux communs et de platitudes. Non ! quoique Lamartine y trouve à reprendre, il est le seul, et, s’il fallait choisir, on serait tenté de dire avec Mme de La Sablière : « Je n’ai gardé que La Fontaine et mon chien. »