Antoinette de Mirecourt/08

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 57-65).

VIII.


Une brillante cavalcade de chevaux bondissants et de voitures richement décorées s’arrêtait le lendemain, vers midi, devant la maison de madame d’Aulnay. Le magnifique équipage du colonel Evelyn s’y faisait surtout remarquer ; le colonel lui-même se tenait près de sa monture, et l’air ennuyé et contraint répandu sur sa figure indiquait clairement qu’il se trouvait là contre son gré.

Tout ce monde élégant riait, caquetait et semblait dominé par la plus charmante gaieté, lorsque tout-à-coup la porte de la maison s’ouvrit, et la jolie madame d’Aulnay en sortit radieuse, distribuant de tous côtés des saluts et des sourires pleins d’amitié. À sa suite venait Antoinette. La fraîche et naïve gaieté de la jeune fille paraissait singulièrement assombrie, mais ce changement ne la rendit que plus belle aux yeux d’un grand nombre.

Comme madame d’Aulnay posait le pied sur le trottoir, le colonel Evelyn s’approcha d’elle et d’une voix dans laquelle il s’efforça vainement de faire paraître de l’empressement, il lui demanda de vouloir bien honorer sa voiture en y prenant place près de lui.

Elle fit en souriant agréablement un léger signe d’assentiment, puis se retourna pour répondre à quelques uns des galants cavaliers qui venaient s’informer de sa santé. Tout à coup, elle vit le major Sternfield s’approcher d’elle et lui demander avec insistance de l’accompagner dans sa carriole, attendu qu’il avait à lui communiquer des choses de grande importance. Le fait est qu’il avait une hâte impatiente de connaître la raison pour laquelle Antoinette avait refusé de le recevoir la veille, aussi bien que de savoir la cause de ce chagrin dont Justine avait parlé.

Madame d’Aulnay accorda volontiers la demande qui lui était faite : elle n’était pas fâchée, d’un autre côté, d’infliger une bonne fois un petit châtiment à ce misanthrope colonel qui semblait considérer comme une lourde charge de l’avoir dans sa voiture. Cependant, comme elle avait préalablement arrêté qu’Antoinette et le major Sternfield seraient de compagnie pendant qu’avec le colonel Evelyn elle ouvrirait la marche, elle se trouva un peu embarrassée en voyant ses plans dérangés.

Après un moment de réflexion, elle se tourna vers le colonel et lui dit, un joli sourire sur les lèvres que le major Sternfield s’étant reposé sur sa charité, elle ne pouvait faire autrement que de le recevoir dans son petit équipage à elle.

— Mais voici mon substitut, continua-t-elle en poussant tout-à-coup en avant la jeune Antoinette qui, depuis quelques instants, était occupée à regarder autour d’elle avec une préoccupation qu’on ne voyait guère souvent sur sa douce figure.

Complètement prise au dépourvu, indignée outre mesure de se voir imposer aussi arbitrairement la compagnie d’un homme si peu bienveillant, Antoinette recula d’un pas et déclara avec énergie qu’elle ne voulait pas consentir à un tel arrangement, “ que les chevaux du colonel semblaient être trop fougueux. ”

D’un mouvement presqu’imperceptile de lèvres, le colonel Evelyn s’empressa de l’assurer que ses coursiers, quoique pleins de feu, étaient cependant parfaitement rompus. Pendant ce temps-là, madame d’Aulnay s’était approchée d’elle et lui murmurait impétueusement aux oreilles :

— Veux-tu donc l’insulter publiquement ? Acceptes de suite.

Antoinette se rendit donc malgré elle à l’injonction qui lui était faite. Pendant que le colonel arrangeait soigneusement les riches fourrures de la voiture autour d’elle, il ne put s’empêcher de se dire :

— Quelle comédie ! Quelques jeunes qu’elles soient, quelques sincères qu’elles paraissent être, elles se ressemblent toutes.

Pendant qu’il faisait reculer ses chevaux afin de permettre au major Sternfield — qui, en voyant ces arrangements, commençait à regretter sa démarche — et à madame d’Aulnay de prendre les devants, celle-ci insista pour qu’il gardât la tête, déclarant que ses magnifiques coursiers étaient précisément ce qu’il y avait de mieux pour ouvrir la procession.

Bientôt les excursionnistes s’élancèrent gaiement et fièrement, faisant retentir l’air des sons harmonieux des petites clochettes suspendues au cou de leurs chevaux. Après avoir parcouru la rue Notre-Dame sur toute sa longueur, ils franchirent la porte de ville qui leur donna une sortie des murs[1], et peu après ils se trouvèrent en pleine campagne, sur le chemin de Lachine.

L’humeur sombre du colonel Evelyn et la contrainte d’Antoinette ne tardèrent pas cependant à

céder aux charmes du brillant spectacle qu’offraient la superbe température qui régnait en ce moment et l’apparence de ces vastes champs recouverts de leur blanc manteau de neige, étincelant comme si une fée invisible les avait parsemés d’une poussière de diamants. Il y avait aussi quelque chose d’égayant dans cette course rapide et dans ce froid vif et piquant ; mais l’insensibilité paraissait avoir fait sentir son influence sur tous les deux, car l’un et l’autre demeuraient silencieux. La scène était nouvelle pour Evelyn ; mais dans la crainte d’amoindrir par de plates banalités le plaisir qu’il en éprouvait, il préféra concentrer en lui-même l’admiration qu’il subissait en ce moment. De son côté, Antoinette semblait avoir pris à cœur de lui prouver que, quoique jusqu’à un certain point forcée d’être dans sa compagnie, elle n’avait pas la moindre intention de tirer quelque parti de la circonstance.

Ils approchaient des rapides de Lachine ; déjà le grondement des flots mugissants avait frappé leurs oreilles. Lorsque les tourbillons d’écume de la cataracte, ses rochers couverts de neige entre lesquels l’eau s’élançait en bouillonnant et allait former plus loin d’autre courants et d’autres gouffres, se présentèrent à leur vue, une exclamation involontaire d’admiration s’échappa de la bouche du colonel. La scène était réellement grandiose, sublime. Les rives boisées de Caughnawaga que l’on apercevait en face, les petites îles qui s’avançaient dans la rivière, le pin solitaire qui sortait de leur sein rocailleux et qui se tenait fièrement debout en dépit des tempêtes et des flots qui rugissaient autour de lui : tout cela était un nouvel aliment pour l’imagination et ajoutait à la grandeur du spectacle.

Tout entier sous le charme de l’éblouissement, Evelyn avait machinalement relâché les rênes, lorsqu’un coup de fusil tiré par quelque chasseur près de là fit prendre l’épouvante aux chevaux excités qui s’élancèrent aussitôt au grand galop.

Le danger était imminent, car le chemin longeait de près le bord des rapides, et en quelques endroits il s’élevait de plusieurs pieds au-dessus des flots grondants. Cependant la main qui tenait les rênes était une main de fer ; sa poignée ferme et vigoureuse modérait les allures désordonnées des chevaux épouvantés. Au premier moment, Evelyn s’était retourné vers sa jolie compagne pour prévenir par quelques paroles d’encouragement les cris perçants, les défaillances ou les autres faiblesses de femme qui auraient considérablement augmenté le danger de la situation ; mais Antoinette e tenait parfaitement calme et tranquille, ses lèvres légèrement comprimés ne trahissaient autrement que la par la pâleur de marbre dont elles étaient recouvertes sa secrète terreur.

Remarquant le regard rapide et plein d’anxiété qu’Evelyn avait jeté sur elle :

— Ne vous occupez pas de moi, faites attention aux chevaux ! dit-elle.

— Quelle courageuse enfant ! se dit le colonel en lui-même.

Et rassuré sur son compte, il employa tous ses efforts et toute son habilité à reprendre son contrôle sur les coursiers.

Un œil pénétrant et une main puissante étaient en ce moment d’égale nécessité, car ils approchaient d’un endroit où la rive devenait plus escarpée et le chemin plus étroit. Malheureusement, une charrette renversée qui se trouvait à côté du chemin imprima un nouvel élan à la terreur des chevaux déjà à moitié furieux. D’un bon terrible, ils s’élancèrent en avant, et, pour comble de malheur, les rênes que les efforts désespérés du colonel avaient tenues à la plus haute tension se rompirent tout à coup.

En cet instant d’extrême péril, il n’y avait pas à compter avec l’étiquette de la cérémonie. Prompt comme la pensée, Evelyn s’empara de sa compagne, et, murmurant à ses oreilles ces mots : “ pardonnez-moi ! ” il la jeta sur le sol recouvert de neige. Immédiatement après, il sauta lui-même à bas de la voiture, non sans avoir failli s’embarrasser dans les robes et vint tomber avec violence près d’Antoinette. Sa première pensée fut pour la jeune fille qui déjà s’était relevée et était appuyée sur un tronc d’arbre ; pâle de terreur.

— Seriez-vous blessée ? demanda-t-il avec empressement.

— Oh ! non, non, répondit-elle ; mais les chevaux, les pauvres chevaux !

Le colonel regarda vivement autour de lui. Où étaient-ils ? Renversés au pied de la rive escarpée, mutilés et couverts de sang mais luttant encore avec l’énergie du désespoir au milieu des rochers et des eaux peu profondes dans lesquelles ils avaient roulé.

Evelyn aimait ses jolis coursiers anglais : eput-être les appréciait-il autant qu’il dépréciait les femmes ; mais nous devons lui rendre la justice de déclarer qu’en cet instant tout son regret était absorbé par la satisfaction intérieure qu’il éprouvait à la pensée que la jeune fille qui lui avait été confiée était saine et sauve.

— Prenez mon bras, mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et allons chercher du secours à cette maisonnette que voilà près d’ici.

Antoinette accepta et ils partirent.

Ils avaient à peine frappé à la porte qu’on leur dit d’entrer, et ils se trouvèrent bientôt dans une salle simple et modestement garnie mais qui brillait par cette propreté et cet ordre avec lesquels les habitants savent atténuer, sinon cacher entièrement leur pauvreté, quand elle existe. Près du grand poêle double se tenait le maître du logis fumant tranquillement sa pipe, pendant qu’une demi-douzaine de marmots aux yeux ronds, aux joues basanées, de tout âge depuis un jusqu’à sept ans, jouaient et gambadaient sur le plancher. En voyant arriver ces visiteurs inattendus, l’habitant se leva et, sans trahir par aucune signe extérieur le grand étonnement qu’il éprouvait, ôta la tuque bleue qui recouvrait sa tête et répondit avec politesse à la demande de secours que venait de lui faire Antoinette. Cependant, laissant glisser un regard plein d’inquiétude sur le groupe d’enfants qui l’environnait, il déclara avec un peu d’hésitation que sa femme ayant eu besoin de sortir, lui avait fait promettre de ne pas les laisser seuls durant son absence, parce qu’ils pourraient se brûler. Les craintes de cette mère prévoyante semblaient parfaitement justifiées par l’état du poêle qui était en ce moment chauffé à blanc. Mais Antoinette, laissant percer un sourire sur ses lèvres encore blêmes, l’assura qu’elle allait prendre bien soin des enfants durant l’absence de leur père. Celui-ci, alors, n’hésita plus et sortit accompagné du colonel Evelyn.

Le premier soin de la jeune fille, lorsqu’elle se trouva seule avec le petit monde de la maison, fut de se jeter à genoux pour remercier la Providence qui l’avait si visiblement protégée dans le danger qu’elle venait de courir ; puis elle se mit à consoler le plus petit de la bande qui s’était mis à pleurer et à crier en voyant partir son père. La tâche n’était pas lourde, car il est toujours facile de sécher les pleurs de L’enfance. Elle l’avait à peine placé sur ses genoux, que déjà il jouait avec les bijoux suspendus au cou de la jeune fille, qui s’était dépouillée, à cause de la chaleur qui régnait dans l’appartement, de ses fourrures et de son manteau. Pendant ce temps-là, les autres enfants avaient fait cercle autour d’elle et écoutaient avec une avide attention le conte d’un géant et d’une fée qu’elle leur racontait, la prenant elle-même pour une de ces fées charmantes dont elle parlait.

  1. Ces murs, qui avaient été primitivement élevés pour protéger les habitants de la ville contre les attaques de la tribu Iroquoise, avaient quinze pieds de hauteur, et étaient surmontés de créneaux. Quelques années plus tard, ils tombèrent en décadence et finalement ils furent enlevés, conformément à un Acte de la Législature Provinciale, pour faire place à des améliorations judicieuses et nécessaires. — Note de l’auteur.