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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 335-347).



VICTOR DE LAPRADE


1812 – 1883




Issu d’une noble et ancienne famille du Forez, Victor de Laprade naquit à Montbrison, contrée montagneuse et boisée, au milieu d’un beau paysage où son esprit reçut le germe de ce sentiment de la nature qu’il devait répandre, si intense et si grandiose, dans tous ses poèmes. Ayant achevé ses études classiques au lycée de Lyon, et ses études de droit à la Faculté d’Aix en Provence, mais gardant une certaine défiance du goût impérieux qui l’entraînait vers les lettres, il se fit inscrire au barreau de Lyon, plaida quelque peu, songea même à entrer dans la magistrature. Bientôt pourtant sa vocation l’emporta, et il vint à Paris tenter la fortune de la publicité.

C’est alors qu’il se révéla au monde littéraire par la publication de sa Psyché (1840), pure fleur de poésie éclose dans un esprit pénétré par Platon, ébloui par Phidias, mais resté, malgré sa juvénile témérité, sincèrement, absolument chrétien ; poème charmant et profond où l’auteur, employant le plus gracieux des symboles, montre, dans la légende de cette jeune fille devenue l’épouse d’Éros, la destinée de l’âme humaine s’unissant à Dieu dans l’éternité.

Psyché fut bientôt suivie des Odes et Poèmes (1844). C’est là que Victor de Laprade a fait sa plus riche et sa plus féconde moisson lyrique ; c’est là qu’il a chanté, avec cet enthousiasme, cette exubérance de jeunesse que les poètes eux-mêmes n’éprouvent qu’une fois dans leur vie, son cantique à la gloire de l’univers visible, son hymne à la nature. Puis il publia successivement : les Poèmes évangéliques (1852) ; Beau vase athénien plein de fleurs du Calvaire ; les Symphonies (1855) ; les Idylles héroïques (1858). Il fut alors nommé membre de l’Académie française en remplacement d’Alfred de Musset. Il était, depuis 1847, professeur à la Faculté des lettres de Lyon, quand, vers 1860, une satire politique, Les Muses d’État, le fit destituer. Le coup était particulièrement cruel au poète, qu’il atteignait dans ses besoins de père de famille ; mais cette incursion dans le domaine de la satire eut un autre avantage que de montrer la hauteur et la beauté de son âme ; elle lui révéla un style plus souple, plus familier, sans qu’il cessât d’être lyrique ; elle détendit, elle humanisa en quelque sorte son inspiration, et il écrivit Pernette (1868), ce récit héroïque qui se peut comparer sans désavantage à l’Hermann et Dorothée de Gœthe.

Quand éclata la guerre, parmi les cris qu’arrachait alors à nos poètes le désespoir national, Victor de Laprade en poussa d’admirables, qu’il joignit à ses satires, sous le titre de Poèmes civiques (1873). Député par la ville de Lyon à l’Assemblée nationale, il démissionna promptement, rentra dans sa retraite studieuse, et, pendant les rares heures où il n’était pas obsédé par la maladie, composa celui de ses ouvrages où se manifestent le plus directement ses sentiments intimes, cette suite de courts chefs-d’œuvre qui forment le Livre d’un père. Ce fut l’admirable testament littéraire et moral d’un poète qui a suivi la route de l’art, les yeux toujours fixés, comme un berger de l’Écriture, sur l’étoile de l’idéal ; d’un poète qui serait au premier rang, s’il n’était pas né dans un siècle qui a donné à la France Alfred de Musset, Lamartine et Victor Hugo.

François Coppée

(Discours à l’Académie française)


Les œuvres de V. de Laprade ont été publiées par A. Lemerre.

HERMAN

À LA JEUNESSE




On dit qu’impatients d’abdiquer la jeunesse,
Aux sordides calculs vous livrez vos vingt ans ;
Qu’à moins d’un sang nouveau qui du vieux sol renaisse,
La France et l’avenir ont perdu leur printemps.

À l’âge où nous errions, livre en main, sous la haie,
Tout prêts à dépenser notre cœur et nos jours,
On dit que vous savez ce que vaut en monnaie
L’heureux temps des chansons, des songes, des amours.

On dit que le franc rire est absent de vos fêtes ;
Que l’ironie à flots y coule par moments ;
Que chez vous le plaisir, pour parer ses conquêtes,
Rêve, au mépris des fleurs, l’or et les diamants ;

Que vous refuseriez l’amour et le génie,
Si Dieu vous les offrait avec la pauvreté ;
Que vous n’auriez jamais pour la Muse bannie
Un seul regret, pas plus que pour la liberté !

On dit vos cœurs tout pleins d’ambitions mort-nées ;
On dit que vos yeux secs se refusent aux pleurs ;
Qu’avec vous le rameau des nouvelles années
Porte un fruit corrompu, sans avoir eu des fleurs.


Mais je vous connais mieux, malgré votre silence ;
Le poète a chez vous bien des secrets amis.
D’autres vous ont crus morts et vous pleurent d’avance,
Frères de Roméo, vous n’êtes qu’endormis !

Qu’importe un jour d’attente, une heure inoccupée !
Tous vos lauriers d’hier peuvent encor fleurir ;
Vous qui portiez si bien et la lyre et l’épée,
Vous qui saviez aimer, vous qui saviez mourir !

Hier, une étincelle éveillait tant de flamme !
Hier, c’était l’espoir et non le doute amer ;
Un seul mot généreux, tombé d’une grande âme,
Vous soulevait au loin comme une vaste mer.

Aux buissons printaniers tout en cueillant des roses,
Vous saviez des hauts lieux gravir l’âpre chemin,
Et pour vous y conduire, amants des saintes choses,
Elvire ou Béatrix vous prenait par la main.

Vous les suivrez encor sur la route choisie !
Vous gardez pour flambeau leurs regards fiers et doux ;
Celui qui cherchera la fleur de poésie
Ne la pourra cueillir, s’il n’est pareil à vous.

Aimez votre jeunesse, aimez, gardez-la toute !
Elle est de vos aînés l’espoir et le trésor ;
Portez-la fièrement, sans en perdre une goutte ;
Portez-la devant vous comme un calice d’or.

Peut-être on vous dira d’y boire avec largesse,
D’y verser hardiment le vin des passions ;
D’autres vous prêcheront l’égoïste sagesse
Qui rampe et se réserve à ses ambitions.


Mais aux vils tentateurs vous serez indociles !
La Muse vous conseille, et vous saurez choisir :
Restez dans le sentier des vertus difficiles ;
Votre âge a des devoirs plus doux que le plaisir.

À vous de mépriser ce qu’un autre âge envie,
Tout bien et tout renom qu’on acquiert sans efforts.
Dieu vous a faits si fiers, si purs, si pleins de vie,
Pour les belles amours et pour les belles morts.

Venez donc ! je vous suis, et nous volons ensemble ;
Nous remontons le cours du temps précipité ;
Vous me faites revoir tout ce qui vous ressemble,
Toute chose où rayonne un éclair de beauté.

Avec vous je suis jeune ; avec vous j’ai des ailes,
Vos ailes de vingt ans, l’espérance et la foi !
Ces deux vertus des forts, qui vous restent fidèles,
Me rouvrent votre Éden déjà trop loin de moi :

Non pour nous endormir sur ses tapis de mousse,
Pour y suivre, en rêveurs, dans ces détours charmants,
Sous l’ombre où les oiseaux chantent de leur voix douce,
Les méandres de l’onde et les pas des amants ;

Non pour cueillir sans fin la fleur d’or sur les landes,
Pour perdre nos printemps à tresser dans les bois,
À nouer de nos mains tant de folles guirlandes
Qui, l’automne arrivé, nous pèsent quelquefois.

Non ! c’est pour y tenter la cime inaccessible
Où les héros d’Arthur cherchaient le Saint-Graal.
À vous, audacieux qui pouvez l’impossible,
À vous d’y découvrir, d’y ravir l’idéal !


Faisons, si vous voulez, ce périlleux voyage,
Loin du sentier banal où notre ardeur se perd.
Montons, pour respirer la pureté sauvage,
L’héroïque vigueur qu’on retrouve au désert.

Venez vers ces sommets inondés de lumière ;
L’extase y descendra sur votre front bruni.
Sous ces chênes, vêtus de leur beauté première,
Imprégnez-vous là-haut d’un souffle d’infini.

Et, dans votre âme, avec le concert qui s’élève,
Avec le bruit du vent et l’odeur des ravins,
Quand vous aurez senti couler comme une sève
Tout ce que la nature a d’éléments divins,

Vous irez moissonner dans un autre domaine,
Dans un autre infini qu’on n’épuise jamais.
Les œuvres des penseurs vous ouvrent l’âme humaine ;
Visitez avec eux l’histoire et ses sommets.

Là, vous évoquerez les héros et les sages :
Vous y respirerez leur âme et leur vertu.
Gravez dans votre cœur leurs augustes images ;
Haïssez avec eux ce qu’ils ont combattu ;

Mangez un pain vivant pétri de leur exemple,
Si bien que, nourris d’eux plus calmes et plus forts,
Les portant comme un dieu dont vous seriez le temple,
Vous sentiez vivre en vous tous ces illustres morts.

Puis, sans vous arrêter, même à ces temps sublimes,
Au réel trop étroit par votre essor ravis,
Toujours plus haut, toujours plus avant sur les cimes,
Lancez dans l’idéal vos cœurs inassouvis.

 
Plus haut ! toujours plus haut, vers ces hauteurs sereines
Où nos désirs n’ont pas de flux et de reflux,
Où les bruits de la terre, où le chant des sirènes,
Où les doutes railleurs ne nous parviennent plus !

Plus haut dans le mépris des faux biens qu’on adore,
Plus haut dans ces combats dont le ciel est l’enjeu,
Plus haut dans vos amours. Montez, montez encore
Sur cette échelle d’or qui va se perdre en Dieu.


______



LE DROIT D’AÎNESSE




Te voilà fort et grand garçon,
Tu vas entrer dans la jeunesse ;
Reçois ma dernière leçon :
Apprends quel est ton droit d’aînesse.

Pour le connaître en sa rigueur
Tu n’as pas besoin d’un gros livre ;
Ce droit est écrit dans ton cœur…
Ton cœur ! c’est la loi qu’il faut suivre.

Afin de le comprendre mieux,
Tu vas y lire avec ton père,
Devant ces portraits des aïeux
Qui nous aideront, je l’espère.

Ainsi que mon père l’a fait,
Un brave aîné de notre race
Se montre fier et satisfait
En prenant la plus dure place.


À lui le travail, le danger,
La lutte avec le sort contraire ;
À lui l’orgueil de protéger
La grande sœur, le petit frère.

Son épargne est le fonds commun
Oîi puiseront tous ceux qu’il aime ;
Il accroît la part de chacun
De tout ce qu’il s’ôte à lui-même.

Il voit, au prix de ses efforts,
Suivant les traces paternelles,
Tous les frères savants et forts,
Toutes les sœurs sages et belles.

C’est lui qui, dans chaque saison,
Pourvoyeur de toutes les fêtes,
Fait abonder dans la maison
Les fleurs, les livres des poètes.

Il travaille, enfin, nuit et jour :
Qu’importe ! les autres jouissent.
N’est-il pas le père à son tour ?
S’il vieillit, les enfants grandissent !

Du poste où le bon Dieu l’a mis
Il ne s’écarte pas une heure ;
Il y fait tête aux ennemis,
Il y mourra, s’il faut qu’il meure !

Quand le berger manque au troupeau,
Absent, hélas ! ou mort peut-être,
Tel, pour la brebis et l’agneau,
Le bon chien meurt après son maître.


Ainsi, quand Dieu me reprendra,
Tu sais, dans notre humble héritage,
Tu sais le lot qui t’écherra
Et qui te revient sans partage.

Nos chers petits seront heureux,
Mais il faut qu’en toi je renaisse.
Veiller, lutter, souffrir pour eux…
Voilà, mon fils, ton droit d’aînesse !


Janvier 1875.


______



PSYCHÉ




Le matin rougissant, dans sa fraîcheur première,
Change les pleurs de l’aube en gouttes de lumière,
Et la forêt joyeuse, au bruit des flots chanteurs,
Exhale, à son réveil, ses humides senteurs.
La terre est vierge encor, mais déjà dévoilée,
Et sourit au soleil sous la brume envolée.

Entre les fleurs, Psyché, dormant au bord de l’eau,
S’anime, ouvre les yeux à ce monde nouveau ;
Et, baigné des vapeurs d’un sommeil qui s’achève,
Son regard luit pourtant comme après un doux rêve.
La terre avec amour porte la blonde enfant ;
Des rameaux, par la brise agités doucement,
Le murmure et l’odeur s’épanchent sur sa couche ;
Le jour pose, en naissant, un rayon sur sa bouche.
D’une main supportant son corps demi-penché,
Rejetant de son front ses longs cheveux, Psyché

Écarte l’herbe haute et les fleurs autour d’elle,
Respire, et sent la vie, et voit la terre belle ;
Et, blanche, se dressant dans sa robe aux longs plis,
Hors du gazon touffu monte comme un grand lis.
Les aromes, les bruits et les clartés naissantes,
Les émanations de partout jaillissantes,
Ont envahi son âme, ébranlée un moment ;
Et devant la nature elle hésite en l’aimant.

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LE POÈME DE L’ARBRE

À UN GRAND ARBRE




Lesprit calme des dieux habite dans les plantes.
Heureux est le grand arbre aux feuillages épais ;
Dans son corps large et sain la sève coule en paix,
Mais le sang se consume en nos veines brûlantes.

À la croupe du mont tu sièges comme un roi ;
Sur ce trône abrité, je t’aime et je t’envie ;
Je voudrais échanger ton être avec ma vie,
Et me dresser tranquille et sage comme toi.

Le vent n’effleure pas le sol où tu m’accueilles ;
L’orage y descendrait sans pouvoir t’ébranler ;
Sur tes plus hauts rameaux, que seuls on voit trembler,
Comme une eau lente, à peine il fait gémir tes feuilles.


L’aube, un instant, les touche avec son doigt vermeil ;
Sur tes obscurs réseaux semant sa lueur blanche,
La lune aux pieds d’argent descend de branche en branche,
Et midi baigne en plein ton front dans le soleil.

L’éternelle Cybèle embrasse tes pieds fermes ;
Les secrets de son sein, tu les sens, tu les vois ;
Au commun réservoir en silence tu bois,
Enlacé dans ces flancs où dorment tous les germes.

Salut, toi qu’en naissant l’homme aurait adoré !
Notre âge, qui se rue aux luttes convulsives,
Te voyant immobile, a douté que tu vives,
Et ne reconnaît plus en toi d’hôte sacré.

Ah ! moi je sens qu’une âme est là sous ton écorce :
Tu n’as pas nos transports et nos désirs de feu,
Mais tu rêves, profond et serein comme un dieu ;
Ton immobilité repose sur ta force.

Salut ! Un charme agit et s’échange entre nous.
Arbre, je suis peu fier de l’humaine nature ;
Un esprit revêtu d’écorce et de verdure
Me semble aussi puissant que le nôtre, et plus doux.

Verse à flots sur mon front ton ombre qui m’apaise ;
Puisse mon sang dormir et mon corps s’affaisser ;
Que j’existe un moment sans vouloir ni penser :
La volonté me trouble, et la raison me pèse.

Je souffre du désir, orage intérieur ;
Mais tu ne connais, toi, ni l’espoir, ni le doute,
Et tu n’as su jamais ce que le plaisir coûte ;
Tu ne l’achètes pas au prix de la douleur.


Quand un beau jour commence et quand le mal fait trêve,
Les promesses du ciel ne valent pas l’oubli ;
Dieu même ne peut rien sur le temps accompli ;
Nul songe n’est si doux qu’un long sommeil sans rêve.

Le chêne a le repos, l’homme a la liberté…
Que ne puis-je en ce lieu prendre avec toi racines !
Obéir, sans penser, à des forces divines,
C’est être dieu soi-même, et c’est ta volupté.

Verse, ah ! verse dans moi tes fraîcheurs printanières,
Les bruits mélodieux des essaims et des nids,
Et le frissonnement des songes infinis ;
Pour ta sérénité je t’aime entre nos frères.

Si j’avais, comme toi, tout un mont pour soutien,
Si mes deux pieds trempaient dans la source des choses,
Si l’Aurore humectait mes cheveux de ses roses,
Si mon cœur recelait toute la paix du tien ;

Si j’étais un grand chêne avec ta sève pure,
Pour tous, ainsi que toi, bon, riche, hospitalier,
J’abriterais l’abeille et l’oiseau familier
Qui sur ton front touffu répandent le murmure ;

Mes feuilles verseraient l’oubli sacré du mal,
Le sommeil, à mes pieds, monterait de la mousse ;
Et là viendraient tous ceux que la cité repousse
Écouter ce silence où parle l’idéal.

Nourri par la nature, au destin résignée,
Des esprits qu’elle aspire et qui la font rêver,
Sans trembler devant lui, comme sans le braver,
Du bûcheron divin j’attendrais la cognée.


1840.


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BÉATRIX




Gloire au cœur téméraire épris de l’impossible,
Qui marche, dans l’amour, au sentier des douleurs,
Et fuit tout vain plaisir au vulgaire accessible.

Heureux qui sur sa route, invité par les fleurs,
Passe et n’écarte point leur feuillage ou leurs voiles,
Et, vers l’azur lointain tournant ses yeux en pleurs,

Tend ses bras insensés pour cueillir les étoiles.
Une beauté, cachée aux désirs trop humains,
Sourit à ses regards, sur d’invisibles toiles ;

Vers ses ambitions lui frayant des chemins,
Un ange le soutient sur des brises propices ;
Les astres bien aimés s’approchent de ses mains ;

Les lis du paradis lui prêtent leurs calices.
Béatrix ouvre un monde à qui la prend pour sœur,
À qui lutte et se dompte et souffre avec délices,

Et goûte à s’immoler sa plus chère douceur ;
Et, joyeux, s’élançant au delà du visible,
De la porte du ciel s’approche en ravisseur.

Gloire au cœur téméraire épris de l’impossible !



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