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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 377-380).




JUSTE OLIVIER


1807 - 1876




Jlbert Giraud est né en 1807 à Eysins, petite ville située dans la partie du canton de Vaud qui touche à Genève. Professeur à Neuchâtel, puis à Lausanne, il émigra à Paris après la Révolution de 1845, et c’est seulement en 1871 qu il reprit le chemin de la Suisse. On a de lui Les deux Voix, recueil de vers dont la moitié est due à sa femme, Chansons Lointaines, qui parurent en 1847, Héléna, Donald et Chansons du Soir.

Bien que l’œuvre poétique de Juste Olivier renferme des pièces où la narration domine, elle est avant tout lyrique ; mais ses meilleures productions sont des chansons, qui presque toutes sont inspirées d’une vieille ronde ou de quelque tradition populaire.

Les livres de Juste Olivier ont été publiés à Lausanne par G. Rouiller et G. Bridel, et à Berne par Ed. Matthey.

a. l.





LE TEMPS S’EN VA




Voici trois jours que des flots de nuages,
Brumeux déluge, engloutissaient l’azur ;
Mais, comme un vol d’aigles aux blancs plumages,
Les monts enfin planent dans le ciel pur :
Ainsi le temps, brouillard au vent funeste,
Voile où se perd l’immortelle beauté,
Le Temps s’en va, mais l’Éternité reste,
        L’Éternité ! l’Éternité !


Plus de chansons, plus de couples fidèles,
Dans le tilleul, chauve comme un vieillard !
Au bord du roic, déjà les hirondelles
Forment leurs rangs et sonnent le déparc.
Toujours montant vers le portail céleste,
Traînant au seuil le Monde épouvanté,
Le Temps s’en va, mais l’Éternité reste,
        L’Éternité ! l’Éternité !

Notre sentier dans le gazon serpente,
Là, d’une ronce en passant écharpé,
Luttant, ailleurs, contre une aride pente,
Ou d’une fosse, hélas! bien mieux coupé.
Marcheur vaillant, dont chaque pas s’atteste
Par une tombe au sol ensanglanté,
Le Temps s’en va, mais l’Éternité reste,
        L’Éternité ! l’Éternité !

De maux présents et de peines passées
Quel sombre amas, quel douloureux trésor !
Sans les tarir, que de larmes versées !
Et jusqu’au bout, que de chagrins encor !
L’homme avec Dieu sans fin ruse et conteste,
Puis, recueillant notre cœur tourmenté,
Le Temps s’en va, mais l’Éternité reste,
        L’Éternité ! l’Éternité !

En vain se dresse, aux lieux que nul n’évite,
Le noir rocher de l’antre de la mort :
C’est un jalon, ce n’est pas la limite,
C’est du chemin le souterrain effort.
Notre œil s’arrête à ce bord qu’il déteste ;
Mais au delà brille l’Immensité.
Le Temps s’en va, mais l’Éternité reste,
        L’Éternité ! l’Éternité !

 
Dans le tombeau le Passé dort encore,
Et l’Avenir, en ses abîmes sourds,
N’est du Néant qu’une incertaine aurore ;
Le Présent seul existe, il vit toujours :
Contre lui-même ainsi plaide et proteste
Ce Temps qui meurt en immortalité.
Le Temps s’en va, mais l’Eternité reste,
        L’Éternité ! l’Éternité !

Verbe infini qui façonnas les mondes,
Oui dans le vide assemblas l’univers,
Et qui jetas à l’écume des ondes,
Comme des fleurs, les îles sur les mers !
Toujours la vie en toi se manifeste :
Le ciel fût-il par ton souffle emporté,
Le Temps s’en va, mais l’Eternité reste,
        L’Éternité ! l’Éternité !


(Chansons Lointaines)





HELVÉTIE !




Il est, amis, une terre sacrée
Où tous ses fils veulent au moins mourir !
Du haut des monts dont elle est entourée
Lequel de nous la vit sans s’attendrir ?
Cimes qu’argenté une neige durcie,
Rocs dans les airs dressés comme des tours,
Vallons fleuris, Helvétie ! Helvétie !
C’est toi, c’est toi que nous aimons toujours !

La Liberté, depuis les anciens âges
Jusques à ceux où flottent nos destins,
Aime à poser ses pieds nus et sauvages
Sur les gazons qu’ombragent tes sapins.
Là, sa voix force éclate, et s’associe
Avec la foudre aux longs roulements sourds.
À cette voix, Helvétie ! Helvétie !
Nous qui t’aimons, nous répondrons toujours !


(Chansons Lointaines)





LE SOIR




Le soir, quand on est seul dans l’ombre qui s’amasse
Et monte à la fenêtre où l’on aime à s’asseoir,
Il vous revient des airs qu’on se chante à voix basse
                         Le soir.

Le soir, quand on est vieux, dans l’ombre qui s’avance
Pour nous conduire au terme où l’on ne peut rien voir,
Il nous revient des airs que chantait notre enfance
                         Le soir.

Le soir, quand on est deux dans l’ombre à se comprendre,
Fût-on bien loin du temps où tout brillait d’espoir,
Le cœur chante toujours ce chant qu’il sait nous rendre
                         Le soir.


(Chanson du Soir.)