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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 147-153).




LÉON BARRACAND


1844




Léon Barracand, né à Romans (Drôme) , débuta en 1866, sous le pseudonyme de Léon Grandet, par le poème de Donaniel, œuvre étincelante de grâce juvénile et cavalière, où l’accent satirique et railleur se mêle agréablement au lyrisme. « Les dons qu’il possède en propre, a dit M. Auguste Lacaussade, sont la facilité et le naturel ; un vers aisé, d’une abondance souple et franche ; l’émotion dans le pittoresque ; enfin, sa qualité maîtresse, le lyrisme éloquent de la satire. »

Après Donaniel, M. Léon Barracand a donné successivement en poésie Gul (1869), Jeannette (1871), L’Enragé (1873), ainsi que plusieurs pièces de théâtre et des odes, dont l’une, intitulée Lamartine et la Muse (1883), a été couronnée par l’Académie française. Il est, en outre, l’auteur de plusieurs romans.

Les poésies de M. Léon Barracand ont été publiées par A. Lemerre.

a. l.


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GENÈSE



La nature, timide et d’un doigt encor gauche,
De tous les animaux essayait une ébauche
Qui, cent fois délaissée et reprise, devait
Se modeler sans cesse aux corps qu’elle rêvait.

Ainsi l’once, l’auroch, l’aigle aux puissantes ailes,
Le renne au front boisé, les cerfs et les gazelles,
Sortirent, par degrés, achevés de ses mains.
Mais elle fit aussi, pour l’effroi des humains,
Mêlant le grandiose au terrible en leur être,
Ces colosses de chair qui devaient disparaître :
Le mastodonte affreux aux gigantesques os,
L’andrias, le mammouth, l’ancien rhinocéros,
Le mégalosaurus et le ptérodactyle,
Et tous ces noirs géants dont la glace ou l’argile
Ont dans leurs profondeurs gardé les ossements.

Monstrueux, l’emplissant de leurs barrissements,
Ils allaient, écrasant la forêt et ses hôtes.
Il n’était point pour eux de montagnes trop hautes,
Car leurs grands pieds, plus prompts que les pieds de l’élan,
De la base au sommet les portaient d’un élan.
Ils allaient, dépeuplant monts, vallons et rivages ;
Et quand ils rencontraient quelques troupeaux sauvages
De chèvres, de béliers, de daims aventureux,
Comme un vent d’ouragan ils s’abattaient sur eux,
Et, d’un coup de mâchoire ou de défense ou d’ongle,
Les couchaient par milliers dans le sable ou la jongle.
Ils passaient au milieu des animaux tremblants.
Cent boas n’auraient pu s’enrouler sur leurs flancs ;
Les griffes du lion, les crocs de la panthère
S’y rompaient. Ils étaient les maicres de la terre.
Et comme devant eux tout fuyait alarmé,
L’homme parut, petit, nu, faible et désarmé.

D’où venait-il ? Il n’est personne qui le sache, —
Hors Celui qui le fit, et dont la main se cache.
Il était né malingre, et sans griffes ni dents,
Sans poils, jouet du froid et des soleils ardents,

 
Être à peine ébauché, médaille mal venue
Dont on devait briser la matrice inconnue.
Mais il portait au front la mâle volonté,
Ses bras étaient armés par la nécessité,
Et l’âme et la raison brillaient sous sa paupière.

Terrible, et brandissant une hache de pierre,
Il se rua d’abord sur les fauves troupeaux,
Les dispersa, tailla des habits dans leurs peaux,
Et vêtit ses enfants avec leur chaud pelage.
Ainsi, noirs et grondants, chassés de plage en plage,
Il les vit disparaître, et posa pour leurs pas
Des bornes au désert, qu’ils ne franchiraient pas.
Puis, doux envers les doux, sa colère assouvie,
Connaissant mieux aussi les besoins de sa vie,
Pour alléger sa peine et soulager ses maux,
Il reçut sous son toit les autres animaux :
Tous ceux qui, vagabonds, sans gîte et nourris d’herbe,
N’avaient jamais encor plié leur col superbe,
Et qui, soumis depuis, d’un labeur journalier
Récompensent les soins de l’homme hospitalier.
L’indomptable cheval, dont l’œil en flamme éclate,
Vint, tout fier, se courber sous la main qui le flatte ;
La brebis qui paissait dans le libre gazon
Offrit avec son lait sa pesante toison;
Le chien devint alors son compagnon fidèle.
Le farouche ramier, la sauvage hirondelle
Se rapprocha de l’homme, abandonnant les bois ;
Et les bœufs mugissants vinrent tous à la fois,
Descendant la montagne aux solitudes mornes,
Sous le joug attendu baisser leurs grandes cornes,
Et, guidés par le bras armé de l’aiguillon,
Promenèrent le soc dans le premier sillon.


(Gul)


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SALUT !




Salut, beau cavalier qui descends la montagne
Qui de l’est au couchant, entre une double mer,
Se dresse en séparant la France de l’Espagne,
Comme un mur de granit où se brise le fer !
Jeune homme que vers nous poussent tes destinées,
Et qui pour nos cieux froids quittes ton ciel joyeux,
Dis-nous, en franchissant les blanches Pyrénées,
Si quelque vision n’a point charmé tes yeux.
Lorsque tu chevauchais, pensif et solitaire,
Sur leurs mornes sommets, et que tombait le soir,
Des voix qui chuchotaient dans un vague mystère.
Et d’autres dans ton cœur qui ne pouvaient se taire,
Ne vinrent-elles pas te crier : « Bon espoir ! »
N’as-tu pas, traversant la funèbre vallée,
La nuit, comme une plainte errante et désolée,
Entendu résonner le cor de Roncevaux ?
L’ombre du paladin qui suivait Charlemagne
Ne t’a-t-elle rien dit en passant la montagne ?
Ne t’a-t-ii rien conté de ses rudes travaux,
Celui qui, terrassant le mal et la démence,
Comme un glaive de feu mis par Dieu dans ses mains
Fit flamboyer son fer sur le front des humains,
Pourchassant les félons sur cette terre immense
À toute heure, en tout lieu, par monts et par chemins ?
Si tu l’as rencontré dans le défilé sombre
Qui vit tomber ce brave avec ses compagnons,

Et que l’âme du preux t’aie pu parler dans l’ombre,
Que t’a-t-il conseillé, le grand vaincu des monts ?
Je voudrais bien savoir — ne peux-tu le redire ? —
De quels mots de reproche et d’amère satire
Il a stigmatisé le siècle où nous vivons ?
Ah ! qu’il a dû gémir du repos, — et maudire
L’inexorable paix où l’enchaîne la mort !
Et comme il balaierait du vent de son épée
Les fraudes où notre âme est sans cesse occupée,
S’il vivait aujourd’hui, ce redresseur de tort !
Les noires trahisons n’ont point quitté la terre,
Elles planent sur nous comme un vol de vautours !
Comme un fleuve d’enfer l’affreux mal nous enserre ;
Nos cœurs emplis de fiel à la bonté sont sourds ;
La lâcheté nous tient, tout reste encore à faire,
Et rien n’a progressé depuis de si longs jours !…
Jeune homme, tu nous viens dans un temps misérable.
Nous n’avons rien gardé des antiques vertus :
Comme un vent du désert qui laboure le sable,
De nos vaillants aïeux nulle trace n’est plus.
As-tu, jeune insensé, quelque idéal dans l’âme ?
Portes-tu dans ton cœur quelque amour, quelque foi ?
Tourne bride et va-t’en ! Notre contact infâme
T’aurait bientôt souillé : tourne bride, crois-moi !
Le saint enthousiasme est mort sous les risées ;
À nous rendre meilleurs nul n’a pu réussir,
Et nous n’espérons plus les célestes rosées,
Et nous n’attendons plus le Messie à venir !
Ah ! dans notre Babel, ami, que viens-tu faire ?
En ces antres hideux où nous nous enfermons
L’air pur est rare et manque à nourrir nos poumons ;
L’épais souci du lucre alourdit l’atmosphère…
N’importe ! viens à nous, puisque aussi bien le sort
Trompe toujours nos vœux et trahit notre effort.

C’est une dure épreuve, et le ciel l’a voulue
Pour raffermir ton cœur et te rendre plus fort.
Jeune et beau cavalier, je t’aime et te salue !


(Donaniel)


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LES BOIS




Les bois sont beaux, l’été, quand sous leur dôme immense
Les ombres ont tendu leurs lacs mystérieux.
Des fauves affamés la chasse alors commence,
Et dans les noirs fourrés étincellent leurs yeux.
Ramassés et tapis dans l’ombre qui les noie,
Ils guettent le moment de bondir sur leur proie,
Lorsque de sa retraite en tremblant elle sort.
Cependant autour d’eux tout est paix et silence ;
Rien ne fait présager le carnage et la mort :
Au souffle de la nuit le frêne se balance
Et berce sur ses bras le bouvreuil qui s’endort.
Des houx les plus épais, impuissantes barrières,
Et des chênes feuillus perçant les frondaisons,
À travers les taillis, au milieu des clairières,
La lune vient s’asseoir sur les larges gazons.
C’est l’instant où Diane, en proie à son ivresse,
Elle aussi de l’amour connaissant la détresse,
Glisse dans l’éther bleu sur un rayon tremblant,
Et, craignant que les dieux devinent sa faiblesse,
Au sommet du Latmos que le couchant délaisse,
Pose, silencieuse, un pied furtif et blanc.
Endymion attend les baisers de l’amante
Et, sur un lit jonché d’herbe fraîche et de menthe,
S’abandonne aux langueurs de son rêve divin.
Accours, ô chasseresse, en ce lieu solitaire !

Nul ne saura là-haut les secrets de la terre.
Seul, le faune joyeux qui hante le ravin,
Peut-être surprendra l’ineffable mystère,
Et soudain, détrompé de ta sagesse austère,
Au plus profond du bois plongeant, brusque et moqueur,
D’un rire au loin strident te glacera le cœur.


(L’Enragé)





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