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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Pierre-Jean de Béranger

< Anthologie des poètes français du XIXème siècle
Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 48-58).
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BÉRANGER


1780 – 1857




Pierre-Jean de Béranger, Parisien, apprit l’orthographe en composant dans une imprimerie. C’est de 1813 que datent ses premières chansons.

Ses contemporains le comparaient à Horace, et l’un d’eux, Abel Hugo, lui donnait la supériorité, au moins pour le caractère. « Béranger, dit-il, enfant du peuple, chante, pour le peuple, les joies du peuple et ses douleurs ; il célèbre ses victoires et ses défaites ; il ne reconnaît plus Lisette une fois que Lisette a les pieds dans le satin ; il ne salue l’Empereur que lorsque l’aigle a été blessé de la foudre au sommet du ciel impérial ! Non, non ! Ce n’est pas Béranger qui se vanterait d’avoir laissé dans les champs de Philippes son bouclier — relicta non bene parmula — je veux dire dans la plaine du mont Saint-Jean. »

Les œuvres complètes de Béranger ont été éditées par MM. Garnier frères.

Trop prôné de son vivant, trop déprécié après sa mort, aujourd’hui que la poussière des événements politiques est tombée et cesse de nous voiler le vrai personnage, il nous apparaît à sa juste mise au point, dans la perspective de l’éloignement, comme un petit bourgeois parisien, d’une bonhomie sceptique et gouailleuse, mais doué d’un certain courage et d’une honnête inspiration qui, par des temps difficiles, eut souvent sa grandeur. Ses meilleures strophes, pour l’esprit et la clarté, sont précisément celles sur lesquelles il comptait le moins et qui lui sont venues le plus naturellement, sans être travaillées, pour ainsi dire, et surtout sans avoir la prétention d’être des odes. Le Roi d’Yvetot, Les Gueux, les Fous, Les Souvenirs du peuple, La bonne Vieille, sont restés dans toutes les mémoires et sont vraiment dignes d’y rester.

A. L.


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LE ROI D’YVETOT
Mai 1813




Il était un roi d Yvetot
     Peu connu dans l’histoire,
Se levant tard, se couchant tôt,
         Dormant fort bien sans gloire
Et couronné par Janneton
D’un simple bonnet de coton,
                Dit-on.

Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah !
Quel bon petit roi c’était là !
               La, la.


Il faisait ses quatre repas
       Dans son palais de chaume,
Et sur son âne, pas à pas,
       Parcourait son royaume.
Joyeux, simple et croyant le bien,
Pour toute garde il n’avait rien
                Qu’un chien.
Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah !
Quel bon petit roi c’était là !
                La, la.


Il n’avait de goût onéreux
        Qu’une soif un peu vive ;
Mais, en rendant son peuple heureux,
        Il faut bien qu’un roi vive.
Lui-même, à table et sans suppôt,
Sur chaque muid levait un pot
                D’impôt.

Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah !
Quel bon petit roi c’était là !
                La, la.


Aux filles de bonnes maisons
        Comme il avait su plaire,
Ses sujets avaient cent raisons
        De le nommer leur père.
D’ailleurs il ne levait de ban
Que pour tirer quatre fois l’an
                Au blanc.

Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah !
Quel bon petit roi c’était là !
                La, la.


Il n’agrandit point ses États,
        Fut un voisin commode,
Et, modèle des potentats,
        Prit le plaisir pour code.
Ce n’est que lors qu’il expira
Que le peuple qui l’enterra
                Pleura.

Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah !
Quel bon petit roi c’était là !
                La, la.


On conserve encor le portrait
          De ce digne et bon prince :
C’est l’enseigne d’un cabaret
          Fameux dans la province.
Les jours de fête, bien souvent,
          La foule s’écrie en buvant
                Devant :

Oh ! oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah ! ah !
Quel bon petit roi c’était là !
                La, la.


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LES BOHÉMIENS




Sorciers, bateleurs ou filous,
       Reste immonde
             D’un ancien monde ;
Sorciers, bateleurs ou filous,
Gais bohémiens, d’où venez-vous ?

D’où nous venons ? l’on n’en sait rien.
                 L’hirondelle
            D’où nous vient-elle ?
D’où nous venons ? l’on n’en sait rien
Où nous irons ? le sait-on bien ?

Sans pays, sans prince et sans lois,
                 Notre vie
            Doit faire envie ;
Sans pays, sans prince et sans lois,
L’homme est heureux un jour sur trois.


Tous indépendants nous naissons
                 Sans église
             Qui nous baptise ;
Tous indépendants nous naissons
Au bruit du fifre et des chansons.

Nos premiers pas sont dégagés,
                 Dans ce monde
             Où l’erreur abonde,
Nos premiers pas sont dégagés
Du vieux maillot des préjugés.

Au peuple, en butte à nos larcins,
                 Tout grimoire
             En peut faire accroire ;
Au peuple, en butte à nos larcins,
Il faut des sorciers et des saints.

Trouvons-nous Plutus en chemin,
                 Notre bande
             Gaiement demande ;
Trouvons-nous Plutus en chemin,
En chantant nous tendons la main.

Pauvres oiseaux que Dieu bénit,
                 De la ville
             Qu’on nous exile !
Pauvres oiseaux que Dieu bénit,
Au fond des bois pend notre nid.

À tâtons l’Amour, chaque nuit,
                 Nous attelle
             Tous pêle-mêle ;

À tâtons l’Amour, chaque nuit,
Nous attelle au char qu’il conduit.

Ton œil ne peut se détacher,
                 Philosophe
             De mince étoffe,
Ton œil ne peut se détacher
Du vieux coq de ton vieux clocher.

Voir, c’est avoir. Allons courir !
                 Vie errante
             Est chose enivrante.
Voir, c’est avoir. Allons courir !
Car tout voir, c’est tout conquérir.

Mais à l’homme on crie en tout lieu,
                 Qu’il s’agite
             Ou croupisse au gîte,
Mais à l’homme on crie en tout lieu :
« Tu nais, bonjour ! Tu meurs, adieu ! »

Quand nous mourons, vieux ou bambin,
                 Homme ou femme,
             À Dieu soit notre âme !
Quand nous mourons, vieux ou bambin,
On vend le corps au carabin.

Nous n’avons donc, exempts d’orgueil,
                 De lois vaines,
             De lourdes chaînes,
Nous n’avons donc, exempts d’orgueil,
Ni berceau, ni toit, ni cercueil.


Mais, croyez-en notre gaieté.
                 Noble ou prêtre,
             Valet ou maître,
Mais, croyez-en notre gaieté :
Le bonheur, c’est la liberté.

Oui, croyez-en notre gaieté,
                 Noble ou prêtre,
             Valet ou maître.
Oui, croyez-en notre gaieté :
Le bonheur, c’est la liberté.

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LES SOUVENIRS DU PEUPLE


     
On parlera de sa gloire
     Sous le chaume bien longtemps ;
     L’humble toit, dans cinquante ans,
Ne connaîtra plus d’autre histoire.
     Là viendront les villageois
     Dire alors à quelque vieille :
     « Par des récits d’autrefois,
     Mère, abrégez notre veille.
     Bien, dit-on, qu’il nous ait nui,
     Le peuple encor le révère,
              Oui, le révère.
Parlez-nous de lui, grand’mère,
        Parlez-nous de lui. »

     « Mes enfants, dans ce village,
     Suivi de rois, il passa.


     Voilà bien longtemps de ça :
Je venais d’entrer en ménage.
     À pied grimpant le coteau
     Où pour voir je m’étais mise,
     Il avait petit chapeau
     Avec redingote grise.
     Près de lui je me troublai ;
     Il me dit : « Bonjour, ma chère !
             Bonjour, ma chère ! »
     — Il vous a parlé, grand’mère !
           Il vous a parlé ! »

     « L’an d’après, moi, pauvre femme,
     À Paris étant un jour,
     Je le vis avec sa cour :
Il se rendait à Notre-Dame.
     Tous les cœurs étaient contents ;
     On admirait son cortège.
     Chacun disait : « Quel beau temps !
     Le ciel toujours le protège. »
     Son sourire était bien doux :
     D’un fils Dieu le rendait père,
             Le rendait père.
     — Quel beau jour pour vous, grand’mère !
          Quel beau jour pour vous ! »

     « Mais quand la pauvre Champagne
     Fut en proie aux étrangers,
     Lui, bravant tous les dangers,
Semblait seul tenir la campagne.
     Un soir, tout comme aujourd’hui,
     J’entends frapper à la porte ;
     J’ouvre. Bon Dieu ! c’était lui,
     Suivi d’une faible escorte.

     Il s’asseoit où me voilà,
     S’écriant : « Oh ! quelle guerre !
              Oh ! quelle guerre ! »
     — Il s’est assis là, grand’mère !
           Il s’est assis-là ! »

     « J’ai faim, » dit-il ; et bien vite
     Je sers piquette et pain bis ;
     Puis il sèche ses habits,
Même à dormir le feu l’invite.
     Au réveil, voyant mes pleurs,
     Il me dit : « Bonne espérance !
     Je cours de tous ses malheurs
     Sous Paris venger la France. »
     Il part ; et, comme un trésor,
     J’ai depuis gardé son verre,
              Gardé son verre.
     — Vous l’avez encor, grand’mère !
          Vous l’avez encor ! »

     « Le voici. Mais à sa perte
     Le héros fut entraîné.
     Lui, qu’un pape a couronné,
Est mort dans une île déserte.
     Longtemps aucun ne l’a cru :
     On disait : « Il va paraître.
     Par mer il est accouru ;
     L’étranger va voir son maître. »
     Quand d’erreur on nous tira,
     Ma douleur fut bien amère !
             Fut bien amère !
     — Dieu vous bénira, grand’mère,
          Dieu vous bénira. »


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LES FOUS




Vieux soldats de plomb que nous sommes,
Au cordeau nous alignant tous,
Si des rangs sortent quelques hommes,
Tous nous crions : « À bas les fous ! »
On les persécute, on les tue ;
Sauf, après un long examen,
À leur dresser une statue,
Pour la gloire du genre humain.

Combien de temps une pensée,
Vierge obscure, attend son époux !
Les sots la traitent d’insensée ;
Le sage lui dit : « Cachez-vous ! »
Mais la rencontrant loin du monde,
Un fou, qui croit au lendemain,
L’épouse ; elle devient féconde
Pour le bonheur du genre humain.

J’ai vu Saint-Simon le prophète,
Riche d’abord, puis endetté,
Qui des fondements jusqu’au faîte
Refaisait la société.
Plein de son œuvre commencée,
Vieux, pour elle il tendait la main,
Sûr qu’il embrassait la pensée
Qui doit sauver le genre humain.

Fourier nous dit : « Sors de la fange,
Peuple en proie aux déceptions !

Travaille, groupé par phalange,
Dans un cercle d’attractions.
La terre, après tant de désastres,
Forme avec le ciel un hymen,
Et la loi qui régit les astres
Donne la paix au genre humain. »

Enfantin affranchit la femme,
L’appelle à partager nos droits.
« Fi ! » dites-vous. Sous l’épigramme
Ces fous rêveurs tombent tous trois.
Messieurs, lorsqu’en vain notre sphère
Du bonheur cherche le chemin,
Honneur au fou qui ferait taire
Un rêve heureux au genre humain !

Qui découvrit un nouveau monde ?
Un fou qu’on raillait en tout lieu.
Sur la croix, que son sang inonde,
Un fou qui meurt nous lègue un Dieu
Si demain, oubliant d’éclore,
Le jour manquait, eh bien ! demain
Quelque fou trouverait encore
Un flambeau pour le genre humain.


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