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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 299-302).




JULES BOISSIÈRE


1862




Jules Boissière, né en Provence le 17 avril 1863, a déjà publié deux volumes de vers. Ses premières poésies, parues en 1883 et intitulées : Devant l’Enigme, se distinguent par l’originalité de l’idée et la vigueur de l’expression. Les qualités du jeune poète ont pris plus de netteté et de force dans Provensa ! qui est le nom de la petite patrie tant aimée de l’auteur. Ce livre, publié en 1887, contient de nombreux vers larges et puissants, pleins des grondements de la forêt et de la mer, pleins aussi des fortes senteurs des sapins et des algues.

Les œuvres poétiques de Jules Boissière sont éditées par A. Lemerre.

Auguste Fourès.





L’AÏEUL




Les petits enfants et l’aïeul
— Un bon homme ridé qui tremble —
Sont allés, babillant ensemble,
Jouer à l’ombre du tilleul.


Les petits content au grand-père,
Qui béatement leur sourit,
Comment Le prince Aimé surprit
Le géant Troll en son repaire.

Ils guettent sur le liseron
La sauterelle aux vertes ailes,
Et font la chasse aux demoiselles
Comme à vingt ans ils la feront.

Ils babillent à perdre haleine ;
Ils courent, blonds échevelés,
Dans les seigles et dans les blés,
— Si nains qu’on les y voit à peine.

Et puis, pensant au vieil ami,
Ils reviennent, tout gais, tout roses,
Sournoisement verser des roses
Sur l’aïeul qui s’est endormi.


(Devant l’Énigme)





L’AIR DU CIEL





L’air pur du mois d’avril est un doux vêtement
Qui sur nos membres las s’enroule et se promène ;
Léger comme la soie et chaud comme la laine,
Enveloppe céleste où l’on rêve en dormant,
L’air pur du mois d’avril est un doux vêtement.

L’air sur nos membres las s’enroule et se promène ;
Et puis il nous imprègne et circule dans nous ;
Il fait tes yeux plus clairs et tes désirs plus fous ;
— Mais tandis qu’il devient ta vie et ton haleine,
L’air sur mes membres las s’enroule et se promène.


L’air du ciel nous imprègne et circule dans nous.
Il met dans le cerveau l’esprit en équilibre ;
Et quand il est passé, son souffle large et libre
Laisse la joie au cœur et la force aux genoux :
L’air du ciel nous imprègne et circule dans nous.

L’air met dans le cerveau l’esprit en équilibre.
Inspirateur des chants joyeux et des beaux vers,
C’est lui qui donne une âme à l’immense univers,
Sans lui lyre muette où nul souffle ne vibre.
Il met dans le cerveau l’esprit en équilibre.

Inspirateur des chants joyeux et des grands vers,
C’est lui qui nous donna l’amour de l’aventure,
Et qui nous conduira vers la terre future
Où s’en vont les oiseaux qui craignent les hivers
Meurtriers des refrains joyeux et des grands vers.

L’air pur nous mit au cœur l’amour de l’aventure ;
L’air pur t’emportera, bienheureux exilé,
Très loin, sur un cheval d’Afrique, échevelé,
Ouvrant pour respirer ta robe et ta ceinture,
Car il nous mit au cœur l’amour de l’aventure.

L’air pur du mois d’avril est un doux vêtement
Qui sur nos membres las s’enroule et se promène ;
Léger comme la soie et chaud comme la laine,
Enveloppe céleste où l’on rêve en dormant,
L’air pur du mois d’avril est un doux vêtement.


(Provensa !)




À LA CHARRUE




Tandis que les amants, ces chanteurs de romance,
Vont par couples le long du sentier déjà vert,
Avec mes serviteurs je jette la semence
Dans le sillon fumant que nos bœufs onc ouvert.

Des coins les plus cachés sous le nouveau feuillage
J’entends, chaque matin, monter de fraîches voix :
Alors il me souvient des filles de village
Qu’au temps de mes amours je suivais par les bois.

Quand la nuit tombe avec des lenteurs amoureuses
Et que nous revenons, piquant nos bœufs lassés,
Je rêve, au souvenir des nuits aventureuses,
Mes rêves de jeune homme encore inexaucés.

Mais si le chaud sillon s’ouvre sous nos charrues,
Quand le soc étincelle entre nos doigts calleux,
Ces rêves à la fois ainsi qu’un vol de grues
Essaiment follement aux pays fabuleux.

Soleil ! nous oublions les chanteurs de romance,
Nous n’aimons que nos bœufs, nos bœufs graves et doux
Et pour l’été futur nous jetons la semence
Que tu féconderas sous ton baiser d’époux.


(Provensa !)