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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Pierre-Antoine Lebrun

Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 70-74).
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PIERRE LEBRUN


1785 – 1873




Pierre Lebrun est né à Provins, comme Hégésippe Moreau. Le lendemain de la victoire d’Austerlitz, l’Empereur, étant à Schœnbrunn, lut au Moniteur une ode sur la bataille, qui commençait ainsi :


Suspends ici ton vol ; d’où viens-tu Renommée ?
Qu’annoncent tes cent voix à l’Europe alarmée ?
— Guerre. — Et quels ennemis veulent être vaincus ?
— Allemands, Suédois, Russes, lèvent la lance ;
               Ils menacent la France.
— Reprends ton vol, Déesse, et dis qu’ils ne sont plus.

« L’ode, dit Alexandre Dumas fils, successeur du poète à l’Académie française, l’ode continuait, elle aussi, son vol, presque toujours aussi haut et aussi large que ce beau début ; mais cela n’étonnait personne : l’ode était signée Lebrun. Or, à cette époque, on ne pouvait pas supposer qu’une ode signée Lebrun pût être d’un autre Lebrun que le vrai, le fameux, le seul Lebrun, celui qui avait été surnommé Lebrun Pindare. Ce qui étonnait un peu, c’était qu’il eût pensé à chanter un pareil sujet. Lebrun Pindare, le poète révolutionnaire, le chantre du Vengeur, se ralliait donc à l’Empire ? » Qu’on expédie une rente viagère de six mille francs à M. Écouchard Lebrun ! » dit l’Empereur.

« Mais il se trouva que M. Lebrun Pindare était absolument innocent de cette ode, et qu’elle était l’œuvre d’un collégien de vingt ans, qui portait le même nom que lui. Quand Napoléon connut la vérité, il fut le premier à rire de la méprise, et il dit : « Eh bien ! qu’on laisse la pension de six mille francs au vieux poète, et qu’on en donne une de douze cents au jeune ! »

En 1820, Pierre Lebrun donnait au théâtre une Marie Stuart imitée de Schiller. Ce fut le prélude des grandes batailles romantiques. À ces vers, bien timides cependant :


Prends ce don, ce mouchoir, ce gage de tendresse,
Que pour toi, de ses mains, a brodé ta maîtresse,


il y eut de tels murmures dans la salle que l’auteur dut les modifier ainsi :


Prends ce don, ce tissu, ce gage de tendresse,
Qu’a pour toi, de ses mains, embelli ta maîtresse !


Après la chute du Cid d’Andalousie, où il avait tenté de réintroduire la poésie lyrique dans le drame, Pierre Lebrun quitta la France et y revînt bientôt avec ce poème charmant, modestement intitulé Voyage en Grèce, et qui palpitait de toutes les émotions par lesquelles passait ce malheureux pays.

Il a laissé, en outre, de délicates poésies familières. Citons encore pour terminer, une ligne de M. Alexandre Dumas fils, qui caractérise parfaitement son talent : « Pierre Lebrun fut, en littérature, ce qu’on appelle un homme de transition, la fin d’une phase, et le commencement d’une autre. »

A. D.


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SPARTE




Dans la belle vallée où fut Lacédémone,
Non loin de l’Eurotas, et près de ce ruisseau
Qui, formant son canal de débris de colonne,
Va sous des lauriers-rose ensevelir son eau,

Regardez ! c’est la Grèce, et toute en un tableau :
Une femme est debout, de beauté ravissante,
Pieds nus ; et sous ses doigts un indigent fuseau
File, d’une quenouille empruntée au roseau,
Du coton floconneux la neige éblouissante.
Un pâtre d’Amyclée, auprès d’elle placé,
Du bâton recourbé, de la courte tunique,
Rappelle les bergers d’un bas-relief antique.
Par un instinct charmant, et sans art adossé
Contre un vase de marbre à demi renversé.
Comme aux jours solennels des fêtes d’Hyacinthe,
Des fleurs du glatinier sa tête encore est ceinte.
Sous sa couronne à l’ombre, il regarde, surpris,
Trois voyageurs d’Europe au pied d’un chêne assis.
Le chemin est auprès. Sur un coursier conduite,
La musulmane y passe, et de l’œil du mépris
Regarde, et l’Africain marche et porte à sa suite
Dans une cage d’or sa perdrix favorite ;
Cependant qu’un aga, dans un riche appareil,
Rapide cavalier au front sombre et sévère,
Sous un galop bruyant fait rouler la poussière ;
De ses armes d’argent que frappe le soleil,
Parmi les oliviers scintille la lumière ;
Il nous lance en passant des regards scrutateurs.
Voilà Sparte, voilà la Grèce tout entière :
Un esclave, un tyran, des débris et des fleurs.


(Voyage en Grèce)



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LA VALLÉE DE CHAMPROSAT




Heureux qui de son espérance
N’étend pas l’horizon trop loin,
Et, satisfait de peu d’aisance,
De ce beau royaume de France
Possède à l’ombre un petit coin !…

Pour m’agrandir m’irai-je battre ?
Trois arpents sont assez pour moi :
Dans trois arpents on peut s’ébattre.
Alcinoüs en avait quatre,
Mais Alcinoüs était roi…

Si les hommes pouvaient s’entendre !
Mais non : tant qu’il trouve un voisin,
Tout homme a le cœur d’Alexandre,
Et prince ou bourgeois veut étendre
Ou son royaume ou son jardin.

Quant à moi, devenu plus sage
Et dans mes désirs satisfait,
Peu redoutable au voisinage,
Je ne demande à ce village
De lot que celui qu’il m’a fait.

Content si, m’assurant la vue
De la rivière et du coteau,
J’y puis seulement, sur la rue,
Joindre la place étroite et nue
Que borne, en fleurs, le vieux sureau.

C’est tout… Et puis encor peut-être
Ce petit bois plein de gazon,
Qui se berce sous ma fenêtre,
Et semble m’attendre pour maître,
Caché derrière ma maison.

Rien de plus… Et si, murmurante,
Dans ce bois devenu le mien,
Venait à luire une eau courante,
Alors… si ce n’est quelque rente,
Il ne me manquerait plus rien.



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