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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 165-169).




LAURENT TAILHADE


1857




Laurent tailhade est d’une famille originaire de l’Espagne. Il a publié en 1880 un volume de poésies, Le Jardin des Rêves, pour lequel Théodore de Banville écrivit une préface, dont il faut citer les premières lignes au moins, car venant du poète des Stalactites, elle est le meilleur et le plus juste éloge des vers qu'elle précède :

« Voici, lecteur, un des plus beaux et des plus curieux livres de poèmes qui aient été écrits depuis longtemps, un livre qui s’impose à ton attention, car il est bien de ce temps, de cette heure même, et il contient au plus haut degré les qualités essentielles à la jeune génération artiste et poète, c’est-à-dire à la fois la délicatesse la plus raffinée et la plus excessive, et le paroxysme, l’intensité, la prodigieuse splendeur de la couleur éblouie. »

Les poésies de M. Laurent Tailhade ont été éditées par Alphonse Lemerre.

a. l.


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TRISTESSE AU JARDIN




Le doux rêve que tu nias,
Je l’ai su retrouver parmi
Les lis et les pétunias,
Fleurs de mon automne accalmi.

     Mon rêve, par les allées,
Cueille des branches d’azalées.

La vigne pourpre aux raisins bleus
Festonne les murs du jardin
Où nichent maints oiseaux frileux
Sous le feuillage incarnadin.

     Mon rêve, par les allées,
Cueille des branches d’azalées.

Dans le bassin qu’elle verdit,
L’eau pleure inconsolablement
Et, mélancolique, redit
Les mors trompeurs de ton serment.

     Mon rêve, par les allées,
Cueille des branches d’azalées.

Automne ! deuil précoce et doux !
Sous le ciel aux feux apaisés,
Les languissantes roses d’août
Gardent l’odeur de tes baisers.

     Voici que par les allées
Meurent les branches d’azalées.




LES FLEURS D’OPHÉLIE




Fleurs sur fleurs ! fleurs d’été, fleurs de printemps ! fleurs blêmes
De novembre épanchant la rancœur des adieux
Et, dans les joncs tressés, les fauves chrysanthèmes.

Les lotus réservés pour la table des dieux ;
Les lis hautains, parmi les touffes d’amaranthes,
Dressant avec orgueil leurs thyrses radieux ;

Les roses de Noël aux pâleurs transparentes.
Et puis, toutes les fleurs éprises des tombeaux,
Violettes des morts, fougères odorantes ;

Asphodèles, soleils héraldiques et beaux,
Mandragores criant d’une voix surhumaine
Au pied des gibets noirs que hantent les corbeaux.

Fleurs sur fleurs ! Effeuillez des fleurs ! Que l’on promène
Des encensoirs fleuris sur le tertre où, là-bas,
Dort Ophélie avec Rowena de Trémaine.

Amour ! Amour ! et sur leurs fronts que tu courbas
Fais ruisseler la pourpre extatique des roses,
Pareille au sang joyeux versé dans les combats.

Jadis elles chantaient, vierges aux blondeurs roses,
Les Amantes des jours qui ne renaîtront plus,
Sous leurs habits tissés d’ors fins et d’argyroses.

Ô lointaine douceur des printemps révolus !
Épanouissement auroral des Idées !
Porte du ciel offerte aux lèvres des élus !


Les vierges à présent, mortes ou possédées,
Sont loin ! bien loin ! L’espoir est tombé de nos cœurs,
Telles d’un arbre mort les branches émondées.

Et l’Ombre, et les Regrets, et l’Oubli sont vainqueurs.


*
*       *


À travers les iris et les joncs, Ophélie
Abandonne son âme aux murmures berceurs
Du fleuve seul témoin de sa mélancolie.

Et voici qu’au fond des verdâtres épaisseurs
Tintent confusément des harpes cristallines
Attirantes avec leurs rythmes obsesseurs.

L’or diffus du soleil empourpre les collines
Par delà le château d’Elseneur et les tours
Qu’assombrissent déjà les Ténèbres félines.

La Nuit féline dans sa robe de velours
Berce les eaux, les vals profonds et les ciels mornes,
Et des saules noueux estompe les contours.

Et les nuages roux du ponant sont des mornes
Où grimpent, lance au poing, d’atroces cavaliers
Éperonnant le vol furieux des licornes.

Or, la Dame qui rêve aux serments oubliés
Marmonne un virelai très ancien. La démence
Élargit sur son front les deuils multipliés.

Fleurs sur fleurs ! Des sanglots éteignent sa romance,
Tandis que, les cheveux couronnés de jasmin,
Elle s’incline vers les joncs du Fleuve immense.


Les Nixes près du bord lui montrent le chemin,
Et, calme, au fil de l’onde en les glauques prairies,
Elle descend avec des bleuets dans la main.

Les fleurs palustres sur ses paupières meurtries
Poseront le dictame infini du sommeil,
Dans des jardins de nacre au sol de pierreries.

Sous les porches d’azur où jamais le soleil
Ne dore des galets la candeur ivoirine,
Sous les nymphéas blancs teintés de sang vermeil,

Ophélie a fermé ses yeux d’algue marine.