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Société asiatique (Paris, France)
Journal asiatiquesérie 6, tome 3 et tome 4 (p. 287-325).


APERÇU
DE LA LANGUE CORÉENNE.
PAR LÉON DE ROSNY.




AVERTISSEMENT.


La langue coréenne est la moins connue de toutes les langues de l’Asie orientale, et jusqu’à présent il n’en existe ni grammaire ni dictionnaire. Cette lacune dans nos connaissances linguistiques provient principalement des lois sévères d’isolement que la Corée, à l’instar du Japon, a cru devoir s’imposer vis-à-vis des Européens. En effet, les villes centrales et les ports de la monarchie coréenne ayant été sans exception fermés jusqu’à présent à tous les Occidentaux, nul n’a pu acquérir dans le pays quelque pratique de la langue et de la littérature. Aussi les seuls renseignements que nous possédions se réduisent-ils à ceux que renferment les livres chinois et japonais, et à quelques remarques pour la plupart confuses ou inexactes des voyageurs dans les mers de l’extrême Orient.

Les premiers mots que l’on sut de la langue coréenne sont dus, je crois, à Henry Hamel, de Gorcum[1], voyageur hollandais qui fit naufrage avec trente-cinq de ses compagnons près de l’île de Quelpaert, et fut constitué prisonnier pendant treize années dans la péninsule de Corée[2]. D’autres renseignements également vagues, et trop défectueux pour servir de base à une étude quelque peu sérieuse d’un idiome encore inconnu, furent publiés successivement par Nicolas Witsen[3], Rob. Broughton[4], le capitaine Basil Hall[5], Murray Maxwell[6], John Mac-Leod[7]. Plus tard Klaproth fit paraître sa traduction du San-kok-tsou-ran, ou Coup d’œil sur les Trois royaumes (Corée, Lou-tchou et Yéso[8]), et y inséra un vocabulaire coréen, extrait en partie des livres chinois et des ouvrages cités plus haut. Les nouveaux secours obtenus depuis lors ont permis de constater dans ce vocabulaire de très-nombreuses incorrections. Vers la même époque, M. de Siebold, de retour du Japon, publia quelques curieux détails qu’il avait obtenus de marchands coréens qui, ayant fait naufrage, avaient été conduits à Nagasaki[9]. Son savant collaborateur, M. Hoffmann, inséra ensuite dans le Nippon de M. de Siebold le résultat de ses études sur la langue coréenne et publia, au moyen de la lithographie, une version coréenne du Livre des mille caractères[10], ainsi qu’une reproduction du Louï-ho, vocabulaire chinois expliqué en coréen[11]. Pendant l’impression de ces ouvrages, M. Medhurst publia, également par la lithographie, une édition du Weï-yu-louï-kiaï, vocabulaire japonais, accompagné de traductions coréennes, du Livre des mille caractères et d’une version anglaise[12].

Outre ce que j’ai pu recueillir d’utile dans les travaux précités, j’ai mis à profit pour ma notice les documents suivants : un cahier manuscrit coréen-russe[13] que je dois à l’obligeance de mon ami M. le docteur Léonard Hegewald, qui a étudié la langue chinoise à Saint-Pétersbourg ; un petit recueil de textes et de phrases coréennes de la Bibliothèque de l’Asiatic Society à Londres ; un petit vocabulaire coréen-anglais de la Bibliothèque de l’East-India House, également à Londres ; un bel exemplaire du Tsien-tse-woen traduit en coréen et qui fait partie de la collection de Stürler ; enfin diverses notes éparses, tant dans mon portefeuille que dans les dépôts du British Museum, de la Bibliotheca Bodleiana, etc. J’ai en outre relevé sur des cartes les mots renfermés dans les vocabulaires que j’ai pu me procurer, et, par un travail de comparaison, il m’a été donné parfois de les corriger l’un par l’autre. De cette façon, j’ai recueilli quelques documents sur la langue et l’histoire de la Corée que j’espère publier successivement par extraits, si ce mémoire, tout imparfait qu’il est sans doute, ne paraît cependant pas absolument dénué d’intérêt.

Il me reste, en terminant, à réclamer l’indulgence des savants pour un travail rédigé avec aussi peu de secours et avec des matériaux souvent fort imparfaits, dont je n’ai pu tirer parti qu’après les avoir soumis au plus pénible contrôle[14]. J’espère cependant que les fautes qui auront pu m’échapper ne seront pas assez graves pour retirer tout l’intérêt que peut offrir, dans l’état actuel de nos connaissances, un premier aperçu de la langue et de la grammaire des indigènes de la Corée, au point de vue de la philologie et de la linguistique générale.

27 septembre 1869.




I. DE L’ÉCRITURE CORÉENNE.


1. Les Coréens, contrairement aux Chinois et aux Japonais, possèdent un véritable alphabet, c’est-à-dire une série de voyelles et de consonnes distinctes, sans ligatures proprement dites.

2. L’alphabet coréen[15] comprend treize voyelles et quatorze consonnes, auxquelles il en faut ajouter cinq servant à la transcription des mots étrangers.

3. Les treize voyelles coréennes se divisent en voyelles simples et en voyelles composées ou diphthongues. En voici la liste :


VOYELLES.
Simples. Composées.
a (japonais ア). ya (japonais ヤ).
œ (français (en, allem. ö). (fr. yeu, allem. ).
o (jap. オ). yo (japonais ヨ).
ou long, (jap. ウ). you (japonais ユ).
bref. Le son é (jap. ヱ) est représenté en coréen par le signe composé ㅔ (ai), et , parfois yeï ou (jap. エ), par ㅖ (yai).
i (japonais イ).
ă bref.


4. Parmi les consonnes coréennes il en est dix simples, dont une aspirée et une nasale, et quatre composées de la consonne simple et de l’aspiration ; ce sont les suivantes :


CONSONNES SIMPLES.
k n t r m p s ts h ng


CONSONNES ASPIRÉES.
tsʽ


5. Les consonnes ajoutées à l’alphabet coréen, pour écrire les mots étrangers, sont :

g d b z

Parmi ces quatre consonnes les trois premières sont composées des éléments de deux consonnes simples, savoir :

g composé de ᄀ k + ㅇ ng
d composé de ㄴ n + ㄷ t
b composé de ㅁ m + ㅂ p

6. Plusieurs consonnes, quand elles sont redoublées, forment, par une sorte de contraction calligraphique, les lettres composées qui suivent :

kk tt ss

7. Enfin, on rencontre dans l’écriture coréenne les groupes suivants :

nk np pt sk st sp

8. Les caractères coréens se tracent syllabe par syllabe, tantôt de haut en bas, tantôt de gauche à droite suivant la forme des caractères et les nécessités de la calligraphie. Dans certains cas les lettres coréennes se réunissent, dans un seul et même groupe, partie de haut en bas et partie de gauche à droite ; ainsi on écrira :


p k t
ou o ou
k k r
pouk kok tour
n a p i m œ
na pi
n a s h a
r k o n
nar syœk hoan

9. Les Coréens, comme les Chinois, les Japonais et les Cochinchinois, font usage d’un pinceau pour écrire les signes de leur langue.

Remarque. — Les Coréens possèdent la seule écriture rigoureusement alphabétique qui soit connue dans l’Asie orientale[16]. Klaproth, suivant lequel cette écriture aurait été inventée en 374 de notre ère dans le royaume de Păik-tse[17], pense que les lettres coréennes sont, comme les signes du syllabaire japonais kata-kana, des portions de caractères chinois[18]. La comparaison de l’alphabet coréen et de l’alphabet tibétain soulève des doutes sur l’opinion du savant sinologue. Voici quelques rapprochements dont nous laissons à d’autres le soin de tirer des conséquences :

Coréen
Tibétain
Valeur k t l m p[19]

Abel Rémusat a été le premier, je crois, à reconnaître quelques ressemblances entre les lettres coréennes et les lettres de l’alphabet choub ou tibétain carré ; il n’a toutefois pas montré beaucoup d’exactitude dans les trois exemples qu’il cite à l’appui de son opinion : il a été moins heureux encore dans ses rapprochements du coréen et du chinois[20].


II. DU SINICO-CORÉEN.


10. Les Coréens ont introduit dans leur langue, à l’instar des Japonais et des Annamites, une grande quantité de mots chinois auxquels ils ont le plus souvent conservé leur signification primitive. Néanmoins la prononciation qu’ils affectent à ces mots diffère parfois assez sensiblement de la prononciation adoptée par les sinologues pour le kouan-hoa ou dialecte mandarinique, et se rapproche au contraire des prononciations des dialectes provinciaux du Kouang-toung et du Fouh-kien, ainsi que de la prononciation des signes chinois figurée dans les dictionnaires des Japonais sous les noms de Kan-won (prononciation de l’époque des Han), Tô-won (prononciation de l’époque des Tang) ou Go-won (prononciation de la dynastie de Ou)[21].

11. Parmi les caractères les plus frappants du dialecte sinico-coréen, on remarque tout d’abord la présence de la finale ㄹ l ou r dans les mots affectés de l’accent bref et qui, dans le sinico-japonais, dans le sinico-annamique, dans le dialecte du Fouh-kien et de Canton, sont terminés par un t ; exemple :

SIGNES. KOUAN- HOA SINICO- CORÉEN SINICO- JAPONAIS SINICO-AN- NAMIQUE FOKKIEN- NAIS CANTONAIS.
jĭh. jĭr. zit. ñut. ñit. yat.
youĕh. wŏr. gwat. ngwiet. gwat. youet.
yĭh. jĭr. zit. ñut. yit. yat.
tsĭh. tsir. sit. tʽat. tchʽit. tsat, tsap.
păh. pʽăr. fat. bat. pat. pat.
chĕh. syœr. zet. tʽyet. kyét. chit.
hiouĕh. hyœr. ket. hwiet. kyét. hiut.
pĭh. pʽir. fit. bout. pit. pit.

12. Les mots affectés de l’accent bref et terminés par k ou p dans le dialecte du Fouh-kien sont figurés avec cette même finale en sinico-coréen.


SIGNES. KOUAN-HOA. SINICO-CORÉEN. FOKKIENNAIS. SINICO-JAPONAIS.
pĕh. păik. pék. fak.
mŏuh. mŏk. bók. mok.
jĭh. ʼip. jip. zif (シフ.)
pĕh. pŏk. pok. fok.
koŭeh. kouk. kok. kok.
sĕh. săik. sik. syok.
tʽăh. tʽap. tʽap. taf (タフ).
lŏuh. lyouk. liouk. lok.
yĭh. ʼyak. ʼek. yek (エキ).
chĭh. syœk. sík. sek.


13. Les principales permutations de consonnes initiales dans les monosyllabes chinois transcrits en coréen sont les suivantes :


Dialecte mandarinique : ch Sinico-coréen : s
n ng
tch ts
f p

Ces permutations, extrêmement simples et naturelles, ne se remarquent que dans quelques cercles de la presqu’île coréenne. Ailleurs l’s est prononcé, tantôt comme le ch allemand dans les mots ich, mich, dich, sich, tantôt comme le ch français, dans chat, chien, chou. Des variations dialectiques analogues ont été constatées au Japon.

14. Les syllabes chinoises terminées par la nasale ng dans la langue mandarinique conservent, dans la notation sinico-coréenne, cette désinence qui s’efface dans le dialecte sinico-japonais[22] ; exemple :

Lang. mand. ting. Sinico-coréen : tyœng.
ming. myœng.
toung. tong.
chang. syang (chang).

15. La désinence n du kouan-hoa, conservée en sinico-japonais, est quelquefois changée en m dans la notation coréenne ; par exemple :

Langue mandarinique : kin. Sinico-coréen : koŏm.
tan. tām.
chin. sim.
nan. nam.
sin. sim.
san. sam.

L’m final se confond souvent avec l’n, non-seulement en coréen, mais encore en japonais et en annamique.

16. Les syllabes prononcées œll en chinois moderne sont transcrites en sinico-coréen par ʼi. Exemple :

Chinois moderne : œll. Sinico-coréen : ʼi.
œll. ngi.
œll. ngi.

La prononciation que nous transcrivons ici ngi, en nous conformant à un usage assez généralement répandu parmi les orientalistes, n’est autre que le son de la voyelle i, précédé d’une inflexion nasale. La différence qui existe entre le son sinico-coréen et le son chinois mandarinique tient à ce que, dans la péninsule, on a adopté, comme on l’a fait d’ailleurs au Japon et en Cochinchine, la prononciation archaïque du Céleste-Empire. Cette prononciation, que nous avons établie ailleurs[23] par une série de faits philologiques ne laissant à cet égard aucun doute, est confirmée par la notation phonétique usitée dans les dictionnaires indigènes. La prononciation du signe , suivant le lexique publié par ordre de l’empereur Khang-hi[24], est ainsi notée : 漎而至切音樲, ce qui veut dire qu’elle résulte du son initial du signe transcrit en kouan-hoa ‘'ʼœll, et de la voyelle du monosyllabe tchi, ce qui forme un son semblable à celui du caractère . La seule incertitude qui puisse rester sur le son que nous étudions demeure dans ce qu’il faut entendre par « le son initial du signe  ». Or, si l’on se reporte à ce signe, dans les dictionnaires, nous le voyons ainsi noté :


而。如之切。人之切。如支切 =ji.
x = j(ou - tch)i (div.[25]) = j(in - tch)i (div.) = j(ou - tch)i (div.)


D’où il résulte que les caractères notés en kouan-hoa œll ont pour prononciation classique le son ji. Si cependant nous cherchons à nous rendre parfaitement compte de ce que les Chinois entendent par la notation initiale j, nous voyons qu’elle répond à une sorte de nasalition qui se rapproche du son de la consonne initiale n. (Cf. les prononciations n cantonaise, fokkiénaise, annamite, japonaise, etc. des signes notés œll et jin dans les ouvrages européens consacrés au kouan-hoa et transcrits avec un n initial dans ces divers dialectes ; cf. aussi les signes employés phonétiquement dans les syllabaires japonais pour figurer le son ni.)

17. Un certain nombre de syllabes chinoises affectées de l’accent bref sont rendues en sinico-coréen avec un p final. Ces mêmes syllabes sont transcrites avec un final dans le dialecte classique sinico-japonais ; exemple :

chĭh. Sinico-coréen : sip. Sinico-japonais : sivʼ シフ.
yĕh. yœp. yevʼ ヱフ.
tăh. tap. tavʼ タフ.
liĕh. lyœp. levʼ レフ.

18. Le tableau suivant fournit la concordance des sons initiaux des signes chinois dans le dialecte mandarinique et dans le sinico-coréen. À côté des signes qui servent en quelque sorte de prototype d’alphabet chinois se trouve leur prononciation coréenne figurée en lettres coréennes, puis la transcription de ces lettres en caractères italiques. Enfin on a mis plus bas en caractères romains la notation phonétique du son initial des signes dans la langue mandarinique (kouan-hoa) :

1 Dentales (gutturales).
k[yœn] k[] k[oun] ʼ[œn]
k g ʼ
2 Labiales (linguales).
t[ong] [yœn] t[yœng] n[yœn]
t d n

3 Palatales.
ts[i] tsʽ[a] ts[yang] n[]
tch tchʽ dj ñ
4 Labiales fortes.
p[yœng] [yœng] p[i] m[a]
p b m
5 Labiales faibles.
p[œp] p[ou] m[an]
f n m
6 Dentales-sifflantes.
ts[yang] ts[yœng] ts[yang] s[im]
ts tsʽ dz s
7 Chuintantes.
ts[i] tsʽ[your] ts‘[youn]
tch tchʽ tch
8 Gutturales.
ʼ[ap] h[yang] ʼ[yang] h[oang]
y h y h
9 Linguo-dentales ᄅᆡ
l[ăi] ʼ[ir]
l j


19. On fait usage en Corée, comme au Japon, de plusieurs systèmes de prononciation pour les mots d’origine chinoise ; on lira, par exemple :

sŏk-kin ou tsouk-kom « maintenant » ( en japon. tada-ima ).

myeʼi-syé ou myœng-syœng « la renommée » ( en japonais : meïseï ).
tsi-to ou ti-to « une carte géographique » ( en japon. yédzou ).
ot-tyeʼi ou lo-tsyœng « un voyage » ( en japonais : rotei ).

Ces variations, qui présentent les plus étroites affinités avec celles que l’on remarque dans les dialectes japonais, ont probablement une même origine. La différence qui s’observe, par exemple, entre les lectures meï et myong, teï et tsyong, se retrouve identiquement au Japon :

meï ou myô, teï ou tsyô, etc.

Quant à l’usage spécial de ces différents dialectes, il nous est encore inconnu, bien que nous soyons tenté de croire qu’il peut en être encore à cet égard dans la péninsule de Corée comme dans l’archipel du Nippon[26].

20. Les Coréens font souvent usage de signes chinois pour écrire leurs livres. Lorsqu’ils voient un de ces signes, ils peuvent le lire de deux façons différentes. La première consiste à prononcer le son qu’on lui affecte en sinico-coréen ; la seconde, à le traduire en prononçant le mot de la langue coréenne proprement dite qui répond au signe idéographique. Le tableau ci-dessous fournira quelques exemples de ce système, qui rappellent ce que les anciens grammairiens espagnols et portugais ont désigné, à propos du japonais, sous les noms de koyé ( コエ « son »), et de yomi ( ヨミ « lecture ») :


SIGNES CHINOIS. SIGNIFICATION. PRONONCIATION SINICO-CORÉENNE. LECTURE CORÉENNE.
ciel. tʽyœn 하ᄂᆞᆯ hanăr
terre. ti ᄉ다 sta
soleil. ʼir nar
homme. ᅀᅵᆫ zin 사ᄅᆞᆷ sarăm
femme. nyœ ou ᅀᅭ zyo 계집 keïtsip


21. Certains mots peuvent être indifféremment lus en sinico-coréen ou en coréen ; d’autres doivent être lus seulement suivant l’une de ces façons. Lorsqu’on peut lire un signe chinois aussi bien suivant l’un et l’autre système, on s’attache cependant à associer de préférence des mots de même origine, de façon à former le moins possible de mots composés ou de locutions bâtardes. Mais il arrive maintes fois que cette latitude n’est point accordée au lecteur, et que la signification précise du signe idéographique dépend, pour le coréen, du mode employé pour le lire.

22. À l’exemple des Fokiénais, des Cantonais, des Annamites et des Japonais, les Coréens emploient quelques signes idéographiques, formés d’après le système des Chinois, mais qui ne se rencontrent pas dans l’écriture de ces derniers. Je n’ai pu trouver nulle part le catalogue de ces signes.


III. OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR LA LANGUE CORÉENNE.


23. La situation géographique de la Corée, qui semble n’être qu’une partie de la Chine, fit présumer tout d’abord que les Coréens parlaient un dialecte de la langue chinoise ou, pour le moins, un idiome de la même famille. Bien que nous n’ayons jusqu’à présent que des documents très-imparfaits sur le coréen, il paraît cependant hors de doute que cette opinion préconçue doit être complètement abandonnée.

Si l’on examine le vocabulaire coréen, on y découvre, il est vrai, une assez grande quantité de mots chinois ; mais on n’en rencontre pas moins dans le japonais, et cependant il est admis aujourd’hui que cette dernière langue et le chinois ne présentent point d’affinité primitive. On peut assez exactement, ce me semble, comparer la position du coréen vis-à-vis du chinois à celle du persan vis-à-vis de l’arabe. C’est un fait parfaitement constaté que l’iranien dépend de la famille indo-européenne : son lexique renferme néanmoins une foule de mots arabes, ce qui revient à dire, une foule de mots sémitiques ; de même le vocabulaire coréen comprend toute une suite de mots et d’idiotismes chinois, sans que pour cela il cesse d’avoir un fonds absolument distinct[27].

Le vocabulaire qui suit donnera quelques exemples de ce que nous venons d’avancer. Il eût été facile de l’étendre davantage, mais, comme il ne peut guère amener qu’à des résultats négatifs, nous avons cru devoir le renfermer dans d’étroites limites.


VOCABULAIRE CORÉEN-CHINOIS.
Coréen. Chinois.
Ciel hanăr tien.
Étoile pyœr sing.
Vent părăm foung.
Pluie pi yu.
Année hăi nien.
Montagne moï chan.
Rivière naï tchouen.
Eau mour choui.
Feu pour ho.

Terre hourk, hark ti.
Pierre tor chi.
Mer pata hăï.
Plante pʽour tsʽao.
Oiseau saï niao.
Homme sarăm jin.
Lire nirkŭr tou.
Voir por kien.
Acheter sar maĭ.
Vendre pʽăr maï.
Couler hourour liœou.
Cent păik* pĕh.
Mille tsʽyœn* tsien.
Nord pouk-nyœk* pĕh.
Est tong-nyœk* toung.
Sud nam-nyœk* nan.
Ouest syœ-nyœk* si.
Cheval mar* ma.
Chameau yak-taï* lŏh-t‘o.
Mouton yang* yang.
Raisin pʽho-to* pou-tao.
Haïr han-hăr* han.
Répondre tăi-tap* toui-tăh.


24. Comparé au vocabulaire japonais, celui des Coréens ne présente également qu’un petit nombre de ressemblances, desquelles on ne peut rien déduire, ce nous semble, relativement à ia question de parenté des deux idiomes. Cependant il existe quelques rapports frappants entre certaines formes grammaticales du japonais et du coréen ; et, bien que ces cas d’affinités soient peu nombreux, ils n’en méritent pas moins l’attention des philologues, car ils portent sur une partie importante de la lexicographie et prêtent en outre à des déductions confirmées à la fois par l’anthropologie, par l’histoire, et, si ce n’était anticiper sur ce qui suit, j’aurais probablement ajouté par la linguistique. Ces rapprochements grammaticaux consistent : 1o dans les postpositions ou suffixes ka, japonais ga ;na, japonais no pour le génitif ; — i, yi, japonais ni, ye pour le datif ; 2o dans les désinences verbales ta pour le prétérit, — ô pour le futur, qui existent aussi bien en coréen et en japonais[28].

Nous avons constaté un peu plus haut que le vocabulaire coréen différait généralement de celui des Japonais. Devons-nous en conclure que les deux idiomes dépendent de deux souches radicalement distinctes l’une de l’autre, ou bien avons-nous quelques raisons pour pencher en faveur de l’opinion qui tendrait à les considérer comme deux rameaux d’un même groupe linguistique. Examinons.

C’est un fait aujourd’hui parfaitement constaté que dans les idiomes de la famille tartare, les mots, ceux surtout qui servent à désigner les objets d’un usage habituel ou journalier, sont radicalement différents les uns des autres ; tandis que les rapports lexigraphiques que l’on remarque entre deux ou plusieurs idiomes de ce grand groupe linguistique portent presque uniquement sur des noms de charges, de dignités, de science, d’art ou de philosophie religieuse[29].

D’autre part, la philologie moderne a reconnu que l’élément fondamental de la classification des langues était leur système grammatical, ou, en d’autres termes, l’ensemble des lois qui président à la formation de leurs mots et de celles qui régissent et constituent leur syntaxe.

Or, si l’on examine la langue coréenne au moyen du criterium que nous venons de nous poser, nous sommes appelé à reconnaître : 1o un vocabulaire composé, de même que celui des Japonais, de mots dont les plus usités diffèrent le plus souvent de ceux des autres nations à type tartare, tandis que ceux qui ont trait à la morale, aux sciences, aux arts, se rapprochent souvent de ceux des Mandchoux et des Mongols par exemple, parce que, à l’instar de ces derniers, les Coréens les ont empruntés à la Chine ; 2o un système grammatical et une construction phraséologique généralement conformes à ceux qui constituent le caractère principal de la vaste famille des langues tartares.


IV. DE LA GRAMMAIRE CORÉENNE.


25. Substantif. — Les substantifs coréens ne sont, pour la plupart, composés que d’une ou de deux syllabes, et peuvent être souvent exprimés aussi bien en langue indigène proprement dite qu’en dialecte sinico-coréen ; ainsi on dira :

   ʼip ou   kou « la bouche » (chinois :    kʽœou ; japonais : koutsi).
 ‘nara ou kok « le royaume » (chinois : koŭœh ; japonais : kouni).
sŏrăï ou ʼoum « le son » (chinois : yin ; japonais : koyé).
ᄅᆡ

26. Certains substantifs, au contraire, ne sont habituellement exprimés que par des mots d’origine chinoise[30], comme :

   syœng « le naturel » (chinois :    sing[31]).
koung « le palais » (chinois : koung[32]).

syœng « une ville » (chinois : tching).
pʽho-to « le raisin » (chinois : pou-tao).

27. La plupart des noms de dignités ou de fonctions publiques sont aussi empruntés à la langue chinoise :

hoang-tyé « l’empereur » (chinois : hoang-ti).
tʽai-tsă « l’héritier présomptif » (chinois : taï-tsze).
ᄌᆞ
tyo-tyœng « la cour (du souverain) » (chinois : tchao-ting).
taï-tsyang « le général » (chinois : ta-tsiang).

28. Un certain nombre de noms de professions ou de métiers ont été importés de Chine en Corée, comme :

tʽong-să « un interprète » (chinois : tʽoung-sse).
ᄉᆞ
hoa-ʼouœn « un peintre » (chinois : hoa-youen).

ouiʼouœn « un médecin » (chinois : yi-yôuen).

29. Enfin, une grande quantité de noms d’histoire naturelle, d’instruments et d’ustensiles de tous genres, ont conservé quelque peu altérée, dans la presqu’île de Corée, la forme qu’ils ont encore aujourd’hui en langue chinoise :

tsʽa « le thé » (chinois : tcha).
zyou-oun « le mercure » (chinois : choui-yin « argent liquide »).
ᄉᆞ să-tsăi « le lion » (chinois : sse-tsze).
ᄌᆡ
tsyou-hong « le vermillon » (chinois : tchou-houng).
pi-pʽa « la guitare » (chinois : pi-pa).

30. Déclinaison. — La déclinaison des substantifs coréens n’a point lieu comme dans les langues flectives par des variations de désinences inséparables de la racine, mais seulement par l’adjonction de quelques postpositions qui possèdent par elles-mêmes un sens propre et qui ne subissent aucune altération en se joignant aux noms près desquels elles déterminent les cas.

31. La postposition du génitif est en coréen na ( na). Elle rappelle la postposition correspondante du japonais no et la désinence mandchoue ᠨᡳ ni usitée pour exprimer le même cas dans les noms terminés par une consonne autre que n ; je crois, en outre, retrouver dans deux autres langues de la famille tartare des particules qui proviennent de la même origine, bien que de prime abord elles paraissent différer les unes des autres. Ces différences proviennent de quelques transpositions de lettres dont on retrouvé de nombreux exemples dans la grammaire comparée des idiomes de l’Asie centrale, et dont il n’est pas absolument impossible de saisir la cause. Si l’on examine le système général de ces transpositions, dont on rencontre d’ailleurs l’analogue dans plus d’une langue étrangère à cette famille, et si l’on tient compte des permutations naturelles qui ont lieu dans les lettres constitutives de certains mots, on arrive à établir des liens de parenté qui échappent au premier coup d’œil. Je crois donc pouvoir rapprocher la particule du génitif coréen na, non-seulement du japonais et du mandchou, comme on l’a vu tout à l’heure, mais encore des marques du datif dans les langues suivantes :

Ouigour : نىنگ ning ; — mongol : ᠣᠨ yin et ᠥᠨ oun ; — tibétain : འི hi, ཡི yi, ཀྱི kyi, གི gi, et གྱི gyi ; — turc : ڭِِ in, etc.

32. La postposition du datif est noŭr ( ), et répond au japonais ni. Si l’on tient compte de l’observation que j’ai présentée à l’occasion de la particule du génitif, on pourra également rapprocher du coréen noŭr les particules ᠢᠠᠷ yar, et ᠲᠣᠷ tour du mongol ; — ཏུ tou, དུ dou, རུ rou du tibétain ; — ᡩᡝ du mandchou, etc. Dans cette dernière langue, on n’a rien conservé qui rappelle la postposition coréenne, mais bien une forme qui se rapproche du dou tibétain et du tour mongol.

33. La postposition de l’accusatif rou rappelle le suffixe tibétain , et, de même que ce dernier, on se dispense parfois de l’indiquer dans la composition phraséologique[33].

34. Comme postposition de l’ablatif, les vocabulaires coréens-japonais nous donnent la particule 부틀 pout‘our, qui répond au chinois tsze, et au japonais ヨリ yori, dans le sens du latin ex ou de l’anglais from. Dans son Voyage au Japon, M. de Siebold a recueilli le mot isya[34], qui est, suivant lui, la particule ordinaire de l’ablatif. Nous sommes trop peu certains du rôle précis de ces deux particules pour nous permettre d’en faire l’objet de rapprochements philologiques.

35. Toutes les fois que cela n’est pas absolument nécessaire, et qu’il ne s’agit point, dans une phrase, de nombrer des objets ou de mettre leur quantité en opposition avec un objet isolé, on n’indique le pluriel dans les noms par aucune particule ou désinence particulière ; ainsi l’on dira :

saram « l’homme », ou « les hommes ».
ᄅᆞᆷ
ᄆᆞᆯ mar « le cheval », ou « les chevaux ».

Dans ce cas, le contexte seul des phrases indique si les substantifs qu’elles renferment doivent être entendus au singulier ou au pluriel.

36. Les postpositions ou particules que nous venons de voir répondent plutôt à des articles qu’à des désinences de cas proprement dits, puisque, jointes aux noms, elles n’en altèrent aucunement la forme, et que d’ailleurs elles peuvent, pour la plupart, être exprimées isolément.

37. On peut résumer, en conséquence de ce qui précède, les particules qui servent de base à la déclinaison simple, dans le paradigme suivant :


SINGULIER OU PLURIEL.
 Nominatif   ″   ″ le, la, les.
Génitif
na
du, de la, des.
ᄀᆞᆯ kar

Datif
ʼi
à, à la, au, aux.
noŭr
Accusatif rou le, la, les.
Ablatif
poutʽour
de, de la, du, des.
ou isya


38. Lorsque la clarté de la phrase exige que l’idée de la pluralité d’un substantif soit indiquée, on emploie, soit le procédé de la réduplication du mot, soit le procédé qui consiste à joindre au substantif un mot indiquant le nombre.

39. Le procédé de réduplication se trouve d’une manière identique en japonais, et dans plusieurs autres langues de l’extrême Orient ; ainsi l’on dira : 포도 pʽo-to « le raisin », 포도포도 pʽoto-pʽoto « les raisins », tout comme en japonais : ヒト hito « l’homme », ヒト〲 hito-hito « les hommes ».

40. Parmi les mots employés également pour indiquer la pluralité dans les substantifs, nous citerons les suivants :

mourout « tous » (en chinois fan ; en japonais oyoso).
motour « les, tous, beaucoup » (chin. tchu ; jap. moromoro).

takăi « tous ensemble» ( chinois :  ; japonais : mina[35]).
ᄀᆡ
etc. etc.

41. En coréen, de même que dans toutes les langues de la race mongole, le nom au génitif précède constamment le substantif dont il est le complément. L’adjectif, considéré comme un génitif qualificatif, se place aussi devant le substantif auquel il se rapporte.

42. Lorsque l’on forme, à l’aide de deux substantifs, le premier qualifiant le second, un substantif composé répondant à une idée simple, dans la pratique on omet la particule du génitif. Il en est de même en japonais.

43. Adjectif. — Les adjectifs coréens ne sont susceptibles d’aucune variation pour indiquer les genres et les nombres. Ils ont, pour la plupart, la désinence en r qui est également celle des verbes ; exemple :

nourkour ʼœrir ᄅᆞᆷ arămtaʼor
« vieux ». « jeune ». « beau ».

44. Comparatif. — Le comparatif se forme en coréen, comme en japonais et dans la plupart des autres langues tartares, à l’aide de la particule ou postposition de l’ablatif jointe au second terme de la comparaison ; ainsi on dira :


ʼi sour-tsan ʼi tsʽa-wan- ʼisya kʽountai
cette vin-tasse cette thé-tasse- à partir de grande
(nota ablativi.)

pour rendre cette phrase :

« Cette tasse-à-vin est plus grande que cette tasse-à-thé. »


45. Superlatif. — Le superlatif se forme, en coréen, à l’aide de diverses particules, qui, jointes à l’adjectif, lui ajoutent l’idée de « extrêmement, beaucoup, très » ; on dira de la sorte :


ᄀᆞ ᄒᆞᆯ
kă-tsang tsyœng-hăr
« extrêmement habile », ou « très-habile[36] ».


46. Numération. — Les Coréens font usage de deux séries de nombres ; l’une est empruntée à la langue chinoise, l’autre appartient à l’idiome national de la péninsule[37] : toutes deux sont basées sur le système décimal.

Voici la double série des dix premiers de ces noms de nombre :


VALEUR. SINICO-CORÉEN. CORÉEN. VALEUR. SINICO-CORÉEN. CORÉEN.
Un. ᄒᆞᆫ hăn ʼir Six. ʼyœsout ryok
Deux. tou ʼi Sept. nirkop tsʽir
Trois. sok sam Huit. yœtarp pʽar
Quatre. nœk ᄉᆞ Neuf. ahop kou
Cinq. tasăt ʼo Dix. yœr sip
ᄉᆞᆮ


47. Pour former les multiples de dix, on fait précéder les mots yœr ou sip « dix » des noms d’unités, et l’on place ces mêmes noms après le mot « dix » lorsqu’on veut ajouter des unités aux dizaines :

tou-ʼyœr ou ʼi-sip
sok-ʼyœr-tou
« vingt ».
ou
tasat-ʼyœr ou ʼo-sip sam-sip-ʼi
ᄉᆞᆮ
« cinquante ». « trente-deux ».
et ainsi des autres nombres.

48. Il faut remarquer toutefois que, dans la pratique quotidienne, on emploie de préférence les noms de nombre d’origine chinoise, lorsqu’il s’agit de quantités supérieures à la dizaine.

49. Pronom. — Les pronoms personnels que nous avons rencontrés répondent exactement aux pronoms analogues de la langue mandarinique. Pour la première personne, on emploie na ou naï (chinois : ngo[38]) ; pour la seconde personne, on se sert de nyœ (chinois : ni) ; pour la troisième personne, enfin, on fait usage de 다를 tarour (chinois : ta), et, d’après Medhurst, de tsyœ, qui répond au signe de l’écriture idéographique pi.

50. Dans le dialecte sinico-coréen, on emploie les pronoms personnels suivants :

ʼa « je ou moi » (chinois : ngo).
ʼyœ « toi ou vous » (chinois : joù).
pʽi « lui, celui-ci » (chinois : pi).

Pour le pluriel, on fait usage des mêmes suffixes qu’en chinois, et l’on écrit, par exemple : 아등 ʼa-toung « nous » (chinois : 我等 ngo-teng).

51. Les pronoms possessifs se rendent, en coréen, par les pronoms personnels mis au génitif, ainsi que cela se passe en chinois et en japonais.

52. Parmi les pronoms démonstratifs, nous citerons :

ʼi ou i « ce, cette, celui-ci » (chinois : tsze).
kou « celui-là, celle-là, cela » (chinois : ki).

Ces pronoms se placent immédiatement avant le nom ; exemple :

이방ᄌᆞ ʼipang-tsă* « cette maison ».

53. Le pronom réfléchi est 스스로 sousouro « soi-même », et répond au chinois tsze et au japonais ミジカラ midzoukara.

54. Les pronoms indéfinis que nous avons rencontrés sont les suivants :

mouroŭt « tous » (répondant au signe chinois fan).
takaï « tous ensemble » (chinois : kiaï, jap. mima).
ᄀᆡ
ʼamo « quelqu’un » (chinois : mœou).
ᄆᆡ maï « chaque » (chinois : maï).
kak « chacun » (chinois : kŏh).

55. Le pronom interrogatif le plus usité paraît être 누고 noukou ; il répond au chinois choui « qui ? lequel ? laquelle ? » :

누고 능 ᄒᆞᆯ알 noukou noung hărʼar ? « qui peut savoir ? »

On emploie également le pronom 얻지 ʼottsi[39] « quel ? » dans le même cas que le chinois ho :

얻지 날 ʼottsi nar « quel jour ? »

56. Le pronom relatif paraît se rendre à l’aide du mot pa, dans le sens du chinois so, lequel a la valeur de « lieu, endroit » (conf. le japonais トコロ tokoro) ; mais il reste la plus grande incertitude sur la manière dont ce mot est employé dans la phraséologie coréenne.

57. Verbe. — Les verbes coréens n’ont point de désinence particulière pour indiquer les personnes. Les substantifs qui les précèdent, ou les pronoms, (qui sont d’ailleurs d’un usage peu fréquent), ou bien enfin le sens général de la phrase, permettent de déterminer leur rôle vis-à-vis du sujet.

58. La lettre r est généralement la désinence caractéristique des verbes à l’infinitif, ou plutôt à l’indicatif présent.

59. Dans le petit nombre de textes coréens que nous avons pu nous procurer, le verbe apparaît dans un état d’invariabilité continuelle, et il semble qu’il ne soit pas plus susceptible de formes qu’en malay ou en siamois. Il paraît cependant que, dans la langue vulgaire, il existe une sorte de conjugaison dont les principaux caractères sont les suivants : le passé a pour désinence a ou ta (comme en japonais) ; le futur a pour désinence ô (également comme en japonais). Ainsi l’on formera avec tsʽir « frapper », ou « je frappe », tsinta « je frappais », tsiriô « je frapperai ». L’impératif de ce même verbe ne se distingue de l’infinitif que par sa désinence en a : ts‘ira « frappe ! »

Pour les temps composés, on fait usage, absolument comme en japonais, d’un auxiliaire qui finit par devenir partie intégrante du verbe ; ainsi l’on dira : tsîopnoi « être frappé », tsîrinta « avoir été frappé », tsîrintos « je serai frappé », etc.[40]

60. La conjugaison négative des verbes coréens les rapproche encore des verbes japonais, lesquels du reste sont formés suivant les lois de la grammaire tartare. M. de Siebold nous en fournit un exemple : ainsi du verbe affirmatif tsir « je frappe », que nous avons vu tout à l’heure, on forme le verbe négatif tsîdzî-anir-hawo « je ne frappe pas », à l’aide de la particule interfixe négative anir « ne pas, n’être point », — tsîdzî-anir-hayâsô « je n’ai pas frappé », — tsîdzî-anir-kapo (?) « je ne frapperai pas ».

61. Au verbe auxiliaire chinois weï répond en coréen le mot 위ᄒᆞᆯ ʼoui-hăr « être, faire », dont la seconde syllabe pourrait bien être l’équivalent du japonais ナル narʼ « devenir, être » ; d’autant plus que nous retrouvons cette désinence jointe à un autre mot 올ᄒᆞᆯ ʼorhăr « pouvoir ») qui a son analogue également en japonais.

62. On trouve aussi le mot 이실 ʼisir, dans les sens de « avoir, être », et qui semble composé de ʼi, indiquant « l’existence», et de sir « faire ». (Cf. le japonais 為ル sourou.)

63. Particules. — Les Coréens remplacent nos prépositions par des postpositions, comme cela a lieu dans les langues tartares ; ainsi l’on dit :

ᄌᆞ ᄃᆡ
ʼi pangtsă* kaontăï
« cette-maison-dans », pour « dans cette maison ».

64. Les conjonctions, souvent omises, ne sont employées que lorsqu’elles sont absolument indispensables à l’intelligence du discours ; on écrira de la sorte :

ᄂᆞᆯ ᄯᅡ
hanăr sta kamour nourour
ciel terre bleu jaune
pour « le ciel et la terre sont (l’un) bleu et (l’autre) jaune ».
ᄂᆞᆯ ᄯᅡ ᄉᆞ
hanăr sta-kar săʼi
ciel terre-de intérieur
pour « à l’intérieur du ciel et de la terre », ou mieux « entre le ciel et la terre ».


Tels sont les principaux faits que j’ai pu recueillir sur les caractères de la langue coréenne. Ils sont évidemment fort incomplets, et il est très-probable qu’un certain nombre d’entre eux devront être rectifiés lorsque nous aurons entre les mains de plus amples matériaux pour aborder leur étude, car il ne faut pas oublier que nous ne possédons encore aucun texte dans lequel on puisse voir appliquées les règles fondamentales de la composition et de la transformation des mots. Les seuls documents que nous avons à notre disposition sont, à une ou deux très-médiocres exceptions près, des traductions du chinois, où l’on a suivi l’original d’une manière servile, ce qui a nécessairement dénaturé la phraséologie coréenne. Quoiqu’il en soit, il nous semble résulter de ce que nous avons examiné dans le courant de ce travail la parenté évidente du coréen et des idiomes dits tartares de l’Asie centrale, en observant toutefois que cette affinité ne repose que sur l’emploi de procédés grammaticaux analogues et non point sur la ressemblance des vocabulaires. Peut-être découvrira-t-on un jour des identités de racines entre les diverses langues de la haute Asie ; mais jusqu’à présent la plupart d’entre elles ne se rapprochent que par une homogénéité de grammaire qui permet de leur associer également la langue originale et encore si peu connue de la péninsule de Corée.

  1. Voyez la notice que j’ai donnée de ce voyageur dans la Biographie générale de Firmin Didot frères.
  2. Journal van de ongelukkige voyagie van’t jacht De Sperveer gedestineerd na Tajowan in’t jaar 1653. Rotterdam, 1668 ; in-4o.
  3. Noord-en-Oost Tartarye. Amsterdam, 1705 ; 2 vol. in-fol.
  4. A Voyage of discovery to the North-Pacific Océan.
  5. Account of a Voyage of discovery to the west-coast of Corea. London, 1818 ; in-4o.
  6. Voyage en Chine, etc. par M. H. Ellis. Paris, 1818, t. II.
  7. Narrative of a Voyage in his Majesty’s late Alceste to the Yellow Sea, along the coast of Corea. London, 1817 ; in-8o.
  8. Aperçu général des Trois-Royaumes. Paris, 1832 ; in-8o.
  9. Archiv zur Beschreibung von Japan. Leiden, 1832 ; in-fol. (part. vii).
  10. Tsiän-dsü-wen, sive Mille litteræ ideographicæ, opus sinicum origine, cum interpretatione kôraiana. Lugd. Batav. 1833 ; in-4o.
  11. Lui-ho, sive Vocabularium sinense in koraïanum versum. Lugd. Batav. in-4o.
  12. Translation of a comparative vocabulary of the Chinese, Corean and Japanese languages, by Philosinensis. Batavia, 1835 ; in-8o.
  13. Речникъ Алфабита Кораискаго ; in-4o, ms.
  14. J’ai entrepris la composition de ce mémoire, moins pour faire diversion avec mes études japonaises et chinoises, que parce qu’il me permettait de mettre en lumière plusieurs faits importants sur lesquels je dois m’appuyer pour établir mes doctrines sur les migrations primitives des races civilisatrices de la Chine.
  15. L’alphabet communément usité en coréen est désigné, suivant Klaproth, sous le nom de ghin-boun. — On trouve une liste des signes coréens (Tsyô-sen-no kana), disposée suivant l’ordre du syllabaire japonais, à la fin du Dictionnaire japonais-chinois Yeï-taï-sets-yô-mou-zin-sô, et une autre dans l’édition originale du San-kok-dzou-ran ; mais elles répondent assez mal à l’alphabet que nous possédons, et paraissent l’une et l’autre également fautives.
  16. Le célèbre géographe allemand Ritter se trompe quand il dit : « So haben sie (die Koreaner) doch auch für ihre eigene Sprache ein Alphabet angenommen, dem Wesen nach deni japanischen Syllabar-System ähnlich. (Erdkunde, vol. III, p. 635.) L’abbé Callery était aussi dans l’erreur, quand il disait que l’écriture coréenne « n’offrait d’affinité réelle qu’avec l’écriture japonaise, à laquelle probablement elle a donné naissance ». (Revue de l’Orient, t. V, p. 290.)
  17. Ce royaume était situé sur le territoire qui forme aujourd’hui les deux provinces de Tch’oung-thsing et de Hoang-haï.
  18. Aperçu de l’origine des différentes écritures de l’ancien monde, p. 26.
  19. Ajoutons, pour mémoire, que la lettre coréenne ㅁ m rappelle la même lettre de l’alphabet ם hébraïque, et la lettre coréenne ㅅ s la même lettre ス de l’alphabet japonais kata-kana.
  20. Recherches sur les langues tartares, p. 83.
  21. Voyez le Rapport de Son Exc. le Ministre d’État sur la composition d’un Dictionnaire japonais-français-anglais (Paris, 1862 ; in-8o), p. 10.
  22. Voir cependant l’observation consignée ci-après au § 19.
  23. Dans le fragment de l’Histoire de la langue chinoise, auquel l’Institut de France a accorde un prix de 1200 francs au concours de linguistique en 1861.
  24. Khang-hi-tsze-tièn.
  25. Par le mot « divisez », on veut dire qu’il faut prendre l’initiale j de jou, et la joindre à la finale i de tchi.
  26. Voyez, sur cette question, la notice que nous avons traduite de la grande Encyclopédie japonaise Wa-kan-san-saï-dzou-yé (dans la Revue orientale et Américaine, t. VIII, p. 206).
  27. Nous avons mis un astérisque aux mots chinois introduits dans le sein de la langue coréenne, mais qui ne sont pas congénères aux mots de ce dernier idiome.
  28. Voyez l’Introduction à l’étude de la langue japonaise, p. 5, et de Siebold, Archiv zur Beschreibung von Japan, part. vii.
  29. Voy. Abel Rémusat, Recherches sur les langues tartares, p. 394 ; Alfr. Maury, La terre et l’homme, p. 437.
  30. Il en est de même en japonais.
  31. Medhurst donne à la place du mot indigène coréen les mots 텬셩 tʽhyœn-syœng ; mais il est évident que ces mots sont chinois et répondent aux signes idéographiques 天性 tʽien-sing, c’est-à-dire « la nature rationnelle, telle que le Ciel la produit à la naissance de chaque homme. »
  32. Le mot tsip, donné par Medhurst comme synonyme indigène du sinico-coréen koung*, signifie simplement « une maison »), et répond plus exactement au signe de l’écriture idéographique kia, bien qu’on l’emploie comme lecture des signes chinois suivants qui sont considérés comme synonymes : 殿, , , etc.
  33. Il en est de même en mandchou (Kaulen, Ling. mandsh. Inst. p. 26).
  34. Archiv zur Beschrcibung von Japan, Nippon vii, p. 11.
  35. On lit par erreur mana dans le Vocabulaire de M. Medhurst.
  36. Tsʽyœn-tsa-moun, 599-600.
  37. Une liste de cette seconde série de noms de nombre, un peu différente de celle-ci, a été donnée par M. Pihan, dans son bel et intéressant Exposé des signes de numération usités chez les peuples anciens et modernes, p. 24.
  38. Ngo is confounded with wo and no (Morrison, Dictionary of the Chinese Language, part ii, p. 206).
  39. D’après Medhurst. 엇디 ʼosti, d’après M. de Siebold. Ce mot doit se prononcer otti.
  40. Cf. Siebold, Archiv zur Beschreibung von Japan, vii, p. 11.