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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. Illust-83).



PAUL ARÈNE

PAUL ARÈNE






PAUL ARÈNE


1843




Paul-Auguste Arène, l’auteur de tant de jolis vers et de contes alertes, est né à Sisteron, en juin 1843, au milieu des montagnes parfumées de la Provence. De bonne heure, il se passionna pour la nature, aimant à la surprendre dans ses mystères les plus tendres, dans ses manifestations les plus poétiques. C’est au souvenir de ces années de jeunesse que nous devons le pittoresque et l’émotion qui caractérisent son oeuvre. Paul Arène vint très jeune à Paris, et, poète d’un talent déjà personnel, donna à l’Odéon un Pierrot héritier dont les délicats ont gardé la mémoire. Ceci se passait en 1865.

Les journaux et revues littéraires les plus en vue accueillirent le jeune écrivain. Il publia d’exquises nouvelles, des articles d’une grâce piquante et originale. L’auteur de l’acte en vers applaudi à l’Odéon se révélait le plus subtil et le plus impeccable des prosateurs. Son œuvre en prose est déjà très variée : Au bon Soleil, La vraie Tentation du grand Saint Antoine, Paris ingénu, Vingt jours en Tunisie, représentent comme autant de rayons qui sont venus s’ajouter successivement au miel de sa ruche. De l’aveu de tous, Jean-des-Figues est un de ces heureux chefs-d’œuvre qu’il n’est donné à personne d’imiter, même de loin. Entre temps, Paul Arène, toujours fidèle à la lyre, faisait jouer ses Comédiens errants (Odéon, 1873), en collaboration avec M. Valéry Vernier, Un Duel aux lanternes, étourdissante comédie où le vers atteint aux effets d’art les plus inattendus, L’Ilote (Théâtre-Français, 1875), jolie fantaisie athénienne rimée en compagnie de Charles Monselet, et Le Char, opéra-comique en vers libres, dont Alphonse Vaudet cisela l’une des roues. En outre, Paul Arène a semé un peu partout de ravissantes pièces de vers d’un atticisme tendre et raffiné, d’un parisianisme étincelant, qui paraîtront prochainement en volume.

Les œuvres de Paul Arène ont été publiées par A. Lemerre et G. Charpentier.

Tancrède Martel.


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LA BOUQUETIÈRE

 


Épris de Margots idéales
Et rêvant au siècle dernier,
Je la rencontrai près des Halles
Qui portait un petit panier…

Elle était blonde, presque rousse,
L’œil malin, mais bon en dessous ;
Et vendait, piqués dans la mousse,
De petits bouquets à deux sous.

Mon caprice, en cette matière,
D’un peu d’amour se compliquait;
La fraîcheur de la bouquetière
Me fit désirer son bouquet,

Car elle était fraîche à merveille ;
Ses fleurs avaient l’air engageant ;
Mais j’avais trop soupe la veille :
Il ne me restait plus d’argent !

 
Frontin, je le dis sans reproches,
Avait, ce matin, oublié
De mettre de l’or dans mes poches…
Et j’étais fort humilié.

Elle, devinant ma pensée,
Prit le bouquet entre ses doigts :
— « C’est le dernier, je suis pressée,
« Vous me paierez une autre fois. »

Puis elle rit, étant de celles
Qui, plébéiennes au cœur haut,
D’une reprise à ses dentelles
Faisaient crédit à Diderot.


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AOÛT EN PROVENCE




À l’ombre du gerbier géant l’airée est prête ;
Le fermier, dans le rond où s’entassent les blés,
Fait tourner, retenant leurs licous assemblés,
Six chevaux camarguais noirs comme la tempête.

Sous l’ardent soleil d’août, ils vont, regardez-les !
Et le sol dur résonne, et rien ne les arrête.
Lui, suant, mais joyeux plus qu’au jour de sa fête,
Rêve de sacs d’écus et de greniers comblés.

Cependant le soir vient et la brise s’élève ;
La paille en tourbillons vermeils comme son rêve
Monte, se colorant aux rayons du couchant,


Et, tandis que décroît le galop circulaire,
Le rustique songeur droit, au milieu de l’aire,
Dans un nuage d’or voit sa ferme et son champ.


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PIERROT


SUR LA TOMBE DE THÉOPHILE GAUTIER
APPORTE SON HOMMAGE FUNÈBRE




Lorsque la dalle fut scellée,
Et lorsque le dernier ami
Eut quitté la funèbre allée
Où rêve le maître endormi,

Un rayon neigea sur les branches ;
Et Pierrot, drapé d’un rideau,
Parut entre les tombes blanches,
Blanc et fluet comme un jet d’eau.

Aussi désespérément blême
Qu’aux jours où, posthume et muet,
Son fantôme en deuil de lui-même
À n’être plus s’habituait,

Il ne parla pas, mais son geste
Exprimait un amer souci ;
Un bouquet, blanc comme le reste,
Tremblait à ses doigts blancs aussi ;

Et son expression mimique
Avec les poses de rigueur

Disait, lamentable et comique,
Les tristesses de son grand cœur.

Soudain, étrange phénomène !
Dans ce masque égoïste et blanc
Se lut toute l’angoisse humaine.
Une larme claire, en tremblant,

Des cils à la fine narine
Tomba sans secousse, et de là
Sur le col poudré de farine
Pour la première fois roula.

Or, dans les cieux, une par une,
Les étoiles ouvraient leurs yeux ;
Et Pierrot pleurait, et la lune
Versait des pleurs silencieux.


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LA CIGALE




Lair est si chaud que la cigale,
La pauvre cigale frugale
Qui se régale de chansons,
Ne fait plus entendre les sons
De sa chansonnette inégale.
Et, rêvant qu’elle agite encor
Ses petits tambourins de fée,
Sur l’écorce des pins chauffée
Où pleure une résine d’or,
Ivre de soleil elle dort.


SONNET DE MARS




Cest un matin de Mars quelle m’est revenue,
Éveillant le jardin d’un bruit de falbalas,
L’enfant toujours cruelle et toujours ingénue
Que je n’ai point aimée et qui ne m’aimait pas.

Le givre s’égouttait aux branches, mais plus bas
La neige ourlait encor les buis de l’avenue ;
Et le frisson d’hiver, sous leur écorce nue,
Emprisonnait le rire embaumé des lilas.

Un clair rayon parut : — « Bonjour, c’est moi ! » dit-elle.
Dans l'air moins froid passa comme un cri d’hirondelle,
Je la vis me sourire et crus avoir seize ans;

Et depuis, quelquefois je me surprends à dire,
Songeant à ce rayon, songeant à ce sourire :
« C’était presque l’Amour et presque le Printemps ! »


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MONOLOGUE
ET
CHANSON DE POLICHINELLE




Quel vin ! Vit-on jamais escarboucle pareille ?
C’est bien simple : Un rayon flâne dans une treille
Et se cache entre les grappes, comme un lézard ;
Un brave vigneron passe là, par hasard,

 
Sans y songer ; du bout de sa serpe il attrape
Le rayon, et le coupe ensemble avec la grappe.
Au panier ! au panier !… L’homme verse le tout,
Raisins mûrs et rayons, dans la cuve qui bout.
Rayons et raisins mûrs se mêlent dans la cuve,
La cuve qu’on emplit fume comme un Vésuve,
Et voilà la raison qui fait que nous voyons
Ce diable de vin vieux toujours plein de rayons !


Il chante.


Du temps qu’on adorait les merles,
Cléopâtre, reine du Nil,
Dans le vin grec jetait des perles
Grosses comme des grains de mil.
Or, je fais, moi, Polichinelle,
        Autrement qu’elle :
En fait de perles, j’aime mieux
Boire une larme de ma belle
Dans un grand verre de vin vieux !

(Un Duel aux lanternes)


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RUPTURE



Pars, puisque tu le veux, va-t’en, laisse le deuil
Avec ton souvenir dans la maison muette ;
Pars vite, sans adieux et sans tourner la tête :
Des pleurs pourraient ternir l’éclat pur de ton œil.

Marche au but qu’ont marqué la folie et l’orgueil,
Que rien ne te fléchisse et que rien ne t’arrête ;
La porte est large ouverte et la voiture est prête,
Je veux l’accompagner, tranquille, jusqu’au seuil.


Un autre irait, pareil au pauvre qu’on repousse,
Triste et suivant de loin la trace de tes pas :
Tu me verras plus fier… Surtout, n’espère pas

Que jamais contre toi mon regret se courrouce ;
Car seule aux jours amers ta lèvre me fut douce,
Et je n’ai su trouver l’oubli qu’entre tes bras.


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LES FLEURS ESPÉRÉES




C’est l’hiver ! Grelottante et brave, tu me dis :
« Sortons, le froid m’égaie… » Un lierre aux branches tortes,
Sur le ciel pâle et clair dessinant ses eaux-fortes,
Laisse un peu de verdure à l’angle du mur gris.

Les rossignols frileux rôdent autour des portes,
Beaux chanteurs imprudents que la neige a surpris ;
Et le parfum léger des violettes mortes
Semble flotter encor sur les gazons flétris.

Restons plutôt, mignonne, il sera bon de vivre
Tous deux seuls, cependant qu’aux fenêtres le givre
Mettra sa broderie entre le monde et nous,

Et d’attendre, oublieux des hommes et des choses,
Que la vitre éclaircie aux feux d’un mois plus doux
Nous laisse voir enfin le jardin et les roses.


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EN MER


Thamus ne répondit qu’à la troisième fois, et la voix lui commanda, lorsqu’il serait entré en un certain lieu, de crier que le grand Pan était mort.
Plutarque.
(Des Oracles qui ont cessé)





Lorsque le vieux Thamus, pâle et rasant le bord,
À la place prescrite eut crié : « Pan est mort ! »
Le rivage s’émut, et sur les flots tranquilles
Un long gémissement passa, venu des Îles :
On entendit les airs gémir, pleurer des voix,
Comme si sur les monts sauvages, dans les bois
Impenétrés, les dieux aux souffles d’Ionie,
Les dieux, près de mourir, disaient leus agonie.
Le soleil se voila de jets de sable amer ;
Un âpre vent fouetta les vagues de la mer,
Et l’on vit, soufflant l’eau de leurs glauques narines,
Les phoques de Protée et ses vaches marines
S’échouer, monstrueux et pareils à des monts,
Sur l’écueil blanc d’écume et noir de goémons.

Puis, tandis que Thamus, le vieux patron de barque,
Serrait le gouvernail et jurait par la Parque,
Un silence se fit, et le flot se calma.

Or, le mousse avait pu grimper en haut du mât,
Et, tenant à deux mains la voilure et l’antenne,
« Père ! s’écria-t-il tout à coup, capitaine !
Père ! un vol de démons ailés et familiers
Vient sur la mer, dans le soleil, et, par milliers

Si près de nous que leur essaim frôle les planches
De la barque ; je les vois passer, formes blanches.
Ils chantent comme font les oiseaux dans les champs,
Leur langue est inconnue et je comprends leurs chants ;
Ils chantent : « Hosanna ! » Les entendez-vous, Père ?
Ils disent que le monde a fini sa misère,
Et que tout va fleurir ! Père, ils disent encor
Que les hommes vont voir un nouvel âge d’or !
Un Dieu nous le promet, un enfant dont les langes
N’ont ni dessins brodés à Tyr, ni larges franges
Pourpres, et qui vagit dans la paille et le foin…
Quel peut être, pour qu’on l’annonce de si loin,
Cet Enfant-Dieu, né pauvre, en un pays barbare ? »
D’un coup brusque le vieux Thamus tourna la barre.

« Les démons ont dit vrai, mon fils ; depuis le temps
Que Jupiter jaloux foudroya les Titans,
Et depuis que l’Etna mugit, crachant du soufre,
L’homme est abandonné sur terre, l’homme souffre,
Peinant toujours, gelé l’hiver, brûlé l’été,
Sans te vaincre jamais, ô maigre pauvreté !
Qu’il vienne donc ! Qu’il vienne enfin, l’Enfant débile
Et divin, si longtemps promis par la sibylle ;
Qu’il vienne, celui qui, détrônant le hasard,
Doit donner à chacun de nous sa juste part
De pain et de bonheur. Plus de maux, plus de jeûnes,
Les dieux sont bons parfois, mon fils, quand ils sont jeunes !
Aimons le Dieu qui naît. Au fond, que risquons-nous ?
Nous lui présenterons, humblement, à genoux,
L’offrande qui convient à notre humble fortune :
Ce bateau que j’avais, pour l’autel de Neptune,
Taillé dans un morceau de vieille écorce, les
Branches de vif corail prises dans nos filets,
Cette nacre aux reflets d’argent, et, toute fraîche,

Si le temps le permet, notre prochaine pêche… »

Et tandis que, là-bas, le peuple des bergers,
Par les sentiers pierreux que bordent les vergers
Où la vigne biblique aux palmiers se marie,
Allaient à Bethléem, venant de Samarie,
Et que, plus loin, sur les chameaux lents et têtus,
À travers le désert hérissé de cactus,
Les Rois-Mages, qu’abrite un tendelet de toile,
Graves, et les regards au ciel, suivaient l’étoile,
La barque, par delà les flots mystérieux,
Cherchant le jeune dieu, vainqueur des anciens dieux,
Voguait, sa voile rose à la brise gonflée,
Vers Sidon, port voisin des champs de Galilée.





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