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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Marceline Desbordes-Valmore

Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. Illust.-83).
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Madame Desbordes-Valmore

Mme DESBORDES-VALMORE





MADAME DESBORDES-VALMORE


1786 – 1859




Marceline Desbordes est née à Douai. Comme le remarque Sainte-Beuve, elle reçut dès les premières années de sa vie « toutes sortes d’empreintes qui décidèrent de sa sensibilité et donnèrent la marque profonde à son talent. » — La Révolution ruine son père, peintre en ornements d’église. À quatorze ans, sa mère l’emmène à la Guadeloupe pour implorer quelques secours d’un parent qui s’est enrichi là-bas. On aborde : le parent vient d’être massacré ; la pauvre mère est prise de la fièvre jaune, elle meurt ; et l’enfant, embarquée de force, revient seule en France. Pour vivre, elle chante ; à 19 ans, elle débute à l’Opéra-comique, mais bientôt épouse le comédien Valmore et quitte le théâtre. Presque sans instruction, presque sans lecture, elle a écrit déjà de gracieuses romances et des idylles. — Une immense douleur — l’infidélité, la trahison de l’homme dont elle s’est crue aimée — va lui dicter ses meilleurs poèmes, ses Élégies. La forme manque de précision ; la langue rappelle trop souvent celle de Léonard ou de Parny ; mais de temps en temps l’amour et le désespoir éclatent en une page, en quelques stances d’une parfaite beauté. Dans les dernières années, la femme s’effacera devant la mère et Madame Vesbordes-Valmore publiera ses Contes « Aux Petits Enfants, » à qui personne n’a su parler plus délicieusement qu’elle.

Elle a eu son heure de célébrité. Lamartine, Sainte-Beuve, lui adressaient des vers. En 1859, quand elle mourut, M. Théodore de Banville écrivit à Celle qui chantait :


Voix solitaire, ô délaissée !
Victime tant de fois blessée,
Chère morte dont l’âme eut faim
Et soif d’azur, ô Marceline,
Dors-tu, sous la froide colline ?
As-tu trouvé le calme, enfin ?

Quand, parmi la lente agonie,
La douleur, qui fut ton génie,
T’arrachait de tremblants aveux,
Le souffle du maître farouche
En passant déliait ta bouche
Et frissonnait dans tes cheveux.

Tu t’écriais, inassouvie :
« Amour, je veux dès cette vie
Ton délire immatériel
Et tes voluptés immortelles :
Puisque l’âme a gardé ses ailes.
Il faut bien qu’on lui rende un ciel. »


Ces beaux vers des Exilés la peignent tout entière, tendre et passionnée, âme torturée, mais fidèle, pure, chrétienne.

Auguste Dorchain.
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REFUGE




Jirai, j’irai porter ma couronne effeuillée
Au jardin de mon père où revit toute fleur ;
J’y répandrai longtemps mon âme agenouillée ;
Mon père a des secrets pour vaincre la douleur.

J’irai, j’irai lui dire, au moins avec mes larmes :
« Regardez ! j’ai souffert… » Il me regardera,

Et sous mes jours changés, sous mes pâleurs sans charmes,
Parce qu’il est mon père, il me reconnaîtra.

Il dira : « C’est donc vous, chère âme désolée !
La terre manque-t-elle à vos pas égarés ?
Chère âme, je suis Dieu : ne soyez plus troublée ;
Voici votre maison, voici mon cœur, entrez ! »

Ô clémence ! ô douceur ! ô saint refuge ! Ô père,
Votre enfant qui pleurait vous l’avez entendu !
Je vous obtiens déjà puisque je vous espère
Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.

Vous ne rejetez pas la fleur qui n’est plus belle,
Ce crime de la terre au ciel est pardonné.
Vous ne maudirez pas votre enfant infidèle,
Non d’avoir rien vendu, mais d’avoir tout donné.


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LES ROSES DE SAADI



Jai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.

Les nœuds ont éclaté. Les roses, envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir.

La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir !


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L’OREILLER D’UNE PETITE FILLE




Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,
Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi,
Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,
Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi !

Beaucoup, beaucoup d’enfants pauvres et nus, sans mère,
Sans maison, n’ont jamais d’oreiller pour dormir ;
Ils ont toujours sommeil. Ô destinée amère !
Maman ! douce maman ! cela me fait gémir.

Et quand j’ai prié Dieu pour tous ces petits anges
Qui n’ont pas d’oreiller, moi, j’embrasse le mien.
Seule, dans mon doux nid qu’à tes pieds tu m’arranges,
Je te bénis, ma mère, et je touche le tien !

Je ne m’éveillerai qu’à la lueur première
De l’aube ; au rideau bleu c’est si gai de la voir !
Je vais dire tout bas ma plus tendre prière :
Donne encore un baiser, douce maman ! Bonsoir !


PRIÈRE


Dieu des enfants ! le cœur d’une petite fille,
Plein de prière (écoute !), est ici sous mes mains.
On me parle toujours d’orphelins sans famille :
Dans l’avenir, mon Dieu, ne fais plus d’orphelins !


Laisse descendre au soir un ange qui pardonne,
Pour répondre à des voix que l’on entend gémir.
Mets, sous l’enfant perdu que la mère abandonne,
Un petit oreiller qui le fera dormir !



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