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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 303-306).




MAURICE VAUCAIRE


1863




Maurice Vaucaire est né à Versailles en 1863. Il a donné son premier volume de vers, Arc-en-Ciel, en 1885, et, les deux années suivantes : Effets de Théâtre et Parcs et Boudoirs. La caractéristique du poète se dégage fort nettement de ces volumes qu’animent un rythme nerveux et un coloris personnel. Ses vers impressionnent par ce sentiment philosophique et cette mélancolie latente qui sont l’essence des œuvres modernistes.

Les œuvres poétiques de Maurice Vaucaire ont été publiées par A. Lemerre.

a. l.





PAYSANNERIE




À pas lourds, six bœufs roux tiraient tranquillement
Notre char plein de foins coupés la veille même ;
Sur eux, petite muse odorante que j’aime,
Originale alors tu te hissas gaîment !

Et puissamment plaintif un âpre meuglement
Montait, rendait plus doux ce rustique poème
Au loin se déchirait un grand nuage blême ;
Nous étions étendus et rêvions longuement.


Et les herbes avaient une odeur irritante,
Ta robe s’étalait sur elles, éclatante.
Ta lèvre était plus rouge, et plus gris tes grands yeux ;

L’air humide mordait notre peau rafraîchie ;
Et nous sommes rentrés à la ferme blanchie,
Tout heureux de nous être aimés si près des cieux.


(Arc-en-Ciel)





RÉPÉTITION




Un simple bec de gaz qui descend sur la scène ;
Pas de décors : la triste et grise nudité
Des vieux murs, des portants, droits, de chaque côté.
Un acteur gesticule, et crie, et se démène.

La salle du théâtre est dans l’obscurité ;
Il fait grand jour dehors, et le soleil sans gêne,
Par les vitres d’en haut se laissant voir à peine,
A l’air d’un curieux qu’on n’a pas invité.

Aux fauteuils, des gens qui, d’une seule parole,
Interrompent l’acteur au beau milieu du rôle :
Et c’est le directeur assisté des auteurs ;

Endroit mystérieux, secret, suspect et louche,
Nul bruit extérieur, pas un souffle de mouche ;
On dirait que ces gens sont des conspirateurs.


(Effets de Théâtre)




EFFET DE BOUILLARD





Le brouillard, comme un encensoir,
Sur les plaines jette, le soir,
Ses masses de vapeur épaisse ;
De loin cela forme une espèce
D’étang triste et mystérieux :
Un étang ayant chu des cieux.

Et d’une manière imprévue,
Immédiate, cet étang-là
À nos yeux surpris s’étala,
S’agrandit à perte de vue.

L’étang devint lac, un lac gris
Baignant les arbres rabougris
Qui limitaient ses rives mornes
Près des prêles et des roseaux ;
Puis le vent souffla sur les eaux,
Et le lac gris n’eut plus de bornes.

Et le brouillard se fit plus clair,
Et le lac morbide, insalubre,
Devint la mer, la mer lugubre,
Et le lac irris devint la mer!

Mais la mer à la fin du monde,
Non plus volage ou vagabonde,
Phosphorescente ou chantonnant ;
Mais la mer gavée et gonflée
De la colossale mêlée
Des débris du vieux continent !


(Parcs et Boudoirs)




CHAISE À PORTEURS





Montant à sa chaise à porteurs,
La Marquise, en robe de moire,
A l’air d’entrer dans une armoire
Pour échapper aux séducteurs :
Ces Amours qui voltigent, roses,
À droite, à gauche, en haut, partout,
Qu’elle soit couchée ou debout,
En lui chuchotant mille choses.

Montant à sa chaise à porteurs
Dont les vitres sont blasonnées
Et de jolis cuivres ornées,
La Marquise, avec des pudeurs
De jeune naïade surprise,
Leste, se hâte de s’asseoir
Dans un flot de peluche grise ;
Le roi daigne dire : « À ce soir ! »

Et les deux bons vieux domestiques
Aux mollets maigres et nerveux
Portent l’objet de tant de vœux
Comme on porterait des reliques.





(Parcs et Boudoirs)