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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Marie-Joseph Chénier

< Anthologie des poètes français du XIXème siècle
Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 17-19).



MARIE-JOSEPH CHÉNIER


1764 – 1811




Marie-Joseph Chénier, frère puiné d’André, né comme lui à Constantinople, fut le poète tragique de la période révolutionnaire. Il appartient à ce recueil par son Épitre sur la calomnie (1797), La Promenade (1805) et quelques morceaux de peu d’étendue qui sont le meilleur de son œuvre.

« Cette gloire, dit Saint-René Taillandier, qu’il avait bruyamment cherchée sur la scène par des tentatives contestables, ce sont les Épîtres, les Satires qui la lui donnent. »

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LA CALOMNIE
(sur la mort de son frère)




Jentends crier encor le sang de leurs victimes,
Je lis en traits d’airain la liste de leurs crimes.
Et c’est eux qu’aujourd’hui l’on voudrait excuser !
Qu’ai-je dit ? On les vante ! Et l’on m’ose accuser,
Moi jouet si longtemps de leur lâche insolence,
Proscrit pour mes discours, proscrit pour mon silence,

Seul, attendant la mort quand leur coupable voix
Demandait à grands cris du sang et non des lois !
Ceux que la France a vus ivres de tyrannie,
Ceux-là même, dans l’ombre armant la calomnie,
Me reprochent le sort d’un frère infortuné
Qu’avec la calomnie ils ont assassiné !
L’injustice agrandit une âme libre et fière.
Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière,
En vain sèment le trouble entre son ombre et moi :
Scélérats, contre vous elle invoque la loi.
Hélas ! pour arracher la victime aux supplices,
De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices,
J’ai courbé devant eux mon front humilié ;
Mais ils vous ressemblaient : ils étaient sans pitié.
Si, le jour où tomba leur puissance arbitraire,
Des fers et de la mort je n’ai sauvé qu’un frère
Qu’au fond des noirs cachots Dumont avait plongé
Et qui deux jours plus tard périssait égorgé,
Auprès d’André Chénier avant que de descendre,
J’élèverai la tombe où manquera sa cendre,
Mais où vivront du moins et son doux souvenir,
Et sa gloire, et ses vers dictés pour l’avenir.
Là, quand de thermidor la septième journée
Sous les feux du Lion ramènera l’année,
Ô mon frère ! je veux, relisant tes écrits,
Chanter l’hymne funèbre à tes mânes proscrits
Là, souvent tu verras, près de ton mausolée,
Tes frères gémissants, ta mère désolée,
Quelques amis des arts, un peu d’ombre et des fleurs ;
Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.


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FRAGMENT




Vain espoir ! tout s’éteint : les conquérants périssent ;
Sur le front des héros les lauriers se flétrissent ;
Des antiques cités les débris sont épars ;
Sur des remparts détruits s’élèvent des remparts ;
L’un par l’autre abattus les empires s’écroulent ;
Les peuples entraînés, tels que des flots qui roulent,
Disparaissent du monde ; et les peuples nouveaux
Iront presser les rangs dans l’ombre des tombeaux
Mais la pensée humaine est l’âme tout entière ;
La mort ne détruit point ce qui n’est point matière.
Le pouvoir absolu s’efforcerait en vain
D’anéantir l’écrit né d’un souflle divin :
Du front de Jupiter c’est Minerve élancée.
Survivant au pouvoir, l’immortelle pensée,
Reine de tous les lieux et de tous les instants,
Traverse l’avenir sur les ailes du Temps
Bravant des potentats la couronne éphémère.
Trois mille ans ont passé sur la cendre d’Homère,
Et, depuis trois mille ans, Homère respecté
Est jeune encor de gloire et d’immortalité.


(Épître à Voltaire)


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