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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 66-69).



GUTTINGUER


1785 – 1866




Ulrich Guttinguer est né à Rouen. En 1825 il publia un volume de Mélanges Poétiques, bien accueilli de Musset, de Sainte-Beuve et de Victor Hugo, avec lesquels il vécut dans une étroite intimité littéraire.

Vers la fin de sa vie, après avoir fait paraîtreFables et Méditations, Les Lilas de Courcelles, Les Deux Âges du Poëte, il écrivit au Corsaire, à la Gazette de France, à la Mode, où il ne laissa que des amis</>.

« Ulrich Guttinguer, dit Sainte-Beuve, par son âge et ses débuts, remonte aux premiers temps de notre réveil poétique. Très Français et très Normand, malgré l’origine allemande de son nom, lecteur d’Oswald et de René, il était de ces âmes que l’élégie et la romance de Millevoye attiraient plus que les joyaux de l’abbé Delisle, et auxquelles la voix de Lamartine et de Victor Hugo est venue apprendre ce qu elles pressentaient, ce qu’elles soupiraient vaguement. Il s’est trouvé tout aussitôt au courant de cette inspiration nouvelle, qu’il n’aurait pas découverte, mais qu’il a saluée du cœur. »

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LES SAINTES AMITIÉS




Jai lu dans Bourdaloue un chapitre admirable :
Les saintes amitiés. Le prêtre vénérable
Les voit avec effroi, les juge avec rigueur,
Et sur tous leurs dangers avertit bien le cœur ;
Il le dit hautement, quoi qu’en souffre son âme :
Craignez pour la vertu l’amitié d’une femme !
Qu’en son intention elle ait la pureté,
Qu’elle ait Dieu pour objet, le ciel, la charité,
« Craignez-la, craignez-la ! la femme est toujours Ève,
Et même à son insu. C’est un dangereux rêve,
Que cette confiance en des épanchements
De sublimes pensers, de tendres sentiments !
Le cœur s’émeut parfois d’une manière étrange,
Et le démon y vient sous la forme de l’ange. »
J’ai beaucoup médité sur ce divin discours,
Madame, et j’y reviens plus sombre tous les jours.
Triste sort ! Triste monde, où tout nous est à craindre,
Et de tant de rigueur je suis près de me plaindre,
De la trouver injuste, inflexible… Et pourtant,
Je frémis hier au soir lorsque, m’interrogeant
Au foyer solitaire, à l’heure du silence,
Je me trouvai si triste, hélas ! de votre absence,
Que je me demandai si nul coupable espoir
Ne se mêlait jamais au bonheur de vous voir ;
Si des feux mal éteints la cendre réveillée
Ne jetait point de flamme en mon âme troublée ;
Si dans le bon dessein toujours bien affermi,
J’étais bien près de vous comme auprès d’un ami !

« Non ! répondit alors la voix intérieure,
Il faut à ces liens la céleste demeure,
Pour que nul ennemi n’y mêle son poison. »
Toute la nuit j’ai dit : « Bourdaloue a raison. »

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EMBARQUEZ-VOUS




Embarquez-vous, qu’on se dépêche !
La nacelle est dans les roseaux ;
Le ciel est pur, la bise est fraîche,
L’onde réfléchit les ormeaux.
Le dieu de ces riants rivages,
Le tendre Amour veille sur nous.
Jeunes et vieux, folles et sages,
            Embarquez-vous.

Je vais du pied, loin de la rive,
Pousser le bateau vacillant.
Lise, ne sois point si craintive,
Presse-moi sur ton cœur tremblant.
Eh quoi ! tu craindrais les naufrages !
Périr ensemble serait doux…
Jeunes et vieux, folles et sages,
            Embarquez-vous.

Venez aussi, troupe timide,
Petits enfants de ce hameau :
La barque sur l’onde limpide
Se balance comme un berceau ;

Quittez un instant vos rivages,
Je vous y ramènerai tous…
Jeunes et vieux, folles et sages,
             Embarquez-vous.

Je veux vous conduire moi-même
Dans l’île où l’on danse aux chansons,
Où de la voix de ce qu’on aime
L’écho redit longtemps les sons.
Le plaisir aime les voyages.
Amis, amants, accourez tous !
Jeunes et vieux, folles et sages,
             Embarquez-vous.



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