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Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Louis Le Lasseur de Ranzay

Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 108-111).




LOUIS LE LASSEUR DE RANZAY


1856




Louis Le Lasseur de Ranzay, né à Nantes en 1856, n’a encore donné que le recueil de ses poésies de jeunesse. Dans le volume intitulé : Les Mouettes, de nobles inspirations, des vers d’une langue élégante et colorée, d’une facture solide, nous font très favorablement augurer de ce jeune poète qui, après de si illustres devanciers, a tenté de trouver des formes nouvelles pour dire le charme de l’amour, la mélancolie du passé et la beauté des choses.

Les Mouettes ont été publiées par Alphonse Lemerre.

José-Maria de Heredia.


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DORDOGNE




Chaque rive surplombe en profondes escarpes ;
Pas une voile au fil de l’eau, pas un rameur,
Et dans le courant clair, d’où monte un bruit charmeur,
Luit l’écaille d’argent des brochets et des carpes.

L’orchestre du printemps, hautbois, flûtes et harpes,
Chante parmi les prés qu’Avril met en rumeur ;
Le vent voluptueux berce le flot dormeur
D’un soutfle plus léger qu’un frôlement d’écharpes.


Les pâtres bruns, couchés au pied des saules frais,
Sifflent un air patois sous leurs amples bérets,
Tandis qu’aux bords le gai troupeau de chèvres grimpe.

Toute la berge exhale un parfum d’églantiers,
Et les femmes qu’on croise au détour des sentiers
Ont le rire à la bouche et des rieurs à leur guimpe.


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EN AVRIL




En avril, lorsque le printemps
En train de faire sa toilette
Farde les bourgeons éclatants
De poudre rose et violette,

Avez-vous vu, sous le couvert,
Pendre, avec un air d’agonie,
Au bout d’un jeune rameau vert
Une vieille feuille jaunie ?

Relique d’une autre saison,
Qu’au départ oublia l’automne,
Parmi la vive floraison
Sa pâleur mourante détonne.

L’arbre qu’elle orna l’an passé
S’épanouit, oublieux d’elle ;
Mais du vieux printemps effacé
Elle survit, témoin fidèle.


Lorsque de nouvelles amours
Succèdent aux amours qui meurent,
Quelques restes flétris, toujours
Dans le fond de l’âme en demeurent.

Tout sourire contient des pleurs,
Si toute souffrance a des charmes ;
Près du jeune amour tout en fleurs
Meurt le vieil amour tout en larmes.


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LE CHAMP DE BATAILLE





Sous le ciel morne rampe une plaine âpre, chauve,
Et vierge du fécond déchirement des socs,
Où rien ne croit, hormis aux fissures des rocs
Quelques brins mal venus de bruyère ou de mauve.

Aux moindres bruits, un vol de corneilles se sauve.
La pierre ruinée, éparse en sombres blocs,
Témoigne qu’autrefois d’épouvantables chocs
Ont consacré l’horreur de cette lande fauve.

Qu’un jour un laboureur habile aux durs travaux
Vienne, attelle ses bœufs trapus, ses forts chevaux,
Et marche jusqu’au soir dans la glèbe qu’il fouille ;

Il heurte à chaque pas des restes de héros,
Javelots, boucliers, casques rongés de rouille...
Épouvanté de voir la grandeur de leurs os.


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FLEUR DANS UN LIVRE





Dans le livre qui m’est sacré
J’enfermerai la fleur que j’aime ;
À mon chapitre préféré
Je veux la confier moi-même.

Je veux qu’elle aille sommeiller
Sur la page que j’eusse écrite ;
Qu’elle ait en guise d’oreiller
Ma belle stance favorite.

Si la rose un jour s’effeuillait,
Qu’il me reste au moins son arôme ;
La fleur ne touche qu’un feuillet,
Le livre tout entier s’embaume.

Ainsi, le jour où l’on entend
L’aveu qui jamais ne s’oublie,
Ce n’est qu’une heure, qu’un instant,
La vie entière en est emplie.





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